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CHAPITRE XI

La Terre «vit». Comme tout être vivant, elle porte en elle des germes de maladie qui tendent à dégrader ses organes, à en altérer ou à en troubler le fonctionnement. Nous avons, au cours du chapitre précédent, examiné le mécanisme de sa « circulation » : nous allons voir à présent quelles causes peuvent détériorer sa surface, quels moyens, quels agents elle peut employer, dans cette « lutte pour l'existence », afin de lutter contre les causes destructives qui la menacent.

Les masses gazeuses qui forment Tatmosphère, les masses liquides qui sont les océans sont en perpétuel mouvement autour de l'écorce solide qui constitue Tenveloppe extérieure de la Terre. Cette écorce, loin d'être polie et de surface uniforme est, au contraire, comme nous l'avons vu, striée, bossuée, creusée de vallées et hérissée de montagnes. Comment va se comporter cette écorce en présence de ces masses en mouvement qui la heurtent sans trêve? Comment et jusqu'à quelle limite pourront résister aux assauts des flots et des Vents les matériaux qui la constituent? Où trou-

veront-ils — s'ils en trouvent — des moyens de défense pour les opposer à Tincessante attaque des fluides en mouvement? C'est ce que nous allons étudier au cours de ce chapitre.

Lorsque les masses d'air s'élèvent, à l'équateur, dans les hautes régions de l'atmosphère, sous l'efTet de la diminution de densité que leur a imposée réchauffement solaire, elles emportent avec elles des quantités considérables de vapeur d'eau, d'autant plus considérables que leur température est plus élevée. A 30®, par exemple, la tension maximum de la vapeur d'eau est mesurée par 31 millimètres de mercure, et représente par conséquent, dans une atmosphère saturée, la vingtcinquième partie de la pression atmosphérique totale. Entraînée avec les masses d'air par le mécanisme des contre-alizés, cette vapeur va arriver dans les contrées froides où ces vents de retour s'abaissent jusqu'au sol; en outre, les masses d'air humide et chaud que la circulation des courants marins chasse au-dessus des continents, vont également transporter au-dessus de ceux-ci des quantités considérables de vapeurs. Ces vapeurs, dès qu'elles arrivent dans un milieu dont la température est inférieure à celle qui correspond à leur tension maxîma au départ, vont aussitôt se condenser sous forme de nuages, d'abord, puis de pluie, enfin de neige si la condensation se fait à une température suffisamment basse, ce qui arrive toi jours sur les sommets des hautes montagnes. Nou allons voir que l'eau ainsi condensée va, sous se

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diverses formes, être l'instrument principal de la dégradation des contiiients.

Toutefois, c'est le soleil qui «ouvre le feu». Sous l'action échauffante de ses rayons, les roches, même les plus dures, s'échauffent pendant le jour. Assez peu conductrices de la chaleur, ces roches ne s'échauffent que sur leur côté directement insolé ; par conséquent, la dilatation qu'elles subissent par, suite de cet échauffement, n'affecte pas toute leur masse de façon homogène : il s'y produit des efforts moléculaires tendant à détruire la cohésion qui retient les molécules reliées les unes aux autres. A la longue, sous l'influence de ces tractions puissantes, répétées chaque jour, arrêtées chaque nuit, la cohésion moléculaire des éléments constitutifs de la roche se trouve vaincue; celle-ci se fend, se gerce, et au lieu d'une surface continue, tourne vers le ciel une surface crevassée, fissurée, coupée.

Alors arrive la pluie. A l'inverse du proverbe latin, il faudrait dire ici : post Phœbum nubila. Produite par la condensation sur les sommets froids de la vapeur véhiculée par les courants généraux, l'eau se précipite dans les fissures de la roche ainsi fendillée. Si le sommet est élevé, l'eau ne se contente pas de pénétrer, liquide, dans les anfractuosités causées par les cassures dues à réchauffement solaire : elle s'y congèle. En se congelant, elle augmente de volume et, avec une force irrésistible, elle fait « éclater » les deux parois de pierre qui l'enserraient quand elle était à l'état liquide. C'est le deuxième stade de la destruction : après être fissurée par l'action du soleil, la roche

se trouve maintenant fracturée, désagrégée « débitée » en fragments plus ou moins gros.

