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CHAPITRE VI

Le Cours de 1846. — Le voyage de Cherbourg

Quinet était seul à Paris, le 20 juin, pour recevoir la députation de la jeunesse des écoles qui venait lui apporter, en même temps qu'à Michelet, l'expression d’une sympathie enthousiaste.

Il publia ses leçons sur l’Ultramontanisme dès le mois de juillet. Michelet ne se mit que le 9 août à écrire le Prêtre. I] avait pratiqué le système de travail qu’il exposait le 6 mai 1845 à Mme Aubérpin : « Travailler peu ordinairement, s’économiser l’été pour produire l’automne, en une fois, comme une pluie d'orage. »

Il attendit d’avoir achevé le Prètre le 10 janvier et de l’avoir publié le 15, pour commencer son nouveau cours le 46 janvier 1845. Ce cours sur les Préliminaires, l'esprit et la portée de la Révolution était la suite naturelle des leçons du deuxième semestre de 1844 sur l'esprit du xvu siècle, Bien que Michelet n’eût pas encore résolu, à cette date, d'écrire l'Histoire de la Révolution, il s’y trouvait poussé par le mouvement naturel de son esprit. Mais, auparavant, il se laissera encore pousser à un intermède. Le cours de 1844 l’avait entraîné à traiter la question religieuse, celui de 1845 va l’entraîner à traiter la question sociale.

Quinet allait commencer son cours quinze jours après Michelet, ct développer ses idées sur l’évolution religieuse de l’Europe occidertale dans une série de quinze leçons qui formeront Le Christianisme et lu Révolution française, en traitant exclusivement des questions d’histoire rcligieus®. il prétendait ne pas sortir du cadre de sa chaire sur les Littératures de l’Eurcye méridionale, car, disait-il, il resterait à la sur-

ace des choses « s’il n’embrassait dans une même vue les révolutions religieuses, dont les institutions politiques, les littératures et les arts sont une conséquence’. »

1. Quinet dans une lettre de 1846 à l'administrateur du Collège, prétendit se justifier par le texte d'une soi-disant ordonnance royale y relative : « Le Collège de France, placé au sein de la capitale et comme au centre de l'instruction publique, semble inviter plutôt à ses leçons ceux qui se livrent volontairement et par goût aux recherches générales et spéculatives; ceux qui se pioposent d'acquérir non point la pratique, mais la théorie des sciences, non point la notion matérielle des faits de l'histoire, mais l'intelligence de son esprit, non point l'usage mécanique des langues vulgaires, mais l'application des divers idiomes à la discussion critique des doctrines philosophiques el religieuses. », C'était la définition même du cours de Quinet: Ce texte n'était nullement le texte d’une ordonnance, mais un passage d'un discours de M. de Montalivet.

Il insistait, non sans raison, sur l'unité de vues qui avait, depuis qu'il enseignait, dirigé tous ses cours. A Lyon, enseignant la littérature grecque, il avait fait sortir de l'étude des mythologies le Génie des religions. Il avait passé de là aux origines du christianisme et écrit son Essai sur la Vie de Jésus-Christ, de Strauss. À Paris, ses cours sur l’Italic racontaient, au fond, l’histoire de la papauté; l’Espagne l’amenait aux Jésuites et à l’ultramontanisme, et, maintenant, c'était l’évolution même de l’Église en face du mahométisme et du protestantisme qu'il allait étudier. Il se considérait, comme chargé d’une œuvre d’éducation intellectuelle et morale parallèle à celle de Michelet et à celle de Mickiewicz. Mais cette trinité était déjà brisée, quand Ss’ouvrit le cours de 1845. On venait d'interdire à Mickiewicz de remonter dans sa chaire,

Quinet savait sa situation menacée, elle aussi. Dans la presse, dans les Chambres, on lui avait reproché de traiter des sujets étrangers aux littératures, aux langues du Midi. On insinuait que, s’il préférait enseigner l’histoire religieuse, c’est qu'il ignorait ces langues, et le minis. itre commençait à s’émouvoir de celte situation. C’est à ces plaintes que Quinet cherchait à répondre dans sa première leçon. Michelet était pl's libre, mais nous avons vu que, lui aussi, avait été en 184% dénoncé à plusieurs reprises au Parlement.

On reprochaïit autre chose aux deux professeurs : c'était d’en prendre par trop à leur aise avec le règlement qui leur imposait quarante lecons. En 1884, Quinet en avait fait neuf et Michelet 13. En 1845, Quinet en fit quinze et Michelet douze. Si l'administration et le gouvernement ne prenaient pas de mesures disciplinaires pour les ramener à la règle, c’est qu’on était au fond bien aise que ces cours, causes de tant de récriminations et d'’agitations, fussent aussi rares.

