CHAPITRE XIV
Les finalistes, surtout quand ils sont en même temps anthropomorphisles, expliquent avec l'aisance qui les caractérise, et grâce à la méthode intuitive qui leur est familière, la raison d’être, l'utilité, le but et même l’origine de la fonclion photogénique. Mais la plupart de leurs hypothèses ne reposant ni sur des observations, ni sur des expériences précises doivent rester dans le domaine de la métaphysique.
Molish a supposé que les mycéliums de Champignons pouvalent servir à guider les larves dans leurs voyages au travers des feuilles mortes. La phosphorescence en attirant les Insectes faciliterait la dissémination des spores de Champignons lumineux. Pour d’autres, les Photobactéries qui se développent à la surface des Poissons morts, serviraient à indiquer l’existence de ces cadavres aux animaux sauvages chargés de les détruire pour en faire leur pâture... et sans doute aussi à guider les Chats vers les garde-manger !
En réalité, on ne voit pas bien quel rôle peut jouer la lumière chez les végétaux inférieurs : elle n’en joue probablement aucun. Les Photobactéries abyssales, comme celles de la surface, doivent être obscures dans les conditions ordinaires du milieu naturel. Ce n’est pas à elles qu'il convient d’altribuer l'éclairage, présumé continu, des abîmes de la mer.
On en peut dire autant des Protistes et des Noctiluques.
Ces animaux, comme les Cœlentérés, ne brillent pas ordinairement au repos, mais seulement quand on les irrite. Il
en est de même pour la Pholade dactyle qui, dans ces conditions, se cache dans un nuage de lumière. Il semble donc bien qu'il s'agisse là, non pas d'un moyen d'attirer des proies, mais bien plutôt d'un moyen de défense.
Les Polypiers également ne sont lumineux que quand on les excite et il est peut-être imprudent d'admettre qu'il existe des forêts lumineuses dans les régions abyssales. On a bien invoqué, en faveur de cette hypothèse, l'existence d'animaux colorés, particulièrement en rouge, comme certaines Étoiles de mer retirées des abîmes. Mais il n'est pas prouvé que ces animaux doivent leur pigment rouge à l’action de la lumière, peut-être est-il simplement le résultat de la déshydratation rapide qui se produit quand on soumet les animaux à de brusques et fortes dépressions. Les Poissons retirés par les dragages des grandes profondeurs arrivent à la surface comme s'ils avaient subi un commencement de cuisson et chacun sait que la cuisson fait rougir la carapace brune des Crustacés (Homard, Langouste, Écrevisses). J'ai montré qu'on obtenait le même résultat au moyen de la déshydratation par l'alcool. De plus, il résulte de mes expériences avec Paul Régnard que, lorsqu'on comprime à 7 ou 800 atmosphères des animaux, ils sont surhydratés par la pression et que lorsqu'on supprime la pression, l’eau absorbée par les tissus est rejetée : 1l y a donc, après la surhydratation, une déshydratation.
Les forêts de Polypiers ne doivent être lumineuses que sur le passage des Poissons, qui les ébranlent. C’est sans doute ce qui expliquerait, chez certains d’entre eux, l'existence d’yeux coïncidant avec l’absence de fanaux éclairants.
En tout cas, leur éclairage semble insuffisant pour le développement de végétaux chlorophylliens. Autrefois, je me suis évertué, mais en vain, à faire verdir au moyen de la lumière des Pyrophores des végétaux poussés dans l’obscurité et étiolés ; depuis, Molish n’a pas été plus heureux avec celle des Photobactéries. Mais nous savons par l'analyse spectrophotométrique que ce sont principalement les radiations les plus utiles pour l'exercice de la fonction chlorophyllienne qui
font le plus défaut dans la lumière physiologique. Molish a pu montrer seulement, dans ces conditions, la production du phototropisme axial ou héliotropisme végétal, ce qui indique que ce ne sont pas les mêmes radiations qui agissent dans les deux phénomènes (voir pp. 195 et 220).
Beaucoup d'animaux sont sans yeux; cela ne prouve pas d’ailleurs qu'ils soient insensibles à la lumière (voir fonction photodermatique). D’autres, au contraire, sont pourvus d'organes oculaires parfois fort développés et de fanaux indiquant bien nettement par leur disposition qu'ils les utilisent pour la locomotion et la poursuite de leurs proies. Chez d’autres, enfin, il semble que le fanal soit un piège comme chez Melanocetus (fig. 33).
