‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 220 sur 343 · I.'ŒUVRE DE PLATON · texte numérisé non relu

I.'ŒUVRE DE PLATON

la forme dramatique se prêtait à un semblable dessein, ou pliitùt elle en était l'expression spontanée et naturelle. Faut-il en conclure que Platon, imitant jusqu'au bout les Eschyle et les Sophocle, aurait disposé ses écrits en tétralogies, auxquelles ne manquerait même pas le drame satirique ? Ast se refuse à l'admettre ^.

A l'entendre, quand Platon prit la plume au début de sa carrière, son unique préoccupation était de venger Socrate des attaques incessantes des rhéteurs et des sophistes, non, comme Xénophon, en plaidant sans cesse son innocence en face de la foule, mais en le représentant à ses disciples comme la vertu et la science personnifiées. De là sont sortis le Protagoras, le Phèdre, le Gorgias et le Phédon, autant de dialogues où se donne carrière la riche et exubérante imagination du jeune écrivain". Plus tard, à la suite d'une étude patiente des systèmes antérieurs et particulièrement de Péléatisme, Platon élève l'enseignement de son maître à la hauteur d'une science philosophique, tandis qu'à côté de lui ceux qu'on a si justement appelés (( les socratiques imparfaits » s'enferment dans un point de vue étroit et exclusif. Cette seconde période comprend le TliéiHète, le Sophiste, le Politique, le Parménide et le Craiglc. l*oar réduire plus aisément ses adversaires, Platon fait usage d'une arme redoutable déjà à Athènes, le ridicule et l'ironie; en même temps la dialectique obscurcit et éteint la poésie et l'éclat de la diction. Enfin quand il est sorti vainqueur de la lutte, il entreprend lui-même la construction de son propre édifice dans le Philcbe, le Banquet, la République, le Timée eileCritias. Ici la raison prend définitivement le pas sur l'imagination mais sans l'exclure : aucun écart de pensée,

und Erzeugen der Idée, das innere Loben dos philosophischen Geistes » (p. 37).

1. Peat-être, dit-il (p. 48, note), tel était le plan primitif : mais aujourd'hui la perte possible de tel ouvrage et l'intrusion subreptice de tel autre ne nous laissent aucun espoir de le reconstituer.

2. Comment ne pas être étonné de ne pas rencontrer dans ce groupe le Banquet, vrai chef-d'œuvre de gaîté badine i

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aucune hardiesse de langage ne trouble la majesté solennelle de 1 exposition.

Ainsi qu'il est facile de s'en convaincre, celte classification assez voisme en réalité de celle de Schleiermacher, supposé dans le développement philosophique de Platon des phases dont Ast n'a ni donné ni môme cherché l'explication. 11 semble qu d ait été redevable de l'idée première de cette division beaucoup moins à une étude approfondie des dialogues qu'aux formules philosophiques alors toutes-puissantes en Allemagne ■ n y retrouvons-nous pas en effet la thèse, l'antithèse et lalynthese si chères àHout véritable hégélien " '

Sur la question d'authenticité, Ast pousse la déflance au delà de toutes les bornes. Il est du nombre de ces critiques qui semblables a Erostrate immortalisé par l'incendie du temple d Ephese, pensent qu'un défi audacieux jeté à la crovance commune suffira pour les faire passer à la postérité, ônelle glon-e, semblent-ils se dire, d'avoir infirmé tous les témoignages renversé toutes les preuves, ébranlé toutes les traditions ! De tels hommes ont, selon la spirituelle expression d'un contemporain, le goût des paradoxes impertinents ^

Ast pose en principe que pour juger des écrits de Platon nous sommes réduits presque toujours à nos impressions personnel es ; et en même temps il gémit sur « les défenseurs obstinés de cer a,ns d.alogues, auxquels il en coûte de se séparer d'amis a qu. ds ont donné à l'aventure toute leur confiance et dont la socete leur est devenue familière. >, Quant à ceux qui savent vrannent ce qu'est Platon et qui ont été capables d'apprécier

et les i„eo„.^nien,s .vide,,., ^^ll:!^]:;::^::::: '"'■"^ '"^"'"^'^^-'"^

place dans le m.mde TeUr tar ,. . , '^°°"""' "^ '""«' ^ «« f^i^e

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sentiront à lui attrilmor des compositions sans mérite, diqnes tout au plus (le rjuelque écrivain subalterne, indignes certainement de celui qu'on a appelé (( le divin rlatoa ^ »

