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STILLMAN BERRY

L'étude de la production de la lumière par les êtres vivants, avec celle de l’action de ses diverses radiations sur les organismes, constituent deux des plus attrayants chapitres de cette belle science prophétisée, en 1837, par Dutrochet et véritablement créée plus tard par Claude Bernard, la physiologie générale, qui s'occupe des phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux.

On a bien tenté, dans ces derniers temps, de remplacer son nom par celui de « dynamique biologique », vraisemblablement dans l'espoir de faire croire à quelque nouvelle conquête scientifique. Cette entreprise, si elle eût réussi, n’eût rien ajouté à la physiologie générale, ni la méthode expérimentale, ni le déterminisme scientifique, dont Claude Bernard l’avait dotée dès sa naissance.

Le mot « dynamique » a en outre le grave inconvénient de faire croire à la légitimité d'une idée reconnue fausse dans ces temps derniers seulement, mais que j'ai personnellement combattue depuis un quart de siècle: le dualisme de la Nature.

Pourquoi ne conserverail-on pas le nom de physiologie qui

R. Dupois. 1

remonte à la plus haute antiquité et n’a rien perdu aujourd’hui encore de son exactitude ?

Du temps d’Aristote, on désignait par l'expression of gustohoyo: ceux qui s’occupaient des « choses et des êtres de la Nature ».

Au premier abord, on peut trouver excessive l'étendue d'un tel programme, mais, avec un peu de réflexion, on ne tarde pas à reconnaître que les phénomènes dont les êtres vivants sont le siège ne peuvent être scientifiquement étudiés abstraction faite du milieu où ils naissent, vivent et meurent. Or ce milieu n’a véritablement d’autres limites que celles de l'Univers, ou plus exactement de la Nature, c’est-àdire de cette partie du Tout qui est accessible à notre connaissance. La lumière qui nous vient d'une étoile située à des millions de lieues provoque dans notre œil une série de phénomènes complexes aboutissant à la vision; celle-ci, à son tour, éveille dans l'esprit des idées qui peuvent être bien différentes selon que l'œil récepteur est celui d’un poète, d'un navigateur ou d’un astronome. A l'excitation première succèdent l'impression puis la sensation, suivie d’une perception qui peut rester inconsciente, où, au contraire, devenir consciente et provoquer alors l'explosion de multiples et compliqués phénomènes d’idéation ; et comment? par simple irradiation dans la profondeur de notre cerveau d'une excitation d'origine stellaire !

Inversement, le rayon lumineux qui s'échappe de cette modeste étoile de l'herbe qu'est notre Ver luisant, fuit vers l'infini avec une vitesse de 300.000 kilomètres par seconde.

Et sans la radiation solaire, que serait la Vie à la surface du globe? Il est vrai qu'il est fort difficile de définir ce qu'est la Vie et pourtant ce mot figure en tête de notre ouvrage.

Ce n'est pas que les définitions fassent défaut : il yen a beaucoup au contraire, mais on peut être certain qu'il en est de même et pour les définitions et pour les panacées : si elles sont nombreuses, c’est qu'aucune n’a de véritable valeur, sans quoi les autres disparaîtraient fatalement.

