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CHAPITRE VI

Le Cours de 1845, — Le voyage de Cherbourg

Quinet était seul à Paris, le 20 juin, pour recevoir la députation de la jeunesse des écoles qui venait lui apporter, en même temps qu'à Michelet, l'expression d’une sympathie enthousiaste.

Il publia ses leçons sur l’Ultramontanisme dès le mois de juillet. Michelet ne se mit que le 9 août à écrire le Prêtre. Il avait pratiqué le système de travail qu'il exposait le 6 mai 1845 à Mme Aubébpin : « Travailler peu ordinairement, s’économiser l'été pour produire l’automne, en une fois, comme une pluie d'orage. »

Il attendit d’avoir achevé le Prêtre le 10 janvier et de l’avoir publié le 15, pour commencer son nouveau cours le 16 janvier 1845. Ce cours sur les Préliminaires, l'esprit et la portée de la Révolution était la suite naturelle des leçons du deuxième semestre de 1844 sur l'esprit du xvi® siècle, Bien que Michelet n'’eût pas encore Tésolu, à cette date, d'écrire l'Histoire de la évolution, il s’y trouvait poussé par le mouvement naturel de son esprit. Mais, auparavant, il se laissera encore pousser à un intermède. Le cours de 1844 l’avait entraîné à trailer la question religieuse, celui de 1845 va l’entraîner à traiter la queslion sociale.

Quinet allait commencer son cours quinze jours après Michelit, et développer ses idées sur l’évolution religieuse de l'Europe occidertale dans une série de quinze leçons qui formeront Le Christianisme el lu Révolution française, en traitant exclusivement des questions d’his toire religieuse, il prétendait ne pas sortir du cadre de sa chaire sur les littératures de l’Eurcje méridionale, car, disait-il, il resterait à la surface des choses « s’il n’embrassait dans une même vue les révolutions religieuses, dont les institutions politiques, les littératures et les arts sont une conséquence. »

1. Quinet dans une Icttre de 1846 à l'administrateur du Collège, prétendit se justifier par le texte d’une soi-disant ordonnance royale y relative : « Le Collège de France, placé au sein de la capitale et comme au centre de l'instruction publique, semble inviter plutôt à ses leçons ceux qui se livrent volontairement et par goût aux recherches générales et spéculatives; ceux qui se proposent d'acquérir non point la pratique, mais la théorie des sciences, non point la notion matérielle des faits de l’histoire, mais l'intelligence de son esprit, non point l'usage mécanique des langues vulgaires, mais l'application des divers idiomes à la discussion critique des doctrines philosophiques et religieuses. », C'était la définition même du cours de Quinet: Ce texte n'était nullement le texte d’une ordonnunce, mais un passage d'un discours de M. de Montalivet.

Il insistait, non sans raison, sur l’unité de vues qui avait, depuis qu'il enseignait, dirigé tous ses cours. À Lyon, enseignant la littérature grecque, il avait fait sortir de l'étude des mythologies le Génie des religions. Il avait passé de là aux origines du christianisme et écrit son Essai sur la Vie de Jésus-Christ, de Strauss. À Paris, ses cours sur l’Italice racontaient, au fond, l’histoire de la papauté; l’Espagne l’amenait aux Jésuites et à l’ultramontanisme, et, maintenant, c'était l’évolution même de l’Église en face du mahométisme et du protestantisme qu'il allait étudier. Il se considérait, comme chargé d’une œuvre d’éducation intellectuelle et morale parallèle à celle de Michelet et à celle de Mickiewicz, Mais cette trinité était déjà brisée, quand s’ouvrit le cours de 1845. On venait d'interdire à Mickiewicz de remonter dans si chaire,

Quinet savait sa situation menacée, elle aussi. Dans la presse, dans les Chambres, on lui avait reproché de traiter des sujets étrangers aux littératures, aux langues du Midi. On insinuait que, s'il préférait enseigner l’histoire religieuse, c’est qu'il ignorait ces langues, et le ministire commençait à s’émouvoir de cette situation. C’est à ces plaintes que Quinet cherchait à répondre dans sa première leçon. Michelet était plus libre, mais nous avons vu que, lui aussi, avait été en 1844 dénoncé à plusieurs reprises au Parlement.

