TOME Il
penser, il note « très polémique, fort et familier ». Si j'en juge d'après les notes du cours de 1845, cette polémique devait être souvent très vive. Il y accuse directement le clergé d’avoir constamment arrèté le développement de l'esprit humain, empêché la diffusion des lumière:.
On a fait souvent l’histoire positive des trois derniers siècles. Reste à faire leur histoire négative, celle de tout ce que le clergé devait faire, ne fit pus, ecmpêcha.… triste, sombre difficile histoire — J’histoire du néant, hélas, c'est celle du peuple! ;
Cette négation, ce meurtre immense de l'esprit, nous ne pouvons l’apprécier que par les actes positifs pour empècher la diffusion des livres. Nous ne pouvons estimer les millions d'hommes qui n'ont rien lu, rien vu, ni les livres utiles qui se seraient faits et qu'on a cmpêchés de naître, mais bien les livres qu'on a brûlés, les auteurs qu'on a brûlés, et dont la mort a effrayé, tué d'àvance des légions d'’esprits inconnus.
Le positif est limité, le négatif illimité. Comme un meurtre sur une grande route empêchera d’y passer bien des milliers de passants.
Il n’attaquait pas seulement le clergé, il attaquait tous ceux quil considère comme unis à lui par intérêt ou par faiblesse, les architectes qui abîment les monuments anciens, sous prétexte de les restaurer, les romantiques qui font du faux Moyen-Age, les philosophes éclectiques qui veulent réconcilier le catholicisme et la philosophie, enfin, tous les monarchistes, juste milieu ou conservateurs, et le gouvernement lui-même. Il semblait s’ingénier à soulever contre lui toutes les colères à la fois. Je ne puis croire qu'il ait dit dans ses cours tout ce qu'il a mis dans ses notes, mais il a dû en dire un? bonne partie, puisqu'on l’a accusé dans la presse et à la tribune d’avoir prêché la Révolution.
Il accuse en février de l'impuissance et de l'inertie de la France :
4° Les Jésuites et le clergé;
2 Le Juste milieu pourri ,si bas tombé qu'il a cru se soutenir par les Jésuites;
3° Les anglomanes et les papimanes;
4° La barbarie romantique, qui, à bout de ses forces, a fini comme tout mensonge finit, par donner la main aux pères du mensonge (tou: jours les Jésuites).
« Tout cela est encore obscur parce que l'opposition, centre gauche crée un faux espoir.
Il faut que le mensonge ait son dernier avènement en Thiers, plus discordant que Guizot, étant le ministre bonapartiste du système anglomane avec prétention à l'esprit de la Révoluion, que Bonaparte a détruit. Thiers a pris le Bonapartisme sous la Restauration, comme Chateaubriand le catholicisme sous Bonaparte, comme une force toute faite.
Là le péril sera pour nous, en présence du tout puissant journaliste qui, ayant autour de lui nos amis mêmes, nous frappera étourdiment, pour consoler le clergél pour se ramener la cour!
Il faut :
Un esprit vivant, sans formule, sans drapeau tout fait;
ni classique, ni romantique;
ni ultramontains, serfs de Rome;
ni gallicans, serfs du Roi;
ni chrétiens aveugles (principe de l'Imitation);
ni anglomanes;
ni vieille France (à la Genoude)
ni bourgeois philippistes;
ni 93;
ni bonapartistes (aveugle adoration de la force et du succès);
encore moins barbouilleurs éclectiques de religion et de révolution (à la Buchez) pour marier Robespierre et Jésus-Christ.
Michelet ne demande pas une Révolution, mais il l'annonce, ce qui pouvait être considéré comme à peu près la même chose.
« L'État continue l'œuvre impie du clergé pour faire deux peuples. Tâchons, avant la crise, de nous reconnaître, de nous entendre, et de nous donner l main ( entre les deux peuples). Nous le pouvons encore. Je vous prie, que l'Europe ne nous trouve pas divisés à ce moment solennel. Ne voyez-vous donc pas l'ombre qui croît sur l’Europe, l'ombre de ces deux géants, l'Angleterre et la Russie? J'ai quarantecinq ans, trois gouvernements ont pasé, quinze ans chacun. » RE
« Cclui de l'épée, brisé, moins par l'accord de l’Europe que pour avoir établi, en France même, cette opinion qu'il était inconciliable avec la paix et le travail, caractère spécial de la civilisation moderne.