Le cours de 1845 de Michelet offre néanmoins un heaucoup plus grand intérèt et une substance plus solide que celui de 1844. Ce n’est pas qu'il ait été l’objet d’une longue préparation. Michelet, comme Quinet, a improvisé son cours, et cela ne se sent que tropr.

Toutefois, il avait l’avantage d’avcir en provision des montagnes de notes accumulées pendant les années où il avait enseigné sans rien publier, et que ce prodigieux liseur n’avait pas cessé d’accroître.

Le premier semestre du cours de Michelet ne se ccwposa que de cinq lecons, du. 16 janvier au 27 février.

Rien de plus difficile que d’en faire l'analyse d’après les notes qui nous ont été conservées, tant la substance historique en est absente, tant les idées générales y sont peu appuyées sur des faits méthodiquement coordonnés, tant enfin l'élément subjectif, l'hypertrophie de la personnalité, y déborde, étouffant l’histoire même. Nous avons signalé chez Michelet dès ses débuts cette inquiétante et dangereuse conviction d’une identification de l’histoire et de sa propre personne, si bien que c’est dans son propre cœur qu'il trouve le sens et l’explication du passé. Tout homme est dans une certaine me. sure un abrégé et un représentant de l’humanité; un homme de génie qui a passé vingt ans à scruter l’histoire peut légitimement chercher

dans ses propres expériences et dans le retentissement de l’histoire en son propre cœur, l'explication du passé et surtout les rapports du passé avec le présent et l’avenir. Mais chez un homme d’une sensibilité aussi maladive que Michelet, cette intervention de sa personnalité dans l’histoire risquait de transformer l’enseignement de l'histoire en un exposé désordonné et hyperbolique des émotions que soulevait en lui le spectacle du passé et la méditation de l'avenir.

Il commence par une profession de foi : la Révolution est la philosophie même de l’histoire, dans le monde et dans la France; elle est la France même. « On ne doit pas dire la Révolution, mais la Fondation, car elle n’a balayé que des ruines. Il n’y a de légalité que dans la Révolution, en sorte que, traitant de la Bévolution, je m'’asseois sur la base, sur la pierre fondamentale des lois. Oui, c’est là que je m'adosse, en face de l’armée du mensonge, et de là, je ferai le triage des vrais amis de la liberté. »

On voit ici apparaître la pointe polémique. Michelet soutient alors que la monarchie était impuissante à rien réformer.

« Pouvait-on, avec le grand abus (centre fortifiant des égoiïsmes inférieurs), réformer ‘tous les petits abus? Turgot lui-même ne le put. » Michelet attribue cette impuissance non à la personne, mais à l'institution. Ce fut celle de Napoléon, Louis XVIII, Louis-Philippe. « Pouvait-on, avec la vieille incarnation (divine et royale), réformer les petits dieux, noblesse et clergé? »

Non, il fallait prendre l’incarnation à l'envers, à l’unité substituer le nombre. Seulement Michelet reconnaît aussitôt que le nombre n’a ni un instinct sûr ni la raison.

Il développe alors avec beaucoup d'ingéniosité et d'éclat une idée que je crois en grande partie fausse et qui lui a été inspirée par la - conception de Vico de l’humanité se faisant à elle-même sa destiné.

Michelet affirme que les cahiers de 1889 nous font illusion, que Ja nation était peu préparée à la Révolution. qu'elle était inférieure aux nations protestantes et, sans la Révolution, condamnée à baisser de plus en plus. Le peuple était ignorant, ne sachant écrire, incapable même de se plaindre de ses misères, incapable aussi de voir les lumières de la philosophie. Le clergé n'était plus rien, la philosophie peu de chose. « Donc, le peuple serait resté dans ce cercle vicieux, si la plus profonde des révolutions, brassant cette mer jusqu’au sable, n’eût (à quel prix, Dieu le sait), donné au peuple la seule éducation possible, l’expérience, expérience de la Révolution, expérience des armées, voyages, une tradition qui peut sommeiller, mais qui dort dans les “masses. »

En quoi il oublie que l’œuvre durable de la Révolution, celle qui en fait, comme il le dit, un droit, a été une œuvre consciente de légistes et de législateurs.

Mais Michelet revient à son idée et y insiste :

« Je résume: Le Peuple, dit-il, pour sa leçon du 27 février, n'avait ni

histoire ni éducation, donc ni passé, ni avenir. Tout est dans un présent, un fiat. Pour la première fois c'est le fiat d'un peuple et ce peuple fut le pro-

phète de la pensée pure — sans grands hommes, sans faux dieux. Le grand homme a des avantages et des inconvénients; on compte sur lui, on se fie au Dieu, l'invention cesse.

