‹ La vie et l'œuvre de Robert-W. Mac-AllChapitre 50 sur 52 · LA MEMOIRE DU JUSTE EST BÉNIE · texte numérisé non relu

LA MEMOIRE DU JUSTE EST BÉNIE

Pendant les dix années qui ont précédé la mort de cet homme de Dieu, j'ai eu l'honneur et le privilège d'être un de ses collègues et de ses amis intimes, et, parmi les belles qualités de son âme, celles que j'ai le plus admirées ont été son amour, son zèle et son humilité.

Son amour.

Il me semblait avoir un amour particulier pour tous les enfants de Dieu, sans distinction de dénomination, en un mot, pour tous ceux qui font profession d'aimer le Seigneur Jésus- Christ, fussent-ils membres de l'Église Catholique, de l'Église Grecque ou de l'Église Protestante.

Outre cela, il aimait «l'âme précieuse », même de certaines personnes dont l'apparence était souvent des plus repoussantes.

Il aimait les animaux, et toutes les œuvres de Dieu dans la nature.

Certes il pouvait dire avec le disciple que Jésus aimait : a Nous aimons parce qu'il nous a aimés le premier » ; non seulement nous aimons Dieu, mais nous aimons tous, parce qu'il nous a aimés le premier.

Un soir, après une réunion à Paris, tandis que deux pasteurs de ses collègues l'accompagnaient en marchant le long de la Seine, on parlait des choses secondaires qui divisent les Églises, et il dit : « A nous trois, nous pourrions fonder une nouvelle Église qui réunirait toutes les autres, composée de tous ceux qui aiment le Seigneur Jésus-Christ, l'adorent comme leur Divin Rédempteur, croient en la Parole de Dieu, et s'efforcent de suivre Jésus comme modèle ; — quant aux rites,

aux cérémonies et aux formes de gouvernement ecclésiastique, il y aurait entière liberté ».

Il désirait que rien de blessant ne fût prononcé dans les « Conférences », à l'égard du juif ou du grec, du catholique ou du libre-penseur. Il avait confiance que tous pouvaient être attirés au pur Évangile par l'amour.

Il aimait les païens. Il a beaucoup fait pour les œuvres parmi eux ; et ses dernières paroles concernant l'œuvre de Dieu, étaient qu'on n'oubliât pas d'annoncer une réunion spéciale qui devait avoir lieu en faveur de la Société des Missions de Paris parmi les païens, dirigée par M. Boegner.

Je crois que la seule fois où j'aie vu M. Mac- Ail laisser éclater son indignation, fut peu de temps après qu'on eut transféré l'auditoire de la salle de la rue de la Tacherie à celle du boulevard Sébastopol. Un sergent de ville me disait à la porte de la s<ille : « Vous n'aurez rien de propre là-dedans, monsieur » ; on eût dit parfois une assemblée de vrais païens à Paris ; eh bien ! un soir, qu'un homme à l'intérieur, terriblement sale et repoussant, troublait la réunion, et que quelqu'un, dans l'assemblée, le mettait brusquement à la porte, notre cher président, au beau milieu d'un cantique, s'écria : « C'est vous, monsieur, qui devriez sortir ! »

Il me dit un jour : a Beaucoup de personnes qui veulent m'aider, ne comprennent pas que je désire attirer tout le monde à entendre la parole de Dieu ; un homme est venu me proposer de l'employer pour garder l'entrée des réunions, me disant : « J'ai un immense chien à la maison, je l'emmènerai avec moi, et je vous prie de croire que nous empêcherions bien des gens d'entrer! »

Il aimait beaucoup les enfants, et je me suis plu à le voir se baisser (car il était grand) pour embrasser quelques petits qui venaient le saluer à la fin des réunions. Et quelques-uns de ces jeunes amis n'oublieront jamais les soirées agréables qu'ils ont eu le privilège de passer chez lui, lorsque, pendant ce seul soir de repos de la semaine, il se mettait complètement à leur disposition, pour se mêler aux jeux qu'ils lui proposaient. Il oubliait alors, pendant une heure ou deux, tout le poids de la grande œuvre qui pesait sur ses épaules.