On reprochait autre chose aux deux professeurs : c'était d'en prendre par trop à leur aise avec le règlement qui leur imposait quarante lecons. En 1884, Quinet en avait fait neuf et Michelet 13. En 1845, Quinet en fit quinze et Michelet douze. Si l'administration et le gouvernement ne prenaient pas de mesures disciplinaires pour les ramener à la règle, c’est qu’on était au fond bien aise que ces cours, causes de tant de récriminations et d’agitations, fussent aussi rares.

Le cours de 1845 de Michelet offre néanmoins un beaucoup plus grand intérèt et une substance plus solide que celui de 18%4. Ce n’est pas qu'il ait été l’objet d’une longue préparation. Michelet, comme Quinet, a improvisé son cours, et cela ne se sent que trop.

Toutefois, il avait l’avantage d'’avcir en provision des montagnes de notes accumulées pendant les années où il avait enseigné sans rien publier, et que ce prodigieux liseur n'avait pas cessé d’accroitre.

Le premier semestre du cours de Michelet ne se ccuposa que de cinq leçons, du. 16 janvier au 27 février.

Rien de plus difficile que d’en faire l’analyse d’après les notes qui nous ont été conservées, tant la substance historique en est absente, tant les idées générales y sont peu appuyées sur des faits méthodiquement coordonnés, tant enfin l'élément subjectif, l’hypertrophie de la personnalité, y déborde, étouffant l’histoire même. Nous avons signalé chez Michelet dès ses débuts cette inquiétante et dangereuse conviction d’une identification de l’histoire et de sa propre personne, si bien que c'est dans son propre cœur qu'il trouve le sens et l’explication du passé. Tout homme est dans une certaine mesure un abrégé et un représentant de l’humanité; un homme de génie qui a passé vingt ans à scruter l’histoire peut légitimement chercher

dans ses propres expériences et dans le retentissement de l'histoire en son propre cœur, l'explication du passé et surtout les rapports du passé avec le présent et l’avenir. Mais chez un homme d'une sensibilité aussi maladive que Michelet, cette intervention de sa personnalité dans l’histoire risquait de transformer l’enseignement de l’histoire en un exposé désordonné et hyperbolique des émotions que soulevait en lui le spectacle du passé et la méditation de l'avenir.

Il commence par une profession de foi : la Révolution est la philosophie même de l’histoire, dans le monde et dans la France; elle est la France même. « On ne doit pas dire la Révolution, mais la Fondation, car elle n’a balayé que des ruines. Il n’y a de légalité que dans la Révolution, en sorte que, traitant de 1a Bévolution, je m’asseois sur la base, sur la pierre fondamentale des lois. Oui, c'est là que je m'adosse, en face de l’armée du mensonge, et de là, je ferai le triage des vrais amis de la liberté. »

On voit ici apparaître la pointe polémique. Michelet soutient alors que la monarchie était impuissante à rien réformer.

« Pouvait-on, avec le grand abus (centre fortifiant des égoismes inférieurs), réformer tous les petits abus? Turgot lui-même ne le put. » Michelet attribue cette impuissance non à la personne, mais à l'institution. Ce fut celle de Napoléon, Louis XVIII, Louis-Philippe. « Pouvait-on, avec la vieille incarnation (divine et royale), réformer les petits dieux, noblesse et clergé? »

Non, il fallait prendre l’incarnation à l'envers, à l'unité substituer le nombre. Seulement Michelet reconnaît aussitôt que le nombre n’a ni un instinct sùr ni la raison.

I1 développe alors avec beaucoup d’ingéniosité et d'éclat une idée que je crois en grande partie fausse et qui lui a été inspirée par la . conception de Vico de l’humanité se faisant à elle-même sa destinés.

Michelet affirme que les cahiers de 1889 nous font illusion, que Ja nation était peu préparée à la Révolution. qu’elle était inférieure aux nations protestantes et, sans la Révolution, condamnée à baisser de plus en plus. Le peuple était ignorant, ne sachant écrire, incapable même de se plaindre de ses misères, incapable aussi de voir les lumières de la philosophie. Le clergé n'était plus rien, la philosophie peu de chose. « Donc, le peuple serait resté dans ce cercle vicieux, si la plus profonde des révolutions, brassant cette mer jusqu’au sable, n'eût (à quel prix, Dieu le sait\. donné au peuple la seule éducation possible, l’expérience, expérience de la Révolution, expérience des armées, voyages, une tradition qui peut sommeiller, mais qui dort dans les masses. »

En quoi il oublie que l'œuvre durable de la Révolution, celle qui en fait. comme il le dit, un droit, a été une œuvre consciente de lésistes et de lécislateurs.

