‹ La vie et la mort singulières de GambettaChapitre 5 sur 8 · VI · texte numérisé non relu

VI

Secrétaire de M e de Jouy, puis de M e Lachaud, Gambetta ne tardera guère à devenir, grâce à l’amitié de Clément Laurier, le premier collaborateur de M e Crémieux, l’un des premiers avocats du barreau. Désormais, il a trouvé sa voie, sans rien abandonner de ses espoirs et de ses projets politiques. Présenté à la barre par Jules Favre, dès le lendemain, il rédige et signe une Adresse à la Jeu liesse italienne, à l’occasion de la mort de Cavour, reproduite dans toute la presse de l’Europe occidentale. A la politesse de l’ambassadeur d’Italie, qui l’a invité à dîner, Gambetta répond par l’ovation de trois cents étudiants sur les marches de la Madeleine.

La police impériale s’effare d’une telle maniies-

En 1856, il logea, d’abord, dans un meublé, « l’Hôtel des Grands- Hommes » (ainsi nommé en souvenir de Rousseau et de Vallèa, qui l’avaient habité), non loin du Panthéon; puis, rue Saint-Jacques, rue do la Harpe et, on 1860, rue de Tournon, à l’Hôtel du Sénat, où il séjourna six années, avec Ernest et Alphonse Daudet, Henri Rochefort, etc.; enfin rue Vavin, 15.

En 1866, Gambetta alla se loger au sixième étage du 45, rue Bonaparte, dans une chambre sous les toits, éclairée par une lucarne, d’où la vue découvre le pavillon du Louvre qui masque aujourd’hui sa statue et où eut lieu l’extirpalion de l’œil malade opérée par Wecker en 1867. Il déménagea ensuite 12, rue Montaigne. Là, ses deux premiers clients Furent Théophile Gautier et Catulle Mendès et, le soir du triomphal procès Baudin, il réunit Floquet, Spuller, Castagnary, Ranc et Léon Cladel Aurélien Scholl, Ernest d’Hervilly, Barbey d’Aurevilly et Albert Wolff y vinrent lui demander de plaider pour eux.

En 70, il s’installait place Beauvau, au Ministère de l’Intérieur, puis à la Préfecture de Tours, le 16 octobre. Il habita ensuite — mais fort peu de temps — Bordeaux, Saint-Sébastien; puis, à Paris, rue Bonaparte, rue des Saints-Pères, chaussée d’Antin, 53, dans la maison de la République / rançaise , enfin rue Saint-Didier, 35 En 79, Président de la Chambre, il occupa l’hôtel officiel du Palais-Bourbon et, en 81, le Ministère des Affaires Étrangères, quai d’Orsay. Enfin, il s'installa, l’été, à Ville d’Avray, aux Jardies, où il mourut, dans la modeste maison que, sur nos instances, l’État, possesseur actuel du petit domaine, vient de faire restaurer convenablement.

tation, sur le signe d’un stagiaire qu’elle savait populaire sur la rive gauche, mais ne soupçonnait pas si bien obéi ailleurs. Désormais, elle n’eut plus aucune peine à le surveiller : il ne cachait rien de ses convictions et parlait ouvertement de son aversion pour l’Empire.

Dès septembre 61, il plaidait avec succès, au civil et au criminel. Son patron, M. de Jouy, lui faisait confiance et lui prédisait le plus bel avenir juridique. Il avait débuté brillamment à la cour d’assises; la Gazette des Tribunaux citait ses plaidoyers. Sa première attaque contre l’Empire est de novembre 1861, dans un procès de presse qu’il plaide avec le député Picard. Le président veut le rappeler à l’ordre. Le jeune avocat a raison de lui et fait preuve du plus incontestable talent. Mais il cache sa pauvreté. Obligé de débourser trente-quatre francs pour son inscription à la conférence Molé, il emprunte cinq sous, le 3 janvier 62, pour... aller se faire raser avant de plaider!

A la Molé, ses victoires, plus politiques, sont immédiates. Lachaud le félicite. Crémieux vient l’embrasser, lui demande son nom, son âge, son pays, lui prédit une carrière éclatante et l’invite à l’aller voir très souvent.

En juin, ses succès retentissants à la Conférence lui valent ses entrées personnelles au Corps législatif, où Jules Favre, Ollivier, Arago et Picard le regardent déjà comme un futur collègue.

L’affaire Buette, sur les sociétés secrètes, achève d’attirer sur lui l’attention générale. Les journaux

libéraux le couvrent de fleurs, mais n’osent pas reproduire sa plaidoirie, dont l’audace politique était si nouvelle au Palais. Crémieux, enthousiasmé, invite ses amis à venir chez lui et, devant Gambetta lui-même, « qui ne savait plus où se fourrer », " récite toute la péroraison du stagiaire à l’ordre du jour, aux acclamations d’un auditoire d’élite Pelletan, présent à ce triomphe peu ordinaire et qui s’attend à être poursuivi pour une brochure de combat sur les élections, déclare qu’il ne veut pas d’autre avocat que Gambetta.

Sa sœur Benedetta — elle vient de mourir, l’an dernier, plus que nonagénaire — était alors à Paris, rue Vavin. Elle avait, assez récemment encore, gardé dans sa mémoire le souvenir de ces premiers triomphes de son frère :

— « J’ai vu, nous disait-elle, j’ai entendu Jules Favre crier à Léon, qui l’appelait « maître » avec un respect ému : — « Il n’y a ici qu’un maître de la parole, mon cher enfant , — et c’est vous. »

Son père, enfin, était venu à Paris pour assister à quelques plaidoiries de Léon. Il fut contraint de reconnaître le rang exceptionnel qu’avait su conquérir son fils. Sa vanité paternelle fut délicieusement satisfaite de le voir traité au moins en égal par ceux dont il lisait, chaque jour, les noms célèbres dans Y Opinion Nationale , son journal favori, puisque des articles politiques du jeune tribun y paraissaient de temps à autre. C’est lui qui ouvrit la lettre émouvante où Crémieux, le 16 octobre 1862, annonçait à Gambetta qu’il le prenait pour secrétaire :

— <( Votre talent, écrivait le vieux juriste, sera une de nos gloires dans l’avenir. »

Contraints de quitter leur rez-de-chaussée rue Vavin, Gambetta et la tante Massabie vont, le 8 avril 63, s’installer 45, rue Bonaparte, où ils paieront un loyer « exorbitant » : mille francs par an. Cette audacieuse dépense est justifiée par les honoraires de quelques clients de province, ceux de Cholet, notamment, où le jeune avocat est allé, à la place de Crémieux, plaider avec succès un gros procès commercial.

Avec ses causes de Paris, ses séances aux comités des élections prochaines, l’argent que lui fait gagner Clément Laurier en consultations, Gambetta est enfin, pour la première fois de sa vie, muni d’un budget avouable. Il accroît son mobilier, achète des livres, envoie à sa mère une robe neuve et a la joie de voir ensuite le succès des élections à Paris dépasser les espérances des chefs libéraux dont il est devenu l’inséparable.

Toutes les affaires portées devant les tribunaux pour des délits politiques lui sont offertes. Celles qu’il plaide à Paris, en Lorraine, à Strasbourg, au Blanc et jusqu’en Belgique — sont gagnées pour ses clients et lui assurent d’indéfectibles amis.

Un jour — Ludovic Halévy l’a raconté en témoin direct — Picard, n’ayant pu lui réserver sa place habituelle dans les galeries archi-combles du Corps législatif, fit demander au président, le duc de Morny, d’intervenir en sa faveur.

— « Il n’y a plus de place que dans ma tribune,

répondit le frère de Napoléon III. Je vais y faire placer M. Gambetta. On m’a beaucoup parlé de lui : je ne serai pas fâché de le voir! »

« Et Gambetta fut introduit dans la tribune de M. de Morny, lequel, la lorgnette à la main, examinait le petit avocat du Quartier Latin. Après quoi il agita la sonnette présidentielle et ouvrit la séance. » Rien, ni personne, ne déconcertait notre orateur quand il avait à se documenter. Un matin il força, par persuasion, la porte de M. Thiers — qu’il ne connaissait pas — rue Saint-Georges, pour lui demander une définition exacte du budget de l’État.

— « Et Thiers — a raconté le docteur Cayla — surpris et charmé à la fois, expliqua au jeune homme qu’il voyait pour la première fois le mécanisme compliqué de la machine budgétaire. Telle fut la première entrevue des deux pères de la République. » Il était aimable et sociable, toujours prêt à se dévouer pour ceux qu’il aimait. Mais il ne fallait pas toucher à ses amis. Mirés, un beau soir, ayant fait à Crémieux et à Laurier, dans leur étude, une scène de violences grossières, Gambetta bondit sur lui et lui administra « une raclée » dont toute la rive gauche parla durant une semaine.

En 1865, il se multiplie en interventions politiques dans les directions les plus dispersées. Il cherche, dans Bordeaux, à saper Waleski et à l’atteindre jusqu’en son fief de Dax. Mais une enquête personnelle à Bayonne le décourage et il détourne ailleurs les conquêtes de son activité :

— « Il est mêlé à tout, écrivait Camille Pelletan, curieux de tout, répandu, tutoyé partout. On croirait qu’il sème sa vie à tous les vents et l’on est surpris de découvrir, au milieu de cette existence dévorée, avec cette parole toute en fanfares, le constant labeur de sérieuses études, un don rare d’observation, un génie politique singulièrement fin et calculateur. »

Il commence à passer les ponts, sur les instances de ses camarades politiques. Infidèle, assez souvent, au vieux café Procope — où l’on conservait les tables de marbre sur lesquelles Voltaire, Piron, Helvétius, d’Alembert, Marmontel, Duclos, Chamfort, Rivarol et J.-J. Rousseau avaient « pris leur café » — il lie connaissance, sur les Boulevards, au café de Madrid, avec Ranc, Spuller, Hébrard, Carjat, Victor Noir, Germain Casse, Jules Ferry, Vermorel, Raoul Rigault. Delescluze, Courbet et Castagnary.

Pour une « bande d’estaminet », comme ont écrit, plus tard, des ennemis féroces, mais mal informés, il faut avouer que le milieu n’est pas banal. Aucun de ces noms n’a symbolisé « l’orgie et la débauche ».

Il retrouvait quelquefois, après le dîner, ces nouveaux amis à la cave Frontin, boulevard Poissonnière ou, de loin en loin, chez Brébant, en des dîners politiques.

Partout, « dans tous les coins, a dit Péphau, les mouchards de l’Empire sirotaient d’éternelles grenadines », écoutant et notant les propos de cette jeunesse ardente, parfaitement renseignée sur leur

présence, mais indifférente jusqu’à l’insolence à leurs rapports policiers.

Spuller et Ranc ont toujours été persuadés que les « mouches » de la Sûreté, dont le métier devenait si facile, avec des discoureurs qui ne dissimulaient rien — de temps à autre, ils lançaient des sarcasmes transparents dans la direction de leurs espions — se bornaient à noter les propos turbulents comme l’opinion moyenne de la rue et affectaient de n’y voir — pour faire durer leurs loisirs — que des violences verbales et méridionales sans aucun danger pour le régime. Les « conjurés », quand ils voulaient discuter sans témoins leurs plans de résistance à l’Empire, allaient passer ce que l’on n’appelait pas encore le « week-end » à la campagne, chez Poupart-Davyl, l’auteur alors célèbre de la Maîtresse légitime , qui possédait une villa spacieuse dans la forêt de Sénart, à Bois-le-Roi.

La police finit, assurait Spuller, par y faire enrôler un jardinier; mais, percé à jour et mystifié, il disparut et ne revint pas.

Gambetta ménageait — on l’a vu — le caractère susceptible et plus qu’ombrageux de son père, une des dernières incarnations du paterfamilias romain, avec son despotisme d’un autre âge. Mais il n’est point douteux qu’il avait, au fond du cœur, une préférence pour sa mère, alliée éternelle avec qui il conspirait souvent à son bénéfice. Il rentra de

Bayonne par Cahors pour l’embrasser à l’improviste, en apprenant que Pachico et Benedetta étaient à Celle-Ligure. Au fond, tout en rayonnant d’orgueil satisfait devant l’ascension parisienne de son fils, Joseph Gambetta regrettait qu’il ait opté pour la France. Il aurait voulu lui voir, comme lui-même, conserver la nationalité italienne ; car il lui semblait que les événements, en Italie, allaient se précipiter et hisser au pouvoir des hommes nouveaux : Léon eût pu être parmi eux. Le coup de tonnerre de 70 stupéfia le bonhomme. Il n’en demeura pas moins Génois irréductible et fit de Nice — toujours ligurienne à ses yeux — son asile d’élection.

Quant à notre avocat, il ne se bornait pas à n’être qu’un Français très patriote. Il devenait aussi un Parisien. Défenseur du Petit Journal dans un procès de Presse, témoin avisé dans le duel de Scholl et Delaage, auteur des mots « rosses » que tout Paris répète sur Philis — « la belle Philis » — dont Émile Ollivier vient de faire le rédacteur en chef du Suffrage Universel , il n’en plaidait pas moins, sans fatigue apparente, une fois et même deux fois par jour. C’est en vain que le choléra exerce ses « ravages » à Paris :

— « Il fait plus de peur que de mal, écrit-il chez lui. On trouve des gens livides sur les boulevards; mais, jusqu’ici, la mort épargne même les poltrons. Elle manque ainsi à tous ses devoirs. »

Pourtant, le surmenage forcené de Gambetta eut une^conséquence grave : l’œil malade depuis

dix-sept ans, après la blessure, si mal soignée, occasionnée par un accident d’établi chez le coutelier Galtié, s’était enflammé. Il avait grossi, saigné et même jailli, tout sanglant, de l’orbite au cours de certaines harangues du jeune tribun, plus emportées que les autres.

Les camarades de Léon en avaient été effrayés. Claretie, annaliste minutieux, avait noté cette péripétie impressionnante, en se trompant seulement de date. Et comme des douleurs fulgurantes, consécutives à ces accidents, immobilisaient l’avocat torturé de migraines, le bon Fieuzal avait conduit son camarade, enfin résolu à se laisser soigner, chez le meilleur oculiste de l’époque, le docteur allemand Wecker. Le spécialiste diagnostiqua sévèrement le mal incurable : si l’extirpation de l’organe perdu n’était pas faite sans délai, l’œil gauche de Gambetta était compromis. Avant un an il serait aveugle!

L’opération eût donc lieu aussitôt. Wecker en personne l’effectua, rue Bonaparte, au domicile du tribun, assisté de ses trois aides et en présence de Péphau et de Fieuzal, chargé de surveiller les effets du chloroforme. Deux mois de repos garantirent la convalescence. Mais les grondements d’impatience du malade mirent à l’épreuve le sang-froid et le dévouement de la pauvre Tata et de ses amis. En tout cas, la nouvelle menace des « forces obscures » contre le destin prodigieux de Léon Gambetta était, une fois de plus, écartée; mais il avait été à deux doigts de devenir aveugle et de voir sa vie publique brisée net.

Peut-être faut-il, ici, faire mention cTun incident sans portée et même plutôt macabre. Où est l’œil énucléé de Gambetta ? se demandent, de temps à autre, les journaux médicaux. Il semble bien que c’est pour faire répondre tendancieusement qu’il est à Kiew, chez un des préparateurs de Wecker, dans un flacon étanche.

Nous n’en pouvons rien croire et nous avons même la certitude que c’est une erreur. Pendant la guerre, au cours de laquelle le docteur Borsch rendit d’inestimables services à nos blessés de la face, dans les ambulances du Grand-Palais — l’ancien officier d’ordonnance de Gallieni peut attester ici qu’il y obtint et y réalisa des miracles , de l’aveu de ses collègues eux-mêmes — la question lui fut posée par un gambettiste intéressé à la résoudre. Le docteur Borsch, ancien assistant de Wecker lui aussi, alla, 10, rue de la Paix, en son laboratoire, chercher, au fond d’un placard, une fiole courte et large, bouchée à l’émeri, où ballottait une boule noirâtre et comme ossifiée.

— « Voici, nous dit-il, l’œil de Gambetta, ainsi qu’en fait foi l’étiquette et l’inscription pâlie, de la main même de mon maître, avec la date et des lettres de repère. Il faisait partie d’un lot considérable de pièces semblables, destiné à nos dissections et que nous avons, après la mort de Wecker, réparti entre nous. Le hasard — car aucun de nous n’a pensé alors à cette opération sur le tribun français, vers la fin du second Empire — a mis dans ma part l’œil de Gambetta. Je sais à qui je le donnerai. »

t>E GAMBETTA

Après sa mort, Mme Borsch et le médecin général Régis Sabatier tinrent à l'apporter eux-mêmes à l’un des plus proches parents de l’avocat vainqueur de l’Empire. Cette « relique » funèbre sera, par ses soins, réunie aux autres.

La première des deux seules rencontres de Gambetta et de Bismarck eut lieu, cet été-là, pendant l’Exposition de 1867.

L’avocat venait, après la mort du fils de Neftzer, de plaider brillamment pour le Temps. Il s’était lié avec les dirigeants du journal et surtout avec Adrien Hébrard, Aquitain occitan comme lui et, déjà, l’un de ses éducateurs en parisianisme; car nul ne fut mieux de Paris que ce Languedocien d’origine, spirituel jusqu’à avoir, toute sa vie, dans ses anecdotes inimitables, conservé malicieusement l’accent du Midi.

Il faisait très chaud. Dans une étroite brasserie, où l’on buvait, près de l’Opéra, d’excellente bière de Munich, Hébrard et Gambetta, attablés devant deux chopes mousseuses, virent entrer soudain, en uniforme — il venait d’une cérémonie officielle — et accompagné d’un aide de camp, le grand cuirassier dont toute l’Europe parlait : il venait d’écraser l’Autriche à Sadowa et d’annexer le Hanovre, malgré les protestations allemandes elles-mêmes.

Les deux amis, avec une effronterie tranquille de cadets de Gascogne, regardaient de très près Bismarck, qu’une soif ardente avait arrêté dans la

modeste brasserie et le colosse, visiblement, était amusé par leur curiosité. Gambetta, distrait, ayant saisi, par mégarde, le verre de son compagnon, allait le boire quand Hébrard, arrêtant son bras, lui cria gaîrnent :

— « Mais c’est ma chope!... Est-ce que, par hasard, tu la prends pour le Hanovre ?... »

Bismarck, égayé, se mit à rire. La réflexion du Gascon inconnu ne lui déplaisait pas : Hébrard en avait émoussé la pointe dans un redoublement d’accent et de belle humeur.

Crémieux et M. de Jouy avaient dit souvent qu’une « circonstance » imprévue projetterait soudain le nom de Gambetta — déjà célèbre, mais dans quelques milieux seulement — en pleine lumière. Tous ses amis attendaient cette occasion. Elle était dans l’air.

Elle éclata, en formidable coup de foudre, le 14 novembre 1868. Gambetta — défenseur de Delescluze, inculpé d’avoir fomenté une émeute sur la tombe de Baudin, tué aux Barricades, le 2 décembre 51 et d’avoir ouvert une souscription pour lui élever un monument — venait d’attaquer publiquement l’Empire et de lui porter un coup mortel.

C’était quelques semaines après son « triomphe » à Cahors, où Jules Favre était venu plaider, avec lui, devant le tribunal de sa ville natale, assez peu disposée jusqu’alors à voir dans le fils d’un modeste épicier l’un des jeunes maîtres de la parole. Le grand et populaire avocat, dont la finesse et le tact devinaient bien des choses, avait pour son disciple

BE GAMBETTA

une affection où il entrait alors beaucoup d’admiration et d’estime. Et il avait accepté de venir plaider, dans le Lot, une affaire secondaire pour se donner l’occasion d’une manifestation de sympathie personnelle dont il se promettait une joie vive.

Devant l’élite de la cité, attirée au Palais de justice par sa renommée, il était arrivé, ayant à son bras la rieuse Benedetta, sœur de son confrère, qu’il avait conviée lui-même à assister au succès oratoire de Léon Gambetta, dont il ne voulait être, aux yeux de tous, que l’assistant bénévole et de second rang.

Ce fut, dans la petite ville cadurque, une stupeur, un orgueil soudains et le regret d’avoir méconnu jusqu’alors une précoce gloire locale qu’un des plus grands avocats de Paris honorait ainsi de tant de condescendante sympathie.

L’opinion publique s’émut d’avoir à ce point ignoré le sens des réalités et l’on signifia, avec une sorte de rudesse affectueuse, aux femmes du «Bazar Génois », classées, jusqu’alors, parmi les « bonnes petites gens » de la cité, qu’elles aient à accepter, pour la dignité de tous, une promotion sociale bien méritée : elles avaient désormais le droit et le devoir de « porter chapeau »!

Jules Favre, mis au courant de ce singulier hommage, en fut plus ému que diverti ; mais il se garda bien d’en rien dire à Paris, où l’on « blague » si volontiers les vieilles, touchantes et... caduques coutumes de province. Il y a des symboles abolis qui méritent encore le respect.

Ce que fut le « coup de tonnerre » du procès

Baudin-Delescluze à Paris et son énorme retentissement dans tout le pays, nous avons de la peine aujourd’hui à l’imaginer. Nous ne connaissons plus, même à la tribune du Palais-Bourbon, d’aussi foudroyantes harangues. Gambetta, déjà renommé, en sortit à jamais célèbre et chef incontesté de l’opposition à l’Empire.

Le soir du procès, aux Tuileries, l’Impératrice, les larmes aux yeux, demandait à M. Bédarrides, avocat général, chargé de rendre compte de la séance et qui s’en acquittait avec embarras :

— « Mais qu’avons-nous donc fait à ce jeune homme ?... »

— « La veille du procès, disait la Revue Politique , on parlait de Sadowa, du Mexique, du Pape. Le lendemain, on ne parla plus que du Deux- Décembre, et, dévoilé, flétri dans son origine criminelle, l’Empire était condamné. »

Ce que n’avaient pu faire les Châtiments , de l’auguste exilé de Guernesey, le réquisitoire audacieux d’un avocat de trente ans l’obtenait en quarante minutes, à la barre des tribunaux de Paris.

Il faut relire la relation fidèle de Jules Claretie dans ses souvenirs d’audience. L’écrivain y laisse passer le souffle mystérieux qui animait la parole de Y homme prédestiné :

— « On sentit, explique le scrupuleux écrivain, lorsque Léon Gambetta prit la parole dans ce « procès Baudin » que, d’une heure à l’autre, ce jeune homme, naguère encore employé dans le cabinet de M. Crémieux, allait être célèbre. Le

président du tribunal, M. Vivien, regardait, en même temps que le substitut Aulois, assis au siège du ministère public, ce robuste avocat, redressant son large torse, rejetant en arrière de son front ses longs cheveux noirs, drus et bien plantés et fixant sur la Cour son regard étrange...

« Alors, d’une voix fière, vibrante, pleine de douceur et de vigueur, charmante et tonnante tour à tour, Léon Gambetta commença la défense de Charles Delescluze, rédacteur en chef du Réveil , ce même Delescluze qui devait, plus tard, durant le siège, appeler son défenseur du 14 novembre : le fin Génois. La défense, ai-je dit ? Singulière défense! Ou plutôt, il ne s’agissait point de défense : Gambetta attaquait. C’était à coups de tonnerre contre l’Empire qu’il plaidait la cause de son client, le déporté de Cayenne. C’était en prenant à la gorge les hommes de Décembre qu’il réclamait l’acquittement du proscrit... Et tandis que l’avocat impérial essaie d’arrêter ce flot de lave vengeresse, ces paroles stigmatisantes, ce discours terrible que la France lira demain, Gambetta poursuit sa catilinaire, s’anime, s’exalte, couvre de sa voix sonore la voix de son adversaire, l’anéantit, le submerge — le mot est de lui —- et, les cheveux épars, la robe en désordre, ses vêtements ouverts, sa cravate enlevée, son col nu, semblable à un autre O’Connell rugissant à la tribune, l’avocat menace, tempête, accuse, écrase et retombe épuisé sur son banc, tandis que des applaudissements éclatent, saluent à la fois la réparation qui commence et le tribun qui s’est

révélé. Le lendemain, Léon Gambetta était illustre. »

Le nom de Delescluze n’a pas été retenu par l’histoire : elle n’aime peut-être pas les ingrats. C’est celui du député Baudin, tué sur les barricades du Deux-Décembre, qui désigne, depuis longtemps, l’attaque brusquée du tribun contre le second Empire. La quasi-totalité de nos contemporains serait incapable de dire ce que fut ce réquisitoire, où il fut prononcé, et ce qu’il osa dire.

