‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 82 sur 343 · LE DESSEIN DE PLATON · texte numérisé non relu

LE DESSEIN DE PLATON

Entre les œuvres d'un homme et son tempérament psychologique il y un rapport étroit qui oblige à examiner de près celui-ci, quand on veut se rendre un compte exact de celles-là. Or la nature de Platon, son génie, son éloquence élevée et communicative, tout le prédestinait à devenir un chef d'école. Il avait visiblement la passion non pas seulement de savoir et d'écrire, mais encore d'enseigner. Ses deux plus grands ouvrages attestent l'importance exceptionnelle qu'il attachait à l'éducation. Il était impossible qu'il se désintéressât d'une mission dont il comprenait la noblesse et oii lui était promis le succès.

Mais quelle forme allait revêtir son enseignement?

Platon, tout nous le prouve, appartenait à ce que j'oserais appeler « l'aristocratie intellectuelle, » aristocratie nécessaire à toute société pour y maintenir un élément constant de dignité et de grandeur. 11 pouvait s'approprier en toute vérité ce mot de Cicéron, ami de Pompée, avant de se faire le panégyriste de César : « Mihi nihil iinquam populare placuit. » Socrate, sans fortune, sans prestige extérieur, conversait avec les plus humbles dans un langage à l'allure parfois triviale, mettant toute son ambition à être entendu'et compris de la foule. Au contraire, l'antiquité se représente volontiers Platon et ses disciples sous les traits de gens élégants et raffinés, pou disposés évidemment à se contenter pour toute chaire de la pierre du carrefour ou de l'échoppe d'un artisan. S'il y avait eu, comme à Paris, une Sorbonne à Athènes, je suis assuré que Platon eût concouru pour y occuper une chaire: mais lacapitale de la Grèce au temps de sa plus brillante splendeur, n'avait encore aucun enseignement officiel: l'initiative privée suppléait largement à cette lacune, et dans l'Athènes d'Antiphon et d'Isocrate, de

PLATON A L'académie

Prodicus et de Gorgias, cène sont pas les maîtres qui faisaient défaut aux élèves studienx.

J'ajonte que la doctrine de Platon n'est pas do celles qui s'accommodent aisément des hasards et des surprises de l'improvisation 1 : ello avait tiop d'amplenr d'une part, et de l'antre trop d'éh'vation. Jnstpfalors les esprits même les plus éminents s'étaient pour ainsi dire renfermés dans un canton spé- (ûal de la science : tel se consacrait tout entier à l'esthétique,

tel antre à la politique, colni-ci avait approfondi la m('taphysique et celui-là la morale. I.e premier à xVthènes Platon apportait ou du moins se ilattait d'apporter une philosophie, dont toutes les parties enharmonie les unes avec les autres s'éclairaient et se fortifiaient mutuellement". Tn enseignement régulier était seul capal)le de coordonner entre eux tant de graves problèmes, et d'en faire ressortir l'étroit enchaînement. Et à coté de ces amples proportions, (fuel élan vers l'idéal ! quelle ascension constante vers les plus hants sommets de la pensée ! quel dédain du terre-à-terre de rexpéricnce quotidienne ! quand nous lisons les pages les plus célèbres de la République et du Banqunt, que nous sommes loin de la familiarité de ces' entretiens socrati([ues dont Xénophon nous a transmis le fidèle écho ! La foule n'était pas capable de saisir des déductions à la fois si élevées et si profondes, et de suivre pas à pas le philosophe dans ses spi'culations austères, écho du monde invisible : un tel enseignement ne convenait ({u'à des disciples choisis et préparés par une véritable initiation.

\. Après avoir exposé avoc beaucoup de finesse les multiples raisons qui expli([uent pourquoi Socrate, passé maître dans l'art de provoquer un entretien, n'a jamais pris la plume, E. Zeller ajoute : « Eine Gesprachsfùhrung wio die sokratische in der aucli der Leiter des Gesprachs doch immer in hoherem oder geringerem Grade von der X^'iihigkeit und dem Godankcngange der Mitnnterrodner abliangig ist, konnte dem Plato niclit geniigen. » illermes, XI, p. 87).

2. Cf. Danzel, Plaio philofiop/iiœ in disciplinaB formam redactae parens et aurlur, Leipzig, 1845. Le croirait-on? C'est là ce que la nouvelle Académie goûtait le moins dans le piiilosophe dont elle se portait l'héritière. Les Académiques de Cicéron (L 17) expriment le regret que la doctrine de Platon, bien ditlërente en cela de celle do Socrate, soit devenue « ars quœdam pliilosophia3 et rerum ordo et descriptio disciplinai. »

LX VIE DE PLATON

Enfin Ton [tout romarijuer ({ue Socrate, fier de n'avoir jamais franchi les murs d'Atliènes, sinon comme soldat, et assez insouciant de la renommée [»oui' n'avoir lui-même riim laissé par écrit, ne s'adressait et ne prétendait s'adresser ([uaux Athéniens du V siècle, ses compatriotes et ses contem[)orains. Platon sans doute n'a répété dans aucun de ses dialogues le mot fameux que Thucydide inscri\ait en tète de son histoire ^ néanmoins il est impossihle qu'il n'ait pas eu conscience de la grandeur du système auipiel devait rester attaché son no!u, et il eut été cou[)able de se reposer sur la fortune du soin de le répandre et d\- le perpétuer. Heureusement pour lui, lu piiilosophe chez Platon était doublé d'un écrivain incomparable, et tant (|ue la langue grecque et les discussions philosophiques seront en honneur, des livres tels que le PJiédon et le Gorr/ias sont assurés de trouver des lecteurs. Mais écoutez l'auteur du Phèdre ; il vous dira ([u'tm texte écrit n'offre qu'un squelette de la pensée : que dans Timpuissance où il est de se défendre contre les atta([ues ou de se protéger contre les méprises, il ne peut que servir de délassement ou aider la mémoire: seule la [)ar()le se prête à toutes les circonstances et sait se proportion licr aux choses dont elle parle, comme à l'auditoire qui l'écoute : d'ailleurs elle a sur les intelligences un tout autre ascendant (|ue le livre-; n'est-elle pas par excellence le foyer des fortes convictions, la source des durables enthousiasmes ?

Et maintenant est-il possible (pie l'homme ([ui pense de la sorte et à qui \)wv surcroit le Ciel a départi les dons les plus précieux de l'orateur ne mette pas au service de sa doctrine sa vive et séduisante éloquence 1 Les foules ne l'applaudiront pas dans les brillantes assend)l('es du Pnyx : sa [)arole n'en

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