‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 56 sur 343 · PLATON DANS LA GRANDE GREGE · texte numérisé non relu

PLATON DANS LA GRANDE GREGE

11 n'est pas étonnant que de bonne heure les Grecs se soient sentis attirés vers la riche péninsule qui les avoisine à l'occident. P'Italie avec la Sicile était à leurs portes et, pour en prendre possession, les idées helléniques n^y avaient pas à lutter, comme en Egypte et en Asie-Mineure, contre le pres-

hellénique. ajoute : « Sed non his artibus animi expletum, mox Ghaldaeos atque inde brachnianas adiissc. »

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LA VIE DE PLATON

lige d'une civilisation fière de son antiquité. Aussi voyonsnous de nombreuses et importantes colonies grecques y grandir rapidement au sein de la paix et de la prospérité. Les odes de Pindare nous montrent Syracuse, Agrigente, Ilimère, Camarina se couvrant de gloire dans les luttes nationales de Delphes et d'Olympie. il semble donc que lorsiiue Thucydide nous représente la Sicile comme une terre plus ou moins inconnue, ce soit de sa part pur artifice d'écrivain. De toute manière, l'expédition de 415 avait tourné les regards des Atliéniens vers cette île florissante, première étape, imaginait-on alors, d'une série de conquêtes qui devait soumettre à la Grèce la plus grande partie de l'Occident.

Dans le domaine intellectuel, les échanges d'idées entre les deux contrées se multipliaient tous les jours. Avant ([ue les ambassadeurs d'Athènes vinssent en Sicile soulever les cités ioniennes contre la suprématie croissante de Télément doiien, Gorgias avait porté à Athènes les secrets de la rliétori(jue, invention de Corax et Tisias. Si Gela donne asile aux dernières années d'Eschyle, si le Proiw'thre remanié est joué à la cour de Hiéron, si la Sicile apprend par cœur les drames d'Eurii)ide, assez longtemps auparavant avec Epicharme elle avait légué à la fmesse de l'esprit attique un type remarijuable de comédie. Enfin, ce qui nous touche ici de plus près, tandis que TAsie-Mineure envoyait dans la Grande-Grèce Pythagore. l'un de ses plus illustres enfants, la Grande-Grèce à son tour voyait naître à Elée et se répandre plus tard jus(|u'à Athènes une philosophie hardie, profonde,, qu'aucuuu autre école ne surpassera en rigueur méta|)hysique. Ce seul mot de Grande- Grèce n'est-il pas déjà à lui seul une révélation? Quidle qu'en soit l'origine, n'atteste-t-il pas une haute ambition d'une part, et, de l'autre, des rapports étroits avec la mère-patrie^ 1

1. Rathgeber (Grossgriechendcml iind Pytharjoras. (lOtlia, ISGG) incline à croire que ce nom dérive précisément de l'association pythagoricienne, dont il résumait les ambitions, de même (jiie dans La première moitié de ce siècle, la Grande- Allemagne était do l'autre coté du Rhin le mot d'ordre de mainte société secrète.

PLATON APRES LA MORT DE SOGRATE

Nous ne serons donc pas surpris de voir Platon, à son retour d'Egypte, en 390, faire voile vers la Sicile et l'Italie. Il est certain qu'en dehors des lettres qui lui sont attribuées, il faut descendre jusqu'à Ilermippe avant de rencontrer une allusion à ce voyage; mais ce silence de l'histoire n'a rien d'inexplicable, et d'ailleurs, quehjue soin que prenne Platon de* ne pas prêter témérairement à Socrate sa propre individualité, certaines pages de la République et des Lois portent, comme nous le verrons, l'empreinte irrécusable de souvenirs personnels.

Quelle pensée a dicté à Platon ce voyage? Une curiosité sans but ou une vague ambition politique? C'est peu probable. Je préfère croire qu'ici, comme lorsqu'il abordait en l'Egypte, il n'a écouté ([ue son amour de la science, et que les circonstances seules ont pu l'amener plus tard, presque malgré lui, de la Grande-Grèce à Syracuse. C'est en philosophe qu'il est venu dans une contrée où depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, à travers le moyen Age et la Renaissance, la philosophie avec ses théories les plus audacieuses n'a pas cessé d'être en honneur.