Pour nous, familiarisés avec des polémiques dont la liberté va impunément jusqu’à la licence, le texte relu peut sembler assez modéré. C’est une erreur. En 1868, malgré «l’Empire libéral », l’audace du plaidoyer était inouïe. Inconcevable aussi devait paraître la faiblesse d’un tribunal qui réagit à peine contre les accusations politiques de l’avocat. C’est peut-être à cette stupeur presque muette qu’il faut mesurer aujourd’hui l’ascendant du jeune Gambetta sur ses auditeurs et le rayonnement de son talent impérieux.

D’ailleurs, on ne peut juger le génie oratoire de Gambetta en relisant les textes décolorés de ses harangues. Il y manque l’élocution nerveuse, le geste dominateur, l’accent incisif, la transfiguration d’une force puissante, aux traits en hautrelief, la fureur oratoire du tribun le plus animateur de foules depuis Mirabeau.

Ce simple « Plaidoyer pour M. Delescluze, prononcé, le 14 novembre 1868, devant la sixième Chambre du Tribunal correctionnel de la Seine »

eut le flamboiement fulgurant d’un Discours à la Nation française contre l’illégalité de l’Empire.

Il ne s’agissait, pourtant, dans l’acte d’accusation, que d’une poursuite contre Delescluze, directeur du Réveil et ancien déporté politique à Cayenne, coupable d’avoir ouvert, dans son journal, une souscription pour élever un monument au député Baudin, fusillé, sur la barricade du faubourg Saint-Antoine, par les fantassins du Coup d’État de Napoléon III, le 2 décembre 51.

Avec le client de Gambetta étaient inculpés Charles Quentin, signataire de l’article; Challemel- Lacour, rédacteur en chef de Y Avenir National; Duret, gérant de la Tribune ; Napoléon Gaillard, qui avait découvert et fait fleurir la tombe de Baudin, au cimetière Montmartre; et Abel Peyrouton, qui y avait harangué les manifestants. Ils étaient accusés d’avoir, « dans un but de troubler la paix publique et d’exciter à la haine et au mépris du Gouvernement, pratiqué des manœuvres à l’intérieur, délits prévus et punis par la loi du 27 février 1858 et par le décret du 4 août 1848 ».

M e Crémieux défendait Quentin ; Emmanuel Arago, Peyrat; Clément Laurier, Challemel-Lacour; Leblond, Gaillard père et fils ; Hubbard, Peyrouton. Leurs plaidoiries furent énergiques, mais exclusivement sur le terrain du droit. Gambetta, seul — et ils le savaient tous d’avance — défenseur de Delescluze, devait tenter une incursion véhémente dans la politique.

Il était certain que le président Vivien et le subs-

titut Aulois, créatures de l’Empire, l’arrêteraient net et avec rudesse sur ce terrain dangereux. Saisis d’une stupeur inexplicable , après une ou deux protestations timides, les deux magistrats, influencés par les mouvements profonds de l’auditoire, gardèrent le silence.

Et cependant, les sarcasmes cinglants succédaient aux accusations directes et tonnantes, dans ce pamphlet sans précédent :

— « Est-ce qu’il peut exister, s’écriait Gambetta, un moment pour la nation, au sein d’une Société civilisée, où la raison d’État, où le coup d'Etat puisse impunément, sous prétexte de Salut public, violer la loi, renverser la Constitution et traiter comme des criminels ceux qui défendent le droit au péril de leur vie ?... N

« Lorsque j’ai interrogé le dossier, comparé les rapports des témoins empruntés à ce qu’on appelle la brigade de la sûreté publique, j’ai éprouvé comme un sentiment de peur pour le Gouvernement. Est-ce que la police commencerait à perdre et son assurance et son imagination ?...

« Rappelez-vous ce que c’est que le Deux Décembre!... Vous savez tout ce qu’il y a de sang et de douleurs, de larmes dans cette date. Mais ce qu’il faut dire ici, ce qu’il faut toucher du doigt, c’est la machination, c’est la conséquence, c’est le mal causé à la France, c’est le trouble apporté dans les consciences par cet attentat : c’est là ce qui constitue la véritable responsabilité. C’est cela seulement qui pourra vous faire apprécier jusqu’à

quel point vous nous devez aide et protection, quand nous venons honorer la mémoire de ceux qui sont tombés pour avoir défendu la loi et la Constitution qu’on égorgeait... Oui! le Deux Décembre, autour d’un prétendant, se sont groupés des hommes que la France ne connaissait pas jusque-là, qui n’avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation, de ces gens qui, à toutes les époques, sont les complices des coups de force, de ces gens dont on peut répéter ce que Salluste a dit de la tourbe qui entourait Catilina, — « un tas d’hommes, perdus de dettes et de crimes », comme traduisait Corneille. C’est avec ce personnel que l’on sabre, depuis des siècles, les institutions et les lois; et la conscience humaine est impuissante à réagir, malgré le défilé sublime des Socrate, des Thraséas, des Cicéron, des Caton, des penseurs et des martyrs qui protestent, au nom de la religion immolée, de la morale blessée, du droit écrasé sous la botte d’un soldat...

« Ceux qui ont appréhendé le pays, enchaîné sa liberté, se sont servis des nouveaux moyens donnés par la science aux hommes pour entrer plus facilement en communication. La centralisation et la terreur ont tout fait. On a trompé Paris avec la province. On a trompé la province avec Paris. La vapeur, le télégraphe sont devenus des instruments de règne. On lançait à travers les départements que Paris était soumis! soumis! Il était assassiné. Soumis! On le fusillait, on le mitraillait. Moi qui vous parle, j’ai eu des amis, entendez-vous bien?

qui ont été tués en sortant de l’École de droit. Ils étaient sans armes. Il est vrai qu’ils étaient bien imprudents et bien coupables d’être venus apprendre le droit dans un pays où on le respecte de cette manière...

« Voilà dix-sept ans que vous êtes les maîtres absolus, discrétionnaires de la France. Nous ne rechercherons pas l’emploi que vous avez fait de ses trésors, de son sang, de son honneur et de sa gloire. Nous ne parlerons pas de son intégrité compromise, ni de ce que sont devenus les fruits de son industrie... Mais ce qui vous juge le mieux, parce que c’est l’attestation de vos propres remords, c’est que vous n’avez jamais osé dire : Nous mettrons au rang des solennités de la France le Deux Décembre comme un anniversaire national... Il n’y a que deux anniversaires, le Dix-huit Brumaire et le Deux Décembre, qui n’ont pas été mis au rang de ces solennités, parce que vous saviez que, si vous vouliez les y mettre, la conscience universelle les repousserait. — Eh bien! cet anniversaire dont vous n’avez pas voulu, nous le revendiquons, nous le prenons pour nous et nous le fêterons toujours; chaque année, ce sera l’anniversaire de nos morts, jusqu’au jour où le pays, redevenu le maître, vous imposera la grande expiation nationale, au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité... Ah! vous levez les épaules, Monsieur l’Avocat impérial! »

L’Avocat impérial [s arrachant enfin à sa torpeur). — « Mais ce n’est pas une plaidoirie! »

Gambetta. — « Je ne redoute pas plus vos dédains

que vos menaces. Hier, en terminant votre réquisitoire, vous avez dit : Nous aviserons!... Comment! avocat impérial, magistrat, homme de loi, vous osez dire : — « Nous prendrons des mesures! » Et quelles mesures ? Ne sont-ce pas là des menaces ? Eh bien! écoutez : c’est mon dernier mot. Vous pouvez nous frapper; vous ne pourrez jamais ni nous déshonorer, ni nous abattre! »

•— « C’est le glas de l’Empire! » crièrent les jeunes du Palais, amis politiques du nouveau tribun.

Le lendemain, il était reconnu pour chef par tous les partisans de la République. Avocat, orateur, journaliste, Léon Gambetta se surmenait déjà dans une lutte magnifique, où tout autre que lui eût été débordé.

— « L’année nouvelle, écrivait-il à son père, se lève souriante et même glorieuse pour moi; mais elle m’apporte aussi de terribles épreuves et je sens que je n’aurai jamais de plus redoutables combats à livrer que ceux qu’elle me prépare. Mais je suis prêt à tout et, confiant dans le génie de la liberté qui m’anime, je vaincrai encore. »

Alphonse Daudet — qui ne se défendit d’aimer Gambetta qu’assez tard — raconte ainsi ses souvenirs de 1869 :

— « Gambetta, à la suite de sa plaidoirie au procès Baudin, était en train de passer grand

homme. Les anciens du parti républicain, les combattants de 51, les exilés, les vieilles barbes avaient pour le jeune tribun des tendresses paternelles. Les faubourgs attendaient tout de Yavocat borgne. La jeunesse ne jurait que par lui. Je le rencontrais quelquefois : « Il allait être élu député... Il revenait de faire un grand discours à Lyon ou à Marseille... » Toujours agité, sentant la poudre, toujours dans l’excitation d’un lendemain de bataille, parlant haut, serrant fort la main et rejetant ses cheveux en arrière dans un geste plein de décision et d’énergie. Charmant, d’ailleurs plus que jamais familier et se laissant volontiers arrêter dans son chemin pour causer ou rire :

— « Déjeuner à Meudon ? répondait-il à ün de ses amis, qui l’invitait. Volontiers! un de ces jours,

— quand nous en aurons fini avec l’Empire! »

Les « forces obscures », cependant, tentaient contre son destin une nouvelle offensive. Une bronchite mal soignée l’exténuait. Son estomac faisait des siennes. Sa santé allait-elle l’empêcher de se présenter à la députation, à Paris et à Marseille, comme il l’avait promis ?

Il eut, une fois encore, un sursaut d’énergie, n’hésita point à faire une campagne double, à Belleville et dans le grand port du Midi, dans deux circonscriptions séparées par deux cents lieues l’une de l’autre. Le 24 mai 1869, il était élu député de Paris (par 21.734 voix, contre 9.142 à Carnot) et de Marseille (contre Thiers, Lesseps et Barthélémy, avec, au second tour, 12.868 voix, alors que M. de

Lesseps, candidat officiel demeuré seul en ligne contre lui, en obtenait 5.000 à peine). Il optait aussitôt, selon ses engagements antérieurs, pour Marseille. Mais il lui fallait penser à vivre , tout simplement. Exténué, amaigri par une toux caverneuse et par la fièvre, il se vit perdu en plein triomphe. Et, déjà, ses ennemis atterrés reprenaient courage.

— « Il est poitrinaire, se lamentaient les amis de Berryer, à qui il succédait dans le mandat phocéen. Hélas! il n’a plus longtemps à vivre! »

Mais, bientôt, son indomptable énergie, après s’être résignée à la mort, lui rendait un peu d’espérance :

— « Je ne guérirai qu’au soleil, en plein repos, écrivait-il aux siens; mais je ne pourrai y aller avant un mois. Ce qui me rassure, c’est que je mange de la viande. Je me trouve presque sauvé. »

— « Il est perdu! » confia le docteur Lacassagne, brillant aide-major à l’hôpital militaire de Marseille, au bon Fieuzal, qui « bien que médecin lui-même », en fut bouleversé.

Le Député. — La Guerre.

On ordonna au jeune député une cure immédiate à Cauterets. La Tata fit leurs préparatifs, la mort dans l’âme. Mais, au début de juillet, les spécialistes parisiens, plus rassurés par la vigueur morale du malade, prescrivirent le départ immédiat pour les eaux d’Ems, moins actives et plus alcalines que celles des Pyrénées. Les bronches et, surtout, l’estomac de notre tribun, devaient s’en trouver mieux. Il payait durement sa vie d’étudiant pauvre, ses repas à neuf sous et le régime alimentaire des gargotes du Quartier Latin.

La cité thermale prussienne était à la mode.

Elle fut, d’abord, désagréable au patient, désespéré d’avoir quitté la Chambre et tout ce qui était sa raison de vivre. Il avait commencé par y perdre ou s’y laisser voler sa bourse, avec le billet de mille que son père venait de lui prêter , en préparant

son déménagement de Cahors à Nice. La tante Jenny était restée, folle d’inquiétude, à Paris, les ressources modiques du député de Marseille ne lui ayant permis que le luxe d’un médecin des hôpitaux, d’ailleurs de ses amis.

Il logeait chez le docteur Busch, maison Mayence, et s’impatientait déjà de ne pas voir s’améliorer sa santé plus vite.

— « Je désire guérir, écrivait-il. Si je devais rester malade comme je le suis encore, j’aimerais mieux renoncer à la vie, puisqu’il me faudrait renoncer à la politique et traîner dans un coin l’existence d’un infirme. »

Il n’avait qu’une consolation : le désarroi du Gouvernement et l’impossibilité pour lui de réunir efficacement la Chambre et le Sénat avant la fin d’octobre. Il prévoyait une dissolution de la Chambre. Challemel-Lacour, convalescent, lui faisait envie; car il « toussait encore et suait à froid plus que jamais ».

— « J’ai manqué à mon poste dès la première journée de la bataille! » écrivait-il à son père, avec un chagrin d’enfant puni.

Fieuzal, son garde-malade volontaire, faisait l’impossible pour le galvaniser. Il avait, pourtant, obtenu « l’impossible » de son patient : la volonté de se soigner minutieusement, pour la première fois. C’était, d’ailleurs — et il ne l’ignorait pas, — une question « de vie ou de mort ». Ses victoires retentissantes à Paris faisaient l’objet des conversations désœuvrées de tous.

— « Je suis très dorloté dans ce pays-ci, avouaitil à ses amis. Tout le monde me comble d’attentions, de prévenances. J’en suis vraiment confus. J’ai peine à supporter cet empressement; car je redoute toujours de passer pour un vaniteux. Je me dérobe le plus que je peux; mais je ne suis pas toujours heureux dans mes combinaisons de retraite...

Il n’y a pas jusqu’au roi de Prusse, actuellement à Ems, qui ne s’informe de ma santé. Et, cependant, il n’ignore point la haine que j’ai vouée aux vainqueurs de Sadowa... Si je guéris bientôt et qu’il me soit donné de parler politique étrangère à notre tribune, je ferai de mon mieux pour qu’il l’apprenne d’une façon durable...

« Un journal de Coblentz a découvert que, par mon arrière-grand’mère, j’étais proche parent de Napoléon III; c’est, sans doute, le motif pour lequel je suis le premier des irréconciliables. »

Plus tard, Gambetta a raconté à sa mère et à Benedetta tous les détails des origines de cette étrange légende. Le roi Guillaume de Prusse, qui devait, l’année suivante, être proclamé empereur d’Allemagne à Versailles, — noter, en passant, le rôle initial de la fameuse « dépêche d’Ems », où le jeune tribun, une année avant, se rencontrait, pour la seconde et dernière fois, avec Bismarck, — était à Ems, en compagnie de son colossal chancelier, d’Urbain Ratazzi et de sa femme, l’ex-princesse de Solms. Un jour on lui montra, devant la maison Mayence, un jeune homme blême, aux longs cheveux « à l’artiste » rejetés en arrière, aux pommettes

saillantes et à la cravate noire, mal nouée sur son gilet flottant, montant très haut. Son nez légèrement busqué, pincé aux narines par la maladie, sa maigreur d’ascète, un œil noir, étincelant et fatigué, une démarche insolitement lasse donnaient à ce valétudinaire de trente ans une physionomie saisissante.

— « C’est le déjà fameux Gambetta, député de Paris et de Marseille, qui, l’an dernier, a porté de si rudes coups à l’Empereur français et qui est, à la Chambre, le chef de l’opposition républicaine contre l’Empire, » dit le second des personnages qui accompagnaient le roi de Prusse.

— Il a l’air bien malade, remarqua le monarque, après un coup d’œil sur notre tribun...

— Et je pourrais, poursuivit Mommsen, — car c’était le grand historien des Romains, le plus illustre des philologues allemands, en villégiature à Ems, dans ces derniers jours de juillet 1869 — le faire bondir et le laisser stupéfait, si je lui révélais ce que je sais de lui, par les récentes investigations de mes meilleurs élèves sur la côte ligure de Gênes et de Savone. Il ne se doute certainement pas qu’il est, par ses ascendants, quelque peu parent de Bonaparte.

— Donc, cousin de Napoléon III? ricana Bismarck.

— Parfaitement! » conclut Mommsen, avec une conviction d’impeccable généalogiste.

Tout le dialogue, en allemand, avait été écouté, d’un bout à l’autre, par le gérant de la maison Busch. Il s’empressa d’aller le traduire à Gam-

betta, qui haussa d’abord les épaules, en bernant la manie des savants germaniques, acharnés à découvrir des ramifications inattendues à toutes les familles de l’Europe; puis il s’immobilisa dans une rêverie intéressée par l’attrait du mystère et Fieuzal l’entendit murmurer à part lui :

— « Cousin de Napoléon III ?... C’est donc ça que je le déteste tant! »

Et il éclata d’un rire énorme, sans la moindre * quinte de toux : sa guérison était commencée.

Gambetta quitta Ems le 15 août et mit douze jours pour faire deux cent cinquante lieues. Il était « obligé de s’arrêter toutes les deux heures de chemin de fer, brisé par la fatigue et la chaleur ».

Il devait « attendre dans le calme l’effet bienfaisant des eaux d’Allemagne et faire une cure de raisins du lac de Genève ».

— « Je me résigne, écrivait-il de Montreux, parce que je me sens mieux : je tousse à de bien plus longs intervalles et d’une façon moins aigre et moins douloureuse. Mais j’ai bien besoin de me refaire : j’ai perdu tous mes muscles et ma pauvre peau est plus large qu’il ne faut pour envelopper ce qui me reste de chair. »

Le docteur Fieuzal ne le quitta pour regagner Paris que lorsque Laurier, rentré de Constantinople, vint prendre sa place auprès du convalescent. Gambetta resta à Montreux jusqu’à la mi-octobre.

Il était sauvé. Mais sa santé exigeait encore bien des ménagements.

Il avait écrit à sa mère, au début du mois :

— « Je puis, enfin, calmer tes inquiétudes sur ma santé. Je sens tous les jours revenir mes forces. La toux a presque totalement disparu. Je ne la subis guère plus de deux ou trois fois par semaine et ? encore, très affaiblie. La circulation générale s’est rétablie et je n’ai plus besoin de m’enfouir sous les couvertures pour retrouver un peu de chaleur. J’ai de l’appétit, peut-être un peu trop... La bronchite a presque entièrement disparu ; mais ma maladie d’estomac ne laisse pas de me fatiguer un peu. Mes digestions sont difficiles. Ce sera long à guérir...

« Ah! qu’il me tarde de rentrer en lice et de faire quelque chose! Voilà six grands mois que je paresse et que je me drogue. Ce n’est ni vivre ni mourir et c’est à vous dégoûter de vous-même!... »

Il faut se représenter la disgrâce de l’ardent tribun. Pour lui, « prendre la parole » en public, c’était respirer et vivre, remplir sa fonction sociale naturelle, combattre pour ses idées, triompher enfin.

Or, la conspiration des « forces secrètes », à peine installé à la Chambre, où l’on attendait avec fièvre ses débuts oratoires, exaltés d’avance par toutes les trompettes de la renommée, venait de l’immobiliser pendant des mois dans le silence, aux portes de la mort.

Mais, victorieux une fois encore, Gambetta, chef de la gauche appelée à prendre bientôt le pouvoir selon les pronostics de tous les bons politiques,

reprenait, dès sa réinstallation à Paris, 12, rue Montaigne, la direction des luttes électorales et le combat direct contre l’Empire, qui craquait déjà de toutes parts.

Son véritable début à la tribune du Parlement — il avait, au cours du premier trimestre de 1870, interpellé le Gouvernement sur l’envoi de deux soldats aux bataillons d’Afrique, pour avoir assisté à des réunions électorales ; sur la demande de poursuites contre Rochefort, son ennemi narquois, qu’il eut la bonté inlassable de soutenir toujours et même d’admirer; la grève du Creusot, la liberté de la presse, la loi électorale, et le droit d’interpellation — eut lieu le 5 avril.

Jusque-là, la Chambre tout entière avait reconnu tacitement le droit, pour l’orateur, d’être bref et de ménager ses forces. On s’abstenait de l’interrompre ou seulement de le tenter, avec une déférence courtoise envers cet intéressant « poitrinaire », la plupart du temps si modéré lui-même. Car sa convalescence avait duré tout l’hiver et n’était pas terminée encore.

Le 5 avril, il ne pouvait plus être question d’écourter un débat capital : Gambetta allait parler contre le plébiscite, dans une interpellation serrée au sujet du pouvoir constituant.

Son discours eut, devant le Parlement, le retentissement universel de sa plaidoirie devant la sixième Chambre du Tribunal de la Seine, lors du « procès Baudin », seize mois auparavant. Il devait, le lendemain, faire écrire à Cauvière :

— « C’est le vrai début de M. Gambetta, et, loin de demeurer au-dessous des brillantes espérances que ses amis fondaient sur sa jeune réputation, du premier bond, il s’est élevé aux plus hauts sommets de l’éloquence parlementaire. Son discours n’a pas duré moins de deux heures. Les opinions qu’il a émises, la doctrine qu’il a défendue n’étaient certes point partagées par la majorité de son auditoire; et, cependant, l’attention de la Chambre n’a pas fait défaut une seule minute au jeune orateur. Bien plus, pendant la suspension de séance, membres de la Droite et membres de la Gauche confondaient auprès de lui leurs témoignages de très sympathique bienveillance.

— « Ne vous y trompez pas! disait-on autour de nous. Le parti «néo-républicain» a trouvé enM. Gambetta mieux qu’un orateur de premier ordre. Il peut saluer en lui son homme d’État et son chef!...

« Le côté défectueux de M. Gambetta, c’est son manque de santé. Il a toutes les qualités de l’orateur, sauf les poumons. LIier, après le magnifique mouvement que lui a inspiré le mot de Guizot sur le suffrage universel, il s’est accoudé sur la bordure de la tribune, épuisé, n’ayant plus ni souffle, ni voix. — « Reposez-vous! reposez-vous! » lui a t-on crié, de tous côtés, avec une sollicitude bien rare à la Chambre. M. Gambetta a fait signe qu’il avait besoin, en effet, de quelques minutes de repos. Il est allé s’asseoir dans le couloir, où Font aussitôt rejoint et entouré un grand nombre de députés de tous les partis... »

Un incident comique avait prouvé l’attention passionnée de la Chambre devant le jeune tribun. Il avait, d’un geste soudain, détendu avec brusquerie, renversé un verre rempli de café sur la tête d’un sténographe. En toute autre occasion, une hilarité interminable eût éclaté dans l’Assemblée, devant l’ahurissement submergé du secrétaire. Or, sous l’influence fascinatrice de la parole du député de Marseille, personne ne détourna les yeux sur le douché, éperdu de confusion, et l’incident burlesque passa inaperçu.

