Il y reste jusqu'au 2 déc
Soult. et sollicité par les mêmes personnes qui firent nommer Mic kiewicz, (Faucher et Michelet), créa en mai 1864 deux chaires de littératures étrangères au Collège de France, l’une pour le Nord, l'autre pour le Midi. Il refuse de nommer Quinet à celle du Nord, parce que celui-ci a pris violemment parti pour les frontières du Rhin. Le 31 juillet, il le nomme professeur de langues et littératures étrangères du midi de l'Europe.
Le cours s’ouvrit le 8 février 1842 par un: leçon qui-était une longue fanfare patriotique et qui eut un immense succès. Quinet le raconte avec une vanité naïve le 9 février 1842. On sent dès cette première leçon qu'il se considère comme investi d’une mission naätionale, et il est encouragé dans cette idée par de hautes approbations, par le prince royal lui-même.
Pourtant, cette première année, il se contente de faire un tableau des révolutions de l’Italie au Moyen-Age qui devait former une de: œuvres les plus solides, les plus riches en idées qui soient sorties d: sa plume. Mais dès la reprise du cours, en décembre 1842, il pren: pour sujet les institutions religieuses du Midi, et se lance aussitit dans des attaques contre le catholicisme qui atteignirent leur paroxysme quand il arrive en mai à l'étude de la Société de Jésus. Le cours de 1844 sur l’Ultramontanisme et celui de 1845 sur le Christiunisme et la Révolution française soulevèrent des colères formidables dans le clergé et la presse catholique. La salle du Collège de Fran? devenait un champ clos ou catholiques et libres-penseurs se défiaient. luttaient d’applaudissements et de sifflets.
Tant que Villemain fut ministre, Quinet ne fut pas inquiété, bien que des débats eussent été soulevés au Parlement au sujet des audsces de Mickiewicz, Michelet et Quinet; mais quand Villemain, terrassé par la maladie, dut prendre sa retraite et fut remplacé le 1% février 1845 par M. de Salvandy, Quinet fut averti d’avoir à se renfermer plus strictement dans les limites mêmes de son enseignement. Quin:t refusa de faire aucune concession, même de forme, aux réclamations très compréhensibles de l'administrateur et du ministre, et insista pour conserver comme programme de son cours : Des Littératures et des Institutions comparées de l’Europe méridionale. Le ministre exigea la suppression du mot Institutions, et Quinet, qui, probablement, était un peu las d'enseigner et n’était pas fâché de prendre un congé il l'avait déjà prouvé dans l'hiver 1843-:4, en pas sant quatre mois, de novembre à février, en Espagne, au lieu de faire son cours), refusa de remonter dans sa chaire. On ne lui tint pas rigueur. On lui conserva chaire et traitenrent sans qu'il fit son cours.
Il aurait pu, de semestre en semestre, le reprendre en effacant du programme le mot Institutions. En 1848, il prit un suppléant, Alfral Dumesnil, bien que ce jeune homme n'’eût d'autre titre à occuper ce poste que d’être le gendre de Michelet et l'ami de Quinet.
En janvier 1838, le cours de Michelet fut suspendu par ordre ministériel et à la suite d’une délibération du Collège de France. Plus tari encore, en 1852, un mème décret du 44 avril révoqua Michelet, Qui-
net et Mickiewicz de leurs fonctions de professeurs au Collège de France, et l’esprit humain, qui est naturellement simplificateur, supposa que cette triple révocation avait été ls suite d'une triple suspension, celle de Mickiewicz en 1844, de Quinet en 1845, de Micnelet en 1848. C’est, on le voit, une grosse inexactitude. Mickiewiez et Quinet ont, en réalité, renoncé tous deux à leur enseignement, en refusant de professer les matières pour l’enseignement desquelles leurs chaires avaient été créées. Michelet est le seul à qui on ait fermé la bouche.