Souvent le même animal, comme nous l'avons vu, porte des fanaux de couleurs différentes. On peut admettre alors que ces feux jouent le même rôle que les couleurs du plumage et du pelage chez les animaux terrestres. Ces caractères permettent aux individus de même espèce de se reconnaitre, et sans doute de distinguer les sexes. Comme je le montrerai plus loin, il n’est pas douteux que la lumière physiologique facilite l’accouplement et par conséquent la multiplication. Les œufs des Poissons photogènes doivent être également lumineux et exciter ainsi l'attention des mâles.
Dans les eaux, comme sur terre, la lumière attire certains animaux et l’on a utilisé cette propriété pour construire des nasses renfermant des ampoules électriques, qui ont donné de bons résultats dans les campagnes océanographiques du Prince de Monaco. Depuis longtemps, les pêcheurs utilisent, en France, le Ver luisant pour la pêche à la ligne la nuit, et les Indiens faisaient de même avec les Pyrophores, lors de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique. Dans les îles Néerlandaises, à Banda, les pêcheurs se servent des disques lumineux du Photoblepharon palpebratus (fig. 32) dans le même but. Les expériences que j'ai faites dans ce sens avec Pholas dactylus ne m'ont donné que des résultats incertains.
D'après Ozorio, les pêcheurs de Cezimbra (Portugal) compriment l'abdomen des Malacocephalus lœvis Lowe pour faire
sortir par le pore anal un liquide, peut-être excrémentitiel, jaune, épais, trouble, émettant dans l'obscurité une lumière
bleu de ciel. Ils en imprègnent des morceaux de chair de
Squale encore adhérents à la peau, pour servir d’amorce. L'immersion dans l’eau de mer avive la lumière, qui peut se conserver plusieurs heures. Ils donnent à ces amorces le nom de « candil », qui signifie sans doute « chandelle ».
Au lieu d'être attirés, certains animaux fuient la lumière physiologique. Les Indiens suspendaient dans leurs huttes des calebasses pleines de Pyrophores, non seulement pour s'éclairer, mais aussi pour chasser les Moustiques et, quand ils voyageaient la nuit, ils fixaient sur leurs doigts de pieds des Pyrophores pour faire fuir les Serpents.
La légende des petits Passereaux de Birmanie appelés Bayas qui éclaireraient, dans le même but, leurs curieux nids avec des Vers luisants serait inexacte, d’après les renseignements que j'ai fait prendre par M. John Solomon. Je crois que les boulettes d’argile appliquées à l'ouverture inférieure des nids ont simplement pour objet de les lester et non de fixer des lanternes vivantes.
Le rôle protecteur de la lumière ne parait pas être loujours efficace, car Emery a vu les Araignées du vieux château d'Heidelberg manger des Vers luisants. Mais Mc Dermott affirme avoir vu un Photinus, qui allait être mangé par une poule, sauvé par sa lumière.
Trojan suppose que les glandes photogènes du Phyllirhoë bucephale sont venimeuses. Dans le jour, la forme de l'animal suffirait à faire fuir ceux qui pourraient être intoxiqués et la nuit ils seraient prévenus par la luminosité, qui alors deviendrait un moyen de défense. Comme beaucoup d’autres, cette opinion est ingénieuse, mais elle manque de preuves.
Pour Giesbrecht, la luminosité ne semble pas avoir pour but de faciliter le rapprochement des sexes chez les petits Crustacés Copépodes, attendu qu’elle existe en dehors des périodes d’accouplement et même alors que le stade nauplius n’a pas été dépassé. D’après le savant observateur, la
sécrélion servirait plutôt à donner le change aux ennemis qui, croyant saisir le Copépode, se jetteraient de préférence sur le liquide lumineux éjaculé des glandes. S'il s'agissait d'un moyen de défense, on serait surpris que ces animaux en fussent privés pendant une partie du temps, puisqu'ils ne brillent que dans les premiers mois de l’année. Ils ne paraissent pas ürer grand avantage de leur luminosité pour la locomolion, car ce seraient précisément ceux qui possèdent des appareils photogènes qui ont les plus petits yeux et ces organes manquent totalement dans certaines espèces de Crustacés pourtant photogènes.
D'autres ont prétendu que les Copépodes brillent seulement pendant les mois d’accouplement, parce que le reste du temps ils se reproduisent par parthénogénèse. Pour Chun et Ledenfeld, les Crustacés Euphausiidés se servent de leur lumière pour éviter les dangers et chercher leur nourriture. Ce sont des hypothèses sans fondement.