La question portée à l’ordre du jour était, au demeurant, des plus graves. Le Gouvernement impérial projetait de faire ratifier par un plébiscite la Constitution de Y Empire libéral. Grévy avait aussitôt attaqué le plan exposé par Émile Ollivier : il tendait à concentrer dans les mains de l’Empereur le pouvoir constituant, après l’avoir enlevé au Corps législatif.

Jules Favre, élevant encore le débat, avait mis le Cabinet hors de cause et s’en prenait, lui aussi, directement à l’Empereur. La tâche de Gambetta, qui lui succédait à la tribune, était malaisée. Alfred Le Roux présidait la Chambre, en proie à une agitation croissante.

Les premiers mots du jeune député, qui tentait de planer plus haut encore que son maître, furent couverts par les rumeurs.

— « Plus haut! On n’entend pas! » crièrent des voix nombreuses.

Il y eut un moment de confusion. Notre convalescent, découragé, allait sans doute descendre de

la tribune et — mortelle abdication, grosse de conséquences pour le précoce tribun — manquer l’occasion entrevue à peine.

— « Messieurs, s’exclama alors le Président, dont une émotion soudaine fit trembler la voix, je réclame le silence le plus complet. L’orateur a des motifs, que tout le monde connaît , pour le demander à votre bienveillance et je crois qu’il importe de lui donner, à cet égard, toutes facilités. »

Ce fut un revirement immédiat. Hâve et blême, Gambetta attendait, à la tribune, le rétablissement du calme ou l’aggravation du tumulte. Le silence s’était fait tout à coup. Bien des mains se tendirent vers lui :

— « Oui! oui!... Écoutez! écoutez! » ordonnaientelles.

Et ce fut pendant deux heures, hachées d’acclamations plus fréquentes et plus nourries peu à peu, même sur les bancs de la Droite, que Léon Gambetta développa sa magnifique argumentation.

C’est le premier, c’est le plus grand de ses discours qui soient restés dans les mémoires. Il rendait au suffrage universel législatif son autorité souveraine, mettait en lumière les fautes de régime, restituait au Parlement son rôle prépondérant, détruisait l’effet des vaines promesses ministérielles et forçait, à force de logique, Granier de Cassagnac lui-même à déclarer que « le jour où la souveraineté populaire proclamerait la nécessité de la République contenue dans les plis du suffrage universel, il s’inclinerait devant elle ».

— « C’est évident, ajoutait Dugué de La Fauconnerie. Le droit divin, pour nous, c’est la souveraineté du peuple. »

Guizot avait dit : « Il n’y aura pas de jour pour le suffrage universel. » Cela signifiait : — « Voyezvous ces immenses masses populaires qui vont entrer dans ces ressorts délicats, dans ces rouages, si difficiles à manier, du Gouvernement parlementaire? Mais nous serions emportés! Non, il ne faut pas qu’il y ait de jour pour le suffrage universel! » — Voilà ce que cela voulait dire. Eh bien, le suffrage universel est venu; et ce qui m’étonne, ce qui me confond, c’est qu’il puisse y avoir une sincérité pour les partisans et les docteurs de la monarchie constitutionnelle à accepter l’accouplement du suffrage universel et de la monarchie sous le drapeau de l’Empire! »

Les trois quarts de la Chambre, attaqués ainsi, ne réagissaient pas plus que le président Vivien et son substitut du « procès Baudin ». Le même envoûtement laissait muets des députés qui, en toute autre séance, eussent couvert la voix de leur agresseur de protestations indignées. Et le jeune député, d’audace en audace, en arrivait à affirmer que « tout ce qui avait un caractère permanent et héréditaire dans le pouvoir était désormais caduc et que l’exécutif monarchique et dynastique était condamné à être expulsé ».

Il montrait ensuite les fluctuations, les progrès, d’une génération à l’autre, la mobilité du suffrage universel. Comment, dès lors, pourrait-il, évoluant

sans cesse, assurer la perpétuité du pouvoir dans une même famille ?

Cette longue discussion sur le terrain exclusif des principes eut des résultats sérieux : M. Thiers lui-même vota avec la minorité de gauche, coupant ainsi les ponts entre lui et ses anciens amis.

Le lendemain, le Figaro notait :

— « Il y a vraiment en France un grand orateur de plus : c’est M. Gambetta. Il a occupé la tribune pendant deux heures et, lorsqu’il en est descendu, tout le monde reconnaissait en lui un légitime héritier des Mirabeau, des Royer-Collard et des Berryer. »

— « M. Gambetta, rendait compte le Journal de Paris , tient l’Assemblée suspendue à ses lèvres. C’est incontestablement le discours le plus beau, le plus brillant, le plus éloquent, le plus politique qui ait été prononcé depuis longtemps. Il a été écouté religieusement par toute l’Assemblée, même par la Droite et le Centre... »

— « Heureux, s’écriait le Temps , ceux qui étaient à la séance d’hier! Ils ont assisté à un spectacle tout à fait extraordinaire et ils ont entendu un des plus magnifiques discours qui, depuis longtemps, aient été prononcés à la tribune française... Un jeune homme, nouveau venu dans une Assemblée de l’Empire, a, pendant deux heures, procédé à la démonstration méthodique et raisonnée de l’excellence du gouvernement républicain, de l’illégitimité de tout autre régime, de son avènement nécessaire, s’est fait religieusement écouter de ceux que le seul mot de République jette, d’ordinaire,

dans des terreurs folles et n’a pas été interrompu au moment de ses plus grandes hardiesses par des adversaires qui n’ont eu, au contraire, pour lui que des regards amis et des visages bienveillants... Voilà ce que nous avons vu hier; et c’est à peine si nous pouvons nous persuader aujourd’hui que nous n’avons pas rêvé. »

Il y avait — comme dans toute la vie ardente de Gambetta — une rançon redoutable à tant de précoce gloire : ses derniers efforts oratoires avaient, de nouveau, altéré profondément sa santé. Une recrudescence de ses maux de gorge venait l’assombrir, lui et les siens. Les médecins lui enjoignirent de fuir Paris, d’aller défendre Duportal à Toulouse, où sa parenté du Port-Garaud et de la rue Malaret se divisait en deux camps ennemis : les Ghersi l’admiraient avec fierté; 1’ « oncle Augustin et la tante Gentille » l’appelaient, en se signant, « Gambetta-le-Rouge », ce qui les brouillait définitivement avec Pachico et surtout avec Benedetta, mariée de la veille à l’ingénieur Jouinot.

Gambetta, effrayé par les menaces de la Faculté et les adjurations de Fieuzal, se réfugia —on ne le sut jamais — à Lille, chez son ami Gustave Masure, directeur du Progrès du Nord , qu’il avait défendu dans ses continuels procès contre l’Empire. Il avait pris le nom de sa mère, Massabie, pour garder son incognito; mais il fut obligé très vite de s’exiler à

Bruxelles, Hôtel de la Poste, en laissant à Masure le soin de lui envoyer sa correspondance.

Ce fut au terme de cette cure sérieuse, pour guérir d’une maladie suspecte, mais déjà estimée mortelle par les espoirs de certains ennemis, qu’il lui arriva à l’improviste l’aventure la plus fabuleuse, la plus invraisemblable, la plus grandiosement tragique aussi de son existence, si manifestement « prédestinée ».

L’Empire croula d’un seul coup, en un jour de désastre national et, sans aucun délai, sans avoir eu le temps de se reconnaître, Léon Gambetta fut contraint, en quelques heures, de proclamer et de réaliser l’avènement de la République et d’en assumer, à trente-deux ans, les charges les plus écrasantes.

Cette fois, ses amis eux-mêmes, devant le terrible fardeau de ses nouveaux devoirs, le crurent perdu, débordé par son prodigieux destin, tant le poids s’en totalisait au-dessus des forces humaines.

Depuis le 15 juillet 1870, pendant l’agonie de l’Empire, prolongée par la Droite, Gambetta s’était, presque chaque jour, dépensé à la tribune de la Chambre en propositions déjà gouvernementales, véritable prélude à ce qui allait être, à son appel, la Défense Nationale devant l’envahisseur.

Il avait, le premier, réclamé la communication des dépêches de Bismarck, refusant de s’engager

à ne pas donner son consentement à la candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne et informant toute l’Europe de son insolence envers la France. La majorité, aux ordres du Gouvernement, le dispensa de toute communication. La guerre était inévitable.

Gambetta était intervenu, le 19 juillet, dans la discussion de la loi interdisant de rendre compte des opérations militaires. En août, il soutint la motion Jules Favre, proposant d’armer la garde nationale et de nommer un Comité de défense, composé de quinze députés « et investi des pleins pouvoirs du Gouvernement pour repousser l’invasion étrangère ».

Si le Corps législatif avait voté la proposition, Mac-Mahon n’eût pas entrepris la marche désastreuse sur Sedan. La France aurait encore pu gagner la guerre.

Le 14 août, Gambetta prend part à une discussion violente, à propos de la communication, par le Gouvernement, des nouvelles militaires et de la prise de Nancy :

— « Il faut savoir, avait-il crié aux ministres de l’Empereur, si, oui ou non, vous allez continuer un système qui à l’incurie ajoute l’inexactitude et qui vous fait soupçonner, entendez-vous bien, de mettre par-dessus tout l’intérêt de la dynastie et de négliger la patrie. Avant de songer à sauver une famille, songez à toutes les familles françaises qui sont si cruellement atteintes! »

Le 17, discours pour l’application de la loi sur les étrangers ; les 20, 23, 24 et 25 août, sur l’armement de

la garde nationale et les nouvelles des hostilités, les 27 et 29, sur les attributions du général Trochu, gouverneur de Paris et le rappel de tous les militaires à l’activité.

Ici, nous ne saurions nous défendre, au lendemain de la publication des terribles Carnets de Gallieni , d’un rapprochement qui s’impose. Les ministres de l’Empire, accusés d’impéritie par le jeune tribun, n’avaient pas donné au Gouverneur les moyens que M. Messimy, ministre d’août 1914, devait impérieusement exiger du généralissime, en faveur du Camp retranché de Paris, ce qui fut l’origine du redressement et de l’offensive victorieuse de la Marne, il y a dix-huit ans.

—• « Le ministre de la Guerre, reprochait Gambetta, a dit et fait insérer au Journal Officiel qu’il conférait et transportait au gouverneur de Paris, pour tout ce qui touchait la capitale, la plénitude des pouvoirs dont il avait été investi par le reste de la France. Eh bien! ce qui nous préoccupe en ce moment, c’est de réaliser la promptitude qui ne nous semble pas atteinte dans l’armement de Paris. Par conséquent, ce que je lui demande par notre proposition, c’est qu’à cette déclaration solennelle de YOfficiel corresponde une situation nette et tranchée et qu’à côté de la responsabilité qui lui est transmise tout entière, se trouve l’exercice, l’efficacité de ses pouvoirs. »

L’histoire, décidément, se recommence sans cesse. À la situation de septembre 1870 correspond celle de 1914. Les mêmes défaites premières exigent que

Paris soit défendu. C’est Gambetta qui le réclame et va pouvoir l’exiger, le lendemain du 4 septembre. Quarante-quatre ans après, le ministre de la Guerre du Gouvernement républicain fera exactement le même geste, avec plus de bonheur, puisqu’il aura ainsi permis à Gallieni d’assurer le salut de la capitale.

Le 31 août, nouvelle intervention de Gambetta sur le bombardement de Strasbourg et l’état de l’Alsace. Mais c’est le 4 septembre que, tenant tête à la foule, soutenue par la garde nationale, qui a envahi le Palais-Bourbon et, si elle n’était contenue à temps, pourrait amener les plus graves désordres, que l’ascendant et la popularité du jeune tribun assureront la victoire de la légalité, sans drame ni violence.

Nous entrons ici, exclusivement, dans l’Histoire. Rappelons-en seulement les lignes essentielles.

Dans la nuit du 2 au 3 septembre 1870, une dépêche annonçait au Gouvernement le désastre de Sedan. Le lendemain, après confirmation officielle de la nouvelle, le Président de la Chambre, M. Schneider, consentait à ordonner une séance de nuit, tandis qu’au débouché du pont de la Concorde, Gambetta haranguait et contenait une foule en délire :

— « Paris, lui criait-il, tient dans ses mains non seulement le salut du pays, mais le sort de la Révolution Française. Ne criez pas : Vive Gambetta! Vive un homme! Il ne doit sortir, en ce moment, d’une poitrine française qu’un seul cri : Vive la

France!... Je vous jure que la nuit ne se passera pas sans que nous ayons pris des déterminations dignes du peuple. Mais nous ne devons pas paraître délibérer sous la pression du dehors. Je vous engage à vous retirer. Laissez libres les abords du Corps législatif. »

Et la multitude, obéissante, se dispersa lentement.

Dans la nuit du 3, à une heure du matin, la Gauche déposa le texte de sa proposition : elle demandait la déchéance de l’Empereur prisonnier et de sa dynastie, la nomination d’un Gouvernement provisoire et le maintien du général Trochu comme gouverneur militaire de Paris.

A la séance du 4, le général de Palikao propose la création d’un « Conseil de Régence et de Défense Nationale ». Thiers, appuyant en principe la motion de la Gauche, fait signer par quarante-sept députés une demande de création d’une Commission de gouvernement et de convocation ultérieure d’une Constituante. On essaie donc d’écarter, tout d’abord, la déchéance de l’Empire.

Gambetta bondit alors à la tribune. Il réclame, il exige, il obtient la réunion immédiate d’une commission, chargée d’examiner l’urgence des trois propositions. Mais, tandis qu’elle délibère encore, une foule considérable, massée devant les grilles du Palais-Bourbon, demande à grands cris l’abdication et la déchéance de Napoléon III.

Le député de Marseille — bien que ses ennemis aient essayé d’affirmer le contraire — n’était pour rien dans cette manifestation tumultueuse.

faisait, au contraire, depuis la veille, des efforts exténuants pour laisser le Corps législatif seul maître de son vote, dans l’intérêt même de l’indispensable légalité.

Mais l’escadron de gendarmerie du pont de la Concorde est contraint de se replier devant la garde nationale, mêlée à la foule, qui force les grilles, envahit les Pas-Perdus et les galeries du public. Alors s’établit le dramatique colloque entre Gambetta et l’assistance que la garde a pu encore empêcher de faire irruption dans la salle des séances.

Le tribun adjure le peuple d’accorder sa confiance à ses élus et de ne troubler leurs délibérations « ni par des cris, ni par des applaudissements »; mais le tumulte grandit dès qu’il n’est plus à la tribune. Il y est rappelé par Crémieux, incapable de dominer le vacarme. C’est en vain que le Président Schneider suspend et reprend tour à tour la séance. Dans les tribunes, le désordre est à son comble. Tout le public qui s’y entasse réclame la déchéance immédiate et la proclamation de la République.

Seul, Gambetta arrive à se faire entendre. Il conseille aux assistants la patience. Mais, à trois heures, un nouveau mascaret de manifestants arrive à rompre les derniers barrages. L’hémicycle est envahi. Une immense clameur de : « Vive la République! » contraint les membres du Gouvernement à quitter la salle. Le Président déclare la séance levée, puisqu’elle ne saurait avoir lieu dans ces conditions. Gardes nationaux et foule compacte déferlent à travers les travées désertées par les

députés et refluent jusqu’au fauteuil présidentiel. Un étudiant agite éperdument la sonnette. Jules Ferry, Kératry, Steenackers et un groupe de députés de Paris parviennent à installer Gambetta à la tribune. Là, brisant le tumulte d’un geste impérieux, il s’écrie, au milieu d’un silence soudain qui lui permet de lancer la résolution exigée de tous :

— « Citoyens, attendu que la patrie est en danger; attendu que tout le temps nécessaire a été donné à la représentation nationale pour prononcer la déchéance, attendu que nous sommes et que nous constituons le pouvoir régulier issu du suffrage universel libre, — nous déclarons que Louis- Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France! »

Une tempête, une explosion d’acclamations salue l’audacieuse initiative du tribun populaire. Mais des voix tonnantes exigent :

— « Nous voulons deux choses : la déchéance d’abord, la République ensuite!

— Et, surtout, plus d’Empire!...

— Il est tombé pour toujours, tombé avec son chef, qui n’a même pas su mourir! »

Jules Favre et Gambetta, réclamés une fois de plus par la multitude, sont salués par une ovation unanime. Les tambours de la garde nationale battent aux champs.

— « Voulez-vous donc la guerre civile ? demande Jules Favre dans l’accalmie qui suit l’impressionnante batterie de ralliement.

— Non! Guerre aux Prussiens seulement!

répond la foule.

— Nous allons donc constituer un Gouvernement provisoire.

— Oui, mais la République d’abord!

— Ce n’est pas ici que nous devons la proclamer, intervient Gambetta, dont la décision s’impose à tous : c’est à l’Hôtel de Ville!

— A l’Hôtel de Ville! » consent la foule, dont la majeure partie s’écoule aussitôt au dehors, précédée des députés de la Gauche.

Seul, le marquis de Piré, député royaliste d’Illeet-Villaine, prétend demeurer à son banc et y attendre le retour de ses amis. Les gardes nationaux organisent un barrage pour les en empêcher; mais la précaution est inutile. L’hémicycle envahi est abandonné des derniers parlementaires. Les gardes nationaux y occupent les places assises. Le public des tribunes a refusé de les quitter.

Vers sept heures, Glais-Bizoin, député de la Seine, qui revient de l’Hôtel de Ville, fait allumer deux lampes sur la tribune et annonce qu’un Gouvernement provisoire vient d’être constitué. Il a prononcé la dissolution du Corps législatif et donné l’ordre de fermer les portes. La garde nationale assure aussitôt l’exécution des consignes. A sept heures et demie, il n’y avait plus personne au Palais-Bourbon.

La Défense Nationale.

Le premier, dans le désarroi général, au milieu d’un tumulte tragique, alors que les meilleurs perdaient la tête, doutant de tout et d’eux-mêmes, Gambetta avait donc proclamé la déchéance de l’Empire et l’avènement de la République.

Les événements formidables des dernières semaines ne l’ont pas dépassé. Sa santé est redevenue miraculeusement robuste tout à coup, pour faire face à l’immense labeur qui va consumer ses jours et ses nuits. De la veille au lendemain, le jeune tribun s’est transfiguré. Il était un chef, certes — et depuis longtemps. Mais il est « le Chef » maintenant. Ce n’est déjà plus le même homme. Tout ce qui n’est pas la Défense Nationale disparaît pour lui. Sa famille elle-même passe au second plan. Il ne se demande pas si la susceptibilité simpliste de son père n’en prend pas ombrage. Il a prié ses intimes

de lui écrire, de lui raconter... Mais, déjà, l’unique et lancinant souci le dévore : comment arrêter et chasser l’envahisseur ?

Sur des registres commerciaux — car il faut tout improviser, même les fournitures de bureau — dont nous avons les quatre tomes, effrayants à lire, tant ils révèlent le désarroi universel, il minute le texte de ses dépêches aux chefs civils et militaires. C’est, en un saisissant raccourci, toute l’histoire de cette guerre défensive, dont on connaît les phases angoissantes.

A chaque page, à chaque ligne éclate un ardent amour de la France blessée, une frénésie de sacrifice qui subordonne tout à la Patrie en danger, — tout, même la jeune République, idole de ses désirs depuis qu’il a eu dix ans et pour laquelle le plus grand, le plus pur de ses fondateurs eût cependant donné sa vie.

Inséparables, d’ailleurs, dans son esprit et dans son cœur, la Patrie et la République lui apparaissaient, aux heures désespérantes, tellement confondues que tout serviteur loyal de la France méritait aussitôt, à ses yeux, la confiance absolue de son Gouvernement. Les avis soupçonneux de la Politique, qui tend toujours à redouter, même chez le plus honnête adversaire, la possibilité d’une trahison, n’ont jamais alarmé la foi du fier patriote. Il n’admettait pas que, devant l’ennemi, un Français, jusque-là digne d’estime, pût être capable d’une défection : malgré les fidélités dynastiques invoquées pour la défendre, elle ne pouvait être, selon lui,

Î>Ë GAMBETTA

que le plus impossible des crimes. L’homme qui se refusait ' à croire, avec tant de violence indignée, aux premiers bruits de la capitulation de Metz, n’hésitait pas à confier le commandement de l’armée de la Loire au général d’Aurelles de Paladines, qu’il venait de destituer, à Marseille, pour avoir tout d’abord refusé de reconnaître la République et d’obéir au Gouvernement provisoire.

En présence des malheurs effroyables qui fondaient sur le pays, cet avocat de trente-deux ans se transforme soudain en organisateur de génie. Galvanisant les âmes, triomphant des pires désespérances, Gambetta, par le seul ascendant de sa parole et l’audace sans cesse accrue de ses initiatives, devint l’incarnation vivante de la Défense Nationale. Pour elle, sa voix prestigieuse fit jaillir du sol français, que l’envahisseur croyait épuisé, douze corps d’armée, six cent mille hommes, quinze cent mille fusils et quatorze cents canons.

Ministre de l’Intérieur et, bientôt, de la Guerre, avec une simplicité, une grandeur, une compétence miraculeuses, il fit face à ses devoirs, écrasants alors pour n’importe quel autre, comme s’il eût déjà exercé les mêmes fonctions en des conjonctures redoutables.

Esquiros, mandé place Beauvau le soir du 4 septembre, quelques heures à peine après qu’il eut assumé les plus lourdes charges du pouvoir, trouva Gambetta au travail, seul, au début de la nuit blanche qu’il allait passer, comme un commis scrupuleux, trop en retard pour songer au sommeil.

— « Gambetta, a-t-il raconté, était assis devant une table chargée de papiers et, à la lueur d’une lampe d’antichambre, rédigeait des dépêches. Malgré la joie du triomphe, il semblait grave et soucieux. Notre entrevue fut courte : il m’assura que ma présence serait nécessaire à Marseille et m’offrit d’y aller immédiatement en qualité d’administrateur supérieur. Je demandai un jour pour réfléchir et je sortis. En traversant la cour de l’hôtel, je rencontrai une charrette à bras , dans laquelle se trouvaient une valise et un sac de nuit. C’était le bagage du nouveau ministre , venant s’installer dans ces murs silencieux et comme stupéfaits des événements de la journée. »

Dès la première heure, Gambetta eut tout à organiser, tout à prévoir et sous des conditions inconnues encore dans l’histoire. Il n’y avait plus rien. Tout avait sombré dans le désastre :

— « Matériel, munitions, cadres, instructions, tout nous manque, écrivait Bourbaki. Nous n’avons que du patriotisme. »

L’armée de Mac-Mahon était prisonnière. Celle de Bazaine, investie dans Metz, allait sans doute y capituler. Le siège de Paris commencerait le 19 septembre, pour aboutir à la reddition fatale de la capitale.

La jeune République disposait à peine de quelques bataillons ramassés dans l’Est, en toute hâte, par le général Cambriels, de quelques mobiles bretons et d’une division incomplète, venue d’Algérie à Bourges, où le général de La Motterouge en prenait le commandement.

L’organisation civile n’existait pas plus que l’organisation militaire. La démission de l’amiral Fourichon — sur la question de la suprématie du pouvoir civil — en donnant le ministère de la Guerre à Gambetta, allait en centraliser en ses mains, sans aucune préparation pratique, le pouvoir absolu, avec la folle mission de pacifier les partis, de refouler l’envahisseur ou, tout au moins, de gagner du temps en lui disputant glorieusement ses victoires, de mater surtout la réaction, déjà brutale, contre le régime nouveau, d’utiliser toutes les bonnes volontés, de ranimer les courages défaillants, de faire enfin passer, dans le cœur des fonctionnaires et des soldats, le souffle d’ardent patriotisme qui n’a jamais cessé d’animer le grand orateur et lui permit, plus tard, de jurer :

— « Jamais le désespoir ne s’est approché de mon âme ! »

Aucun homme politique, toutefois, n’a été en proie à autant de haines furieuses que Gambetta. On peut dire qu’elles n’ont jamais désarmé, même après sa mort. Et cependant cet homme a rayonné, à certaines heures, d’un tel génie créateur que ses pires adversaires en ont poussé des cris d’aversion irréconciliable, mais avec une sorte de rage contre eux-mêmes d’avoir à admirer pourtant ses dons prestigieux.

