CHAPITRE XII
Nous avons étudié la « vie de la Terre »; nous Tavons vue naître, croître, respirer, frémir ; nous avons appris ses convulsions, la circulation incessante qui se fait autour d'elle, les courants électriques qui parcourent sa masse ; et, en dernier lieu, nous avons vu dans quelles conditions elle devait accepter la « lutte pour la vie », se défendre contre les agents de destruction qu'elle porte en elle-même, comme un être vivant doit sans cesse se défendre contre les germes de maladie que renferme son propre organisme.
Mais, un être sain, même s'il a résisté victorieusement aux efforts des actions morbides, finit toujours par arriver à l'état de sénescence : il « vieillit ». Avec la vieillesse arrive la, diminution des forces; la circulation se ralentit et la mort survient, inséparable du froid qui succède à la chaleur de la vie.
La Terre fera-t-elle exception à cette loi? Ou, contraire va-t-elle « vieillir » comme tout ê vivant, avant de « mourir » à son tour? C'est ce '
nous reste à rechercher dans ces dernières pages.
Quel sera d'abord le degré de « permanence » de Tétat sous lequel se trouve actuellement le globe terrestre?
Le conflit de la terre ferme et des agents extérieurs, ceux-ci cherchant à la dégrader, celle-là luttant pour se défendre, continuera longtemps encore. Longtemps les attaques des eaux seront à recommencer contre des éléments solides renouvelés par le jeu des forces intérieures, amenant à la surface du globe de nouvelles masses minérales ou modifiant par des séismes, la position relative des masses préexistantes.
L'atmosphère, pendant ce temps, s'enrichira, au moins pendant quelque temps, en acide carbonique : les volcans d'une part, dont l'activité semble se renouveler actuellement et dont les manifestations augmenteront en nombre à mesure que les plissements du sol en amorceront des fissures, y déversent abondamment le gaz carbonique ; et, d'autre part, les immenses progrès de l'industrie, en utilisant jusqu'à l'épuisement les combustibles minéraux enfouis dans l'épaisseur de l'écorce, augmenteront toujours la teneur de l'atmosphère en acide carbonique.
Pendant un intervalle de temps, qui sera peutêtre assez long, cette teneur ira en croissant. Par suite s'accroîtra aussi l'influence bienfaisante au'exerce le gaz carbonique au point de vue de la 3nservation de la chaleur: il protège la Terre
)ntre un refroidissement trop rapide. On en aura ne idée en considérant que, si l'acide carbonique
actuellement contenu dans Tatmosphère, dont il n'est partie constituante qu'à la dose de 1/3.000" venait à disparaître, la température du sol terrestre diminuerait de 20**, et cette diminution accentuerait jusqu'à l'exagération les inégalités climatériques des régions de la Terre. Au contraire, si la teneur en acide carbonique augmentait, si par exemple son volume devenait double, nous gagnerions 4** de température, 8 s'il devenait quadruple ; et, non seulement la température moyenne s'élèverait, mais il y aurait égalisation concomitante des climats.
L'étude du passé de la Terre nous a montré que des variations de ce genre s'étaient produites autrefois et avaient eu, sur les phénomènes de la vie végétale et animale, une influence dont la géologie nous enseigne l'importance. Si l'acide carbonique augmente, ce que démontre son absorption continue par l'eau des océans, au-dessus desquels la dose de ce gaz dans l'atmosphère est plus faible d'un dixième qu'au-dessus des terres, ces conditions d'amélioration climatérique se réaliseront, et les siècles immédiatement prochains seront des époques tempérées, au ^cours desquelles nous n'aurons pas à redouter ces effrayantes périodes glaciaires qui ont caractérisé les débuts de l'ère quaternaire. Le sol pourra donc devenir plus fertile, car l'augmentation de la température de Tair qui le surmonte augmentera la quantité de vapeur d'eau contenue dans l'atmosphère, et augment également l'abondance des précipitations aqueus de là des récoltes plus riches, de là une abonda
de végétation, à la disposition des. hommes qui vivront dans ces temps favorisés.
Mais ce ne sera qu'une accalmie dans la marche de la Terre vers la vieillesse et la mort; le Soleil, au bout d'un nombre considérable de siècles, nombre qu'Helmhblz évalue à 17000000 d'années, par suite de la perte continuelle de chaleur qu'il subit du fait de son rayonnement, sera réduit au quart de son volume actuel ; et, bien longtemps avant que cette contraction soit réalisée, la température du globe terrestre, insuffisamment échauffé par un astre refroidi, ne dépassera pas zéro. La vie ne durera donc, sans doute, pas autant sur la Terre, et le grand physicien allemand en fixait la persistance ultime à environ 6000000 d'années.