Ce qui a constitué le plus grand écueil dans cette entreprise de définir la Vie, c'est qu'on ne peut pas dire véritablement où elle commence et où elle finit. L’abime que lignorance a creusé entre ce qui vit et ce qui ne vit pas, entre la «matière brute » et la « matière organisée et vivante » n’existe pas plus que la barrière imaginée pour séparer les végétaux des animaux; celle-ci a été brisée hier par la physiologie générale,et demain, grâce à cette science synthétique éminemment philosophique, les frontières du monde vivant n’existeront plus : on peut même dire qu’elles n'existent plus et que les « trois règnes » ou plutôtles trois royaumes de la Nature n'en font plus qu’un. Tout marche vers l’union par l’unification et, à chaque pas que l'on fait en gravissant la montagne de la Science, on voit grandir l’éclatet le rayonnement de l'antique adage : Natura non facit saltus, qui prouve combien puissante était la perspicacité des anciens philosophes. Entre ce qui ne vit pas encore, ce qui vit et ce qui a cessé de vivre, on trouve toutes les transitions les plus insensibles.On a invoqué la puissance de reproduction, de multiplication, mais un fragment de cellule, un anthérozoïde, un spermatozoïde, un ovule non fécondé peuvent vivre isolément sans se repro duire. On a aussi objecté à tort que les êtres non vivants, à l'encontre des autres, sont dépourvus de motilité, surtout de mouvement rythmé et spontané, de périodicité, etc. J’ai montré le contraire, ainsi que d’autres expérimentateurs. Enfin, peut-on nier qu'entre la manière dont se comportent les ferments à tort dits solubles, les zymases ou enzymes, et celle que nous montre la substance vivante 1l y ait les plus grandes analogies ? Pourtant les granulations zymasiques ne présentent que les mouvements rectilignes browniens ou exceptionnellement des mouvements curvilignes.

Lorsqu'en 1895 (1) je vis prendre naissance des corps ayant la forme et les dimensions d'une cellule épithéliale pavimenteuse avec son noyau, parfois même en voie de division apparente, colorable en partie par les réactifs histo-

(1) Voir RaAPHAEL Dusois, Leçons de physiologie générale et comparée, Paris, 1898. j

chimiques, je ne crus pas un seul instant avoir créé artificiellement une vraie cellule vivante.

Est-ce à dire qu'on ne puisse pas raisonnablement croire à la possibilité de la synthèse de l'Etre vivant ? Nullement. Mais il importe de ne pas confondre, comme l'ont fait à plaisir certains réactionnaires scientifiques, la « synthèse biologique » avec la « génération spontanée ».

Si la Vie a eu un commencement, si elle n’a pas été, contrairement à ce que tout semble prouver, le résultat d’une évolution insensible, continue de certains éléments cosmiques, il y a eu, à un moment donné, génération spontanée. Mais les impérissables expériences de Pasteur ont montré que là où l’on avait détruit ou enlevé les germes vivants, la Vie ne reparaissait plus, au moins dans les conditions définies par les panspermistes et par leurs adversaires. Toutefois est-ce le propre des êtres vivants de ne point apparaître dans de telles conditions? Aucunement. En effet, on ne voit pas davantage se former spontanément des productions plus simples, des composés organiques tels que l’urée, la vanilline, l'acide tartrique, l'alcool, etc., etc., et les chimistes du commencement du siècle dernier soutenaient que seuls les organismes vivants pouvaient engendrer les produits organiques. Aujourd'hui, c'est par milliers qu'on fabrique ces derniers par synthèse. Il n’y a pas de raison pour qu'il n’en soit pas de même demain pour la substance vivante et ce sera la condamnation des savants qui confondent actuellement la synthèse biologique avec la génération spontanée et combattent avec les mêmes armes deux choses essentiellement différentes, qu'ils s’obstinent à frapper aveuglément par le même anathème. La synthèse biologique naîtra d’une connaissance plus approfondie, plus exacte de la nature intime de la substance vivante et de ses propriétés physico-chimiques.

On peut dire que sous ce rapport de grands progrès ont été réalisés.

Par l'emploi d'une technique savante et compliquée, les histologistes en étaient arrivés à donner de ce qu'ils appellent

encore aujourd’hui, à tort, le « protoplasme » une description absolument fausse. Ils s’en sont aperçus un peu tard, mais ils avouent leur faute avec une si louable franchise qu'on ne saurait leur en vouloir (1).