On l'a vu un jour, pendant les grandes chaleurs, tandis qu'il cherchaitle délassement qu'il avait si bien mérité, marchant dans la mer accompagné d'une bande d'enfants étrangers. Il savait si bien les gagner en causant avec eux ! D'une main il portait ses chaussures, de l'autre son parapluie. On eût dit un grand frère au milieu des petits !

Qui dira combien de milliers d'enfants pauvres des rues de Paris, et d'autres villes de France, ont été réellement bénis par le moyen de la Mission Mac-AU ?

Il aimait les animaux, et un soir en hiver, tandis que nous allions prendre le train, après une Conférence à la rue Royale, il s'arrêta, partageant la douleur d'un pauvre petit chien blanc, qui, grelottant, grattait en vain à la porte de sa demeure. Ce ne fut que lorsque la porte fut ouverte et que la petite bête eut été admise, qu'évidemment reconnaissant, il continua son chemin.

Je le vois encore assis à la table de son cabinet d'étude, absorbé dans ses écritures, et son chat blanc dormant sur ses genoux. Le soir, vers minuit, le même compagnon fidèle l'entendant sonner à la grille de la maison, rue Pierre -Guérin, venait miauler doucement derrière la porte, comme pour lui souhaiter la bienvenue. Un jour, à table, avant le repas, « Minet » était assis sur les jambes de son maître. Celui-ci lui joignant les pattes en guise de mains, et les posant sur le bord de la table, lui dit : « Avant de manger, fais ta prière. Minet ».

Un soir, il disait : « J'ai eu aujourd'hui une visite délicieuse, un charmant petit oiseau est venu se percher sur l'appui de ma fenêtre, il y est resté longtemps, tandis que je travaillais dans mon étude. »

Il aimait aussi les plantes et les fleurs ; c'est ce qui aida, sans doute, à faire de lui un membre de la Société Botanique de Linné. Il me raconta avec plaisir comment, après l'avoir longtemps cherchée, il découvrit enfin une petite fleur très rare, sur une des montagnes de la Suisse.

Il jouissait beaucoup des beautés de la nature ; les montagnes, les lacs, l'océan, la forêt, le soleil, la lune et les étoiles, rien ne lui échappait des œuvres admirables de l'Éternel. Il était de

ceux qui peuvent dire avec bonheur : « Mon Père les a tous faits ».

Son zèle :

Plusieurs ont dit que M. Mac-AU se fatiguait beaucoup trop, tandis que d'autres ont cru trouver dans son travail excessif le secret du succès de sa Mission.

Un jour qu'on lui rappelait la parole de Talleyrand : « Surtout, messieurs, pas trop de zèle ! », il ajouta : a J'aurais dit : Surtout messieurs, beaucoup de zèle! »

On le voit à la Station de « London Bridge » à Londres, prêt à partir pour Paris. C'était peu après la Commune. Il se souvient qu'il n'a pas de traités pour distribuer en France. Dans vingt minutes le train va partir; il s'élance dans un fiacre, se rend au Dépôt des Traités Religieux, à Paternoster Row, revient à la gare, bondit dans le train, qui roule immédiatement» — mais il a obtenu ce qu'il voulait ; et c'est en distribuant ces mêmes traités sur le boulevard de Belleville, que lui et son épouse recevront d'un ouvrier la vocation de venir travailler en France. Sans ce zèle extraordinaire, il ne serait pas devenu le fondateur de la grande Mission qui porte sou nom.

Ce n'est que par pur zèle pour le salut des âmes, que sa digne compagne et lui osèrent distribuer ces feuillets religieux dans les rues de Belleville, sitôt après qu'on eût fusillé l'archevêque de Paris et ses collègues, pendant les jours terribles de la Commune.

Les soirées du premier jour de l'an et du jour de Noël ne le détournaient point de ses chères réunions d'évangélisation. Par toutes les saisons et par tous les temps, dans la neige et la pluie, la boue et l'obscurité, on l'a vu piétinant sur les chemins de Puteaux, de Pantin, de Montreuil; souvent il n'avait que M™e Mac- Ail pour faire ces trajets avec lui.

