L. — Cf. nhhlre, 270 C
3. Notamment dans la i)artie aiiatomique et physiologique du Timée qui suppose une grande familiarité avec les données de la médecine. Les rapports des deux écrivains ont été approfondis dans un cliapiire des plus curieux de Teichmniler [Ulerarischc Fchden, IL p. 227-2:51) et dans une dissertation spéciale de Posclienrieder : Lie platonischcn Dlaloge m ihrem Verhaltniss zu den hippokvallschen Schr'>fïcn, Land^hut, 1SS2.
4. On remarquera que je ne fais ici aucune mention des sophistes et Platon lui-même s'indignerait s'il se voyait rangé p?rmi leurs disciples : néanmoins il est certain que celui .pii a dépeint ces fa.^x sages dans le Protagoras avec une verve si enjouée et des couleurs si vivantes avait dû assister de sa personne à telle et telle de leurs leçons.
'hG
LA VIE DE PLATON
son [)remier litre d'honneur. Il avait soulevé contro lui l'opposilion des sophistes, célèbres ou obscurs, dont il perçait à jour la science trompeuse et les prétentions ridicules, et celle des ambitieux, politiques et rhéteurs, devant lesquels son bon sens refusait de s'incliner. En revanche, des disciples venus à lui des points les plus divers se réunissaient autour de sa pcrsonne dans une sorte de vénération commune. Yoili\ Alcibiade et Critias, en quête des i)lus surs moyens de s'assurer la possession des honneurs : ce qu'ils demandent à Socrate, c'est le secret de son savoir, de son irrésistible dialectique, de l'ascendant quil exerce sur ceux-là mômes qui tentent de s'y soustraire. Voici Euclide et Antisthène, avides de s'initier à ce ([ue la métaphysi([ue a de plus élevé, la théorie du devoir de plus impi'rieux et de plus austère.
D'où vient cette habileté à attirer et à retenir par la seule force d'une parole simple plutôt qu'éloipiente les esprits les plus opposés:^ Poiir réi)ondre à cette question, il ne faudrait rien moins qu'une analyse minutieuse et raisonnée du caractère, de la méthode et des croyances de Socrate : sujet intéressant entre tous, mais qu'il y aurait témérité à aborder ici par voie de digression. Du moins est-il naturel que Platon, tel ([ue nous avons ap[)ris à le connaître, n'ait pas échappé au charme qui domptait même un Aristippe et un Alcibiade, et ce (lui ferait croire que de bonne heure il noua d'étroites relations avec le sage d'Athènes, c'est que d'après la tradition, il était assez jeune pour lui avoir été présenté par son père.
Cet événement, dont les conséquences devaient porter si loin, a ins[)iré à l'anli(pjité une de ces fictions gracieuses dont elle avait le secret. Les plus avisés, sans se tromper sur l'origine de ces beaux récits, aimaient à les répéter en témoignage d'admiration. Socrate, nous dit-on', vit mi jour en songe un
1. Cf. Paiisanias, I, 30, 3 - Apulée, I, 158 - Diogène Laërce, III, o - Lactance, InsL dlv., III, 19 - Olympiodore. 4. On a parfois rapproche de ce récit le songe de Socrate dans le Criton (44 A) et le passage du Phcdre ou Platon nous montre l'àme descendue du ciel reprenant ici-bas ses ailes a la vue de lu l>eauté.
PLATON JUSQUA LA MORT DE SOCRATE
jeune cygne s'abattre dans son sein, y grandir et de là prendre son essor vers le ciel en faisant entendre des ciiants d'une douceur infinie : le lendemain le fils d'Ariston lui était amené. Selon une autre version, oii l'allégorie est encore plus visible, Socrate aurait vu un cygne s'envoler de l'autel d'Eros et s'arrêter à roinbre des grands arbres de l'Académie. Ce sont là des inventions futiles : mais les hommes et les choses veulent être jugés suivant leur époque.
