LA METHODE
Jusqu'ici nous avons vu revivre dans Platon l'esprit de Socrate porté par les dons du plus heureux génie à d'admirables hauteurs : examinons maintenant en quoi le disciple a dépassé le maître et préparé à la philosophie grecque des destinées tout à fait nouvelles.
Ce qui domine manifestement chez Socrate, c'est le réformateur populaire, parlant au premier venu dans une langue à la portée des [ilus simples, presque des plus ignorants. Dans sa parole rien d'énigmatique, dans sa méthode rien de mystérieux. S'il a des proc('dés qui lui apj)artiennent pour amener à la vériti' des esprits novices ou rebelles, c'est avant tout au bon sens et à la logique naturelle qu'il s'adresse : il semble dédaigner ou même ne pas connaître l'art de solliciter doucement les imaginations. Suivre des voies si planes, si unies, si prosaïques, dirais je volontiers en écartant de ce mot toute pensée de blâme, ne pouvait suffire au génie inspiré de Platon. De là dans sa philosophie un élément nouveau, un procédé d'exposition auquel il a eu recours dans ses écrits si fréquemment et avec tant de succès que dans son enseignement oral à l'Académie il n'a pas pu ne pas lui réserver une place d'honneur ; et ce qui nous confirme dans cette croyance, c'est qu'Aristote en plus d'un passage y voit un des traits ca-
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caractéristiques du pUitûiiisine. Avant Platon personne ne s'en était servi : après lui on ne l'imitera (jue de loin, comme si le grand philosophe avait emporté avec lui son secret dans la tombe. Ceux-ci ne le i)rennent que pour une parure éloipicnte : ceux-là le considèrent comme un habile artifice. C'est le mythe.
La foi païenne a trouvé son expression, variable et changeante comme elle, dans cet ensemlde de récits légendaires qu'on appelle la mytholo-ie. Ouelle en fut l'origine :^ Placé en face des phénomènes attrayants ou redoutables de la nature, l'homme n'a pas résisté au désir d'en possi'der Texplication. A ses yeux ils semblaient porter la marque d'un dessein pr('coneu, et d'un autre côté l'intelligence, encore inca|)able d'abstraction, donnait à toutes ses conceptions une forme concrète et vivante. Appliquée aux objets de la science, la mythologie est la conséquence naturelle de la difficulté d'exprimer certaines idées, certaines lois dans des langues encore mal préparées à ce rùle. Toutefois qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas un pur jeu d'esprit, et comme l'a écrit Ozanam, les poètes des anciens âges avaient un sentiment confus de Punivcrselle harmonie : pour eux toute comparaison était sérieuse, ils professaient comme croyances positives les mythes auxquels ils donnaient des dehors si ingénieux.
Bien que le paganisme en tant que religion eut accepté avec empressement ce vêtement poétique qui devait le rendre si populaire, pouvait-il en être de même de la philosophie? L'aurore de la critique, a-t-on dit très justement, mar([ue le crépuscule des mythes, et la nouvelle saL;esse qu'enseignaient les Thaïes, les Xénophane, les Anaxagore devait inévitablement se montrer hostile à la vieille mythologie. La raison devenue capable de réfléchir sur elle-même et sur le monde ne pouvait s'en contenter K La poésie et la phdosophie, si souvent confondues à l'origine des civilisations, se séparèrent dès
1. C'est ce que donne clairement à entendre Aristote dans sa Mélap/ty^lyue:
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lors, pour ne plus se rencontrer qu'à de longs intervalles. Mais ce n'était pas en vain que durant des siècles l'esprit grec avec une fécondité presque inépuisable avait enfanté tant de créations gracieuses ou touchantes : ce n'était pas en vain que de longues suites de générations leur avaient prêté une oreille empressée, si bien qu'au temps même de Socrate Thucvdide s'attendait à n'avoir qu'un petit nombre de lecteurs, pour avoir dédaigné les récits merveilleux si chers à ses devanciers. Dans un ordre d'idées évidemment assez voisin de la philosophie, les mystères et en particulier ceux d'Kleusis, si vénérés à Athènes, devaient leur principal attrait à des cérémonies aL légoriques. Amoureux de symboles, les Pythagoriciens et les Orphiques à leur suite eurent recours aux mythes : du moins c'est le nom qu'emploie Aristote pour désigner certaines parties moitié cosmologiques, moitié religieuses de leur doctrine. Anaxagore, à l'aide d'une interprétation plus ou moins subtile, se flattait de donner à maint récit d'Homère un sens philosophique. Pendant ce temps, de Pindare à Euripide, les poètes s'attachaient à dégager des légendes antiques les leçons morales et religieuses qu'y avait déposées une imagination inconsciente, et les sophistes eux-mêmes, comprenant tout ce que de pareilles fictions offraient de charme, mêlaient à leurs élucubrations oratoires des morceaux semblables à l'apologue d'Hercule entre le Vice et la Vertu.