Mais Michelet revient à son idée et y insiste :

« Je résume: Le Peuple, dit-il. pour sa leçon du 27 février, n'avait ni

histoire ni éducation, donc ni passé, ni avenir. Tout est dans un présent, un fiat. Pour la première fois c'est le fiat d'un peuple et ce peuple fut le pro-

phète de la pensée pure — sans grands hommes, sans faux dieux. Le grand homme a des avantages et des inconvénients; on compte sur lui, on se fie au Dieu, l'invention cesse.

Les seuls héros qu’elle ait mis sur l'autel sont les héros de la pensé: : Rousseau, Voltaire lui donnait, par négation du faux, un positif vrai : le Dieu supérieur à toute forme religieuse. Rousseau donnait le même positif religieux, mais non le positif politique de sa petite ville, donc négatif aussi en politique (Montesquieu est un modèle étranger). © Donc le peuple est un fabula rasa, n'ayant du clergé, rien de l’ancienne littérature, ricn. Les Allemands sont enchaïînés par les souvenirs païens et chrétiens, des Niebelungen et de Luther; ici le peuple est libre de souvenirs, mème la tradition militaire qui eût enchaîné le peuple est affaublie. Rocroi affaibli par Rosbach.

[ Qu'y a-t-il comme histoire ? Rien sauf Rome, par un souffle de Rousseau, de Plutarque.

IT. Qu'y a-t-il comme loi? Ja loi romaine entrait dans la loi civile comme cquité, par Îles légistes, mais négativement, comme condamnation des coutumes féodales, locales. Les légistes sont un mauvais instrument ignorant l'histoire, abstracteurs, sans instinct populaire, reviennent vite à la servilité impériale.

UT. La question économique, l’idée réelle pour eux et pour tous, ce fut la liberté, et l'égalité dans la fraternité pour tous, pour toujours. L'idée réelle de la masse fut que l'homme a la propriété de son travail (Turgot), le travailleur la propriété de la terre travaillée. »

On retrouvera ces idées en partie dans la préface de la Révolution. Michelet se demande encore, et ceci est profond, pourquoi la Révolution s’est trouvée entravée, et momentanément vaincue. C’est que :

« Le peuple a eu sentimentalité, sympathie, bon cœur, il n'a rien pu formuler; il n'avait pas de formule politique; l'assemblée sc consume dans l'ouvrage impossible de concilier la royauté et la république. Il n'avait pas de symbole religieux, l’ancien a péri, le nouveau ne peut être trouvé, la lutte l'empêche et l’assemblée empêche aussi, protestant qu'elle ne croit plus. Là est le péril. Le temps arrive des épreuves, du sacrifice, le temps qui jugera. Quand il posera cette question : Voulez-vous mourir pour le nouveau principe? n'est-il pas à craindre qu'on se demande : « Quel est le nouveau principe? » Liberté? mais la liberté n'est pas un principe, c'est la faculté de penser, de faire. Penser quoi? faire quoi? Egalité? civile? sociale? mais un peuple nivelé serait inharmonique et désarmé.

C'est un problème grave d'appliquer ces mots généraux à une telle société dont tous repoussent le passé.

Quelque amour d'’abstraction que puisse avoir un peuple, la majorité vit d'exemples, de types. Ici il n’y a ni formule, ni be ni types. Le peuple n’avait rien lu, rien vu. :

Ua peuple entier obligé devant une telle complication de faire comme Descartes, de nier tout provisoirement.

Mais la majorité ne peut se passer d'exemples, de types à contempler.

L'antiquité les fournit. Ils en ignorent tout le mécanisme original {qui Îles eût découragés) en ignorant l'aristocratie. Toute l'antiquité est traduite démocratiquement.

AbsurdeP non.

Quelle plus féconde éducatrice qu’Athènes ?

Quelle plus puissante initiatrice que Rome?

Il suffit de regarder leurs monuments pour être plus homme.

Cela nous relève des misères de la spécialité moderne qui fait de l'homme une chose.

La’ Grèce c'est l’homme complet.