Qu'arrivera-t-il alors de la Terre elle-même,
privée, par une mort générale, de tous les êtres
vivants qui peuplaient sa surface? L'homme, en
utilisant les forces de la nature, en mettant à profit
les forces nouvelles que la science poussée à son
paroxysme aura encore découvertes, sera-t-il arrivé,
en captant des énergies extra-terrestres, à reculer
la date fatale? Aura-t-il réussi à transmettre à
d'autres mondes le résultat des conquêtes de son
génie qui aura lentement, au cours de l'histoire du
globe, déchiffré l'un après l'autre les obscures
énigmes du livre de la Nature dont il sera enfin
parvenu à connaître les lois? Toujours est-il que le
)Oleil se refroidissant, la température de la Terre
>'abaissera; elle tombera bien au-dessous de zéro
ît le globe entier entrera dans la période de
a mort finale ; alors les conditions matérielles de
toute existence, telles que nous les voyons actuellement, ne seront plus réalisées. La vie aura disparu de la Terre.
Ne recevant plus du Soleil refroidi la quantité de chaleur suffisante, les océans, les fleuves se transformeront d'abord en masses de glace, et les nuages de l'atmosphère, condensés en neige précipitée sur le sol, n'entoureront plus la Terre de leur enveloppe qui la protège si bien contre 1 e rayonnement vers les espaces célestes : on peut donc être certain qu'à partir de ce moment, la température s^abaissera avec une grande rapidité.
L'acide carbonique va disparaître à son tour : dès que la température sera suffisamment basse, il se précipitera sur le sol à l'état de neige fine, neige que nous employons aujourd'hui dans nos laboratoires pour produire facilement du froid. Cette condensation fera disparaître la dernière défense de la Terre contre le rayonnement; aussi, le refroidissement va-t-il, dès lors, s'accélérer. Quand la température atteindra 73** absolus (200^ au-dessous du zéro usuel de nos thermomètres), de nouveaux océans feront leur apparition, et viendront accumuler leurs flots dans les cavités formées par les glaces qui recouvriront la planète. Ces nouveaux océans proviendront de la liquéfaction de l'azote et de l'oxygène; et l'atmosphère, raréfiée à l'extrême, ne contiendra plus que de l'hydrogène et de rhéhum. L'écorce refroidie recouvrr— donc un globe extérieurement inerte, mais de l'intérieur continuera à renfermer ce magma ç restera encore, pendant des milliers de siècles.
l^état incandescent. Une très faible partie de cette chaleur parviendra à la surface par conductibilité à travers Técorce de plus en plus épaissie, et la température ne sera maintenue au-dessus du zéro absolu que par le rayonnement ultime du, Soleil mourant, qui, après avoir passé au rouge sombre, finira, lui aussi, par devenir obscur à son tour.
Alors, sur la surface de cet astre, qui ne sera plus l'éclatant globe de feu que nous voyons aujourd'hui, mais qui entrera dans sa période finale, une croûte superficielle se formera par solidification, comme s'est formée l'écorce de la Terre au début de son histoire. D'abord pellicule fragile, toujours brisée et fissurée parles efforts de l'énergie interne, elle se fracturera sans cesse pour laisser échapper les laves intérieures, mais peu à peu l'écorce solaire deviendra continue.
A partir de ce moment son refroidissement se fera plus vite que celui de la Terre, car il n'y aura plus d'astre, même attiédi, pour lui envoyer un reste de chaleur. C'est dans la nuit à peine éclairée par la lueur des étoiles lointaines que le Soleil verra se précipiter sur lui la vapeur d'eau de son atmosphère pour y former des océans qui ignoreront la lumière d'un jour impossible: à peine nés, ces océans deviendront des plaines glacées. Les gaz de l'atmosphère solaire se condenseront à leur tour, et le Soleil sera, lui aussi, un globe dont l'intérieur •enfermera une incommensurable réserve d'énergie, mais dont les parois athermanes le préserveront du refroidissement total pendant des milliards de millions de siècles. Il continuera sa route dans
Pespace céleste, emmenant avec lui son cortège de planètes superficiellement éteintes, comme cheminerait un immense obus chargé d'une colossale accumulation de Texplosif le plus terrible, constitué par les combinaisons endothermiques accumulées à son centre, et maintenues à une température de plusieurs millions de degrés.
Et la Terre, dans des proportions plus modestes, simple grenade à côté de cette énorme bombe, continuera à graviter autour de son ancien Soleil, superficiellement éteint, mais dont la réserve d'énergie n'attend qu'une occasion pour se manifester de nouveau, pour se libérer en s'accompagnant d'un colossal dégagement de chaleur.
