AYANT-PROPOS
— Singulier. — ... Ce qui ne ressemble point aux autres. Signifie aussi : Extraordinaire. (Dictionnaire de l’Académie.)
Et c’est [bien « la Vie et la Mort extraordinaires de Gambetta}) qui seront racontées ici, en négligeant ses actes et ses discours déjà entrés dans l’Histoire.
Les Origines. — La Famille. — L’Enfance.
Le Voyage en Italie.
La vie de Léon Gambetta a eu l’éclat de la flamme et le mystère de la légende. La faveur populaire l’a précocement environnée d’un tumulte de gloire et de bataille. Elle a voulu penser de lui qu’il était sorti tout armé de l’obscurité d’une origine très humble pour être projeté en météore — éphémère mais inoubliable — aux cimes de la renommée.
L’idée est conforme aux vœux ordinaires de la foule. Le consolant spectacle de ces conquêtes fulgurantes à travers l’histoire exalte et discipline les espérances éternelles de l’humanité. Leur exemple adoucit l’existence de la masse immense des hommes et lui ouvre des jours fortunés sur l’avenir.
Tel fut l’argument suzerain des grands meneurs de peuples ou des pontifes fondateurs de dogmes dominateurs, le ciel entr’ouvert des temps féodaux,
promis, après tant de géhennes, à la multitude, frémissante de douleur et de foi : un soldat heureux, issu de la plèbe, une vierge de village saccagé ont sauvé des nations et mérité l’immortalité. Pourquoi le dernier des Croisés, mourant de détresse et de misère, ne serait-il pas, lui aussi, pauvre, famélique et sublime, le héros de la même aventure ?
C’est la conception des conscrits de l’Empire, à qui les recruteurs promettaient qu’ils avaient tous un bâton de maréchal dans leur giberne. Et ce fut vrai pour nombre d’entre eux. La bravoure, confiante et tranquille, des grognards de Napoléon ne fut pas sans liens avec cet espoir confus.
Le merveilleux prétend ainsi jouer un rôle plus ou moins manifeste dans la formation des hommes célèbres. Des preuves, forgées après coup, s’évertuent souvent à en persuader les sceptiques. La maladresse des uns les multiplie; la crédulité des autres les réduit à néant. Mais qui peut nier l’insondable rencontre des atavismes, des milieux, des circonstances et des pays eux-mêmes dans la formation des chefs prédestinés ?
A cet égard, les origines familiales de Gambetta, si elles n’expliquent pas toute sa genèse et l’épanouissement rapide de sa vie, ne laissent point d’offrir des singularités , qui ne sauraient manquer de frapper l’observateur de bonne foi.
Les Gambetta sont des Ligures. Tous leurs berceaux historiques se situent sur cet étroit littoral
du golfe de Gênes et de Nice, que les contreforts des Alpes resserrent entre eux et la mer, sous un climat privilégié, où les fleurs, les couleurs ardentes, la douceur de vivre devraient, semble-t-il, conseiller aux enfants de cette terre bénie de borner à jamais leurs plans d’avenir et leur existence.
Or, par on ne sait trop quelle impulsion native, cette race d’Ibères devenus Latins a, dès l’enfance, le goût impérieux de l’exode et de l’aventure, la nostalgie des navigations lointaines, le désir lancinant d’être « ailleurs » et de s’en aller, au hasard des croisières et des périples, braver les périls inconnus et tenter la fortune, partout où l’audace des marins de Sestri, de Savone ou de Portofino a dirigé, depuis mille ans, les fins voiliers du golfe débonnaire.
De Nice aux rives de l’Àrno florentin, un peuple industrieux et hardi a imposé sa maîtrise, de proche en proche, à tous les parages de la Méditerranée, d’où il a débordé, à travers le monde, jusqu’aux Antipodes, ouvrant des routes nouvelles au commerce de l’Europe, découvrant des rivages inconnus avant même qu’un explorateur venu plus tard les ait inscrits, dans l’histoire, sous son nom désormais officiel.
Sur ce sol retentissant d’histoire, depuis les origines du monde, grand’route des invasions et des émigrations de toutes les races aryennes, Gambetta ne vint chercher les traces ancestrales qu’à l’âge d’homme, en 1856. Mené là en pèlerinage familial par son père, le jeune Cadurcien, bachelier de la
veille, découvrit la terre prénatale dans un émerveillement enchanté. Il avait pris contact, pour la première fois, avec la Méditerranée à Aigues- Mortes, seuil féodal de son berceau français. Nîmesla-Romaine le frappa de ressouvenirs séculaires, avivés en lui par ses fortes études latines. A Marseille, il avait retrouvé tant de Génois qu’il avait compris la continuité ethnique des Septimaniens et des Ligures, pour lesquels Nice, en instance de nationalité française, n’était déjà plus une frontière entre deux contrées sœurs jumelles. Son prestige, déjà trop fastueux à son gré, s’effaça vite devant la misère, l’abandon de cette rive maritime, ruinée par la politique étrangère qui la tenait sous le joug.
Gambetta comprit alors les leçons sans charme de son père, ancien carbonaro, que les autorités de Cannes prétendaient empêcher de rentrer en Italie. Il entrevit le secret de cette fièvre d’évasions aventureuses à travers les mers qui entraînait — et d’abord vers la France — ses cousins déshérités de toute espérance locale; car personne ne pouvait prévoir alors que ce littoral, abrité, l’hiver, des morsures du Nord, deviendrait le jardin fleuri du luxe de l’Europe, le paradis à la fois artificiel et naturel des loisirs ou des cures de soleil et de santé.
C’est qu’elles avaient encore un aspect aride et pauvre, ces bourgades, aujourd’hui si riantes — Oneille, aux maisons polychromes; Diano Marina, alors inculte; Cervo, qui laisse dégringoler jusque dans la mer ses cabanes de guingois ; Andora, où la Merula, ruisselet d’enfant, s’encombre des
débris croulants de sa citadelle du xm e siècle; Alassio, dont le brise-lames inattendu est cet îlot en virgule de Gallinaria, aire ou ermitage millénaire de pirates et de moines guerriers; Albenga l’Etrusque et Finale Marina la Baroque; Noli surtout, dont le vieux mur d’enceinte, encore flanqué de tours, escalade en titubant — et même en se laissant choir par endroits — un escarpement hérissé de cactus et de lentisques comme les redans morisques de la Tunisie ou du Rifï.
Après Spotorno et sa pouillerie, Bergeggi et Vado, lamentables, la cité déchue de Savone avait fait une sorte d’accueil seigneurial au maigre bachelier de France : ses maisons monumentales et ses rues spacieuses racontent encore sa rivalité malheureuse avec Gênes et évoquent sa parenté hautaine avec notre Marseille d’autrefois.
Sous la conduite de son oncle Paul, Gambetta y visita toute leur parenté d’armateurs assez démunis de flottes, ou de potiers orgueilleux de leur art naïf, les Ghersi, les Galleani, les Bertramé et les Collarera. Puis, la route sinueuse et mal en point d’Albissola et de Celle-Ligure, le chemin demeuré cher des aïeules révérées, appela le père et le fils et s’ouvrit devant eux.
L’ancienne voie romaine gravit le flanc de la vallée du Letimbro, tourne, entre les oliviers, les sycomores, les vignes et les orangers, sous les terrasses qui dominent le port, gagne un plateau accidenté, où elle serpente entre des murs de parcs et des villas bourgeoises, pour redescendre brusque-
ment vers les rives de la Sansobbia, qui court à la mer avec plus d’abondance, mais non pas moins de cailloux que les autres « rivières » côtières du Ponent.
A une lieue de Savone, le chemin traverse Albissola Marine, étalée, le long de la mer, à travers des aires où sèchent des poteries communes, qui attendent la cuisson et le vernissage, comme au temps où l’Alba Docilia des Romains pétrissait les mêmes faïences, dont les débris s’exhument encore jusqu’au fond des forêts d’Arminius, désormais étiques.
Passé le pont de la Sansobbia, un chemin sableux remonte la rive gauche. Des lavandières silencieuses, enjouées parfois, s’y agenouillent en grappes égrenées, le long des ruisselets dérivés pour elles parmi les cailloux. Les plus jeunes, les plus jolies, s’isolent plutôt dans une rêverie qui s’active, avec des attitudes gracieuses, peut-être un peu étudiées, mais qui s’harmonisent à la beauté grave du cirque montagneux, d’un bleu turquoise copié par les majoliques locales.
Sur le siège de sa carriole, un conducteur robuste se profile singulièrement sur le ciel. Le nom peint en exergue au flanc de sa voiture et son profil — popularisé en France par le moulage de Chapu — évoquent soudain le nom du plus proche parent de notre tribun. Gambetta et les siens sont encore vivants dan$ le pays de ses origines paternelles. Le type caractéristique du « fin Génois » — comme l’appelait l’ingrat et triste Delescluze — tranche sur l’ensemble
des mâles liguriens, généralement châtains aux yeux clairs, par son accentuation plus sarrasine. Elle n’est, d’ailleurs, point si rare dans un pays où les Arabes ont régné pendant des siècles et où les Barbaresques, il y a cent ans à peine, débarquaient encore en force pour razzier des rivages mal défendus.
Après le parc princier du palais Gavotti, voici la maison natale, à l’entrée d’Albissola Haute, de François de La Rovère, le Sixte IV qui, tout au moins, « conseilla » le meurtre de Julien de Médicis. Un autre pape, l’un des plus illustres et des plus terribles de l’Italie, Julien de La Rovère, le Jules II guerrier et patriote du concile cle Latran, précurseur de Léon X et protecteur de Michel-Ange, de Bramante et de Raphaël, est né, de la même famille, dans la même maison, en ce modeste village de potiers, de marins et de marchands d’huile, que coiffe un manoir foudroyé, touffu de cyprès et dallé de tombes, sur un piton qui commande le vieux clocher de l’église, crénelée jadis elle-même et bastionnée contre les Barbaresques ou les mercenaires allemands.
- Au détour du pont de la Sansobbia, sur la muraille crevée de lézardes, on lit le nom de la ruelle : Via délia Piovere , évoquant-soudain le pape prestigieux, peint par Raphaël et, naguère encore, aux Offices de Florence, ce portrait « si vivant et si vrai, a écrit Yasari, qu’on se sentait saisi de terreur en le voyant, comme si l’on se fût trouvé en face du modèle ».
Sur le seuil d’une épicerie sans aucun modernisme, une jeune et fière maman, qui porte son poupon florissant comme une gerbe de roses, nous renseigne non sans quelque orgueil :
— « On vous a dit la vérité — et le profil mauresque nous a rappelé soudain la sœur vieillissime du tribun, recluse passionnée de ressouvenirs en son Ermitage soutenu du Pont Valentré — et ma mère était aussi une Gambetta. Mais c’est à une petite lieue d’ici, à Celle-Ligure, qu’est notre berceau. »
Par l’étroite traverse bordée de hauts murs, plus étayés que chargés de vignes en espaliers, nous avons rejoint la grand’route, la splendide voie de la Corniche au bord de la mer. Au tournant du premier promontoire, la bourgade élue nous apparaît, riante et sans pauvretés, derrière sa plage courbe, sous la Croceta, sanctuaire marin campé sur le roc. Devant un tunnel enfumé, nous coupons la voie ferrée, barrée simplement d’un anspect que les passants pressés manœuvrent euxmêmes sans avoir pris le temps de héler la gardebarrière.