C'est à ce moment qu'intervieut un autre ennemi : la pesanteur. Lors de la formation des plissements de Técorce qui ont engendré les montagnes, la matière qui forme celles-ci s'est trouvée hissée au-dessus du niveau moyen des mers par les efforts résultant des manifestations plus ou moins récentes de Ténergie interne. Ces efforts, en élevant les masses rocheuses et en leur donnant de Ténergie potentielle, ont donc momentanément triomphé de la pesanteur, mais celle-ci, après avoir attendu patiemment, va prendre sa revanche»

Détachés les uns des autres, sans cohésion qui les réunisse en bloc, débités en fragments, les morceaux provenant de la fragmentation de la roche sous Faction de la gelée vont tomber et former contre sa base un talus constitué par leurs débris ; en descendant, ils se heurtent les uns les autres et ces chocs, absorbant une partie de leur énergie, finissent par les répartir sur une « pente naturelle » d'où la seule pesanteur ne suffirait plus à les déplacer. Mais alors surgit un quatrième assaillant: c'est l'eau de pluie sous forme d' « eau courante ». Soumise, elle aussi, à l'action de la pesanteur, l'eau courante tendra toujours à gagner un niveau plus bas que celui où elle se trouve ; mais, à l'inverse des substances solides que le frottement peut maintenir en pente plus ou moins raide selon forme plus ou moins régulière des fragments cf résultent de leur désagrégation, la fluidité de s

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molécules lui interdit tout repos tant qu'elle n'a pas atteint une région où la surface libre, remplissant les cavités qui lui sont offertes, coïncide avec une surface «de niveau» parallèle à celle du géoïde.

Au cours de sa descente vers ce niveau final, elle cheminera avec plus ou moins d'impétuosité selon la raideur des pentes le long desquelles elle coule. A mesure qu'elle descend, elle emporte et transporte les parcelles que les agents physiques extérieurs ont enlevées à la surface continentale ; de plus, en vertu de sa force vive, elle creuse le lit qui marque son parcours, et ronge sans cesse la terre ferme qui sa trouve ainsi continuellement détériorée par ce ruissellement sans trêve. Quand une goutte d'eau, véritable projectile liquide, se réunit à d'autres gouttes semblables, l'action de leurs masses additionnées multiplie le carré de leur vitesse. Grâce à cette force vive, le ruisseau qui a ainsi pris naissance et qui peu à peu devient torrent, creuse de plus en plus la rainure initiale dans laquelle il coulait au début et charrie les matériaux qu'il a ainsi arrachés à la terre ; mais il aura, au commencement de son histoire, à vaincre une résistance acharnée que lui opposeront les continents. Ici, il verra ses eaux arriver dans une cuvette sans orifice de sortie : il lui faudra abattre les bords de ce réservoir après l'avoir transformé '^n lac; plus loin, il lui faudra franchir sous forme e cascades et de chutes d'eau les terrains trop urs pour qu'il y puisse immédiatement ouvrir un assage à ses eaux. Ces terrains, il ne pourra les

modifier que peu à peu, grâce au travail de « sape » continue que ses eaux, projectiles liquides, exercent contre les parois, ajoutant à l'effet des chocs ininterrompus de leurs masses fluides celui j des masses de pierres, véritables projectiles solides i qu'elles lancent avec violence contre les rocs | ainsi continuellement attaqués. j

