ET AU X" SIÈCLE
De nos jours, à quoi aspire tout philosophe de quelque renom? A occuper une chaire, à fonder ou à continuer une école, à donner du retentissement à ses doctrines, à multipher les héritiers et les continuateurs de sa pensée : il en est bien peu qui, tout entiers aux austères jouissances delà méditation, préfèrent s'approprier la fîère devise de Descartes : Qui bene latuit, bene vixit.
En était-il de même des premiers philosophes grecs? Si Thaïes, Anaximène ou Anaximandre ont eu des disciples, disciples plus ou moins infidèles, puisque chacun, tout en obéissant à certaines tendances générales, se fit comme un point d'honneur d'attacher son nom à une solution nouvelle du problème du monde, on ne peut pas dire qu'ils aient été chefs d'école : en parlant d'eux les anciens évitent de se servir de ce terme, et si quelques modernes emploient l'expression d'(( école ionienne», elle ne saurait s'entendre que d'une certaine communauté de vues philosophiques, et comme on l'a dit ingénieusement, de « sympathies métaphysiques ^ ».
1. Chez ces libres-penseurs ioniens du vi« siècle, écrit M. Soury, nul esprit
LA VIE DE PLATON
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Ce n'est pas que dès ces temps reculés des exemples analogues fissent défaut. Il existait des écoles poéti({ue> telles (|ue les llomérides de Ghio dont Wolf a tiré un parti si inattendu pour la démonstration de sa thèse, et des familles sacerdotales au sein desquelles se transmettait religieusement la connaissance des rites traditionnels de tel ou tel cuUe. L'art chez les Dédalides, la médecine chez les Asclépiades étaient pareillement héréditaires.
Au contraire, ces philosophes, ces sages du vii^ et du vi« siècle vivent tantôt dans une demi- retraite, tantnt et plus souvent distingués et honori's au milieu de la foule, mais sans contact immédiat avec elle. Leur réputation, s'ils en ont une, leur vient des services ([u'ils ont rendus à leur patrie, plutôt que des progrès qu'ils ont réalisés dans la science. Aussi leurs théories ne se répandent guère en dehors d'un cercle assez restreint : cliacun, comme on l'a dit, abondait dans son propre sens, insouciant de la logique ou de l'enseignement du voisin.
Ce qui attire [dus sérieusement l'attention, ce sont les efforts tentés par l'association pythagoricienne définie par M. Chai-
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de propagande ni de prosélytisme. Comparés aux philosophes athéniens du Y" et du ivp siècle, si militants, ils présentent presque la même opposition que les penseurs anglais du xv[i« siècle et les philosophes français du xviii«. Platon et Aristote donnent encore à cr-zo/r, son sens primitif, celui de « loisir. » (Même Lois, VIL S:!!) G, on ne saurait l'entendre autrement). Les écrivains de l'ère gréco-romaine sont les premiers à se servir de ce mot pour désigner des disciples réunis autour d'un maître avec l'intention arrêtée de propager son enseignement. Phitarque notamment en fait un fréquent emploi. Gicèron préfère les mots latins familia, disciplina, ou les -périphrases telles que qui a Zenone profecfl siint : néanmoins le mot sc/iola se rencontre sous sa plume, ce qui semble bien indiquer que de son temps déjà T/o/r, était usité en grec avec cotte acception nouvelle.
Il faut reconnaître d'ailleurs que même dans nos langues modernes le mot d'eco/^ est loin d'avoir un sens nettement délini. Ainsi Lessing ne voulait l'entendre en matière d'esthétique que dans sa signillcation la plus restreinte , de telle sorte que l'emploi devrait en être proscrit dans l'histoire avant le temps où la tradition se forme et par conséquent où l'art a acquis une certaine perfection. Quatremère de (.)uincy {Le Jupiter Oii/mplen, p. 177) a pris vivement à partie cette thèse de Lessing: « 11 doit suffire, écrit-il, qu'un artiste ait InQué sur le goût de son siècle par l'ascendant de son talent pour qu'on puisse l'appeler chef d'école. »
PLATON .\ î/ACADÉMIE
gnet, ainsi qu'on l'a vu plus haut « à la fois société politi([ue comme le seraient les Jacohins, couvent de moines asj)irant à la perrection religieuse et morale, académie de musique, académie des sciences, enfin école de philosophie. » Bornons-nous ici à faire ohserver que, visant à l'origine à étahlir un système particulier de gouvernement, cette association avait enr«Mé des {^artisans, recruté des adeptes plutôt que groupé des disciples. Plus tard les Pythagoriciens dispersés se reconnurent sans doute à certains principes philosophiques qu'ilsprofessaient en commun : mais aux yeux de la foule, leur signe de ralliement continua à être plutôt extérieur : je veux parler d'une certaine sévérité au moins apparente dans leur allure et leur izcnre de vie.
Tout autre était l'enseignement des l^Héates : ce panthéisme ahstrait qui rom|)ait en visière au hon sens populaire, paraît s'être transmis exclusivement de main en main pendant deux ou trois générations. Si l'usage a prévalu de parler de l'école éléaticiue, c'est uni({uement parce qu'on possédait ainsi une façon commode de désigner le groupe philosophique dont Xénophane fut le fondateur, Zenon et Mélissus les derniers représentants.