Le bourg, prospère et distant, a gardé l’empreinte d’autrefois et pris soin de ses vieilleries respectables. Sur les cailloux polis du Ghiare, torrent desséché, recuit de soleil — qui semble charrier à la mer toute la pierraille des coteaux voisins — des ménagères diligentes étendent leur linge à sécher.
Nous sommes dans le village des Galleani — un de ses syndics appelle les plus anciens Gallieni —
bE GAMBETTA
des Gambetta, des Collarera et de ces Ghersi, dont les copistes français des livrets matricules maritimes devaient, il y a plus d’un siècle, dénaturer à jamais le nom en calligraphiant, trop nettement, hélas! un U inconcevable à la place de l’R.
C’est d’ici, d’après une tradition de famille cent fois imposée à une parenté avantagée surtout de tous les dons de la mémoire, que le père de Gambetta, à la veille de l’adolescence, fut confié, en qualité de novice, pour l’apprentissage de sa carrière de marin, à l’un de ses parents, maître d’équipage à bord d’un voilier génois en partance pour le Chili.
Et voulez-vous savoir le nom de son aumônier, enrôlé, pour la traversée, en cette qualité afin, peut-être, de payer son passage ?... C’était l’abbé Mastaï, secrétaire du protonotaire apostolique à Valparaiso, qui allait rejoindre son chef en Amérique latine.
Or, par une rencontre singulière, aussi étonnante pour le moins, l’un des lieutenants improvisés du même équipage, appelé là-bas en champion volontaire de la liberté chilienne, n’était autre que Garibaldi, déjà jeune paladin de toutes les indépendances menacées, fût-ce aux confins du monde.
Si le navire avait fait naufrage et s’était perdu corps et biens, les destins du vieux monde en eussent été bouleversés : l'histoire de la France et de l’Italie aurait eu, sans doute, bien des épisodes modifiés par la disparition précoce et simultanée du pape Pie IX, de Garibaldi et — son père supprimé — de Léon Gambetta; sans parler, soit dit en passant,
de ce livre, puisque notre grand-père paternel était, lui aussi, en qualité de novice, comme le cousin Pachico, inscrit au rôle du même équipage.
On a voulu contester, discuter au moins la réalité de cette tradition. Il ne nous est pas permis, à nous seuls peut-être, d’en avoir jamais douté. Léon XIII, le pape-historien et diplomate qui savait tant de choses ignorées de tous, a dit, un jour, à Pérouse, où l’on attaquait devant lui la politique de Pie IX et son indulgence inexplicable à l’égard des agressions de Garibaldi, qu’elle datait « d’un voyage lointain et par delà les mers, où les deux ennemis s’étaient liés d’amitié en naviguant ensemble, au temps de leur jeunesse missionnaire ».
Paul Deschanel, ayant retrouvé cette tradition tenace en des archives gambettistes dignes de foi, n’osa pas affirmer qu’elle était vraie : il la trouvait trop merveilleuse... Comme si le « merveilleux » pouvait être banni des existences prédestinées!...
D’ailleurs, sur ce littoral orienté vers le large d’où surgirent et où s’évanouirent tant de caravelles légendaires, comment se défendre d’un élan d’admiration mystérieuse et de foi en regardant, de la Spiagga de Celle-Ligure, à moins d’une lieue terrestre, le clocher perdu de Cogoleto, berceau probable de Christophe Colomb ?
L’émotion exaltée de Gambetta, en découvrant enfin le sol de sa patrie atavique, paraîtrait excessive si l’on n’admettait point aussi qu’elle avait des
sources plus profondes que l’enthousiasme d’un lycéen débordant d’espoirs ambitieux. Les voix errantes du passé lui parlaient confusément dans la douceur d’un soir d’Italie. Il décrivait à sa mère, en septembre 1856, malgré ses convictions déjà républicaines, les champs de bataille, où la gloire
— française, elle aussi — de Bonaparte lui paraissait si grande, tandis qu’il foulait « la terre piétinée et encore ouverte du haut plateau de Montenotte » ou la plaine aride de Marengo.
Il concluait, loyal et fier :
« On croit, avant de voir ces vestiges de ses victoires, que Bonaparte est un grand tacticien; mais quand on a vu le théâtre de ses batailles, on se prend à dire : — « C’était le dieu de la guerre! »
Nous n’avons pas voulu suivre si loin les pas du bachelier lyrique. Sur la rive gauche du Ghiare, au détour d’une ruelle escarpée, une plaque de marbre, assez récente, mentionne que là est né et a vécu sa p etite enf ancele père de Léon Gambetta, le « Pachico », maintenant légendaire, des anciennes barques de Savone — où un Ghersi est encore capitaine du port
— le mousse de l’abbé Mastaï et de Garibaldi.
Devant cette modeste maison de granit et de
chêne, plus durable que les récents palais du ciment armé allemand, une alerte petite vieille passait, chaque matin, il y a vingt ans à peine. Elle avait encore l’œil noir et vif, le nez sarrasinois, la béquille preste. Un touriste français, un pèlerin, hanté de récits du foyer, l’avait arrêtée, intriguée et malicieuse. Ouvrant un livre qui portait deux fois le
nom de Gambetta (1), le passant, plus ému qu’elle, lui lisait la lettre du tribun futur où il était question d’elle, sa cousine germaine :
— « La fille de Paul chante encore très bien : Un vieux pêcheur , sur les bords de VIsère... »
L’octogénaire se souvient : une grimace d’émotion fronce le profil, caprin un peu, phénicien sans doute, de son visage ridé à peine. Elle évoque, le regard brouillé d’une larme, le cousin à l’œil blessé et la chanson de France qu’elle fredonnait pour lui... Mais elle n’ose pas sonder plus avant le passé : on lui a dit que le visiteur inoubliable était devenu un grand chef civique en son pays et... qu’il avait combattu la religion de ses pères!
La pauvre vieille se signe, à demi terrifiée... Là encore, la politique est passée, calomniant, saccageant jusque dans une âme presque retournée à l’enfance la floraison joliment fanée des lointains et chers ressouvenirs...
Des origines ligures à la formation nouvelle d’une famille transplantée et enracinée — comme celles des Trivulce, des Bonaparte, des Masséna ou des Gallieni — sur le versant français des Pennines, il suffira d’une seule génération pour situer et fixer sans retour les enfants de Joseph Gambetta dans leur nouvelle nationalité. Comment le sang génois se mêlera-t-il au sang quercynois pour donner
(1) Gambella par Gambetta (Albin Michel).
le jour à un Léon Gambetta ? C’est ce qu’il est facile d’établir, par notre cas, alors assez rare, tandis que des milliers d’immigrés agricoles italiens viennent, de nos jours, faire souche neuve dans nos campagnes du Midi.
Les ascendants directs du tribun étaient donc originaires de Celle-Ligure, sur la « Rivière » de Gênes, deux lieues au nord-est de Savone. Ils étaient nés sujets de la France impériale , quand elle débordait sur la Lombardie. Marins de père en fils, ils se livraient au petit cabotage de port à port, le long d’un littoral que le touriste voit riant et débonnaire, mais dont les navigateurs locaux connaissent les traîtrises et les dangers. Presque tous les Gambetta et leur parenté proche avaient des naufrages à raconter. Le « cousin Nicole », le plus expérimenté de leurs loups de mer, était resté vingt heures accroché à une vergue, en vue de Cette, avant d’être secouru et sauvé avec un autre Ghersi.
Les tartanes de ces « aventuriers » sans grandes ressources étaient de faible tonnage et assez légèrement construites. Il fallait, pour les utiliser, des manœuvriers de la voile comme nous n’en voyons plus. Ils exportaient les produits de leur sol et de leur industrie, les huiles fines, les pâtes alimentaires et ces poteries communes dont on se surprend à déclarer « qu’elles ne valent pas le port »; on en retrouve, pourtant, les débris, par monceaux séculaires, jusqu’aux plaines de la Troade, du Portugal et des Canaries.
Le grand-père de Gambetta entreposait à Cette (Sète) les marchandises de la Corniche génoise.
Elles étaient acheminées, par le canal du Midi, sur Toulouse et sur Bordeaux, et se dispersaient, par les affluents de la Garonne, dans les bourgades du Sud-Ouest. C’est ainsi que Baptiste Gambetta, en 1818, après avoir un moment pensé à s’arrêter chez les potiers de Castelnaudary et d’Issel, arriva à Cahors avec sa pacotille. La falaise pierreuse, au delà du Pont-Valentré, lui rappela les ravins du Ghiare. Il venait d’essuyer une tempête désastreuse dans le golfe génois et d’y perdre deux barques. Dégoûté de la mer, obéissant, comme le prouve sa décision spontanée, aux voix obscures de son destin, il s’installa dans le chef-lieu des Cadurques, avec sa femme, Benedetta Galleano et ses trois fils, Paul, Michel et Joseph.
Le reste de sa parenté s’établit à Toulouse, où, pendant l’enfance de l’annaliste qui écrit ces lignes, nous avons vu leurs gabarres et leurs péniches amarrées au Port Garaud ou sous le pont Montaudran.
Mais le mal du pays ramenait souvent Baptiste Gambetta à Celle-Ligure, avec l’un ou l’autre de ses fils. C’est ainsi que Joseph, le père du futur tribun, s’engagea, comme mousse, sur ce voilier en partance pour Valparaiso, où il devait rencontrer le futur pape Pie IX et Garibaldi. Il eut d’ailleurs, jusqu’à sa mort et malgré Tardent amour de son fils envers la France, une dilection particulière pour son pays natal, dont il ne voulut jamais abandonner la nationalité.
Le dépôt fondé à Cahors par le grand-père, place du Marché, s’agrandit en s’installant rue du
Lycée où les deux cadets, Michel et Joseph, succédèrent à leur père. Il y avait près de vingt ans que l’aventureux Baptiste était devenu cadurcien. Au seuil de la vieillesse, la nostalgie de Savone l’enfiévra soudain et il s’en alla, d’une seule traite, comme jadis il était venu, retrouver, dans sa maison de Celle, le suprême asile de sa vie mouvementée. Son aîné, Paul, rallia avec lui le pays natal. Ils allaient y être les pourvoyeurs, les ravitailleurs commerciaux de Michel et de Joseph, qui ne devaient plus quitter la France. Mais l’indépendance de leurs caractères les fit se séparer assez vite. Chacun des deux s’établit pour son compte : Michel se spécialisa dans la revente des poteries génoises et des majoliques ordinaires. Joseph entreposa surtout de l’épicerie italienne. Sa probité un peu âpre lui valut une bonne clientèle. Elle le décida à faire ses adieux au littoral ancestral sans aucun esprit de retour.
Jean-Baptiste Gambetta mourut à Celle-Ligure, sa ville natale, en 1841. Il laissait trois fils et deux filles. Paul, l’aîné, faisait la navette entre le littoral italien, Aigues-Mortes et Cette, où il rencontrait, de loin en loin, l’un de ses deux cadets, descendu de Cahors pour s’approvisionner de marchandises. Véronique, la première de leurs sœurs, était mariée à Antoine Molinari; l’autre, Thérèse, avait épousé Sébastien Ghersi, né, lui aussi, à Celle-Ligure, son père, déjà allié par le sang aux Gambetta, ayant quitté Albissola Haute pour devenir patron de barques. Benedetta, veuve de Jean-Baptiste, lui survécut longtemps et, marraine de la sœur du
tribun, accueillit avec joie, quinze ans après, la visite de son petit-fils de France au foyer de la maison ancestrale.
