‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 202 sur 343 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE rj{iTi:iniM imeune

Dans l'histoire littéraire et philosophique, dès qu'il s'agit d'une époque reculée, c'est chose rare qu'une attestation dans les règles délivrée par des témoins compétents, et dès lors coupant court à toute discussion. Ainsi s'explique cette phrase de M. de Rémusat : « Pour juger de l'authenticité d'un livre, on ne peut considé-rer que deux choses : le style et les opinions ^ » Il semble nirnie ([u'en pareil cas le premier travail à accomplir soit de se mettre en présence du monument lui-même, de l'examiner avec la j)lus sérieuse attention et d'en tirer, si c'est possible, une réponse aux problèmes à résoudre. Mais on ne peut se le dissimuler, le terrain est des plus glissants: nous sommes livrés à l'entraînement toujours arbitraire des appréciations individuelles : dé[)lacée dans les recherches historiques, l'intervention du sentiment personnel a ses périls jusque dans les questions de goût. C'est un juge auquel manquent assez souvent ces deux éléments d'une sentence écjuitable. les lumières suffisantes et l'impartialité: aussi dans ce domaine n'est-il aucune règle de critique, si droite qu'on la suppose en

1. Deuschle a posé la même règle quand il a écrit à propos des ouvrages de Platon : n Die I^Yago ist stets ob das Werk in seinem Ganzen und in allen seinen auch individuellsten Tlieilcn als Product idatonischen Geistes sich sclhst erweise. »

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elle-même, (ini no se plie selon les esprits qui l'emploient: ceux qui ]'invnf|nent sur un point donné avec le plus d'assur.mce sont parfois les premiers à l'écarter ailleurs, quand elle gêne leurs desseins ou qu'elle contrarie leurs conclusions.

Ajoutons qu'en ces matières les assertions les plus contestables ou les plus contestées sont d'ordinaire celles auxquelles leurs auteurs s'atluchent de préférence, et le ton tranchant avec lequel il les défendent laisse bien voir que la réfutation met en cause moins leur savoir que leurs préjugés ou leur amour-propre. Comme on l'a dit non sans quelque ironie, le philologue établi jn-e absolu de l'aulbenticité d'un ouvrage ne pense pas qu'il ait à compter avec ce qu'il appelle le préjugé public. L'énergie ou la délicatesse de son organisation intellectuelle Ini permet d^apprécier des nuances qui échappent au vulgaire des esprits: il ne propose pas sa solution, il limpose. Plein de dédain ponr ses contradicteurs, il se renferme dans le cercle de ses adeptes comme les philosophes grecs dans l'enceinte de leurs écoles : ses décisions veulent être des oracles. Rien de plus stérile pour la science, mais rien de plus divertissant pour la galerie que ces combats d'érudits, faisant assaut de protestations ou d'anathèmes. — Il faut être aveugle pour ne pas voir ([ue j'ai raison, dit run. — H e^t clair comme le jour que vous tombez dans une erreur grossière, réplique l'autre. — Et chacun a ses fauteurs et ses adhérents.

Mais oublions ces excès et ces écarts pour envisager le sujet avec une gravité tonte scientifique. Trois points surtout, dans l'examen d'un oiivrai^e, peuvent et doivent attirer les investio-ations du critique : l'invention on le=ï idées énoncées, ladisposition ou la forme sous Lupielle elles sont présentées, cniiii T.'locution ou le style dont lanteur les a revêtues.

l. l/iNVEX riON

[)ortant, le i)lus décisif, celui qui peut conduire aux résultats

les plus sûrs.

Sommes-nous en présence de faits, de découvertes, d'événements évidemment postérieurs au temps, à l'écrivain auquel la tradition assigne Touvrage 1 H faut de toute nécessité considérer ou le passage comme interpolé, ou l'œuvre entière comme apocryphe : mais cette règle est si élémentaire qu'il est à peina nécessaire de la rappeler et que, sauf exceptions, les faussaires de tous les temps ont eu garde d'y contrevenir.

Supposons maintenant un écrit en désaccord manifeste et inexplieable avec les convictions reconnues de son auteur présumé. Xous aurons le droit d'en conclure à une fausse origme, avec ([uelque réserve toutefois, s'il s'agit d'un romancier ou d'un poète, qui va où l'entraîne son imagination mobile. Mais voici un pliilosophe,auteurd'im vaste système doni toutes les parties s'ench.iinent, un savant qui doit sa renommée à une conception nouvelle et originale de la nature et du monde : comment reconnaître le premier dans un écrit (|ui combat et détruit ce sy.stème, le second dans un traité d'où cette conception est absente, bien mieux, où elle est formellement battue en brèche ^ 1

En ee (pii touche les anciens philosophes, la première règle d'une sage et consciencieuse exégèse, c'est de les apprécier, non à la lumière des idées modernes, mais par eux-mêmes et parleur tem[)s. Ce n'est qu'en creusant la pensée d'un auteur qu'oy arrive à établir une distinction sûre enire ce qui lui a paru capital et ce (ju'il a jug<' accessoire, entre les bases fondamentales de ses théories et les additions qu'a reçues plus tard l'édiOce. Un a dit avec (incssc de certains critiipies ({u'au lieu d'éclairer l'antique monument dont ils nous font les honneurs, ils roffusqueuten quel<iue sorte de l'ombre d'un système étran-

De ces trois éléments le premier est sans contredit h' plus im

1. Cicéroii dès l'antiquité donnait l'exemplo de ce genre de critique lorsqu'il rejetait le testament d'Epicure: « lUud enim non soluni a philosophi aravitate, sed etiam ab ipsius sententia judico discrepare ».