Rome c'est l'homme uni. Par force? non. Grâce à l’immensité de l'Empin, le plus bel ouvrage humain.

Même à prendre l'antiquité par un côté moins original, par le côté individuel.

Combien elle relève le peuple!

Quand l’horloger, père de Rousseau, avait Plutarque sur sa table, il oubliait banque, industrialisme, contrebande genevoise.

Quand son fils trouve la prosopopée de Fabricius, il jette son bel habit de caissier et devient Rousseau.

Et ce même Plutarque, il passe à Mme Roland; là, sur le quai du Palais de Justice, quand elle avait gravé le jour avec son père, clle lisait le soir, et voyait Paris de l’Arsenal à Chaillot. Et ce Plutarque, elle le retrouve en pri son, à la veille de sa mort.

Ainsi toute la classe moyenne a Rousseau et Plutarque, ÿ puise :

1° La dignité des mœurs, rare, difficile alors, devant ce monde gité, artificiel, insolent. Caton le censeur, le sage Phocion, le modeste Phil:poemen.

2° Le dévouement universel, vulgaire, simple : « Passant va dire à Sparte ». *ome en fait formule : Curtius, Decius. Le dévouement descend à tous, tous sachunt mourir pour tous. Caton montre le chemin pour la liberté. L'esclave d'Antoine lui enseigne à mourir. Îci se cache un christianisme non mystique.

Enfin la femme là, la famille, combien relevées. Cette poupée de l'ancien régime veut être une femme. Rousseau lui rend son enfant. Reviens à la nature. Plus que nature. Marcia de Caton, Cornélie, Volumnie, Corday, Kéralio, Olympe de Gouges, Lucile Desmoulins, Theroigne, Momoro, le Duplay. »

Michelet rêve alors à ce qu'aurait pu être ce moment, de 1369 à 1789, si toute cette génération douce; un peu chimérique, ardente pour l'humanité, avait pu, au lieu d’être dévorée par la mort ou annulée par la Terreur, travailler harmonieusement à faire une France nouvelle. Il dresse un tableau émouvant des grands hommes nés depuis 1732, et qui avaient en 1790 cinquante, quarante, trente, vingt ans. Jl imagine ce qu'aurait pu être cette période de 1769 à 1389. avec l’union morale, la réalisation de la pensée civile, le développement de la pensée religieuse.

« Periere innocentes.

Ah! 1° génération 89 : Bailly, Barnave, Mirabeau, à l'égow.

Ah! 29m génération go : Roland, Vergniaud.

Ah! 3°%% génération gr : Danton, Fabre.

La quatrième, la plus splendide, la plus criminelle : Robespierre, Saint-Just, si pur, #i souillé.

Perte irréparable d’une génération bénie.

Ceux-ci sont connus, sont nommés. Leurs noms sont gravés dans gloire. mais je ne doute nullement que leurs innombrables frères, qui naquirent à cette heure bénie, qui grandirent dans cette histoire héroïque, inspiratrice, r'aicent eu des dons aussi. La puissante chaleur vitale du merveilleux orage n’a pas fait, croyez-le, éclore quelques hommes seulement. Des millions en naquirent, pleins de la flamme du ciel. Hélas! et pourquoi donc n'ont-ils pat pu produire. Pourquoi? demandez à*la mort.

La mort! Je ne parle pas seulement de cct ange de meurtre qui a passé et repassé sur la France, marquant toute porte de l'épée, toute maison de deuil. Je parle de la mort des âmes, de l'affaiblissement et de l'extinction des sentiments bienveillants, sympathiques qui font la fécondité morale, l'in: vention du cœur, qui enfantent, sans qu'on sache comment, les grandes pensées morales et religicuses. » |

On retrouvera cette admirable page développée au chapitre premier du livre IV de la Révolution, où Michelet indique les obstacles intérieurs qui empêchèrent le rêve de la fédération, rêve de justice et de bonté, de se réaliser.

Après avoir montré la légitimité de la Révolution et le rôle du peuple, Michelet en montre la nécessité.

Quand le grand héritier, le peuple, est rentré dans sa maison, il l’a trouvée vide.

C'est-à-dire, ni Royauté, ni Église, ni Parlement.

Ces grands instruments avaient servis :

L'Église avait été peuple, elle était devenue féodalité, noblesse.