Quoi qu'il en soit, leurs trois cours étaient suivis à peu près par les mêmes auditeurs et-ont été considérés comme étroitement associés, les trois professeurs se regardant également comme investis de la mission de prêcher à la jeunesse le credo d'une foi nouvelle. Michelet disait plus tard, dans une leçon du* 25 janvier 1849 :
« Îl y avait au Collège de France trois cours d'idées. Il y avait l'analysr, c'était moi; il y avait la synthèse, le bon, le grand, le sublime Quincet, Le troisième était un saint, un oriental, un homme à légendes, Mickiewicz, ct ce sera pour moi une gloire immortelle d’avoir fait partie de la trinité de ces hommes. Nous étions d'accord. Nous n’appartenions pas au passé. »
Une des auditrices de cette époque, une Roumaine, Mme Asaki (Quinet devait l’épouser plus tard en secondes noces) a laissé de ces cours un tableau qui doit être recueilli. Il est idéalisé sans doute et il faut rapprocher les passages de Vallès et d'Émile Fage que j'ai cités, mais 1 reflète fidèlement l’état d'âme des auditeurs très nomhreux qui venaient au Collège de France comme dans le temple de l’Église de l'Avenir.
Les railleurs d'autre part ne manquaient pas. Un livre anonyme parut en septembre 1844 intitulé : Les nouveaux montanistes au Collège de France. L'Univers du 5 octobre l’annonçait en ces termes:
Il s’agit de MM. Michelet, Quinet, Mickiewicz. Ce sont trois puissants Dieux : une même foi, avec manifestations et excentricités diverses, semble réunir ces trois docteurs : la foi en eux ou en une religion vague dont ils sont les prophètes. Ces MM. sont les bohémiens de la philosophie, ils disent la bonne aventure à l’humanité. M. Quinet est le moins bouffon des trois; il prèche un Christ agrandi, un Christ renouvelé. M. Michelet chante sa résurrection au troisième jour. Or, pour ces rêveurs il y a deux infaillibles moyens Je les discréditer à jamais, c'est de publier leurs folies. Le bon sens national se prend d’un rire inextinguible en les lisant, et c'est leur arrèt du mort. Le second est de prouver que ce qu'ils s’imaginent avoir inventé est une vieilkrie, »
Henri Heine, qui était l’ami de Quinet comme de Michelet, mais chez qui l'ironie ne perdait jamais ses droits, écrivait le premier juin dans ses lettres sur Paris à la Gazette d'Augsbourg :
« Michelet et Quinet ne sont pas seulement de bons camarades, de fidèles frères d'armes, mais ils sont des esprits de la même famille. Mèmes sympathies, mêmes antipathies. Seulement Ja disposition d’âme de l’un est plus douce et si j'ose dire plus indienne; l’autre a dans sa nature quelque chose de frusle, de gothique. Michelet fait penser à la poésie gigantesque, aux fleurs énormes
et aux fortes racines du Mahuburatha. Quinet rappelie plutôt les chants aussi colossaux, mais plus rudes et rocailleux de l’Islam. Quinet est une nature du Nord, on peut dire allemande. Elle à le caractère allemand, au bon et au mau. vais sens. On retrouve dans les écrits de notre Edgar Quinct la profondeur allemande, la pensée mélancolique des Allemands, la bonhomie allemande, l:s Lannetons allemands, et aussi un peu de l'ennui allemand. Oui, il nous appar. tient, c'est un Allemani, une bonne peau allemande, bien qu'il se soit manifesté ces derniers temps comme un furieux mangeur d’Allemands. À ss coups de poing et à la solide grossièreté nous avons reconnu le compatriote. Quinet est Allemand non seulement par l'esprit, mais par son aspect extérieur : une stature puissante, carrée, mal dégrossie, un bon, honnète el mélancolique visage. Ce que fe sais bien c’est qu’il n’y a pas dans le monde trois poètes qui égalent Quinet en imagination, richesse d'idées et génialité. »
Lorsque Quinet arriva au Collège de France, sa pensée était essenticllement tournée vers les questions religieuses qui s’associaient tout naturellement à ses préoccupations politiques. Anxieux des destinées de la France, qu'il voyait menacée au dehors par la grandeur de l'A]. lemagne unifiée sous l’hégémonie de la Prusse, au dedans par la politique égoïste et timorée d’un gouvernement bourgeois, ennemi de la démocratie et pacifique à tout prix, par le réveil du catholicisme tra. ditionnel et par l’ascendant toujours croissant des intérêts matériels, Quinet comme Michelet, comme Mickiewicz comme tous les réformateurs de ce temps, voyait dans un” réforme religieuse la condition et l: point de départ nécessaires d’une réforme sociale. Rénovation re. ligieuse, révolution ou du moins évolution démocratique, reprise par la France de l’apostolat démocratique qu’elle avait assumé par la Révolulion et Napoléon — tels sont les trois éléments indissolublement unis de l’enseignement de Quinet et de ses livres pendant cette période, on peut ajouter pendant toute sa vie.
