AU LECTEUR FRANÇAIS
L'historien qui coudrait raconter l'œuçfre de saint Paul considéré comme le grand missionnaire de la foi chrétienne en Europe, devrait commencer son récit par la ^>ision du Macédonien, racontée au Livre des Actes : « Etant à Troas, Paul, dans la nuit, eut une ç^ision. Un Macédonien lui apparut, et lui fit cette prière Passe en Macédoine et \fiens nous secourir! » Sur quoi^ l'auteur de ces précieuses Annales, le médecin Luc, compagnon de Vapotre, ajoute, d'un trait sobre autant qu'énergique : « Paul ayant eu cette ^>ision^ nous cherchâmes aussitôt à nous rendre en Macédoine, concluant que le Seigneur nous appelait à y annoncer la bonne nouvelle, »
Pour les hommes de Dieu, la foi tantôt précède et tantôt suit la vue; mais dans la claire vision d'un homme — fût-ce un étranger — qui crie : A u secours ! elle ne manque jamais de discerner une vocation, un appel de Dieu, Et, pour ceux qui sont marqués du caractère divin de l'apostolat, la détermination suit toujours cet appeL
INTRODUCTION
L'apôtre contemporain dont ce Iwre raconte la f/e, le fondateur de cette « Mission populaire éç^angélique de France » qui a pris et s'honorera toujours de porter le nom de Mission Mac-Ail, eut aussi son appel du Macédonien^ et c'est cet appel qui décida^ sinon de sa vocation initiale, du moins de sa direction dans la dernière et la plus féconde partie de sa ç^ie. Une première influence de l'Esprit l'aç^ait, en effet, dans son pays natal, engagé dans l'œu^>re du Seigneur; et, sans doute, sa fidélité dans la tache du ministère échangélique et pastoral^ le désigna pour le service nouveau que le Maître attendait de lui. Car, que Dieu lui-même l'ait « choisi comme un instrument » (^) pour publier parmi les déshérités spirituels de notre pays de France, et tout d'abord auprès des ouvriers de nos faubourgs parisiens, l'Evangile de ses miséricordes et de son amour, c'est ce que démontrera toute cette histoire de l'homme et de l'œuvre. Quant aux raisons qui déterminent le choix que Dieu fait de tel ouvrier ou de tel instrument, si nous pouvons en deviner quelques-unes par ce que la Bible nous apprend des pensées de l'Eternel^ si « différentes de nos pensées », et du plan général de son œuvre qui confond si souvent l'humaine sagesse, il en est d'autres qui restent un secret entre lui et ses élus.
N'est-ce pas une des plus merveilleuses dispensations de sa Providence, ces ambassadeurs qu'il envoie, ces
(1) Actes, IX, 15.
INTRODUCTION
délégations d'hommes qu'il opère d'un pays à Vautre^ par-dessus les barrières des langues y les frontières des nationalités et des peuples ! Il donne un Juif de Cilicie pour apôtre aux Grecs et aux Romains; un Grec d'Asie, IrénéCy pour apôtre et docteur aux Gaulois, Il charge un Irlandais^ Colomba j d'é^angéliser l'Ecosse^ et un Provençal, Augustin, d'é^angéliser l'Angleterre. R fait d'un Anglais, Winfrid (S. Boniface), le premier apôtre de la Germanie^ et d'un Franc-Picard, Euscaire^ le premier missionnaire en pays scandina{>es. Il ens>oie Pierre Valdo jusqu'en Bohême^ oii il préparera le chemin de Jean Huss, Plus tard, il fera de deux Françaisy Farel et Calvin, les réformateurs de la Suisse romande., et d'un autre Français^ Lambert d'Avignon^ le réformateur de la Hesse, Et combien nous en passons! On pourrait dire, tant les exemples en sont fréquents, que c'est une des lois de son gouvernement. N'est-ce pas qu'il entend nous donner ainsi une leçon de solidarité humaine^ et, en même