‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 207 sur 343 · I. K CKIT KltlU.M INTKKNK · texte numérisé non relu

I. K CKIT KltlU.M INTKKNK

L ELOCL'TIOX

Reste un troisième critérium, si voisin du précédent q.rà certains égards ils paraissent se confondre : c'est celui que l'on tire de la langue et du style des ouvrages contestés. Voici comment l'apprécie un critiiiue contemporain : :< Je conviens que ce genre d'épreuve est délicat et toujours contestable. (Juelquc dilférence que l'on aperçoive entre deux esprits, entre deux styles, comment imurrail-on la démontrer? Comment répondre à ceux qui refusent do la reconnaitro et qui di'clarent qu'ils ne la voient pas? Et pourfint comment se résoudre à sacrifier ces raisons de goût:' Faire de la critique sans le goùl. ne serait-ce pas comme si Ton voulait faire de la morale sans la conscience • ? »

C'est chose évidente que ce qui nous appartient en propre dans nos écrits, ce (jui constitue notre individualité, c'est moins encore la pensée, laquelle souvent nous vient d'autrui, que l'expression dont nous la revêtons. lUi dirait autant de moules différents d'où le même métal sort avec les figures les plus variées : vérité admirahlement saisie et rendue dans ee mot fameux de Huiron : Le.^l///e, <: cl l hommc\ Bien plus il semble que dans les annales d'une langue chaque siècle ait sa svntaxe, son vocabulaire, ses coupes de phrase i)référées. C'est ce (pii a fait dire à un maitre éminent, en possession d'une science vraiment merveilleuse de l'antiquité: « Ouicon(|ue s'esthabitué par

ml'.a" ,' ■"""''"■' ''" '''^'■''*'"'> </" inscnpliom. - Un critique aile-

ma, d contemporain, M. Ditt-nberser, est encore plus précis : ,< Wo uber Eclit.ieU orler Lnechtheit eines SchrifUverkos entscliieden .verdeu soll, ,ia kann es keine zuverliissigere GrunJlage ,1er Untersuchung gebcn, als oine genaue und eind.ingende Beobachtung des Sprachgebraucbes. « L'antinuité n a guère connu que ce genre d'enquête, et l'on peut aisément se convaincre par 1 exemple de Denys d'IIalicarnasse qu'elle y était très imparfaitement

r ■i t^ Ll et X tî y ,

rhiere und PHanzen zu dem innerlichen Bildungsgesetz . (Teichmfillcr).

des lectures et des comparaisons attentives aux formes diverses derhell('nisme suivant les pays et les âges, acquieii un sentimentque Ton peutconsidérer comme une des facultés du critique pour distinguer l'authentique de Tapocryphe^ » La rareté ou la fréquence de certaines particules a paru suffisante à tel critique pour fixer l'ordre chronologique des dialogues de Platon, à tel autre pour discerner dans Phéritage d'Arislote les traités supposés. A un point do vue moins grammatical et plusesthéti(pje, le (^achel inimitable du maître et une saveur de terroir sur ]a(}ueile les fins connaisseurs ne sauraient se méprendre ne laissent aucun doute sur la provenance des œuvres les plus célèbres'-. 11 eut fallu sans contredit un second Bossuet, à défaut du ))reniier5 pour écrire certaines pages des Orahons funL'brcs ou du Discours sur Hiistoire universelle.

Mais en est-il toujours de même? Sont-ils nombreux, les auteurs dont on peut dire ({u'il leur était inutile de signer certains livres parce qu'eux seuls étaient capables de les écrire? Puis comment s'y prendre pour appliquer un pareil critérium? Distinguer entre couleurs éclatantes est facile : de simples nuances sont loin d'rtre aussi aisément saisissables \ On peut

1. Egger, J'iurnal des Savant?;, 1870, p. 468. — Pour ne citer qu'un exemiile choisi parmi les plus simples, le Seco7id Alcibiadc est rendu suspect aux grammairiens par l'emploi simultané de (j.r,5£v rt {ir.Oiv, o-j5£v et oCOév. alors que les deux premières formes se rencontrent seules, ou à peu près, dans les dialogues authentiques.

2. « Es lilsst sich erwarten, dass es grade bei einem Schriftslcller wie riatû gelingen werde, die echten Kinder seines Geisles als solche zu erkennen und von jjastardproducten zu sondern, da seine hohe Originalitiit, wclcher die Griindiing einer durchaus eigenthi'imlichen Spéculation und oiner ganz neuen Literaturgattung verdankt wird, den Stempel ihres VÇùsens jencn aufzupriigen nicht vcrfehlt haben wird. » (Schaarschmidt). — C'est ce qu'exprimait déjà Ovide en vers sans doute un peu flatteurs à son ami le poète Carus :

Ipso quoque ut chartaî titulum de frontc revcllas,

Quid sit opuB videar dicere posse tuum. Quamlibet in multis positus noscere libellis,

Perque observalas inveniere notas.