IMaton s'était-il d('jà acquis alors un nom, une réputation? On l'ignore: mais d'une part, lié comme il l'était avec Critias et Charmide, Socrate ne pouvait qu'accueillir avec bienveillance leur jeune parent : de l'autre, sa longue expérience dut lui faire discorner jjn.mptement le gi'nie naturel de son nouvel élève, lequel d'ailli^urs lui apportait une àme neuve et docile, tandis que d'autres avant de se rallier à lui avaient traversé ([uelqu'une des écoles antérieures. De fait le seul passage des Mnnorables où ap[)nraît le nom de Platon ' nous prouve que Socrate lui avait voué une aifection particulière.
Il est vrai ({u'il fut payé de retour. Sans avoir pour lui un culte'aussi extérieur, un attacbement aussi démonstratif que d'autres disciples, Platon ne Taima pas d'un amour moins intime ni moins ardent. Plutarque- nous rapporte qu'à la fin de sa longue carrière Platon ne cessait de remercier son iji'nie et les (lieux d'abord de l'avoir fait naître Grec et non barbare, ensuite d'avoir permis que sa naissance se rencontrât avec l'époque de Socrate. Et voyez quel ingV'nieux moyen de témoigner à la face du moiuh^ sa reconnaissance envers ce maître vém'ré ! L histoire de la philosophie ne renferme pas un second exem- I)l<i d un penseur aussi illustre effaçant de son œuvre les moindres traces de sa personnalité, afin de faire spontanément hommage de ses méditations les plus profondes, de ses inspirations les plus éloquentes à celui dont les leçons lui avaient ouvert la voie de la vérité.
i. yicm., m, G, 1.
2. Marais, c. 46. La tradition, comme on sait, prête à Philippe de Macédoino une réilexion analogue.
LA VIE DE PLATON
Quel prix n'aurait pas à nos yeux, si Plaion liii-momo ou quel({uc liistoricn de la philosophie nous les eût conservés, les premiers entretiens échangés entre le maître et le disciple S et l'initiation progressive de celui-ci aux plus graves, aux plus mystérieux problèmes de la métaphysique et de la psychologie?
Mais en l'absence de tout témoignage précis ([ue valent même les plus ingénieuses conjectures? Faute do points de repère chronologi(}ues, les dialogues eux-mêmes ne nous sont ici d'aucun secours. Bornons-nous à une seule remarque. Pour ce jeune homme à Tàme i)oétir[ue, à rimaginatirm ardente, ce fut un bienfait inappréciable que la discipline de l'ensi^ignement socratique, jointe au prestige de cette constance morale qu'aucune crainte, qu'aucune menace ne pouvait faire dévier du droit d de l'i'quité'. Lors([ue <lans le Banquet'^ Alcibiade traduit en termes si expressifs l'étrange impression produite au plus profond de son être parles paroles de Socrate, il ne fait qu'exprimer ce qu'avait éprouvé Platon lui -même, renonrant pour s'altacher sans réserve au sage athénien à tout ce qui jns([ue-là avait passionné sa jeunesse.
L'entourage même de Socrate lui communiqua plus d'une saliitaire excitation. Il v avait là non seulement des hommes de tout pays qui peut-être lui suggérèrent la pensée de sinitier loin d'Athènes à d'autres doctrines et d'autres civilisations, mais des esprits de trempe opposée, propres à lui révéler les aspects divers de la vérité. Les uns, tels ({u'Euclide et Aristippc, combinant les théories socratiques avec leurs penchants personnels ou leurs convictions antérieures, se feront à l'Mir tour chefs d'école : nul uiieux (|ue Platon n'aura les moyens de les cou-
pla ton JUSQU'A LA MORT DE SOCRATE
1. Sorait-il téméraire d'en rechercher le lointain écho dans certaines pages du Phèdre et du Théétète '^
2. On se rappelle notamment la noble et fière attitude de Socrate dans le procès intenté par l'inconstante Athènes aux vainqueurs des Arginuses.