Celui du droit divin et du prêtre, brisé, moins encore comme imposé par l’Europe que comme trop convaincu pour se corriger jamais.
Celui de la Banque, des gros propriétaires et des gros industriels, c'est-àdire d'une minorité dans ce pays agricole, fondé par un banquier bonapartiste (Laffite) défendu par un banquier (Périer) maintenu par les Anglais et les Juifs (énervé le jour où les grands débouchés extérieurs sont définitivement bouchés).
Pour comble de faiblesse il a été chercher secours dans le parti prêtre, celui de la branche aînée, celui du droit divin immolé par lui.
Les trois gouvernements ont exploité à plaisir une même chose : la peur de la Révolution, cette tête de Méduse, que Bonaparte montrait au parti du Moyen-Age, en peur de l'avenir; il fait peur à la bourgeoisie : « Serrez-vous bien contre nous, prenez garde. Seul je vous défends. Voici le peuple qui monte, voici les barbares. Rappelez-vous ces temps affreux. » Parole impie ‘qui çrée deux peuples.
Michelet prend alors la défense de ces barbares, ces barbares dont il est, comme Béranger et tant d’autres, sortis du peuple :
« Nous, hommes sortis hier du peuple, nous, avenir en chemin; nous, pas", présent, avenir. Nulle autre différence aujourd'hui que le peuple d'hier «t celui d'avant-hier —
Avant-hier Lamennais, Lamartine, Chateaubriand.
Hier Victor Hugo, Quinet, familles militaires.
Aujourd’hui Béranger, moi, Leroux, industriels.
Notre invasion continuelle, à nous barbares, est indispensable pour réchauffer ceux qui montent dens une atmosphère plus froide, plus lumineuse peutêtre, de notre féconde chaleur. Plus barbares, nous sommes plus passé, plus intelligents des âges passés, plus historiens (les âmes de nos pères vibrent en nous pour des douleurs oubliées); nous sommes plus avenir, nous sommes plus nature, plus logiques. »
J'arrête là ces citations que je pourrais multiplier. On-comprenil sans peine que cette manière d’enseigner la Révolution en marche et d'encourager à la continuer n'était de nature à satisfaire ni le gouvernement, ni ceux, députés, professeurs, journalistes, industriels ou
commercants, que le gouvernement de Juillet satisfaisait parfaitement.
En même temps, Quinet faisait son cours sur le Christianisme et la Révolution. 11 y montrait la Révolution et non l'Évangile comme véritable héritière du christianisme primitif et même du Concile de Nicée. Il traçait à la démocratie un programme de révolution religieuse et morale, en contradiction aussi bien avec le mouvement purement utilitaire qui emportait la France officielle d’alors, qu'avec le catholicisme. On comprend que les deux professeurs aient été, en 1345 comme en 1843, l'objet des mêmes protestations, des mêmes attaques. Le nouveau ministre de l’Instruction publique, de Salvandv, devait naturellement chercher tous les moyens pour mettre le holà à un “enseignement dont le caractère révolutionnaire n'était pas niable. L'article de Saisset avait été le premier coup de clairon !. Quelques jours après, le 44 février, dans son cours à la Sorbonne, l'abbé Cœur faisait une sortie contre Le Prêtre. Les journaux d ’extrème-gauche l’accusèrent d'avoir dit que « les jeunes gens qui propageaient l'ouvrage de Michelet n'étaient que des piliers d’estaminet, des malheureux que le bagne réclamerait un jour. » L'abbé Cœur fut obligé de protester dans une lettre au Siècle du 28 février; il déclara distin. guer du livre qu'il blâme, l’homme, qu'il honore, et dont il a publiquement, à plusieurs reprises, loué le caractère.