temps, une prophi" lie de la fraternité, de l'union future des nations; je dis bien : une prophétie du temps messianique, du grand millénium oit les hommes fondront Vacier de leurs canons pour en faire des charrues, et oii il n'y aura plus sur la terre, renouvelée par la justice et par l'amour, qu'un seul troupeau sous un seul pasteur? Les plus surpris de ces appels mystérieux, sont souvent ceux qui les reçoivent. Saint Paul ne pensait pas à quitter le vaste champ missionnaire que lui offrait son Asie natale, quand le Macédonien de la vision lui
VI INTRODUCTION
apparut à Troas, Ses vues s'étaient portées jusqu* alors vers de tout autres horizons. Il aurait voulu annoncer la parole dans la province asiatique d'Ephèse; mais il en avait été « empêché par le Saint-Esprit » (^). Arrivé près de la Mysie, il se disposait^ avec ses compagnons d* œuvre j à entrer en Bithynie; mais « V Esprit de Jésus ne le leur permit pas » (*). L'Esprit du Seigneur savait ce que l'esprit de l'apôtre ignorait encore : que le temps de l'Europe, le temps de sa « Visitation » était venu et que tout était prêt pour l'apostolat des Gentils. Dans les villes de Macédoine^ illustrées jadis par les exploits guerrières des Philippe et des Alexandre y il y avait des femmes « craignant Dieu », comme Lydie de Thyatire, prêtes à saluer le jour du Prince de la paix; ou y comme la Pythonisse et le geôlier de Philippes, des âmes travaillées et chargées, disposées à recevoir la guérison et le salut. C'était, à Thessalonique^ une foule de Grecs prosélytes et de « femmes de distinction »; à BéréCy ces Juifs d'esprit assez libre pour examiner les Écritures et en rapprocher l'enseignement de Paul; à Athènes j parmi les Epicuriens j les Stoïciens et autres « philosophes » dédaigneux y c'étaient « DenySj l'aréopagitCy une femme nommée Damaris et quelques autres avec eux ».
Il n'est pas jusqu'à Coririthe^ la grande ville commerçante et populeuse^ célèbre par ses luxures et par ses débauches y oit ce même Esprit du Très Haut ne se fut
(1) Acles, XYI, 6.
(2) Actes, XVI, 7.
INTRODUCTION
mis à part un peuple nombreux Q)y toute une moisson d'âmes dont Aquilas, le faiseur de tentes^ et sa femme Priscille devaient être les prémices. Cest là que Paul devait se mettre en relation avec les judéo^chrétiens de Rome, et leur « annoncer », en attendant de le leur porter y cet Evangile « qui est la puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit » . C'est là que furent écrites ses principales épîtres; là qu'il devait laisser de son œuvre les traces les plus profondes y plus durables en tout cas que celles de son ministère dans sa Cilicie natale, ou même parmi ses chers mais mobiles prose-' lytes de Galatie, Grande preuve^ entre une infinité d'autres^ que l'Esprit de Dieu est, pour les enfants de Dieu, un guide sur. U Apôtre des Gentils ne regretta jamais d'avoir suivi ses indications et répondu à ses appels. Aucun des chrétiens fidèles, qui l'ont depuis lors imité et suivi dans la voie missionnaire, prêts à quitter pour s'y engager « leur pays et leur parentage », n'a jamais non plus regretté d'avoir obéi aux directions du plus prévoyant, du plus tendre et du meilleur des Maîtres,
Robert-W. Mac-All a été suscité à la France, comme un ami et comme un apôtre, au jour de sa détresse, à cette heure, la plus sombre peut-être de son histoire, oii son étoile obscurcie semblait sur le point de tomber dans la nuit de Vabîme. Après les désastres
(1) Actes, XVIII, 10.