3. 215 E : "Oxav ày.o-jto, ttoa-j (xot jji-aAXov r, xâiv %-jGu[:iavTctovTwv r^ xi xapBîaTir.ca xa\ caxp'ja zxyzi'OLi -jtco tôiv ^ôywv twv to-jto'j. A ce point de vue toute la page qui suit mérite d'être étudiée de prés (Voir nos Etudes sin^ le Banquet, Thorin, 1889).
naître et le droit de les juger. Les autres, comme Eschine ^ et Xéno])lion, dédiiigneux de toute métaphysique, se horneront à applitiuer les maximes habituelles du maître aux mille problèmes de la vie quotidienne : Platon se détournera d'eux comme d'intelligences uK'diocres et de philosophes éminemment incomplets. D'autres enfiu, esprits plus murs et plus ouverts aux choses de Tàme, Phédon, Simnuas, Cébès, demanderont à Socrate la solution de leurs doutes et la règle de leur conduite : ce seront les amis et les condisciples préférés de Platon. Mais tous à des titres dilï'érents contribueront au complet épanouissement de cette philosophie nouvelle, spéculative et pratique, vaste et profonde tout ensemble, qui de PAcadémie devait bientôt rayonner sur le monde.
Platon ne jouit guère que pendant huit ou neuf ans- des leçons de Socrate, car Suidas est évidemment dans l'erreur quand il parle de viugt ans de relations entre le maître et le disciple : il voulait sans doute reproduire ce qu'affirme Diogène Laérce invoquant le témoignage d'ilermodore, à savoir que Platon était âgé de vingt au s (juand il se lia avec Socrate.
C'est à cett(3 période, c'est-à-dire à l'intervalle compris entre 409 ou iOS et 400, que Popinion commune fait remonter les premières compositions philosophiques de Platon. Ce n'est pas que le maître prêchât d'exemple : car Socrate, comme on le sait, n'a rien laissé par écrit : mais grâce à la nouveauté et au piquant d'une méthode originale, sa philosophie s'est imprimée si profondément dans le souvenir de ses nombreux disciples, que la forme qu'elle avait revêtue leur a paru inséparable du fond même des doctrines; de telle sorte qu'elle est devenue le point de départ d'un genre littéraire dont Socrate se trouve avoir fourni le modèle sans avoir jamais songé ni à s'en servir lui-même ni à en tracer les règles '\ Or n'est-il pas naturel d'en
1. Il est superflu de faire observer que cet Eschine est bien différent du célèbre adversaire de Démosthène.
2. J'ignore par quel raisonnement ou d'après queUe autorité Cousin a réduit ce chifTro à cinq ans.
3. Je ne fais que résumer ici une intéressante dissertation de M. E. Eg-
Platon, t. I. 4
LA VIE DE PLATON
faire honneur de préférence à celui (jui devait si rapidement le porter à sa perfection, plutôt que de croire que Platon avait été devancé sur ce point par quelque socrati(iue obscur, Eschinc, par exemple, ou le cordonnier Simon? Cette hypothèse trouve une confirmation indirecte dans celait que certains dialogues platoniciens, déjà remarquables par la mise en scène et le tour aisé et élégant de l'exposition, ne dépassent cependant [)as, si l'on s'attache à l'analyse des doctrines, le niveau qu'atteignit renseignement socratique. Dès lors quoi de plus vraisemblable que d'en placer la rédaction dans les années où le disciple, malgré l'éclat hors ligne de ses qualités personnelles, était encore tout entier sous le charme du maître et sous sa direction ? De la philosophie de Socrate aux plus hauts sommets de la théorie des idées, la distance est grande sans doute : mais c'est par la première que Platon a passé pour s'élever à la seconde, et au déclin de Page, après les inspirations élevées, parfois sublimes du Banquet, de la Rrpubliquc et du T'imre, ce fonds primitif qu'il tenait de Socrate reparaîtra dans les donze livres des Lois.