Le père de Gambetta avait vingt-trois ans — il était né, le 24 septembre 1814, sujet de l’Empereur et Français — quand une rencontre fortuite acheva de fixer sa destinée et, par suite, toute une page de notre histoire : il lia connaissance avec Marie- Magdelaine-Orazie Massabie, son aînée d’un an — elle était née à Castelnau-Montratier (Lot), le 16 mai 1813 et elle était orpheline : le père, pharmacien à Molières, était mort depuis deux ans. Sa mère, née Marie-Antoinette Lamothe, était décédée un mois après sa naissance. Elle allait donner le jour à Léon Gambetta.
Juliette Adam, qui les a si bien connus tous les deux, nous a toujours dit : — «Le grand cœur de Gambetta venait de sa mère. Toutes les vertus françaises, elle les avait, simplement, naturellement. Le père, moins intelligent, moins sensible surtout, n’avait qu’une qualité grande : le secret inné d’être autoritaire et obéi. »
Tout le monde, en effet, s’inclinait devant l’orgueilleux entêtement de Joseph Gambetta et sa volonté de fer. Il n’admettait pas qu’il pût se tromper. Son obstination décrétait jusqu’à la rudesse. La moindre résistance l’offensait. Et cependant, la douceur tranquille de sa femme sut toujours, dans les cas sérieux, avoir raison et triompher.
Ils s’étaient mariés le 25 juillet 1837 et avaient définitivement aménagé à l’enseigne du « Bazar Génois », leur nouveau magasin de vente place de la Cathédrale, dans la maison Bessières, sous la raison sociale : Gambetta jeune et C i9 , sans cesser d’habiter la rue du Lycée, au deuxième étage, où allait naître Léon, leur premier né, déjà trop pressé de vivre, le 2 avril 1838, à huit heures du soir. Une plaque commémorative, sous les deux fenêtres principales du modeste logis, situe encore le tout petit appartement où la jeune mère donna le jour à l’enfant précoce.
Et déjà, le mystère avait dardé jusqu’à lui un rayon furtif de merveilleux. Un des condisciples du futur tribun a écrit un conte dont tout Cahors, préfet en tête, s’est plus tard porté garant. Il s’agit de la rencontre de sa mère, mariée depuis peu, avec Nanette la Nivernaise, la plus célèbre devineresse du Quercy. Les amies d’Orazie l’avaient menée chez la somnambule en vogue. Celle-ci, interrogée, répondit sans rancune :
— « Il est inutile de me tromper. Vous avez caché votre anneau de mariage pour me faire croire que vous étiez encore jeune fille. Mais je sais que, dans six mois, vous aurez un fils illustre et qui « régnera » sur notre pays. Vous aurez deux enfants. Le second sera une fille. »
Benedetta, sœur cadette de Léon, qui devait être la mère du général Jouinot-Gambetta, le premier chef victorieux de l’Armée d’Orient, à Uskub de Macédoine, veuve de l’ingénieur Jouinot, l’une
des premières victimes du siège de Paris, en 1871, n’est morte que l’an dernier, nonagénaire. Elle s’était remariée, en 1876, avec Alexandre Léris, dont elle eut deux enfants : ses trois fils ont disparu avant elle et vont, à ses côtés, aller reposer dans le tombeau de Nice, où la municipalité a tenu à ménager, autour du Chef illustre, la place de tous les siens.
Gambetta, dès qu’il eut quatre ans, apprit à lire chez les Pères du Sacré-Cœur de Picpus, dans l’établissement des Petits Carmes. Ses premiers professeurs devaient, plus tard, accepter, eux aussi, un sort tragique : le P. Tussier fut fusillé par la Commune, en 71 ; et le P. Maigret alla mourir vicaire apostolique dans un archipel de sauvages en Océanie.
Vers huit ans — et personne ne s’en douta jusqu’à son autopsie, après sa mort — Léon Gambetta fut condamné à une existence brève. Une péritonite mal soignée — que de fois n’allons-nous pas constater le fait à tous les âges du plus négligent, du plus désordonné des malades! — faillit l’emporter. Il devait, toute sa vie, en ressentir les effets funestes. Ce fut sa première grande maladie. Elle avait provoqué un rétrécissement de l’intestin. De là son obésité avant la quarantaine, ses malaises fréquents et la cause la plus lointaine de sa mort, ainsi que Lannelongue le démontra sous le scalpel.
En 1847, Joseph Gambetta, fournisseur attitré du petit séminaire de Montfaucon, près de Labastide-Murat, où naquit le roi de Naples, avait
obtenu de l’abbé Bonhomme, supérieur de l’établissement, des conditions de pension inespérées. L’intelligence éveillée de l’enfant avait-elle donné au bon religieux l’espoir de l’acheminer vers la carrière ecclésiastique ? C’est probable. Mais, alors, l’illusion dura peu.
Léon Gambetta se révéla tout de suite, selon les notes de ses maîtres, « dissipé\ négligé dans sa tenue, léger en conduite et inégal en application, soignant fort peu ses devoirs ». Il ne dépasse pas la note « assez bien » en latin et en grammaire ; mais, en histoire, il décroche de magnifiques « très bien ».
A la grande stupeur de ses maîtres, la politique du jour le passionne, lui inspire de vibrantes harangues à ses camarades; et il écrit à la craie, sur tous les tableaux noirs du séminaire : — « Vive Cavagnac! (sic) À bas Bonaparte! »
Son père, carbonaro mal repenti, comme son cousin Ghersi — devenu patron de barques sur le canal du Midi, celui-ci avait fait son service militaire volontaire dans la flotte du prince de Joinville, après s’être soustrait aux condamnations de l’Autriche — n’ose pas, cette fois, s’emporter contre le coupable, sévèrement admonesté par l’abbé Bonhomme : il est le premier responsable des convictions précoces de Léon et n’a que trop, durant les veillées en famille, exalté les <c libertés » de la République, Cisalpine ou autre.
D’ailleurs, il ne se défend pas d’avoir ri sous cape en recevant de son fils des billets, pieusement conservés parmi nos reliques et où le polémiste en
herbe, avec, déjà, une mauvaise foi de partisan, déplore furieusement l’élection de Louis-Napoléon et le blasonne « bête comme une autruche et parlant un français hottentot et hongrois ».
Plus tard, l’abbé Auferin, alors influencé par son indignation scandalisée, revenait sur ses notes brutales et écrivait :
— « Il avait le travail facile et l’esprit plus ouvert qu’on ne l’a à dix ans. Aussi fournissait-il les meilleurs devoirs de sa classe en y consacrant moins de temps que les autres. Il l’emportait surtout dans les compositions d’histoire et de version latine. Son esprit satirique savait faire ressortir d’une façon piquante les travers et les ridicules de ses condisciples. Très gai, très malin, il était, au fond, fort bon garçon et n’avait aucune méchanceté. »
Ce goût de la bonne humeur et de Ja critique enjouée, Gambetta le conservera toute sa vie, avec le secret de ne jamais blesser l’adversaire pris à partie et de ménager ses amis jusqu’au silence. Le jour où, à Belleville, devant une horde d’apaches soudoyés, le tribun, hors de lui, insulta ses étranges « électeurs », l’étonnement de ses familiers le calma très vite : ils ne le reconnaissaient plus.
Meilleur élève en septième, le jeune pensionnaire de Montfaucon allait, au cours des vacances de 1849, subir l’accident célèbre et ridiculement commenté qui devait le laisser borgne sans recours.
L’écolier, turbulent, curieux de tout, aimait à regarder travailler, dans l’échoppe du coutelier Galtié, voisine de la boutique paternelle, un
apprenti presque de son âge, chargé de percer des trous de rivets dans le manche des couteaux. Un outil rudimentaire faisait tourner, à l’aide d’un archet, un foret d’acier dont la tige, ayant cassé net, blessa Léon à l’œil droit.
On appliqua sur la plaie pénétrante de la cornée atteinte des « remèdes de bonne femme », l’accident ayant d’abord paru bénin. Les vacances de l’enfant en furent attristées, sans qu’on obtînt de son insouciance et de la rudesse de son père les pansements et le repos qui eussent sans doute guéri la blessure. Elle s’enflamma, exigea des lotions hasardeuses et empêcha Léon de regagner, à la rentrée des classes, le séminaire de Montfaucon.
Plus tard, ses adversaires politiques racon tèrent qu’il s’était lui-même crevé l’œil droit d’uj» coup de canif pour ne point revenir chez les prêtres, qu’il exécrait. L’imbécillité de cette assertion est démontrée par les lettres mêmes de l’écolier. Il avait réintégré Montfaucon avec un mois de retard. Ce désavantage s’aggrava pour lui de complications intolérables : un de ses compagnons de jeu avait fait saigner l’œil malade d’un coup de poing fortuit. Des douleurs fulgurantes torturèrent Léon. Un matin, il s’éveilla tout à fait borgne : il n’y voyait plus du tout. L’œil droit était irrémédiablement perdu. Toutes les récréations violentes lui étaient interdites. Le précoce chef d’équipe dans les batailles de la cour dut se résigner à s’asseoir loin de ses camarades et à les regarder s’agiter avec mélancolie. C’est à peine s’il eut le courage de fabri-
quer un mannequin grossier qu’il appela Louis- Napoléon et de faire brûler en effigie, au grand scandale de ses maîtres, plus indulgents pourtant à ses manifestations politiques, le prince-président qu’il devait détester toute sa vie.
Par compensation, assagi de force, il devint meilleur élève et remporta des succès scolaires inattendus. Il se découvrit alors une irrésistible vocation de marin et osa l’annoncer à son père. Celui-ci lui enjoignit sévèrement de se préparer à vendre, comme lui, « du poivre et de la cassonade » et, docile, le jeune « matelot » s’empressa de renoncer à son rêve atavique et s’engagea à devenir un bon épicier.
Mais il avait la nostalgie de son foyer et se lamentait avec tant de force que la mère, secondée par sa sœur, la légendaire « Tata », Jenny Massabie, autre « maman » de l’enfant, à qui elle allait vouer toute son existence, fléchirent la volonté et l’avarice de Joseph Gambetta. Il fut décidé que Léon entrerait au lycée de Cahors après l’année scolaire en cours. L’allégresse du futur collégien se manifesta en lettres désordonnées, où il annonçait qu’il était premier en version latine et qu’il criait à tue-tête : — « Vive Cavaignac! Vive la République! Vivent les rouges ! A bas les blancs ! »
L’excellent M. Auferin ne vit point sans chagrin s’en aller son meilleur élève. Le palmarès de 1851 laissait à Montfaucon un bon souvenir de lui. Son père, qui n’entendait goutte au latin, avait ingénument appris par cœur les hexamètres envoyés du
séminaire, signés de Léon; mais il n’avouait pas à l’abbé Bonhomme que, ne voulant pas faire un prêtre de son fils, il aimait mieux le mettre au lycée, près de lui, pour qu’il devienne un négociant cultivé. Il donna des raisons de tendresse et invoqua la peine de la mère et de la Tata, qui ne se consolaient plus de vivre loin de leur enfant.