A cette date précise quel système florissait sur la terre italique ou du moins y était encore en possession d'un prestige durable ? Sur ce point l'histoire sérieusement consultée ne nous laisse aucun doute : la Grande-Grèce gardait le vivant souvenir d'un de ces hommes dont le génie trace un sillon désormais ineffaçable. Au déclin de l'hellénisme, Pythagore a inspiré plusieurs de ces biographies louangeuses où la figure des personnages célèbres est présentée à l'admiration des hommes comme un type de science, d'héroïsme et de vertu. Toutefois alors même qu'elle a soufflé presque à regret sur tant de mensonges plus ou moins innocents, la critique demeure en face d'une individualité des plus surprenantes. Sur les ruines de l'école, écrit A. Laugel, dans la poussière des commentateurs, malgré la confusion qui a fait méconnaître l'origine de tant de découvertes, le nom de Pythagore a continué à planer porté par l'instinctive vénération des siècles et

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par la conscience cachée de riiumanilé. Si l'anticjuité est muette sur l'intluence exercée dans la Grèce pro['re par ce grand homme et par ses disciples, trois siècles plus tard, à l'apogée de la grandeur romaine, Cicéron n'hésite pas à ramener à cette source quehpies-unes des institutions fondamentales de sa patrie. « Gomment, dit il. lorsque la Grande-Grèce comptait dans son sein plusieurs des villes les plus puissantes et les plus considérables de l'Italie, lors(pie Pythagorc et son école y avaient jeté un si vif éclat, serait-il vraisendjlable que nos ancêtres aient fermé l'oreille à de si précieux enseignements? On ne peut même s'expli(|uer la sagesse de Numa qu'en faisant de lui, au mépris de toute chronologie, un disciple de Pvtliai,M)re '. »

Le sage de Samos était mort près d'un siècle avant Socrate : mais il avait laissé après lui un grand nom, des héritiers et des imitateurs : en faut-il davantage pour deviner ce que Platon venait chercher et recueillir en Italie? L'antiquité l'avait parfaitement compris et elle n'a pas songé à se mettre en quête d'une autre explication \

Par quels événements^ par quels incidents ce voyage fut-il marqué? La tradition ne nous apprend rien ou presque rien à ce sujet. Mais si le biographe de Platon a le droit de j)asser indiiférent, il n'en est pas de même de l'historien du platonisme. Dans ce système si profondément grec, si éminemment

1. Tusculcnes, IV, 1. —Cf. Ti/sc. V, 4 et 10 ; <( Ouiim iii Italiam veiiisset Pythagoras, exornavit t'iiiii Grfeciain quœ Magna dicta est, et privatim et publiée, prœstaiitissimis et institutis et artihus... tenuit inagnam ilLani Gra3ciam quiim iionore disciplinai, tiim etiam auctoritate : luultaque sa'cula poslea sic vigiiit Pythagoreorum nomen, nt niilli alii docti haberentur. )> Il est vrai que la riouie d'Ennius avait vu se produire comme un réveil pythagoricien.

2. 11 nous suffira ici de citer Cicéron (Tiisc. T, 17) : « Platonem ferunt, ut Pythagoreos cognosceret, in Italiam venisse et didicisse Pythagorea omnia. » — Saint Augustin {Clic de DIpu, VIII, \) : « Inde in cas parles It;diae venieus ubi Pythagoreorum fama celebrabatur. quidquid Italica philosophia tune florebat, auditis emineutioribus in ea doctoribus facillime co!ni)reliendit )) — enfin 1'^ biograplie anonyme : 'ÀTir.AOî -jrso; to-j: Il-^Oayop£:o'j:, -u o-. ' àpcOpifov Tà-p-/Ytj.aTa (7r,[j,a'!vc:v 7:ap' a-jT(.)v xaTopOo)a-at ;iojAÔ!j,£vo;, oO^v 7toX/ov

PLATON APRES LA MORT DE SOCRATE

compréhensif, on est d"accord pour retrouver, rapprochées et fondues avec un art merveilleux, les théories des })hilosophes antérieurs : toutefois, Socrate excepté, c'est au pythagorisme qu'on le rattache de la façon la plus étroite, comme si le riMede Platon, redevable à Pytbagore des bases essentielles et des données fondamentales de son système, se bornait à avoir donné une forme plus précise à ce qui n'était qu'une intuition vague, et publié dans des œuvres empreintes d'une incomparable éloquence des idées enfermées jusque là dans un cercle étroit d'initiés. On comprend dès lors que la curiosité histori([ue ne soit pas seule intéress('e à l'examen des rapports vrais ou prétendus entre Platon et Pytbagore : une question décisive d'originalité se trouve ici en jeu.

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