Les seuls héros qu’elle ait mis sur l'autel sont les héros de ka pensé” : Rousseau, Voltaire lui donnait, par négation du faux, un positif vrai : le Dieu supérieur à toute forme religieuse. Rousseau donnait le même positif religieux, mais non le positif politique de sa petite ville, donc négatif aussi en politique (Montesquieu est un modèle étranger). © Donc le peuple est un tabula rasa, n'ayant du clergé, rien de l’ancienne littérature, ricn. Les Allemands sont enchaînés par les souvenirs puïens et chrétiens, des Niebelungen et de Luther; ici le peuple est libre de souvenirs, même la tradition militaire qui eût enchaîné le peuple est affublie. Rocroi affaibli par Rosbach.

[. Qu'y a-t-il comme histoire? Rien sauf Rome, par un souffle de Rousseau, de Plutarque.

IT. Qu'y a-t-il comme loi? la loi romaine entrait dans la loi civile comme équité, par les légistes, mais négativement, comme condamnation des coutumes féodales, locales. Les légistes sont un mauvais instrument ignorant l'histoire, abstracteurs, sans instinct populaire, reviennent vite à la servilité

hs.

La question économique, l’idée réelle pour eux et pour tous, ce fut la liberté, et l'égalité dans la fraternité pour lous, pour toujours. L'idée réelle de la masse fut que l’homme a la propriété de son travail (Turgot), le travailleur Ta propriété de la terre travaillée. »

On retrouvera ces idées en partie dans la préface de la Révolution. Michelet se demande encore, et ceci est profond, pourquoi la Révolution s’est trouvée entravée, et momentanément vaincue. C’est que :

« Le peuple a eu sentimentalité, sympathie, bon cœur, il n'a rien pu formuler; il n'avait pas de formule politique; l'assemblée sc consume dans l'ouvrage impossible de concilier la royauté et la république. Il n'avait pas de symbole religieux, l’ancien a péri, le nouveau ne peut être trouvé, la lutte J’empêche et l'assemblée empêche aussi, protestant qu'elle ne croit plus. Là est le péril. Le temps arrive des épreuves, du sacrifice, le temps qui jugera. Quand il posera cette question : Voulez-vous mourir pour le nouveau principe? n'est-il pas à craindre qu'on se demande : « Quel est le nouveau principe? » Liberté? mais la liberté n'est pas un principe, C'est la faculté de penser, de faire. Penser quoi? faire quoi? Egalité? civile? sociale? mais un nivelé serait inharmonique et désarmé.

C'est un problème grave d'appliquer ces mots généraux à une telle société dont tous repoussent le passé.

Quelque amour d’ abstraction que puisse avoir un ps la majorité vit d'exemples, de types. lei il n’y a ni formule, ni sym ole, ni types. Le peuple n'avait rien lu, rien vu.

Un peuple entier obligé devant une telle complication de faire comme Descartes, de nier tout provisoirement.

Mais la majorité ne peut se passer d'exemples, de types à contempler.

L'’antiquité les fournit. Ils en ignorent tout le mécanisme original (qui Îles eût découragés) en ignorant l'aristocratie. Toute l'antiquité est traduite démocratiquement.

Absurde ? non.

Quelle plus féconde éducatrice qu'Athènes ?

Quelle plus puissante initiatrice que Rome?

Il suffit de regarder leurs monuments pour être plus homme.

Cela nous relève des misères de la spécialité moderne qui fait de l'homme une chose.

La Grèce c'est l’homme complet.

Rome c'est l'homme uni. Par force ? non. Grâce à l’immensité de l'Empire, le plus bcl ouvrage humain.

Même à prendre l'antiquité par un côté moins original, par le cûté individuel.

Combien elle relève le peuple!

Quand l'horloger, père de Rousseau, avait Plutarque sur sa table, il oubliait banque, industrialisme, contrebande genevoise.

Quand son fils trouve la prosopopée de Fabricius, il jette son bel habit de caissier et devient Rousseau.

Et ce même Plutarque, il passe à Mme Roland; là, sur le quai du Palais de Justice, quand elle avait gravé le jour avec son père, elle lisait le soir, el voyait Paris de l'Arsenal à Chaillot. Et ce Plutarque, elle le retrouve en pri. son, à la veille de sa mort.

Ainsi toute la classe moyenne a Rousseau et Plutarque, ÿ puise :

1° La dignité des mœurs, rare, difficile alors, devant ce monde sité, arlificiel, insolent. Caton le censeur, le sage Phocion, le modeste Phil::poemen.