Il est vrai que ces dialogues de la jeunesse de Platon (citons en particulier le Lâchés, le Lijsis, le Charmidc, et XEuUtijphron) sont aux yeux du plus grand nombre (je parle de la France ) comme s'ils n'existaient pas : en dehors des initiés, combien en ont entendu parler! combien surtout les ont lus! Un de nos critiques en renomma publié une étude des plus spirituelles intitulée : Corneille inconnu : il se plaint, non sans raison, qu'on croie être quitte envers notre grand poète, quand on a restreint son étude et ses applaudissements à ({uatre ou cinq tragédies, seules réputées classiques. Substituez au mot de tragédies celui de dialogues, et la phrase s'appliquera merveilleusement à Platon.
Mais, dira-t-on, quoique conçus dans un esprit (jui n'est pas celui des chefs-d'œuvre du platonisme, ces dialogues sur plus
ger : Socrate et le dialogue socratique. La question sera d'aUleurs reprise et discutée plus à fond dans le second volume. 1. M. Jules Levallois (Co/'/'esponf/a«^, 1875).
PLATON JUSQU'A LA MORT DE SOCKATK
d'un point dépassent visiblement le niveau moyen des entretiens rapportés dans les Mémorahics : ils sont bien de Plalou, non d'un simple disciple de Socrate, tel (ju'Eschine ou Xénophon. Dès lors la (luestion de date reste douteuse. -- 11 suffît, [)our répondre, de rai)peler certaines exclamations de Socrate conservées par les biographes anciens au sujet des in(idélit('s ou des li'nu'rités de son plus brillant disciple ^ T(d criti(pie contemporain, Schaarschmidt ou Teutfel,par exemple, a trouvé un moyen commode de se dispenser ici de toute explication : c'est de traiter hardiment ces traditions d'apocryphes. Quant à les interpréter dans le sens dune désapprobation formelle, on ne doit pas y songer. Que Socrate ait été surpris, émerveillé même du rôle qui lui était assigné dans certains dialogues, rien de plus naturel : à couj) sur il n'a pas eu le mauvais goût de s'en scandaliser.
Inutile de discuter longuement l'opinion de ceux qui soutiennent ({ue des raisons de convenance ont du empêcher Platon, du vivant de son maitre, de le mettre en scène dans ses écrits. Eh quoi ! Aristophane aurait pu dans \q?> Nuécx travestir sans pitié le sage Athénien et l'exposer sur le théâtre à la risée du parterre comme le plus décrié des sophistes, et Platon n'aurait pas eu le droit de le représenter à ses compatriotes comme un modèle de science, d'expérience et de vertu! Quel est l'auteur de dialogues qui se soit interdit de faire discourir ses contemporains?
Certains critiques, surtout en Allemagne, ont coupé court h toute controverse en déclarant purement et simplement que ces prétendus dialogues « socratiques» avaient été faussement attribués à Platon. Il est vrai que plusieurs étaient déjà suspects dans l'anti(iuité, quelques-uns même, tels que VAxiochus, VEi'ijxias, les Antérastes, ouvertement donnés comme apocryphes, quoique empreints d'un réel mérite, au moins dans cer-
1. Diog. Lacrce, 111, 35 ; "Ocra (xou xata-j^e-JôsTat o veavîaxoç. — Anonyme, 3 : OuTo; o vcavta; aysi [xî ottiq Ulzi, xa\ è?' ôcrov GéXe:, xal upoç o-j; ûD.ei. Socrate montrait ainsi qu'il ignorait ce vers devenu proverbial :
Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
LA vu: Dfc: l' LA TON
taines parties. Si d'autres ont reçu un plus indulgent accueil, il ne faut s'en prendre, affirme-t-on, qu auman(]ue de critique ou (le rompétence des bibliographes anciens : le vrai Platon n'est jamais descendu au dessous de la hautenr on il s'est élevé dans ses chefs-d'œuvre, et aux partisans aveugles de la tradition il est en droit «le dire avec la môme fierté que Rodrigue au comte de Gormas :
Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître
Et pour leur coup d'essai veulent des coups de maître.