Toutefois, ce travail se régularise peu à peu ; ii ne conserve sa brutalité initiale que dans les montagnes où sont les hautes masses rocheuses dont les eaux peuvent avoir à charrier les fragments engendrés par les dilatations et les contractions alternatives; mais arrivées dans les régions d'altitude moyenne et dans les plaines, les violences de la descente s'atténuent petit à petit. Le frottement exercé par le lit même du fleuve sur la masse de ses eaux sans cesse accrue par celle de ses affluents tend à en retarder le mouvement : la pente diminue donc sans cesse, à mesure que la masse augmente, réduisant la force vive en diminuant la vitesse. Le charriage des matières solides arrachées aux deux rives intervient alors : les projectiles, sable, cailloux, galets ainsi projetés parles eaux heurtent toutes les rugosités du fond jusqu'à les aplanir, et ainsi se régularise graduellement en s'adoucissant la pente du fleuve, à mesure qu'il s'éloigne des montagnes où il a pris naissance pour s'approcher de son terminus qui est l'océan.

On voit donc que les cailloux,les graviers, les sabJfisles galets, ou, d'une façon générale, les «alluvioi que les eaux déposent sur les terres qu'ils recouvertes à une période déterminée de leur h

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toire, représentent, ainsi que les vases et les limons, les produits de la destruction des portions de Técorce sur lesquelles le fleuve a précédemment coiilé. Mais ce n'est pas le seul moyen qu'ait Teau courante de démanteler Je relief continental réelle en a un autre à sa disposition, redoutable également, mais qui, au lieu d'agir d'une façon continue, comme l'écoulement d'un cours d'eau dans son lit dont il dégrade et délite les berges, agit par à-coups, d'une façon xliscontinue; c'est l'infiltration. Sur des versants très inclinés, d'énormes masses de terrain, imbibées d'eau, se trouvent suspendues au-dessus des vallées creusées par le fleuve ; si la couche qui les supporte est, par exemple, une argile capable de glisser, toute la masse s'éboule, tombe du versant dans la vallée, où elle peut ainsi jeter en quelques minutes, comme on le voit souvent en Suisse, des millions de mètres cubes de débris de toutes sortes.

Ce travail de destruction lente et continue par les eaux d'un cours d'eau principal, les affluents l'effectuent de leur côté; du plus petit ruisseau au plus majestueux des fleuves, chaque élément de cette circulation fluviale est un élément destructeur pour la terre ferme sur laquelle il coule. Le résultat de cette dégradation incessante, prolongée durant de nombreux siècles, doit donc être l'aplanissement complet de tous les continents : sous 'action de la gravité impitoyable, tous les matéiaux de leur démolition, transportés jusqu'à la ner par les eaux courantes, s'accumuleront sous

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forme de sédiments, en repos définitif sur les fonds océaniques.

NoTus arrivons ainsi à envisager l'éventualité d'un « arasement » complet du relief continental sous Faction des eaux courantes au bout d'un nombre suffisamment grand de siècles. Il y a cependant une autre forme que peut prendre l'attaque de l'eau contre la terre ferme, c'est l'action des glaciers, \

Sur lé sommet des hautes montagnes, ce n'est pas de la pluie qui tombe : à cause de la basse température, résultat de l'altitude, les gouttes d'eau se condensent, se solidifient, prennent la forme cristallisée et tombent à l'état de neige. Essentiellement mobile, légère à cause des nombreux vides qui séparent les branches de ses capricieux hexagones, la neige, chassée par le vent, se trouve entraînée en avalanches^ charriant avec ses masses des blocs de pierre détachés des montagnes et qui roulent avec elles dans les vallées et les ravins. La neige, arrivée dans ces ravins, s'y accumule; sous la pression de ses couches superposées, elle subit le phénomène de la « surfusion », elle s'agglomère, se transforme en glace compacte, de sorte qu'une sorte de fleuve de glace occupe le fond du ravin, fleuve qui descend lentement sous la poussée des neiges et des glaces supérieures, avec une faible vitesse, de l'ordre de 1 mètre •^ jour. Sur ce fleuve de glace compacte vieni s'abattre les avalanches ultérieures qu'y précipi d'énormes rochers; ainsi, le fleuve gelé, le «