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ger^ D'autres choisissent certains textes avec le soin le plus scrupuleux, et écartant iuipitoyablenient tout le reste, se composent un ensemble qui répond de loul puiul à leurs vues propres, mais qui mérite d'autant moins de servir de règle à la critique qu'il est plus infidèle à la réalité.

Dans un trop grand nombre de cas, ce qui nous est parvenu, c'est un petit nombre de fragments dont la brièveté laisse champ libre aux conjectures : nous avons vu au contraire que par un privilège remarquable le temps a respecté Tœuvre entière de Platon. Xous sommes donc en possession de tous les documents nécessaires pour nous faire une idée exacte et complète du philosophe, de son esprit, de sa méthode et de son enseignement : et cela sans parler de tous les anciens qui, ses admirateurs ou ses adversaires, ont été amenés à mettre eu lumière les points essentiels de sa doctrine que Je délinirais volontiers dhme manière gén(Tale un idéalisme tempi'ré par le bon sens et la finesse de Socrate, et embelli par une poésie où la grandeur se marie à la grâce.

Prétend-on d'ailleurs enlever à un auteur le droit de se corri'^er et de rectifier ses idées même après les avoir publiées/ Non sans doute: une telle exagération serait aussi injuste que ridicule. Quel est l'écrivain assez heureux pour trouver du premier coup l'expression adétiuate et définitive de sa pensée ? (pielle est la raison assez sûre d'elle-même [)our ('viter de se donner toute es[)èce de d(>menti et pour aiFronter sans dévier jamais les antinomies redoutables de la métaphysi(|ue !^ l'n changement d'opinion, loin d'être toujours un indice de faiblesse d'esprit, peut très l)ien sigrnfier développement d progrès-. Jusf[ue chez les intelligences les plus prdss.nites il n'e^-t pas rare de surprendre d'incessants /jo^/r et contre Ces divergen-

\. C'est là, par exemple, ce qui ()te presque toute valeur aux iuteniiinables commeiitaii-es des néo-platoniciens sur divers dialo^^ucs de Platon.

2. Quintilien a dit avec raison (II f, 6) : « Etiam supervacuus foret in studiis longior I;ibor si nihil liceret melius invenire pr;elerilis. » Le long rolunie des Bélractatlons, par exemple, ne môrite-t-il pas d'ctie cité à Tél5ge de saint Augustin?

ces, ces inconséquences si l'on veut, que souvent Ton se hâte trop de qualifier de tlagrantes contradictions \ nous paraîtraient moins graves, dit M. Janet, si l'on s'habituait à considérer les propositions d'un philosophe comme les approximations, les tâtonnements, les à peu près d'une pensée investigatrice, (pii nous montre sincèrement tous les aspects ou points de vue qui la frappent tour à tour ou à la fois-.

Les exenq)les en abondent dans l'histoire. Rien de plus surprenant, mais aussi rien de mieux avéré que les phases successivement traversées par la[)ensée de Schelling et, [dus près de nous, par celle de Cousin. Si nous n'avions pas des témoi- ^Miages irrécusables, qui donc attribuerait au même Leibnitz les inspirations si élevées de la rhéodicéc et 1.} Non inelcgam spécimen demomlraadi in abstractis ?

Ajoutons (|ue les anciens ne se faisaient pas de la convenance lo'^iuue des idées une notion aussi stricte que la notre • et (jue notamment en ce qui concerne les variations de Platon, bien des motifs doivent nous incliner à l'indulgence. .N'a-t-il pas écrit durant une longue carrière, ([ui lui a permis de s'initier à Athènes et hors d'Athènes à des courants d'idées bien divers ? Avant lui s"était-on [préoccupé de composer un système, c'est-à-dire un tout où chaque vérité mise à sa place reçoit sa lumière de celles qui précèdent et éclaire à son tour celles qui suivent?

1. C'est ainsi (jue Proclus opposait témérairement le Dieu du Gorgias k celui du Cratylc, et le Dieu du Vh'cdre à celui du Timée. C'est ainsi encore (jue M. Ladevi-noche {Le vrai et le faux Platon, ou Le Timée démontré apocn/phe, Paris, isin) afllrme qu'il faut choisir pour Platon entre le rimée et les Lois, à moins de faire du plus grand philosophe d'Athùnes un misérable sophiste qui à la dernière heure de sa vie plaide le pour et le contre, soutient L' nui et le )wn sur les questions les plus fondamentales. — Comme l'a très l)icn fait observer M. Lévêipie, lorsipie de deux propositions l'une n'est <(u'une modification de l'autre, il convient de les appeler limilalives, et non contradirtoi7-es.