{Ponliques, IV, 13.)

3. Schleiermacher lui-même, qui passe, en ce qui touche Platon, pour avoir b^ premier engagé la critique moderne dans l'examen des preuves

Ph.vro-N, t. !.

iiiiiWNiiii'»-'i"y

L'ŒUVUE DE PLATON

déliiiir le style d'un ouvrage : n'est-il pas téméraire de vouloir ramener à quelques traits exclusifs le style d'un écrivain ^? de quel droit se sernitil imposé ou lui imposerions-nous l'obligation de s'élever constamment à la même hauteur, sans rester jamais en deçà ni s'avancer au delà de la ligne prescrite, de garder dans toutes ses compositions une grâce, une noblesse ou une concision soutenue -? N'est-ce j»as un de ses premiers devoirs en même temps qu'une de ses qualités les plus précieuses de savoir approprier ses expressions au sujet et aux circonstances ?

liien j)ar conséquent n'est })lus hasardeux que de prétendre qu'un ouvrage n'est pas d'un auteur, uniquement [)arce qu'à une lecture rapide il ne [>;irait pas digne de lui '. C'est ainsi •pie Denys d llalic;irnasse s'a[>[)uie sur des règles à la fois très arbitraires et très mesquines, lorsque essayant de reconnaître les compositions faussiunent mises sous le nom des orateurs attiques, il assigne au style de chacun d'eux des caractères tellement ni'cessaires ({ue tout morceau (|ui s'en écartera sera par là môme déclaré apocryphe. Sans iuvoiiuer bien d'autres motifs, la jeunesse et !a vieillesse sont des explications toutes

iulernes, n'attache qu'une médiocre importance aux conclusions tirées du style, surtout en faveur de rautlienticité. Qui empêchait un faussaire, écritil, de s'approprier, sinon le genre entier de Platon, tout au moins ses mots et ses expressions? (Voir son Introduction, p. 27 et 30.)

1. On sait que le style du l)ialo;/ue des orateurs est un des arguments les plus forts invoqués contre son attribution à Tacite. Pour y répondre, ne suffirait-il pas de faire remarquer ({ue cet écrivain l'a composé alors qu'il était jeune encore et qu'il vivait dans l'étude et l'admiration de Gicéron?

:2. C'est ainsi que procédait Denys d'IIalicarnasse dans son appréciation des écrits de Lysias (c. 10 et suiv.). La formule même qu'il a donnée de su critique parait intéressante à transcrire : "Orav Siauopo) Tzzpi xivo; twv àvasspoaévfov £Î; a-JTOv Xôywv, xa\ iir^ pàotov r^ {jloi O'.à twv àXXwv (Tr,[xsicov TàXr,0£i; e jpsîv, eut Taûrr.v xaTacpï-jyw "V' ixpt-r^y w; inl -l/riÇ/rov ty^v £a-/âtr,v ' ïtzzi'ol oiv aÈv aï yàptts: at Tr,; /içôco; ÈTt'.xoTULEÏv oox'Lt; aot 'riv ypa^rjV, tr,? A-jaiou T£-/vr,; a-JxYiv Tt9i[xa'. y.X'. oùokv ïx: TioppwTÉpto xaurr,; txot^siv â^tôi. 'Eàv 8k [xr,û£u.:av T,ôovf,v [//|Ô£ à:ppoô:Tr,v 6 Tr,- Aé^sw; -/apaxrrip £/r,, Ô'jtwtîÔ) xa\ uTTOUxs'jto [Lr^no-' o-j r, A'j(j'.o'j 6 ).6yo;.

?>. Ast ne retrouve pas dans le Crlton la manière habituelle de l'iaton. Teichmiiller y signale un « langage de vieux ». (( Comme si le philosophe, réplique M. Janet, n'avait pas pu varier sa manière et déconcerter par la richesse de ses formes l'étroite admiration de ses critiques? »

LE CRITERIUM INTERNE

prêtes quand il faut rendre raison des écarts ou des défaillances du talent ^ D'ailleurs est-ce que le plus bel arbre n'a que des lleurs pleinement épanouies, que des fruits également savoureux? De même les grands génies ont leurs bons et leur« mauvais jours, et c'est une manie fâcheuse des éditeurs et des commentateurs des anciens de vouloir que ceux-ci ne s'oublient jamais et demeurent toujours semblables à eux-mêmes, comme perpétuellement visités par le souffle de l'inspiration.