cier », pour rappeler par son nom, transporte de gigantesques blocs arrachés, aux montagnes d'où provient la neigé qui Ta engendré. Il aligne ces blocs le long de ses bords et en forme des tramées bien caractéristiques qu'on appelle des moraines. Et, tout en avant de son parcours, à l'endroit où il débouche dans des régions plus basses où la température plus élevée détermine la fusion permanente de sa glace, le glacier dépose ces blocs en avant de son terminus, où ils constituent une sorte de digue, de barrière qu'on appelle la moraine «frontale». Cette moraine frontale est parcourue sans cesse par les courants d'eau rapides provençint de la fusion de la glace qui en a transporté les blocs; ceux-ci sont alors roulés les uns sur les autres quand l'action de ces torrents a peu à peu détruit leur équilibre en entraînant les cailloux et les graviers qui les «calaient». Quand le glacier se forme en grande épaisseur sur les terres froides qui avoisinent le pôle, le front de glace arrive jusqu'à la mer. Il se brise alors en blocs énormes que les courants emportent vers les régions plus chaudes : ce sont les icebergs^ énormes masses de glace, dont la partie immergée est huit ou neuf fois plus grande que la partie émergée, et qui peuvent représenter chacun des millions de tonnes! Ces icebergs, parle choc de leur masse, anéantissent les plus gros navires : le désastre du Titanic en est un triste exemple. Quand leur fusion ît complète, ils laissent tomber sur le fond des lers les blocs rocheux qu'ils ont arrachés à la •irface des continents.

Quand les hivers sont caractérisés par*d*abondantes chutes de neige, le glacier descend davantage et « gagne » sur la vallée, tandis qu'au contraire, après les années sèches, la glace recule, mettant à nu la partie la plus basse de son lit. On peut voir alors quel effet destructeur sa descente a produit : on dirait qu'un gigantesque rabot a promené sa lame sur le sol que recouvraient les glaces. Toutes les roches, tous les blocs sont arrondis, comme travaillés au tour, et alors, sur leur surface polie, se voient des cannelures, des raies produites par rincision de petites pierres plus dures que la glace a fait frotter contre elles. Ainsi, tandis que les plaines et les vallées basses sont soumises aux actions de Térosion fluviale, les montagnes, malgré leur hauteur qui semble en faire des citadelles inaccessibles à l'attaque des eaux, se trouvent attaquées et démantelées par l'action des neiges et des glaces; les glaciers transportent au bas de leur course les matériaux de démolition provenant de ce démantèlement, et les mettant à la disposition des torrents qu'ils engendrent par leur fusion, les amènent, en fin de compte, dans les régions inférieures qui, peu à peu, se garnissent de débris provenant de la dégradation des cimes. Les cours d'eau sont donc, en résumé, un agent de lente et sûre désagrégation des continents dont ils portent à la mer les débris arrachés.

Non contente de dégrader la surface libre (.

continents sur lesquels elle coule, Teau lesattac encore, pourrait-on dire, « subrepticement » : (

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s'infiltre dans la masse des terres, les parcourt sous forme de canaux, de filets souterrains. Au cours de cet itinéraire, elle dissout une quantité de matériaux empruntés aux roches, et, comme finalement, cette eau finit par se rendre à Tocéan, elle apporte à celui-ci, sous forme de dissolution, les matières solides qu'elle a enlevées aux roches avec lesquelles elle est demeurée en contact : la mer est ainsi le vaste réservoir où s'entassent peu à peu les matériaux provenant de la démolition de la terre ferme.

Mais, dira-t-on, il y a du moins certaines régions de la surface du globe qui doivent échapper à cette action destructive de Peau; ce sont celles où ne tombe pas de pluie, c'est-à-dire les

régions désertiques : sublatâ causa, tollitur effectus.