Ceux qui, au contraire, avaient étudié la substance vivante « sur le vif » au lieu de la tuer préalablement par des agents chimiques, ont puissamment contribué à la conception que l’on doit en avoir aujourd'hui. L'étude du mécanisme intime de la production de la lumière par les organismes vivants n'a pas peu contribué à ce progrès puisqu'on lui doit ma découverte des « vacuolides », corpuscules élémentaires de toute substance vivante, découverte qui m'a permis de comprendre le fonctionnement de ces éléments primordiaux el d'en tirer la théorie vacuolidaire (2).

Dans cette théorie toute substance vivante est considérée comme étant à l’état de colloïde instable. Les tissus sont à l’état de gels et les plasmas à l’état de sols.

Le biocolloïde, comme tous les autres colloïdes, est composé de particules, de granulations en suspension dans un liquide. Ce liquide, c’est l’eau qui, chez certains animaux, comme les Cœlentérés, par exemple, peut représenter 98 p. 100 du poids du corps. Dans les muscles, dans le cerveau, on en trouve 790 à 760 p. 1000 et dans les os et les cartilages seulement,en moyenne, 500 p. 1000. Sa proportion est donc en relation avec le degré d'activité du tissu considéré sous le rapport de sa noblesse, pourrait-on dire. Abondante chez les sujets jeunes et robustes, elle diminue beaucoup avec la sénilité. J'ai démontré (3) que les propriétés vivifiantes de l’eau sont en rapport avec sa chaleur spécifique, qui est la plus élevée de celles de tous les liquides organiques neutres, et que tous ceux qui, par leur mélange avec elle, tendent à l'abaisser, ralentissent et entravent le fonctionnement physiologique.

(1) FAURET-FRÉMIET, Biologica, n° 10, 1911, Paris.

(2) Voir : Les vacuolides de la purpurase et la théorie vacuolidaire C. R. de l’Académie des Sciences, t. 153, p. 1507, 1911.

(3) Voir : Hydratalion (fonction d'). Dictionnaire de physiologie de CH, RICHET, Paris: F; Alcan:

Ainsi s'explique l’activité toxique des alcools et des anesthésiques généraux, qui croît en sens inverse de leur chaleur spécifique ; plus celle-ci est faible et plus le pouvoir osmotique des liquides aqueux auxquels ils sont mélangés diminue ; or, on verra bientôt que les vacuolides sont comparables à de petits dialyseurs à l’intérieur desquels une certaine quantité d'eau peut être fixée par absorption.

Autour des granulations vacuolidaires se trouve une atmosphère d'eau tenant en dissolution des corps à l’état cristalloïdal. Cette eau est à l’état d’eau d’adsorption et de liquide intergranulaire, plus ou moins abondant, suivant qu'il s’agit d’un biosol ou d’un biogel et aussi suivant diverses conditions physiologiques d’un même tissu. L'eau d'absorption, l’eau d’adsorption et l’eau intergranulaire constituent l'eau d'hydratation des tissus. Chez les crganismes jeunes et sains, l’eau est retenue avec énergie et l’on doit dire alors que la tension de dissociation de l'eau et des tissus est faible: elle devient au contraire grande quand la vitalité diminue sous l'influence d’un empoisonnement, d’une maladie, de la sénilité, d’une cause quelconque d'affaiblissement, de déchéance ou de misère physiologique.

Les vacuolides élémentaires forment les centres de ces atmosphères aqueuses. Elles possèdent, comme dans tout colloïde, des mouvements spécifiques, variables, des charges électriques qui règlent leurs attractions ou leurs répulsions, soit à l’état d'équilibre physiologique, soit à l’état pathologique. En raison de leur innombrable quantité dans un millimètre cube, dans une cellule, ces granulations offrent des surfaces énormes aux phénomènes de tension superficielle et à toutes les modalités énergétiques qui peuvent en dériver. Enfin, à cause de la structure même des vacuolides, la superficie offerte aux phénomènes d'absorption, d'imbibition, de diffusion, d’osmose est colossale. C’est elles qui sont le siège d'élection des substances alimentaires ou toxiques. Dans leur plus grand état de développement, les vacuolides sont représentées par les leucites : chloroleucites, amyloleucites, ete. Il y

a bien des années que j'enseigne que les leucites dérivent des vacuolides (1).