Le Parlement avait été peuple, mais il recule et maintient « nulle terre sans seigneur, » et diversité des coutumes.

La Royauté avait été peuple mais s'était liviée à la noblesse.

Le Peuple ainsi livré à lui-même fut admirablement désintéressé et spiri-

tualiste. La France révolutionnaire fut anti-éclectique, c'est-à-dire originale,

dans son fonds, anti-jésuite, c’est-à-dire noble et hardie dans le procédé, anti-maçon, (sic) anti-matérialiste. Elle fut spiritualiste dans la loi civile qu'elle étend à toute la France, dans la Presse qu'elle libère, mème dans la guerre, puisqu'elle décréla la victoire par un acte de foi

Michekt étudie alors au point de vue philosophique les trois procédés de l’évolution historique :

1° Le moment de généralion d'une chose viable, parœæ qu'elle est simple, implique exclusion, négation de ce qui n'est pas elle : négation exagérée mais utile. Ex. Descartes, Révolution.

2° Le moment de dissolution d'une chose qui a vécu, qui n'est plus simple. Elle admet les éléments étrangers, se transforme en eux et les transforme en soi.

3° Entre ces deux moments il y a celui où une chose se sentant faiblir admet des éléments étrangers ct sans Îles transformer se corrompt par leur juxtaposition.

Laïissant de côté la Révolution elle-même, il montre la corruption de l'idéal révolutionnaire par le catholicisme (Buchez et Lacordaire), par l’éclectisme de Cousin, le romantisme, qu’il a toujours détesté, enfin par les maçons, la papimanie, l’anglomanie.

L'article de Saisset venait de paraître, et Michelet, quinze jours avant Quinet, fait une charge à fond contre l’éclectisme.

La Révolution se perd si elle oublie son originalité première, son principe vital spiritualiste, pour s’égarer dans les imitations, et Michelet institue un grand tableau historique du mal causé à travers l’histoire par les imitations. On n'’imite jamais; on suit et on se perd.

Cette page amusante contre l’éclectisme était bien peu à sa place dans ce cours, si toutefois Michelet l'a servie à ses auditeurs.

Enfin, Michelet quitte le rôle de témoin pour se faire le prophète de l’avenir. On prévoit d’après lui l’avenir d'un être de deux manières : par l’histoire et l'éducation, 1° en interrogeant sa nature, sa naissance, son passé, en le sachant; 2° ‘en développant sa nature, en lui donnant une seconde naissance, en le faisant. Le peuple avait fait son passé, mais il l’ignorait; il cherchait aussi une aide du dehors pour son

avenir, quand tout devait venir du dedans, de ses souffrances et de sa volonté.

Comment prévoir l'avenir ? en le faisant. Les Grecs le conjecturaient; les Juifs le couvaient, le créaient par le désir. Nous par la volonté, par l'action sur.les germes du passé qui dorment en nous.

Alors, emporté par son subjectivisme, il refait toute l’histoire de ses livres et de ses. idées. Il montre que lui, lui seul, a recréé en lui la conscience du peuple du Moyen-Age, et que lui, par conséquent, peut dicter au peuple de la Révolution son avenir. Ce sera, au fond, le but de son Histoire.

« Pour savoir, il fallait porter le peuple en soi et voir dans une courte destinée d’homme, comment se faisait la transformation. Ne pas renier ses origines, comme ceux qui cachent sous des gants jaunes leurs grosses mains. C’est ce cœur filial qui a été récompensé en moi. »

Il termine ces pages en posant le 12 février, le cruel problème de l'inégalité sociale.- C’est ce problème qu'il tâchera de résoudre dans ” Le Peuple! — car Le Peuple sera un essai sur l'éducation destinée à fixer l’avenir de la France révolutionnaire, dans laquelle subsistent deux Frances opposées.

Ses lecons du deuxième semestre renferment beaucoup de passages dignes d’être notés, mais moins de vues originales.

La première, consacrée à un tableau de la ‘propriété paysanne au moment de la Révolution, | semblait devoir conduire à une étude des transformations de cette propriété. C'est en effet ce qu’il tenta de faire, Il montre l’affranchissement graduel du travail agricole, le ma. riage du paysan avec la terre, et proteste au nom de la petite propriété contre les théories de Babœuf. Tout cela se retrouvera en parlie au chapitre premier du Peuple.