Comme on Ta vu plus haut, quatorze dialogues seulement sont susceptibles aux veux d'Ast de subir victorieusement cette épreuve : mais alors comment expliquer ce flot d'ouvrages apocryphes qui sont venus s'y ajouter? notre criti(jue invoque Tabondatice extraordinaire des écrits philosophiques composés du v« au i' siècle avant notre ère, les falsifications adroites dont furent victimes les fondateurs des grandes bibliothèques, enfin les doutes émis dans ce domaine parTanticpiité clle-mome. Et si, ajoute-t-il, tous ces motifs réunis ne suffisaient pas {)our confirmer nos soupçons, mieux vaudrait un raffinement de scepticisme qu'un excès de crédulité : car de même qu'on ajoute à l'éclat de l'or en l'isolant absolument du minerai qui raccomjiagne, de même c'est rehausser la gloire de Platon que de supprimer son nom sur des œuvres manifestement au dessous de son admirable i^^énie-.

On comprend sans poine qu'une sévéritf' aussi exagérée ait trouvé bien peu d'ap])robateurs. Les condamnations portées par Schleiermachcr, d'ailleurs avec beaucoup de réserve, avaient passé inaperçues : si les raisons qui les motivaient étaient assez souvent contestables, quelques-unes du moins avaient une portée sérieuse. En poussant ce procédé à rextrémc, Ast faillit le compromettre sans retour. Cette élimination en masse étai

i. Voici comment Ast s'exprime sur ce sujet: « Dlt einzige AVcg den man bol der Kritik dsr Platonisciien Schriften einschlagen kann, um zu eincm sicheren Ziele zugclangen, Ivaun ja nurdieser soin, dass man in den gros- Reren Werken des Plalo, deren Eclitheit uiclit in Zweifel gezogen werJen kann, den eigenthiunlichen Geist dièses Denkors erforsclit.wohei man vorzûglich solche Stellen ])eachten muss, in denen P. seine xVnsicht und Grundsiltze iiber die Scliriftstellerei vorgelrageu liât, und dass man dann diesen don grosseronAA'erken eigenthiunlicbon Geist al? den Maasstal) betrachlet, uacii welchem die anderen Werke beurtbeilt werdon miissen». Scbaarschmidt se réclamera plus tard de la même méthode, mais pour en faire sortir dos conclu- ions bien autrement téméraires.

2. Ast est au premier rang de ces critiques dont Grote a dit finement : (( Thev cannot boar lo admit any Plntonic work as genuine unless italTords to them ground for superlative admiration and gloritication of the author ».

un véritable coup de force : a-t-il cherché à la justifier ? Non, car on ne peut (pialifier de raisonnements des exclamations et des interrogations multipliées à rinfini, et d'autant moins concluantes que Schleiermachcr dans ^es Argumrmfs y avait presque toujours r('pondu à l'avance K Ceux-là surtout qui commis Ast refusent à Platon tout système sont tenus d'admettre dans les manifestations de sa pensée une variété prèsque infinie, au lieu de donner à la moindre divergence ou disparate les proportions d'une objection décisive. Au contraire Ast se fait du platonisme une idée ^/ ;;r/or/, semblable à celle qu'aurait de Corneille un homme qui n'aurait lu et ne voudrait lire du poète que deux ou trois de ses pluséminents chefs-d'œuvre. Indigne dès lors de Platon, toute discussion qui des idées contingentes et particuhères ne nous transporte pas immédiatement dans la sphère du parfait et de l'absolu, indigne, tout dialogue où l'élévation du style n'égale pas la hauteur de la pensée. S'agit-il d'accumuler contre un écrit ([u'il rejette les charges même les plus insignifiantes, Ast déploie une ardeur infatigable, et l'insistance avec laquelle il appuie sur de menus détails touche parfois de près au ridicule. Il ne semble pas avoir connu cette critique large et féconde qui sans s'aveugler sur les défauts, s'attache de préférence aux beautés: au reste, est-il bien fondé à blâmer ce qui manque à la forme du I\Jéno?î et de VEuthijdcme, celui qui salue dans le Parménide un des types du génie platonicien- !