Michelet reçut le 25 février une lettre de deux jeunes gens qui lui annoncaient qu'ils allaient siffler l'abbé Cœur. Il dut, dans sa leçon du 27 février, prendre la défense de celui-ci au nom de la liberté de parole.
Au même moment (24 février), l'évêque de Chartres, dans une lettre adressée à l'archevêque de Lyon, injuriait violemment Michelet, € quelques jours plus tard, quatre-vingt-neuf habitants de Marseille adressaicnt au gouvernement une pétition sollicitant son intervention. Le Globe, dans un article du 30 mars, s’associait avec virulence à cette demande. Une partie de la presse catholique cependant, L'Univers en tête, tout en publiant presque chaque jour les articles les plus violents contre Michelet et Quinet, protestait, au nom de la liberté d’enseignement, contre toute atteinte à la liberté de leur parole.
M. de Salvandy aurait bien voulu trouver un moyen de ramener Quinet et Michelet à plus de modération, et surtout Quinet à une plus exacte observation de ses devoirs professionnels, sans empiéter sur les droits des professeurs, Le 29 mars, Letronne fait venir Quinet ct l’informe que Salvandy voudrait faire prononcer contre lui un bläm° par ses collègues. Mais Letronne refuse au ministre de faire cette prcposition à l'assemblée des professeurs.
Le 1% avril, l'affaire fut portée devant la Chambre des Pairs. L'ordre du jour appelait le rapport de M. Tascher de la Pagerie sur li
1. Les amis de Michelet prétendaient que Thiers et Rémusat y avaient collaboré. C'est Louis Reybaud qui vint l’affirmer à Michelet.
pétition des quatre-vingt-neuf pères de famille de Marseille, électeurs et éligibles. Le rapporteur désigne nommément Michelet et Quinet. leurs livres du Prêtre et de l'Ultramontanisme, et déclare ces livres et l’enseignement qu'ils représentent en contradiction avec la <harte qui a promis aux cultes liberté, respect et protection. Toutefois, il propose de passer à l’ordre du jour, en remettant au gouvernement le soin d'apprécier le mal et ses remèdes. Le marquis de Barthélemy appuie les conclusions de M. Tascher, «et il attaque spéciale. ment les passages les plus vifs et les théories les plus osées du livre de Quinet.
Dupin, subtilement, sépare le livre, qui est libre, de l’enseignement, où les professeurs doivent respecter tous les cultes établis. Montalembert, après avoir attaqué et jugé avec une extrême sévérité les idées et les paroles de Michelet et de Quinet, réclame la liberté absolue de l’enseignement : « Dans un pays libre, il faut savoir supporter ce qui fait horreur. Nous saurons apprendre à nos adversaires cette nécessité de la liberté. » Il loue la franchise des attaques de Michelet et de Quinet, il la préfère aux respects hypocrites des éclectiques. Il se plaint seulement que le gouvernement ne donne pas aux catholiques la liberté qu'il laisse à leurs adversaires.
De Salvandy fait alors un exposé très complet, à la fois historique et théorique, de la liberté dont doivent jouir les professeurs du Collège de France. Ils sont eux-mêmes les maîtres de leur discipline. Le seul droit de l’administration est de les inviter à examiner s’il y a lieu d'exercer leur pbuvoir disciplinaire. .
Cousin défend Michelet et Quinet, qui venaient cependant de l'attaquer avec la dernière vigueur, en niant qu'ils aient enseigné l'impiété et l’irréligion, et en rejetant la responsabilité de leurs violences sur les injures lancées contre l’Université et contre eux. « L’impunité que vous accordez aux Jésuites, en dépit de tant de lois, couvre aussi MM. Michelet et Quinet. » |
La Chambre des Pairs passa à l’ordre du jour. Quinet envoya le 18 avril aux Débats une longue lettre, dans laquelle il soutint le droit pour les professeurs d'étudier librement l’histoire des religions et la nécessité pour lui de faire entrer l’histoire des institutions religieuses dans son cours d'Histoire des littératures du Midi :.