Et dans les réunions, petites ou grandes, quelle ardeur ne manifestait-il pas, soit dans la lecture de la Bible, ou dans la courte allocution, mais, surtout dans le chant des cantiques populaires qu'il annonçait verset par verset, habitude qu'il serait dommage de laisser perdre, car elle tend à graver les paroles des chants dans la mémoire de ceux qui ne savent pas lire.

Il avait l'habitude de se remettre au travail à son retour des réunions du soir, jusqu'à une et deux heures du matin. Peu après son arrivée à Paris, il est resté jusqu'à trois heures, m'a-t-on dit, étudiant la langue française.

Dans sa dernière maladie, tandis que les médecins lui ordonnaient un repos absolu , il écrivait encore plusieurs douzaines de lettres par semaine. Sa correspondance avec la Grande-Bretagne et l'Amérique était volumineuse, et il écrivait des traités religieux et composait des cantiques aussi.

A l'ordinaire, il présidait une Conférence chaque soir de la semaine, excepté le samedi, et souvent les séances de Comité et d'autres réunions l'après-midi.

Il était un des fondateurs de la Société de Tempérance, à Paris, et pendant un temps, il a porto à sa boutonnière le ruban bleu de cette Société, qu'il remplacera plus tard parle ruban rouge plus brillant de « Chevalier de la Légion d'honneur ». Il était aussi un des membres les plus actifs et les plus fidèles du Comité auxiliaire de l'Évangélisation de Paris (the Paris city Mission], La Société de l'Alliance Évangélique, la Société Biblique, la Société des Traités Religieux, la Mission pour les juifs, et la Mission pour les païens perdent en lui un sincère ami et un vaillant soutien.

Il s'intéressait beaucoup à Tœuvre de l'Église Indépendante anglaise, dont il avait été ministre en Angleterre pendant de nombreuses .années, et cette église de la rue Royale, à Paris, a perdu en lui son pilier principal. A sa mort, il était encore un des diacres de cette petite assemblée.

Son humilité :

M. Mac-AU a été un exemple frappant de cette vérité, que « Dieu fait grâce aux humbles », et de cette autre, que a Celui qui est humble d'esprit obtient la gloire ! »

Son humilité se faisait voir par sa courtoisie irréprochable envers tout le monde. Il était doux, débonnaire et poli ! Il attirait à lui et ne repoussait personne.

« Peu après sa mort, quelqu'un me disait : «J'ai travaillé avec M. Mac-Ail depuis vingt ans, et je n'ai jamais eu connaissance d'une parole ou d'une action par laquelle il ait pu blesser qui que ce soit. »

Il était assez humble pour pouvoir ôter son paletot et se mettre à travailler avec l'ouvrier qui préparait la première petite salle de réunions à la rue Julien-Lacroix, à Belleville; assez humble pour se tenir aux portes, à la sortie des assemblées de Ménilmontant, afin de serrer la main à tout le monde, aux plus âgés, aux plus petits, aux plus pauvres!

Je l'ai entendu citer cette parole d'un autre grand serviteur de Dieu : « Je voyage en troisième classe, parce qu'il n'y a pas de quatrième o ; et je l'ai vu dans la fumée du tabac et la poussière des troisièmes, sur les bancs des voitures peu commodes, se rendant à Creil le soir, pour arriver à Auteuil après minuit.

Un soir, en rentrant de la salle Boston, au boulevard Barbes, il fut surpris par la pluie; son collègue lui dit : Ouvrez votre parapluie, M. Mac-AU ; il lui répondit : « il est trop vieux et ne peut plus servir». Laissez-moi vous abriter alors, dit son compagnon, a votre chapeau et vos vêtements seront mouillés » ; — « ils sont vieux », dit-il, « et ne s'abîmeront pas. »

A une réunion où il y avait foule, au boulevard Sébastopol, il murmura à l'oreille d'un de ses collaborateurs en lui souhaitant la bienvenue : « J'étais comme perdu en mer, jusqu'à ce que je vous aie vu venir. »

Souvent il quittait sa place sur l'estrade, pour aller offrir un livre de cantiques à un étranger ou à un ami ; et souvent il restait après la réunion, pour écrire une ligne à quelque asile, afin d'y faire entrer pour la nuit quelque malheureux !