Malheureusement pour le relief de ces régions, si la pluie ne vient pas employer à leur dégradation l'action des cours d'eau qui manquent, le vent va se charger de l'œuvre de destruction. Les roches de ces régions ne sauraient échapper aux effets de désagrégation dus aux dilatations et contractions successives sous l'influence de réchauffement solaire alternant avec des refroidissements périodiques. Les matières de démolition, parcelles de roches que le frottement réciproque a mis bientôt à l'état de grains de sable, sont transportées par le jnt, emmenées dans les dépressions où elles accumulent, et souvent amoncelées en forme de lunes. Ces durs grains de poussière, comme autant

de petits burins mobiles, sont lancés par le vent contre les roches émergentes, les attaquent, les usent peu à peu et produisent ces curieux phénomènes d'érosion éolienne si magistralement décrits par le professeur Vélain. Ainsi rien, sur la terre ferme, n'échappe à la destruction qu'impose l'atmosphère : si celle-ci n'agit pas par la conden^ sation des vapeurs qu'elle contient, transformées en pluie, en cours d'eau, en glaciers, elle agit par les mouvements qui l'agitent, par les vents en un mot, qui deviennent l'agent moteur des grains de sable qui finissent par détruire les rochers et les monts.

Nous venons d'étudier l'action de l'eau qui court sur la Terre, y formant ainsi un immense système circulatoire. Mais au moins l'océan, ce réservoir, ce gouffre au profit duquel travaillent les eaux courantes en lui apportant fidèlement le tribut de leurs prises, va-t-il se contenter de voir les fleuves travailler pour lui? et restera-t-il en repos, en attendant que lui arrivent les produits que les eaux courantes, ses esclaves, ont arrachés à son profit aux continents sans cesse attaqués?

Non. La mer, elle aussi, vient à la rescousse, et pendant que les cours d'eau rongent la surface continentale, les eaux océaniques, soulevées par les marées, agitées par les vagues, transportées par les courants marins, s'élancent à l'assaut des terres qu'elles attaquent tout le long de leurs r ges. La force vive des masses liquides ainsi lanc contre les roches et les falaises est effrayante; '

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atteint 30 tonnes par mètre carré. On estimé qu'il y a, à la surface de la Terre, environ 250000 kilomètres de rivages maritimes; on voit sur quelles iitomenses étendues s'exerce Faction destructive de la mer. Cette action se manifeste à nos yeux par ce découpage des plus durs granits, que Ton voit sur nos côtes bretonnes, par le roulage de blocs énormes que les flots amoncellent les uns sur les autres; parle percement d'arches gigantesques, par Técroulement de falaises entières, comme on le voit sur les côtes normandes. Bien que formidable, cependant, Tassant de l'océan ne s'exerce que le long des rivages, alors que l'action des eaux courantes se fait sentir sur toute la surface continentale; aussi, l'effet destructif de ces dernières est-il huit ou neuf fois plus important que celui que produisent les terribles attaques de la mer.

Comment peut se chiffrer, au point de vue « statistique », le travail de destruction des continents?

Les géologues ont calculé que la somme de matières solides enlevées chaque année à la terre ferme représentait environ 25 kilomètres cubes. Nous avons vu, d'autre part, qu'on pouvait évaluer à 100 millions de kilomètres cubes la valeur totale de lamasse continentale élevée au-dessus du niveau du géoïde. Si les choses se passaient proportionnellement au temps, il faudrait donc quatre millions d'années pour « araser » les continents et transporter à la mer la totalité des matériaux qui les constituent. Cela durerait même moins longtemps, car à mesure que se déverseraient dans l'océan les

matériaux de démolition, le niveau de la mermon* terait fatalement, diminuant ainsi le volume de la masse continentale restant à détruire. On peut donc estimer, avec de Lapparent, à trois millions et demi d'années le temps indispensable à la destruction définitive du relief continental.

Mais on peut se demander si, menacés sans cesse par d'infatigables adversaires, les continents ae vont pas se défendre à leur tour et « lutter pour la vie », comme le font les hommes, comme le font tous les organismes vivants qui résistent instinctivement aux germes de la maladie.

Les continents, eux aussi, rentrent dans cette loi du struggle for life. Attaqués par l'eau qui apporte à la mer les débris qu'elle leur arrache, ils se vengent de l'eau au sein même de la mer, sur le fond de laquelle ils édifient, par la lente accumulation de ces débris, des couches nouvelles qui vont s'ajouter à celles qui formaient antérieurement l'écorce solide du globe terrestre; le mécanisme de cette édification est simple.