— « Maître absolu de la France, a écrit l’un de ses détracteurs les plus violents, Georges d’Heylli, en février 74, M. Gambetta a pu, sans contrôle aucun, abuser de son pouvoir pour bouleverser le

pays au profit de ses ambitions; mais, il faut le dire bien vite pour son excuse, avec la patriotique intention de délivrer le sol de la patrie de l’invasion des Barbares. Aucun moyen ne lui a semblé mauvais pour arriver au but qu’il s’était proposé... Il a dépensé au service de son infatigable activité toutes les ressources de l’esprit le plus vivace, mais, en même temps, le plus déréglé qui fût jamais. Cet avocat parvenu, possédant au suprême degré une éloquence imagée et persuasive, a parcouru la France entière à la suite des armées que sa verve avait improvisées, voulant tout faire par luimême, ayant la présomption de croire aux facultés multiples d’un génie qui lui permettait d’être à la fois orateur, organisateur, chef d’État et général!... »

Après cette diatribe on ne peut, semble-t-il, attendre qu’une conclusion accablante. Ce serait compter sans le « charme » irrésistible du tribun « prédestiné ». Il lui a déjà permis de frapper d’une stupeur muette une magistrature, pourtant dévouée à l’Empire, qu’il attaquait sans merci en plein prétoire, ou de se faire acclamer par une Chambre monarchiste, attachée au souvenir qu’il venait de disqualifier. Georges d’Heylli, après des prémisses irréductibles, en arrivait, lui aussi, à écrire cet aveu passionné et déconcertant :

— « Eh bien, en dépit de tout cela et maigre nous, ce caractère incorrect, désordonné, violent, ce personnage, doué des plus grandes qualités qui font l’homme d’État, comme aussi possédant les vices les plus considérables, cet homme nous attire,-

Il n’est pas antipathique à la foule; elle subit l’ascendant de sa chaude éloquence, vraiment irrésistible. Elle lui a reproché ses erreurs, mais elle a acclamé son patriotisme. Cette foule qui est, en somme, la grande majorité et la grande maîtresse, a admiré cet homme qui, à lui seul, avait soulevé et armé le pays tout entier et rendu possible, pendant trois mois, la résistance de nos provinces contre l’envahisseur... Cette foule a compris, dans son bon sens, que le but poursuivi était le plus grand et le plus noble qu’un citoyen pût se proposer et, malgré ses fautes, malgré sa chute, elle a confié, dans plusieurs collèges, le soin de défendre ses destinées à celui qui, au milieu de nos malheurs et de ses propres folies, n’avait jamais désespéré des ressources ni du salut de la patrie. »

Ainsi, les plus implacables ennemis de Gambetta ne se défendaient pas de subir son ascendant surhumain. Si ses amis l’avaient soutenu, au lieu de l’amoindrir de leurs jalousies sournoises et, parfois, de leur résistance à ses directives, de quels miracles le jeune Chef n’eût-il pas étonné le monde ?

Michel Chevalier, son adversaire déclaré, sous le joug, inexplicable par des raisons humaines, de la même fascination, le comparait à Danton, qu’il lui trouvait inférieur et devait écrire aussi, comme malgré lui, le 15 février 71 :

— « Le parti exalté a désormais un chef éloquent, énergique, audacieux, entouré de séides nombreux et ardents : c’est M. Gambetta. Il n’était pas difficile de prévoir, dès le 4 septembre, qu’il

serait conduit à prendre ce rôle. Il est incontestable qu’il s’est fait le patron du drapeau rouge. Il est l’enfant chéri des réunions démagogiques... Ce serait s’abuser étrangement que de ne pas considérer la situation comme périlleuse. M. Gambetta est un athlète formidable de bien des manières. Il l’est par une éloquence qui va au cœur des masses et qui, certainement, grandit par l’exercice et le combat. Il l’est par sa présomption, qu’il prend naïvement et que d’autres prennent complaisamment pour du génie et dans laquelle il puise une assurance sans bornes. Il l’est par un tempérament impérieux qui plaît à ce que Paul-Louis Courier appelait l’esprit courtisanesque des Français. Il l’est par les forces dont il dispose dans les clubs, dans les conseils municipaux que le Gouvernement provisoire a laissé falsifier, dans la garde nationale des grandes villes, dans une partie de la presse qui n’est pas la moins lue...»

En le combattant ainsi par des absurdités, en l’environnant de légendes sans fondement, les adversaires de Gambetta n’en rendaient donc pas moins un éclatant hommage à ses mérites. Tous ses ennemis, d’ailleurs, n’avaient pas la même rage sans bonne foi. Un des « Ghersi » devait, un jour, entendre le cardinal Bernadou s’écrier, à Castres, dans un conciliabule de conservateurs, irrités contre le tribun « anticlérical » :

— « Ne vous pressez pas trop de l’exterminer, de peur d’avoir à le supplier, après sa mort, en ces termes que je crains de vivre assez pour entendre : — « Saint Gambetta, priez pour nous! »

A la veille de la capitulation de Metz, Gambetta, qui la redoutait en frémissant d’une terreur sacrée, criait à son entourage :

— « Metz! Metz! voilà tout mon souci!... Cela pourrait être le salut; mais que fera Bazaine? Le Gouvernement de la Défense Nationale a commis une grande faute. J’avais proposé de le nommer membre du Gouvernement. Il n’y aurait eu là aucun inconvénient; bien au contraire : en nous l’attachant, nous le rendions solidaire. J’ai trouvé dans Jules Favre, mais surtout dans Trochu , une opposition infranchissable. J’ai dû céder; mais c’est une grande faute... Hélas! que va faire Bazaine ?... »

Ainsi, déjà, comme toujours , une jalousie d’étatmajor paralysait les moyens de salut de la Nation! On croirait, quarante ans avant, lire une page des lumineux Carnets de Gallieni !...

Le plus clairvoyant des ennemis de Gambetta — puisqu’il l’était de la France — le général allemand Von der Goltz, inclinait, devant l’incontestable « génie » de l’organisateur de la Défense Nationale, son front casqué à la prussienne et l’hommage raisonné de son admiration pour lui :

— « Gambetta, a-t-il écrit, dans son livre si pondéré, si réfléchi, fut grand comme ministre de la Guerre. En France, on l’a surnommé, par dérision, le Carnot de la défaite... Il n’en a pas moins été un Carnot. Ses armées auraient vaincu , incontestablement, si elles avaient trouvé leur Bonaparte.

Les attaques ou les soupçons dont l’honneur personnel de Gambetta a pu être parfois l’objet ne méritent pas qu’on s’y arrête. En cela, il a partagé le sort de toutes les grandeurs déchues. Les pygmées piétinent bravement sur le géant renversé, se vengeant ainsi de n’avoir jamais dépassé la hauteur de ses semelles. Celui qui a seulement aperçu, dans ses traits généreux, la nature de cet homme, se dira qu’il n’était pas fait pour sauver un sac d’or du naufrage de sa patrie.

« Gambetta aurait dû se borner aux fonctions de ministre de la Guerre. Mais ses actes comme général présentent aussi beaucoup de choses dignes d’éloges. L’idée fondamentale de l’opération, les premières dispositions, les préparatifs dénotent, non seulement une grande audace, mais aussi de la pénétration stratégique. Elle se manifeste dans les tentatives faites pour diriger la première armée de la Loire, par Montargis, sur Fontainebleau. Elle n’est pas moindre dans l’étonnante conversion qui fut opérée après la deuxième défaite d’Orléans, alors qu’avec la première armée de la Loire on en constitue deux nouvelles...

« Peu d’hommes apprécient Gambetta comme il l’a toujours mérité. Il a, de tout temps, été jugé avec plus d’équité du côté des Allemands et il ne nous convient pas, à nous qui sommes du parti vainqueur, de déclamer contre sa personne. Nous rendons justice à ses grandes qualités. Elles sont indéniables, bien que l’ensemble de sa personnalité ne fût point parfait.

« Ce qu’il a fait, peu d’hommes encore l’avaient fait avant lui et peu d’hommes, après lui, atteindront à cette hauteur... Gambetta dépasse le commun des hommes de plus de la tête. »

Il faut opposer cette citation, un peu longue, mais si réfléchie, aux abominables injures que les ennemis politiques du tribun ont amoncelées, avec une haine sans autre exemple, sur la mémoire de Gambetta. Elles ont, il est vrai, en dépassant toute mesure et jusqu’à la plus élémentaire vraisemblance, manqué leur but et consolidé la gloire de leur adversaire de toute l’évidence de la mauvaise foi.

On a été jusqu’à lui dénier le moindre courage. L’épisode du ballon dans lequel il franchit les lignes prussiennes, à travers les salves de mousqueterie, suffirait à attester le contraire. Et le marquis de Castellane, contradicteur loyal, d’ailleurs à demi gagné, sur le tard, aux idées de Gambetta, avait écrit, après la guerre :

— « Bien que le plus ou moins de bravoure de l’homme importe peu à sa conception politique, je tiens à dire qu’à l’occasion il sut être brave. Le hasard m’avait placé de garde à la gare de Beaugency, le 4 décembre 70. A la nuit close, je vis arriver la locomotive qui amenait le jeune dictateur. Elle me parut semblable à ces gros gibiers éventrés par les chiens et qui fuient épouvantés : elle était littéralement à jour, trouée par les balles que les Allemands avaient dirigées contre elle. Gambetta était demeuré à son poste jusqu’à la dernière minute, pour organiser le sauvetage des débris de l’armée d’Orléans. »

Et Clemenceau, le plus constant de ses adversaires à l’extrême-gauche, Clemenceau, qui n’aima personne, sauf, veVs la fin de sa vie, la France qu’il avait si mal servie jusque-là, a dit devant nous, à Nice, le 25 avril 1909 :

— « Gambetta nous a refait une patrie. Il a fondé la République sur le roc immuable des volontés populaires... La leçon de Gambetta, c’est d’apprendre à nous sauver nous-mêmes. Gardons en nos mémoires ce magnifique exemple de courage et de volonté... »

Avec la Défense Nationale, nous entrons dans la grande lumière de l’Histoire. Tous les actes, tous les gestes, toutes les paroles de Gambetta ont été racontés, commentés, exaltés — ou vilipendés 9 car aucun autre homme politique n’a subi, sans faiblir, les outrages d’ennemis exaspérés jusqu’à la rage. Plus le rôle du « prédestiné » a été grand, plus la clameur de ses adversaires s’est faite, autour de lui, calomniatrice et furieuse.

Entre le Palais-Bourbon et l’Hôtel de Ville, Gambetta, emporté à la tête d’un torrent populaire, se sentait « triste jusqu’à la mort ».

— « Les malheureux, disait-il à Glais-Bizoin, n’entendent donc pas venir sur- nous les légions prussiennes! »

Ainsi, le tribun pensait à la Patrie avant de songer à la République. A l’Hôtel de Ville, la multitude imposables députés de Paris comme membres du

Gouvernement provisoire, même ceux qui avaient opté pour la province, Gambetta, Ernest Picard et Jules-Simon. Thiers avait refusé d’avance. Trochu, gouverneur de Paris, accepta la présidence pour éviter la guerre civile, monstrueusement ébauchée dans l’ombre.

Et, déjà, la jalousie sourde de certains de ses collègues tendait à ramener dans le rang — en attendant de l’en éloigner — celui qui, plus clairvoyant, plus populaire et plus grand que les autres, scrutait de plus haut les réalités menaçantes. Il avait proposé d’installer le Gouvernement de la Défense Nationale au cœur du pays, hors de Paris, qui allait, fatalement, être assiégé, puisque l’armée de Mac-Mahon était prisonnière, celle de Bazaine bloquée dans Metz et qu’il ne restait pas cent cinquante mille soldats, débris épars de nos corps d’armées, en état de disputer la capitale aux sept cent mille Allemands du roi de Prusse.

Ce fut la première faute irréparable du Gouvernement provisoire. Contre ses conséquences désastreuses, Gambetta allait déployer une énergie surhumaine. La délégation envoyée à Tours affaiblissait encore le pouvoir central.

Seconde résistance à Gambetta : Crémieux luimême, de Tours, adjure le jeune chef de renoncer à faire élire une Constituante quand tant de départements sont occupés par l’ennemi. Mais la véhémence du tribun triomphait déjà de cette opposition et allait « donner à la République, devant l’Europe, la consécration légale de la Nation », quand la botte

prussienne foula aux pieds la décision de salut : Bismarck exigeait que la nouvelle Assemblée se réunît sous le canon allemand, qui serait hissé au Mont-Valérien. Gambetta, dans un rugissement d’indignation douloureuse, ordonna la levée en masse sur tout le territoire.

Ce fut peut-être, dans la vie prodigieuse du tribun, le point culminant de sa popularité. Toute la France se rallia à lui, sous le drapeau tricolore : les volontaires vendéens de Cathelineau, les zouaves pontificaux de Charette, le comte de Chambord, Napoléon III lui-même, captif indigné, Guizot, le prince de Joinville, le duc de Chartres, engagé volontaire sous le nom de Robert Le Fort, Taine et les intellectuels, la droite comme la 'gauche décrétèrent, dans le même élan, devant l’injonction déshonorante de l’envahisseur, la guerre à outrance.

Tours réussit à constituer en quelques heures la première armée de la Loire avec des marins, des troupes d’Algérie, des mobiles équipés en toute hâte et les débris échappés au désastre de Sedan.

Tout cela est historique et nous n’aurons plus, pendant des mois, qu’à rappeler les grandes lignes de la vie publique de Gambetta. Personne n’a oublié — même au lendemain de la Grande Guerre, dont le tribun avait si étrangement prévu les phases et les conséquences sur le terrain grandiosement utopique des « nationalités » — les pages glorieuses de la Défense Nationale : le ministre de l’Intérieur part en ballon, de la place Saint-Pierre à Montmartre, traverse les lignes prussiennes sous une grêle de

balles, s’abat dans les champs, se relève, jette du lest, essuie les feux de salve des Wurtembergois à Creil, prend terre enfin dans les bois d’Epineuse, près de Montdidier : à Amiens, à Rouen, Gambetta, investi des pleins pouvoirs du Gouvernement provisoire, organise la résistance, arrive à Tours, prend en mains la direction de la levée en masse, doit accepter le ministère de la Guerre, sans cesser d’être ministre de T Intérieur, charge Freycinet de créer et de diriger ses services centraux, crée un corps d’officiers avec les spécialistes des sciences appliquées et met sur pied les rouages énormes qui, en trois mois, vont envoyer six cent mille hommes à l’ennemi, fondre quatorze cents pièces de canon, équiper deux batteries par jour et improviser un corps d’intendance dont la production va fournir huit cent mille couvertures, sept cent mille capotes, neuf cent mille pantalons, sept cent mille tuniques et vareuses, deux millions de paires de souliers, dix-sept millions de rations de biscuits, quarante millions de riz, onze millions de lard, trente-cinq millions de sel, autant de sucre et café, etc.

Nous avons, on le sait, les quatre grands registres des minutes de toutes les dépêches de Gambetta, écrites, raturées ou rectifiées de sa main, dictées le plus souvent à ses secrétaires volontaires, Laurier, Spuller, Cazot, Ranc ou Cavalier. Il s’occupe de tout, gouverne, prévoit, donne des ordres, félicite ou réprimande, administre et engage les dépenses utiles, rectifie les erreurs, révoque les défaillants.

se révèle comme un chef universel, fait face à toutes les difficultés.

On ne peut citer ici l’intégralité de ses initiatives spontanées. Beaucoup de textes en furent édités par Joseph Reinach. Parmi les oubliés, citons quelquesunes de ses injonctions typiques aux Préfets :

— « Que les mobiles portent des boutons avec ou sans aigles, qu’importe! pourvu qu’on ne suspende pas une minute les fournitures! » — : « La garde mobile n’est pas une garde nationale, mais une troupe de guerre : elle doit respecter les chefs nommés par le ministre. » — : « Les franc-tireurs de Lipowski sont incorporés dans l’armée active. S’ils sont fusillés, en violation du droit des gens, nous userons de représailles : quatorze prisonniers prussiens seront passés par les armes. » — : « Faites arrêter et diriger sur Tours le maire et les conseillers municipaux de D... qui ont offert la soumission à l’ennemi, ainsi que le sous-préfet qui a manqué de sang-froid. » — : « Impossible de vous autoriser à venir. Restez à votre poste... Faire de la politique, c’est bien. Faire de la Défense Nationale, c’est mieux. » — : « Si le duc de Bordeaux reparaît à F..., faites-le arrêter et diriger sur Tours. » — : « Il est impossible d’admettre qu’on supprime la liberté de la presse et qu’on suspende les journaux d’opposition. La République se doit à elle-même de vivre et de durer à travers les agitations des partis en imposant le respect des lois. La fermeté n’a rien de commun avec l’arbitraire. » — : « Je regrette profondément de voir les esprits se détourner de la Défense

pour se jeter dans d’autres questions... On peut éloigner les étrangers faisant partie de l’ordre des Jésuites; mais il y a nécessité absolue de respecter la liberté individuelle pour les Français. Leur institut dissous, tous vos droits cessent à l’instant sur eux : ils peuvent même compter sur notre protection. » — : « Comment pouvez-vous appeler compagnie d'élite une compagnie de volontaires qui se mutine et menace de se dissoudre ? Usez de votre autorité pour résoudre de pareilles questions. Ne m’en parlez pas. » — : « Prenez un arrêté et faites afficher et tambouriner partout que quiconque tirera sur un pigeon sera puni des peines les plus sévères. » — : « Frais de création d’une batterie : six canons Reffye à 4.000 fr. ; sept affûts à 1.850; six caissons à 1.050; projectiles : 12.000; chevaux et harnachements : 100.000. Total : 161.050. Nous ferons les canons et|les projectiles à vos frais. Occupez-vous du reste. » — : « Révoquez M. Sallandrouze de ses fonctions de maire et, s’il continue ses agissements, faites-le arrêter. » — : « En considération de la belle attitude et de la courageuse conduite du sous-préfet de Saint-Calais en face de l’ennemi, grâce lui est accordée pour la faute qu’il a commise en laissant prendre son chiffre par les Prussiens. » — : « La coupe et la vente des bois domaniaux par les envahisseurs constituent un acte de spoliation et de vol contraire au droit des gens. Tout Français qui prêterait, directement ou non, une adhésion quelconque à de tels actes sera arrêté, déféré à une cour martiale et exécuté. » — : « Une dépêche

de vous, que vous avez recommandé de tenir secrète, m’est livrée par un agent de Gênes... Vous saviez qu’elle pouvait séjourner dans des bureaux italiens, ce qui m’oblige à vous demander votre démission immédiate. Je l’attends, ce soir, par télégraphe, sans préjudice d’une enquête ultérieure. Remettez votre service à votre plus ancien chef de bureau. » — : « Général Billot : Recevez les félicitations du Gouvernement pour vous et vos soldats. Obtenir de tels succès avec de jeunes recrues sur les plus vieilles troupes de l’ennemi, c’est doubler le prix de la victoire. »

— « Voici le moment de montrer de l’énergie.

Des fuyards ne méritent aucune espèce de considération. Ils veulent aller en chemin de fer?... Faitesles aller à pied!... S’ils refusent, cour martiale à l’instant! » — : « Je comprends vos difficultés; mais il importe que je sache si, oui ou non, vos mobilisés ont, au moins, un pantalon! »

Ces textes, si nouveaux pour des préfets, leur rendaient confiance. Mme Adam, enfermée dans Paris, écrivait :

— « Gambetta se révèle à la France tel que nous le savions, Adam et moi, tel qu’il est. Avec des facultés politiques innées, développées, sagement coordonnées, avec le tempérament et la vigueur d’un patriote fait pour les actions puissantes, avec l’invincible résolution d’un esprit qui conçoit, qui juge promptement et qu’enhardissent toujours les événements prévus, avec l’encolure d’un sauveteur de nation : voilà Gambetta. »

À des chefs de francs-tireurs, parfois si encombrants, il télégraphie avec rudesse : — « Vous nous écrivez dans un style singulier auquel personne ne nous a habitué. Le général veut vous envoyer au Mans et vous ne voulez pas y aller. Vous voulez aller sous Paris! Vous dites que la moitié de vos hommes sont sans armes ni souliers. Ce n’est pas avec des phrases que vous les équiperez. Cessez de faire étalage de vos sentiments d’abnégation. Montrez un véritable esprit d’organisation et l’on répondra à vos dépêches. »

Suivent d’autres télégrammes, où se manifeste sa conscience très haute et son génie animateur :

— « Avertissez M. A... que je regrette profondément qu’il ait autorisé son jeune frère à accepter les fonctions d’officier d’ordonnance du Commandant Supérieur du camp. MM. A... croient trouver des titres à des faveurs exceptionnelles dans leur parenté avec moi. Rien ne me serait plus insupportable que d’être soupçonné de népotisme et je vous prie de le faire savoir à MM. A... Rendez immédiatement M. A... jeune, mobilisé du premier ban, au service actif. » — : « B. à Marseille : Je tiens à vous mettre en garde contre la tendance qui vous pousse à sortir de vos attributions. Vous vous placez audessus des préfets, vous leur écrivez des lettres de félicitations, vous êtes en désaccord avec la Guerre, parce qu’elle n’a pas adopté vos vues, enfin, vous allez et venez dans les départements, exprimant des opinions sur tel ou tel état d’esprit. Rien ne pourrait arriver de plus fâcheux que votre intervention

dans des affaires qui ne rentrent pas dans votre mission spéciale... Ne confondez pas les attributions. Évitez-nous les conflits. Vous savez par expérience qu’ils ne seraient pas tranchés à votre profit. Tenez-vous, si vous voulez demeurer! » — : « Je crois comme vous qu’il faut faire un exemple; mais je ne saurais admettre que l’incorporation dans un régiment de ligne soit une punition. Être à l’armée est un honneur. Passez plutôt les récalcitrants devant un conseil de guerre, comme déserteurs. » — : « J’ai insisté sans succès auprès de Scheurer-Kestner, à qui j’ai offert votre succession. Il ne peut accepter. Je ne sais plus comment faire. Cher ami, je partage toutes vos souffrances. Je suis moi-même très brisé : je suis travaillé de mon ancienne maladie et c’est à peine si je peux vaquer à mon effroyable travail. Vous ne pourrez jamais savoir à quel point je vous aime et vous suis attaché. Souffrons ensemble. Peut-être verrons-nous des jours meilleurs... »

— « De Tours, de Bordeaux, a dit M. Hanotaux, il organise la lutte suprême. Il fait sortir de terre les armées de la Défense Nationale. Il veut combattre. Il veut vaincre. Il se refuse à capituler. Il tiendra jusqu’au dernier homme, jusqu’à la dernière motte de terre. Il supplie Jules Favre de ne pas joindre la négociation de la Paix à celle de la capitulation de Paris : — « C’est Paris qui est réduit, ce n’est pas la France. Toute autre immixtion sur un autre terrain vous amènerait à consentir à l’ennemi des avantages qu’il est loin d’avoir conquis. » Et il

ajoute fortement : — « Tout ce que vous accomplirez en dehors des intérêts propres de Paris, sans notre consentement ou notre ratification, serait nul et de nul effet. »

Tant de vertu romaine aurait dû valoir à Gambetta, chef révélé de la Nation en armes, le dévouement, la fidélité de ses collègues du Gouvernement. La plupart ne lui prodiguèrent que des jalousies odieuses. Quelques-uns n’hésitèrent pas à le trahir. Il y a des noms qu’il faudrait biffer de cette liste improvisée et mal faite dans l’histoire de France.