2° Le dévouement universel, vulgaire, simple : « Passant va dire à Sparte ». *ome en fait formule : Curtius, Decius. Le dévouement descend à tous, tous sachunt mourir pour tous. Caton montre le chemin pour la liberté. L'esclave d’Antoine lui enseigne à mourir. Jci se cache un christianisme non mystique.

Enfin la femme là, la famille, combien relevées. Cette poupée de l'ancien régime veut être une femme. Rousseau lui rend son enfant. Reviens à la nature. Plus que nature. Marcia de Caton, Cornélie, Volumnie, Corday, Kéralio, Olympe de Gouges, Lucile Desmoulins, Theroiïigne, Momoro, les Duplay. »

Michelet rêve alors à ce qu'aurait pu être ce moment, de 1769 à 4789, si toute cette génération douce! un peu chimérique, ardente pour l'humanité, avait pu, au lieu d’être dévorée par la mort ou annulée par la Terreur, travailler harmonieusement à faire une France nouvelle. Il dresse un tableau émouvant des grands hommes nés depuis 1732, et qui avaient en 1790 cinquante, quarante, trente, vingt ans. Il imagine ce qu'aurait pu être cette période de 1769 à 1789, avec l’union morale, la réalisation de la pensée civile, le développe. ment de la pensée religieuse.

« Periere innocenles.

Ah! 1° génération 89 : Bailly, Barnave, Mirabeau, à l'égout.

Ah! 2° génération go : Roland,. Vergniaud.

Ah! 3°% génération g1 : Danton, Fabre.

La quatrième, la plus splendide, la plus criminelle : Robespierre, Saint-Just, si pur, gi souillé.

Perte irréparable d'une génération bénie.

Ceux-ci sont connus, sont nommés. Leurs noms sont gravés dans gloire, mais je ne doute nullement que leurs innombrables frères, qui naquirent à cette heure bénie, qui grandirent dans cette histoire héroïque, inspiratrice, n'aient eu des dons aussi. La puissante chaleur vitale du merveilleux orage n’a pas fait, croyez-le, éclore quelques hommes seulement, Des millions en naquirent, pleins de la flamme du ciel. Hélas! et pourquoi donc n'onl-ils pes pu produire. Pourquoi ? demandez à*la mort.

La mort! Je ne parle pas seulement de cet ange de meurtre qui a passé et repassé sur la France, marquant toute porte de l'épée, toute maison de deuil. Je parle de la mort des âmes, de l'affaiblissement ct de l'extinction des sentiments bienveillants, sympathiques qui font la fécondité morale, l'invention du cœur, qui enfantent, sans qu'on sache comment, les grandes pensées morales et religicuses. » :

On retrouvera cette admirable page développée au chapitre premier du livre IV de la Révolution, où Michelet indique les obstacles intérieurs qui empêchèrent le rêve de la fédération, rêve de justice et de bonté, de se réaliser.

Après avoir montré la légitimité de la Révolution et le rôle du peuple, Michelet en montre la nécessité.

Quand le grand hérilier, le peuple, est rentré dans sa maison, il l'a trouvée vide. :

C'est-à-dire, ni Royauté, ni Église, ni Parlement.

Ces grands instruments avaient servis :

L'Église avait été peuple, elle était devenue féodalité, noblesse.

Le Parlement avait été peuple, mais il recule et maintient « nulle terre sans seigneur, » et diversité des coutumes.

La Royauté avait été peuple mais s'était liviée à la noblesse.

Le Peuple ainsi livré à lui-même fut admirablement désintéressé et spirilualiste. La France révolutionnaire fut anti-éclectique, c'est-à-dire originale, dans son fonds, anti-jésuite, c'est-à-dire noble et hardie dans le procédé, anti-maçon, (sic) anti-matérialiste. Elle fut spiritualiste dans la loi civile qu'elle étend à toute la France, dans la Presse qu'elle libère, mème dans la guerre, puisqu'elle décréta la victoire par un acte de foi.

Michekt étudie alors au point de vue philosophique les trois procédés de l’évolution historique :

1° Le moment de génération d'une chose viable, parce qu'elle est simple, implique exclusion, négation de ce qui n'est pas elle : négation exagérée mais utile. Ex. Descartes, Révolution.

2° Le moment de dissolution d'une chose qui a vécu, qui n'est plus simple. Elle admet les éléments étrangers, se transforme en eux et les transforme an soi.

3° Entre ces deux moments il y a celui où une chose se sentant faiblir admet des éléments étrangers ct sans les transformer se corrompt par leur juxtaposition.