Ce n'est point ici le lieu de soumettre ces assertions à un débat approfondi, ni d-^ d- mnnder aux auteurs de ces arrêts de proscription si l'impartialité consiste à crier également au faussaire, et quand un passage reproduit, fut-ce avec des variantes, quelque pensée de Platon, et quand il '^'en éloigne. Pourquoi le génie du grand philosophe aurait-il été affranchi des conditions communes auxquelles est soumis l'esprit humain -:> pourquoi n'anrait-il rien dû au travail, à l'étude, à Texpérience? Thucydide, dii-on, n'a écrit que la Guerre du Péloponnèse. Mais Pliidias a-t-il débuté par la Minerve du Parthénon, Démosthène parle Discours sur la couronne!
Xous persistons donc à croire avec l'antiquité elle-même que Platon a inauguré du vivant de Socrate sa longue et glorieuse carrière d'écrivain: mais nn même temps nous ne ferons aucune difficulté de reconnaître que la perte prématurée de ce maître, <[u'il aimait .t admirait tout ensemble, lui rendit son indépendance et ouvrit à sa science de plus vastes et de plus lumineux horizons.
Arrêtons-nous nn instant sur cet événement si tristement célèbre de l'histoire de la Grèce antique: an>si bien a-t-il eu sur touti- la suite des destinées de Platon une intluence capitale.
Deux tuinuins oculaires, deux éminents historiens, Thucydide et X^'nophon, nous ont laissé de Tétat politique et social de la Grèce pendant les dernières années du v« siècle un tableau d'nno irrécusable sincérité. Dans ce long duel entre les deux
PLATON JUSQU'A LA MORT DE SOCRATE
cités maîtresses de la Grèce, la fortune des armes avait fini par pencher du côté de Sparte: contraints d'ouvrir leurs portes à l.ysandre, et de subir toutes les exigences de leurs vainqueurs, les Athéniens avaient subi à leurs i)ropres yeux et aux yeux du monde hellénique une cruelle et profonde humiliation. Sans doute au lendemain de l'expulsion des Trente et de la restauration si courageusement entre[)rise, si licnreusement accomplie par Thrasybule, on î)ut croire que ranti([ue Athènes allait revivre: ramnistiequi couvrait le passé facilitait entre les paitis une réconciliation durable : constitution de Solon, assembl.'es populaires, fêtes traditionnelles, tout avait été remis en honneur; mais ce n'était la quune trompeuse apparence, car ce que les exilés n'avaient pu rendre à leur patrie avec la liberté, c'étaient ses mœurs et sa puissance d'autrefois ^ Dépouillée de son hégémonie, frappée dans son rôle politique, la capitale de l'Attiiiue, la cit(' de Périclès, entre le Mède qu'elle ne craint plus et lu Macédonien qu'elle ne redoute pas encore, ne sera j)lus qu'une ville de commerce habitée par une population avide de i)laisirs, à peine capable de généreux sentiments et de vastes pensées.
Mais sans anticiper sur l'avenir, rentrons dans l'Athènes de 400 avant notre ère. Le peuple mécontent s'en prend des malheurs publics aux fauteurs de l'oligarchie, à leurs intrigues, à leurs cabales -: toute atteinte portée aux croyances ou aux institutions revêt à ses yeux le caractère d'une provocation, presque d'un sacrilège, et pendant que les uns, imi)atients de tout frein, proclament à la suite des Thrasymaque et des Calliclès les doctrines les plus subversives, les autres s'imaginent sauver l'Etat par un retour violent vers le passé.
Comment dès lors Socrate eùt-il aisément trouvé i^^ràce de-
1. L'histoire a gardé le souvenir de cette exclamation de Thrasy])ule, condamné à l'amende par ses ingrats concitoyens : a L'amende! mais c'est la mort que j'ai méritée pour avoir rendu à la liberté de pareiUes gens! »
2. 11 nous reste peu de renseignements précis sur la périoJe troublée qui succéda immédiatement au rétablissement de l'ancienne démocratie. On sait seulement que plusieurs des Trente, ayant réussi à s'échap[»er d'Eleusis, épièrent longtemps à l'étranger l'occasion de restaurer leur domination.