Socrate, nous n'éprouvons aucune surprise à l'apprendre, paraît avoir enveloppé dans le même dédain et les mvthes et leurs trop ingénieux interprètes. Il était réservé à Platon, en pleine possession de son système philosophique, d'unir étroitement ce que son temps tendait de plus en plus à séparer, le raisonnement et la croyance, et de faire des mythes, non pas des fleurs jetées comme en passant sur un texte jugé trop aride, mais des pierres importantes de son édifice. Irons-nous avec Ast et llermann jusqu'à affirmer que la philosophie de Platon doit être cherchée avant tout dans ses mvthes, comme c'est le cas pour plus d'un sage de l'Orient? Xon sans doute : mais visiblement c'est avec intention que le philosophe emploie
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ce langage symbolique, d'abord et de préférence dans les parties obscures de la tbooric de l'àme et du monde, et ensuite dans d'autres domaines où il était le premier à y recourir.
D'où vient cette prédilection, un peu surprenante au premier abord ?
C'était, n'en doutons pas, une satisfaction donnée anx instincts religieux do son Ame, tout ouverte à l'impression du divin et jalouse de recueillir comme autant de restes d'une révélation supérieure ces traditions où elle découvrait un puissant moyen d'enseignement moral et même de salut ^ A un autre point de vue, pourquoi le philosophe se verrait-il interdire un procédé pris dans la nature, où l'invisible se conclut du visible, où ce qui frappe nos sons sert à nous élever à ce que nos sens ne peuvent atteindre ? Comme le fait très l)ien remarquer 01ym[)io(iore commentant les derniers cha[)itres du Gorgias : (( Si nous étions une pure intelligence sans imagination, l'esprit uniquement occupé des choses intelligibles n'aurait pas besoin de mythes. Si au contraire privés d'intelligence nous n'avions d'autre faculté que Timagination, le mythe suflirait à tout : mais nous avons en nous intelligence, opinion et imagination. Voulez -vous vous conduire d'après rintelligence ? vous avez la voie de la démonstration. D'après Topinion? vous avez celle du témoignage. Par l'imagination ^ vous avez les mythes. » Or convaincu comme il l'était de l'harmonie intime de toutes les puissances de l'àme, Platon entendait mettre au service (le la vérité les forces réunies de la raison et du coMjr, et s'accommoder à la variété des esprits par la diversité des enseignements dans l'unité de la doctrine. Chez lui, écrit M. Janet, il s'établit pour ainsi dire une sorte d'.'quilibre entre la poésie et la science : cette liarmonie constitue son caractère ori^-inal et ce serait faire une analyse inexacte de sa méthode que de n'en pas marquer le enté poétiifue.
D'ailleurs en fait d'images aucun génie ne s est montré plus
1. Cf. Répuldique, X. 021, B, à propos du r.'cit d'ifer l'Arméni.'n : « Gctto fable, mon cher Glaiicoii, s'est conservée jusqu'à nous et si nous y ajoutons foi, elle est très propre à nous sauver nous-mêmes. »
créateur. Platon était né poète et s'il condamne avec sévérité la mythologie et ses inventions licencieuses, s'il va jusqu'à chasser Homère de sa cité idéale, il S3 hâte de montrer à quel prix la fiction peut être tolérée, que dis-je ? recherchée par la philosophie. Ces récits, ces tableaux attirent le commun des hommes par le charme de la forme, et captivent les esprits réfléchis par l'attrait de la doctrine qui s'y cache. Il y a là comme une revanche spirituelle de la muse contre celui qui exilait ses prêtres.
Ce qui précède permet de mesurer l'importance de? mythes dans l'enseignement platonicien. Ce n'est pas le caprice d'une pensée juvénile (pii ne s'est point encore pliée à la suprématia de la raison : depuis le Phèdre jusqu'aux Lois, c'est-à-dire aussi longtemps qu'il a été chef d'école, Platon n'a pas varié dans sa mi'thode. Ce n'est pas davantage un aveu d'impuissance : ses fictions les plus brillantes se rencontrent précisément au cours de ses expositions les plus achevées. Est-ce à dire que le philosophe se fit illusion au point de mettre sur la même ligne les conclusions de ses mythes et les résultats conquis par la voie lente mais sure de la dialectique? Non sans doute, et il n'entrait pas davantage dans ses vues de donner le change à ses auiîiteurs. Il lui suffisait ici d'égayer la discussion par quelque récit plein d'esprit et de grâce, là de donner à ses théories une personnification transparente propre à les graver dans le souvenir : telle la statue qui traduit au dehors la forme idéale rêvée par l'artiste. Tantôt le mythe lui servait de point de départ : tantnt, selon l'expression d'un commentateur, il y ramenait la discussion comme dans un port, afin que l'esprit put se reposer doucement dans la contemplation de la lumière. Déjà dans ranti(piité,des critiques sévères avaient blâmé ce mélange de science exacte et de poésie mystérieuse : où finit l'une, où commence l'autre ? La limite est souvent indécise et c'est même là le triomphe de cet art étonnant dont Platon semble avoir emporté avec lui le secret dans la tombe.