Laissant de côté la Révolution elle-mème, il montre la corruption de l'idéal révolutionnaire par le catholicisme (Buchez et Lacordaire), par l’éclectisme de Cousin, le romantisme, qu’il a toujours détesté, enfin par les maçons, la papimanie, l’anglomanie,

L'article de Saisset venait de paraître, et Michelet, quinze jours avant Quinet, fait une charge à fond contre l’éclectisme.

La Révolution se perd si elle oublie son originalité première, son principe vital spiritualiste, pour s’égarer dans les imitations, et Michelet institue un grand tableau historique du mal causé à travers l’histoire par les imitations. On n'’imite jamais; on suit et on se perd.

Cette page amusante contre l'éclectisme était bien peu à sa place dans ce cours, si toutefois Michelet l’a servie à ses auditeurs.

Enfin, Michelet quitte le rôle de témoin pour se faire le prophète de l’avenir. On prévoit d’après lui l'avenir d'un être de deux manières : par l’histoire et l'éducation, 1° en interrogeant sa nature, sa naissance, son passé, en le sachant; 2° ‘en développant sa nature, en lui donnant une seconde naissance, en le faisant. Le peuple avait fait son passé, mais il l’ignorait; il cherchait aussi une aide du dehors pour son

Son imagination lui fait trouver dans l’aspect du pays la raison du succès du protestantisme dans ces contrées. « Une race énergique, une nature mesquine, des paysages de cailloux, ure Judée enfin, tout cela prédisposait le pays à prendre aisément l’esprit judaïque, biblique, le protestantisme. » Explication bien fantaisiste, car le pays de Mont. pellier, bien plus aride encore que celui de Nîmes, est resté catho-

lique :.

Parti le samedi 15 à quatre heures du matin, Michelet voyage sans désemparer jusqu’au dimanche à quatre heures, d’Alais au Puy par la Grand'Combe, Aubenas, Mayres, où il dort quelques heures de nuit. Il traverse ainsi presque tout le département du Gard et celui de l'Ardèche. Il est très frappé de la prospérité que ce rude pays de montagnes a dù à la culture du ver à soie et à l’industrieuse agriculture des habitants. Toute cette description est délicieuse. Je n'en citerai

que deux passages:

Cette Ardèche que la naturc «a faite affreuse, l'homme l’a empreinte d’un charme moral qui me gagnait peu à peu. Un si grand pays cultivé, transformé par une si industrieuse palience, c’est un vrai miracle.

Petites maisons monumentales. L'’escalier, de grandes marches (souvent étroit en bas, large en haut), perrons spacieux, le rez-de-chaussée en grandes arcades, portant la maison elle-même en arcades, et à côté de la maison, une sorte de place couverte où on dévidait la soie, à ce beau moment de l’année. Rien de plus original, dans cette campagne de pierres, dans cette noire maison de pierre sèche; près du petit jardin indigent, maigret, une famille aisée, joyeuse, le plus souvent une jeune fille souriante qui piétinait la pédale du dévidoir et filait de l'or.

Voici maintenant les bords de l'Ardèche, après Aubenas. Nous remontions l’eau le long des ‘ochers, souvent très beaux, très bizarres; ici parés de chàtaigniers, là soud.s sur des prismes basaltiques et portant eux-mêmes de petites plaines fort bien cultivées, tout cela doré, harmonisé du soleil du soir. Tout semble si beau, à cette heure; chaque site est alors le plus beau site. Cette maison, cette famille réunie devant laquelle vous roulez si rapidement {vous, étranger, passant) c'est la maison, la famille heureuse entre toutes.

Haut, bien haut, plane un donjon noir, pour témoigner seulement des mauvais temps qui ne sont plus, pour faire bénir l’heureuse époque où |: terre plus âpre appartient à celui qui la cultive. Ici, ce droit semble sacré; ee terre n'existait pas. Le seigneur n'a pu l’inféoder, c'est le paysan qui ’a faite?. »

La ville si originale du Puy devait enchanter Michelet :

« Situation très belle mais singulière. Ces pics étonnent de leur étrangr'é sublime. L'homme est en rapport avec la nature. Population violente, mœurs passionnées, tragiques. Les hommes, qui boivent, plantent leur couteau sur 1 table pour s’en servir au besoïn. En sortant nous voyons un café brûlé p2r la maîtresse, qui tue son mari, fuit avec son amant. On dit que ces faits ne sont pas rares. »

d'aller à Nîmes. Il était à Nîmes le dimanche 9 juin et resta là et aux environs jusqu’au samedi 15.

1. Et d'ailleurs à Nîmes même le bas peuple est resté catholique aussi.

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