En arrivant à Paris, Quinet était encore tout plein du cours qu'il venait de professer à Lyon sur l’histoire des religions, paru en 1841 sous ce titre : Le Génie des Religions.
A peine au ortir de la traduction de Herder, à Heidelberg en 1823, Quinet avait publié un opuscule sur l'Origine des Dieux, livre obscur, tout rempli du symbolisme de Creuzer et du panthéisme mystique de Schelling et Hegel. L'homme individuel y disparaissait dans l'absolu, La Nature et l’homme étaient étroitement unis ensemblt et l’une et l’autre avec Dieu. L'histoire était la conscience de l'Univers. L’Absolu se cherche à travers l’histoire. Quand il se connaîtra dans l'Humanité, le sens de l’Univers sera révélé. La mythologie est le lien de l’homme et de la nature.
Le voyage de Quinet en Grèce, au pays de la lumière, l’arrache à ses rêveries germaniques, à ces brumes du Nord '; et la réaction politique et philosophique qui se fit en lui en 1831 contre l'Allemagne le confirme dans sa volonté de retrouver la simplicité et la clarté latines. Il n’y parvint jamais tout à fait, mais il eut toujours cet idéal devant les yeux, Le poème en prose d’Ahasverus, conçu dès 1828,
1. On connaît sur Quinct le mot cruel de Cousin : « Tu ne te débrouillcras jamais ».
écrit en Italie en 1832 et paru en 1833, où Quinet symbolise sa vie et sa pensée dans les voyages d’un Juif-Errant moderne à travers l'Europe occidentale, est encore tout plein du mysticisme philosophique de 1828. Mais l'Exramen de la vie de Jésus de Strauss paru ea 1835, l'Essai sur la poésie de 1837, les poèmes Napoléon de 1835 et Prométhée de 1837, marquent une réaction contre les excès du symbolisme et du panthéisme et la volonté de rendre à la pérsonnalité humaine sa place et sa dignité dans l’histoire. « Je ne me lasse pas, écrit-il de Heidelberg à sa mère en 1837, de chercher la clarté et la lumière. Dans quelles ténèbres j'ai vécu et de quelles nébuleuses j'ai marché entouré! Je cherche le terrain solide et j’abandonne les nuages. C’est depuis mon voyage en Grèce que j'ai eu le goût de la lumière. »
Il combat aussi bien les théories de Wolff, qui nie la personnalité d'Homère pour lui substituer une poésie collective et anonyme, que les théories de Strauss qui fait évanouir la personne du Christ dans le symbolisme et en fait une création de l'imagination du peuple.
Son cours de Lyon sur Je Génie des Religions ! lui avait été certainement inspiré par l'ouvrage célèbre de Chateaubriand qui marque le début de toute l’évolution religieuse du x1x° siècle. Quinet, comme Chateaubriand, comme Benjamin Constant dans son livre De la Religion, la considère comme le fondement même de toutes les sociétés humaines. Seulement elle est, comme l'humanité elle-même, en perpétuel progrès.