A la rentrée d’octobre 1851, l’élève Gambetta, admis en quatrième, prit littéralement possession du lycée de Cahors. En quelques jours, une popularité irrésistible l’imposait à ses condisciples. Ils l’avaient tacitement élu pour chef. Son ascendant sur eux étonnait ses maîtres. Ses harangues improvisées, la facilité de son éloquence naturelle, documentée à des sources hors du programme par ses lectures continuelles, annonçaient un orateur politique. Meilleur latiniste que ses camarades, il bâclait des devoirs où ses professeurs trouvaient plus de raisons d’éloges que de critique. M. Anselme, chargé du cours d’histoire, soutenait avec lui des controverses où il n’avait pas toujours le dernier mot. M. Arnault, son professeur de littérature, lisait en classe les dissertations du jeune Gambetta et les proposait aux élèves comme des exemples. Paul Armand, son condisciple au lycée, a écrit, après sa mort :
— « Très populaire parmi ses camarades, il avait sur eux une autorité peu commune. Il présidait à tous nos jeux et dirigeait nos promenades, les jours de congé. Il donnait le ton aux discussions, parlant de omni re scibili avec une verve intaris-
sable. D’ailleurs, il était au courant de tout. »
Il se divertissait parfois en traitant les sujets dictés par M. Arnault en sens inverse de la solution prescrite. Toutes les fois qu’il pouvait faire l’éloge des vertus républicaines, il les opposait vigoureusement aux mérites des autres régimes et s’exerçait sans cesse à les défendre. C’était, déjà, une vocation manifeste. Elle l’avait amené à apprendre par cœur des pages entières de Démosthène. Bien des années après, en villégiature chez Clément Laurier, il devait retrouver, réciter et traduire un discours des Olynthiennes avec une verve imagée qui stupéfia Villemain.
Les longs récits de son père, à propos de ses voyages maritimes, lui avaient rendu la nostalgie de la mer. Toutes les fois qu’il avait mérité une récompense, il priait Joseph Gambetta de la lui donner en l’emmenant visiter les parages ligures, pour commencer.
— « Quand tu seras bachelier! » promettait le père, heureux de retrouver en Léon, à l’état de rêves, ses propres aventures de terre et de mer.
Et il tint parole lorsque, après une très solide rhétorique, suivie d’une année de philosophie — ou, comme on disait alors, de logique — le brillant lycéen obtint, à Toulouse, en 1856, le diplôme de bachelier ès lettres.
Lauréat de dissertation française aux Concours Académiques, Léon Gambetta, à la distribution des prix du lycée, souleva audacieusement un incident que devait, plus tard, rééditer le fils de Cavaignac
en pleine Sorbonne : il refusa le second prix de narration que ses maîtres lui avaient attribué et en appela publiquement à ses camarades. Ils lui donnèrent raison dans une ovation tumultueuse. Le premier prix avait, dans un esprit de flagornerie plus que regrettable, été décerné au fils du préfet du Lot, et ce fut un beau tapage autour du protestataire, acclamé longuement par le public et par ses condisciples, à la confusion des fonctionnaires de l’Empire, assez peu fiers eux-mêmes de cet éclatant passe-droit.
Le voyage de Gambetta et de son père en Italie fut un enchantement pour notre bachelier. Par Montpellier, Lunel et Aigues-Mortes — d’où « l’oncle Paul », qui devait les y attendre, était reparti depuis deux jours et où Léon prit contact, pour la première fois, avec la mer — les deux voyageurs gagnent Marseille. Cette « porte de l’Orient » émerveille l’apprenti négociant. Et, le 11 septembre 1856, il écrit enfin à sa mère, de Nice , une lettre d* Italie. Elle se révèle à lui comme « un paradis terrestre ». Antibes, Cannes le séduisent sans le retenir, tant il a hâte d’arriver au cœur de la Ligurie où réside toute sa parenté.
Il faut lire les lettres lyriques du Cadurcien fougueux pour avoir une idée de son enthousiasme. Tout lui semble magnifique et unique au monde dans la patrie de ses ascendants paternels : les routes fleuries, la misère orgueilleuse des bourgades
mortes, les églises somptueuses dans les villages appauvris, que le chemin de fer va, pense-t-il, faire renaître de leurs cendres. Sa « bonne-maman », l’aïeule, veuve de Jean-Baptiste, lui semble, avec sa tête de Madone vieillie, descendue d’un de ces cadres du Quattrocento qui l’ont émerveillé dans l’ombre des sanctuaires latins. Il apprend à ses cousines à perfectionner leur français. La femme et la fille de Paul chantent avec lui les vieilles romances de France, sans lui faire oublier la « Tata » Massabie, restée à Cahors et comptant les jours qui vont, jusqu’au retour, les séparer encore.
Le cousin Giacomo a reçu ses hôtes au Figuetto. Devant le panorama qui l’éblouit, Léon perd la notion des réalités et même de l’orientation élémentaire : il voit la mer au Nord, Gênes au couchant, Albissola, Savone, Fanole, Albenga et le lointain rocher de Monaco dans la direction de l’Est! Pour un premier prix de géographie — française, il est vrai, — c’est une jolie confusion. Mais elle ne diminue en rien les prestiges d’une contrée, où des villages très pauvres s’enrichissent de donner leur nom aux premières victoires de Bonaparte.
Couronné par la visite de Gênes, le voyage du fils de Marie-Magdelaine Orazie s’épanouit en exaltations mystiques. Les voix de la terre anté-natale l’appellent à son insu. Ne va-t-il point céder à leur attirance, écouter les douces invites de sa parenté génoise, enraciner dans le sol pré-familial la majeure partie de ses activités, encore vouées au négoce?... Son père, repris par le charme de son pays, observe
ses élans, comme inspirés de ressouvenirs latents, avec une curiosité qui reste neutre.
Mais non!... Les billets de la mère quercynoise et de la Tata effacent les impressions trop vives et en montrent l’inanité. Gambetta — c’est écrit sans retour — ne sera pas, selon l’acte de mariage de son père, « marchand-faïencier » à Celle-Ligure, comme son oncle Paul ou ses cousins, ni marincaboteur par surcroît.
Il a hâte de revenir chez lui, à Cahors, où il rentre par Turin — qu’il déclare moins beau que Gènes, « ville de princes, habitée par des bourgeois, alors que la capitale du royaume sarde est, tout au contraire, une cité bourgeoise où résident les princes », — les Alpes neigeuses, Grenoble, la route de Napoléon, Briançon et Lyon.
Et, dès le retour au foyer, c’est, sans aucun délai, la tragédie domestique, lentement formée, depuis deux ou trois ans, dans les silences, les rêves, les brèves escarmouches des uns et... de l’autre. Que va-t-on faire de Léon Gambetta ?
— « Un négociant! » a décidé son père, que rien ne fait jamais revenir sur une décision grave, surtout aussi longuement méditée.
— « Un avocat », ont, obstinées et muettes, préféré les deux femmes qui ont mis en commun leur maternité unique, la mère, tenace, accoutumée pourtant jusque-là à l’obéissance passive, quand l’ancien carbonaro, impérieux despote, a parlé, — et la Tata de la légende gambettiste, plus têtue encore et moins effacée qu’on ne l’a dit.
Léon, qui n’ignore pas les colères terribles de Joseph Gambetta, se tait, observe et fait des vœux. Toute son âme aspire au labeur juridique qui doit le mener, il en est sûr, à la célébrité.
Les premières batailles sont perdues d’emblée. Le tendre trio des conspirateurs bat en retraite devant l’ordre inexorable du père : Léon va s’installer tout de suite derrière le comptoir paternel et s’initier au commerce des denrées coloniales — destinée étrange pour un si brillant bachelier.
Celui-ci se garde bien de dire non; mais il ne dit pas oui tout de suite. Il a des visites à faire, jusqu’à Toulouse, des amis à voir, des maîtres à consulter. Les deux femmes entament avec des précautions infinies le siège de la volonté souveraine.
Tout paraît d’abord conspirer en faveur des exigences paternelles : l’infirmité de Léon, dont l’œil mort fait encore des siennes aux soirs de grande fatigue, la cherté de la vie d’étudiant en droit, la modicité des ressources familiales, la parcimonie, l’avarice du Ligurien, plus « fourmi » que jamais.
Mais Léon, courageux, résolu, lui aussi, à tourner l’obstacle, s’engage à vivre avec une économie digne de son père, son premier maître en sagesse pratique. Il donnera des leçons. Un lauréat de Concours Académique sait travailler et s’imposer. Avocat, il peut s’enrichir, assurer aux siens une vieillesse aisée. L’argument réduit l’ennemi au silence. Son orgueil naïf est flatté. Déjà, il laisse discuter devant lui l’hypothèse. U écarte lui-même l’installation de
Léon à Toulouse, où il a, par mauvais caractère, rompu avec presque toute sa parenté de là-bas. La tante « Gentille et sa nièce Marie » sont des dévotes que dirige leur curé; Joseph Gambetta n’aime pas les prêtres. L’ « oncle Augustin » est fanatique de l’Empereur, que détestent les Gambetta. Les Collarera, les Ghersi, sur la foi des racontars de Cahors, ont appelé le futur étudiant « le rouge »! et sont les protégés du plus bonapartiste des préfets de Toulouse...
Non ! C’est à Paris qu’il faut aller faire son droit. Or, comme c’est impossible ... Le maire de Cahors, propriétaire de la maison du «Bazar Génois », M. Achille Bessières, vient voir son locataire, par hasard — le sourire furtif de la Tata à cette déclaration aurait dû éclairer le défiant Ligure — et lui parle de son fils, de ses éclatants succès scolaires, de ses dons innés d’orateur et de politique. Un magnifique avenir s’ouvre devant lui, mais certainement pas à Cahors... Déjà, deux ou trois de ses condisciples, moins brillants que lui cependant, vont aller terminer leurs études à Paris, où Léon réussirait mieux qu’eux...
Ce soir-là, Joseph Gambetta ne dit plus rien. Il s’absorbe dans ses pensées. Les deux femmes et sa fille Benedetta, alliée nouvelle, plus brusque mais peut-être mieux écoutée — faiblesse paternelle! — le surprennent à faire des comptes, à calculer la valeur de quelques obligations des chemins de fer, épargne strictement amassée, à l’insu des siens eux-mêmes, à réunir les louis d’un bas de laine inconnu...
Les jours s’écoulent et les heures. M. Bessières est revenu, et les professeurs du lycée qui traitent en ami leur élève de la veille... Le père résiste encore, mais écourte nerveusement les dialogues. Les trois femmes se font plus douces encore, plus prévenantes ; Léon maigrit et ne dit rien.
Enfin, un matin, aux premiers mots de la mère, inquiète de l’avoir entendu s’agiter toute la nuit, le Génois crie, avec une colère qui éclate et se soulage en jurons italiens :
— « C’est décidé. Il ira à Paris!... Préparez tout. Mais qu’on ne m’en parle plus! »
Les jours suivants furent dépensés en reproches et en tendresses. A la mauvaise humeur du chef de famille vaincu, mais toujours fidèle aux paroles données, la mère, la tante et la sœur opposèrent tant d’affection diligente et d’ingénieuse détente que le modeste trousseau de l’étudiant fut prêt très vite, afin de brusquer le départ et d’abréger une situation pénible, grosse de dangers : le moindre incident pouvait tout remettre en cause.