Or, dans ces temps derniers, Pensa, Lewitsky, Fauré- Frémiet, Guilliermond, etc., ont fait dériver ces mêmes leucites des mitochondries. Ces mitochondries mises récemment à la mode par Benda ne sont bien évidemment pas autre chose que mes anciennes vacuolides, car deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles.

Les leucites sont constituées par une cavité entourée d'une membrane et c’est dans cette cavité ou vacuole que se fabrique une foule de produits : pigments, amidon, etc., et que d’autres se détruisent. Les vacuolides sont, en général. beaucoup plus petites que les leucites, bien qu'on trouve entre les unes et les autres toutes les tailles intermédiaires. On voit déjà par ce qui précède que l'importance considérable qui s'attache à ces formations est de nature à apporter une solution définitive, au point de vue statique et dynamique, d’une foule de questions fondamentales relatives au fonctionnement intime de la matière vivante.

C'est au sein des organes lumineux que j'ai pu observer pour la première fois les vacuolides, ce qui prouve bien que l'intérêt de l'étude de la biophotogénèse n’est pas bornée à la connaissance du mécanisme de la production de la lumière par les êtres vivants : elle a soulevé beaucoup d'autres questons de physiologie générale et comparée, comme par exemple celle du fonctionnement des glandes à sécrétion interne, qui n'avait pas jusqu’à mes recherches trouvé d’explication satisfaisante.

Je voyais, à un certain moment, la cellule photogène se désagréger en donnant naissance à une foule de granulations arrondies, puis dans le centre de ces dernières primitivement homogènes apparaître un petit point; ce dernier finissait par former une vacuole au sein de laquelle se montraient d'abord de très fines granulations qui, peu à peu, se transformaient en sphéro-cristaux.

. (1) Leçons de physiologie générale el comparée (voir pp. 70 et 78), Paris, 1898.

Je constatai plus tard que ces vacuolides existent dans une foule de tissus, principalement dans les organes glandulaires. Elles étaient faciles à observer dans les cellules de la glande à pourpre des Murex et j'ai démontré que c’était bien les vacuolides qui élaboraient le pigment de la Pourpre qui joua un si grand rôle dans l'antiquité.

Tout récemment, M. Mulon et d’autres auteurs ont bien montré l’universalité de ma conception vacuolidaire (1).

En outre, dans ces deux cas, celui des glandes photogènes et celui des glandes à pourpre, la partie active est une zymase ; la luciférase dans le premier et la purpurase dans le second: j'ai pu isoler et caractériser l’une et l'autre. II faut donc rejeter, dans ces deux derniers cas et vraisemblablement dans le cas de toutes les zymases, les expressions de « ferments solubles », « ferments non figurés », etc., puisque leur partie active, c’est-à-dire la vacuolide, a une structure, et qu'elle est par cela même organisée.

Il ressort de tout ceci qu'entre les ultimes parties élémentaires figurées de la substance vivante et certaines granulations zymasiques, il n’y a pas de différence morphologique. Cela seul suffirait à justifier l’opinion que j'ai toujours soutenue, à savoir que la zymase est encore quelque chose de vivant, mais on sait, en plus, que toutes les causes qui entravent, suspendent, arrêtent, favorisent le fonctionnement de la substance vivante agissent de même sur les zymases.

En définitive, les cellules nous apparaissent comme des organismes très complexes renfermant une quantité considérable de particules élémentaires ayant chacune une ou plusieurs spécialités fonctionnelles et susceptibles, dans certains cas, de montrer des phénomènes de réversibilité sous de très légères influences, telles, par exemple, qu'une augmentation où une diminulion de concentration aqueuse, d'hydratation.

(1) Voir C. R. de la Société de Biologie, t. LXXV, p. 1023, 1913.