Dès juin 1831, Quinet, dans un petit écrit intitulé : De l'Avenir de la Religion fait entrevoir la transformation des vieux dogmes « dans une religion du droit et de la liberté, embrassant le genre humain tout entier ». Dans son Ahasvérus, il décrit les souffrances de l'âme humaine, en quête d’une révélalion nouvelle.
Dans ses cours de Lyon, Quinet, bien qu’il n’étudie en elles-mêmes que les religions de l’Inde, de la Perse, de l'Égypte, de la Judée et de la Grèce, indique les idées générales qui l’inspirent dans sa leçon d'ouverture sur l'Unité morale chez les peuples modernes.
Il se met en opposition absolue avec le point de vue des philoso: phes du xvm° siècle qui voyaient dans les religions des créations volontaires des hommes et surtout des conducteurs des peuples, et dans les progrès de la raison l'émancipation progressive de l’humanité du joug des idées religieuses. Quinet voit au contraire, dans la poursuite du divin, la source même de toute l’évolution humaine. « L'histoire est une révélation toujours croissante de l'Éternel, est un culte éternel auquel chaque civilisation ajoute un rite, souvent
baigné de sang. » (p. 18).
1. Quinet était professeur de littérature étrangère. On voit, que dès ce premier jour il traite avec désinvolture ses devoirs professionnels. « Son cours, dit-il, dans sa leçon d'ouverture, sera une histoire de la civilisation par les monuments de la pensée humaine... La religion est la colonne de feu qui précède les peuples dans leur marche à travers les siècles. Elle nous servira de guide. »
L'instinct religieux est comme l’aiguillon mis par la Providence au cœur de l’homme pour le guider dans tout son développement. Le dogme explique tout chez un peuple : « Si vous connaissez le dogme d’une société, vous savez vraiment ce pourquoi elle vit, vous possé dez son secret. » (p.'14).
C'est la religion qui, de l'Orient à l'Occident, fournit à l'humsnité sa tradition. Quinet, par une conséquence naturelle de toute sa philosophie, n'admet pas qu’à aucun moment elle puisse se figer dans une forme et un dogme immuables. La « convoitise de l'infini », qui est la source de tous les progrès de l’humanité, n’est jamais satisfaite et engendre des credo toujours nouveaux. Quinet, comme Mickiewicz, connaît sans doute les premiers ouvrages d’Emerson ‘Manthinking 1837, Ethics 1838, Nature 1839). Il prévoit que l'Amérique va jouer un rôle dans cette évolution.
« Placée entre l'Asie et l’Europe, unissant dans sa structure les caractères -de l’une ct de l'autre, l'Amérique semble être une terre de médiation, faite pour concilier un jour le génie de l'Orient et celui de l’Occident'. »
Quinet avait l'espoir et l’orgueil d’être capable de fournir aux générations nouvelles le credo qu’elles attendaient. On pouvait deviner, par les prémisses posées dans le Génie des Religions et par les deux poèmes de ‘Vapoléon et de Prométhée, ce que serait ce credo.
Napoléon était pour ainsi dire la réponse à Ahasvérus, poème de l'humanité collective, errant malheureuse à la recherche de la vérité religieuse. Napoléon est l’exaltation de l'individu, le poème du héros, mais du héros conducteur d'hommes, incarnation de l'humanité. La dictature de Napoléon a été acceptée par la démocratie comme celle de la Convention. Napoléon est, pour Quinet, le symbole de la démo: cratie, comme Louis XIV de la monarchie, Charlemagne de la féoda- ‘lité, le roi Arthur du sacerdoce. Quant à Prométhée, c'était l’expression poétique de toutes ses aspirations religieuses. Comme il l'a dit lui-même dans la Préface de 1838, « c’est la figure de l'humanité religieuse, la représentation du drame intérieur de Dieu et de l’homme, du doute et de Ja foi, du créateur et de la créature, drame divin qui ne finira jamais ».