Gambetta partit pour Paris, à la mi-janvier 1857, avec une somme « rondelette », qui devait assurer son existence pendant « plusieurs mois ». En réunissant les économies de sa mère, celles de la Tata, le louis montalbanais de sa sœur Benedetta et l’argent fourni par son père, accablé de chagrin et de regrets amers, Léon se trouvait <c riche et à l’abri de tout »!
Il avait, exactement, deux cent cinquante-cinq francs .
L’Étudiant a Paris.
Tout était contraire à l’installation durable de Gambetta à Paris : la pénurie de ses ressources, sa santé parfois si précaire, l’hostilité boudeuse et muette de son père, son allure enfin, qu’Alphonse Daudet et Halévy devaient trouver si « insociable » et si peu propre, au premier abord, à lui créer des amis.
Mais, contre toute attente, un prestige rare l’imposa vite à l’intérêt de ses camarades : le charme irrésistible de sa parole. Malgré le terrible accent de Cahors, le débraillé de sa tenue, la disgrâce de son œil malade et toujours enflammé, le jeune étudiant fut presque populaire, sur la rive gauche, avant la fin du premier trimestre.
— « Unir la pensée à l’action, comme César, est un prodige, a écrit Emilio Castelar. Unir l’énergie de la parole à l’énergie de la volonté,
comme Danton, est un miracle : tel est le rare privilège que la nature a départi à Gambetta. »
Ce privilège, il sut en user dès les débuts de sa vie écolière. Il était descendu à l’Hôtel du Périgord, 1, place de la Sorbonne, où il occupait un réduit de quatre mètres carrés, éclairé par un jour de souffrance. Un édredon plat, couvert d’andrinople rouge, y constituait l’unique moyen de chauffage. Léon le ficelait tour à tour autour de ses jambes ou de son torse, quand il était contraint de travailler chez lui. Par bonheur, les bibliothèques et la Faculté étaient chauffées gratuitement. Il y vécut ses journées d’hiver.
Plus tard, la brasserie, le café, allaient être son sôul luxe et son meilleur stimulant, parmi ses camarades du Midi. Il avait promis à son pète dé vivre avec moins de cent francs par mois et il devait les gagner dans une étude d’avoué. Sa nourriture lui coûtait vingt sous par jour au maximum; cinq sous lui suffisaient — et il chantait alors à tue-tête, pour se réchauffer, la complainte du Juif-Errant, dans sa soupente, où l’eau du robinet lui tenait lieu de boisson hygiénique — quand il n’allait pas dans une des « mangeoires » les plus modestes du Quartier.
Le café, où il ne tarderait guère à s’exercer tout ensemble à la parole, à la discussion juridique et à la politique — à l’amitié aussi, qui lui fut, plus tard, moins favorable — devait faire à son épargne, pourtant si menue, une brèche plus grande que ses rèpas. Mais cette vie libre, en commun, durant quelques heures de la journée et, surtout, des inter-
minables soirées d’hiver, allait lui devenir très vite aussi indispensable que la nourriture. C’était le dessert de son pain sec.
Ses adversaires devaient, bien des années après, lui reprocher ce « vice de l’estaminet », où ils affectaient de ne voir qu’une longue paresse, alors que notre étudiant y alimenta son intense ardeur à polémiquer et à pénétrer, en les écoutant, dans la pensée des autres.
Les « emplois » de silence, même rémunérateurs, étaient déjà odieux à Léon Gambetta. Il refusa d’aller noircir des grimoires parmi les basochièrls de l’avoué Quatremère ou de devenir pion dans l’institution de M. Cain.
Son père, plus têtu que jamais — il était furieux de n’avoir pu, au dernier moment, décider son fils, dans une offensive sournoise, à faire son droit à Toulouse — ne lui écrivait même pas. Il avait eu la cruauté de ne pas accompagner Léon à la diligence de Paris, où les trois femmes de la famille avaient pleuré sur l’épaule de l’étudiant désespéré. Depuis, pas un mot de lui n’était venu apporter, au cœur aimant et sensible de l’adolescent, le réconfort d’un pardon qu’il sollicitait dans toutes ses lettres, comme si l’entêtement déloyal de son père eût été cent fois justifié!
Tant de rigueur, d’ailleurs puérile, conseillait les économies les plus sordides, puisqu’en cas de nécessité les vivres étaient coupés. Notre étudiant réussit à dépenser moins encore : dix-huit sous par jour! Et quand Joseph Gambetta, cédant enfin aux adjii-
rations éplorées des trois femmes de son foyer, se décide à écrire à « l’enfant prodigue », celui-ci lui annonce, triomphant, qu’il vient de découvrir, au Passage des Panoramas, pour six sous, « une énorme assiette à soupe de bouillon gras, un gros morceau de bon bouilli et du pain. » Avec le vin et un dessert, le « festin très salubre et abondant » revient à treize sous. La vie de l’étudiant est devenue « confortable ».
Rue Hyacinthe-Sainte-Rachel, au n° 18, un logis moins cher le recueille, par le grand froid de février 1857, avec ses quelques livres, sa valise de soldat et la robe de chambre ouatée de son père, cadeau « royal » dont il exalte avec lyrisme la vertu réchauffante et les nostalgiques ressouvenirs. Il apaise le fondateur du « Bazar Génois » en lui jurant que, dès ses études terminées, il rentrera à Cahors pour faire du commerce et lui succéder, selon ses vœux.
Pour l’ancien carbonaro, en effet, l’avenir est immuable : son fils a fait un coup de tête. Il est allé à Paris « faire son droit »; mais rien, ni personne au monde — et le riche, mais avare cousin Galleano, lui écrit : bravo ! pour sa fermeté si sage — n’empêchera Léon de devenir épicier à Cahors et, qui sait ?... peut-être, sur le tard, président du tribunal de commerce, puisqu’il aura son titre d’avocat, — à moins que Gambetta n’ait, d’ici deux ans, trouvé « une bonne place », éternel objectif de tous les fils de Latins, transplantés dans la capitale et fonctionnaires-nés, même encore en herbe, depuis le Bas- Empire romain.
Le jeune juriste promet d’y penser, mais n’en fait rien : il aime à parler et agir; et l’on voudrait le reléguer parmi ceux dont toute l’existence est encadrée de hiérarchies muettes et paralysée de règlements bureaucratiques?... Jamais!
Il décrit en riant son logement sommaire, avouant qu’il n’y reste guère que pour dormir et s’émerveille d’être chauffé, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, de dix heures du matin à onze heures du soir. Ses repas d’alors expliquent sa maigreur ascétique. Au lever, il dévore un petit pain d’un sou, deux le dimanche. A midi, un verre d’eau trompe sa faim.
Il la distrait en allant aux cours de la Faculté de droit jusqu’à quatre heures et demie. A cinq heures, c’est le dîner, décrit plus haut. Il peut valoir vingt sous, pourboire compris. Jusqu’à onze heures, il travaille à la Sainte-Geneviève. Puis, avant de se coucher, l’étudiant soupe chez lui « d’un sou de pain, trempé dans un verre d’eàu ».
Ce sont là les jours de labeur. Il n’a pas encore réservé une heure pour « aller au café ». Le droit l’absorbe tout entier. Il n’a point raté un seul cours. Son père, qui en doute peut-être, lui envoie sa vieille montre pour le prémunir contre les retards. Notre étudiant, dans la lettre qui l’en remercie, sur un ton lyrique non sans humour, conclut par cet à peu près inattendu les trouvailles de sa gratitude :
— « Le temps, c’est de l’argent, disent les Américains, le peuple du monde qui tient le plus de la nature des horloges. »
Et il se hâte de montrer son esprit d’économie en terminant sa missive « à la lueur du bec de gaz qui est juste au-dessus de sa fenêtre ». Nous nous étonnerons donc moins de trouver, le soir du 4 septembre 1870, Léon Gambetta, le nouveau ministre de l’Intérieur, éclairé par un falot de corps de garde, posé sur le bureau de la place Beauvau, toutes les lumières du gaz s’étant éteintes à la fois.
A la veille de ses premiers examens, il annonce — pour affirmer sans doute qu’il est résolu à revenir, après les vacances, dans la capitale — qu’il va, pendant deux mois, accepter un emploi de correcteur d’épreuves grecques, chez un imprimeur de classiques, à six francs par jour pour dix heures de travail.
Celui que l’on devait, plus tard, accuser d’avoir eu une jeunesse frivole, en dépit de son érudition quasi universelle, suivait alors, avec une passion prévoyante, le cours d’économie politique au Collège de France, avec une douzaine d’auditeurs dont il était, de beaucoup, le plus jeune. Son voisin, vieil étudiant à la barbe argentée, ayant entendu son nom, lui demanda, un jour, des nouvelles de Cahors : c’était M. Larroque, retraité de l’Université et ancien inspecteur d’académie du Lot.
Il y eut alors une accalmie dans l’humeur hostile de Joseph Gambetta. On l’avait informé, de source très sûre, que son fils était un excellent sujet et que ses maîtres n’avaient qu’à se louer de son assiduité. Le négociant ligure était, au fond, un brave homme et il aimait Léon. Son apaisement se manifesta par un
retour naïf à la musique, distraction qu’il préférait à toutes, dans son calme foyer caducien : il se remit à jouer du flageolet, en signe d’allégresse et pour avoir lu que son fils, plus hostile que jamais à l’Empire ayec la majorité de ses camarades du Midi, se refusait résolument à appeler « code Napoléon » les textes de la loi civile. Il fallait, décidément, peu de chose à cet homme simple pour faire, alors, son bonheur.
A partir du jour où Léon doit prélever, sur son maigre budget, ses dépenses somptuaires d’habitué d’un café politique, il connaîtra l’amertume du déficit. Mais ce préambule agité de toute vie publique était indispensable à sa vocation de tribun et à sa jeune popularité parmi les étudiants.
Le « café », tel qu’il se multipliait enfin, après avoir longtemps été réduit à peu d’établissements, était la localisation de la rue. Et « la rue » demeurait, avec plus de risques et moins d’indépendance, le forum des citoyens qui avaient à discourir sur la politique. Léon Gambetta ne pouvait, pourtant, pas haranguer ses jeunes partisans dans les préaux de la Faculté ou les escaliers de Sainte-Geneviève. Dès sa seconde année de droit, il fut manifeste pour tous — et pour lui-même — qu’il ne serait jamais un juriste professionnel et que la politique allait, seule, remplir sa vie et son destin.
Mais, dans ses lettres aux siens, il se gardait bien — pour ne pas attirer la foudre sur lui — de trop
parler de l’attraction de la politique, cette passion « dont les pulsations sont individuelles et si fortes, commotion électrique qui aurait ressuscité les morts de 89 »!
Au retour de l’enterrement de Béranger, le 17 juillet 1857, il écrivit à son père : — « C’était le seul homme à enterrer en France. Personne pour porter le drap! Des voitures vides et le tout entouré de toutes les forces de cavalerie, d’infanterie et de police du Gouvernement : on aurait cru voir passer un convoi de poudre dans un camp ennemi. Les mouches étaient partout. J’étais là et le diable ne m’aurait pas fait desserrer les dents... Pas un ami de Béranger, pas un homme de valeur ne l’a accompagné jusqu’à la tombe : il est honteux de réglementer ainsi la mort. »
Et il terminait sa lettre en remerciant son père de lui avoir « généreusement » envoyé... un louis de cinq francs.