A un mendiant qu'il avait constamment soulagé, il donna un jour plus d'argent qu'il ne devait, et au guichet du chemin de fer, voyant qu'il n'avait pas de quoi payer son billet, il emprunta au mendiant les quelques sous nécessaires.

Deux fois il consentit à être élu diacre de la petite congrégation anglaise de la rue Royale, et, à la communion de la Sainte Cène, il ne voulut pas présider, mais il insista pour servir le pain et le vin, dans les rangs des communiants.

Quant à sa grande humilité vis-à-vis de son Dieu, elle se découvrait d'une manière admirable dans ses prières, et elle se manifesta joyeusement sur son lit de mort, la veille même de

son départ pour être avec le Seigneur. Avec reconnaissance, il accueillit alors ces paroles : « Jésus-Christ nous a été fait de la part de Dieu, sagesse, justice, sanctification et rédemption ; afin que celui qui se glorifie, se glorifie au Seigneur, d {l.Cor.,i, 30.)

Quoique mort il parle encore, et vous dit avec saint Paul : d Soyez mes imitateurs, comme je le suis aussi de Christ. »

Sa vie nous rappelle les paroles de Jésus-Christ : Comme mon Père m'a aimé, je vous ai aussi aimés, demeurez dans

mon amour C'est ici mon commandement : que vous vous

aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés Personne

n'a un plus grand amour, que de donner sa vie pour ses amis. (Jean, XV, G., 12-13.)

Pendant qu'il est jour, il me faut faire les œuvres de Celui qui m'a envoyé ; la nuit vient dans laquelle personne ne peut travailler. (J. ix, 4.)

Le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie pour la rançon de plusieurs. (Math. zx, 28.)

S. H. Andebson.

M. le pasteur Horace Noël a écrit aussi, à la mémoire de son ami, les lignes suivantes :

C'est en septembre 1872 que, pour la première fois, je suis entré en relation avec M» Mac-Ail. Je venais d'assister à une conférence de l'Alliance évangélique à Genève. On était sous l'impression des terribles événements de 1870-1871 ; les cœurs étaient pleins de sympathie pour le peuple français, et tout particulièrement pour la ville de Paris si cruellement éprouvée. Il était tout naturel, dès lors, que l'un des sujets d'entretien de la conférence fût l'état religieux de la France à la suite de la guerre. Georges Fisch prit une part active à cette conférence, et

ceux qui l'ont connu peuvent se représenter avec quelle chaleur de cœur il traita cette question. Il nous parla, entre autres choses, d'un Anglais qui venait de s'établir à Paris et qui, malgré son accent étranger, avait réussi à attirer les ouvriers à ses réunions populaires. J'avais moi-même beaucoup de peine à parler le français à ce moment-là, faute d'habitude. Mais en apprenant le succès de M. Mac-Ail, je me dis que je pourrais peut-être lui être utile, d'une manière ou d'une autre. Les personnes avec lesquelles je voyageais se dirigeant vers l'Italie, je me décidai à aller à Paris en attendant leur retour, et à travailler à l'œuvre de l'évangélisation populaire, si Dieu m'y appelait.

Un ou deux jours après mon arrivée à Paris, je me rendis chez M. Mac-AU. Il était sur le point de partir avec M°»* Mac- AU pour l'Angleterre, où il devait passer trois semaines; il avait l'intention d'assister à la réunion d'automne de l'unioo congrégationaliste, pour y raconter ce que Dieu avait fait à Paris par le moyen des réunions. Je fis part à M. Mac-AU de mon projet, et il accepta avec empressement mon offre de concours, en me priant de le remplacer pendant son absence. Il y avait alors quatre salles de réunion : Belleville, Ménilmontant, Charonne et le boulevard Ornano. Il est triste de penser que M. Monod est, aujourd'hui, presque le seul représentant de ces débuts de la mission. Plusieurs des autres sont morts ou ont quitté la capitale.