La congrégation de l’Index tira à sa manière la conclusion de la séance du Â4 avril en mettant d’un seul coup à l'index le Prêtre de Michelet, le Cours de Philosophie de Cousin et le Manuel de droit <cclésiastique français de Dupin, fraternellement unis dans la même réprobation. |
Le gouvernement se trouvait dans la position la plus fausse.
Au lieu d’adopter la politique préconisée par Montalembert, laisser la liberté aux professeurs du Collège de France, maïs la donner aussi aux catholiques y compris les Jésuites, il cherchait à faire ac-
1. Les Débats avaient dit le 16 : Quelques sages avertissements suffiraient sans doute à faire rentrer Quinet dans le programme de son cours. »
cepler à Rome, par le Père Roothaan lui-même, les lois qui interdisaient en France l'existence des Jésuites, et Guizot avait dù, le 2 mars, envoyer à Rome Rossi pour cette difficile négociation. Mais, donnant sur ce point satisfaction à l'opinion libérale, il prétendait en échange imposer à Michelet et à Quinet la cessation de leurs attaques contre le catholicisme. Ce système de bascule amena, le 2 mai, le gouverne. ment à accepter, après une interpellation de M. Thiers, un ordre du jour l’invitant « à faire respecter les lois de l’État.» c'est-à-dire à expulser les Jésuites. Michelet assistait à la séance. Il dit dans son Journal qu'il s’y trouvait « force prêtres attendant leur condamnation » et que Berryer fut un « virtuose admirable ». Ce fut en effet un de ses plus beaux discours, et Lamartine, à la vive indignation de Michelet, défendit la liberté des congrégations.
Les négociations que Rossi poursuivit à Rome avec le cardinal Lambruschini aboutirent à des mesures déplorablement hypocrites. Tandis que le Moniteur célébrait le succès du gouvernement et annonçait que les Jésuites se dispersaient, fermaient leurs noviciats, ne laissant dans leurs maisons que les prêtres soumis à l’ordinaire, le P. Rosthaar fermait, il est vrai, les maisons de Paris, Lyon, Avignon, Saint-Acheul et les trop nombreux noviciats, mais en déplaçant simplement les religieux et en les répandant ainsi sur la France entière qui n’y perdit pas un seul Jésuite. « Nous devons, disait le général, tâcher de nous effacer un peu. » Guizot, qui conduisait toute cette affaire, avait, en réalité, joué les libéraux. En même temps, il voulut que les professeurs du Collège de France payassent les complaisances apparentes du Saint-Siège; et de Salvandy qui gardait rancune aux libéraux des mépris que lui témoignaient leurs journaux, y compris le journal des Débats, s’y prêta avec empressement *.
Avant d'aller plus loin, il nous faut revenir en arrière pour dire quelques mots des voyages de Michelet dans cette année 1845 et du livre du Peuple, mis en vente le 28 janveir 1846.
Les voyages de Mihelet avaient été jusque-là des voyages d'historien, de géographe et d’artiste. Cependant dès 1843, nous l'avons vu à Lyon et en Suisse ardemment préoccupé des questions religieuses d'où sortira le livre du Prêtre et accorder à Lyon et à Saint-Étienne une attention passionnée à la condition des travailleurs. Ses fréquents voyages à Rouen, ses relations avec Eugène Noël, l’ami des Dumesnil. qui vit au Tôt, au milieu de la population manufacturière ‘rouennais. le font pénétrer dans la vie des ouvriers du coton et de la laine. On voit naître peu à peu dans son esprit, pendant qu'il étudie pour se: cours les causes et l'esprit de la Révolution française, l’idée du livre du Peuple. Sa passion d'apostolat est une passion d’éducateur. Il à montré dans son cours de 1845 que la Révolution n’a pu accomplir sou
1. x sont les affaires du Collège de France qui décident Michelet à rendre irrévocable sa démiss’on de professeur au château. Il sait le 3 juillet que le roi a grondé& Sal\a:dy de n'avoir pas obtenu le blâme du Collège contre Michelet et Quinet.