Reçu, le 31 juillet, à son examen de droit, l’excellent étudiant est revenu, à Cahors, passer les vacances. Il était temps : son unique paire de souliers était à bout de semelles, son linge en loques et sa faim trop mal nourrie.
Remplumé, lesté du « bas de laine » des trois femmes, gardiennes du foyer natal, — quelques louis à peine — Gambetta rentrait à Paris vers la minovembre et s’installait, d’abord, chez des amis, avant de rejoindre, au dernier étage de l’Hôtel du Sénat, 7, rue de Tournon, ses camarades du Quercy, Giraud, Miran et Tachard.
Là commence, vraiment, le labeur tumultueux qui ne cessera plus, pour lui, qu’avec sa vie. Assidu aux cours de la Faculté, il suit, à la Sorbonne ou au Collège de France, l’enseignement des maîtres qu’il a choisis, fréquente le Palais, y prend contact avec les chefs de file, surtout républicains, travaille dans les bibliothèques, où, notamment, il apprend par cœur Rabelais, le plus français des écrivains selon lui, prend la parole dans toutes les <c parlotes » de la rive gauche et organise sa « permanence » politique au premier étage du Café Voltaire, en face de l’Odéon, dans l’une des salles où nous devions, trente ans plus tard, installer notre réunion de félibres majoraux et de poètes occitans, avec Fourès, Maurice Faure, Charles Maurras, Laurent Tailhade et Pappadiamantopoulos-Moréas.
Les jours de frairie, il rejoint, à la pension Laveur, 6, rue des Poitevins, dans l’ancien hôtel de Thou, des camarades d’élite, les Daudet, Courbet, le timide Jules Vallès, Coppée, Reclus, et, plus tard, Millerand, Pichon, Loubet et Poincaré.
C’est d’alors que date sa popularité réelle, son allure de chef, sa vocation indiscutée de tribun. Son nom rallie d’abord le Midi autour de lui ; mais le rayonnement personnel du jeune orateur lui gagne les cœurs de tous ceux qui vont l’entendre. Quelques-uns, résolus à résister à son « charme », le dissèquent et le nient, traitant d’emphase l’inspiration débordante de sa parole, les excès inattendus de ses images, surtout le « débraillé » de sa tenue, qu’il raillait lui-même en quatrains impro-
visés avec une verve truculente. Sa santé était devenue robuste. Il résistait à toutes les fatigues et cassait d’un coup de poing la table de marbre des cafés quand une veine persistante à l’écarté lui permettait ce dégât de luxe ; le soir, au tournant des rues latines, on entendait sa voix retentir en éclats d’une sonorité sans rivale. Il éteignait autour de lui toutes les discussions sous une averse d’arguments sans réplique, avec la force d’un clairon qui impose le ralliement et fait taire les sonneries éparses ça et là.
Des groupes s’arrêtaient, prêtaient l’oreille et se dirigeaient vers le discoureur, reconnu très vite, en s’écriant :
— « C’est Gambetta! »
Le 14 janvier 58, notre Cadurcien, qui passait rarement les ponts, avait été entraîné sur les Boulevards par un Milanais assez mystérieux, étudiant comme lui et dont le nom — Duca Dandolo — a bien l’air d’un pseudonyme romantique.
Et savez-vous de quoi l’Italien parlait avec son compagnon, plus assidu que lui aux cours de la Faculté ?... — De la théorie du Code pénal sur la tentative d’assassinat!
Sous prétexte d’aller voir, à l’Opéra, brillamment éclairé pour la circonstance, entrer l’Empereur et l’Impératrice au gala de la Ristori, Dandolo avait conduit Gambetta vers la rue Lepelletier. Soudain, à quelques pas, des détonations violentes explosent, dans la foule, sur la voiture de Napoléon III, qui est mise en morceaux. Les souverains s’en tirent
avec quelques atteintes légères ; mais cent cinquante personnes sont tuées ou blessées.
C’était l’attentat d’Orsini...
La police du Second Empire était assez mal faite, à moins que... Le jeune étudiant républicain ne fut même pas mis en cause.
Fouché, sous l’Autre, n’aurait pas manqué de savoir bien des choses et, même contre toute vraisemblance, d’impliquer les chefs anticésariens de la jeunesse des Écoles dans les recherches policières, ne fût-ce que pour s’en débarrasser. Il aurait fait dire au Cadurcien suspect par un de ses magistrats damnés ;
— « Comment!... Vous n’allez jamais sur les Boulevards. Pourquoi y étiez-vous, précisément ce soir-là et à Vheure exacte du crime ? Quel est le vrai nom de ce soi-disant Duca Dandolo, Milanais suspect, si préoccupé des sanctions de la loi contre les assassins et qui vous emmène faire un tour dans la direction de l’Opéra, où va avoir lieu l’attentat ?... Si vous l’ignoriez, n’en savait-il rien, ce détestable disciple de Mazzini, patron d’Orsini et de sa bande scélérate, Pierri, Da Sylvia, Rudio, Gomez et d’autres, dont vous savez fort bien les noms comme le prouve la lettre du 2 février, que vous avez eu l’imprudence d’écrire à votre carbonaro de père et que mon cabinet noir a décachetée et lue d’un bout à l’autre ? Expliquez-nous donc ce qui vous a fait dire à votre seul confident, aussi consumé que vous de haine contre l’Empire : — « Le secret de cette entreprise atteste la main puissante de Mazzini, en apparence proscrit de partout, assez fort, cepen-
dant, pour frapper les plus forts... Mazzini est bien le redoutable auteur de ce drame au fulminate de mercure . » Et, dans la même lettre, vous osez admirer cet Orsini — après un méprisant portrait de notre souverain, sa victime — évadé des donjons de Mantoue, « après un saut de quatre-vingt-dix pieds à l’aide d’une corde trop courte, un genou brisé et une traversée du lac à la nage».
« Pour savoir tant de choses sur Mazzini, que vous admirez ouvertement dans vos harangues du Quartier, furibondes contre nous, — pour avoir, en compagnie d’un Italien, républicain comme vous, été le proche témoin d’un attentat qui vous fait si peu horreur, vous êtes impliqué dans les poursuites en cours et je vous arrête! »
Et il n’y aurait plus eu, même après un acquittement impossible à refuser sans un trop odieux déni de justice, qu’un « conspirateur » banni de Paris et trop heureux, peut-être, de se réfugier à Cahors, pour y devenir un épicier obscur, sous la surveillance de la police... Le nom de Léon Gambetta eût été à jamais rayé de l’histoire.
Mais, cette fois encore, l’organisateur « prédestiné » de la République et de la Défense Nationale échappa au péril et poursuivit son immuable chemin.
Gambetta fut reçu bachelier en droit avec trois boules blanches et une rouge, devant un jury assez mal disposé à oublier sa précoce célébrité politique au Quartier Latin. Il eut, pourtant, la loyauté de
reconnaître son assiduité scolaire et ses connaissances juridiques. On voulut bien aussi l’encourager à préparer le doctorat, après sa licence et le traiter en sujet « d’avenir ». Tant de mérites, passés sous silence et même niés plus tard parla mauvaise foi de ses adversaires, rassurèrent son père et l’encouragèrent à patienter encore et à continuer à l’étudiant quasi modèle ses mensualités de cent francs. Il ne les eût point gagnés dans la basoche et aurait dû renoncer à son activité d’orateur déjà en renom.
Ce fut au cours de sa troisième année pour la licence que le jeune tribun, une fois de plus, faillit voir briser sa carrière éclatante contre un obstacle redouté. Il fut atteint — pourquoi dissimuler un accident, dont la médecine actuelle a tant de fois justifié l’aveu ? — dans l’hiver de 1858-1859, d’une affection grave. L’insouciance et le désordre de sa vie matérielle le vouaient, plus que tant d’autres, à subir les conséquences d’un mauvais hasard.
Parmi la jeunesse turbulente du Quartier, il n’y avait point que des ascètes. Ils y étaient, au contraire, si peu nombreux qu’aucun ne mit en garde notre Gascon contre les éventualités des liaisons de rencontre, parmi les filles ou les grisettes de mœurs faciles. Ses camarades de la médecine traitaient par un mépris affiché les mésaventures de l’amour errant ; ils avaient la prétention d’en guérir les suites.
La santé magnifique de Gambetta semblait le prémunir aussi contre les risques ordinaires d’une vie très libre, sans profondeur sentimentale et sans régularité. Le mal le surprit, mais ne l’inquiéta
guère. Il négligea, d’abord, de se soigner. Mais des accidents inévitables vinrent menacer sa coupable sécurité sur le terrain même de sa supériorité majeure. Un enrouement tenace voila sa voix incomparable. Les attaques sournoises du mal le visèrent à la gorge. Son camarade Clary le conduisit à la consultation du docteur Langlebert, le grand spécialiste d’alors.
Mais il était déjà bien tard. Il fallut avoir recours à des médications longues et compliquées. Elles attristèrent ses heures d’étude, le firent — pour la première fois — douter de sa destinée, puisqu’il ne pouvait plus compter sur ses moyens exceptionnels.
Son ami d’enfance, P. Arnault, devait écrire, après sa mort :
— « Ce fut, désormais, à la gorge que le prirent les retours tenaces du mal, assourdissant cet admirable organe, dont la puissance, l’éclat irrésistible et la sonorité se voilèrent souvent, par la faute de cette indifférence juvénile, trop accoutumée à négliger les précautions et l’hygiène élémentaires... Reilhé, dix ans après, le mal l’ayant repris, craignit même qu’il ne pût plus parler de longtemps. Une cure au bord du lac de Genève et une vie calme pendant les vacances de 1869 le remirent bien; mais sa voix s’en est toujours ressentie et n’eut plus jamais cette infatigable puissance que nous lui avons tant connue. Le fâcheux enrouement l’a voilée plus d’une fois et je suis convaincu que ce mal a ruiné cette santé, jadis héroïque et n’a pas été étranger à sa mort prématurée. »
Peut-être songeait-il aussi à Gambetta — avant tant d’autres! — le grand médecin qui nous disait naguère, au soir récent de la mort soudaine d’un de nos hommes d’État : — « On ne saura jamais combien le tréponème du Quartier Latin a fait de victimes et causé de désastres inexpliqués dans le haut personne] de l’État! »
Le courage moral du jeune tribun était à la hauteur de sa résistance physique. Il redoubla de travail pour compenser en dialectique irrésistible ce qu’il pouvait avoir perdu en force vocale.