Je retournai en Angleterre en novembre ; mais l'impression que m'avait laissée l'œuvre de Paris, me poussa à fonder la Foreign Évangelisation Society, qui a pour but d'aider les œuvres missionnaires du continent qui, comme celle de M. Mac- Ail, sont dirigées par des hommes isolés, travaillant sous leur propre responsabilité.

L'année suivante, en 1873, je reçus une lettre de M. Mac-AU, dans laquelle il me priait de venir le remplacer pendant quelques semaines de vacances, certes bien gagnées. Je n'ai pas besoin de dire que j'acceptai très volontiers cet appel. Le nombre des salles s'était élevé de quatre à six. Celle de Charonne avait fait place à une autre, située au faubourg Saint- Antoine, et l'on en avait ouvert de nouvelles à Grenelle et rue Monge.

Quand je retournai en Angleterre, M. Mac-AU se préparait à en ouvrir une à la Chapelle, ce qu'il fit quelques mois après. S'il avait suivi mes avis, il aurait jugé, je le crains, dès ce moment-là, que tout le travail dont il était capable était déjà sur ses épaules. Plus tard, lorsqu'on lui demanda de commencer une œuvre à Lyon, j'essayai encore, je dois l'avouer, de faire l'office d'un frein.. Bon nombre de personnes partageaient alors mon sentiment; mais M. Mac-AU n'était pas un homme ordinaire, et, fort heureusement pour la France, possédait des dons d'organisation remarquables, qui ne se manifestaient qu'au moment où il fallait les mettre en exercice.

Depuis cette époque, jusqu'à la fin de sa vie, je reçus de lui, chaque année, une invitation à prendre sa place, pendant ses vacances d'été, et parmi tous les bienfaits de Dieu, il n'en est pas de plus grand que le privilège qu'il m'a accordé de pouvoir prendre une part active à une œuvre si abondamment bénie, et d'y travailler en compagnie de tant de zélés et fidèles serviteurs de Dieu. £n même temps, le fait que je ne venais à Paris que lorsque M. Mac-Ail en était absent, avait pour conséquence que je ne le voyais guère plus de deux ou trois jours chaque année. Et c'est pour cette raison que je ne puis apporter ici qu'une impression d'ensemble sur les relations que j'ai eues avec lui.

L'histoire de la mission est riche en enseignements pour ceux qui aiment à voir la main de Dieu à l'œuvre dans l'action qu'il exerce sur les hommes. Les longues souffrances du siège, les horreurs de la Commune, ont beaucoup contribué à préparer le peuple de Paris à accueillir l'Évangile, en le rendant moins frivole et mieux avisé. Les abondantes provisions de vivres que l'Angleterre a envoyées aux affamés après les deux sièges ont eu ce résultat, qu'un grand nombre de personnes ont été beaucoup plus disposées qu'elles ne l'auraient été avant la guerre à écouter ce qu'un Anglais pouvait avoir à leur dire. L'invitation que M. Mac- Ail avait fait imprimer pour la distribution aux portes des salles : a des amis anglais désirent vous parler de l'amour de Jésus-Christ », était tout à fait à sa place alors, mais produirait, je le crains, moins d'effet de nos jours.

Outre les dons que l'on rencontre chez tout fidèle messager

de Jésus-Christ et que je passerai sous silence, M. Mac-Ail réunissait en lui une grande mesure de prudence, d'énergie et de courage. — La rapide extension de sa mission qui, après avoir débuté en 1872 par quatre salles de conférence, en compte aujourd'hui plus de trente à Paris ou aux environs, et plus de quatre-vingts dans les départements, est due, sans contredit, à l'ardeur avec laquelle il allait toujours de l'avant. Lorsque le cri : a Passe en Macédoine et viens nous secourir», se faisait entendre, de quelque côté qu'il vint, il lui était pénible de dire non. Et avec cela, il était très prudent, lorsque la prudence était nécessaire. — Les traits de son visage dénotaient une grande bienveillance unie a beaucoup de fermeté et de décision de caractère. Mais cette fermeté n'était pas de celles qui peuvent traverser un buisson d'épines sans rien sentir. Sa nature était très sensitive, et à sa manière de parler, on pouvait reconnaître une grande délicatesse de nerfs.