Quand la mer, après avoir sapé la base des falaises en arrache des fragments, ceux-ci, roulés par les allées et venues des vagues, deviennent des galets et s'alignent à leur pied en formant un véritable rempart, un « cordon » qui s'étend parallèlement à la ligne du rivage. Au delà de ces galets, sans cesse léchés par la vague qui s'avance et se retire alternativement, sont les sables fins, puis les vases qui vont se déposer peu à peu au fond de la mer où l'agitation violente de la surface se fait de moins en moins sentir.

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Quand un grand fleuve débouche dans une mer sans marées, les eaux courantes qui transportent des sables et des limons y déposent petit à petit ces matériaux et l'embouchure se bouche, s'obstrue peu à peu par l'apport continu de ces « alluvions ». Un étroit passage persiste seul au milieu des plages de sable ainsi déposées par le fleuve, plages qui s'étendent de plus en plus vers la mer et « gagnent » graduellement sur elle, en formant ces régions caractéristiques que l'on voit aux embouchures du Rhône, du Pô, du Nil, du Mississipi, et qu'on appelle des Deltas. Les débris végétaux charriés par le fleuve s'accumulent dans ces deltas ; les crues ultérieures les recouvrent de nouvelles couches de limons, les enfouissent ainsi à l'abri des attaques de l'atmosphère et les transforment en d'abondantes réserves de combustible pour les exploitations de l'avenir. Si, au lieu de déboucher dans une mer sans marées, comme la Méditerranée ou l'Adriatique, le cours d'eau débouche dans un océan à fortes marées, la formation d'un delta devient difficile; mais alors prend naissance, par le périodique conflit entre le courant du fleuve et la marée montante, une barre^ rempart soùs-marin de boues et de sable, que les variations des marées, les vicissitudes auxquelles est soumis le régime du fleuve peuvent déplacer lentement, et qui constitue, pour la navigation, un obstacle toujours, et quelquefois un péril, à cause du rebondissement des flots sur ses flancs immergés. Le flot de chaque jour enlève à cette barre ce que lui apporte le fleuve, et le jusant le

transporte au large, où les débris ainsi arrachés se déposent sur le fond en sables et en vases.

Ainsi se forme, tout autour des rivages continentaux, une couche de dépôts « terrigènes », bande d'une longueur moyenne de 200 kilomètres; près des côtes, cette bande est formée de galets, de gravier, de sable ; plus au large, elle est exclusivement composée de particules très ténues d'argile pure qui constituent la « vase marine ». Le dépôt ainsi formé constitue un sédiment, qui se fait avec lenteur, en augmentant au plus d'un millimètre par an.

Voilà ce qui se passe le long des rivages océaniques où des fleuves importants déversent des matières provenant de la démolition de la terre ferme. Mais, au milieu des vastes profondeurs marines dont les immenses étendues liquides séparent les continents les uns des autres, J'édifîcation des parties solides se fait par d'autres moyens : de petits êtres vivants, minuscules et infatigables ouvriers, vont ici travailler à la reconstitution de la terre ferme; ils trouvent les matériaux nécessaires à leurs travaux dans ces matières minérales dissoutes que les eaux ont enlevées aux terres pour les déverser dans les mers. Ils vont employer ces substances à la construction de leur squelette ou de leur coquille. Au premier rang de ces microscopiques « travailleurs de la mer » sont les polypiers, vivant en colonies dans les mers tropicales, quand la température de celles-ci ne descend { au-dessous de 20° au-dessus de zéro, et dans i couches d'eau superficielles, jusqu'à la profonde

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de 30 ou 40 mètre». Ces petits êtres, formant une véritable végétation, car leurs colonies prennent des formes arborescentes, construisent, avec le calcaire emprunté à Teau de la mer, les bases sur lesquelles ils installent leur édifice. Quand celui-ci s'élève en hauteur, ses portions basses ont cessé de vivre et il n'en reste plus que l'élément calcaire dont la solidité s'accroît des débris que les vagues, en brisant les branches de corail émergentes, accumulent dans les interstices de la base. Celle-ci, peu à peu, se transforme en un véritable récif de corail, émergeant tout juste au-dessus du niveau des plus basses mers et constituant un ^rand danger pour la navigation. Un véritable rempart, une « barrière de coraux » s'élève ainsi en avant de la côte nord-est de l'Australie.

