CHAPITRE II
On peut formuler au sujet des expériences faites avec le radium les mêmes critiques qu'à propos de celles qui ont jusqu'ici été poursuivies avec les rayons X ; elles portent sur le défaut ou l’insuffisance du déterminisme expérimental : il en résulte des conclusions contradictoires qui, la plupart du temps, n'ont pas d'autre source.
Certains expérimentateurs (Freund, Giesel, Walkhoff) n'ont obtenu aucun résultat bactéricide avec le radium. Au contraire, Poccinati et Gorcelli croient à une action bactéricide certaine in vitro et in vivo, notamment sur le staphylocoque. D'autres (Strebel, Aschkinass, Caspari, Pfeiffer, Friedberger, Dixon, Hoffmann, etc.) ont eu des résultats positifs avec les Bacilles de la typhoïde, du choléra, du charbon, le Bacille pyocyanique et Bacillus prodigiosus. I résulterait des expériences d’Aschkinass et Caspari sur ce dernier Microbe, que seuls les rayons + sont actifs, et la très grande absorbabilité de ces rayons rendrait compte des résultats si divers obtenus. Goldberg partage cette opinion. Après les rayons x, ce sont les rayons & qui seraient les plus actifs. Quant aux rayons y, ils sont à peu près inactifs.
Les Staphylocoques et les Bacilles typhiques cultivés sur agar sont tués, d’après Scholtz; mais l’action bactéricide du radium serait inférieure à celle de l'arc électrique et bien supérieure à celle des rayons X.
L'action du radium sur les végétaux supérieurs a donné lieu également à de nombreux travaux.
Les mouvements radiotropiques, facilement observables quand on considère les rayons solaires, ne sont, en général, pas provoqués par les radiations de plus courtes ou de plus longues longueurs d'onde.
Molish n'a pu obtenir de courbure héliotropique avec le radium qu'en le mélangeant avec des substances qu'il rend phosphorescentes, telles que le sulfure de zinc. C’est ici, non le radium, mais la lumière phosphorescente provoquée qui est aclive : 1l y a longtemps que P. Regard a montré par un très ingénieux dispositif celte action des sources lumineuses phosphorescentes sur la végétation (1).
Guilleminot considère, en général, l'action du radium sur les végétaux comme retardant la germination et la croissance. Ilest très discutable que l’on observe parfois une aclion accéléralrice, une avance de la germination chez les graines préalablement irradiées par des doses faibles ; c'est l'action nocive qui domine toujours.
En expérimentant comparativement avec les rayons X et le radium, Guilleminot a trouvé qu’à énergie à peu près égale le radium a retardé el les rayons X accéléré la germination. À première vue, il y aurait entre les deux une différence d’aclion, mais ce qu'il faut considérer, avant tout, ce n’est pas la quantité d'énergie incidente, mais celle qui est absorbée. Guilleminot admettrait donc implicitement une action accélératrice du radium à faibles doses. Ces incertitudes appellent des recherches nouvelles. Les effets peuvent être différents selon que la graine est encore en état de vie latente ou en voie de germination.
D'après Bohn, le radium n’avance pas la date de l'éclosion des œufs d'Amphibiens, mais on voit ultérieurement une accélération du développement chez les embryons préalablement irradiés.
Les mouvements des spermatozoïdes de l'Oursin s’affai-
(1) La Vie dans les eaux, Paris, 1891.
blissent rapidement ; par contre, le rayonnement favorise le développement parthénogénétique des œufs non fécondés.
Parthes et Bohn ont constaté un retard dans l’évolution des œufs fécondés d’Oursins et d'Ascaris megalocephala, avec productions de monstruosités, sous l'influence du radium. Les larves de Grenouille et de Crapaud exposées à l'irradiaion des rayons x, 8, y, dans une cuve renfermant une mince couche d'eau, subissent un retard de croissance pouvant aller jusqu’à l'arrêt complet de développement et à la mort. Beaucoup de ces sujets sont devenus des monstres, avec persistance des branchies externes el anomalies du squelette céphalique.
Les expériences de Jean Tur sur les œufs de Poule ont montré que l’action tératogène s'exerce surtout sur les parties centrales de l'embryon : les provertèbres font défaut.
Le radium produit sur la peau des lésions qui ressemblent beaucoup à celles des rayons X. Comme pour ces derniers, la latence est très variable. Dans les longues périodes, il est probable qu'il s'agit de rayons y. Au contraire, le rayonnement global du radium donnerait des réactions plus précoces, toutes choses égales d’ailleurs (Scholtz).
L'émanation du radium aurait une action bactéricide sur les Bacilles du choléra, de la typhoïde et de la diphtérie (Dorn, Baumann, Valentines).
London a vu aussi que des microbes ensemencés sur gélane, introduits dans un ballon de 100 centimètres cubes ayant contenu de l'émanation trois semaines auparavant, ne se développaient pas. Bouchard et Balthazard ont montré que l'émanation introduite dans la cavité péritonéale d'un Cobaye peut le préserver de l'infection pyocyanique, quand elle est faite au moment de l’inoculation ou peu après.
Sur les animaux, l'émanation produit des phénomènes de paralysie surtout faciles à observer chez les sujets enfermés dans une enceinte contenant une dose notable d'émanations. Bobhn les a constatés chez les Fourmis rousses, Danysz chez les Chenilles. Les Grenouilles, ainsi que les Souris, meurent rapidement ; ces dernières, après avoir présenté des phéno-
mènes de tristesse, de l'indolence, des troubles respiratoires. D'après Curie, Bouchard et Balthazard, il en est de même chez les Cobayes, comme l’ont montré les expériences de ces derniers auteurs : ils ont observé chez les animaux une respiration saccadée, une expiration brève. La mort survient après une période de torpeur et de refroidissement. La rapidité de la mort est en rapport avec le nombre de grammes-heures d'émanations (1). Les lésions observées étaient toujours de la congestion pulmonaire avec diminution des globules blancs du sang.
Lorsqu'on introduit dans la circulation des sels de radium, ils se localisent de préférence dans les os, qui deviennent radio-actifs. Mais ce qui peut résulter de ce fait n’est pas encore connu (H. Dominici et Laborde).
Enfin le venin de Vipère et celui du Cobra perdraient complètement leurs propriétés toxiques sous l’action de l’émanation. Au contraire, le venin de Salamandre et celui du Crapaud commun, qui ne sont pas de nature albuminoïde, conserveraient leur virulence.
EN RÉSUMÉ, ce qui domine dans l'action du radium, c'est
ul l’action nocive, abiotique, comme pour les rayons X et aussi pour les ultra-violets, malgré les résultats contradictoires dus à l'insuffisance du déterminisme expérimental.
(1) Cette unité estla quantité d’émanations émise, en une heure, par un gramme de bromure de radium en solution.