Son amabilité et son extrême politesse étaient bien faites pour lui gagner les cœurs des Français. Ce sont là des qualités précieuses en tout pays, mais quiconque a habité la France doit reconnaître que c'est surtout là qu'on sait les apprécier. La cordiale poignée de mains et le sourire amical que les auditeurs étaient sûrs de rencontrer à la porte de la salle, lorsqu'il avait présidé la réunion, avaient certainement pour résultat de les engager à revenir entendre le divin message. L'attitude du messager était en complète harmonie avec le message qu'il leur apportait.

Je signalerai deux particularités de la méthode employée par M. Mac- Ail, qui peuvent être, à mon avis, imitées avec succès, non seulement en France, mais aussi en Angleterre. La première est la location de boutiques vides pour y annoncer l'Évangile. Un homme en vêtements de travail n'entre pas volontiers dans une église ou une chapelle où se trouve une assemblée de personnes revêtues de leurs habits du dimanche, mais s'il entend parler ou chanter dans une simple boutique, il sera tenté d'y jeter un coup d'oeil, sachant qu'il pourra se retirer aisément s'il le désire. Et s'il trouve dans l'auditoire des gens en vêtements de travail comme lui, il se décidera à rester.

La seconde particularité, c'est le fait de placer à la porte un ami pour distribuer des feuilles d'invitation et engager les passants à entrer. Le rapport annuel de la Mission pour 1892 et 1893, mentionne le cas d'une jeune femme qui était sur le point de se jeter à la Seine, et qui fut détournée de son funeste dessein, par l'invitation qu'elle reçut à la porte de l'une des salles de conférence devant laquelle elle passa un jour. On peut lire aussi, dans le rapport de 1884, un autre exemple remar> quable qui prouve l'efficacité de cette méthode. Elle a été employée aussi en Angleterre avec succès, mais sur une trop petite échelle.

Les amis anglais de la Mission n'ont pas compris suffisamment, je le crains, l'immense service que M. Mac-Ail a rendu à l'évangélisation de la France, en y introduisant un nouveau recueil de cantiques avec des airs et des paroles appropriées à des réunions populaires. Les cantiques en usage dans les églises protestantes françaises sont, pour la plupart, destinés plutôt à des auditeurs réguliers qu'à des gens à qui on adresse une invitation dans la rue. On sentait le besoin de quelque chose de plus entraînant, de plus gai, de plus en harmonie avec le goût populaire. Un ou deux petits recueils de ce genre avaient déjà paru, et l'un d'entre eux a formé le noyau de celui de M. Mac-AU avec lequel il s'est amalgamé. Les cantiques populaires ont dépassé actuellement le chiffre de quatre cents. Un bon nombre des mélodies qu'il renferme appartiennent à la collection de M. Sankey, et les paroles de ces airs ont été traduites plus ou moins librement de l'anglais en français, plusieurs par la plume alerte de M. R. Saillens. Quelques-uns de ces cantiques sont de M. Mac-Ail lui-même; mais beaucoup d'autres écrivains français et anglais ont aussi collaboré à cette entreprise. Les airs proviennent de sources très variées; M. et M™® Mac-Ail s'en sont beaucoup occupés. Le recueil est en usage bien au delà des frontières de la Mission, et on peut affirmer sans exagération que, par ce moyen, l'Évangile a été placé sous les yeux de centaines de milliers de lecteurs français.

