‹ La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852) (volume 2)Chapitre 78 sur 81 · Mme Michelet l’a supprimé · texte numérisé non relu

Mme Michelet l’a supprimé

Sur la galerie Verstolk, elle supprime ce que dit Michelet de deux grands tableaux d'études de Rembrandt, la Virginité et l'Amour et elle fait de deux Terburg représentant l’un une femme qui écrit, l’autre une femme qui lit, un seul : « Jeune femme qui écrit pendant que sa compagne savoure doucement une tasse de thé ». Dans la description de Metzu, là où Michelct écrit qu'on di: rait plutôt une jeune veuve à son assurance, Mme Michelet imprime : à son aisance.

3. Fidèle à son système, Michelet se fait une bibliographie sur la Hollande.

Crotius, Ardénius (que Mme Michelet appelle Arminius) sur le droit personnel. Note les idées de M. Thorbecke sur le rôle du droit romain en Hollande.

thèque avec M. Bergman et prend note du classement des manuscrits par fonds. Il voit une série de portraits et trouve moyen de définir le caractère de chacun d'eux. Il visite l’Université qui, après avoir publié les classiques, s’est reposée au xvm° siècle (Mme Michelet met xvu‘) et ne publie plus que de l'histoire.

Ïl fait des réflexions intéressantes sur ce que la Hollande vit intellectuellement isolée, n'ayant de rapports qu'avec l’Allemagne dont la littérature est généralement trop spéculative et trop forte *.

Michelet se réjouit de la séparation de la Belgique et de la Hollande, qui rejette la Belgique du côté de la France.

Il va de Leyde à Amsterdam par Harlem. A Amsterdam, il passe le 11 et le 12 et consacre presque tout son temps au musée, qu'il considère comme une représentation de la Hollande. Il attache une grande importance aux portraits, Grotius, les Nassau, J. de Witt et son frère, les officiers de van der Helst, etc., et surtout à Rembrandt :

« L'idéal et le récl, Rembrandt a tout mis dans l’incomparable gravure du Christ guérissant les malades. Là on voit mieux que dans le coup de théâtre de Lazare, que le grand artiste avait une âme, la plus vaste et la plus profonde. Tout pris à part est d’une réalité souffrante, l’ensemble converge en un sentiment. Dans le Christ (de face) viennent rayonner toutes ces misères.. Il reflète la consolation. Le groupe de l'’aveugle amené par femme, et une femme malade (yeux mourants) étendue sur le devant du tableau, attirent surtout l'attention. »

Mme Michelet a supprimé le passage qui sert de conclusion à cett: étude du musée et qui met en regard de Rembrandt la sensualité de l'École flamande,

« N° 183. Le Dicu Pan avec ses flûtes, jeune, rouge, lubrique, par Jordaens, vous regarde effrontément. Une petite chèvre lui met familièrement la patte sur la cuisse, comme sur quelqu'un de son espèce. La vraie inspiration sensuclle de l'école belge est 1à, exprimée crûment, et non hypocritement comme en face dans La jeune femme allaitant son père en prison par Rubens. Cette piété filiale romaine n'a d'autre but que de montrer un très beau sein de femme. Voilà pourquoi l'École flamande se vend maintenant si cher (sensualité et amour du récl). Les Raphaël, me disait le baron de Verstolk, sont à bon marché dans les ventes. »

A Amsterdam, Michelet a laissé en partie de côté ses préoccupations d’érudition. Il n'a vu qu’un avocat, M. Den Tex. Mais il n’a pas oublié de regarder la nature, les jopulations, la situation économique. Il visite le port, remarque que les Hollandais ne changent pas la forme de leurs gros navires, dont ils apprécient la stabilité, il raisonne sur le commerce par les canaux, sur les projets de chemins de fer, les avantages d’un trajet direct ‘Amsterdam- Cologne. Il écrit des lignes pittoresques, trop délayées par Mme Michelet, sur les populations de la Frise :

1. Mme Michelet lui fait dire une série de bêtises sur l’Angleterre et l'Allemagne. Elle lui fait dire que l'Angleterre n’a pas d'idées à offrir, ni l'Allemagne non plus.