Le Génie des Religions, tel qu’il parut en 1841, n’était qu’un premier volume. Il devait avoir pour complément l'étude des religions de Rome, puis de l’évolution religieuse de l'Occident, des institutions germaniques, du catholicisme, du mahométisme, de la Réformation.
Cette continuation, Quinet la fit au Collège de France dans ses cours de 1842, 1843 et 1844. Ce qu'il intitula en 1142 lés Révolutions d'Italie n'était que l’exposé de l’évolution parallèle du monde germanique et du monde latin à travers le Moyen-Age et de la lutte du Sacerdoce et de l’Empire, jusqu'à la découverte de l'Amérique. En 1843, il
1. Quelque temps après que Quinet, eut prononcé ces paroles, un disciple d'Emerson, le P. Hecker, converti en 1845 au catholicisme, fondait l’ordre des Paulistes et se faisait l'apôtre d'une forme de christianiame social qu'on à appelé l'Américanisnw.
continue cette étude par celle du mouvement religieux du xvr° siècle, qui l’amène à parler des Jésuites; en 1844, son cours qui, publié, sera intitulé l'Ultramontanisme (composé d'ailleurs de neuf leçons seule. ment, Quinet ayant passé presque tout son hiver en Espagne), montrait l'influence délé'ère exercée aux xvr et xvn* siècles par le catholicisme sur les nations latines, la décadence de l'Espagne sous le joug de l’Inquisition, la décadenre de l'Italie par le triomphe de la Papauté au concile de Trente La lutie.du xvnr siècle contre la tradition catholique amène une révélation religieuse dont la Révolution française sera l'avénement. En 1845, Quinet fait son cours sur le christianisme et la Révolution française, conclusion naturelle de tout le mouvement d’idées dont l'Avenir de la Religion et le Génie des Religions avaient été le point de départ. C’est là qu’on voit se dessiner nettement la doctrine de Quinet associant indissolublement les idées de rénovation religieuse aux idées de rénovation démocratique et sociale, conception qui trouvera plus tard sa plus parfaite expression dans son écrit de 4850 sur l'Enseignement du Peuple.
Le cours de Quinet de 1845, son livre le Christianisme et la Révolution française sont profondément chrétiens et très anti-catholiques. Jésus-Christ personnifie pour lui la puissance morale du genre humain. Quand il parut, les religions antiques avaient surchargé la terre de rites et de symboles; le passé étouffait l'avenir; il n’y avait plus de place pour l’âme. Le Christ est un livre vivant, une Bible agissante, une prophétie visible. Les apôtres entraînés, séduits, conquis par l'enthousiasme, enseignent le Christ; les Églises naïssent à la voix de saint Paul. Ce sont alors les masses qui font l’Église, inventant les prières, les hymnes, la liturgie. Cette création des dogmes chrétiens et-de l'Église organisée est l'œuvre, non de la papauté, mais des conciles, manifestation collective des peuples chrétiens, Assemblées constituantes de la Société nouvelle. L'Église de Rome ne fait alors que fixer, figer, tuer le christianisme, en le soumettant à une monar-: chie autocratique. Le christianisme est délivré par les hérétiques et ls réformateurs. Cependant, les protestants ne savent que retourner au christianisme primitif; ils sont incapables de créer le christianisme de l'avenir. C’est la France du xvin* siècle qui révèle au monde un idéal nouveau, ni catholique, ni protestant, mais humain. La Révolution française apparaît, avec Napoléon, comme la conclusion logique et inévitable de toute l’évolution religieuse de l’humanité antérieure. Ainsi, tout en continuant à soutenir que les dogmes fournissent À l'humanité la substance même de sa vie morale et de son évolution matérielle et spirituelle, Quinet arrive à donner une révolution politique et sociale comme la continuation et la conclusion de l’histoire du christianisme.