La seconde nous lance dans un tout autre sujet, étroitement lié aux leçons sur l'avenir. Il y traite de l'Éducation, et c'est aussi une préparation au Peuple. Mais l’idée qui domine ici, c’est l'exposé des raisons historiques qui ont créé en France les antagonismes de classes et d'idées, et des moyens de ramener l'union. La troisième leçon, sur l'Association, est assez étroitement liée à la seconde et a un fond historique. Après un exposé de l’histoire des associations dans l’ancienne France il embouche de nouveau la trorhpette prophétique pour annoncer comment, après la ruine des associations anciennes par la Révolution, de nouvelles assoriations d’âmes et d'idées doivent prendre naissance. Sur la couverture de la dernière leçon, Michclet a écrit : « Le second semestre, très important et très neuf comme histoire de la liberté de penser aux trois derniers siècles. »

Cette note ne s'applique qu'aux quatre dernières.leçons. Michelet les avait sans doute depuis assez longtemps préparées. La quatrième a pour titre : « L'esprit captif du Globe. Liberté de penser, d'imprimer, de lire. »

Michelet dresse un vrai martyrologe de tous ceux qui ont été persé-

cutés et brûlés pour avoir formulé des hérésies et des impiétés. Les protestants y tiennent naturellement une large place. Déjà, on prévoit le Louis XIV. Michelet montre comment les philosophes et surtout Voltaire, ont rendu impossible la continuation de ces persécutions. Il termine par une attaque très vive contre le clergé de l'ancien régime.

« Cette séparation du peuple en deux peuples qui vient de l'abandon total où le clergé laissa sa mission : l'éducation populaire, fit la violence, l’horreur de la Révolution et la punition du clergé. Il supporta pendant six ans les lois qu’il avait appliquées 300 ans aux protestants et aux philosophes. Ce que Louis XIV avait tiré des proscriptions du xvi* siècle, ce que Louis XV avait codifié en 1724 fut copié dans la loi des Suspects. »

La cinquième leçon, très nourrie, est une histoire de la Bastille, que Michelet termine par le récit du quatorze juillet 1789 qui formera un des plus beaux morceaux de la Révolution, et il parle « de cette terrible fureur qui fut un fruit de la pitié », de la fureur des femmes.

La sixième, très originale et très touffue, est une histoire des polémiques de presse au xXvr et au xvmr siècles, polémiques qui aiguisent et libèrent la pensée. Nous y retrouvons Voltaire, comme dans la Bastille,

Enfin, la dernière leçon, très étudiée et solide, elle aussi, est consacrée aux œuvres d'éducation de la Révolution : École polytechniqu”, centrale, Écoles normales, primaires. Michelet reconnaît que la vie leur a manqué, par défaut d'organisation, mais il rend un très bel hommage au magnifique épanouissement de l'esprit scientifique pendant la Révolution '. On en trouvera la substance au chapitre 5 du livre III du Peuple, La leçon se termine par tout un programme d'avenir auquel il reviendra dans le Peuple et à la fin de sa vie dans Nos fils.

Le cours de 1845, tel que je viens de l’analyser, n’aurait pas été fait pour éveiller les susceptibilités du pouvoir ni celles de l’Église, si Michelet n'y avait constamment fait allusion à l’époque présent: et donné à chacune de ses lecons une tournure polémique. Lors de ses trois premières lecons du second semestre sur la propriété, l’éducation, l'association, il avait eu d’abord l'intention de consacrer tout le semestre à étudier les causes et les résultats sociaux de la Révolution, tâche importante et neuve, Mais il se trouva, non sans raison, insuffisamment préparé et, dès le lendemain de la troisième leçon. le 25 avril, il se décide brusquement à traiter la question de la liberté de penser et les œuvres d'instruction de la Révolution, sujets sur lesquels il avait beaucoup de notes, et qui aussi lui permettront de donner plus libre cours à son ardeur combative. Il écrit le 25 avril dans son Journal : « Plusieurs choses me firent sentir le besoin de retenir mon cours dans la voie polémique, et ajourner socialisme. éducation », et quand il a fait sa quatrième leçon sur la liberté dr

1. Michelet dans sa Révolution s'est arrêlé au 8 thermidor ct dans son Ilisloire du x1x° s. n'a pas touché à l'œuvre scolaire de la Convention.

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