Aussi les protestations ne se firent pas attendre. Les savants examinèrent de plus près les titres prétendus de cette critique audacieuse qui se faisait gloire de rompre au grand jour avec la tradition, et elle traliit bien vite son irrémédiable faiblesse. En parlant d'Âst, les Allemands eux-mêmes se servent volontiers des termes peu fiatteurs ^Hijperkritik et Unkntik, Chez nous Letronne écrivait avec une ^m^t ironie : a Ne nous étonnons

J. Aussi Schleiermachcr a-t-il toujours condamné « die verworrene Astische Kritik ».

2. u Dunkelheit. Kiinstliclie Verflochfenhoit)), voilà d'après Ast lui-môme le caractère dominant des écrits de la deuxième période.

point de ces négations téméraires : évidemment quelque liéritier éloigné de Platon vient d'envoyer à léna les mémoires secrets de l'illustre philosophe. » Moins de dix ans après la publication du livre d'Ast, Cousin en constatait l'échec absolu: « Déjà le savant célèbre qui semble avoir attaché son nom à l'époque du scepticisme historique et verbal dans la critique platonicienne, Ast avec ses hypothèses aventureuses est aujourd'hui presque abandonné ettraité avec une sévérité voisine de l'injustice ». Aussi un demi-siècle se passera avant que des esprits plus réfléchis, appuyés sur une science de l'antiquité bien autrement étendue, essaient de relever ce drapeau. Ne faut-il pas en eiïet. selon l'observation très juste de M. Janet, un singulier courage d'érudit pour oter à Platon le charmant dialogue de VEut/u/dème, le court mais excellent dialogue de lEuthyphron, le Ménon si profondément pkitonicien, les Lois enfin qui malgré leurs imperfecti(»ns, couronnent admirablement les travaux philosophiques de Platon ?

Néanmoins, en dépit de ses erreurs, Ast conservera le mérite d'avoir frayé la voie à la critique qu'on a appelée « historique n. Dans les dialogues de Platon il voyait autant de reflets de son tour d'esprit aux diverses époques de sa vie, et en cela il fut, plus encore qu'Herbart, le précurseur direct d'Hcrmann dont nous aurons à parler plus loin. Mais en môme temps qu'il inaugurait cette méthode, il en faussait l'application. V.u effet en rejetant presque sans examen les traditions relatives à la vie de Platon, il enlevait à ses déductions leur base la plus solide et se plaçait pour juger l'œuvre du philosophe à une hauteur telle que toutes les nuances devaient nécessairement disparaître. Nous n'avons plus affaire an IMaton véritable, demandant un surcroît de lumière à tous les centres d'enseignement et à tous les systèmes, mais à un Platon abstrait et de convention ^ D'ailleurs si Ast ne s'est pas montré équitable pour les petits dialogues, i] a enrichi

1. Plus jastement encore que Schleiermaclier, Ast s'est entendu reprocher par Teichmiiller de n'avoir vu dans les écrits de Platon que « zeitlose idéale Kunstwerke. »

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de mninte remarque pleine de finesse le commentaire des plus brillants et des plus célèbres. Ksprit en somme plus lettré que métaphysicien, il n'a guère rendu à la critique platonicienne que des services de détail, là même où il ne lui est pas arrivé d'abuser des droits du philosophe au point de supprimer arbitrairement l'autorité de l'histoire. Donnons toutefois une mention à son édition de i^laton, qui peut.encore être utilement consultée ', et surtout à son Lexicon Platoiiicum \ composé à la suite mais non sur le plan de celui de Thomas Mitchell \ auquel il est très supérieur. Cet ouvrage a passé longtemps pour un modèle en ce genre : mais il a été dépassé depuis par Vhidcx Arislotelicus de Bonitz (1870).

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