œuvre parce que le peuple, qui depuis 1789 est devenu le principal per. sonnage de l'histoire, ne connaît ni son passé, ni son avenir. Michelet, qui est sorti du peuple, qui a senti revivre en lui-même toute l'histoire de France et du peuple français, éprouve l'impérieux besoin de tracer pour ses contemporains, pour la jeunesse surtout, le programme d'éducation morale, sociale et religieuse qui permettra à la France de la Révolution d'accomplir ses destinées. Michelet a été frappé . par ce qu'il y a de généreux dans les utopies socialistes sans avoir jamais accepté les théories de reconstitution sociale ni des Saint-Simoniens, ni des Fouriéristes, ni des communistes à la Cabet ou à la Louis-Blane. Il leur reproche à tous d'ignorer l’histoire et la patrie. La patrie et son histoire, voilà la base religieuse de la réforme qu'il appelle de ses vœux et qui consistera non dans l’organisation d’une société nouvelle, mais dans une révolution morale. La rénovation sociale se fera par l'union volontaire des classes, aujourd’hui séparées et ennemies et où les riches sont, sans le savoir, eux-mêmes victimes de l'oppression et de la misère dans laquelle vivent les classes pauvres, ouvriers et paysans. C’est à la jeunesse d’accomplir ce miracle d’union par lequel :a France de la Révolution, haïe et redoutée de l’Europe, s’élèvera bien au-dessus de tous les pays d’ancien régime. ; Telle est l’idée générale à laquelle Michelet avait été peu à peu amené de 1842 à 1845 par ses méditations philosophiques et religieuses. Le 10 janvier il avait achevé le Prêtre, dont l’impression était finie le 143. Le 16, il avait commencé son cours sur la Révolution, qui «est à ses yeux sortie du peuple, faite par et pour le peuple, mais que le peuple n’a pas comprise. Michelet lui en donnera le sens. Avec cette promptitude improvisatrice si étrangement unie chez lui à une lucidité presque infaillible, il écrit dans son Journal : « Le 24 janvier, je conçus et j'écrivis le titre Peuple, voulant l’achever au 2% janvier 1846. » Ce n’est que le 31 août que Michelet commença de l'écrire quand il fut libéré de ses cours et de ses polémiques *. Mais on peut dire que les neuf mois précédents avaient été des mois de gestation pendant lesquels son œuvre s’organisait dans son cerveau *.
1. Ï1 avait continué à être occupé par de Prêtre, pour lequel il écrivit une importante préface nouvelle du 7 au 18 mars, qui parut le 25 mars en tête de la 3° édition.
2. Indépendamment du mouvement propre de ses pensées, Michelet a certainement été poussé à écrire le Peuple par le désir de donner sa propre solution au problème social qui agitait son t mps et qui avait produit tant de rêves socialistes dont Michelet avait été touché sans les partager. Lamennais, son ami, avait publié en 1837 Le livre du Peuple qui n'est guère qu’une vague lamentation sur les misères du peuple, mais qui fit sans doute une impression décisive sur Michelet. Nous savons quel intérêt en 1830 ct 1832 il porta aux prédications Saint-Simoniennes, Il avait lu aussi Fourier qui, mort en 1837, avat publié on 1835-36 ses deux volumes de la Fausse industrie et un traité d'Association industrielle et agricole réimprimé en 1841 en 4 vol. comme Théorie .de l'Unité universelle. Considérant, avec qui il était en relations après avoir dirigé la Phalange de 1836-45 qui avait succédé eu Phalanstère de 1832, publiait la Démocratie pacifique. Cabet, son Voyage en Icarie, 1842; Louis Blanc, l'Organisation du Travail, 1840.