La « dictature » du jeune chef de la Défense Nationale ne fut qu’un long calvaire; mais il n’en laissa jamais voir les heures d’agonie solitaire à ses amis eux-mêmes. Et l’épopée douloureuse trouva toujours le héros dans l’attitude d’un vivant exemple.

Paul Deschanel a écrit :

— « Gambetta rendit à la nation confiance en elle-même. Sa chaude et virile éloquence, sa foi enthousiaste remuaient les cœurs. Son voyage à travers les airs, les périls qu’il avait courus, ces nouveautés hardies frappaient les imaginations. Ses proclamations électrisaient les foules. La France sentit qu’elle avait un chef; elle se reprit à espérer. Il lui apportait l’énergie et le rayon de la jeunesse. Il croyait, lui, aldrs que tant d’autres ne croyaient pas. Il animait tout de sa flamme. C’est par là aussi, c’est par là surtout, qu’il est grand. Il devint, il est resté devant l’histoire la personnification de cette unanimité nationale qui, au lendemain de

Ferrières, se dressa contre l’Allemagne. Il demeure, aux yeux de la France et du monde, le héros de la résistance aux coups de la force et de la ruse, aux brutalités de la conquête. Plus le crime de Bismarck falsifiant la dépêche d’Ems apparaîtra hideux à la conscience de l’humanité civilisée, plus la figure de l’homme qui a tout fait pour en réparer les conséquences apparaîtra noble. »

Quand Deschanel écrivait ces lignes, tout de suite après la Guerre, en 1919, se souvenait-il de son retour du front, le 30 novembre 14 ?... Il venait, avec les trois autres présidents, MM. Poincaré, Dubost et Viviani, du G. Q. G., dont l’optimisme tenace l’irritait :

— « Ils nous dnt dit, s’indignait-il, que l’ennemi se fatigue et que la Guerre ne durera plus que quelques mois!... Est-ce folie? Est-ce inconscience?... Et ceux-là — son geste désignait les voitures officielles qui nous précédaient, emportant, maussades, les présidents et les ministres — se laissent endormir!... Où est Gambetta, le Gambetta de Tours et de Coulmiers ?... »

Et des larmes jaillirent des yeux ardents du plus patriote de nos chefs civils...

Tout le monde sait ce que fut cette lutte inégale de nos armées improvisées contre la soldatesque victorieuse de l’envahisseur : la reprise d’Orléans sur Von der Thann, qui terrifia l’ennemi, mais ne galvanisa point d’Aurelle, incapable de débloquer Paris; le désaccord tragique des généraux mal renseignés; le succès de Chanzy à Villepion; la

retraite de l’Armée de la Loire, sous la menace des troupes libérées par la trahison de Bazaine et coupée en deux, avec, pour chefs, Chanzy et Bourbaki. Le premier croyait à la victoire et organisait sa célèbre résistance par échelons; le second, envoyé dans l’Est pour une diversion impossible, imaginée par Freycinet, succombe au froid terrible, se brûle la cervelle sans en mourir et son successeur, Clinchant, pris au piège par la frontière, se réfugie en Suisse avec ses 80.000 hommes, Y incroyable légèreté de Jules Favre ayant oublié de comprendre ses troupes dans l’armistice du 28 janvier!

— « Ah! les misérables! les traîtres! a écrit alors Mme Adam, répétons-nous, Adam et moi, avec Challemel, avec Gambetta... Que Gambetta, me disait Adam, n’ait pas été tenu, heure par heure, au courant de ce qui s’échangeait entre Bismarck et Jules Favre, que les membres du Gouvernement, Simon, Pelletan, Garnier-Pagès, que Vinoy n’aient pas exigé qu’on lui communique l’état des négociations, après ce qu’avait fait Gambetta pour sauver l’honneur de la France, c’est abominable, c’est criminel! Ceux qui ont livré l’armée de l’Est, qui, intacte, nous permettrait aujourd’hui d'obtenir des conditions moins dures, doivent être maudits! »

Et c est Bismarck lui-même qui télégraphie à Gambetta, de Versailles, la capitulation déguisée à peine. Désavoué par ses collègues, rejoint à Bordeaux par le douceâtre Jules Simon, qui a laissé le chancelier prussien dicter les conditions mêmes

des élections imposées au pays et contraires aux instructions de Gambetta, celui-ci a un geste de fureur indignée. La foule, réunie au Grand-Théâtre de Louis, veut lui décerner la dictature. Ce serait la guerre civile sous les canons de l’ennemi.

Gambetta repousse avec horreur le projet sacrilège et, en présence de Garnier-Pagès, d’Arago et de Pelletan, venus de Paris pour renforcer l’audace docile et falote de Simon-Suisse, démissionne et prend congé de ses collaborateurs.

En ce temps-là, Mme Adam ne méconnaissait pas encore le vrai caractère de Gambetta. Elle fulminait contre « l’incompétence et l’insuffisance rares » de Jules Favre et d’Ernest Picard.

— « Gambetta, disait-elle, semble avoir le don fatal d'attirer sur lui toutes les colères , de faire surgir les accusations les plus insensées . Jules Simon est odieux. Il prétend qu’à son arrivée Gambetta s’est caché ! Or il habite une maison connue de tout Bordeaux, avenue du 30-juillet, avec Ranc, Spuller et Cavalier (Pipe-en-Bois), lequel, entre parenthèses, a été d’une tenue parfaite et a fort intelligemment et correctement rempli sa mission. ( Cavalier , secrétaire intime du tribun , a écrit , sous sa dictée , la majeure partie des « Quatre registres » de la Défense; cet ancien « pilier du Café Procope » était dévoué à Gambetta jusquà la mort.)

« Adam a vu Spuller, qui lui a raconté des détails navrants sur la haine dont Jules Favre, Arago, Le Flô, Garnier-Pagès, Picard, Pelletan, Fourichon, tous présents à Bordeaux, poursuivent Gambetta.

Ils lui en veulent d’être ce qu’il est et ce qu’ils ne sont pas... « Si la paix est signée, lui a-t-il dit, je disparaîtrai pour quelques mois. Si la guerre continue, ce qu’hélas! je n’espère pas, j’irai ici ou là avec Faidherbe. Mais Paris, si on fait la paix dans les conditions atroces dont on nous menace, est voué à la Révolution. Bismarck a conseillé à Jules Favre de désarmer les mobiles et de laisser ses armes à la garde nationale! Et ils l’ont fait!... Ils ont eu une telle peur de la continuation de la guerre qu’ils n’ont songé qu’à briser entre mes mains l’armée de l’Est. Ils n’ont pas compris, les malheureux! qu’ils auront j pire que la guerre étrangère. »

Et il avait ajouté :

— « Quand je quitterai Bordeaux, ce sera pour aller à l’étranger. Après les vilenies dont j’ai été comblé, j’ai le droit de laisser la responsabilité de ce qui va se passer à ceux qui livrent la France aux Prussiens pour se débarrasser de moi. »

Jamais, dans la suite, Gambetta ne devait changer de sentiment, malgré les doutes de Mme Adam elle-même.

On a dit que le tribun, abreuvé d’amertume, s’était laissé aller à des violences et à des accusations graves contre ses collègues de la veille. Rien n’est plus faux. Son âme ignorait la fange des rancunes politiques.

Il défendit, au contraire, ceux qui l’avaient trahi ou abandonné, même Jules Simon. Et ce fut à son instigation que Lavertujon, après l’avoir dit alors, a écrit plus tard de Jules Favre :

— « Bismarck a menti quand il a essayé de salir Jules Favre, en affirmant qu’il jouait la comédie des larmes et « s’était maquillé de taches verdâtres », afin d’émouvoir frauduleusement les vainqueurs. Une invention aussi malpropre n’a pu venir qu’à une âme de boue. L’infériorité théorique du Français disparaît. Sa noblesse morale grandit par contraste avec la bassesse du Prussien. Au surplus, Bismarck a pris soin de nous renseigner lui-même sur le fait que son entourage domestique était bien, en ces matières, au même niveau que lui. Au prince Albert, qui lui demandait des nouvelles de sa femme, il répond : « Elle se porterait assez bien, si elle ne souffrait de sa haine féroce contre les Gaulois. Elle voudrait les voir tous morts, jusqu’aux petits enfants en bas âge! » On voit que Bismarck était bien appareillé. Jusqu’à quels bas-fonds de nos quartiers les plus sauvages nous faudrait-il descendre, chez nous, pour y recueillir quelque chose qui ressemblât à ce ménage de loups ? »

De plus grand patriote que Gambetta, aucun pays moderne n’en a connu. Jamais — la violence indignée de Déroulède a fait lumineusement justice de cette calomnie et apporté à sa réfutation les plus indiscutables témoignages — le héros de la Défense Nationale n’a, aux plus intimes profondeurs de son âme, abandonné l’idée de la Revanche immanente contre les spoliations brutales de 71.

— « Je l’ai toujours entendu parler delà Revanche, a écrit, lui aussi, le général Thoumas — son dernier visiteur militaire à Ville-d’Avray — comme du but

suprême de ses aspirations et de ses espérances. Et je me le suis toujours représenté dans cette froide journée de janvier, lorsque calme, mais la voix altérée par des sanglots que son énergie comprimait, il nous adressait un adieu désespéré. Je l’avoue, j’ai aimé cet homme, et je ne fus pas le seul! »

Après l’effroyable bataille d’où Gambetta sortit brisé, mourant , mais galvanisé par l’idée fixe de sauver l’Alsace-Lorraine des griffes de l’ennemi, sous le déferlement des outrages qui tentaient de le submerger, il avait, à Bordeaux, proclamé « le respect de la liberté jusqu’à la calomnie »!

Les Allemands eux-mêmes ne cachèrent pas leur estime pour le « dictateur » vaincu. On connaît les opinions publiées à son sujet par Von der Goltz et de Moltke. Schneider raconte : « — L’Empereur Guillaume I er écoutait toujours avec un intérêt particulier ce qui peignait la merveilleuse activité déployée par Gambetta... Un jour que je lui lisais, à Berlin, ce passage bien connu de la Pucelle d'Orléans , de Schiller : « Puis-je faire sortir des armées de terre en frappant du pied le sol ? » l’Empereur dit : « Je connais quelqu’un qui a su faire cela; c’est Gambetta. »

Si les jours de Coulmiers, de Châteaudun, de Saint-Quentin, de Josnes, de Vendôme, de Pont- Noyelles, de Bapaume, de Villersexel, de Bitche et de JBelfort avaient eu des lendemains, la France eût

été sauvée et les Prussiens contraints de repasser le Rhin. Plusieurs fois — le vieux Kaiser l’a avoué — l’état-major allemand entrevit sa défaite, à l’insu de nos chefs. S’ils avaient connu ces terreurs, le moindre dernier effort leur eût, certainement, donné la victoire.

Avant Gallieni — qui n’a jamais caché son admiration pour l’organisation de la Défense Nationale — Foch lui-même, dans son livre sur la guerre de 1870, a rendu hommage aux conceptions militaires de Gambetta et a démontré qu’elles auraient abouti, « s’il lui avait été donné de les appliquer jusqu’au bout. »

La République de Gambetta.

Élu député à l’Assemblée Nationale par dix départements, Gambetta opta pour le Bas-Rhin. Un tiers de ses nouveaux collègues se ralliait à lui, minorité imposante, fidèle à la « dictature gambettiste », c’est-à-dire à la continuation de la guerre. Le 13 février, les 768 députés, réunis à Bordeaux, élisaient Jules Grévy pour président, sur les conseils de Thiers. Leur premier acte, malgré la protestation pathétique des députés de la rive gauche du Rhin, fut de ratifier le traité de paix et l’annexion à la Prusse de l’Alsace-Lorraine. Gambetta, désespéré, donna sa démission et partit pour Saint-Sébastien.

Il était à bout de forces :

— « Je suis brisé, écrivait-il à l’un des siens, par toutes les infortunes qui nous accablent. Devant l’odieuse cession que l’Assemblée vient de consentir à l’ennemi, je me retire. J’attendrai que la France républicaine se retrouve. »

Comme a toutes les dates tragiques de sa vie, Gambetta disparut alors, s’entourant de mystère pour souffrir et guérir à son aise. Mais il ne devait pas, cette fois encore, échapper à la malveillance des pires légendes. On ne manquera pas d’inventer contre lui une fugue d’étudiant « d’estaminet », en compagnie d une péronnelle de hasard.

Hélas! une femme vint le rejoindre, en effet, et qui ne devait pas le quitter : c’était la pauvre Tata, sa tante Jenny Massabie, dont les soins lui étaienf indispensables et qui ne le quitta pas durant son séjour espagnol.

Elle, renvoya la « grande Thérèse », qui assiégeait la porte du convalescent, et découragea de le voir une visiteuse mystérieuse, mais peu résolue, qu’elle reconnut plus tard : c’était Léonie Léon, déjà epnse du tribun, mais qu’il n’avait encore jamais

, ° n I ’^ !cusa > naturellement, du plus abject egoisme. Et cet homme, qui venait de donner toutes ses forces vives - et que les médecins condamnaient a mort pour la troisième fois, — à la défense du pays et à la fondation de la République, sur les ruines mouvantes de l’Empire, alors que l’ennemi lui-même s inclinait devant son courage plus qu humain, après avoir tremblé devant ses initiatives, était traité de « bambocheur » sans foi ni loi par une meute d adversaires frénétiques.

U assista de loin, muet et comme mourant, au démembrement de la France, - regrettant « de n être pas mort, comme le député-maire de Stras-

bourg, son collègue Küss, foudroyé le soir même du jour où les représentants de T Alsace-Lorraine avaient quitté en sanglotant l’Assemblée de Bordeaux », — à l’acceptation du traité de Francfort, qui allait troubler l’Europe pendant un demi-siècle, au sanglant épisode de la Commune, avec l’obsession de voir sombrer le régime nouveau — seul capable de ramener l’ordre — sous les intrigues criminelles, mais par bonheur incohérentes, des partis monarchistes.

Quand le déjà fidèle Spüller vint, à Saint- Sébastien, l’adjurer de se représenter aux élections prochaines, il y avait quelques jours à peine que les crachements de sang du malade avaient cessé. Spüller le décida à laisser poser sa candidature :

— « Tu es considéré, lui dit-il, comme l’homme d’une situation qui ne tardera pas à se dégager de cette terrible crise. On te garde pour Vavenir. »

Que devenait donc la parole de Thiers, le 8 juin : « Politique de fous furieux »? — « Fou furieux ! a écrit Deschanel. Hélas! Fou d’amour pour la France, pour son honneur, pour sa gloire, fou du désespoir de la voir souillée par l’ennemi et démembrée! »

— « Plus on aura été violent envers toi, expliquait Spüller, plus il te sera facile d’être modéré. Et plus tu seras modéré, plus le succès de tes plans sera assuré. »

Convaincu, le convalescent rentra à Bordeaux, le 26 juin. Quelques jours après, élu dans la Seine, le Var et les Bouches-du-Rhône, Gambetta optait pour

Paris et, sans ombre d’un ressentiment, à jamais banni de son grand cœur, soutenait Thiers, chef du pouvoir exécutif, dans sa politique envers l’Italie :

— « Après les déclarations si nettes, si fermes sur nos relations avec l’Italie et le Saint-Siège, qui ménagent à la fois leurs libertés, les droits de la conscience et la paix européenne, déclarait Gambetta, nous nous rallions à l’ordre du jour accepté par le chef du pouvoir exécutif. »

La droite, contrariée par cette adhésion — dont l’habileté n’apparut que plus tard — se rapprocha de Thiers : la République fut maintenue par 434 voix contre 235 et le vieil homme d’État, jadis orléaniste, fut, par 491 voix contre 94, nommé « Président de la République française ».

Les monarchistes prétendaient ainsi laisser au régime détesté la responsabilité du traité de Francfort et, puisque l’intransigeance du comte de Chambord venait de les couper en deux, acceptaient un régime républicain qui ri était pas la République . Ils espéraient bien, avant qu’il fût longtemps, le transformer en monarchie; mais ils avaient compté sans Gambetta.

Mme de Pierreclos citait alors le mot de son oncle Lamartine : « Tout gouvernement qui débute la tête en bas est condamné à une succession de sauts périlleux pour se relever ou se casser les côtes. »

— « Monarchie constitutionnelle , République libé-

raie , écrivait-elle à Mme Adam en citant le duc d’Aumale, sont des mots qui font hurler nos vieux aristocrates de province. »

Gambetta a commencé ses vigoureuses tournées de propagande et fondé la République Française avec ses amis Arnaud de l’Ariège, Dorian, Scheurer- Kestner, Challemel-Lacour, Spüller, Ranc, Floquet, Proust, Hanotaux, Barrère, Marcellin Pellet, Paul Bert, Berthelot et Lannelongue.

Il n’a pas seulement à combattre les légitimistes. Dans son ombre, le fielleux Jules Grévy ourdit les trames les plus noires.

— « Sa haine contre celui qu’il appelle « l’insensé de Tours et de Bordeaux » n’a pas de limite! » reconnaît Juliette Adam.

Thiers, du moins, faisait l’impossible pour délivrer au plus vite le sol national des Prussiens.

— « Le titre de Président de la presque République, écrit en riant l’Egérie du parti gambettiste, que porte M. Thiers, irrite les monarchistes. Les salons royalistes et impérialistes se prononcent hautement contre « le petit bourgeois ».

Gambetta, presque immobilisé par une paralysie de la jambe gauche — autre indice alarmant de ses troubles de circulation — est assailli de brochures démentes où les légitimistes le couvrent d’ordures. Grévy, le soir, en famille, entre sa souillarde et son billard, les lit en ricanant à son intimité.

Mais le tribun se révèle, une fois de plus, comme animé d’un génie universel. Celui qui fut le principal vainqueur de l’Empire, l’organisateur de la

Défense Nationale, le fondateur incontesté du régime sur le point d’être républicain, se révèle journaliste hors de pair. C’est lui qui est l’âme vivifiante de la République Française. Il y passe quelques heures chaque jour, met en causé des procédés de « maïeutique » nouvelle, provoque les idées, consulte tous les collaborateurs, même les plus jeunes, fait voir à chacun, en l’interrogeant avec patience, comment il doit rédiger sa rubrique, développer et conclure. Il vit avec ses rédacteurs. Il fait école : Adrien Hébrard, le nouveau directeur du Temps , où Neftzer prend peu à peu sa retraite, en a été, dans notre génération, le dernier disciple.

Gambetta, pour diriger son journal, ne s’enferme point en son nuage et ne ramène rien à lui, pourtant si personnel et si clairvoyant. Il apporte sa pierre quotidienne à l’édifice commun. Elle y brille souvent d’un éclat qui la signale à tous les lecteurs; mais il en fait toujours honneur au signataire de l’article qu’il a inspiré, un peu confus — même s’il a de l’orgueil — de tant de générosité, de camaraderie et de bonté.

La République Française va être, jusqu’à la mort de son chef, l’organe du parti, le cliché souple de ses mots d’ordre et, aussi, la pépinière des ministres, des grands fonctionnaires et des chefs politiques de l’avenir. Il y prépare les discours du lendemain. Celui de Saint-Quentin, le 16 novembre, résumé du programme essentiel, rallie les défiants de la veille autour de Gambetta, éducateur national des « nouvelles couches sociales » :

t>E GAMBETTA

— « La France, y proclame-t-il, doit reprendre son véritable rôle dans le monde. Ne parlons jamais de Vétranger ; mais que Von comprenne que nous y pensons toujours. Alors, vous serez sur le chemin de la revanche. »

L’armée est l’objet constant de sa sollicitude. Grâce à son intervention chaleureuse, l’Assemblée vota le service obligatoire de cinq ans, au grand déplaisir de Bismarck. Notre réorganisation militaire fut son œuvre.

Plus tard, surtout après sa mort, on a voulu donner aux « haines » de Gambetta — et ces deux mots hurlent d’être ensemble — un caractère d’ostracisme étroit. Rien n’était plus étranger à son âme très haute. En juin, il exaltait, à Versailles, la pure figure de Hoche et rappelait son mot célèbre :

— « Dans notre pays, vous n’aurez la paix et le calme qu’avec la tolérance religieuse. »

Il y ajoute, à Albertville, cette paraphrase, tueuse de légendes :

— « Allez dans vos temples! Croyez, affirmez, priez! Ce que je demande, c’est la liberté , une liberté égale pour vous et pour moi, pour ma philosophie comme pour votre religion. Nous ne sommes pas les ennemis de la religion ; nous la voulons assurée, libre et inviolable. »

La chute de Thiers, mis en échec par la droite de l’Assemblée Nationale, son remplacement par le maréchal de Mac-Mahon, ne mirent pas encore le comble à l’incohérence du pouvoir législatif. Les monarchistes avaient, en renversant « le petit

bourgeois », voulu prévenir le pays qu’ils étaient décidés à éviter la République. Or, ils allaient euxmêmes donner à la France sa Constitution républicaine définitive!

Nous avons dit ailleurs que Mac-Mahon n’a jamais été Yennemi de Gambetta. Il l’avait sincèrement admiré pendant la Défense Nationale. Loyal, d’ailleurs, le maréchal, ayant accepté de présider « la République », se refusait à la trahir. Il ne consentit pas à recevoir secrètement le comte de Chambord, en novembre 73, quand « Henry V » le fit prévenir qu’il l’attendait, à Versailles, dans l’entresol du comte de Vanssay.

Après la chute du ministère Broglie, renversé par une majorité de monarchistes, il fut manifeste à tous les yeux que, seule, la République pouvait établir en France un gouvernement de quelque durée. Bismarck en favorisait la création par les pressions les plus retorses, à la condition d’exclure Gambetta du pouvoir exécutif.

Celui-ci, en trois ans, était devenu le politique aux vues profondes que l’on ne peut plus, désormais, ne point admirer. Manœuvrier rompu à toutes les conjonctures, il a, peu à peu, par la plume et par la parole, fondé cette politique « de transactions, de compromis, de moyennes, à laquelle ses ennemis donneront le nom d’opportunisme ».

La droite, qui l’avait si longtemps traité de « bohème », de « démagogue », d’« orateur de brasserie et de balcon », de « cabotin aux vues superficielles », commençait à le considérer avec intérêt.

Le charme irrésistible de sa parole la subjuguait, bien qu’elle s’en défendît encore. Elle l’écoutait lui dire, aux obsèques d’Althon-Shée :

— « Cette République, que nous -finirons bien par fonder , sait accueillir ceux qui viennent loyalement à elle et, surtout, ces fils éclairés de l’aristocratie qui embrassent sincèrement notre cause. L’ancienne aristocratie appartient à la France; elle peut encore la servir. Si elle a l’intelligence de se rallier à la France nouvelle, à la France du travail et de la science, elle contribuera, par son patriotisme fier et sa noble délicatesse, à lui donner cette fleur d’élégance et de distinction qui fera de la République française, dans le monde moderne, ce qu’était la République athénienne dans l’antiquité. »

— « En somme, a observé Paul Deschanel, Gambetta fit sortir la République d’une Assemblée monarchiste et un Sénat d’un parti républicain qui n’en voulait pas! »

Suit un lumineux exposé de l’opération, si impossible à première vue. Après des remous contradictoires, où l’aversion des légitimistes pour les bonapartistes aboutit au néant, Gambetta, à la veille des vacances de quatre mois, enfonce cet au revoir de belle humeur dans l’esprit de la droite :

— « La République est inévitable. Vous devriez l’accepter, non en hommes de parti, en hommes de sentiment, mais en véritables hommes politiques. Votre place est marquée dans un gouvernement de démocratie libre : vous devez y jouer le rôle éminent que vous assurent votre autorité sociale, vos précé-

dents, vos loisirs. C’est une faute irréparable, pour des conservateurs, alors qu’ils ont éprouvé l’impossibilité de rétablir la monarchie, de refuser une alliance féconde avec la démocratie... »

Rouher, cependant, voyant la partie irrémédiablement perdue pour l’Empire, ne ménageait pas ses attaques contre le jeune chef et les orléanistes. Il osa, certain jour, discuter avec violence la moralité du 4 septembre.