« Beauté” du costume barbare, plaques d’or s’harmonisant aux cheveux blonds; douceur cet excellence de la femme. Elles sont souvent un peu hommasses, larges des épaules et du dos. Il faut les voir sur les bateaux, éleudant le linge, soignant les enfants, dirigeant mème le gouvernail. Je comprends bien maintenant le gros bateau rond hollandais si bien ponté. C’est l'arche de Noé qui doit contenir toute une famille, hommes, femmes, enfants, animaux. Le bateau est une maison, lavée continuellement, comme s'il n'étuil pas assez humide. Le Hollandais vivant sur l’eau, dans une perpétuelle migration, sy fait une terre à lui. Peu lui importe d'arriver vite pourvu qu'il ne comprometle pas le petit monde... Ne nous moquons pus; les lavages pcrpétuels, les plantations d’arbres que l’on croirait moins propres à un tel climat, sont bien entendus. Les uns ct les autres purifient. C'est moins l’humidité qui nuit que la décomposition à laquelle elle donne licu. Les canaux nuisent seuls. Mais qu'y faire ? — Ils fument, boivent, etc... La lutte Ieur a tenu lieu d'idées. La lutte finie contre l'Espagne, contre la nature, leur malérialisme naturel les à endormis. Descartes ct Spinoza, deux étrangers, expriment assez la lutte cet l’absorplion. »

Parti le 42 à 5 h. 1/2 pour Utrecht, il y passe quelques heures le 43, attiré surtout par les souvenirs du jansénisme. Il va voir l’évêque janséniste, s’informe des livres relatifs au jansénisme, se renseigne sur les Archives de la cathédrale, de la province et de la ville, assiste à une kermesse, et retourne le 13 au soir à Bréda. En allant d’Amsterdam à Utrecht, en voyant les maisons de campagne, les moulins, il imagine aussilôt une thtorie générale sur la Hollande et sur ses rapports avec la Chine :

« On voit, en traversant ce pays, que cette petite population est une aristocratie qui a ici ses maisons de plaisance, ses moulins et ses pâturages. Les terres sont aïlleurs. Les Hollandais, peuple politique et dominateur, ont exploité en partie leurs provinces .orientales, Frise, etc... en partie les Indes.

« Nulle originalité germanique chez ce pruple. L'Allemagne, arrivée là, s’oublie elle-même. Elle 6e fait latine de droit, de culture littéraire, d'art: chinoise, japonaise, française, tout plutôt qu allemande. Les moulins seuls sont originaux. Îl n’est pas d'ailleurs étrange qu'ils se rapprochent volontiers de la Chine. Ces deux bouts parallèles du monde sont également des terrains d'alluvions; des deux côtés, pttite prudence égoïste, etc... Cependant, l’avantage est pour le côté occidental et chrétien : génie de la peinture, associations charitables, commerce lointain... » |

Puis, quand le 13 au soir il retourne d'Utrecht à Bréda et de Bréda à Anvers, il repart sur de nouvelles synthèses non moins hardies. Il fait remarquer que les embouchures des fleuves. Escaut, Meuse, sont germaniques, et leurs cours supérieurs, celtiques — que les Pays-Bas comme l’Augleterre sont germaniques et celtiques, mais que les Celtes de la Wallonie ont l’avantage d’être adossés à une grande nation celtique. Puis il part sur la race germanique

« La race germanique, rèveuse et méditative tant qu'elle est renfermée dans l'Allemagne, devient absorbante dès qu'elle a touché l'Océan. La Hollande est le vrai pays des Nicbelungen. C'est Faïnir couvant son trésor (un peuple occupé à changer des tonnes de harengs et laitage en tonnes d'or). La race germanique devient héroïque en traversant la mer en Scandinavie, en Angleterre. Là tout colossal. Les chaumières de Hollande deviennent les prodigieuses tours féodales de Percy, etc... les barques deviennent des vaisseaux de haut bord. Amsterdam devient Londres. » |

384 LIVRE il. —— LA MATURITÉ

Le 14 il retourne de Bréda à Anvers où il passe encore une demijournée. Le 15 il va à Gand. En une après-midi, il visite l'Université. la bibliothèque, Saint-Bavon, Saint-Michel, Saint-Nicolas. Il a à peine le temps d'y jeter un coup d'œil.

Le dimanche 16, il quitte Gand pour Bruges, où il passe la journée et le lundi jusqu’à 11 heures. Il a le temps à Bruges de tout voir et note avec assez de détails la beauté de chaque chose. Il consacre le dimanche aux monuments; le lundi, il va voir les savants, MM. Delepierre ! et Scourion, s’informe des Archives et cause avec ces messieurs du sens des luttes politiques du Moyen-Age.

