PRÉFACE
Lorsque Gabriel Monod prit sa retraite comme professeur d’ « Histoire de la civilisalion et des institutions du moyen äge » à la Sorbonne (1905), u venait de publier un volume intitulé : Jules Michelet, sa vie et ses œuvres, que l'on peut considérer comme une ébauche du présent ouvrage. S'il a pu reprendre ce travail en lui donnant tout le développement que comporte l'infinie variélé du sujet, il le doit à une de ces initiatives généreuses el intelligentes dont Me la marquise Arconati-Visconti a donné tant de preuves en faveur de nos établissements scientifiques : en souvenir de son père, À. Peyrat, qui fut un des amis de Michelet, elle créa au Collège de France une chaire temporaire (1) où elle souhaitait que Monod pül continuer avec plus de liberté qu’il n’en avait eu à l'École normale supérieure ou même à l'École pratique des Hautes Études, les travaux d’érudition auxquels il avait voué sa vie el dont la maladie était venue trop souvent l'éloigner. Il fut en effet autorisé à faire pendant cinq années un cours d' « Histoire générale et de méthode historique ». |
De la méthode, Monod n'a jamais, que je sache, traité ex professo au Collège, bien qu'il l'eût toujours pratiquée dans la suite de son long et fécond enseignement el qu'il fût aussi capable que quiconque d'en exposer les règles et le mécanisme .Il se contenta de prêcher d'exemple. L'histoire générale, il l'enferma dans un cas particulier en prenant pour unique objel de son cours la vie ef les œuvres de Michelet ; c'est tout le mouvement de rénovation dans le domaine de l'histoire et de la morale en France au XIXS siècle qu’il allait étudier dans ses leçons; et ces leçons, légèrement modifiés, ont reçu leur forme définitive dans les deux volumes qui se présentent aujourd'hui à l'examen sy désireux de s’instruire.
Pour en préparer la rédaction, Monod se trouvait dans des conditions particulièrement favorables. Il avait connu Michelet, il avait été maintes fois reçu chez lui, dans son appartement de la rue d’Assas; il avait été l'ami de Mme Michelet (Athénaïs Mialaret) ei, pendant les nombreuses années où ils habilèrent la même maison, il la voyait constamment. J'ai déjà dit (2) qu'elle lui légua les papiers de son mari, non seulement les manuscrits des cours, imprimés ou inédits, et ceux des livres publiés, mais toule la correspondance et les « journaux » où Michelet avait l'habitude de noter très exactement, à côté des menus faits de son existence journalière, les idées qui avaient jailli de son cerveau en état de constante fermentation, Jusqu’'alors Monod s'était contenté de publier des études fragmentaires
(1) Par décret du 17 avril 1905, l'administrateur du collège a été autorisé à aceepter la donation de 50.000 fr. faite par M®*ia marquise Arconati-Visconti et destinée « à subvenir pendant cinq années aux frais d'un cours supplémentaire d'histoire générale et de méthode historique ».
(2) Annuaire de l'École des Hautes Études (1912).
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sur des points particuliers (1); il avait maintenant à sa disposition les moyens d’information les plus complets qu'il fût possible de réunir, les documents les plus sûrs permettant non seulement de préciser ce qui restait encore obscur dans la biographie de Michelet, mais de suivre l'évolution de ses idées el de ses sentiments depuis leur éclosion lente ou sponlanée jusqu'à l'expression définitive dr savait leur donner la plume du grand artiste. Monod a certainement beaucoup joui dans ce commerce constant avec l’illustre écrivain qui lui avait appris « à aimer la France, à l'aimer dans son histoire ressuscilée par lui, à l'aimer dans son peuple dont il interprétait les sentiments secrets et les nobles inspirations, à l'aimer dans son sol même, dont il savait si bien peindre le charme et la beauté » (2). Il en a tiré la substance de l'étude psychologique la plus pénétrante qui ait encore été faite de Michelet ; mais il a su aussi résister au charme de, l'enchanteur, el juger en critique impartial autant qu'avisé l'homme et l’œuvre qu'il admirait. | Son premier devoir consistait à mesurer exactement la valeur des tlémoinages qui venaient, nombreux et divers, s'offrir à son jugement. D'abord Le témoignage de Michelet lui-même qui a varié, comme tout homme au monde, avec l'âge et sous l'empire des circonstances ; mais Monod avait celte bonne fortune de pouvoir corriger les souvenirs lointains de Michelet par les notes immédiales du Journal intime (3), et il lui arriva plusieurs fois de constater avec quelle candide inconscience Michelet avait transporté dans le passé les impressions ou les passions du présent. Ainsi ne faut-il pas tenir pour assurées certaines asserlions qui se trouvent, par exemple, dans la préface qu'il mit en 1868 à une nouvelle édition de son Histoire de France. Encore moins doit-on accorder une pleine confiance aux souvenirs recueillis par Mme Michelet. Monod a fait d'elle le plus bel éloge (t. I, p. 224), montrant de quels soins tendres et bienfaisants elle sut enlourer Michelet vieillissant et lui rendre comme une seconde jeunesse aussi féconde en œuvres el en poésie que la première; mais il savait aussi avec quelle jalousie elle veillait sur la mémoire du défunt, avec quelle force d’illusion elle croyait s'être pénétrée de son âme et presque de son génie. Il ne craint pas de nous dire (t. II, pages 15, 44) qu'elle s'est permis de lacérer telle page du Journal intime où Michelet avait noté les sentiments de lendre amilié qu'après la mort de sa première femme lui avail fait éprouver Mme Dumesnil, mère de son fulur gendre. Ailleurs, il montre comment elle fabriqua le récit de plusieurs voyages de Michelet, par exemple en lialie et dans les Flandres, èn glissant parmi les extraits du Journal des centons empruntés à l'Histoire de France ou même des impressions personnelles inconsciemment transposées comme étant de son mari. Aussi Monod sul-il se tenir sur ses gardes et n’accepter pour certain que ce qu'il avait pu contrôler à l'aide des documents originaux. Il observa la même circonspection à l'égard de la seconde Mme Quinet,
(1) Voir dans ce même Annwair® la bibliegraphie des œuvres de G. Monod par M. Émile Châtelain.