(2) Voir les Vacuolides de la Purpurase et la théorie vacuolidaire avec la bibliographie de la question, in Comples rendus de l’Académie des Sciences, t: CLIV, p; 1507, séance du 26 décembre 1911:

Ces particules, faune élémentaire de la cellule animale, flore élémentaire de la cellule végétale, président aux phénomènes d'assimilation et de désassimilation, en un mot de nutrition, aussi bien qu’à ceux de la reproduction. On peut les suivre et les voir à l'œuvre dans l'acte de la fécondation : les vacuolides sont les dépositaires de l’hérédité, de ce que j'ai appelé autrefois l'énergie ancestrale. Ainsi, à aucun moment, même avant la fécondation, on ne voit s'éteimdre la lumière du Ver luisant : elle existe dans l’ovule, dans l'œuf fécondé, chez la larve à tous ses stades de métamorphose, chez la nymphe et chez l’insecte parfait. Jamais depuis l'apparition du premier Ver luisant, ce flambeau de la Vie ne s’est éteint un instant. Il ya toujours eu assez de vacuolides photogènes pour assurer son rayonnement. On s'expliquerait difficilement ce fait qu’il y a dans un œuf d’Insecte assez de ces particules pour assurer le fonctionnement ancestral pendant de longs siècles d'innombrables lignées, si l’on ne savait que d'une part les vacuolides sont susceptibles de croissance et de multiplication, et que, d'autre part, leur volume initial est extrêmement petit.

Avant d'être vacuolides, c'est-à-dire d’être pourvues de la petite cavité, qui m'a fait leur donner ce nom nettement caractéristique à la fois de leur structure morphologique et de leur mode de fonctionnement, ces organites élémentaires sont à l'état de granulations de toutes dimensions.

Les plus petites ne sont pas visibles, même à l’aide de l’ultra-microscope; mais on peut les faire apparaître : par exemple en les hydratant. On peut supposer que dans leur ‘état de condensation le plus grand, leur volume peut être voisin de celui de la molécule. Or, les physiciens ont déterminé le volume de la molécule et, en s’en rapportant au nombre qu'iis donnent, on trouve qu'un cube d’un millimètre de côté, quelque chose du volume d’un œuf de Ver à soie, contiendrait un nombre au moins égal au cube de dix millions, c'est-à-dire de l'unité suivie de vingt et un zéros.

L'un d’eux a calculé que si l’on devait les compter et que l’on détaehât par la pensée un million à chaque seconde, on

en aurail pour plus de deux cent cinquante millions d'années : l'être qui aurait commencé cette tâche à l’époque où notre système solaire ne devait être qu'une informe nébuleuse, ne serait pas encore au bout. Je n'ai pas vérifié l’exacütude de ces calculs, mais ils nous permettent de comprendre comment un œuf d'Insecte renfermant un aussi grand nombre de vacuolides élémentaires, à l’état embryonnaire, pourra se diviser un nombre immense de fois sans jamais cesser de posséder des échantillons variés de la faune cellulaire primitive. Si l'équilibre est rompu, l'organisme le rétablira par la fécondation, la conjugaison, et si le nombre de vacuolides luimême menace d'être insuffisant, l'équilibre pourra encore se rétablir par un autre moyen, puisqu'elles auront encore la ressource, après s'être développées, de se multiplier par divi- Sion.

La théorie vacuolidaire, que je ne puis développer ici comme il conviendrait pour en faire apprécier convenablement l'adaptation à la solution de tous les problèmes morpho: logiques, physico-chimiques et physiologiques concernant la substance vivante, constitue un évident progrès sur toutes les autres théories granulaires, dans lesquelles on a trop souvent fait intervenir seulement des hypothèses gratuites ou des données purement morphologiques.

C’est encore la théorie vacuolidaire qui s'impose dans les essais de synthèse biologique auxquels j'ai donné le nom de cullures minérales (1).

