‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 91 sur 343 · ni rail J. Enn/clopédle du xix" siècle. ■2. X, 600 E · texte numérisé non relu

ni rail J. Enn/clopédle du xix" siècle. ■2. X, 600 E

PLATON A L'académie

santés, émerveiller son auditoire par des assonances habiles ou des morceaux d'apparat savamment ordonnés, Platon assurément en était capable; mais cet art stérile n'obtenait de lui qu'indifférence ou mépris K Faire luire la vérité dans les intelligences, fortifier au fond des cœurs les convictions qui éclairent et ennoblissent la vie, voilà aux yeux du disciple de Socrate le rôle par excellence du philosophe, voiià sa première ambition.

En outre, sa dignité ne pouvait s'accommoder de cette chasse à la jeunesse, comme il s'exprime lui-même, de ce trafic de la science, tel que l'avaient imaginé les Prodicus et les Gorgias, tel que le pratiquaient sans doute encore sous ses yeux leurs émules et leurs continuateurs : il lui répugnait de s'abaisser à une propagande où l'avidité personnelle ne se dissimulait qu'à demi sous de spécieux dehors. Socrate et Platon ^ s'indignent l'un et l'autre de ces contrats entre celui qui donne et celui (jui reçoit le bienfait de l'instruction, contrats que nos sociétés modernes, établies sur d'autres bases, ont inscrits sans hésiter dans leurs usages et leurs lois. Ils enseignaient sans rétribution \ sauf à accepter à l'occasion les présents de leurs amis; mettre à prix son habileté dans la statuaire ou dans l'éloquence était chose admise; mais spéculer sur la morale, faire de la i)hilosophie parade et marchandise \ passait alors pour illibéral au premier chef.

1. 11 semble que dans quelques lignes de la népiibVique (VI, 499 A) Platon ait très bien d.'Jini son œuvre par opposition à ccHe des sopliistes : a On n'a point encore assisté, dit-il, à des entretiens d'hommes vraiment libres et vertueux, où l'on cherche la vérité avec ardeur par toutes les voies possibl.îs, dans la seule vue de la connaître, où Ton ne parle ni par esprit de convention ni pour montrer son éloquence, où l'on rejette bien loin tout ce qui sent les vains ornements et la fausse subtilité. »

^2. Voir notamment les premières pages du Grand Hipplas.

o. ï^io.;Tèno Laérce, IV, 2, dont on peut rapproclier l'auteur de la Vie anonyme : T'> vip !j.f| zTzX p.iahiô C'.ùirrv.z'.v, r,Otxbv ov, T.Çi(o7o:i supsv .L'exemple fut suivi par ses premiers successeurs, dont b's honoraires furent prélevés uniquement sur la foi'lune commune, accrue de legs faits par des élèves ou des amis généreux. Il faut attendre le régne do Vcspasien pour voir les professeurs de philosophie d'Athènes recevoir un traitement du fisc impérial.

4. C'est rexpression même dont use Gicéron pour caractériser l'enseignement des sophistes ; « Ostentationis et qua3stus gratia philosophari. » "^

LA VIE DE PLATON

Nous avons déjà parlr précédemmont des nombreux motils qui détournaient Platon de recommencer par des voies identiques l'œuvre de Socrate. Il avait suffi à ce dernier, moraliste populaire avant tout, de répandre autour de lui'son esprit, et dans une certaine mesure sa méthode; Platon, aristocrate de naissance et de tempérament, orateur et méta[)liy?icien, avait un système complet à exposer et à défendre contre des objections lesquelles, nous en avons la preuve, ne tardèrent pas à ?e produire. Et voyez les conséquences de cette diversité dev()catii)n. Tandis ([ue par la liberté de ses démarches et de ses paroles, Socrate s'est créé des ennemis publics ([ue rien n'a pu désarmer sinon sa condamnation et sa mort, les vicissitudes intérieures et extérieures de l'histoire d'Athènes ue paraissent pas avoir troublé un seul instant la paisible carrière de Platon. En revanche, le premier a eu des amis dévoués et enthousiastes et il expire dans sa prison au milieu de ses disciples en pleurs : le second semblable à un illustre plii]o?oj)he de notre siècle, lui aussi chef d'école, n'exerce sa supériorité intellcctu(dle qu'en provoquant des résistances, et sa vieillesse est attristée par des défections de plus d'un

genre

Si la démonstration qui précède est exacte, c'est bien une nouveauté que Platon tentait à ce moment à Athènes. N'est-il pas intéressant de se demander quel appui ou <[uel obstacle ses projets allaient rencontrer dans les habitudes et les mœurs de sa patrie ? Est-il vrai ({ue son école soit une création sans rapport aucun avec le milieu social auipiel elle était destinée? ou au contraire certaines conditions n'étaient-elles pas réunies pour préparer son succès?