Pour Brandt, la lumière des Cœlentérés et des Polyzoaires éloignerait les ennemis, parce que beaucoup de ces êtres sont urticants. La lumière jouerait à peu près le même rôle que ces étiquettes rouges avec une tête de mort que les pharmaciens mettent sur les récipients contenant des poisons. On retrouve encore ici le finalisme anthropomorphiste.
Dohl voit dans la phosphorescence une sorte de mimétisme et donne une interprétation fort obscure de la luminescence.
Mc Instosh dit que les jeunes Étoiles de mer et les petites Ophiures sont plus lumineuses que les adultes, parce que les jeunes sont prédestinées en grand nombre à servir de nourriture ; c’est toujours l’idée finaliste, beaucoup plus répandue qu'on ne le croit chez les scientifiques, ce qui peut paraître étrange.
La fonction photogénique, d'après Nutting, facilite les déplacement des Méduses, des Crustacés, des Vers, des Étoiles de mer. Pourtant on peut objecter que les Ophiures sédentaires sont lumineuses ; il admet aussi qu’elle sert à l'accouplement des Noctiluques.
On pourrait cheminer longtemps encore dans le domaine des hypothèses, sans profit aucun.
A part le rôle évident des photosphères chez les Céphalopodes et chez les Poissons, on ne sait que peu de choses sur l'utilisation de la photogénèse, sauf chez les Insectes. On avait dit depuis longtemps que la lumière de la femelle du Ver luisant sert à altirerle mâle qui l'est fortement aussi par les lumières artificielles, mais, avant Emery, de Bologne, on n avait fait aucune expérience, Ce savant enferma des Lucioles italiques femelles dans des flacons de verre qu'il exposa ensuite dans les endroits où les lucioles volaient le soir. Il a donné une charmante description du rôle de la lumière dans les Amours de la Luciole d'Italie, écrite dans le langage des hommes de son pays et dont la traduction que voici est bien pâle à côté de l'original :
« C’est la nuit ; les dernières lueurs du crépuscule ont disparu et les Lucioles sortent peu à peu de leurs cachettes; les bocages ombreux, les haies, les bosquets, les berges des ruisseaux se peuplent de petites flammes volantes, qui envahissent les champs et les prés découverts. Vers 9 ou 10 heures, la fête a atteint toute sa splendeur. Les mâles lorgnent en volant, scrutant le sol avec leurs grands yeux à facettes ; parlout dans l'herbette de coquettes femelles attendent leur passage : à la vue de leurs scintillements, ils répondent, répondent, fascinés, par une lumière tremblante, un appel timide. De-ci de-là, des duos d'amour et partout la pluie de lumière fait l'office de roulades et de gazouillements. Les appels succèdent aux appels. Elles ne se contentent pas d'un galant : en voici deux, trois et même davantage. Autour de chaque femelle se produisent de nombreuses disputes, de facon que les mâles volants s'éclaircissent : à un moment donné, on n’en voit plus que peu. Les autres sont alors tous assemblés en cette étrange cour d'amour. Ma science finit là. »
La lumière vivante a eu pour effet de faire vibrer en France aussi la lyre des poètes.
Voici un fragment des Vers luisants de Despeylou, que l'auteur me fit jadis l'honneur de me dédier :
Notre cœur a soif de tendresse,
Et nous aimons à pleine ivresse Jusqu'à l'heure où blanchit le jour.
Cette lueur qui nous éclaire, Diamant qui jamais ne s’altère, C’est l’ardent flambeau de l’amour !
Et pendant que dans le ciel sombre L'étoile glisse rayant l'ombre
De sa fine aigrette de feu,
On voit nos amoureuses flammes, Lumineux reflets de nos âmes, Scintiller dans leur éclat bleu.
Ehrenberg ne croyait pas que la lumière fût l’auxiliaire de l'amour chez les bêtes marines sous prétexte que beaucoup sont hermaphrodites. Mais l’hermaphroditisme n'exclut pas plus l’accouplement que la parthénogénèse.
Mc Dermott et Barber ont noté aussi le rôle de la photogénèse dans l’accouplement chez les Lampyrides américains.
Enfin, d’après Bongardt, les femelles du Lampyre se liennent sur le dos pendant le temps du vol du mâle, montrant ainsi leur appareil ventral ; ensuite elles se remettent sur le ventre, tandis que la femelle du Lampyris splendidula, dont les organes latéraux brillent fortement ne se montre jamais sur le dos.