Gambetta monte aussitôt à la tribune et s’écrie :

— « Il est des hommes à qui je ne reconnais ni titre ni qualité pour demander des comptes à la révolution du 4 septembre : ce sont les misérables qui ont perdu la France! »

Rappelé à l’ordre par M. Buffet, Gambetta, les bras croisés, répond au milieu du silence :

— a II est certain que l’expression que j’ai employée confère plus qu’un outrage. C’est une flétrissure — et je la maintiens. »

On ne peut se figurer à quels excès de violence se livre aussitôt le groupe bonapartiste. Gambetta est entouré, malmené, frappé à la descente de la tribune.

Le lendemain, il est assailli, dans la gare Saint- Lazare, par une bande d’impérialistes et frappé au visage par M. de Sainte-Croix.

Les Edmond Adam secondent le tribun de leur propagande continuelle. Ils déjeunent, à Nice, chez Thiers et il n’est question que de « l’enfant de Cahors » :

— « M. Thiers, a écrit Mme Adam, ne parle de

Gambetta qu’en ajoutant : « Votre ami. » Il m’interroge sur son esprit, sur sa culture : — « Sait-il écrire et parler aux femmes ? dit-il de sa petite voix malicieuse. En France, tout est là. » Je le peins tel qu’il est : nourri jusqu’aux moelles de la vieille littérature française, n’ignorant rien du plus minuscule fait de notre histoire, critique d’art... »

A la rentrée du 30 novembre, les élections partielles ayant été républicaines, le débat est ajourné à janvier 1875. Les droites avaient peur de l’Empire. L’extrême-gauche demandait la dissolution. « Il fallait ou s’en aller, ou aboutir. »

Spüller profite de l’accalmie pour emmener Gambetta, atteint de nouveau d’une bronchite profonde, sur le littoral méditerranéen.

— « Gambetta, note Juliette Lamber, nous arrive avec Spüller, le 20 décembre 74, un Gambetta en bien pauvre santé. »

La « vie de famille » rétablit peu à peu le convalescent. Le soir, le tribun joue « aux jonchets » avec son hôtesse et Spüller, extasié, remarque que Gambetta est, <c de ses grosses mains, d’une adresse stupéfiante ».

L’admiration du « gros Badois » — ainsi l’appellent ses ennemis, quand ils veulent le blesser au vif — pour son grand homme est touchante, en effet. Il le regarde en tout comme un prodige. On s’amuse à taquiner le « fidèle Achate ». Gambetta, qui s’attache à lui de plus en plus, le met gaîment sur le gril :

— « Pour Spüller, note Mme Adam, arbitre amusée des dialogues offensifs en apparence, l’esprit*

germain a sa valeur. Pour Gambetta, l’idée latine est seule généreuse et gonflée de vitalités progressistes. Les conquêtes latines ont partout apporté la vie, le sens de l’autorité par le droit, l’ordre dans l’esprit. L’idée germaine, c’est la thèse perpétuelle, l’ergotage, la suprématie de la raison, le doute par la pesanteur de l’argument. »

— « L’Allemagne se personnifie aujourd’hui en Bismarck, dit Gambetta; l’esprit latin-français en moi. Que préfères-tu ?

— Toi! répond Spüller agacé... »

Le 30 janvier, le texte de Wallon, instituant les deux Chambres et un Président élu par elles pour sept années, est enfin voté par 353 voix contre... 352 ! Le principe même de la République est admis, à une voix de majorité !

Un suprême, un splendide effort de Gambetta, au moment où les discussions pour la composition du Sénat remettent tout en question, ramène un peu de calme dans la Constituante en pleine effervescence. La loi du 25 février 1875 est définitive. « La République est faite, et elle est faite contre les partisans de la monarchie de droit divin et ceux de l’Empire. »

— a Voilà, dit Ranc, une Constitution qui ne durera guère. Elle est fondée sur trop de divergences !

— Erreur, mon cher ami! lui répondit Gambetta. L’outil est créé. A nous, maintenant, d’en assurer l’usage aux mains des républicains! Et bien des

années encore après nous , la République durera et accomplira de grandes choses. »

'Mais les amis du tribun eurent un geste de dénégation ou de doute. Ils ne croyaient pas à l’avenir de la loi qu’ils venaient de voter avec la droite modérée. Et, seul , Gambetta voyait juste.

Ainsi, « cette Assemblée, qui traînait tout le poids du passé, fonda l’avenir ». La Constitution qu’elle a réalisée dure encore, cinquante-sept ans après avoir été votée. Gambetta, avec la prescience de son génie, avait deviné le rôle du Sénat dans la République. Les monarchistes n’y voyaient qu’un excellent moyen pour eux de résister au suffrage universel. Ce fut l’honneur du tribun et de ses bons disciples d’en avoir fait une citadelle contre les entreprises de réaction ou de césarisme.

Sans le Sénat, avec une Assemblée unique, les crises ministérielles devenant autant de « crises présidentielles », le boulangisme eût réussi et plus de soixante assauts auraient, maintes fois sans doute, mis fin à des régimes successifs. La France elle-même aurait-elle survécu ?... Et où serionsnous ?...

Victor de Broglie lui-même l’avait écrit déjà en

— « Une République qui touche à la monarchie constitutionnelle, ou inversement, c’est la seule alternative qui reste aux amis de la liberté. Toute autre république, c’est la Convention; toute autre monarchie, c’est l’Europe... Il sera sage de préférer la République à la guerre civile. Ce serait le gouver-

nement qui divise le moins... La pire des révolutions, c’est une restauration. »

Et Prévost-Paradol, deux ans avant Sedan, avait conclu, dans la France Nouvelle :

— « Une Assemblée législative, élue directement par le suffrage populaire, devra garder le pouvoir du dernier mot. »

L’Assemblée Constituante de 75, réactionnaire pour les deux tiers, ne pouvait pas, avouons-le, imaginer alors que « le dernier mot » allait, avant même qu’elle ait disparu elle-même, être gagné, en moins de trois ans, par Gambetta et son seul parti républicain .

Ce fut alors le temps des grandes luttes politiques, où tous les mondes, toutes les couches sociales — jamais Gambetta n’a dit : les classes , terme de révolte sournoise — prirent parti avec plus ou moins d’ardeur. Chacun y apportait son tempérament personnel.

L’irascible Flaubert appelle Thiers : « Le vieux melon »! George Sand y fait d’assez mauvaise littérature : —- « Thiers embourgeoise la France et Gambetta Y estamine, s’écrie-t-elle. L’avenir est aux cafetiers... Il n’a pas la tournure d’un héros français... »

Ce grief, dans la bouche de la soi-disant bonne dame de Nohant, si hospitalière aux « surhommes » de tous les pays, dresse les Adam contre elle :

— « L’œuvre de régénération de notre France

ne sera menée à bien que par lui, rétorque gravement Adam. C’est le seul médecin qui saura panser nos blessures. Il ne laissera prescrire aucun de nos droits, affaiblir aucune de nos forces. Il aime l’armée passionnément. Il est aimé d’elle. Il est à la fois fanatique de justice et manœuvrier parlementaire. C’est un chef, un homme d’État et un homme.

— Singulier ensorceleur! » grogne Mme Sand, interloquée... Et elle termine, battue, en disant : — « Je n’en puis plus. Je souffre ici de trop de choses. Je rentre à Nohant. »

Thiers, fatigué, résigné aussi, disait :

— « Il faut consolider la République. C’est une de ces choses que l’Empire nous a léguées, avec tant d’autres... »

Et il ajoutait, soucieux :

— « Le parti militaire prussien enrage de voir notre armée se reconstituer. Il croyait nous avoir broyés. »

Mme Adam, déjà , écrit sur ses carnets :

— « Paul Bert, au fond, n’est ni un grand savant, ni un grand politique. Je ne l’aime guère. Son influence sur Gambetta, ajoutée à celle de Ranc, n’est pas bonne. J’aime mieux celles de Challemel, de Spüller et d’Adam. »

— « M. Gambetta, dit Chanzy, a fait des républicains une secte patriotique à part. »

“ « Je vois très en noir, écrit Rochefort, de l’Ile de Ré où il est détenu, les choses de la politique et je crains qu’elles ne soient encore plus foncées qu’elles n’en ont l’air. »

M. Hanotaux nous demandait, un jour, à Biarritz, si nous étions « si sûrs que cela de la haine de Grévy pour Gambetta ». Nous lui en avons donné dix preuves historiques. En voici une autre, tirée d’une lettre d’Edmond Adam, écrite pendant le vote de la Constitution :

— « J’ai reproché à Grévy, qui nous présidait en termes fort vifs, son étrange partialité : Sa haine pour Gambetta lui fait perdre la raison. Pendant une demi-heure, il a laissé Raoul Duval injurier, calomnier à son aise et se livrer à toutes les personnalités qu’il a voulu. Notre indignation était extrême et je suis allé l’exprimer au président, tout haut, en face. Il s’en souviendra ! »

Langlois criait à Mme Adam, sur le Boulevard :

— « Vous aurez, en mai, un coup d’État! Vous rejetez à droite tous ceux que vous aviez attirés à gauche. Vous êtes des coupables et des fous. Je me fiche pas mal de ce que Gambetta doit à Ranc! Le radicalisme est, d’ailleurs, la conception la plus idiote que je connaisse. Sa fonction est de servir de pont de bateaux à la Révolution. Lorsqu’un radical a fait passer l’eau à un communard, il demeure avec lui sur la rive, dans la crainte de rester en plan sur l’autre ! »

Mais Juliette Adam a des motifs plus sûrs de s’indigner. Elle nous raconte ceci :

— « Adam, qui n’aime pas Grévy — M. Hanotaux en doute-t-il encore ? — prétend qu’en quittant son fauteuil, par une démission brusque et sans motif il a sciemment travaillé à précipiter la chute

de Thiers. Celui-ci gardant le pouvoir, c’était Gambetta à brève échéance. Thiers renversé, c’est le triomphe de la réaction et Grévy préfère de beaucoup nos ennemis à Gambetta, quil exècre , et dont il voit, chaque jour, grandir l’influence. »

Pendant la séance qui renverse Thiers, à Versailles, aux Réservoirs, Raoul Duval hurle, derrière Gambetta, qu’ « on en a assez des rouges, que le radicalisme engendre le socialisme, qui engendre l’internationalisme, qui engendre l’anarchisme et que « le soir même », Thiers touchera la terre des deux épaules. »

Et Mme Adam, après la démission du « petit bourgeois », que le perfide Grévy affecte de vouloir venger, avait déjà résumé en termes clairvoyants la situation exacte des partis :

— « La coalition monarchique rendra la monarchie impossible. L’intérêt est contradictoire chez nos ennemis. Il est commun chez nous... Mac-Mahon n’est pas l’homme capable de rester maître de lui, au milieu des tiraillements des partis. Nos adversaires veulent trois solutions contradictoires : l’Empire, le comte de Chambord, le comte de Paris. Nous, avec trois chefs : Thiers, Gambetta, Grévy, nous n’en voulons qu’une : La République!... »

Juliette Adam, comme Gambetta lui-même, toujours si indulgent à ses ennemis personnels — ce fut une des faiblesses de sa vie politique — était moins clairvoyante alors que son mari : Edmond Adam n’eut jamais admis pour chef l’irascible et mesquin paysan de Mont-sous-Vaudrey.

Le premier geste de « la République parlementaire du père Wallon » fut, naturellement, de se tourner vers Gambetta :

— « En route, pèlerin! lui crièrent tous ses amis. Il s’agit de reprendre le bourdon et la besace et d’aller porter la bonne parole aux quatre coins de la France, toute déconcertée par les événements et sur le point de voter mal. »

Et le tribun, malade , mais cachant à tous ses souffrances, se mit en chemin et prononça un peu partout des discours pleins de flamme, de confiance et de santé morale . C’est, d’abord, le Sénat qui doit être constitué. Il a besoin d’être défendu devant les républicains. Ils le regardent avec méfiance. N’est-ce point là le donjon fermé de la monarchie ?

— « C’est, au contraire, le Sénat, affirme, à Aix, le chef républicain, qui sera notre ancre de salut. Il est le miroir de toutes les communes de France ! »

Et sa composition lui donne raison, avec des chiffres déjà rassurants : centre gauche, 84; gauche républicaine, 50; extrême-gauche, 15; constitutionnels, 17; centre droit et droite modérée, 81; extrême-droite, 13; bonapartistes, 40.

Mais la grande bataille se livre pour les élections législatives du 20 février 1876. Gambetta se multiplie, seul, infatigable, galvanisé, une fois de plus, d’une sorte de flamme intérieure, qui, tout ensemble, le soutient et le consume.

A Lille, à Avignon, à Cavaillon — où il est presque

écharpé « par une quarantaine de souteneurs, de filles et de portefaix, envoyés de Marseille et d’Avignon », a écrit Edmond Adam, seul compagnon de la tournée triomphale, — à Bordeaux, à Paris, à Marseille, dans les principales villes du territoire, Gambetta expose et préconise « la politique des résultats », celle qui « tient compte de tout; car les paradoxes, les sophismes pèsent autant que les vérités dans la conduite des hommes ».

Naquet, son concurrent à Marseille, s’indignait de tant de modération. Il ne reconnaissait plus le « fou furieux » et il réclamait une Convention nationale souveraine et la suppression des armées permanentes. Si ses idées avaient prévalu, la jeune République, encore si débile, était sabordée et coulée à pic.

Par bonheur, la victoire fut à Gambetta et à son sage « opportunisme ». Le premier tour de scrutin donne 300 sièges aux républicains et 110 aux monarchistes. Les centres sont écrasés. La plupart des maîtres de la droite restent sur le carreau : le chef du gouvernement lui-même est battu dans les quatre collèges où il se présentait, alors que Gambetta était élu à Paris, à Marseille, à Lille et à Bordeaux — et, avec lui, Clemenceau, Floquet, Spüller, Liouville, Devès, Antonin Proust, Allain-Targé, Émile Deschanel, Menier, Casimir-Périer, Raspail, Constans, Marcellin Pellet, Loubet et Fallières.

Entre les deux scrutins, Gambetta redouble d’activité, rassure quotidiennement Mac-Mahon, promet le meilleur accueil aux vaincus de bonne foi,

gagne 56 sièges encore aux républicains et, le 8 mars, tenant sa promesse, fait réélire Grévy à la présidence de la Chambre, ce qui ne désarme pas le vieux rageur.

Et le duel commence, inégal, dramatique, sur le terrain de la politique extérieure, entre le colosse brutal Bismarck et le « subtil Génois » de l’ingrat Delécluze. Jusque-là, tout a réussi au tribun, encore si jeune, mais déjà si usé physiquement. Devenu le chef victorieux du parti, il veut trop vite, néanmoins, en unir les forces disparates . Il se heurte aux résistances des seconds chefs, ne ménage pas assez l’ambition sénile de Thiers, l’aversion avide de Grévy, l’orgueil triste de Jules Ferry, l’indiscipline de l’extrême-gauche, la morgue d’Audiffret-Pasquier, la féline souplesse de Jules Simon, l’irréductible « probité » conservatrice de Mac-Mahon. Il s’impatiente, prête le flanc, commet des fautes et se réfugie, à la présidence de la commission du budget, dans une énergique et militante sollicitude pour l’armée nationale. Nous lirons plus loin un document stupéfiant à ce sujet.

En réalité, dès ce moment, la préoccupation, l’angoisse permanente de Gambetta — et elle durera jusqu’à ses derniers jours — c’est la situation politique et diplomatique de l’Europe. Sa grande pensée fut alors, jusqu’à la mise en évidence de l’impossible, de détacher l’Autriche de la Prusse et, sans décourager le tzar, de chercher avec Vienne un terrain de conciliation. Et il a écrit, confidentiellement, à cette époque :

— « Une alliance franco-autrichienne éviterait la guerre et, en tout cas, s’opposerait aux désirs de conquête de la Prusse... Plus tard, par notre fautes nous verrons VAutriche combattre avec la Prus!e contre nous. Quelle sombre inquiétude m’assaHle sur l’avenir, pour ces générations que nous voudrions épargner ! »

Il devait écrire à Ranc, plus ouvert que nombre d’autres de ses amis aux difficultés diplomatiques :

— « Bismarck a été, pour nous et pour lui, mal inspiré en exigeant l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine, germe de mort pour son œuvre . »

Nous avons entendu les mêmes mots, à Berlin, en juin 1914, quelques semaines avant la Guerre, de la bouche d’un vieux maréchal prussien, ancien officier de Bismarck.

Gambetta avait ajouté, comme s’il eût entrevu prestigieusement les événements proches et les lointains :

— « A une époque de civilisation raffinée comme la nôtre, on ne conquiert pas les peuples malgré eux... Les Allemands ont meurtri le cœur de l’Europe. Tant que cette faute ne sera pas réparée, personne ne déposera les armes et la paix du monde restera toujours à la merci d’un incident... Si Napoléon avait garanti aux Hongrois leur indépendance, il eût suffi de les laisser agir : ils se seraient affranchis eux-mêmes. Nous n’aurions pas eu 70 et nous n aurions pas V immense guerre qui se prépare... Le chancelier a su persuader à l’Italie que ses intérêts étaient ceux de l’Allemagne; mais

nous pouvons lui dessiller les yeux... Une association des races latines pourrait, dès maintenant, reconstituer avec trois sièges : Rome, Paris, Madrid. »

Tout le programme de Gambetta tient en quelques lignes; mais il occupera bien des pages dans l’histoire. Paul Deschanel l’a résumé fidèlement en ces termes, dont la succession prophétique fait douloureusement battre le cœur :

•— « Conflagration européenne tôt ou tard inévitable. Besoin pour l’Allemagne de se servir de l’Autriche comme d 7 un instrument de conflit. Entente à prévoir entre l’Autriche et la Turquie. Alliance indispensable de la France , de VAngleterre et de la Russie. Importance de la question d’Orient. Groupement des peuples latins (France, Italie, Espagne, Roumanie) et des peuples slaves. Énergique effort pour séparer Vienne de Berlin... »

Ces instructions de Gambetta à Chaudordy, à Ranc et à ses intimes, quel autre homme d’État, en Europe, songeait alors à les formuler ?... Et comment, devant tant de pénétration, de visions d’avenir « comme révélées », de profondeur et de science sûre, résultantes d’études très hautes, peuton encore, çà et là, entendre parler de l’instruction « sommaire et purement oratoire » de ce génie

quasi universel ? *

— « Les Allemands, répétait encore le prophétique et « grand visionnaire », en 1875, ont meurtri le cœur de l’Europe... Dans sa reconstitution future,

le principe des nationalités jouera un rôle capital.. Mais il nous faut retarder de vingt ans T avènement ce principe, destructeur de tous les équilibres et germe nouveau de complications dans les relations entre les États . »

— « Il avait saisi, écrivait naguère Gabriel Hanotaux, toute l’importance de la question danubienne, si l’Autriche se refusait à détacher son sort de celui de la Prusse. Il pressentait l’avenir des peuples yougoslave, s, « pour le jour où il faudra étreindre le monstre germanique entre les Latins et les Slaves. »

— « C’est en mettant notre main, écrivait-il à Mme Adam, dans la main des Slaves du Sud et du Bas-Danube, que nous préparerons la victoire contre la Babel germanique. Ils se préparent, ces vigoureux Serbes, à jouer le rôle de Piémontais d’Orient. Quand ils auront fait la Sla vie du Sud } les Prussiens auront vécu comme dictateurs de VEurope. »

<c En même temps, il préparait de loin ses amis radicaux à l’idée d’une alliance avec l’autorité moscovite. N’est-il pas, tout au moins, le grand-père de l’alliance franco-russe — qui nous fut d’abord si salutaire, malgré les malheurs de la Russie — le clairvoyant homme d’État qui écrivait, à Ranc, le 10 février 1877 : — « La note de la chancellerie prussienne veut rejeter dans les pays slaves la dynastie du Habsbourg pour la dresser contre la Russie. Voilà notre rôle tout tracé : suivre les destinées de la Russie, nous associer à ses horizons, les modifier au besoin. L’Allemagne gardera la suprématie dans l’alliance avec l’Autriche, jusqu’au jour où le poids de sa brutalité provoquera, je l’es-

père, une réaction. Indiquer aux Habsbourg que les Hohenzollern se servent d’eux pour affermir la constitution de l’unité allemande, quel homme, en France, pourrait faire cela ?... Je voudrais conclure un accord franco-russe , dissoudre l’alliance Habsbourg-FIohenzollern, rapprocher l’Italie de la France. Tout, en Roumanie, hait le Hongrois et le Magyar. Malgré cette haine, la Roumanie oscillera entre les puissances germaniques et la Russie et, indirectement, avec la France. Seronsnous seulement témoins du drame qui se prépare?... » Autant de phrases, autant de prévisions lumineuses de notre avenir, aujourd’hui notre passé le plus récent et notre présent !

— « Oui, vous serez témoins passifs du drame danubien! nous criait, à Berlin, le jeune état-major du vieil Hæseler, six semaines avant la Grande Guerre. Ne vous mêlez pas de ça! D’abord, vous n’êtes pas prêts à la guerre. Ah ! oui ! nous entendons bien votre objection : l’Alsace-Lorraine!... Quelle faute de notre Bismarck, cette annexion, qui ne nous a donné que des mécomptes! Mais on s’arrangera... Laisseznous seulement infliger une leçon définitive aux Slaves. Ils ne seront jamais avec vous. Entendonsnous, vous et nous—et nous dominerons le monde. » Dans notre cœur, angoissé de voir déjà toute l’Allemagne en armes, nous avons alors pensé à Gambetta : trente-sept ans avant ce menaçant monologue — car nous ne pouvions répondre qu’en haussant les épaules — il l’avait entendu et réfuté d’avance, le prodigieux réalisateur!

Le Seize Mai et l’Armée.

La date légendaire du Seize Mai n’a plus aujourd’hui, pour le public, qu’une signification assez vague. On peut, pourtant, en fixer très simplement les grandes lignes.

La droite, irritée de voir, peu à peu, la République s’installer en France et y progresser, dans les cœurs et dans les esprits, sous l’impulsion irrésistible de Gambetta, saisit la première occasion de réaction qui lui fut offerte. Elle adjura les pouvoirs publics d’intervenir dans les affaires d’Italie et « de faire respecter V indépendance du Saint-Père ».

Les groupes de gauche interpellent Jules Simon, le 1 er mai 77. Il avait succédé à Dufaure, mal engagé entre la Chambre et le Sénat. Le chef du gouvernement est contraint de défendre son collègue italien :

— « Il est faux, déclare-t-il, que le pape soit prisonnier. »

— « D’ailleurs, précise Gambetta, il ne s’agit pas de religion, mais de politique. La domination matérielle du cléricalisme répugne à notre pays; et je ne fais que traduire les sentiments du peuple de France en disant, comme jadis mon ami Peyrat : « Le cléricalisme , voilà l’ennemi! »

A-t-on assez, alors et par la suite, dénaturé le sens de cette parole, invoquée encore contre le régime! Gambetta, cependant, toujours si respectueux de la liberté de conscience et des cultes et du clergé national , s’élevait seulement contre l’immixtion du clergé dans les luttes politiques .