Pour trancher cette question, il n'est pas inutile de rappeler en peu de mots ce qu'était l'éducation publique chez les Grecs ^ Œuivre harmonieuse, comme tout le reste dans cette contrée privilégiée, elle emluMssait l'homme tout entier, vi-

î. Pour tous les détails, voir le savant livre de M. Paul Girard, LV^iwcation athénienne au v" et au ive siècle (Paris, 1889).

PLATON A L'ACADEMIE

saut à développer la grâce et la vigueur du corps, en mémo temps qu'à donner à l'âme toute la perfection dont elle était capable. Il nous paraît ou du moins il nous paraissait il y a fort peu de temps encore chose fort naturelle d'assujettir à l'immobilité, durant plusieurs heures du jour, la jeunesse de nos l'coles et de nos collèges, et d'obliger l'enfant à retrancher d'autant plus à l'activité physique, qu'il accordera davantage au travail intellectuel: l'idée même d'un pareil système n'est pas venue aux Grecs, si amis cependant des choses de l'esprit. Ils eussent infailliblement redouté de porter ainsi un coup funeste àl'é(juilibre nécessaire entre les deux i)arties de notre être.

Aussi, tandis qu'au vi'' et au v^ siècle nous voyons s'élever en grand nombre des gymnases jiublics, pé})inière de futurs athlètes, à notre profond étounement nos regards cherchent en vain dans les grandes villes de la Grèce des établissements permanents destinés à rinstruction de la jeunesse K Sauf quelques prescrijjtions générales relatives à l'éducation élémentaire, l'Etat semble se désintéresser absolument de l'avenir de cl)a(pie citoyen. Il est vrai que Témulation individuelle, libre de toute entrave, faisait des prodiges, et sans lycées ni Université, sans examens ni programmes ofiiciels, Alhènes a très bien su enfanter des Phidias et des Périclès, des Sophocle et des Aristophane.

Ainsi, ({ue se passait-il ? Après l'enseignement primaire, l'enfant entrait en quelque sorte de plain-pled dans la vie pul)lique : c'est aux pompes et aux fêtes religieuses, c'est aux entretiens de l'Aufora, c'est aux délibérations du Pnvx, c'est aux représentations dramati(|ucs. en un mot, c'est au commerce des hommes qu'il appartenait de compléter cette éducation

\. Dans le recueil de Problèmes qui nous est parvenu sous le nom d'Aristote, le philosophe se demande pourquoi depuis si longtemps la Grèce a coutume de décerner des prix de gymnastique et non des prix de sagesse. Voici sa réponse : « D'al)ord il n'est pas sans péril de prétendre assigner aux hommes un rang pour la sagesse : ensuite il n'y a pas pour la verlu de récompense plus noble que la verUi elle-même » : belle pensée ainsi rendue par le poète :

Scilicet ipsa sibi virtus pulcherrima merces.

LA VIE DE PLATON

première. J'ai déjà eu occasion de le faire remar(juer : le (îrec n'est pas ce que nous appellerions volontiers un lioninie d'intérieur : ce qu'il demande à sa demeure, où rien ne le retient, où rien ne l'attire, c'est uni({uement un abri pour la nuit et le repas du soir : la vie de famille ne vient qu'au secon ! rang, bien après la vie de société. A Athènes surlout, foyer de lumières et centre par exct^llcnce de la vie lielli'nique, l'existence des gens d'esprit et de loisir était un cours perpétuel d'instruclion. Ils n'avaient ni journaux, ni revues, peu délivres, peu ou presque point de bibliothiqnes : mais (|uel échange incessant d'idées, que de discussions animées ^ ! Quic<)nque est avide de connaître va où ra{)pelle le talent, où l'entraîne la vogue, ou simplement où l'attirent ses goûts. L'attrait du nouveau et l'amour de la controverse sont deux traits distinctifs de l'Athénien : aussi le voit-on accourir partout où il sait que doit retentir une parole élofiuente, et cela quel (|ue soit le sujet traité.