La lumière chez les Insectes lumineux jouerait donc le même rôle que l’olfaclion chez d’autres. Les seules expériences relatives au rôle de la photogénèse dans la locomo- Uon sont celles que j'ai faites autrefois sur le Pyrophore. Les zones d'éclairement des appareils prothoraciques et ventraux ont élé déterminés avec la plus grande exactitude ; elles montrent que les deux premiers répondent parfaitement aux besoins de la locomotion dans la marche et la plaque ventrale est plus spécialement adaptée pour le vol et la natation (1).
Détail intéressant à noter au point de vue de l'adaptation et même de la créalion de l'organe en vue de la fonction,
(1) RaPHaAEL DuBois, Leçons de physiologie générale el comparée, pp. 312-346.
l'appareil ventral n'existe pas chez la larve, qui ne vole ni ne nage.
En 1885, j'ai fait l'expérience suivante qui montrait pour la première fois l'influence exercée par la direction des rayons lumineux sur la progression d'un animal, avec une particularité bien originale : à savoir que les radiations lumineuses étaient fournies par l'individu lui-même, lequel obéissait à leur action. Aucune des expériences faites depuis par Loeb et
FiG. 39. — Tracé de la marche d’un Pyrophore dans le cabinet noir, la lanterne droite étant éteinte.
tant d’autres, n’est aussi démonstrative, et l'explication que j'en ai donnée est précisément celle qui, beaucoup plus tard, a été fournie par le physiologiste américain, lequel certainement ne connaissait pas mes recherches sur ce sujet.
Chez un Pyrophore vigoureux et bien lumineux, j'ai supprimé la moitié du champ d'éclairage en obturant d’un seul côté l’un des appareils prothoraciques avec une boulette de cire noircie et opaque. Ensuite, l'animal fut placé dans le cabinet noir sur une feuille enduite de noir de fumée. On obtint ainsi un tracé très net de sa marche montrant qu'il est entrainé du côté éclairé (fig. 38). Par l'examen du graphique,
j'ai été amené à admetllre que c'était parce que les muscles du côté éclairé l'emportent en vigueur sur ceux du côté non éclairé. C'est cette même explication qui nous est revenue . d'Amérique, à propos du phototropisme, de longues années après la publication de mes recherches sur le Pyrophore.
Ce n’est pas le poids de la boulette de cire obturatrice qui cause la déviation, car en la remettant, après l'avoir enlevée, à côté de la lanterne prothoracique, l’Insecte reprend sa marche normale, qui estrectiligne. Enfin, si les deux appareils prothoraciques sont obturés à la fois, la marche devient hésitante, irrégulière : l'animal se dirige tantôt à gauche, tantôt à droite, lâtant le terrain avec ses palpes etses antennes et ne tarde pas à s'arrêter.
Il n'est donc pas douteux que les Insectes photogènes utilisent leur lumière pour la marche, le vol et la natation. C'est aussi sa belle clarté qu'ils semblent préférer entre toutes. Ayant placé des Pyrophores, pendant le jour, dans une boîte couverte avec des verres de toutes les couleurs du spectre, j'ai vu mes P yrophores se grouper de préférence dans la zone du jaune vert, dont est principalement formée la lumière qu'ils émettent. Ils fuyaient la trop grande clarté et se tenaient pendant le milieu du jour, dans la pénombre de la zone indiquée, de même qu'aux Antilles, on les voit se réfugier à la face inférieure des feuilles de Canne à sucre dans la journée.
Que peut-on désirer de mieux qu'un flambeau qui ne s'é- Leint ni par la pluie, ni par le vent, qui brille aussi bien au fond des abîmes que dans l’air et ne saurait mettre le feu? Si l'on joint à cela qu'il ne coûte presque rien, comme on le verra plus loin, que son éclat est admirable et la composition de ses rayons calculée pour ainsi dire d’après les besoins de l’œil, même chez l'animal, on trouve que l'Homme est beaucoup moins bien partagé que le P yrophore, le Céphalopode ou le Poisson lumineux sous le rapport de l'éclairage.
EX RÉSUMÉ, dans beaucoup de cas le rôle de la lumière est impossible à définir, mais dans d'autres, manifestement, il sert
à assurer les fonctions de locomotion, de préhension, de défense et de reproduction. En outre, la réaction photogénique, surtout dans le cas de sécrétion interne, peut étre intimement liée à quelque processus nutritif intérieur utile, mais non indispensable, car, chez les Pyrophores, par exemple, à côté d'espèces très brillantes, il en est qui sont éteintes et je suis parvenu à enlever à la larve du Lampyre ses organes lumineux sans entraver le développement de l’Insecte.