Avec une audace de symbolisme, de généralisation et d’interprétation qui dépasse tout ce que Michelet a imaginé en ce genre, Quinet voit préfigurées dans les deux natures que le dogme chrétien primitif reconnaît dans le Christ les deux puissances qui se partagent le monde social, l'Église et l’État. Ces deux natures s'accordent d’abord,
puis luttent et souffrent l’une par l’autre comme le Christ au jardin des Oliviers, ressuscitent enfin dans un accord supérieur avec le monde moderne de la Révolution.
Il est facile de voir les liens étroits qui rattachent les idées de Quinet à celles de Michelet, et aussi ce qui les différencie profoncément '. Michelet, comme Quinet, croyait le monde moderne en gestation d’un credo religieux nouveau : ce credo apporterait en mème temps qu'une conception plus haute des rapports de l'humanité avec Ricu les éléments d’une paix véritable entre les hommes, par la fraternité démocratique et l'égalité civile, politique et intellectuelle. La Révolution a commencé à l’épeler et c’est à la France qu'il appartient de l’enseigner.
Mais Quinet considère la religion comme une révélation perpétuelle de Dieu, d’où sortent toutes les manifestations de l'activité spirituelle de l’homme : l’art, les sociétés, le droit. Pour Michelet, c’est l’humanité aui tire d’elle-même ses religions, ses arts, ses formes politiques et juridiques; elles sont non dans la dépendance de la religion mais en harmonie avec elle. Les dogmes, bien loin d’ètre pour lui la sève dont s’alimente la vie de l’humanité, sont au contraire les formes mortes et stériles, où sa vie se fige et s'arrête et que l'humanité, dans ses nouveaux besoins, arrache de son cœur avec mépris. Il y a dans l’évolution religieuse de l’humanité non seulement une progression et un épanouissement, mais une série de mouvements, de réactions et de négations. L'avenir commence par nier le passé avant d’en recueillir le fruit. Ainsi Michelet, loin de voir avec Quinet dans la Révolution française la transformation naturelle du Symbole de Nicée, y voit, au contraire, une révolte contre le dogme chrétien de la grâce.
Mais de 1842 à 1848, Michelet et Quinet n’apercevaient guère que ce qui les unissait et bien que Michelet, dans ses notes personnelles, marquât, nous l’avons vu, la différence de son point de vue et de celui de Quinet, ils se considéraient comme les prêtres de la même Église de l'Avenir. En dédiant en 1845 son livre Christianisme et Révolution à Michelet, Quinet écrivait
‘« Il manquerait à ce livre une chose importante pour moi si je ne vous le dédiais pas, à vous, mon ami et mon frère de cœur ct de pensée. Depuis le premier instant où nous nous sommes connus, par quel hasard est-il arrivé que, séparés ou rapprochés, nous n'ayons cessé, au mème moment de penser, de croire et souvent d'imaginer les mêmes choses sans avoir eu besoin de nous parler ? Cet accord de l'âme a toujours été pour nous la confirmation du vrai : depuis vingt ans ce combat mous réussit; c'est le combat éternel qui nc finira qu'en Dieu. »
Et Michelet l’année suivante, dédiait en ces termes le Peuple à Quinet :
1. Au lieu de vouloir la conciliation du passé et du présent, Michelet, tout en admettant le présent comme fils légitime du passé, veut qu’il se sépare résolument de lui et lui dise un éternel adieu.
« Ce livre est plus qu’un livre, c’est moi-même. Voilà pourquoi il vous appartient. C’est moi et c'est vous, mon ami, j’ose le dire. Vous l'avez remarqué avec raison, nos pensées, communiquées ou non, concordent toujours. Nous vivons d’un même cœur. Belle harmonie qui peut surprendre; mais n'est-elle pas naturelle ? Toute la variété de nos travaux a germé d’une même racine vivante : le sentiment de la France et l’idée de la Patrie. Reccvez-le donc, ce livre du Peuple, parce qu'il est vous, parce qu'il est moi. »
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