Léon Cladel, plus juste que les secrétaires, même illustres, de Morny, a écrit en termes rudes et colorés le souvenir qu’il gardait de lui :
— « Il était, ‘ dit-il, arrivé comme une trombe à Paris et je le vois encore avec sa crinière léonine, son œil désorbité qui lui pendait, sanglant, sur la joue — cette vision, il est vrai, comme celle, toute pareille, de Jules Claretie, anticipe déjà de quelques années — et je l’entends encore rugir ses apostrophes enflammées contre le César de contrebande auquel il devait en quelque sorte succéder. Oui, certes, en dépit de ses habits trop larges et mal coupés par quelque tailleur rural, il avait vraiment bel air; et je me souviens qu’un jour, le poète Gustave Mathieu, l’ayant rencontré tout débraillé par la ville, vint à nous en s’écriant, encore assourdi de ses grondements de fauve : — « II y a, mes enfants, un tonnerre nouveau. Tant pis pour M. Veto! Mirabeau est ressuscité! »
a Dame! une telle assertion nous plût et nous
l’admîmes. Souvent, en applaudissant cet âpre Méridional, qui nous gueulait les harangues volcaniques de l’aîné des Riquetti à l’Assemblée nationale et surtout celles de Danton à la Convention, avec un assaisonnement inouï de foutre, de bougre et de nom de Dieu, nous sentîmes passer sur nos reins le grand frisson des fièvres civiques d’un autre âge et nous tous, jeunes gens, écœurés par la platitude générale, nous nous dîmes que l’Hercule de la République et le Tombeur de l’Empire avait enfin surgi. »
La conviction de ses camarades à cet* égard galvanisa Léon Gambetta contre l’offensive nouvelle et maléfique des forces hostiles qui, toute sa vie, tentèrent la destruction de son génie actif. Ce n’était pas, en effet, le dernier retour des représailles d’une fée ennemie contre les dons heureux de son indomptable nature. Quand elle eut raison de lui, le soir, aujourd’hui cinquantenaire, de son trépas, l’œuvre totale du tribun devant l’histoire était accomplie : la suprême victoire des ténèbres arrivait trop tard.
Gambetta fut brillamment reçu à sa thèse de licence sur les hypothèques, le 19 janvier 1860. Son nom — encore une riposte irréfutable à l’accusation stupide qui prétendit, plus tard, faire de lui « un pilier d’estaminet »! — figurait, depuis un an, sur le livre d’or des élèves admis à concourir au prix Beaumont, exclusivement réservé aux rares étudiants reçus à tous leurs examens avec majorité
de boules blanches : notre Cadurcien en comptait quatorze sur vingt et une.
Son père consentit — il avait fait du chemin, depuis trois ans ! — à le voir s’inscrire au barreau de Paris comme avocat stagiaire, sous condition expresse qu’il pousserait ses études de droit jusqu’au doctorat. Mais il n’allait pas tarder à jeter de nouveau feu et flammes, en apprenant que son fils, nanti, « pourtant », des cent francs par mois qu’il lui allouait, avait fait, en quatre années de privations insupportables, cinq cents francs de dettes chez son gargotier, — mauvais bougre qui, malgré de sérieux acomptes, avait fini par le dénoncer à son père, supposé riche, pour être payé plus tôt. Ce fut un nouvel accès de violences latines et de silences boudeurs, dont le coupable — si peu! — souffrit sans révolte, en laissant aux trois femmes, coalisées pour lui, le soin de le justifier et d’obtenir son pardon. Il y fallut des semaines de patience et de lassitude
En mai 1860, Gambetta, ayant passé, sur sa demande, son conseil de révision — il était borgne et ne pouvait être soldat — devint définitivement Français devant la loi, qui lui eût permis encore d’opter pour l’Italie, nationalité de son père.
— «A choisir, écrivait-il aux siens avec mélancolie, j’eusse accepté d’être sept ans sous les drapeaux pour avoir l’usage de mes deux yeux... »
Le futur animateur de la Défense Nationale n’était donc pas « antimilitariste », comme l’ont imprimé ses détracteurs. Mais il n’aurait destiné l’armée qu’à la sécurité du pays ou à la sauvegarde de la liberté.
l’admîmes. Souvent, en applaudissant cet âpre Méridional, qui nous gueulait les harangues volcaniques de l’aîné des Riquetti à l’Assemblée nationale et surtout celles de Danton à la Convention, avec un assaisonnement inouï de foutre, de bougre et de nom de Dieu, nous sentîmes passer sur nos reins le grand frisson des fièvres civiques d’un autre âge et nous tous, jeunes gens, écœurés par la platitude générale, nous nous dîmes que l’Hercule de la République et le Tombeur de l’Empire avait enfin surgi. »
La conviction de ses camarades à cet* égard galvanisa Léon Gambetta contre l’offensive nouvelle et maléfique des forces hostiles qui, toute sa vie, tentèrent la destruction de son génie actif. Ce n’était pas, en effet, le dernier retour des représailles d’une fée ennemie contre les dons heureux de son indomptable nature. Quand elle eut raison de lui, le soir, aujourd’hui cinquantenaire, de son trépas, l’œuvre totale du tribun devant l’histoire était accomplie : la suprême victoire des ténèbres arrivait trop tard.
Gambetta fut brillamment reçu à sa thèse de licence sur les hypothèques, le 19 janvier 1860. Son nom — encore une riposte irréfutable à l’accusation stupide qui prétendit, plus tard, faire de lui « un pilier d’estaminet »! — figurait, depuis un an, sur le livre d’or des élèves admis à concourir au prix Beaumont, exclusivement réservé aux rares étudiants reçus à tous leurs examens avec majorité
de boules blanches : notre Cadurcien en comptait quatorze sur vingt et une.
Son père consentit — il avait fait du chemin, depuis trois ans ! — à le voir s’inscrire au barreau de Paris comme avocat stagiaire, sous condition expresse qu’il pousserait ses études de droit jusqu’au doctorat. Mais il n’allait pas tarder à jeter de nouveau feu et flammes, en apprenant que son fils, nanti, a pourtant », des cent francs par mois qu'il lui allouait, avait fait, en quatre années de privations insupportables, cinq cents francs de dettes chez son gargotier, — mauvais bougre qui, malgré de sérieux acomptes, avait fini par le dénoncer à son père, supposé riche, pour être payé plus tôt. Ce fut un nouvel accès de violences latines et de silences boudeurs, dont le coupable — si peu! — souffrit sans révolte, en laissant aux trois femmes, coalisées pour lui, le soin de le justifier et d’obtenir son pardon. Il y fallut des semaines de patience et de lassitude
En mai 1860, Gambetta, ayant passé, sur sa demande, son conseil de révision — il était borgne et ne pouvait être soldat — devint définitivement Français devant la loi, qui lui eût permis encore d’opter pour l’Italie, nationalité de son père.
— «A choisir, écrivait-il aux siens avec mélancolie, j’eusse accepté d’être sept ans sous les drapeaux pour avoir l’usage de mes deux yeux... »
Le futur animateur de la Défense Nationale n’était donc pas « antimilitariste », comme l’ont imprimé ses détracteurs. Mais il n’aurait destiné l’armée qu’à la sécurité du pays ou à la sauvegarde de la liberté.
— « En voyant, disait-il au sortit* du conseil de révision, cette fleur de jeunesse qu’on recueille en France, comme le bois des forêts de l’État, pour l’envoyer servir de bûches au foyer de la guerre, je pensais que cette dette, que cet impôt sur la vie humaine était bien absurde. Combien stérile et ruineux est ce dévouement, si peu comparable à celui de ces volontaires italiens qui, aujourd’hui, sous la bannière de Garibaldi, vont, la baïonnette et lé cœur en avant, au secours de l’Italie du Sud contre l’oppression et l’absolutisme! »
Docteur en droit, Gambetta ne le sera jamais! Il en explique les raisons à son père, déçu dans son rêve une fois de plus. Le labeur des bibliothèques lui est pernicieux. Il étouffe, littéralement, dans les conférences de détail. D'ailleurs, le Palais, là Politique, l’Histoire et les réunions publiques dévorent toutes ses heures. Sa vie est là et non pas dans l’enseignement supérieur, où il n’atteindrait l’agrégation qu’en renonçant à ses éternelles sorties vers les foules et aux luttes de la parole.
Son père insiste : « Le fils B... (un voisin) vient d’être reçu docteur à Toulouse — et il ne te vaut pas!»
Le jeune avocat répond, avec un ferme respect :
—• « Le fils B..., je le laisse où il est et ne m’en préoccupe pas davantage. Ce sera, un bon avoué de sous-préfecture... Mais il y a un passage de ta lettre où, d’après des renseignements qui te viennent je ne sais d’où, on m’appelle orateur d'estaminet (Déjà!). Je ne me fâche pas de cette épithète; elle n’a rien de bien injurieux, Elle est simplement
fausse et inventée à plaisir. Il y a trois mois que je ne suis allé au café ! »
C’était vrai, puisqu’il le disait — et il ne mentait jamais aux siens; rîiais il oubliait de mentionner qu’il avait été malade et que sa gorge, surmenée, avait exigé de grands ménagements. Gambetta, bien portant, ne se passait guère d’aller, le soir, au Voltaire ou au Procope. Les succès tapageurs l’y attendaient et il était loin de les dédaigner. D’autres aussi, où les polémistes de l’avenir devaient découvrir des armes moins odieuses encore que ridicules.
Les femmes, on le sait, ne passionnaient guère notre Gascon. Latin, il avait d’elles, en sa jeunesse, une opinion que ne pouvait modifier la qualité générale des compagnes de rencontre du Quartier Latin. Déjà, il leur en voulait de sa mésaventure aux suites fâcheuses. Celles que subjuguait son talent, acclamé de tous, n’étaient pour lui que des passagères. Jamais on ne le vit s’attacher à aucune. Le jour où son cœur, sensible jusqu’à des naïvetés d’adolescent, devait se donner tout entier était loin encore. Ses maîtresses « d’estaminet » furent assez nombreuses pour que ses meilleurs camarades n’en aient gardé aucun souvenir.
Sauf, toutefois, en raison d’un incident démesurément grossi et dénaturé pour les besoins de leur mauvaise cause, cette « Thérèse » — « la grande Thérèse ou Teissère», disait-on autour de l’Odéon — que les journalistes conservateurs ont tant reprochée à Gambetta.
C’était une « grisette », haute et mince, les yeux
ardents, pire que jolie et fort connue au Quartier. Elle s’était, comme l’on disait, « toquée » du brillant orateur, le rejoignait partout, « lui était fidèle », et lui imposait une tendresse dont il ne savait pas se défendre et une jalousie qui divertissait la galerie. Ses accès, en efîet, n’insultaient pas des rivales : ils vilipendaient la politique et n’épargnaient pas la patrie elle-même.
— « Tu m’appelles ta «petite Reine» et tu m’aimes moins que ta France!» criait-elle à l’improvisateur prestigieux, parmi les ovations de la jeunesse.
Il haussait les épaules et tâchait de s’esquiver. Mais elle savait bien le retrouver et l’accuser avec violence des pires ingratitudes. Car toutes les femmes qui aimèrent Gambetta — lui, devait, un jour n’en aimer qu’une — ont eu la même plainte, assez véridique d’ailleurs :
— « Il était si malade, le pauvre! — et je l’ai tant et si bien soigné! »
La liaison du tribun et de la grande Thérèse dura, avec des accalmies, pendant quelques années.
Un soir, elle lui avait dérobé une de ses photographies par Carjat et exigeait une dédicace passionnée, à l’issue d’une réunion contradictoire entre étudiants impérialistes et stagiaires républicains.
Gambetta, porté en triomphe, avait eu raison de ses adversaires, réduits au silence, et une ovation unanime avait salué sa péroraison, dont le ton patriotique avait rallié ses contradicteurs euxmêmes. La grande Thérèse l’avait rejoint, pantelant, écrasé de fatigue, assiégé de clameurs et de com-
plîments, tout grisé enfin de sa jeune gloire.