Quant à Heraclite, il lui était arrivé, suivant la tradition, le même mécompte qu'à Ilégel : personne ne l'avait compris. Désespéré de cet isolement intellectuel, il alla, dit-on, confier ses mystérieux écrits au temple d'Ephèse où Euripide, admis à les lire, eut la honne fortune d'en graver certains passages dans sa mémoire. Mais cette histoire de Tatius a tout Pair d'un conte, car dans le Thêétètc il est parlé expressément des « Héraclitéens » de Plonie.
Au temps môme de la naissance de Platon, Empédocle, Démoerite et Anaxagore avaient-ils une école? Non, si l'on entend par là un auditoire permanent oii le maître enseigne sur un plan suivi une doctrine que le disciple accepte plus qu'il ne la contr(')le et ne la discute.
Les sophistes, contemporains de ces philosophes, n'ont pas* eu de plus constante préoccupation que de s'entourer partout
LA VIE DE PLATON
PL\TOX A L'ACADÉMIE
OÙ ils séjournent d'un nombre croissant d'élèves; en donnant des leçons de morale, de rhétorique ou do pédagogie à une aristocratie passionnée pour la science, quelques-uns d'entre eux ont amassé une immense fortune : mais nous croirions profaner le terme d'école en l'appliquant à un enseignement sans principes, partant sans base solide, livré à toutes les fluctuations de la mode et de l'opinion.
Enfm, autour de Socrate lui-même, le maître de Platon, je vois un cercle d'auditeurs et d'amis plutôt qu'une école ; car on ne saurait appeler de ce nom cette réunion d'hommes de tout âge, de toute position sociale, attirés et retenus par la nouveauté de sa méthode et roriginalité' piquante de sa parole. Gomment un Athénien bien né n'aurait-il pas recherché ces eutretiens oii le plaisant et le sérieux se mêlaient avec un enjouement parfait? La discussion était peut-être un peu subtile, un peu compliquée pour notre goût moderne ; mais aux yeux des Grecs, de tels défauts étaient presque des qualités. Socrate se monti'ait le plus facile et le plus infatigable des causeurs : son enseignement avait le charme de la conversation parce qu'il en conservait non seulement les images et les expressions, mais encore le laisser-aller et les heureuses saillies.
Néanmoi[is il ne plaisait })as à tous. Dans une discussion il y a nécessairement un vaincu ; or pour rinterlocuteur de Socrate, l'humiliation de la défaite se mesurait à la })ublicité du combat. C'est ainsi que le sage d'Athènes avait des ennemis jaloux, sans cesse prêts à épier ses pas, à surveiller ses démarches, à travestir ses doctrines et ses intentions. Il semble dès lorsque pour jouir librement des sympathies de ses amis, il ait dû chercher loin du bruit de l'Agora une retraite plus ou moins inviolable, capable d'olï'rir à sa parole un asile sur et tranquille. x\-t-il succombé à cette tentation ? L'a-t-il éprouvée même ? J'en doute, ou plutôt l'histoire nous apprend nettement le contraire. C'eut été à ses yeux une abdication.
Quelle était, en effet, sa mission "! Corriger les erreurs et les préjugés de la foule, railler les prétentions orgueilleuses des sophistes, amener les hommes à se connaître, et par là les
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gué'rir de leur présomptueuse ignorance et de leur inexorable vaiiiit'. La r('fbrme qu'il méditait visait avant tout les mœurs et les croyances. Socrate était une sorte d'apôtre populaire, et selon l'expression tout à la fois exacte et originale de Grote, « un missionnaire religieux faisant œuvre de philosophie. »
Aussi le voit-on |>asser ses journées dans les rues et carrefours d'Athènes, sous les portiques, partout où s'assemble la foule, [)artout où se nouentles gais entretiens. Ouvrez Id^Mémo- 7'ables de Xénoplion : Socrate converse avec le matelot, avec le potier, avec l'artiste, et parle à chacun le langage qui convient à son ('tat. Quel enseignement suivi, méthodique, attendre de CCS dialogues sans cesse repris et interrompus, de ces réunions qui se tenaient un peu au hasard, enfin d'un philosophe dont le dicton favori était : « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien / »
La plupart de S(\s disciples, je parle de ceux qui se bornèrent ù continuer son œuvre, marchèrent sur ses traces et Thémistius ' loue les anciens socrati({ues d'avoir mis à profit pour l'instruction du peuple les fêtes et les solennités dont la Grèce se montrait si prodigue.
Ainsi nous touciions à la lin du v^ siècle sans avoir vu se constituer ni à Athènes, ni dans aucune autre partie du monde hell('ni([ua un groupe de disciples participant à un enseignement commun et rapprochés par d'égales obligations envers l'homme de génie (pii leur découvie les secrets de la nature, en même temps qu'il leur réserve par un droit de préférence le trésor de ses médilations.
Avec Platon la science entre dans des voies nouvelles qui répondaient au tempérament particulier du grand philosophe ou qui lui étaient inspirées, peut-être imposées par les circonstances. L'Académie, qu'il ait prévu ou non cet honneur, fut le type et le premier modèle de ces réunions philosophiques destinées à survivre pendant des siècles à leur fondateur et qui dès