vin INTRODUCTION
de la guerre étrangère, les convulsions de la guerre cwile. Toutes les assises de la société étaient ébranlées. Dans Paris y encore fumant des brasiers allumés par les « fous furieux » de la Commune, les cendres étaient encore chaudes de nos monuments publics incendiés. C'est alors qu'il \>inty — envoyé par Dieu — sans qu'il se doutât lui-même de tout le bien qu'il devait nous faire. Tel le bon Samaritain de l'Evangile quiy venant à passer près du malheureux que des brigands ont blessé et laissé à demi mort, se sent « ému de compassion lorsqu'il le voit, s'arrête^ s'approche^ bande ses plaies, en y versant de l'huile et du vin »/ ainsi a fait, pour les plaies morales et spirituelles de notre peuple, ce « bon Anglais » de notre temps. Devant le spectacle lamentable de nos blessures et de nos souffrances, ce serviteur du Christ s'est rappelé que son Maître est venu chercher et sauver le monde perdu et que par « ses meurtrissures nous est venue la guérison » (^). Sans doute, alors sa prière est montée vers le trône de la Grâce éternelle : « Envoie le message de relèvement. Envoie les messagers. Envoie, Seigneur, qui tu veux envoyer. » Mais qui sera suffisant pour ces choses ? Quel scribe, quel sage, quel philosophe, quel orateur, quel prédicateur attirant les foules par l'éclat de son talent et de son nom P — Lui-même, tout modeste et simple, pasteur ignoré (en France du moins) d'une congrégation indépendante, étranger, ignorant — ou
(1) Esaïe, LUI.
INTRODUCTIf)N IX
autant dire — la langue de notre paysypoui^ait-il penser qu'il fut l'homme suscité de Dieu, élu pour une telle tâche? Pourtant^ l'appel lui nnt et il l'entendit : « Me çoiciy Seigneur y pour faire ta volonté! t^ Discernement de sa çolontéy obéissance à son ordre, fidélité dans la tâche acceptée^
C'est là ce que Dieu demande D'un fidèle serviteur (^).
C'est là ce qu'il a troussé dans Robert-Whitaker Mac- Ail.
Quoique nous nous réservions d'y revenir à sa date, dans l'ordre de cette biographie, nous croyons bon de mentionner, dès l'abord, les circonstances et les termes de cet appel. Donc, c'était en 1871. M. Mac- AU, alors âgé de cinquante ans, était pasteur à Hadleigh, à l'est de l'Angleterre, Sujet à de fréquentes migraines et ayant senti le besoin de prendre quelques semaines de vacances, pendant les chaleurs de l'été, il avait décidé de venir, accompagné de sa femme, visiter le théâtre de la guerre franco-prussienne et de la guerre civile, plus terrible encore. M. Mac-Ail ne parlait pas alors le français tout en le comprenant un peu; mais lui et J/*"* Mac- AU, ne voulant pas visiter les pauvres victimes de ces guerres sans faire quelque chose pour les amener à la connaissance du Sauveur, s'étaient munis d'un paquet de traités évangéliques publiés par la Société des Traités religieux.
(1) Cantiques populaires.
INTRODUCTION
Le soir du 18 août 181iy M. et M"^ Mac-Ail dis^ tribuaient ces traités parmi les ous^riers • qui se pressaient autour d'eux, à l'angle formé par la rue et le boulevard de Belleçille. Ces petits livres furent accueillis avec un plaisir évident. On voyait bien que les distributeurs étaient Anglais. Mais à ce moment les Anglais jouissaient de quelque popularité parmi les pauvres de Belleville, qui n'oubliaient pas le secours que l'Angleterre leur avait envoyé lorsqu'ils mouraient de faim. Un de ces ouvriers ^ à V air intelligent, qui parlait quelque peu l'anglais^ ayant probablement vécu en Angleterre, s'adressa à M, Mac-All et lui dit : « Monsieur, j'ai quelque chose à vous dire. Vous êtes en cet instant dans un quartier habité par des milliers d'ouvriers. Nous avons tous abandonné une religion de superstition et de tyrannie; mais si quelqu'un venait nous enseigner une religion de liberté et de sincérité^ beaucoup d'entre nous seraient disposés à l'écouter, »
L'ouvrier disparut, mais l'appel resta. Il se grava dans le cœur du « bon Anglais » et n'en sortit plus, La Mission populaiî^e évangélique de France est née de là,
EuG. R.