2. (^ Nées d'ordinaire de vues incomplètes et par conséquent difTérentes, les contradictions supposées des auteurs se laissent expliquer aisément à qui embrasse le sujet tout entier » (Cousin. Fragments fie philosop/iif ancienne).

3. Voyez plutôt les notions confuses qu'Hérodote et Euripid-», pur exemple, conçoivent des dieux et de la divinité.

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L'ŒLVKE Dt l'LATON

Peut-être : en tout cas Platon est par sa date le premier Grec capable de subir en face cette vprcuve : il faut lui pardonner s'il ne s'en tire pas toujours à son honneur, si en vrai disci])Ie de Socrate il s'est di'ti*', trop délié même d'un enseignement systématique ({ui se serait déroulé presque à la façon d'un traité de géométrie \ i^^nfiii iil ne faut pas oubliiu' (ju'il s'est servi, et servi exclusivement du dialoi.ni<'; d'où la tciif.itinn bien naturelle de se modifier et de se corri^^cr sans cesse, en raison de la facilité même qu'il y trouvait. 11 y a des opinions particulières qu'il semble avancer et retirer non seulement d'une de ses œuvres à l'autre, mais au cours du même entretien. Ce n'est pas un maître (jui euseii,Mie, c'est un causeur qui adapte ses idées et ses expressions aux circonstances et à l'auditoire auqu^d il s'adresse. Or chaque interlocuteur de Socrate représ^uite nue nuance d'esprit particulière -. Platon a commencé par des discussions familières et enjouées sur des questions spéciales: il a lini par <les traités eu forme qu'on a pu comparer à autant d'encyclopédies.

Voilà bien des réserves, v[ si Ton aime mieux, bien des concessions, etm'anmoiiis je maintiens que certaines théories contenues dans des dialogues qui passent pour platoniciens peuvent et doivent éveiller en nous une déiiauce parfaitement légitime. Laissons un rhéteur comme Isocrate se vanter de l'opposition ([ui é-elate entre telle et telle de ses compositions oratoires ■; il est dans son nMe. De l'ensemble des vues de Platon se dégagent naturellement certaines conceptions fondamentales, nécessaires, ([ue ce philo>()|)}ïc a soin lui-même à plusieurs reprises de nous présenter comme t<dles,rpii lui sont

1. Grote est si hostile à tout dogmatisme dans Platon qu'il prc^nd plaisir à relever l'une après l'autre, avec une tranquillité imperturbable, les mille contradictions où lui paraît tombé ce grand génie.

^2. u II ne faut pas s'étonner si l'on trouve dans des dialogues séparés par la distance des années et par la différence des sujets des théories diverses ou quelques détails contradictoires » (M. Ghaignet).

3. u Xu!, s'écrie-t-il dans son Vanolhénaique (ch. 71). ne sera assez insensé, assez dominé par l'envie pour ne pas me donner des louanges et ne pas me regarder comme ayant agi avec sagesse en présentant les faits jadis dans mon Panégyrique sous un certain jour, et maintenant sous un autre. »

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attribuées unanimement par tous ses disciples et ses interprètes : je me refuse à admettre que sans motifs et sans raison, Platon par un jeu d'esprit des plus périlleux, ait jamais consenti à les battre en brèche, moins encore à les renier d'une façon plus ou moins expresse, pour y substituer des assertions dont on a le droit de dire qu'elles n'ont jamais été les siennes. Un critique contemporain Ta aftirmé : ^< Tant qu'on persistera à rapporter ParméniJe, Sophiste et PJnlèbc au même auteur que Phèdrr. Ri'imbRijne et Timéc, Punité de l.î doctrine platonicienne ne pourra pas être aisément soutenue ^ » La phrase me parait iuexaete en ce qui touche le Phi/cbe : ([uant aux deux dialogues dont la mention précède, elle est d'une rigoureuse exactitude. Ur dès l'instant où Platon serait convaincu d'être l'auteur responsable d'un pareil chaos, non pourrions continuer à admirer en lui le poète etPécrivain ; sa gloire de philosophe ne serait-elle pas sérieusement compromise? Le savant éditeur dllipiiocrate, se trouvant en présence de contradictions analogues, n'a pas hésité à écrire : « 11 y a, chose singulière, des traces nombreuses de polémique entre les différents écrits de la collection hippocralique... Ces résultats nous démontrent en même temps d'une manière indirecte la multi[. licite et la diversité des sources qui ont concouru à la formation de la collection et nous préparent déjà à y distinguer diib'rents groupes'-. )> Partout «»ù les prémisses sont les mêmes, com;nent ne pas aboutir anx mêmes conclusions ?

A peine est-il nécessaire d'ajouter qu'inversement, dans un procès d'attribution, la conformité entre la doctrine d'un écrit et celle de son auteur supposé constitue non une démonstration décisive, mais une simple présomption d'autlienticité '.

{. Revue philosophique, 1880.

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