J'ajoute que dans la seconde moitié du v^ siècle Socrale et les so[>histes, quoique avec des vues bien difféu-entes, avaient également contribué à mettre à la mode les controverses philosophiques; et je n'en suis pas surpris. Un esprit capable de suivre dans l'assemblée du peuple l'argumcntalioii d'un P('ric!ès ou d'un Démosthène, et de prêter une sympathique attention aux moindres dt'tails d'uii drann^ de Sophocle et d'Euripide, ne devait pas être pris complètement en défaut en face d'une question de morale ou même de métaphysique -. ^Ihlo^oooZu.ev àvc'j •xa/.a/.iy.;, s'écrie fièrement Périclès dans cette belle harangue (jue nous a conservée Thucydide.

Ainsi Platon, fondant son école, avait la certitude que son appel ne resterait [)as^'sans écho. Au reste n'avait-il pas reçu en partage, au dire de tous ses biographes, cette aptitude

1. La patrie d'Alcibiade et de Socrate était la ville où l'on s'abandonnait le plus librement et le plus volontiers à ces (y'jlloro: a-/o/.aaT'.-/.o: dont Aristote déplore l'absence partout où règne la tyrannie [Politique, V, 11, lolSb, 4).

2. Surpris, peut-être même seciètonient contrarié par le merveilleux épanuaissenient de la spécuLition philosophique dans l'Athènes de Périclès, Litirè écrivait : « La niétnphysiipu' a eu sa raison d'être en Grèce. Ce peuple heureux, riche sans travail, avait le temps de rêver, n

PLATON A L'ACADEMIE

communicative, cette facilité d'épanchement qui sont autant de gages presque infaillibles de succès? Dans cette Grèce passionnée pour le bi^au langage, aussi curieuse de tout entendre qu'apte à tout com[)rendre et lassée enfin, il est permis de le croire, des élucubrations trom[)euses des sopliistes, les entretiens savants et éloquents tout à la fois de l'Acad('mie étaient appelés à attirer l'élite des classes éclairées. Aus<i comme tant de professeurs célèbres de nos Universités au moyen âge, Platon a exercé de son vivant une sorte de royauté intellectuelle. Ce ne sont pas seulement, qu'on veuille bien le remanpier, des philosoplies de [)rofession qui lïéquentent son école : toutes les carrières, toutes les conditions sociales s'y trouvent également représentées \ Eudoxus le mathématicien s'y rencontre avec Démosthène, Isocrate avec Phocion. Tiiémistins ajoiiteque pour avoir le bonheur d'entendre Platon on accourait en foule même de l'étranger ; ce n'est là sans doute que l'exagération maladroite d'un compilateur qui invente î)1us qu'il ne raconte: mais elle nous prouve tout au moins la haute idée ([ue l'antiquité s'était faite de l'Académie naissante.

D'après certains textes -, Platon aurait même débuté, à l'exemple de Socrate, par se faire entendre sur les places et sous les portiques d'Athènes : mais il n\aurait pas tardé à se' convaincre (pi'un enseignement tel que le sien convenait mal à II multitude légère et désœuvrée laifuelle, en dépit de son ignorance, entend être juge de tout. C'est alors qu'il fit choix, loin de l'Agora et cependant à proximité de la cité, du gymnase de l'Acadi'mie, désigné à ses préférences et par la boauté du site et jiar le concours (}uotidien de la population. Platon, en s'y étal)lissant, ne faisait qu'user d'un droit accordé à tous

t. rioAÀo'j; uàv-j Tipo? (xa9r,(T'v àïstXxETo, nous dit Olympiodore, qui affirnie que dans l'auditoire de Platon lijj^uraient quelques Athéniennes avides d'une instruction plus relevée et dès lors peu disposées à respecter les limites imposées à leur sexe. Certains auteurs nous parlent même de femmes revêtant des habits d'homme, pour se mêler, sans être remarquéts, à l'entourage du philosophe.

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