LA VIE DE PLATON
vant la démocratie restaurée, lui, le moraliste novateur, ladversaire résolu des superstitions et des préjugés delà foule, le maître d'Alcibiade, l'ami de Charmide et de Gritias, ces deux irréconciliables antagonistes de la souveraineté populaire? «Cet homme qui ne servait aucun parti, mais qui les dominait et les gourfuandait tous au nom de la raison et de la patrie, devait soulever bien des haines sourdes et vivaces; il devait avoir pour ennemis tous les ambitieux, tous les fourbes, tous les égoïstes, tous les sols, c'est-à-dire la granule majorité de cette société athénienne, si supérieure ([u'elle fut ^ »
Je n'ai pas à rapi.eler ici l'histoiri^ de ce fameux procès, les noms des accusateurs, l'étrange libell.' de l'acte d'accusation: ce sont choses gravées dans toutes les mémoires, de même que la noble ticrté de Socrate comparaissant devant les lléliastes non comme un prévenu, conmie un coupable, comme un sui>pliant, mais comme le maître et le juge de ses propres juges. Blessé au vif par cette attitude ([ui ressemblait ;\ un défi, l'aréopage populaire qui par un premier vote avait condamné le philosophe, par le second l'envoya à la mort.
Dans ces conjonctures critiques Platon fit voir l'amour et le dévouement qu'il portait à son maitre. Après avoir vainement offert sa fortune pour ([u'il fut sursis au jugement, il se présenta pour prendre sa défense-: repoussé de la tribune par les nmrmures et les cris de rai.diloire, et réduit à s'éloigner sous le coup d'un^' ainère douleur % il se vengea en léguant à la i)Ostérit(' \ Apologie qui nous est parvenue sous son nom. Que dire de l'admirable réeit (pi'il a comp.^sé des derniers moments de Socrate, de ce /V//iVAv/i (jue Cicéron ne pouvait lire sans attendrissement, et où une mélancolie pihiétrante se môle à la pensée radieuse de l'immortalité^ A Ton croire cependant,
1 M PeUissier, Les qmndes leçons de la clvïlimtlon classique, p. 2()o.
•>' C'est du moins ce' qa'afllnne Diogéne Laërce (II, 41) d'après Juste de Til.ériade. Xénophoii {Mémorables, IV, 8) veut que Socrate, dédaignant tout avocat, ait seul pris la parole devant ses ju|^n3s.
3 Cf PlutarquG, De la force morale, X, 449 : TU av cpairi rcrr.v elvai iv) ID.a- Toovo; aà ^^Y.r,izi'. rsXs^T^aavTc ),û:rri t^^ 'A>.£^âv6po'. otà K>,£iTOu la^^rov àvsXsCv ôpix-TjaavTo; ;
PLATON JUSQU'A LA MORT DE SOCRATE
il n'assistait point à cet entretien suprême : crainte sans doute d'être taxé d'indifférence et d'ingratitude, Platon, qui affecte de ne jamais écrire son nom, a dérogé une seule fois à cette règl(% et c'est pour nous apprendre que la maladie le retenait loin de son maitre expirant K
1. Pliédon, 59 B : IlXatwv Sa, ot(j.at, f.trOlve'.. Ce passage a été diversement interprété. Les uns l'entendent au pied de la lettre, et l'expli(iuent par le désespoir qui s'était emparé do Platon à la nouvelle de la sentence fatale : les autres, iVappés de tant d'éloquence, de naturel et de vérité dans le Pliédon, y reconnaissent les vivants souvenirs d'un témoin oculaire et ne voient dans cette réllexion jetée comme en passant qu'un artifice oratoire permettant à Platon d'a^Tandir et d'idéaliser, selon sa coutume, les dernières paroles du sa-'o mourant.
PLATON APRKS LA MORT DE SOGRATK
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