La facilité avec laquelle les salles de conférence se rem-

plissent le dimanche soir, fait naître la question de savoir, s'il n'y aurait pas de grands avantages à ce que les Églises protestantes fussent ouvertes, ce joor-là, dans l'i^rès-midi ou dans la soirée, ao lieu de rester fermées tout le jour après le service du matin, comme c'est la coutume. Un grand nombre de ceux qui viennent aux conférences de la Mission sont des auditeurs réguliers, et ceux qui sont empêchés par des devoirs domestiques de se rendre au culte du matin, seraient privés de tout moyen d'édification si les salles de conférence n'étaient pas ouvertes. Espérons que nos frères protestants de France comprendront l'importance qu'il y a à mieux utiliser les heures si précieuses du jour du Seigneur.

Nous avons aussi le ferme espoir, que le noble exemple donné par M. Mac-Ail aura pour effet d'amener les chrétiens d'Angleterre à sentir davantage leur responsabilité en ce qui concerne l'état religieux de l'Europe. Le zèle missionnaire de l'Angleterre se partage entre la mission intérieure, les missions coloniales, et les missions parmi les païens; et on oublie trop, là-bas, que nous avons à la distance d'une ou deux journées de voyage, plus de cent millions d'âmes qui ont un besoin urgent d'être évangélisées. Il a été heureux pour la France, que M. Mac-AU n'ait pas songé avant tout à lui-même et à ses propres compatriotes.

APPENDICE Vil

Extraits d*un sermon commémoratip prêché a Upper Norwood PAR LE RÉv. Georges Martin en juin 1893.

Au mois d'avril 1838, à l'âge de dix-sept ans, notre ami se joignit à l'église de son père.

Dans une lettre qu'il adressa à notre église, lorsque nous lui souhaitions la bienvenue comme nouveau membre de notre congrégation, il rappela le temps où il s'adjoignit à l'église de son père, en ces mots :

« Il y a cinquante-quatre ans, je fus le dernier à recevoir la

byCodgle

communion dans l'église de mon vénéré père, le Rév. R. S. Mac- Ail LL.D. de Manchester, au dernier culte qu'il présida, deux ou trois mois avant sa mort. »

Je connaissais M. le D^ Mac- Ail depuis plusieurs années, et j'avais été à plusieurs reprises dans sa société ; mais pendant les six mois de sa dernière résidence à Norwood, j'eus le privilège d'être avec lui dans des termes d'amitié intime et toujours croissante, et Dieu nous fit l'honneur — car je sens que cela a été véritablement un honneur — de l'avoir, ainsi que sa chère épouse, comme membres actifs de cette église. Ce fut de plus pour moi un grand privilège, j'en ressentis une joie profonde.

Presque aussitôt après son arrivée à Norwood, sa santé se trouva assez gravement compromise, et j'eus l'occasion de constater combien il avait donné à l'œuvre pour laquelle Dieu l'avait appelé.

Ce n'était pas assez de son intelligence, il disposait de sa vie même pour le service du Seigneur. Je crois le voir encore, pâle et épuisé par les nuits sans sommeil, assis malgré la souffrance à sa table de travail, devant des monceaux de lettres; longtemps il travaillait, faisant des plans, s'occupant de l'organisation de réunions en Angleterre, et parlant encore de <( retourner à Paris travailler à son champ de prédilection ».

Voilà ce qu'accomplit notre frère : au prix de quelles souffrances, je ne puis mieux faire, pour le dire, que de rapporter quelques phrases extraites d'une lettre qu'il m'écrivit : « En ce qui concerne ma santé, j'ai bien peu de chose à vous dire : mes nuits affreuses continuent; d'ordinaire une nuit me fait l'effet d'une semaine, je ne puis dormir une heure de suite, ce qui épuise complètement mes forces. Ma tête aussi me fait bien souffrir. On pense que j'ai besoin de l'air de la campagne, et qu'il me faudrait absolument cesser toute correspondance. »

Comme Daniel, le docteur Mac-Ail fut un homme grandement aimé; rien d'étonnant du reste; car, sans parler de toutes ses qualités et de la tâche si noble qu'il avait entreprise, il avait une nature aimante, tendrement affectueuse, toujours prompte à apprécier les qualités qu'il rencontrait chez les autres, et reconnaissante pour le moindre service qu'on lui

rendait. Son nom a été, pendant des années, tellement uni à l'œuvre qu'il avait fondée par la grâce de Dieu, que ce qu'il a pu faire ici est en danger d'être abandonné.