Un jour, je déposai à la surface d'un bouillon gélatineux stérilisé une parcelle de ce composé mal défini auquel on donnait le nom de chlorure de radium et de baryum. Je ne tardai pas à voir se former une tache grandissante en étendue eten profondeur, qui simulait absolument une colonie de microbes. En examinant une parcelle de cette tache, je vis qu'elle renfermait une quantité colossale de-petites granula-

(1) Voir RAPHAEL Dugois, Cultures minérales sur bouillon gélatineux. C. À. de la Sociélé de Biologie, p. 697, 1904, et la Création de l'Etre vivant et les lois naturelles. Discours d'ouverture de la rentrée solennelle des Facultés, novembre 1904. Lyon universilaire, 1905.

tions arrondies de la dimension de certains microcoques, mais elles n'étaient pas toutes de la même grosseur. Je reconnus plus tard que les plus petites étaient les plus jeunes : or, celles-ci présentaient le même aspect que mes vacuolides (1).

J'ai pu obtenir des formations exactement semblables avec du chlorure de baryum non radio-actif.

Au moment de leur apparition, ces vacuolides synthétiques organico-minérales sont animées de mouvements propres qui les transportent avec rapidité relativement très loin, vu leur taille infime, de leur point de formation. Elles sont organisées puisqu'elles montrent la structure vacuolidaire : ce sont de petits organites. Elles augmentent de volume jusqu'à atteindre un stade adulte, auquel elles s'arrêtent. Cet accroissement est suivi de phénomènes de segmentation, en deux, quatre, huit segments et davantage jusqu'à ce que la vacuolide ait pris l'aspect d’une morula microscopique rappelant celle de l’œuf de Grenouille arrivé à ce stade du développement. Mais je n'ai pu par des ensemencements sur des bouillons stérilisés obtenir des colonies de culture, comme cela arrive avec les microbes. Tous ces organites sont stériles, comme avortés.

C'est pourquoi je ne suis pas allé aussi loin que Martin Kuckuck, de Saint-Pétersbourg, qui a assimilé mes vacuolides synthétiques aux Xénophyophores de Schulze, c'est-àdire à des Rhizopodes abyssaux (2).

En désignant ces formations sous le nom générique de microbioïdes, j'ai voulu montrer seulement qu'elles présentaient de nombreux caractères attribués ordinairement d'une manière exclusive aux êtres vivants. J'ai constaté chez elles

(1) Ce sont exactement les mêmes formations que Buttler Burck a obtenues, à Cambridge, plusieurs mois après mes publications, par le même procédé et avec les mêmes substances : il a donné à ces granulations le nom de « radiobes » absolument impropre, car pour les obtenir on peut se servir avec autant de succès, au lieu du radium, de chlorure de baryum inactif, comme je l'avais montré dès le début de mes expériences.

(2) MarTiIN KuckucK, l'Univers être vivant, ouvrage en français, de 659 pages, avec 77 figures, Genève, 1911.

la naissance, l'accroissement avec un arrêt en stade adulte, le mouvement propre, des apparences de segmentation et même de conjugaison, une structure morphologique, c'’està-dire l'organisation, le vieillissement, enfin la transformation ultime en cristalloïde, la mort, comme dans la substance vivante.

J'ai conclu de tout cela non seulement que la découverte des microbioïdes du baryum est importante parce qu'elle rapproche l’ « animé » de l’ « inanimé », ce qui vit de ce qui ne vit pas et fait faire ainsi un pas à la synthèse générale des lois naturelles, mais encore que c’est un phénomène physique ou physico-chimique nouveau, d'où peuvent découler d’autres découvertes intéressantes (1).

L'absence de reproduction périodique, de multiplication ne saurait constituer une limite nette entre ce qui vit et ce qui ne vit pas, puisque l’ovule non fécondé et le spermatozoïde séparés sont bien vivants et ne peuvent pourtant 1s0lément donner naissance à des descendants.