La Terre froide, gravitant comme les planètes sœurs autour d'un Soleil éteint, fait désormais un monde « mort». Ce monde ressuscitera-t-il? Le grand physicien Arrhenius nous répond que oui.
C'est la rencontre de deux sphères éteintes dans l'espace interstellaire qui peut, d'après l'illustre savant, amener la rénovation d'un corps céleste. Les étoiles les plus voisines de nous sont cependant à une distance de la Terre si grande que la lumière, bien que se propageant à la vitesse de 300000 kilomètres par seconde, met une dizaine d'années à franchir la distance qui les sépare de nous. Donc, comme notre Soleil chemine dans l'espace, vers la constellation d'Hercule, à 1; vitesse de 20 kilomètres par seconde, il lui fau drait, au minimum, cent mille milliards d'années pour parcourir cette dislance et, par conséquent
pour que la collision fût géométriquement possible* Mais, il n'y a pas, dans le ciel, que des astres lumineux, que des étoiles t< vivantes »* Nous avons supposé notre Soleil éteint, voyageant dans l'espace après sa mort : il peut se trouver sur sa route un astre éteint également, donc invisible pour nous, et situé à une distance plus faible. Les chances pour que cette rencontre ait lieu s'accroissent dès que la distance entre les deux astres errants diminue, par suite de l'attraction qui augmente proportionnellement au carré de la diminution de la distance qui les sépare. On a appliqué le calcul des probabilités à ce cas plus vite réalisable et on a trouvé que le temps « probable » qui peut s'écouler jusqu'au prochain choc sera de la grandeur d'un trillon d'années, environ 100 fois plus long que la durée de la vie d'un soleil.
C^piment se fera ce choc elîrayant? On a calculé 1 que les météorites tombant sur le Soleil s'y précipitaient à la vitesse de 600 kilomètres par seconde. On peut alors s'imaginer nos deux corps célestes se rencontrant en possédant chacun au moins cette vitesse. Ce choc sera sans doute oblique, car les probabilités de rencontre normale sont beaucoup plus faibles. Le choc imprimera donc au système résultant un mouvement de rotation dont la vitesse périphérique sera énorme, et atteindra plusieurs centaines de kilomètres par seconde.
Même si les deux corps qui se heurteront ainsi étaient entièrement solidifiés dans leur masse, :î'est-à-dire s'ils étaient formés de matériaux complètement froids jusqu'au centre, la force vive du
choc, transformée en chaleur, suffirait à en volatiliser entièrement toute la matière constitutive. Mais nous savons qu'ils ne sont que des obus, remplis de combinaisons endothermiques, véritables « explosifs » dont Torigine se traduit par la vitesse avec laquelle sont expulsés les jets qui, actuellement, forment les protubérances solaires. Cette énergie est certainement plusieurs milliers de fois plus grande que celle de nos plus terribles poudres modernes. Quant à la « possibilité » de pareilles combinaisons, le continuel dégagement de chaleur des corps radioactifs est là pour rétablir par un exemple aujourd'hui familier. Résultant, selon toute vraisemblance, de l'union d'hydrogène et d'hélium avec du carbone et des métaux, les combinaisons endothermiques sont formées pendant l'évolution des soleils, au cours de leur phase d'éclat. Quand un choc entre deux soleils éteints se produit, les explosifs libérés se décomposent en leurs éléments ultimes en dégageant une quantité de chaleur qui défie toute évaluation.
Alors, la volatilisation du noyau décomposé se produit, donnant naissance à un astre brillant, à une étoile nouvelle, une « nova », comme la nova Persei; quelquefois même, plusieurs astres peuvent résulter de la collision, produits de la première agglomération des matières incandescentes : Puis deux jets gazeux latéraux, conséquences de l'obliquité du choc, s'élanceront en spirale centrifuge, avec une vitesse de plusieurs centaines de ki mètres à la seconde, et les gaz qu'ils renferm» constitueront, en se détendant dans l'espace,
spirales d'une nouvelle nébuleuse dont le noyau ou les joyaux seront les étoiles naissantes. Un système nébuleux existe donc, avec une étoile à son centre, et toutes les phases par lesquelles ont passé notre Soleil et ses planètes vont pouvoir se reproduire en recommençant un cycle nouveau.
• Ce sera donc bien la « résurrection d'un monde ». Et, une fois de plus, sur ce gigantesque cadran du ciel, où la vie des soleils mesure les minutes, THorlo^e de rÉternité aura accompli un de ses tours.