TOME
Rien n’est plus intéressant que de voir Michelet, malgré les points de contact de sa pensée avec celle de Mickiewicz, réagir cependant pour se faire sa formule à lui, et, poussé par le mysticisme chrétien et napoléonien de Mickiewicz, faire de sa foi révolutionnaire et démo. cratique une réaction à la fois contre la tradition chrétienne et le messianisme bonapartiste. Dès 1843, Michelet, nous l'avons vu, a pris conscience des idées qui vont inspirer son Histoire de la Révolution.
George Sand, dans un article de la Revue Indépendante, du 10 avril 1840, exprimait les mêmes réserves que Michelet, et, pour elle comme pour lui, c’est par le peuple que se fait la Révolution.
« Miekicwicz est trop orthodoxe, dit-elle. Je crois à la divinité de la révé!ation intérieure, mais pas par des messies individuels. Nous croyons à une vie plus large de la manifestation révélatrice dans l’avenir. Nous l'attendons de tous; nous la sentons dans les masses françaises, nous, croyons en un mot qu rotre Messie c'est le Peuple et que l'idée s’incarnera, non dans un homme mais dans des milliers d'hommes. »
« L'Église, dit-elle aussi, est dans l'avenir des peuples, et il est fort douteux qu'elle porte le nom de chrétienne, bien qu'elle soit destinée à développer les vérités révélées et acquises à l’humanité par le christianisme. »
G. Sand, en même temps, rend un magnifique hommage À Mickiewicz :
« La parole du poète polonais est aussi belle que ses écrits. Le professeur siave fait mieux que de posséder la langue française, il la devine, il la force à se révéler à lui. Il n'est pas jusqu’à son accent lithuanien dont la sauvage rudesse ne nous saisisse bientôt par une concision pleine de caractère et d'autorité. Le tout est rehaussé par une grande sobriété d'expression, et l'accent sympathique d'une admirable simplicité. »
Avec cet enthousiasme mystique qui entraîne tous les réformateurs de ce temps, G. Sand va jusqu’à exalter l’éloquence et l’ascendant de Towianski :
« On lui attribue des miracles de sentiment. Ne rions pas de ces miracles. Nous y croyons et à moins de nier le sentiment lui-même, nous ne voyons pas trop ce que, dans cet ordre de faits, il y a d'impossibilité À la foi, À la oonviction que portent avec elles l’amitié, le patriotisme et l’exaltation du sentiment religieux. »
Quinet, comme G. Sand, comme Michelet, croyait à une révélation
ment qu'opposés de méthode ». Cette opposition est dans la méthode, non dans le principe intime.
Et le 11 mai 1845, lorsqu'il apprend qu'on va frapper une médaille pour les trois professeurs (projetée en 1843 ct déjà en voie d'exécution en 1844) Michelet écrit à Mickiewiez qu'il vaudrait mieux trois médailles : « Unis d’amitié, unis encore pour la recherche sincère de la vraie vie morale, nous différons cependant de méthode, de principe peut-être essentiellement. Mon dernier livre, que vous avez dû recevoir, est ce que demande ce pays et celtr circonstance. Il est rationaliste. Pouvons-nous, en associant nos effigies en une médaille, faire croire à l'avenir que nous avons été unanimes sur l: question religieuse et sociale. Il m'en coûte de plus d’une façon d'élever ce doute. Quoi de plus doux pour moi, de plus glorieux que d’être associé ainsi À votre immortalité. »
religieuse dont la France devait être l'instrument. Dans sa leçon du 20 mars 4844, il dit que, dans son enseignement « il obéit à la volonté de Dieu parlant dans la conscience du peuple français. » …£t tandis que Michelet se défend de suivre Mickiewicz et veut sauver contre lui les droits du rationalisme, Quinet se laisse entraîner à la suite du prophète polonais au moment même où celui-ci s’abandonne à ses rêves les plus exaltés :
« Je dois constater, saluer comme un fait important ce qui se passe à quelques pas d'ici, dans l'enceinte du Collège de France. Au nom des slaves, le premier poète des slaves, notre cher prophète! notre héroïque Mickiewicz, combat de sa sainte parole pour une cause qui, bien souvent, se confond avec la nôtre. Qui entendra jamais une parole plus sincère, plus religieuse, plus chrétienne que celle de cet exilé. Ces frères d'armes ont toujours été à l’avant- . garde de nos armées; il est juste qu'ils veuillent être encore dans le mouvement de la France à l’avant-garde de l'avenir. Ayons le courage de les suitre”, »
Ces citations nous donnent une idée de l’atmosphère enfiévrée qui avait été créée au Collège de France par Mickiewicz et Quinet.
C'est Quinet qui devait être le plus étroitement associé aux luttes que Michelet allait livrer. Quand il reprend à Lyon son cours, en sepitembre 1839, il le fait avec dégoût, et il déclare, en avril, qu'il est résolu à quitter Lyon *. Il vient en mai à Paris pour essayer de s’y faire nommer. ;
Michelet s'emploie de toutes ses forces au succès de cette candidature; tout en s'’efforçant de calmer Quinet et de le consoler, il lui donne en exemple la philosophie, la tranquillité d'âme avec laquelle ü vit Letronne appelé à la direction des Archives, après la mort de Daunou, le 20 juin 1840, bien .que Letronne n'eût pas ses titres. Villemain, qui avait déjà pris un intérêt très vif à la nomination de Quinet à Lyon, devenu ministre de l’Instruction publique le 43 mai 1839, dans le ministère Soult, propose en septembre 1839, de créer pour Quinet un cours de littérature grecque. Mais il est remplacé le {* mars par Cousin, dans le ministère Thiers. Cousin, depuis qu'il a attiré sur lui la rancune de Quinet, lui est hostile, et non seulement ne songe pas à créer pour lui une chaire à Paris, mais lui inflige des blâmes parce qu'il abandonne trop souvent son poste ‘. :
Néanmoins, Quinet quitte Lyon pour venir attendre à Paris, où il s’installe, rue du Montparnasse, 32°, qu'une bonne chance lui fasse obtenir la chaire désirée. Heureusement pour lui, Villemain redevenu ministre le 29 octobre 1840, dans le nouveau ministère