Protagoras, 3la A-lil
3. Sous ce titre : PUito's Technik an Symposion uiid Eiithydem nachgemesen (Marburg, 1889) M. de Sybel a tenté sans doute de tirer de ces deux dialogues, si peu semblables qu'ils soient, <( le programme (Lehrgang) de l'Académie platonicienne ». Mais cette prétention n'a eu qu'un très médiocre succès.
doctrine plus complète et mieux enchaînée ne fut distribuée à part à un petit nombre de disciples clioisis ^ Mais l'action du maître sur le public s'exerçait sous cette forme variée, attrayante et singulièrement efficace de la conversation - ».
Quel enseignement vivant que celui où le maître est ainsi en communication incessante avec ses élèves, non seulement admis, mais invités à lui exposer leurs objections et leurs doutes! sur moyen d'échapi)er à ces affirmations extrêmes, à ces intempérances de pensée ou d'expression si fréquente? chez les méditatifs systémati(iuement enfermés dans la solitude, loin de cet échange d'idées où les esprits même les plus absolus finissent par prendre conscience de leurs faiblesses. Quelque affinité qu'on puisse relever entre le génie de Platon et celui de Pythagore, l'a-'.To: â'-^a du premier c'a jamais été la devise du second, aux yeux duquel la science, loin d'être un système arrêté qui s'impose, doit être au contraire le fruit d'un effoft personnel et par conséquent toujours en rapport avec la préparation et la part d'activité apportées par l'élève. On pourrait même croire que si Platon a évité avec un pareil scrupule d'intervenir personnellement dans ses dialogues', c'était avec Parrière-pensée d'atténuer, si je puis ainsi parler, sa responsabilité philosophique, comme si en dehors de quelques points particuliers sur lesquels il insiste, les autres parties de sa doctrine ne lui paraissaient point encore « assises sur le roc. » C'est ainsi que le Socrate du Phédon parle de l'immortalité, non comme d'une certitude, mais comme d'une « espérance dont il est bon de s'enchanter soi-même ». Et précisément Pun des reproches que l'on serait tenté d'adresser au grand philosophe,
1. Co point mérite discussion et en ce qui touche Platon en particulier' sera examiné plus loin.
2. On sait que dans les auditoires philosophiques du raoyen-Agela dlsputath était la forme préférée do l'enseignement. Le maître disputait devant les élèves, souvent même contre eux, et les élèves à leur tour disputaient entre eux en présence du maitre.
;i. Tout autre devait être et fut en réalité le procédé d'Aristote. Au témoignage de Cicéron, même dans ses dialogues (dont Tauthenticité a d'ailleurs été contestée) « sermo ita inducitur ceterorum, ut pênes ipsum sit principatus » {ad AU., XIII, 19).
LA VIE DE f'LATON
c*est d'avoir ouvert loiito large la porte au scepticisme par le vague, inconscient ou délibéré, dans lequel il laisse les plus importantes de ses conclusions ^ Va\ face des erreurs et des ténèbres des croyances païennes, il n"a point assez osé, et cette conviction robuste, seule capable d'entraîner à sa suite les générations humaines, trop souvent lui fait dt'faut-.
Mais aussi, cette réserve posée, nul n'a mieux pratiqué, nous pouvons le croire, les règles de conduite dont il s'est fait dans le Phèdre l'éloquent apôtre : ses dialogues nous initient à merveille à cette t)édagogie féconde (^'j/aywyia) qui se plie à tous les états d'esprit ^ et s'adresse à toutes les facultés afin de mieux saisir l'homme tout entier. Pour corriger Athènes, cité élégante et frivole, Aristophane dans ses pièces avait à dessein, dit-on, poussé la gaieté jusqu'à la folie, pensant que la livrée du bouffon serait le meilleur passeport pour les rudes vérités du sage. Platonqui avait dé'buté par être poète voulut, selon la célèbre comparaison qu'il a léguée à Lucrèce, enduire de miel les bords de la coupe : joignant la beauté de la forme à l'élévation de la pensée, il appellera à son aide les séductions de la poésie, non de cette poésie factice qui ne se trahit que par le rythme et la mesure, mais de cette poésie supérieure qui
1. a On s'explique mal la manière nL'gligée, llottaiito dont IMatoii s'exprime souvent sur les points les plus élevés et les plus essentiels de sa pliilosophie. Est-ce impuissance, incurie, arrière-pensée, scepticisme, artifice, prudence, t;njouement? Là est selon nous un des i)lus difficiles problèmes que Platon ait laissés après lui, et il est encore à résoudre » (Rémusat) .
2. C'est ce qu'exprime avce une justesse merveilleuse ce mot de saint Augustin (De la vraie felif/ion, I, 2) : (( Suavius ad legenduui quam pr)tentius ad persuadendum scripsit Plato ». Aussi qui connaît le tour d'esprit de M.Pienan ne sera pas surpris de le voir écrire en parlant de la philosophie : « En tant que science nous l'avons fort développée. Mais l'art exquis de jouer de la lyre sur les fibres les plus intimes de l'àme, de poser sans les résoudre les problèmes de l'ordre transcendant : l:i philosophie, dis-je, entendue comme la musi(iue sacrée des âmes pensantes, quel chef-d'œuvre produira-t-elle jamais comparable aux dialogues qu'ont entendus les jardins de l'Acatlémie et les bords de l'Ilissus ? »
3. Socrale dans le Ménon : « Il est plus conforme aux lois de la dialectique do ne point se borner à faire une réponse vraie, mais de n'y faire entrer que dos choses dont celui ijui interroge avoue qu'il est instruit ».