Elle, insensible à son triomphe, exaspérée nerveusement par « son amour pour la France », le menaçait d’un esclandre s’il n’écrivait point, sur sa photographie, la déclaration qu’elle lui dictait. Docile par lassitude, sans y réfléchir autrement, il avait griffonné le texte libérateur, dans un emportement d’impatience excédée :
— « A ma petite Reine — que /’aime plus que la France ! » Et il avait signé et daté cette insanité. Car c’était fou, impossible, plus gascon que nature et, surtout dans la circonstance, injurieux pour la fille en délire à force d’être absurde. D’ailleurs, un énorme point d’exclamation terminait la ligne stupide par une nasarde de dérision.
Avec son insouciance habituelle, il oublia, le lendemain, de reprendre à sa mauvaise amie le document compromettant, quelque jour, pour un homme politique. Peut-être même n’y pensa-t-il plus...
Or, après sa victoire du 16 mai 1877, ses ennemis, enragés contre lui, retrouvèrent la grande Thérèse, devenue courtisane à la mode, sous le nom de « comtesse de Sainte-M*** ». Et Mme Adam s’émut d’apprendre qu’on allait publier la photographie et sa dédicace « meurtrière ». En ce temps-là, les ennemis de Gambetta n’hésitaient devant aucune calomnie : ils avaient même édité, dans un journal de combat, que « la mère de ce monstre était morte de honte et de chagrin », sans vouloir savoir qu’elle vivait encore et adorait son fils.
Mais il faut entendre Juliette Lamber nous
raconter comment, terrifiée, elle crut devoir acheter elle^même le silence de la dame galante :
— « Si heureux, si fiers que nous soyons des succès de Gambetta, nous sommes inquiets. Qu’estce que cette affaire de la rue Roquépine dont le Figaro nous menace ? J’interroge Spuller. Il est navré et me confie qu’une ancienne amie de Gambetta, en possession de lettres et de papiers compromettants qu’il oubliait dans ses poches, trouve l’heure favorable pour se venger de lui et de la façon humiliante dont il l’a quittée après des années d’absolu dévouement, prétend-elle... Cette personne échangerait lesdits papiers contre une forte somme d’argent... Le soir, Girardin me prend à part — les bons journalistes, alors, fréquentaient lés filles de la haute galanterie et leurs invités politiques, ce qui n’a pas cessé d’être parfois utile de nos jours — et me dit — « J’ai vu chez Esther Guimont la dame de la rue Roquépine. Elle se nomme Jeanne-Marie T***, connue dans le monde de la galanterie sous le nom de comtesse de Sainte-M***. Ses relations avec Gambetta ont duré jusqu’à l’an dernier. Sacrifiée à Mlle Léonie Léon, elle veut faire un coup de tête et vendre les papiers qu’elle possède à Rouher. J’ai essayé de l’en empêcher et de lui acheter ces papiers, la Guimont aussi. Nous avons échoué. Mais elle a pour vous une sorte de culte... »
Bref, après un sursaut bien naturel, Mme Adam, dévouée comme le fut son mari à la gloire du tribun, interroge Gambetta. Il est soucieux, non pour lui, mais pour celle qu’il aime. La grande T*** est la
source impure du bruit infâme qui attribue à Léonie Léon le soi-disant <c rapprochement » de son ami et de Bismarck... Après l’échec de Girardin, de Spuller et de deux de ses autres familiers •— dont l’un est devenu l’amant de la pseudo-comtesse, altérée de vengeance comme la Milady des Trois Mousquetaires , — Gambetta « supplie » Mme Adam de recevoir cette femme et de la désarmer... L’incorrigible « collégien » comprenait enfin la gravité de l’arme qu’il avait laissée aux mains d’une femme dont la ténacité l’avait poursuivi jusqu’à Bordeaux et même jusqu’à Saint-Sébastien, où la Tata, gardienne farouche de son malade, lui avait réservé « une conduite de Grenoble. »
Juliette Lamber a raconté, avec une émotion inattendue, cette entrevue étrange.
— « Je me venge, lui dit l’ancienne grisette, promue Dame aux Camélias, Compagne des premiers et des mauvais jours, j’ai été chassée comme une servante... C’est celle qui me l’a pris que je veux atteindre à travers lui... Mais je voulais vendre ces papiers et la photographie à Rouher pour 30.000 francs... A vous, je les donnerais pour rien... Seulement, j’ai une échéance. Il me faudrait 6.000 francs.
— « Venez m’apporter le tout; vous aurez votre argent. »
Quelques heures après, Mme Adam a les lettres et la photographie, dont elle lit avec stupeur la dédicace saugrenue... Restée seule, le lendemain, avec Gambetta, elle brûle l’image. Mais elle ne
renonce pas à donner une leçon à son grand homme — en attendant les autres, qui ne tarderont guère — et elle écrit, avec un sérieux de justicière, assez mal convaincue, espérons-le, de sa sincérité :
— « Je ferme les yeux, mais les larmes en débordent... Celui que nous avons servi avec tantd’abnégation, croyant servir la France elle-même, a aimé cette fille « plus que la France! » Il Ta écrit et signé. »
Qui sait ?... C’est peut-être de ces mots cruels que date la « brouille » de Gambetta, humilié avec un peu d’excès et de notre chère Patronne de la Nouvelle Revue ! La preuve c’est que, pour la première fois, l’organisateur de la Défense Nationale, en la remerciant, l’appelle « ma sœur »!
Et pour finir l’anecdote avec le sourire qu’elle appelle irrésistiblement, ajoutons que la grande Thérèse, après avoir écrit à son ancien ami un billet où elle lui souhaitait — en pleurant la perte « du cher portrait qu’elle aimait tant » — « qu’une autre conserve sa vie et sa santé avec autant de désintéressement », préleva sur les six mille francs le prix d’un pot de fleurs qu’elle accompagna de cette lettre, digne d’être mise en musique par l’auteur de la Traviata :
— « De la rue Roquépine. Madame, que ces fleurs vous disent ma gratitude et mes remerciements et permettez-moi aussi de vous confondre dans mon cœur avec celui que j’ai tant aimé.
Signé : Marie de M ***. »
Pince-sans-rire, la vénérée abbesse de Gif ne nous a pas dit si le billet de sa pénitente était, ou non, timbré d’une couronne de comtesse...
En même temps que sa personnalité, les dons innés, la langue, le caractère et l’érudition du nouvel avocat s’élevaient de jour en jour, réalisant cette maîtrise précoce que les célébrités du barreau parisien ne tarderaient plus à reconnaître avec une admiration non dissimulée.
Il n’en était pas de même de son père. Joseph Gambetta, après l’aveu de ses misérables cinq cents francs de dettes, avait écrit une terrible lettre à l’enfant prodigue, en lui reprochant les sacrifices qu’il avait faits pour lui et en comparant ses propres vertus et son génie commercial à l’ascension, pourtant évidente, de son fils. Puis, en dépit des lettres les plus tendres, il était resté plusieurs mois sans lui répondre. Son esprit de boutiquier provincial ne voulait pas démordre de son ordre souverain : ou Léon serait docteur en droit — dût-il rentrer ensuite à Cahors et se borner à faire imprimer son titre sur ses paquets de vermicelle — ou il le renierait pour sien!
La diplomatie sagace de la mère, de la tante et de la sœur apaisa le bonhomme par une capitulation dont il ignora les ressorts : le jeune avocat s’engageait à « se présenter » au doctorat et même à « préparer » l’agrégation de droit. Les termes de sa promesse sont édifiants — et habiles :
— « Rousseau a écrit : « Les fils du peuple qui arrivent commencent, hélas ! par faire le désespoir de leur famille, avant d’en être la consolation...
J’ai eu, comme les autres, mes heures d’abattement, d’oubli, mes nuages, mes égarements; cela tient à ma nature trop méridionale, mélange d’énergie outrée et d’indolence terrible. Mais je triompherai de mon naturel; je me nourrirai moins de projets et je serai, comme tu le désires, plus positif, plus pratique. Donne-moi seulement le temps de respirer. Que la Fortune, cette déesse folle, me regarde un peu et me laisse le pan de sa robe et je jure de ne plus te donner de soucis! Un seul instant de chance et je serai réellement à jamais assuré contre les vicissitudes de la vie... Je n’ai pas, c’est vrai, travaillé toujours avec la régularité de la pendule; mais dans ces accès, ces fièvres de travail que j’ai eues, j’ai remué plus d’idées, plus appris, plus consulté et plus retenu que bien d’autres au-dessus de mon âge, avec leur travail quotidien, régulier, mais faible et économe. J’ai fait des orgies de travail; mais le repos qui les suivait, c’était la digestion forcée de ces immenses festins d’idées. »
Le père, là-dessus, se détend un peu, tout au moins jusqu’au jour où Léon échoue à son premier examen de doctorat et regagne Cahors, non sans crainte. Mais il est résolu à livrer une âpre bataille et à réaliser, de gré ou de force, son rêve obstiné : être avocat à Paris — en attendant mieux.
Joseph Gambetta, d’ailleurs, était fatigué de bouder pour rien à chaque détour du chemin que parcourait son fils.
Les trois admirables femmes du nid familial
étaient armées d’une résolution suprême. Quand elles eurent certifié que Prosper Vernet, Cadurcien, professeur à la Faculté de droit de Paris et quelques autres personnages éminents du barreau avaient dit à leur candidat docteur, le 3 janvier 61, date de son premier échec — : « Vous avez eu la chance d'échouer en droit romain. N’hésitez donc plus : faites-vous inscrire au Palais. Soyez avocat. Toutes vos aptitudes, toutes vos qualités personnelles vous l’ordonnent. Vous réussirez avec éclat, » — la mère, la tante et la sœur de Gambetta démasquèrent leur dernière batterie :
— « Léon ne reviendra plus seul à Paris. Il lui faut un foyer, prolongement de celui de Cahors. Et la Ta ta va partir aussi. Elle tiendra son ménage et vivra avec lui. »
Le patron du Bazar Génois resta muet devant une résolution qui réduisait à néant ses objections dernières. Et, dès la fin d’avril 61, Léon Gambetta, avocat — son inscription au barreau n’allait être définitive que le 8 juin — et sa tante, Jenny Massabie, sa seconde mère, s’installaient, avec les meubles sommaires prélevés à Cahors — le chemin de fer avait perçu cent vingt francs pour leur transport — dans un modeste logement, 14, rue Vavin, de l’autre côté du Luxembourg.
L’Avocat. — Le Procès Baudin.
Pour ne pas laisser à « la Tata »— dont l’activité, bien qu’un peu claudicante, se dépensait dans le petit logis du nouvel avocat encore sans causes et, de jour en jour, de proche en proche, vers les confins du Quartier — le temps de s’ennuyer, quand son neveu s’absentait, la mère et la sœur de Léon vinrent, à Paris, apporter les compléments nécessaires et s’émerveiller des découvertes qu’elles faisaient dans la capitale, encore inconnue pour elles, sous la conduite du jeune maître ou de ses familiers et amis d’enfance, réunis, une fois par semaine, à sa table frugale, mais savoureuse, tout aromatisée des recettes culinaires du Midi : Fieuzal, qui allait terminer sa médecine, Péphau, qui ne le quitta jamais, et quelques autres, Cayla, Miran, Edoux, Béral, etc. (1).
(1) Les principaux domiciles de Gambetta, à Paris, furent assez nombreux et il faut ici les rappeler aux annalistes :