Souvent, surtout dans le Pacifique, où les manifestations de l'énergie interne sont intenses et nombreuses, des éruptions sous-^marines ont eu lieu, qui ont soulevé jusqu'à la surface de la mer des cônes volcaniques. Ceux-ci eussent été vite délités par l'assaut des vagues ; mais les polypiers se sont groupés autour de leur cratère émergé et ont formé des ceintures de coraux, sortes d'anneaux dont les débris arrachés par les vagues, s'accumulant vers le centre, constituent ces îles annulaires, ces atolls dont plusieurs sont devenus habitables et sont effectivement habités par les hommes, bénéficiant ainsi d'une portion nouvelle e la terre ferme que le travail de microscopiques éfenseurs a pu conquérir sur la vaste étendue de océan.

Dans tout le reste de la mer vivent des animalcules souvent phosphorescents, qui eux aussijfixent les matières calcaires que les fleuves ont dissoutes sur les terres et amenées aux océans ; l'enveloppe calcaire de ces êtres minuscules tombe, après leur mort, et tapisse le fond des mers de ces boues à foraminifères qui le recouvrent entièrement. D*autres petits animaux fixent, non plus le calcaire, mais la silice, et leurs débris vont aussi s'accumuler en sédiments sur le fond des bassins océaniques.

Cependant, malgré tout, les continents finiraient par disparaître, car les rivages marins se borderaient peu à peu de débris; la mer verrait son niveau s'élever, par suite de l'intrusion des matières solides accumulées dans ses réservoirs; la partie survivante des continents subirait toujours l'attaque des agents atmosphériques qui en continueraient la dégradation pendant que la mer, montant de plus en plus, finirait par recouvrir tout ce qui/este de terre ferme. Les continents seraient donc appelés à une disparition complète. Mais un auxiliaire leur arrive, qui vient leur apporter un nouveau moyen de défense; cet auxiliaire, c'est l'énergie interne, manifestée sous formes d'éruptions volcaniques et de phénomènes sismiques. Nous avons vu, au cours d'un précédent chapitre, quelle somme énorme de matières solides les cratères actifs déversent sur l'écorce terrestre : le seul volcan des îles Sandwich a restitué à l'écorce masse de matériaux équivalente à ce que 12000 nées d'érosion enlèvent à la terre ferme ! Si d(

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on tient compte de la totalité des volcans existants, tant dans le présent que dans le passé, on peut concevoir une compensation, sinon complète, du moins considérable, entre les apports d'origine volcanique et les diminutions continentales dues à l'érosion .

Toutefois, il ne faut pas se hâter de triompher trop vite : en apparaissant au-dessus de la croûte superficielle, les matières éruptives disparaissent du magma central d'où elles proviennent. Celui-ci diminuera donc peu à peu de volume du fait des éruptions et Técorce, cessant d'être soutenue en tous ses points^ s'affaissera ; un affaissement global de quelque^ millimètres ferait perdre en une seule fois à la masse de la terre ferme tout ce que les éruptions lui auraient apporté. Nous avons vu que ces affaissements existent ; ils engendrent les phénomènes sismiques qui sont les convulsions de la Terre. Ces affaissements peuvent être en partie contre-balancés par des soulèvements, soit brusques, soit à mécanisme lent ; ils ont, en tout cas, la propriété de renouveler en la transformant, de « rajeunir », si l'on peut ainsi s'exprimer, la surface extérieure de l'écorce terrestre, dont l'érosion ne cesse de saper les aspérités et de transporter à la mer, lentement, mais de façon continue, les matériaux qu'elle lui arrache.

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