PLATON A I/AGâDÉMIE
môme m.algré nous nous transporte dans une sphère idéale ^ Et pendant (jue je cherchais à me représenter Platon enseignant à l'Académie, quelques lignes me sont revenues à la mémoire, où j'ai cru le retrouver tout entier. C'est le portrait, tracé par une plume ;éloquente, d'un philosophe qui fut longtemps une des puissances intellectuelles de ce pays. Une affinité intime l'avait attiré de bonne heure vers Platon à la célébrité (iu(iuel il a plus que personne contribué dans notre siècle. J'ai nommé V. Cousin, ainsi loué par Jules Favre dans son discours de réception à l'Institut :
« Sa voix, à la fois harmonieuse et puissante, semblait être la vibration d'un instrument pénétré d'un feu intérieur. Ce feu animait aussi son regard profond et ferme, d'où son âme s'échappait en éclairs, quand le souffle de l'éloquence l'agitait. Son geste sobre et contenu, l'émotion et la solennité de son débit, la richesse de son langage, Fart merveilleux avec lequel il savait tirer des al.stractions les plus hautes d'éblouissantes images, faisaient de hii la personnification vivante de Finitialôur. »
Oui, c'est bien sous ces traits que je conçois Platon conversant avec ses disciples, et il y a sans doute moins de flatterie qu'on ne pense dans cette phrase d'Olympiodore : « Platon mettait dans sa parole une telle éloquence que ses auditeurs le quittaient n'ayant plus d'autre ambition que celle de devenir philosophe-. »
Mais pourquoi ne pas céder à la tentation bien naturelle de demander aux dialogues mêmes de Platon l'écho direct dis entretiens qui se nouaient entre le maître et ses élèves ? C'est là qu'il nous semble l'entendre faisant assaut de finesse avec ses interlocuteurs, les reprenant doucement de leur crédulité ou de.
\. Le satirique Timon comparait la douce éloquence de Platon au chant des cigales qui iieuplaient les bosquets d'Académus ;
AsvSpst iz,z^^ô[s.zvo'. ona ')iipiÔE(T'7ot.v '.iim. (Diogène Laërco, III, 7.)
2. (;f. Elien, II, 10 et ce que Plutarque {De d'iscr. amici et adulât., 71 et De fralenio amore, 21) rapporte de la conversion de Speusippe.
LA VIE DE PLATON
leur ignorance, venant à leur secours dans leur embarras, leur suggérant adroitement la réponse et prêt en toute circonstance à leur accorder l'indulgence qu'ils sollicitent.
En vérité qui nous em[)éclie de penser que plus d'une fois, sur Je seuil des jardins d'Acadéinus, Platon aura redit à quelque jeune ami de la philosophie ces paroles de Socrate à Phèdre : « Ici nous trouvons do l'ombre, un air frais et du gazon qui nous servira de siège ou munie de lit si nous voulons. Par Junon, le charmant lieu de repos ! Comme ce platane est large et élevé î et cet agnus-castus avec ses rameaux élancés et son bel ombrage, ne dirait-on pas qu'il est là tout en tlours pour embaumer l'atmosphère? »
Plus loin, n'est-ce pas lui qui, sous les traits de Socrate, gourmande la timidité ingénue de Théétète : (( Xc désespère pas de toi-même et crois-en un peu tes maîtres : a})plique-toi à toutes choses et particulièrement à la science, afin d'en bien comprendre l'essence et la nature. — Thvélètc : S'il ne tient (ju'à faire des efforts, nous en viendrons à bout. — Socrate : Réponds-moi autant que tu en es capable, et si après avoir examiné ta réponse, je la juge une chimère et qu'en conséquence je la rejette, ne t'emporte pas contre moi. à l'exemple de plusieurs qui ne comprennent pas (jue j'agis ainsi pour leur bien, et qu'il ne m'est permis en aucune manière ni de transiirer avec l'erreur ni de tenir la vérité cachée. »
Accusait-on l'éloquent pliilf)so[)he de s'attardera quelque sujet préféré ou d'accueillir avec trop de faciliti" les digressions qui se présentaient, il répondait sans nul doute comme le Socrate du même dialogue : « Xous ne sommes pas les esclaves des discours : au contraire ce sont les discours qui sont comme nos serviteurs et chacun d'eux attend le moment où il nous plaira de le terminer. Comme les poètes, nous n'avons ni nv^Q ni spectateur qui préside à nos entretiens, nous réprimande et nous fasse la loi. »
Plus d'une fois aussi, en prenant congé de ses auditeurs, il a entendu murmurer à son oreille ces mots ilatteurs : u Assurément j'ai dit avec ton aide bien plus de choses que je n'en avais
PLATON A L'ACADÉMIE
dans l'âme... Si tu pouvais persuader à tous les autres, comme à moi, la vérité de ta doctrine, il y aurait plus de paix et moins de maux parmi les hommes. » Pareil éloge n'était-il pas pour le philosophe la plus douce et la plus enviée des récompenses?
Tel est l'attrait des dialogues de Platon qu'on a peine à fermer le livre qu'on vient d'ouvrir : c'est à pleines mains qu'on voudrait extraire remarques et citations de cette mine inépuisable. Mais poursuivons notre étude.