Mais l'emploi du mythe n'est pas le seul point par où Platon rejette le tour éminemment popidairede l'enseignement socra-
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tique. Chez lai, là môme oh Tentretien a le plus d'abandou le maître apparaît, et la tache qu'il entreprend n'est pas de celles auxquelles suffit une heure ou un jour : elle comporte une suite, un enchaînement'. Ses dialog-ues inaugurent en Grèce le style philosophique, indice d'une pensée qui aime à se mouvoir dans la sphère intellectuelle avec ordre et clarté. Ses devanciers en parlant ou en écrivant n'avaient usé que de la langue commune ou des métaphores de la poésie : Platon se crée une prose où la cadence de la période et la variété infinie des tons s'allient à une pri'cision jusque là inusitée dans les termes : c'est un ensemble systématique de doctrines (|ui s'affirme et s'incarne pour ainsi dire dans une terminoloiiie nonvelle-. Si l'écrivain n'est que l'écho du professeur, ce n'est [)as aux premiers venus que s'adressaient les anaivses délicates, les considérations profondes semées d'un bout à l'autre de traités en forme tels que la Répuh/lque, le Phédon ou le Philàbe. Tout attrayante rju'en soit la lecture, les œuvres de Platon exigent pour être comprises une v.'ritable maturité d'esprit : à peine est-on en droit de faire exception pour Tune ou l'autre de ces compositions de sa jeunesse qui sont appelées socratiques.
Ceci nous conduit à une autre observation. Le dialogue qui se prête si bien à la recherche en commun de la vérit(', devient d'un maniement difficile quand il s'agit de réunir comme en un faisceau tous les fils d'une discussion. Platon l'avait très bien saisi. Certes il n'éprouvait (fue dédain, il la dit et répété
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1. C'est .'vidommetit d'après sa propre expérience ou d'après celle de lômoins oculaires que l'auteur, quel qu'il soit, de la VIP IcUre platonicienne prête à Platon cette déclaration : « C'est avec boaucoui) de temps et de peine que l'on peut acquérir la double science de ce qu'il y a de vrai et de ce qu'il y a de faux en toutes choses. Quand on a bien examiné en les éclairant les uns par L^s autres les noms, les définitions et les impressions de toute espèce dans des discussions paisibles où l'envie n'aigrit ni les questions ni les réponses, c'est alors seulement que la lumière de la science et de riiitelli.'ence se répand sur les objets et nous guide vers la perfection permise à la nature humaine ». — Cf. République, IV, 435 A.
2. Beaucoup de termes (ov/atjL'-;. o-Lrria. ooo:, Osopia, t'tc.) empruntés au langage ordinaire ont re(;u alors pour la première fois un baptême philoso^ pliique.
bienhaut', pour les longs discours d'apparat chers de tout temps aux rhéteurs et aux sophistes, mais il ne reculait pas devant des expositions suivies, destinées à présenter dans toute leur ampleur, à étudier sous toutes leurs faces les grandes lois métaphysiques et morales, fondement de sa doctrine. C'est une de ces intelligences supérieures qui ne sont satisfaites qu'après avoir réuni dans une synthèse lumineuse et féconde les vérités découvertes pas à pas par Tobservation et l'analyse. De là dans ses écrits, et sans doute aussi dans quelques-unes de sesle;ons, ces développements d'un tissu dialectique si serré, ces épilogues où se donne carrière sa vive imagination émue au souvenir de quelque tradition rehgieuse, de quelque fable anti(jue. Les esprits d'un grand souffle (et Platon est du nombre) triomphent dans ce genre d'enseignement que Socrate, on peut l'affirmer, avait à peine pratiqué, à peine connu -.
D'ailleurs, comme l'a si bien dit le poète, multa recedentcs adimimt anni : il est des transformations que les années entraînent presque inévitablement après elles. A mesure que Platon s'éloignait de la jeunesse, il lui devenait difficile de soutenir un dialogue avec un égal brillant et une égale vigueur : la verve éblouissante qui anime les pages du Phèdre et du Banquet àQ\'à\i céder le pas graduellement à des qualités d'un autre ordre. De longues années de vie commune avaient formé ceux de ses auditeurs qui lui demeuraient fidèles : appuyée désormais sur des bases solides, leur instruction philosophi(jue pouvait sans crainte être poussée plus loin.
Enfin dans la mesure où Platon creusait sa propre doctrine et où les déceptions de la vie le rejetaient dans la méditation, il devait incliner davantage vers les spéculations abstraites.