Évidemment, la Mission Mac-AU fut son magnum opus, la grande œuvre de sa vie ; mais avant son départ pour la France, il avait déjà été choisi comme instrument, pour accomplir plus de choses que beaucoup ne sont capables de faire, même pendant une longue carrière de ministère.

« C'est bien, bon et fidèle serviteur; entre dans la joie de ton Seigneur. »

A la suite de ces témoignages, nous aimons encore à donner le suivant, de M.Frédéric Ghristol, qui, après avoir longtemps dirigé l'œuvre pour les enfants dans la Mission Mac- AU, est devenu depuis missionnaire au Lessouto.

Voici, cher Monsieur Réveillaud, quelques mots que vous me demandez sur notre vénéré ami, M. Mac- Ail.

Peu d'hommes ont fait sur moi une impression aussi profonde que le fondateur de la t Mission Populaire >, aussi m'est-il précieux de vous en parler.

Je me souviendrai toujours de ce soir d'hiver — en 1875 — où, pour la première fois, je suis entré dans une c salle Mac- Ail > — c'était celle de la rue de Belleville. Ce fut pour moi toute une révélation.

L'Evangile que je connaissais ne m'apparaissait que du haut de la chaire, solennellement prêché, et écouté avec respect et... somnolence. Aussi, voir l'Evangile descendre, pour ainsi dire, dans la rue, s'adresser au premier venu et de façon familière, fit sur moi une telle impression, que ma vie prit sur l'heure une autre direction.

J'étais alors artiste peintre, professeur de dessin dans les écoles municipales de Paris; mais, de suite, j'offris de faire quoi que ce fût dans cette belle œuvre d'évangélisation qui, par la suite, devait prendre tant d'extension.

Quelles bonnes réunions nous avions alors entre collaborateurs de la Mission ! On se réunissait soit chez M. Mac-AU, soit chez les excellents L. de Watteville, ou chez les chers Moilliet, pour étudier la Bible, discuter les méthodes d'évangélisation.La physionomie si cordiale et si affable de notre président et vénéré ami faisait du bien à tous.

Après quelques années, je fus appelé à diriger la Mission pour les enfants, à la place du brave Maitland-Hériot, tout en restant professeur de dessin; cela me procura l'avantage de voir un peu plus M. Mac-AU et d'occuper une petite place dans le cercle d'exquise intimité qu'il présidait avec tant d'humilité et une si parfaite aménité.

Quelle fête pour ma femme et moi quand, entre deux réunions, lui et M™® Mac-AU voulaient bien consentir à s'arrêter, le dimanche, pour prendre, dans notre modeste logis, une légère collation! Nous ne pouvions pas « mettre les petits plats dans les grands », mais nous sentions vivement le privilège dont nous jouissions.

Quel entrain il mettait dans nos fêtes d'écoles du dimanche et du jeudi : promenades au bois de Boulogne ou réunion générale des enfants dans un spacieux local loué à cet effet et suivi d'un goûter; il en jouissait autant, du reste, que les jeunes invités et oubliait, pour faire plaisir aux autres, les graves préoccupations qui l'assaillaient.

Lorsque nous quittâmes la France, en 1882, pour travailler à la Mission lointaine du sud de l'Afrique, nous avons souffert de nous séparer de cet homme d'élite et' de la belle œuvre à laquelle nous avions eu l'honneur de travailler à ses côtés. Nous ne l'avons jamais revu, mais nous reverrons celui qui, à l'exemple de son Maître, fut humble

et doux, et dont Tœuvre bénie a été, pour bien des âmes, Taurore d'une vie nouvelle, et pour beaucoup de nos églises un vivifiant exemple.

Ces mots sont, sans doute, bien incomplets, mais j'ai quand même tenu à vous les écrire, car c'est de l'abondance du cœur que la bouche parle et que la main écrit.

Frbd. Christol.

Page 1