La vérité, je le répète, est que la vie ne commence et ne finit nulle part et que l’on passe insensiblement de ce qui vit à ce qui ne vit pas.

Pourtant je me suis bien souvent servi de l'expression «substance vivante » et j'ai fait plus, j'ai osé proposer un néologisme pour là remplacer : le mot « bioprotéon », qui relie étroitement l’idée de vie à celle de transformation, de métamorphose, d'évolution, en un mot de changement incessant.

À mon sens, la création de ce néologisme se justifiait par la nécessité de faire disparaître d’une part le mot « proloplasme » et de l’autre l'expression de « substance ou matière vivante » communément employée pour désigner ce qui vit. Le premier a le grave inconvénient d'indiquer indifféremment ce qui vit et ce qui a vécu et, en outre, d’être couramment employé dans le même sens que le mot ( cyto+

(1) RaPHAEL Dugois, Sur les mivrobioïdes. Comples rendus de l’Académie des Sciences, &. CLIIT, p. 905, séance du 6 novembre 1911,

plasme ». Quant à la seconde, elle implique l'idée fausse d'un dualisme qui n'existe pas dans la Nature, comme je l'ai dit déjà.

À l'époque où je fus appelé à enseigner la physiologie générale à la Faculté des sciences de Lyon, les maitres de l'Université étaient tous exclusivement « dualistes » : Spiritualistes ou matérialistes, scientifiques ou lettrés, tous croyaient qu'en dernière analyse la Nature était réductible à deux principes distincts, la « Force » et la « Matière ». La Matière inerte, esclave passive, obéissait à la force agissante dominatrice : Force et Matière, disait-on alors. Si, par hasard, le mot « monisme » était prononcé, c'était pour indiquer que Hæckel supposait que l'Homme pouvait bien être issu par transformisme de la « monère », mais ce monisme hæckelien n'allait pas plus loin. Les théologiens entendaient aussi par cette expression que les trois personnes de la Sainte-Trinité n'en font qu’une.

J'étais seul à enseigner, devant un public plutôt sceptique, que l'on passe insensiblement de la Force à la Matière, que ce ne sont pas deux principes distincts, mais seulement deux aspects différents d’un principe unique.

À ce nouveau-né, résultant de la fusion de la Force et de la Matière, de l'identification des deux principes du dualisme, il fallait un nom : je lui ai donné celui de « PROTÉON ».

Je n’ai pas cherché une métaphore et il n’est pas entré dans ma pensée de ressusciter le défunt dieu Protée, bien que certains commentateurs aient vu dans la légende mythologique de Protée le symbole de la Nature, à laquelle l'Homme ne peut arracher ses secrets qu'à force de travail, de persévérance et d’audace. |

J'ai voulu seulement par le mot « Protéon » exprimer le caractère essentiellement changeant de cet Etre unique qui, par ses incessantes et innombrables métamorphoses, donne à la Nature sa merveilleuse et infinie variété d’aspects. Pour cela, il n'est nécessaire de faire intervenir aucune création, aucune destruction, mais seulement des métamorphoses. Ce caractère du Protéon est à la fois nécessaire et suffisant :

comme avant, rien ne se perd, rien ne se crée, mais tout se transforme aujourd'hui, sans cesse... partout.

Le Protéon a des lois qui elles-mêmes évoluent. Ce sont ces lois et leur évolution qu'il faut chercher à connaître, non dans le vais espoir de leur commander, mais seulement pour apprendre à leur obéir. Nous ne péchons que par ignorance : le but de la Science est d’en reculer de plus en plus les limites.

J'avais accumulé des documents et des arguments nombreux et, à mon avis, irrésistibles ; mais 1l n’a pas fallu moins que la découverte du radium pour faire triompher l'idée de mon Protéon, que les physiciens et les philosophes, il y a peu de temps encore, ne prenaient pas même la peine de discuter. Aujourd'hui ilin’est plus question que de dématérialisation de la Matière!