Plus tard, très exactement informé de notre situation morale en Orient et dans les pays d’outre-mer, grâce au dévouement et à l’enseignement de nos missionnaires, il devait affirmer avec force :

— « L’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation! »

La droite elle-même, d’ailleurs, s’était plainte aussi bien souvent des empiétements politiques du clergé à l’intérieur. Cette fois, elle saisit la balle au bond et s’écria qu’on déclarait « la guerre aux croyances ».

Mis en cause, accusé par Mgr Dupanloup d’avoir obéi à un mot d’ordre imposé, Jules Simon, élevant hors de toute atteinte la personnalité du Chef de l’État, réclame, exige un vote de confiance. Il lui est refusé par les deux tiers de la Chambre. Mac- Mahon, prisonnier des violents, accepte la démission de Jules Simon :

-— « J’aime mieux, lui dit-il, être renversé que de rester sous les ordres de M. Gambetta. »

Et, le 16 mai, il « fait appel au pays et annonce qu’il va demander au Sénat la dissolution de la Chambre. »

En somme, il n’y avait point là de coup (TÉtat, au sens littéral du mot.

La Constitution, toute neuve, accordait au Maréchal le droit d’agir ainsi. Mais l’acte n’était pas absolument régulier, puisque le cabinet Jules Simon avait eu la majorité dans les deux Chambres et que la lettre du Président n’était point « contresignée par un ministre ». C’était, en réalité, un acte de pouvoir personnel, non prévu par la Constitution.

Les divisions des républicains cessèrent aussitôt. Après leur réunion plénière, Gambetta écrivait :

— « La guerre est déclarée. Nos positions sont inexpugnables. Nous occupons les hauteurs de la loi. »

Un manifeste, rédigé par Spüller pour inviter au calme les députés de gauche, leur dicte une conduite sage :

— « Avant cinq mois, la France aura la parole et la République sortira plus forte que jamais des urnes populaires. »

La déclaration avait réuni 363 signatures.

Le comte de Paris, le duc d’Aumale, le prince de Joinville, le duc d’Audiffret-Pasquier, les conservateurs clairvoyants s’estimaient battus d’avance. Mais il n’y avait plus à reculer. Le Maréchal avait ajourné les Chambres à un mois et rappelé le duc de Broglie à la tête d’un nouveau gouvernement, qui organisa aussitôt la « candidature officielle » dans tout le pays, sans même dissimuler ses moyens

de pression administrative et judiciaire de légendaire mémoire.

— a Je trouve, écrivait Taine, la démarche du Maréchal imprudente. C’est la charge de Reischofïen après la bataille perdue. Les élections lui renverront une chambre aussi radicale , ou pire encore. Il n’aura plus qu’à donner sa démission. Je vois, dans quatre mois, Gambetta Président de la République. »

Le tribun, menacé de cette élection, qu’il estimait prématurée sur tous les terrains, s’empressa d’annoncer qu’il patronnait, d’ores et déjà, la candidature Grévy; l’astucieux Jurassien venait de rallier la cause commune avec force protestations de fidélité «indéfectible» et Gambetta n’avait aucune rancune, aux soirs de bataille — ni jamais, d’ailleurs — contre les mauvais procédés de ses ennemis personnels.

Encore oous l’influence de la mort d’Edmond Adam, le plus ardent a i du tribun — il avait prescrit, à sa dernière heure, l’union de tous les républicains et leur ralliement de combat dans l’unique « salon politique » de Paris qu’il défendit de fermer en signe de deuil — Juliette Adam rassembla les chefs du parti chez elle et leur demanda en quoi elle pouvait seconder leurs plans.

— « Trois hommes, lui répondit Gambetta, pourraient donner la victoire sur nous à « l’ordre moral » : Girardin, Raoul Duval et Gallifïet. Vous pouvez nous les amener ou, tout au moins, les neutraliser. »

La « Grande Française », surmontant sa peine de

veuve si récente, s’attache aussitôt à sa mission. Girardin se rend le premier. Il avoue, d’ailleurs, à Mme Adam, qu’il n’a point cessé de se repentir d’avoir tué en duel Armand Carrel et lui confie, sous le sceau du secret, qu’il n’a jamais oublié de servir à sa veuve une rente viagère. Tous ses projets d’articles eurent, à dater de ce jour, le visa de Juliette Adam.

Raoul Duval se rallia plus vite encore; et il promit de voir le général de Galliffet :

— « Galliffet, dit-il, c’est l’armée. Lui seul est assez audacieux pour faire réussir leur coup. S’ils ne l’ont pas avec eux, ils ratent tous leurs effets d’intimidation. »

Galliffet, énigmatique et bougon, commandait à Dijon. Interrogé par Raoul Duval, il promit, sans restriction aucune :

— « Ce que je défendrai dans le gouvernement de demain, c’est la majorité. »

Cette réponse, assez inattendue, n’étonna que les mal informés. Nous allons voir, dans un document capital, inédit jusqu à ce jour , ce que Galliffet avait déjà fait pour Gambetta.

Mais on sait le reste. Sous l’impulsion, inlassable comme aux jours de la Défense Nationale, de leur chef, présent, semblait-il, partout à la fois, les 363 s’organisèrent avec discipline et le pays, aux écoutes des paroles lapidaires de Gambetta, en recueillait les échos dans toutes les circonscriptions.

— « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, avait dit le tribun, à Lille, il faudra se soumettre ou se démettre . »

Et ce fut l’épilogue même de l’aventure pour le maréchal de Mac-Mahon. La mort subite de Thiers, le 3 septembre, qui désola Gambetta, n’eut presque pas de répercussion sur l’ensemble des scrutins. Malgré l’action d’un clergé très agissant, la dissolution de six cents conseils "'municipaux, la révocation brutale de trois mille maires ou adjoints et de six mille fonctionnaires, mis à pied ou déplacés, des milliers de poursuites pour délits divers, les amendes innombrables, les condamnations à la prison, — Fourtou, ravi de ce régime de terreur, annonçait sa victoire, dont Broglie, plus sagace, doutait de plus en plus, — la nouvelle Chambre réunissait 326 républicains et 207 monarchistes ou consorts. La République avait 119 voix de majorité.

Le 20 novembre, après avoir tenté de former un Cabinet extraparlementaire avec le général de Rochebouët, le Maréchal fait rappeler Dufaure et, résigné à « se soumettre », attend la plus proche occasion de s’en aller.

La mort de Pie IX, l’élection de Léon XIII, diplomate que Gambetta observe avec un intérêt plutôt sympathique, les voyages du tribun à Rome, la victoire russe sur les Turcs, les négociations assez troubles d’Henckel de Donnersmarck chez sa Païva, — nous en reparlerons à propos de Léonie Léon, — l’ouverture et les résultats, plutôt avantageux, du Congrès de Berlin, gros, cependant « des futures guerres balkaniques et de la guerre universelle », le résultat des élections partielles du Sénat, enfin, que confirme la victoire républicaine

de la Chambre) nous amènent à la démission de Mac- Mahon, dont la situation est devenue intenable.

Gambetta le fait aussitôt remplacer par Grévy. Que va-t-il décider en ce qui le concerne ? La présidence du Conseil s’imposerait pour lui. Mais il est, encore une fois, très malade, dans un état d’épuisement physique qui laisse renaître les inquiétudes périodiques de ses amis. Sur le conseil de ses médecins et pour apaiser les tendres alarmes de Léonie Léon, il achète, à Ville d’Avray, une humble dépendance des Jardies de Balzac, avec la résolution de s’y reposer, une fois par semaine :

— « II commence, a écrit Deschanel avec sa sensibilité délicate, à sentir l’infinie tristesse que donne parfois le spectacle des hommes. Il lui faut maintenant les arbres qui ne parlent pas, les eaux qui dorment et, plus que jamais, la femme, le grand philtre d’oubli. »

A celle-ci, le « malade » confie sa mélancolie apaisée, le 3 novembre, au retour de la dure campagne oratoire du Dauphiné :

— « J’avais retenu Testelin à dîner. Il occupait ta place. Il a couronné le repas par un petit toast intime qui m’a été au cœur. Il a vidé un verre de vin du Cap à la gloire de la belle hamadryade qui, sous les ombrages de Ville d’Avray, m’avait rendu à la santé , à l’avenir. »

Gambetta avait fixé son choix. Il se fit nommer Président de la Chambre, haut poste d’observation et d’arbitrage, d’où, dès le 6 février 1879, chef incontesté de la majorité républicaine, il dirigera, au-

dessus de la mêlée des partis, l’entrée définitive du régime qu’il a fondé dans « sa période organisatrice et créatrice ».

Avant d’en finir avec l’épisode du Seize-Mai et ses suites logiques, nous devons répondre ici à la curiosité du lecteur, alertée plus haut.

— « Gallifïet, avons-nous dit, à la veille du Coup ÆÉtat , avait eu déjà l’occasion d’être utile à Gambetta. »

Et nous allons, dussions-nous ici ruiner d’un coup des légendes depuis fort longtemps incorporées dans l’Histoire, officielle ou non, prouver que Galliffet était <c gambettiste » bien avant de l’avoir laissé constater à demi.

Dans les papiers intimes de Gambetta, qui nous ont été remis après la mort de sa sœur Benedetta, l’an dernier, nous avons trouvé un cahier relié inquarto, manuscrit à l’écriture élégante et ferme, artiste dans ses boucles, virile dans sa netteté, d’une cursive très lisible et d’une rédaction qui, par endroits, dénonce un lettré. Titre : U Armée française en 1876. C’est une mise au net, soignée et sans ratures, commencée le 30 septembre 76 et terminée le 1 er janvier 77. Elle a 372 pages et des renvois marginaux. Tous les chefs et la plupart des officiers sous les drapeaux y sont mentionnés, notés — souvent sans indulgence — et triés en trois catégories : bonapartistes, légitimistes, républicains, par armes,

régions et régiments. S’il fallait donner un soustitre à ce recueil, si précieux pour un chef politique, on pourrait proposer celui-ci : — État des officiers français favorables ou hostiles à Gambetta . Car le nom et les « idées de M. Gambetta » sont rappelés à toutes les pages.

L’auteur de ce registre, que le tribun gardait rue Saint-Didier, reste masqué. Une tradition selon Jouinot-Gambetta en attribue la dictée au capitaine Chauchard, auxiliaire militaire du « dictateur ». Mais il est composé de Notes éparses, reliées pourtant avec méthode. Quelques pages, de relief plus mordant, passionnées aussi, rappellent le style et la manière d’une haute personnalité militaire, dont quelques cartes de visite, collées dans le volume et imprimées , sont libellées ainsi : Gaston Gallus- Factus, 12, rue Chateaubriand, Et c’est le nom de guerre ou « de blague » de celui qui a imprimé au tampon son nom véritable sur le verso : Général Galliffet (sic).

Des lettres du grand « cavalier » qui devait être ministre de la Guerre de la République sont reliées dans le volume, comme pour indiquer qu’il en a, tout au moins, inspiré les meilleurs textes. La plupart des officiers qu’il recommande à « Monsieur Gambetta » furent les chefs de l’armée républicaine, même quand ils étaient signalés comme ennemis de la République. Mais on sait que Gambetta n’a jamais, sur ce terrain, tenu compte que des compétences, — et jamais des préférences dynastiques ou religieuses.

C’est ce qui donne à ce recueil un caractère secret, mais loyal, sans ombre de « délation », comme on le vit, hélas! beaucoup plus tard.

Nous allons donc en feuilleter les fascicules et reproduire quelques-uns de leurs extraits, pour brosser un tableau résumé de l’Armée nationale à la veille du « Coup d’État ». Le lecteur conclura lui-même, non sans s’être diverti de quelques charges malicieuses, destinées, sans doute, à égayer un peu des nomenclatures souvent très sèches, sinon à dépister les curieux.

Le manuscrit porte en épigraphe : — « Les Armées qui se mêlent de politique et de religion sont des armées perdues et, qui plus est, elles perdent la Nation qu’elles sont appelées à protéger contre l’extérieur. » (Instructions des généraux Bugeaud et Pélissier.)

1er CORPS D’ARMÉE

« En 1858, le lendemain de l’attentat d’Orsini, M. Clinchant, qui avait obtenu, en récompense de sa belle conduite en Crimée, le commandement des chasseurs à pied de la Garde, prétendant être l’interprète des sentiments de ce bataillon d’élite, écrivait à Napoléon III : « Je viens respectueusement déposer aux pieds de Votre Majesté mes sentiments d’amour et de dévouement. La main de Dieu protège la dynastie des Napoléon, dont la mission est de donner au pays gloire, grandeur et prospérité. » M. Clinchant , colonel du 1 er zouaves, fut de nouveau blessé au Mexique. C’est alors seu-

lement qu’il s’aperçut que la famille des Bonaparte manquait à la mission qu’elle avait reçue. A Metz, il en fut pleinement convaincu. A mesure que les chances de rompra la ligne d’investissement diminuaient, sa colère augmentait. Et, pour avoir voulu, avec quelques hommes de cœur, tenter un dernier effort désespéré, il s’attira ce singulier reproche du général Changarnier : « Je n’aime pas les braillards, entendez-vous, général ?... J’aime mieux que l’Armée périsse que de la voir se sauver par l’indiscipline! » Et M. Clinchant , poussé par les épaules, dut gagner la porte. Il échappa aux mains des Prussiens et vint se jeter dans les bras de M. Gambetta, qui lui donna, le 26 janvier 1871, le commandement de l’armée de l’Est, à un moment où l’incapacité de M. Bourbaki avait rendu la retraite inévitable. Depuis cette époque, il a rompu définitivement avec les partis monarchiques et, de temps en temps, il reçoit des journaux républicains éloges et compliments. On a beau prétendre qu’il aurait vu sans aucun déplaisir l’avènement du duc d 'Aumale, cette opinion des bureaux de la Guerre ne semble, après vérification, reposer sur aucun fondement. Ce qui est hors de doute, c’est qu’il a tout à fait renoncé à l’Empire... D’ailleurs, quand M. Gambetta est venu à Lille, en février dernier, pour préparer son élection, M. Clinchant ne l’a pas empêché de parler, comme l’avait sottement fait, quelques jours auparavant, son collègue Espivent , à Marseille... Ceux qui vivent dans l’intimité du commandant en chef s’accordent à le

reconnaître comme un homme tout disposé à servir le gouvernement qui lui conservera sa situation. Au point de vue militaire, il a laissé de son sang sur tous les champs de bataille... Le sérieux avec lequel il remplit ses fonctions peut inspirer une grande confiance dans l’avenir. Le sieur Auguste Yitu, qui prend ses rêves pour des réalités, écrivait, dans le Gaulois du 2 octobre 76, que M. Clinchant était un des militaires les plus odieux à la démocratie. C’est le contraire qui est exact.

« Son chef d’état-major, le général Campenon , ancien chef d’état-major de Cousin-Montauban en Chine, partage les idées du commandant en chef...

« On doit appeler l’attention sur le commandant Iung , à l’état-major de ce corps. A Metz, le G. Q. G. ne fut pas à l’abri de ses vives critiques. Interné à Cassel, il vit venir à lui, le 2 novembre, le sieur j Régnier, qui venait lui demander son avis et celui de ses camarades sur la restauration de l’Empire. En silence et d’un geste rapide, il le mit à la porte. L’année suivante, il fut renvoyé du Ministère de la Guerre pour avoir attaqué Bazaine et mis son crime en lumière...

Infanterie :

« La l re Division est sous les ordres du général Lecointe , ex-colonel du 1 er régiment des grenadiers de la Garde en 70. Grièvement blessé à l’une des batailles d’août, il fut recueilli et soigné par des paysans. A peine guéri, il rejoignit, sous un déguisement, l’Armée du Nord. C’est lui qui s’empara du

château de Ham. M. Lecointe n’a conservé aucune sympathie pour l’Empire et il a une profonde horreur du radicalisme.

— 127 e de ligne . — L’homme important du régiment est le lieutenant-colonel Liaud , qui a servi douze ans dans la Garde et dont le dévouement à l’Empire est à toute épreuve. C’est un officier vigoureux, instruit, connaissant à fond son métier et qui a laissé, au 74 e de ligne, d’où il sort, le renom d’un homme à peu près capable de tout.

— 84 e de ligne. — Le colonel Doléac est bonapartiste. Parmi les officiers qui le sont aussi, on peut citer les capitaine Verdier , Burdinat et Rouyer- Legrand , qui sortent de la Garde, le capitaine Bar thelmy , professeur à Saint-Cyr, les lieutenants Caries et Mangin . Grand nombre de républicains dans les grades inférieurs. Officiers corses : Vespa et Andra . »

— A la gauche de chaque régiment, la nomenclature des « officiers corses », toujours sans commentaires, donne une liste d’officiers exclusivement bonapartistes. Certaines unités en comptent un fort groupe.

— 25 e Bataillon de Chasseurs . — « Le commandant de Négrier , fils du général qui commandait le 14 e de ligne du Coup d’État et qui, en janvier 73, s’affichait à une messe bonapartiste, passe pour avoir des idées favorables au régime impérial... Lieutenants de Nadaillac et de Saint-Victor Jac quemond sont cléricaux. Officiers corses : Villa , Polacchi et Riolacci .

— « La 2 e Division est sous les ordres du général

Véron , dit Bellecourt. Au 2 décembre, il était commandant au 42 e de ligne, le régiment du fameux Espinasse ... L’Empire peut compter sur lui.

« Le général F.-P. était, au 2 décembre, aide de camp du général Carrelet. Ses exploits, dans ces brillantes journées, lui valurent la décoration. Il fut ensuite attaché à la maison militaire du prince Napoléon. C’est dans les antichambres qu’il a gagné ses croix et ses grades. Il jouait la comédie dans les salons du Palais Royal. Le Réveil de M. Granier de Cassagnac (1858) a dit : « M. de Vigny dirigea lui-même les opérations de Quitte pour la peur. Le comte de Valabrègue a été superbe dans le rôle de Tronchin et M. F.-P. a fort bien rempli celui du duc... Ses goûts artistiques et littéraires ne l’ont pas empêché de faire assez mauvaise figure à l’Armée de la Loire, où il commandait une brigade.

Cavalerie :

— 5 e Dragons. — « Le colonel Cotty de Brécourt a pris part, le 4 décembre 51, comme sous-lieutenant au 1 er lanciers, à cette terrible charge, conduite par le colonel de Rochefort et qui écrasa les paisibles consommateurs et promeneurs du boulevard Montmartre. En 70, il était major aux carabiniers de la Garde... Son lieutenant-colonel... (ici, le nom d'un de nos Maréchaux de France actuels) a un frère, qui était lieutenant aux guides, en 1857 et qui, il y a deux ans, a pris sa retraite au 23 e dragons. Ce dernier est un bonapartiste enragé. Tous les jours, il vient, de Boulogne, aux cafés du Helder

ou de la Paix et y célèbre les mérites de l’Empire. Il est avec une bande d’anciens militaires qui singent les demi-solde de la Restauration. Le plus connu est le fils du maréchal... ( ici encore , un nom actuel et bien parisien ), colonel retraité, surnommé Bécavin , à cause de son ivrognerie... Le frère du susdit lieutenant-colonel est clérical. Un de ses fils sort des Jésuites et vient d’entrer à Saint-Cyr. Leur père est ce fameux ***, né à Lyon et qui fut incarcéré pour avoir colporté la bulle de Pie VII contre Napoléon. En 1821, il reçut, en récompense de son dévouement, la direction de la police du royaume; mais ses violences et ses injustices le firent révoquer. En dépit de la modeste origine de leur père et de leur mère, qui était la fille d’un sellier, les *** ne parlent que de « leurs nobles ancêtres ».

— 14 e Dragons . — « Comme dans tous les régiments de cavalerie, les cadres ne renferment guère que des bonapartistes et des cléricaux, unis dans une même haine contre les institutions du pays...

Artillerie :

— 27 e Régiment. — « Républicains connus :

le commandant Heim , le capitaine Bocquillon qui, avec sa batterie, accompagna le général Lecointe dans sa surprise du fort de Ham et le capitaine Falcon , évadé d’Aix-la-Chapelle.

2e CORPS D’ARMÉE

— 2 e Bataillon de Chasseurs. — « M. de Cornulier - Lucinière est favorable aux Bonaparte. Il y a avec

lui un sous-lieutenant qui sacrifierait sa vie pour le retour de la dynastie napoléonienne. Il s’appelle Phoyeu : sergent-major aux chasseurs de la Garde, étant de service aux Tuileries, alors que chambellans, écuyers et autres valets avaient rapidement disparu, il accompagna l’Impératrice et fut embrassé par elle au moment où elle monta en voiture.

— 54 e de ligne . — « Le régiment, connu sous le nom de « régiment de Bitche » et qui a reçu tant de fois les éloges de la presse républicaine pour la défense de cette petite place, renferme un grand nombre d’officiers nettement opposés au retour de l’Empire...

— 45 e de ligne . — «Le capitaine C..., qui a servi de faux témoin dans l’affaire de Pierre Bonaparte, est allé insulter M. Gambetta à la gare Saint- Lazare et encaissa, en plein café de la Paix, des soufflets dont il n’a pas rendu la monnaie.

— 39 e de ligne . — « Un bataillon de ce régiment est allé, cette année, tenir garnison dans la petite ville d’Eu. A peine installés, les officiers furent l’objet des plus grandes attentions de la part du comte de Paris, de la princesse et des secrétaires. Ils furent invités en masse à dîner, à chasser, à pêcher, etc. Tous, bonapartistes et républicains, décidèrent d’accepter. C’est particulièrement sur le capitaine adjudant-major Gennardi, vieil officier qui donnerait son bras droit pour le retour du Prince impérial, que le comte de Paris jeta son dévolu. Il tenta de le séduire par la plus extrême familiarité, lui empruntant sa pipe, fumant son tabac et prenant les habits

du jardinier pour l’accompagner à la pêche. Et la Comtesse les y rejoignait pour leur demander., s’ils avaient assez d’asticots, tandis que l’institutrice corse se tenait prête à tout sacrifier à son compatriote. Rien n’y fit : l’entêté capitaine ne renia pas ses dieux.

5 e CORPS D’ARMÉE

— 31 e de ligne . — ... « Capitaine de K*** Taillé pour porter des poids de vingt kilos plutôt que des épaulettes, se chargerait « d’empoigner le citoyen Gambetta et de le coucher sur la selle de son cheval. » Son frère, obligé de quitter Paris à cause de ses innombrables escroqueries, a été emmené en Cochinchine par l’amiral Duperrô.

Quant à lui, il est capable de tout. Il a, à Saint- Germain, route de Paris, une vieille maîtresse qu’il laisse mourir de faim et un enfant de douze ans, qui ne sait pas lire... Les républicains n’ont pas toutes leurs aises dans un pareil milieu. L’un d’eux, cependant, le major Tardif , homme résolu et de sang-froid, soutient ouvertement ses idées. Les autres l’appellent « le communard. »

— 4 e Division de Cavalerie. — « Le général de M... y ancien capitaine au 6 e hassards, décoré en 52, est le même qui, à la tête des chasseurs à cheval de l’ex-Garde, voulait à toute force sabrer, dans les Champs-Elysées, la foule immense qui revenait de l’enterrement de Victor Noir. C’est un clérical dans toute la force du terme. Le 16 juin 1875, il assistait en uniforme à la pose de la première pierre de l’église

du Sacré-Cœur, à Montmartre. Il est à la disposition de tous ceux qui voudraient, une fois de plus, noyer la République dans le sang de ses défenseurs.

— 11 e Hussards . — « Le lieutenant de Polignac, un des trois fils du duc, a dit, dans les salons de la vieille comtesse de Choiseul, au moment des dernières élections : « J’aime mieux me rallier à la République que d’avoir le cou coupé. » Son père l’a fait aussitôt envoyer en Afrique. Les lieutenants de Carayon-Latour et de Cossé-Brissac, les capitaines Gabarrou et T inet sortent de la Garde.