A noter l’impression de Michelet à l'hôpital Saint-Jean, où il va voir la châsse de Saiïinte-Ursule.

« J'y entrai à cinq heures pendant que les sœurs de l'hôpital psalmodiaient dans une tribune. Je des voyais et celles me voyaient. Je fus bien attendri et bien honteux de venir là pour un objet étranger à la piété. »

Le 18 juillet * Michelet rentra à Paris par Lille. Ce qui est à noter dans ce voyage, c'est la rapidité prodigieuse avec laquelle Michelet voyageait, sa capacité d’accumuler les impressions et les renseignements, de tout noter, et avec ces notes hâtives d'écrire à M. Daunou des informations sur les Archives; à la princesse Clémentine des impressions de voyage; la précision de sa vision, l'intensité avec laquelle il rend les impressions reçues. C'est là que nous aurions trouvé développées les idées qui, dans le journal, n'étaient que

fugitivement indiquées... Nous avons bien celles que Michelet écrivit pendant ce voyage à sa femme Pauline. Mais comme Pauline lisait tes lettres à Mme Angelet, il ne parlait dans ses lettres à elle que des choses personnelles. Nous y voyons comme toujours combien la séparation d'avec les siens lui coûtait. Il ne peut apercevoir une petits fille sans songer à Adèle, il donne les plus minutieuses recommandations pour elle, son père, son fils. Îl trouve que ce voyage de solitairr

est le plus triste qu’il ait fait, il se sent étourdi par l'extrême fatigu. Il écrit le 12 juillet d'Amsterdam :

« Pendant que j'écris ceci je vois de l’autre côté de la rue une famille qui me fait penser à la mienne, père, mèrc et petite fille, un peu moin: grande qu'Adèle maïs qui lui ressemble de loin. La mère vient de peigner et de diviser les cheveux de sa fille, avec Je soin et la propreté hollandaise. Je suis bien impatient de vous revoir... Rien ne me manquerait si vous étiez ici.

« Il est temps que je rentre, mes bons amis. Il serait impossible de soutenir la vie prodigieusement active que je mène, surtout depuis dix jours Sans parler des courses, les écritures seules me tueraient.

« Tout fatigué et préoccupé que je suis, crois bien, ma chère Pauline, que

1. Delcpicrre bibliothécaire et archiviste à Bruges, puis secrétaire de la légation Belge à Londres pendant 35 ans, y mourut consul général. Né à Bruges en 1802.

2. Le 17 ii repart de Bruges pour Courtrai et Lille et renonce à Ypres pour rentrer plus vite.

tu es la plus chère de mes pensées. Le plus beau jour de mon voyage sera celui du retour. Je te serre d’ici sur mon cœur. »

Et il le lui disait aussi le 4 juillet, après avoir été à la messe à Sainte- Gudule, où il avait pensé à eux. En même temps, on voit par ces lettres que l'harmonie du ménage était rompue, qu'en particulier le caractère jaloux et violent de Pauline amenait des querelles avec le père de Michelet. A peine parti, il écrit de Mézières :

« Je suis parti, ma bonne femme, sous la triste impression de vos querelles. Aucun départ n’a été plus triste encore. Si vous avez quelque affection pour moi, tâchez donc de bien vivre ensemble, en faisant quelques sacrifices mutuels », et .il termine la lettre en disant : « Adieu ma chère et excellente femme. Au milieu de vos batailles, je distingue bien ton cœur et ton caractère. »

Le 28 juin il lui écrit encore :

« Et toi, comment t’embrasserai-je ? Tu ne sais pas combien tu me manques. Je regrette bien de ne pas t'avoir avec moi, même méchante. Crois bien : que mon attachement pour toi est vraiment invariable et profond. Je ne le sens jamais mieux que quand nous sommes séparés. »

Nous voyons pär cette même lettre que la jalousie de Pauline avait été jusqu'à exprimer à son mari la crainte qu'il ne profitât de son absence pour la trahir.

Les années qui vont suivre ne seront plus des années de bonheur domestique. La santé et le caractère de Pauline iront s’altérant de plus. en plus.

D'autre part, Michelet absorbé par un travail effrayant et par son enseignement au Collège de France négligera un peu sa femme qui cependant en 1836 en soignant son père malade lui avait donné les plus touchantes preuves de son bon cœur.

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