Quand il se mit à l'écrire, il le fit sans désemparer, d’un élan ininterrompu. En février il lit Louis Blanc, l'Organisation du Travail et les premiers volumes de l'Histoire de dix ans; et aussi les Paysans de Balzac. Il en est mécontent parce que Balzac accentue la séparation des classes urbaines et agricoles. En mars il fait des extraits de Proudhon, sans doute l'Avertissement aux propriétaires (1842) et la Création de l’ordre dans l'humanité (1843) et il le réfute. IL lit aussi un article de Louandre sur le Travail des femmes. Il va voir Villermé dont les deux volumes, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de Faine et de soie, seront une des bases de ‘son livre. Il est en rapports constants avec son ami Faucher dont il chauffe la candidature académique ’ et dont les articles à la Revue des Deux-Mondes (en particulier celui du 15 novembre 1844 sur le Travail des enjants à Paris), et les Études sur l'Angleterre parues en 2 volumes en 1845 lui fourniront une foule de points de comparaison intéressants. Il se renseignait aussi auprès de Louis Reybaud qui avait publié en 1843 les deux volumes de ses Études sur les réformateurs socialistes, et en 1843 les trois volumes de son amusant Jérôme Paturot. Il lisait encore Frégier qui avait publié en 1839 et 1840 deux volumes sur les Classes dangereuses de la population dans les grandes villes, ainsi que le livre de son ancien secrétaire Toussenel sur les Juifs, rois de l’époque.
La pensée de son livre le suivait dans ses voyages. Il en fit trois en 1845. Celui de Fontainebleau du 10 au 14 octobre avec Alfred et Charles fut une pure distraction de nature et d'art sur laquelle il n'écrivit que peu de notes. Les deux autres méritent de nous arrêter davantage.
Du 11 au 16 juin, Michelet alla avec son gendre Alfred à Rouen, au Tôt ou Noël avait une petite filature et à Vascœuil, la propriété des Dumesnil. « Samedi 14, arrivée à Vascœuil, singulièrement beau, triste, fantasmagorique, sombre au dedans, au jardin lugubrement gai, avec ses innombrables juliennes blanches en Jongues files comme des nonnes. »
C'est là que le dimanche 15 « après s'être promené sur la route avant déjeuner et tandis que les prairies fêtent le dimanche, recevant ce jour-là l’eau que les cieux ne retiennent plus » il écrit le plan de son livre qu'il avait le 13 raconté à Noël pendant que celui-ci lui exposait les misères des petites filatures. Il visita aussi Rouen avec Noël, mais Saint-Ouen, son église de prédilection, ne lui fait plus d'impression maintenant qu'on la restaure.
Le voyage à Cherbourg du 28 juillet au 12 août montre encore mieux les préoccupations sociales et économiques de Michelet. Il visite les monuments d’'Évreux, de Caen, de Bayeux, mais ne leur accorde que peu de place dans son journal. C’est la situation des paysans et des marins qui seule l’intéresse vraiment et rien n’est plus remarquable
1. Ï1 fut battu par le médiocre Villeneuve Bargemont soutenu par Guizol, Duchatel, etc.
que la précision avec laquelle il s’en informe et note les moindres détails.
Pendant ces quinze jours il n'avait cessé de ruminer son livre. C’est le 12 août en revenant de Rouen à Paris qu'il en a définitivement arrêté le plan. Il devait commencer à l'écrire le 31.
L'artiste qu'était Michelet ne pouvait pas fermer les yeux et nous trouvons dans ce journal quelques notes de nature admirables. Mais son grand souci est de connaître la situation exacte des populations maritimes. Il avait certainement l’idée à ce moment de consacrer un chapitre dans son livre aux marins, à leurs souffrances, aux inconvénients de l'inscription maritime. Il y a renoncé. On ne retrouve dans le Peuple que peu de chose des renseignements si curieux recueillis dans le voyage à Cherbourg. Sans doute la situation des marins lui parut-elle au fond bien moins misérable que celle des paysans et des ouvriers des manufactures. S'il avait pu étudier les souffrances de la grande pêche de la morue ou du hareng, peut-être en aurait-il jugé autrement, mais il n’a vu que les pêcheurs de Trouville et des ports du Calvados, qui étaient relativement heureux. Il n’a pas connu les abus commis par les armateurs de Bretagne et des ports au nord de la Seine, abus qui d’ailleurs ont beaucoup grandi depuis l'époque où il écrivait *.
1. Toutefois on retrouve quelque ‘chose des observations faites pendant le voyage de Normandie dans les premières pages du chapitre III du livre IL sur l'Association. Il y parle avec émotion des associations de pêcheurs normands et il trouve quelques phrases émues (p. 296) pour « la grande race des marins normands. »