(2) G. Monod : Jules Michelet (1875), avant-propos.
(3) De ce Journal, une des plus étonnantes « confessions » qu'il y ait dans notre littérature, Monod a publié de longs extraits, parmi lesquels se trouvent de petits bijoux. La typographie a pu heureusement en donner la physionomie exacte : ce sont les alinéas fréquents qui semblent suivre la marche saccadée de la pensée elle-même, les numéros qui classent déjà les idées en formation, les accolades qui les préseatent sous forme d'ua tableau avec sesplans ] org ordonnés. Il semble qu'on assiste
au travail même du cerveau quand Michelet jetait fébrilement ces notes sur le papier.
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qui n'apporta pas moins de passion à défendre la mémoire de son mari, que Mme Michelet n'en manifesta pour le sien.
Il est enfin une autre source d'informations directes, mais que Monod n’a pu utiliser, celle que possèdent les héritiers de la première femme de Michele (Pauline Rousseau) et de leur fille Adèle. Bien que croyant avoir le droit de penser que Monod avait indûment pris parti dans leurs querelles de famille, ils se sont pendant longtemps refusés à rien livrer au public et c'est lout récemment qu'ils ont consenti à ouvrir leurs cartons. M. Sirven en a tiré un intéressant choix de lettres qui a paru dans la Revue de Paris (1er octobre 1922). Il ne semble pas que les extraits publiés obligent à modifier en quoi que ce soit le récit de Monod.
En dehors des papiers de famille, Monod a recherché, trouvé el utilisé bon nombre de témoignages consignés par les amis, les secrélaires (1), les élèves de Michelet ; il a dépouillé minutieusement les journaux, les revues gui ont parlé des cours de Michelet ou rendu compte de ses livres. À l'aide de ces documents, scrutés el contrôlés avec la critique la plus atlentive, il a élevé un monument considérable qui marquera dans l'histoire du mouvement'intellectuel en France pendant la première moilié du XIX® siècle.
Un des faits qu'il a réussi à mettre le mieux en lumière, c’est le dévelop *. pement logique de la pensée intime de Michelet à travers tant d'œuvres diverses qui Per plutôt inspirées par les influences du dehors. Michelet a dit et répélé que Vico, son premier maître, n’a cessé de le guider dans ioute la suite de son labeur historique; Monod en fournit mainte preuve dans l'analyse qu'il fait des volumes de l'Histoire de France, bien que les derniers aïent élé rédigés dans des circonstances très différentes des premiers et dans un élat d'esprit, pour ainsi dire, contradictoire. Si Michelet fut un des types les plus curieux de l’homo duplex, un de ceux où les contrastes sont le plus fortement accentués, Monod montre d'autre part, qu'au fond, le professeur passionné pour l'enseignement et l'éducation de la jeunesse, le chantre inspiré du moyen âge, l'ardent polémiste anticlérical, le prophète et l'apôtre des temps nouveaux enfantés par la Révolution française, est toujours resté fidèle à ses conceptions premières, à ses doctrines d'amour pour les hommes et d'ascension continue vers une humanité supérieure. « L'auteur du Prêtre, du Peuple et de la Révolution est le même homme qui a écrit l’Introduction à l'histoire universelle, Les Origines du droit ef l'Histoire de France, le même qui a traduit Vico et composé l'Histoire romaine » ({. I, p. 215). C'est parce que, ist Michelet fut un virtuose, un visionnaire, il fut aussi un travailleur acharné, ordonné, réfléchi. C'est d’une intense méditation que sont sortis ses plus beaux livres. La définition de Buffon que le génie est une longue patience peut servir à caractériser ce génie tumullueux et si fanlasque en apparence. Monod nous le fait voir, pendant les dures années d'apprentissage, lisant, la plume à la main, lout ce qui de son temps valait la peine d'être lu, en français et même en allemand, sur l'histoire ef la philosophie, avide de connaître ce que la féconde érudition d’outre Rhin apportait de nouveau dans le domaine des sciences historiques el morales, multipliant les voyages en France et à l'étranger pour s'instruire sur les lieux, Les choses el les hommes, visitant les bibliothèques et les archives avec autant
de conscience que les monuments et les musées. Même dans ses divagations
(1) Parmi les secrétaires, Monod aurait pu nommer le père de Michelet qui copia pour Jui de longs extraits de chroniqueurs français ; ces copies, qui sont naturellement sans valeur, ont été brûlées au moment où Mademe Michelet faisait classer les mavuscrits de l'Histoire de France.