Mais, objectera-t-on, le mot Bioprotéon indique une division de la Nature en deux espèces de Protéon : celui qui vit et celui qui ne vit pas. J'ai dit plus haut que l'on passait insensiblement de ce qui vit à ce qui ne vit pas. Cette division est virtuelle, empirique, artificielle, rien de semblable n'existe dans la Nature qui est une et indivisible : elle a été conservée pour les besoins de l’enseignement qu'il est encore indispensable de fractionner tant que les sciences synthétiques n'auront pas accompli leur œuvre complètement. La Vie est un état spécial de métamorphose, d'évolution du Protéon, plus compliqué en apparence qu’en réalité. L'étude approfondie de la biophotogénèse, mieux qu'aucune autre, pourra nous montrer à quel degré d'extrême simplicité peut être réduite cette merveilleuse propriété que possèdent des animaux et des végétaux, d'émettre une lumière d’une incomparable beauté avec une économie dont aucun de nos procédés industriels ne peut donner une idée, même approximative. Le Bioprotéon, dépouillé peu à peu, progressivement, de tout ce qu'il y avait de variable, d’accessoire dans les organes lumineux, nous a montré que la fonction photogénique n'est pas localisée inséparablement dans un organe, dans un tissu, dans une cellule vivante, mais bien dans ces

ultimes éléments que j'ai appelés vacuolides, où s'opère le conflit de deux colloïdes distincts : la Luciférine et la Luciférase. Puis abandonnant la méthode analytique pour celle de la synthèse, j'ai remplacé cette dernière par un produit chimique artificiel (voir p. 129).

L'étude de la fonction biogénique, qui occupe une partie de ce livre, peut certainement mettre sur la voie de l’éclairage de l'avenir par la lumière froide : elle a déjà suscité des recherches intéressantes dans cette direction, mais ce qu'elle offre à nos yeux de beaucoup plus important, c'est qu'elle nous a permis de réduire à un simple phénomène physico-chimique bien défini un des plus curieux, des plus merveilleux phénomènes communs aux animaux et aux végétaux, que plus d’un chercheur avait déclaré intimement lié au mystère insondable de la Vie, et par là même impénétrable dans son essence. Ce nest pas à l'étude du Bioprotéon que nous devons la solution tant cherchée du problème de la biophotogénèse; c'est tout au contraire cette dernière qui nous à conduit à une théorie générale de la Vie : la théorie vacuolidaire, et c'est là de beaucoup, à nos yeux, le résultat le plus important.

Si les organismes vivants déversent dans le milieu ambiant de la lumière qu'ils ont fabriquée, inversement, ils reçoivent de ce milieu des radiations qui agissent sur eux. En employant le langage dualistique nous dirions que les organismes lumineux sont des transformateurs, comme tous les autres d'ailleurs, et que l'énergie qu'ils reçoivent du milieu extérieur est absorbée par eux, plus ou moins modifiée, puis rejetée dans ce même milieu. L'étude du rayonnement de la lumière par le Bioprotéon appelait donc l'étude inverse des effets produits sur lui par la lumière extérieure : c'est ce qui constitue la seconde partie de cet ouvrage.

La première est consacrée exclusivement à la production de la lumière visible, des radiations ultra-violettes et infrarouges par les organismes vivants.

Enfin, à titre d’appendice, nous avons écrit une troisième partie sur les propriétés physiologiques et thérapeutiques de

ces variétés protéoniques qui, par leur forme ondulatoire ou radiante et par leurs effets, se rapprochent de la lumière visible, des radiations infra-rouges, et surtout des rayons ultraviolets : je veux parler des rayons X, des substances radioactives el des ondes hertziennes, qui,avec les autres modalités vibratoires encore inconnues, constituent le « Continent noir » de la Science, encore bien peu exploré, mais plein de promesses pour l'avenir.

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