— 22 e Dragons . — « Le colonel W. est bonapartiste; mais il n’est plus guère dangereux : l’abus du plaisir l’a, moralement, physiquement et pécuniairement, épuisé. Il vient trop souvent à Paris.

— 30 e d'artillerie. — « Le commandant Brugére , un des plus ardents républicains de l’Armée, commandait l’artillerie au 18 e Corps de l’armée de l’Est et s’entendait parfaitement avec le général Billot. Perrot leur a reproché de n’avoir jamais été de l’avis du général Bourbaki.

Le général Douai , ancien aide de camp de l’Empereur, est, de tous les commandants de corps d’armée, celui qui mérite le plus de fixer l’attention. Il ne parle pas, mais il agit. Ses sympathies pour le régime impérial ne sont un mystère pour personne...»

Suit un résumé fort bien fait de la carrière du général Douai, toujours dévoué à l’Empire, surtout

depuis sa chute. Il supprimait brutalement la presse qui contrecarrait ses idées. Ses démêlés conjugaux excitaient aussi la verve du commentateur masqué, qui terminait sa notice sur Douai et son entourage par ces mots : « D’une manière générale, la composition du 6 e Corps laisse fort à désirer. » Et il entrait dans un exposé détaillé, où se rencontrent, parmi les pires ennemis de « Monsieur Gambetta », le valeureux colonel Ispard, partisan du nouveau régime, comme le colonel Étienne, du 79 e de ligne; le général Ney d* Elchingen, très affranchi de sentiments exclusifs envers la famille impériale, malgré sa nomination, par l’Empereur, dans la fameuse « promotion des gendres », huit jours avant le 4 septembre; le lieutenant-colonel Magnan , aide de camp de Bazaine, terriblement silhouetté par notre « rapporteur » ; le sous-lieutenant Trochet qui, à Sedan, ayant arraché à des voleurs la caisse du régiment, avec douze mille francs en or, faillit mourir de faim en captivité, mais remit tout cet argent à son corps en rentrant d’Allemagne. « Ce brave homme, conclut le policier bénévole avec soulagement, est républicain »; le duc de Chartres , lieutenant-colonel au 8 e dragons, engagé volontaire, en 70, sous le nom de Robert le Fort , qui régla les conditions de l’armistice avec les Allemands, fit partie, en Afrique, de « la fameuse expédition des tonneaux et des chameaux » — le narrateur est un pince-sans-rire — et jouit, selon le Constitutionnel , de la réputation du « prince le plus sympathique parmi les d’Orléans »; le colonel de Chastenet de

Puységur , « un des bonapartistes les plus dangereux de l’armée », gendre de Saint-Arnaud ; le lieutenantcolonel Chanoine , alors impérialiste, ancien officier d’ordonnance de Cousin-Montauban et de Bourbaki; le lieutenant de Gramont , duc de Guiche , fils aîné de l’ancien ministre ; le colonel de Sali gnac-Fénelon, « qui ne dit rien et tait sa véritable opinion politique ».

7 e CORPS D’ARMÉE

En abordant l’étude du 7 e Corps, le registre campe un portrait fort peu amène de son chef, le duc d'Aumale. Ici, l’on voit bien que l’auteur des Notes secrètes n’est pas « un subalterne ».

« — Bien que le duc d'Aumale ait perdu toute chance d’arriver à la Présidence de la République ou de devenir le Mentor de son neveu, le comte de Paris, il n’en continue pas moins, par son influence et sa fortune, à rallier autour de lui les généraux et les chefs de corps qui n’ont pas d’opinions politiques bien déterminées. Il en est peu dont il n’ait sondé les dispositions et auxquels il n’ait fait des offres de service. Il sait combien il est facile de venir à bout de ceux qui sont criblés de dettes ou qui ont des filles à marier, et il s’est rendu maître dans l’art de corrompre les hommes avec de l’argent.

« A ceux qui ne sont pas besogneux, aux ambitieux et aux intrigants, il parle un autre langage et ne recule devant aucune promesse. Et, s’il s’agit de faire des démarches pour que tel général ou tel colonel obtienne de l’avancement, il se rend au minis-

tère de la Guerre, où les complaisances du général Berthaut le consolent du départ de M. de Cissey. Pendant un certain temps, il ne s’est guère passé de semaine qu’il n’allât recommander ses protégés au général Renson, directeur du personnel, qui, tout bonapartiste qu’il soit, était toujours disposé à faire droit à ses demandes. On reconnaît aisément les nominations dues à son influence.

« Les militaires sérieux, ceux qui ont fait la grande guerre en Crimée, en Italie et en France, n’ont pas une estime bien prononcée pour « le vainqueur de la Smalah d’Abd-el-Kader » et révoquent en doute ses talents d’administrateur et de tacticien. Ils ne lui pardonnent pas d’être arrivé, après vingt-cinq ans d’un repos absolu, à l’un des commandements les plus importants de la France, à cause de sa situation sur la frontière. Malgré sa lettre du 9 août 70 au ministre de la Guerre, il n’a jamais voulu prendre part à la dernière campagne; car, qui l’eût empêché d’aller, comme son frère, le prince de Joinville et son neveu, le duc de Chartres , servir en volontaire dans une des armées de province ?

« La rigueur avec laquelle il a apostrophé les nombreux témoins à décharge du procès de Trianon lui a fait des ennemis irréconciliables dans le grand État-major de l’armée. Sa position de prétendant lui interdisait, cependant, de se mettre dans le cas de froisser les uns pour contenter les autres. Toutefois, il n’est pas possible de nier que sa bonhomie apparente, la familiarité de ses rapports avec les officiers de son état-major et les services qu’il leur [rend ne

lui aient ramené un certain nombre de partisans; mais les régiments soustraits à son action ne peuvent lui fournir aucun appoint sérieux.

« Au point de vue politique, ses affaires ne sont pas en meilleur état. Depuis le procès de Bazaine, il entretenait d’assez bons rapports avec M. Gambetta; mais l’attitude de ses conseillers, à l’Assemblée, a rompu l’accord. S’apercevant qu’il allait être joué, le chef de la gauche n’a plus gardé de ménagements et les a traités comme ils le méritaient. M. Thiers avait déjà commencé leur déroute, en s’opposant de toutes ses forces à leur arrivée au pouvoir. Les intrigues auxquelles se livrent le duc de Broglie et Mlle Guizot n’aboutiront à aucun résultat.

« Le duc d'Aumale l’a si bien compris qu’il a renoncé, du moins en apparence, aux agitations de la vie publique, seule manière pour lui de se faire supporter en France. On ne peut le féliciter que d’une chose, c’est d’avoir détaché de la cause napoléonienne bien des personnages civils et militaires, qui — il faut bien le dire — dès que ses dernières chances auront disparu, l’abandonneront pour se jeter dans les bras des fauteurs de coups d’État.

« L’avidité dont ses frères, ses neveux, ses Cousins et lui ont donné tant de preuves depuis six ans lui a aliéné les sympathies de la population» C’est au point que personne n’ose franchement se déclarer en sa faveur.

« Dans la septième région —- celle où son ascendant devrait être le plus considérable —• il inspire les mêmes répugnances et il lui est arrivé, il y a un an,

une mésaventure qui a dû lui donner à réfléchir. Les habitants de la petite ville de Gray, prévenus qu’il devait venir passer en revue le régiment de dragons caserné dans leurs murs, avaient pris la résolution de ne pas paraître au Champ de Mars; ceux dont les maisons bordaient les rues qu’il devait traverser fermèrent portes et fenêtres, de telle sorte que le prince, outré de cette solitude, s’empressa, après quelques minutes de galop devant le front des escadrons, de regagner la gare.

« En somme, le duc d'Aumale est un esprit diffus et « gaulois » ( ?), médiocrement résolu et, quoique très ambitieux, incapable de faire un acte qui sorte de l’ordinaire. En 48, il n’a pas su défendre le trône de son père. Sous l’Empire, il a fait une opposition assez stérile, qui s’est traduite par quelques lettres fort vives au prince Napoléon et par un bruyant cadeau de... trois mille francs à M. Pelletan. Pendant la guerre, il n’a pas su faire agréer ses services et, pendant la Commune, il n’a pas voulu les offrir. A la Chambre, il n’est pas entré carrément dans son rôle, se contentant d’être de tous les échos et de toutes les espérances.

« C’est un galant homme sans relief, un ambitieux sans audace, un prince sans orgueil. Il cherche à mener de front le'plaisir et les affaires, la politique et les obligations de son grade. Pendant que les uns célèbrent l’académicien et que les autres s’inclinent devant le général, ses innombrables neveux commencent à le regarder un peu comme un oncle d’Amérique. Seuls, ceux qui l’entourent lui sont tout dé-

voués, — le général Forgemol , son chef d’État-major, l’intendant Montandon , le sous-intendant Brisac , le commandant Guioth , ses aides de camp, etc. »

Après ce portrait, qui n’est pas sans mérite et fait penser à notre hypothèse sur le véritable inspirateur de ces Notes, le 7 e Corps défile en bon ordre, dans le même esprit.

Passent alors devant nous, parmi deux cents autres : le général Jeanningros , qui s’était distingué en Afrique et au Mexique : — « Il a tout à fait renoncé à l’Empire, assure le scrutateur anonyme; à son retour de captivité, il donnait libre cours à son indignation contre le régime impérial, devant les officiers de ses régiments et ne leur parlait que de la République »; le colonel Boulanger , du 133 e , « un des plus jeunes colonels de l’Armée, est surtout un ambitieux »; le colonel républicain Lespieau , « admirateur sans bornes de M. Thiers » ; le général Petit , de l’artillerie, « sur lequel on n’a pas de renseignements précis. Il doit être orléaniste : autrement, le duc d’Aumale ne l’aurait pas demandé, etc. »

8 e CORPS D’ARMÉE

C’est le corps d’armée du général Ducrot. La notice que lui consacre notre annaliste vaut celle du duc d’Aumale; elle la dépasse même en méchanceté. Toutes les fluctuations du vieil impérialiste-orléaniste y sont consignées, toutes ses palinodies rappelées avec une méthode impeccable. L’implacable censeur conseille au gouvernement républicain — dès qu’il y en aura un — de le mettre en disponi-

bilité, malgré sa popularité parmi les soldats.

Nous arrivons alors aux pages les plus déroutantes du volume, celles qui prétendent donner un véridique portrait du général marquis de Galliffet , commandant de la 15 e division d’infanterie.

Que l’intéressé les ait connues, cela ne fait aucun doute : il n’y a, en réalité, aucune « mauvaise note » dans ce pamphlet indulgent et, par endroits, visiblement sympathique à... Gallus-Factus.

— « M. de Galliffet. commence le singulier chapitre, doit à l’Empereur autant quà ses services l’avancement rapide qui l’a mené, en dix-sept ans (30 déc. 53-2 sept. 70) du grade de sous-lieutenant à celui de général. Après avoir été officier d’ordonnance de Douai en Italie, il fut attaché à la maison militaire de Napoléon III. En août 1861, les électeurs de Martigues le nommèrent conseiller général. Pour mettre un terme à son genre de vie, aussi ruineux que « scandaleux », on l’envoya au Mexique. Grièvement blessé à Puebla (19 avril 63). il revint, sa blessure à peine fermée, à Vichy, où il remit à l’Empereur les drapeaux pris à l’ennemi. Il rejoignit l’armée expéditionnaire comme chef d’escadrons et il était déjà colonel quand il donna les derniers coups de sabre pour protéger la retraite de Bazaine.

« On n’oubliera jamais « l’impitoyable » rigueur qu’il a montrée après la prise de Paris, avec sa brigade de cavalerie légère, chargée d’escorter les prisonniers. L'Ordre annonça, le 8 novembre suivant, son départ pour Batna. Il poussa quelques pointes dans le désert, surtout à la fameuse « pro-

menade des chameaux », organisée par le général Le Poittevin de La Croix et revint en France, au camp d’Avor, le 23 août 1873. »

Jusqu’ici, c’est le curriculum d’un brillant soldat de carrière et son rôle dans la répression de la Commune n’est point pour déplaire à celui qui répondait, quand l’extrême-gauche lui criait : « Assassin! » — « Voilà! voilà!... Je suis là! » Mais quelles sont ses préférences politiques ? Gambetta les connaissait sans doute, à en croire la suite de la notice :

— « On raconte qu'il s'est éloigné de l'Empire (ce sont les termes exacts des propos familiers du Galliffet d'alors). A ce propos, on rapporte certaines paroles qu’il aurait prononcées dans un grand dîner, donné à l’occasion de sa promotion au grade de divisionnaire : — « Je ne sais pas, aurait-il dit , pourquoi les bonapartistes comptent tant sur mon concours. Il est vrai que Y Empereur a été très bon pour moi; mais il est mort et je ne dois rien à son fils. Je n’agirais pour lui qu’autant que mes chefs m'en donneraient l'ordre, car je ne connais que la discipline . »

C’est, à la fois, très habile et fort net. Ranc luimême, si molesté par Ducrot et les bonapartistes, si défiant de tout ce qui émanait de l’Empire, n’avait rien objecté quand on lui rapporta ces paroles. Mais voici mieux, — un « potin » de cour impériale que Galliffet avait dû lire sans le moindre déplaisir, puisqu’il relatait une « farce » qu’il était très capable d’avoir ourdie lui-même :

— « Il n’a jamais eu le moindre goût pour l’Impé-

ratrice et celle-ci le lui rendait bien. Il avait pour maîtresse Constance, qui fut surtout célèbre au début de l’Empire. Elle réunissait chez elle bon nombre de princesses de la rampe ( encore une expression fréquente du général-marquis!) qui avaient paru dans les parties galantes de Compiègne et de Saint-Cloud. En apprenant que l’Empereur persévérait dans ses idées matrimoniales, elles lui envoyèrent, superbement relié, le livre de Florian, les Amours d’Estelle et de Némorin. M. de Galliffet continua de vivre avec cette ennemie acharnée de l’Impératrice; c’est ce qui explique le courroux de cette dernière contre lui. »

Autre indice : Galliffet a toujours tenu à manifester son indépendance d’esprit et de cœur par les attitudes les plus conti \dictoires. La notice va nous en fournir des exemples, sans les blâmer, comme pour les autres :

— « En novembre 1875, M. de Galliffet fait briser sur les pavés de Dijon la statue de Cabet, opération qui lui a valu l’épithète d ’iconoclaste. En février 76, il a protesté contre l’intolérance des deux aumôniers militaires de la garnison, en assistant, avec tous les officiers, à l’enterrement d’un caporal de chasseurs tué en duel. En mars, on le voit à une séance de la Chambre, dans une tribune remplie de notabilités impériales. En septembre, il refuse d’assister à la messe du Mont de Beuvray et s’abstient de paraître au banquet qui la suit. Voici pourquoi:... »

— Et, soudain, nous allons lire, dans cette vie d’un soldat « inquiétant », tout au moins pour les non-initiés, une note inattendue sur... la marquise

de Gallifïet. Or, toutes les fois que le général était mis sur cette voie, il ne tarissait plus en propos d’une verve maligne, résolument désagréable — on le sait par cent anecdotes, plus ou moins salées — à sa femme. Qui donc a bien pu inspirer une digression si habituelle au redoutable frondeur ?

— « Il est, poursuit le texte, toujours au plus mal avec la marquise. Un jour qu’elle s’était présentée au camp d’Avor pour le voir, il la fit mettre à la porte par ses soldats. Il vit maritalement avec Mme de Beaumont, nièce du Président de la République et c’est pour cette raison qu’il ne se souciait pas de se trouver aux côtés du Maréchal, instruit et fort irrité de cette fredaine.

« Enfin, pour terminer, en novembre dernier, le général a envoyé à tous ses subordonnés une circulaire, où il leur recommandait de rester complètement à l’écart de toutes discussions politiques et conseillait aux discoureurs obstinés de donner au plus vite leur démission: «Notre devoir, ajoutait-il, est de respecter et de faire respecter le gouvernement établi. » Ces paroles extraordinaires plongèrent les réactionnaires dans une véritable consternation et furent commentées avec force éloges dans la République Française ...»

Et le mystérieux auteur du registre destiné à Gambetta affectait de conclure, non sans sourire, sans doute, de sa feinte perplexité :

— « En vérité, après toutes ces contradictions, on ne sait plus quel jugement porter sur le commandant de la 15 e division ! »

— 16 e Division. — « L’un des brigadiers, M. de Miribel, est bonapartiste. Il a servi dans l’artillerie de la Garde et a été, avant la guerre, attaché militaire à Pétersbourg. C’est un homme fort instruit , très intelligent et qui, certainement, comptera dans Vavenir.

— 8 e brigade d’artillerie. — « Le commandant Mercier , directeur de l’École de pyrotechnie, républicain, officier savant et travailleur, s’est fait remarquer, en 73, à la commission d’expériences de Calais.

— « La fortune militaire de M. du Barail date de la prise de Laghouat, dont il tua le caïd de sa main (1852)... Ses opinions bonapartistes et cléricales le firent arriver au ministère de la rue Saint- Dominique après la chute de M. Thiers... Le choix de quelques-uns de ses collaborateurs, entre autres du général Berge , auquel on doit le bon état de l’artillerie, fut assez heureux. Il parlait de mettre à la raison les corps de l’État-major et de l’intendance; mais sa bonne volonté ne put venir à bout de la résistance des bureaux. Son œuvre capitale a été le rétablissement des fanfares de la cavalerie. A la Chambre, il a pris une attitude des plus hostiles à la République... Il vient souvent à Paris, où il a des intrigues galantes. Pour comble d’originalité, il ne vit que de laitage et d’escargots... »

— « La 20 e Division est sous les ordres du général de Sonis , un des officiers les plus dangereux de

l’armée. Il s’est distingué au Mexique et a perdu un bras à Patay. On connaît la violence de ses opinions légitimistes. Quand il s’est présenté, en juin 1871, à la députation, dans le Tarn, il se vanta d’être « monarchiste, profondément chrétien et du parti de l’honneur». Son concurrent, l’amiral Jaurès [Voncle de Jean Jaurès ), moins phraseur, l’emporta sur lui de quinze mille voix... En 73, pour mettre une sourdine à ses propos, qui troublaient la ville de Rennes, le ministre l’envoya à Saint-Servan, où il put déblatérer tout à son aise contre la République... »

15 e CORPS D’ARMÉE

Infanterie. — « Le général Saussier est résolument républicain. A Metz, à la tête du 41 e de ligne, il se couvrit de gloire dans les batailles d’août. En apprenant qu’on allait capituler, fou d’indignation patriotique, il écrivit à Lebœuf que ses quarantedeux officiers et lui protestaient contre cette résolution coupable et s’offrit pour tenter un effort désespéré. Mais il parlait à des sourds. Enfermé dans la citadelle de Graudenz, il s’évada à travers mille périls, passa la frontière et tomba entre les mains des Russes, qui s’empressèrent de le livrer aux Prussiens. Sorti des casemates de Thorn, il alla combattre en Afrique, fut, en 73, élu député de l’Aube, mais renonça aussitôt à la vie parlementaire. Sabre au poing, à la tête de ses troupes, il rendra , un jour , de nouveaux services à son pays et à la République. Un homme de cœur comme lui suffirait pour déjouer les conspirations bonapartistes. »

Jt)E GAMBETTA

— 24 e Bataillon de Chasseurs. — « Formé des débris des chasseurs de la Garde... Sortent de ce corps : les capitaines Maison , Percin , de Puyhusque de Toutens , petit-fils d’un ancien officier supérieur du Premier Empire, Sardou , parent de Victorien, Venvahisseur des Tuileries au 4 septembre (il veut dire , sans doute, le sauveur) et l’auteur de Rabagas , le sous-lieutenant Gaudin de Villaines* — tous bonapartistes... »

— 12 e Bataillon de Chasseurs. — « Le bataillon était à Saint-Cloud M. Georges du Rosey , frère du porte-fanion du prince Murat, vint déjeuner au mess. A peine à table, sans aucun égard pour les officiers présents, il se mit à célébrer, sur le mode furieux, les mérites incomparables de l’Empire. Sans dire un mot, le capitaine Moisy , républicain des plus vigoureux, prend son sabre, sort et revient avec un piquet de chasseurs qui conduisent au violon le bavard visiteur. L’intervention du commandant Edon et des autres officiers empêcha l’affaire d’avoir des suites. »

17e CORPS D’ARMÉE

— « Le général de P... est absolument dévoué à l’Empire... Possesseur d’une belle fortune, avec son renom militaire, % son grand air, ses manières hautaines, il sait prendre partout la première place. Son ambition n’a pas de limites. Il n’épargnera rien pour assurer le retour de l’Empire — ou le maintien de la République, si elle le protège et le pousse. C’est une affaire de pourparlers...

18e CORPS D’ARMÉE

— « Le général G. de R... est tout dévoué à l’Empire... Il s’était laissé gagner par les séductions de la marquise de ***, fille du maréchal *** qui fut très influente au début de l’Empire. Elle animait de sa verve et de son esprit la cour naissante de Napoléon III. Elle y exerçait un véritable pouvoir et y recommandait au choix du souverain les futurs titulaires de la maison civile, chambellans et écuyers. Amazone entreprenante, elle essaya de lutter, aux chasses de Compiègne, contre Mlle Eugénie de Montijo, qui convoitait déjà la couronne impériale. Elle sut maîtriser le dépit que lui causa le mariage et resta l’amie dévouée du capricieux souverain. C’est alors qu’elle connut M. G. de R.., Elle le convertit à ses idées. Ce fut l’affaire de quelques promenades à cheval...

« Le capitaine Niox, attaché à son état-major et auteur d’une géographie militaire remarquable, est un des officiers les plus instruits de l’armée. »

— « Il n’est pas besoin de donner de longues explications sur les opinions du général Chanzy . Recommandé à M. Gambetta par le maréchal de Mac-Mahon, il n’a point oublié ses relations avec le premier et en entretint d’excellentes avec le second... En débarquant à Alger, fin juin 73, au milieu d’un immense concours de population, il fut reçu aux cris de : « Vive la République! » auxquels il s’associa... Nommé sénateur, il vota la loi Waddington. En août 76, président du Conseil Général

des Ardennes, il dit : — « Il faut se serrer autour du maréchal de Mac-Mahon, se grouper autour du gouvernement que le pays s’est donné et qu’il entend maintenir, oublier un passé qui a eu ses prospérités et sa gloire, mais dont le retour n’est plus possible, établir enfin une République sagement progressive, modérée et véritablement conservatrice. »

« Le général Chanzy est considéré comme le chef du parti militaire de M. Gambetta. Il servira l’ancien ministre de la Guerre de la Délégation avec d’autant plus de dévouement qu’il le sait résolu à maintenir l’ordre. Son renom militaire est à l’abri de la critique des partis : les journalistes de la réaction ne peuvent mordre sur son œuvre de la campagne de la Loire. Il restera — il n’a que 53 ans — le chef incontesté, avec M. Gambetta, de la génération appelée à relever la France... »

Hélas! c’est la première fois que notre annaliste masqué s’essaie à prophétiser... Il ne pou? vait imaginer que, sept ans après, Gambetta et Chanzy mourraient presque en même temps.

— Division d'Alger . — « Le capitaine de Pellieux est bonapartiste. »

— 2 e Bataillon d'Infanterie d'Afrique. — « Les cadres sont absolument républicains. Cela tient à l’absence de « nobles » et d’élèves de Saint-Cyr. »

—1 er Spahis. —« Lieutenant Faidher be, fils du général républicain qui a commandé l’armée du Nord et sur lequel les réactionnaires ont débité tant de sottises...»

— Subdivision de Batna . — « Le général Logerot est républicain. »

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