IV PRÉFACE
les plus inattendues, Michelet ne perd jamais complètement le contact avec la réalité dûment constatée. Si Monod refuse de le suivre sur les sommets d'où, « sublime énergumène », il profère des oracles, il ne veut pas qu'on oublie que Michelet fut aussi chef de section aux Archives du royaume et qu’il a publié des documents inédits.
L'œuvre est naturellement le reflet de l'homme. Chez Michelet, elle est faite à la fois de science et d'imagination. Monod, qui était si sensible à {outes les manifestations de la beauté dans la nature, dans l'art, dans la littérature, sent el rend à merveille le talent littéraire de Michelet, puissant créateur d'idées et d'images ; mais il ne s’est pas dérobé à son ns de critique, ef en même temps qu’il analyse ses ouvrages, qu'il en fait apprécier et admirer les parties originales, il ne manque pas d’y signaler des lacunes et des erreurs. Sans pédantisme, mais d’une main très ferme et d'une vue très large, il refait en quelque sorte les parties de l'Histoire de France que la science tient aujourd’hui pour suspectes ou fausses. On aura plaisir et profit à l'entendre disserter à son tour sur la philosophie de l'histoire, sur la théorie des races et du milieu, sur la géographie humaine, sur l'importance de l'élément germanique dans la formation de notre unité nationale, sur la politique carolingienne et le rôle civilisateur de l'Église médiévale, sur la Réformation religieuse du XVIe siècle, sur les relations intellectuelles de la France et de l'Allemagne dans la première moitié du siècle dernier, etc. Si Michelet a présenté avec le puissant relief que l'on sait les grandes figures de Jeanne d'Arc et de Touis XI, Monod a tracé de Luther un portrait tout en nuances, où se jouent la lue mière et les ombres, et que les historiens n'oublieront pas. |
Monod n'a pas poussé re travail d'analyse et de synthèse plus luin que l'année 1852 où Michelet, républicain et anticlérical, justement suspect à l'empire naissant, fut brusquement destitué de ses fonctions aux Archives et chassé de sa chaire au Collège de France. Même son dernier chapitre, sur les cours professés au Collège de 1849 à 1852, est resté à l'état d'ébauche. Aurait-il, S'il avail vécu, traité avec la même ampleur les vingt dernières années de la vie de Michelel, riches encore d'œuvres écrites et d'action morale ? Je ne sais. Au point où ül l'avait amené, il estimait que son livre était utile, neuf et instructif sur beaucoup de points; peu de temps avant sa mort, il recommandait encore aux siens de le faire publier. Cependant, c'eût élé trahir sa mémoire que d'envoyer son manuscrit tel quel à l'impression. Il s'y trouvait des répétitions inévitables, sinon même nécessaires, quand on s'adresse à un auditoire très mélangé el qui se renouvelle sans cesse; des digressions qui permettent de nourrir une leçon mais qui retardent ou interrompent le récit el nuisent à la bonne ordonnance d'un exposé. Déjà lui-même il en avait détaché un très important fragment, utilisé comme introduction à l'étude de Boehmer sur les J'ésuiles, qu’il avait traduite en français. De fidèles amis, en particulier M. Émile Bourgeois, insistèrent pour que le travail fût édité après une révision attentive du manuscri; un autre, M. Henri Hauser, voulut bien se charger de cette délicate besogne. Il s'est acquitté de sa tâche avec une respectueuse discrélion, supprimant les répétitions les plus choquantes, écourtant des citalions qui avaient ëlé données plus complètes ailleurs, choisissant entre plusieurs rédactions d’un même récit celle qui lui semblait le mieux convenir au plan général, retranchant même çà et là quelques documents et leur commentaire qui allongeaient le texte sans ne pour le lecteur, et qu'il a d'ailleurs fait paraître sous sa responsabilité dans des recueils