On voit par ces simples considérations combien dans la pratique rapj)lication de ce critérium soulève de difficultés. Que de cas oii un jugement définitif excéderait les lumières, partant, les droits delà critique? l^lsl-i!, nous demande-t-on. un helléniste assez fin, assez consommé pour pouvoir dcterininer avec précision le grec de Platon et pour affirmer (jue le style de tel dialogue n'est pas celui que fauteur a Ihabitude d'em{)lnyer? Pialon a tenu la plume pen<Ja!it un demi-siècle, il a du se créer à lui-même son vocabulaire |)hilosop!ii([ue - : le plus grand nombre des ouvrages de son temps qui pourraient nous offrir des rapprochements utiles sont perdus : dès lors comment s'autoriser de la [)résence d'un ou de plusieurs mots nouveaux, ou de quelque tour de phrase jus(jue-là inusité pour prononcer un arrêt d'exclusion '^ ^ Escliine reprochait à Démosthèn^^ d'em-

1. Porphyre avoue que les écrits de Plotin, son maître, portent la trace du progrès et du déclin de ses forces physiques : Ta (xàv yàp Tipôita éXaapoTÉpa; èaTi ô'jvdc(Ji.ïa); xa\ o-jSÉtto) Tipb; sùrovcav àpxo'jv (xévefjo; kyo'jGr^^, xà or^ xr;; (Aéar,; èx86(7£to; X'j'/ovxa x'o àxpiaïov xriç O'jvâjjLSfoç ifjLcpaivs:, xal saxi TîArjV xwv Ppaxéoov XiAswxaxa, xà fj.évTOi xî).e*jTata •jçîijxévïjç r,ôir) xrjç 5yvdt{X£wç y^ypaTixa'. ( Vie de Plotin, 6).

2. Les anciens déjà avaient remarqué non sans quelque étonnement la fréquence des néologismes chez Platon (Diogéne Laërce, 111, 24). On lit en revanche chez E. Egger : « Socrate et ses disciples immédiats semblent avoir toujours parlé, sauf un petit nombre d'exceptions, le langage commun de leur pays et de leur temps. Les successeurs de Platon et d'Aristote n'eurent pas les mêmes scrupules. ».

3. On s'est appuyé sur les différences de poésie et de diction pour contester l'unité de main de l'Iliade et de VOdyssée : on est allé plus loin et on a prétendu par ce procédé retrouver les éléments divers qui sont entrés dans la composition de l'une et de l'autre de ces épopées. Celui des chants de VOdyssée qui contient le moins d'àua^ £cpr,[A£va en a 10 : le v" en compte 72, le ix« 00. Mais ([u'en conclure?

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L'Q^rVliE 1)K l'I.ATON

LE CRITERIUM INTERNE

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ployer dans ses discours des locutions étrangères au pur atticisme : qui oserait se flatter de lesy si£,nialer aujourd'hui 1

A un autre [>oint de vue, quelques dons qu1l ait reçus de la nature, Platon a du connaître et le progrès de la pensée et la pirfection croissante de l'art. Aristote disait de ses dialogues qu'ils tenaient le milieu entre la poésie et la prose, et les anciens s.mt presqui^ unanimes à Ciuistater que sa langue rappelle Homère ^ au moiu< autant (pie Socrate. Kstce à dire (pie la première lii;iic on la première page venue de ses nombreux é^crils doive à elle seule justifi*)' les appréciations les |)lus enthousiastes ? S'étonnera-l-un de iimagination juvi'inlc du l^hèdre et du Lysis-^ devra-ton être scandalisé du ton particulièrement grave et solennel des /.o/.s'/ Xon sans doute. Mais eu revanche '< que pourrait dire de J an[h<Miticit(' des divers dialogues celui (pii serait incapable de senlir la profonde dilIV-rence entre le style des petits dialogues attribuésà Platon et celui du P/iédoïi, de la RépuhH'iUij el du lunée :'- r, hlst-il naturel qu'un ('crivain dont le style est célèbre par son éclat, sa richesse et son harmonie ail laissé tomber de sa plume It-. (bscussions aiades et fastidieuses du Parmcnide, et que l'adversaire résolu des déclamations des sophistes ait à se reprocher la macrolo(jic du L'idop/inn ■! \\\<>[ les défenseurs de la tradition n'ont-ils rien négligé poui" donner le change sur ces trop visibles (b'raiils'.

Il y a un cas toutefois où la j)résencc de cei tains mois .sauf le cas d'interpolations ou d'adaptation^ postérieures ') lialiit presque nécessairement une origine apocryphe : je veux pailer

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