‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 79 sur 105 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le Peuple

Il n'est aucun livre que Michelet ait porté aussi longtemps dans sa tête et dans son cœur que le Peuple. Il n’en est aucun où il ait mis autant de lui-même. Il n'en est aucun qu'il ait écrit d’un élan plus passionné .

Ce livre occupe une place centrale dans l'œuvre de Michelet. Il est comme un résumé de ses réflexions, de ses expériences, de sa vie antérieure; il y a exprimé sa conception de la vie, de l’édueation, de 1 religion, de l’histoire. Écrite en 1845, c'est-à-dire quand il était nel’ mezzo dell’ camin della vita, à égale distance de ses débuts dans la vie

1. Voir pour la caractéristique du Peuple le passage capital de la conclusion de l'Etudiant p. 288-289.

Il est intéressant de voir dans son journal avec quelle hâte fiévreuse il écrivit ce livre, faisant imprimer ses chapitres au fur et à mesure qu'il les composait, suspendant parfois ce double travail pour continuer ses recherches. Le 4 septembre, il arrête le plan, et se donne à lui-même cette formule directrice : « l'Amour seul constructeur de la cité ». Le 6, il y travaille beaucoup. Le 8 il porte déjà de la copie à l'imprimerie; mais — « heureusement », dit-il — le caractère manque. Les 11 et 12 il lit Villermé ct en fait des extraits; le 13, il lit Wolowski sur l’hypothèque. Le dimanche 14 le plan des trois premiers chapitres est arrêté. Le mardi 16, il met sous presse « le Paysan », puis suspend l'impression. Les 17-20, il dit Raspail et Agricol Perdiguier, il refait le progrès de l'ouvrier, du détaillant, du bourgeois. Le 21 il fait des cxtraits de Perdiguier et discute la thèse de Louis Blanc. Les 22-25, nous le voyons étendant de jour en jour le programme de son livre, suspendre l'impression, écrire l’argument des deux chapitres sur les riches.

Après un voyage à Fontainebleau (10-19 octobre) avec Alfred, il écrit « peu ct mal » sur l'ouvrier. Il écrit, sur la 2° partie : « se passer d'aimer ». Les 23-24, il écrit sur « L'Instinct ». Le 23, il refait « le paysan » qu'il renverra le 3 novembre à l'imprimerie, et le 30 octobre, « l'ouvrier ». Les 5-7, il traite de « l'ouvrier-machine et de l’ouvrier-homme »; les 10-12, du « fabricant, du marchand, du fonctionnaire »; il communique ces chapitres à Lofebvue, à Troyon, à Noël. Les 15-30 il achève et imprime l’Instinct. Le 5 décembre, il écrit l’Enfant, 1% ch. de la 2° partie. « J'avais déjà fait les ch. 2 à 5. » Let. « Fini ch. 8, 1"° partie, ajourné jusqu'ici comme les amitiés. 11, instinct du peuple. 14, écrit l’adoption. 16, écrit l'Association. 17, écrit la Patrie. 21 Génin me rapporte mes feuilles, 23-24, écrit l'instinct du peuple. A et B. » — 1846, « 3 janvier, refait le résumé de la 2° partie et commenté le 3°, amitié. 11, achevé le Peuple, moins la préface. 21, écrit la Préface. 24, achevé ls Préface. 25, achevé les notes de la préface. 28, mise en vente du Peuple. 20, 17° leçon. »

active et de sa mort, cette œuvre est vraiment comme le nœud de son existence intellectuelle et morale.

Simultanément, Quinet et Michelet se dédiaient l’un à l’autre les deux livres où ils avaient mis les idées directrices de leur vie. Le 28 juillet 1845, Quinet offrait à Michelet son cours de 1845, Le christianisme et la Révolution française.

Et Michelet de son côté dans sa préface du 26 janvier 1846 s’adressant à Quinet, lui disait :

Ce livre est plus qu'un livre; C’est moi-même. Voilà pourquoi, il vous appartient. C'est moi et c’est vous mon ami, j'ose le dire. Vous l'avez remarqué avec raison, nos pensées communiquées ou non, concordent toujours. Nous vivons du même cœur.

Belle harmonie qui peut surprendre, mais n'est-elle pas naturelle! Toute la variété de nos travaux a germé d’une même racine vivante : le sentiment de la France et l'idée de la Patrie. Recevez-le donc, ce livre du Peuple, parce qu'il est vous, parce qu’il est moi. Par vos origines militaires, par la mienne industrielle, nous représentons nous-mêmes, autant que d’autres peut-être, ks deux faces modernes du Peuple et son récent avènement. »

Dans cette préface où il s’est, comme il le dit, mis tout entier luimême, il indique les trois sources auxquelles il a puisé : ses souve: nirs personnels, ceux d’un travailleur fils de travailleurs qui a com. mencé sa vie en travaillant de ses mains, et sa conscience qui s’est identifiée avec celle du peuple dont il a écrit l’histoire et avec l’histoire même de l’humanité; en second lieu, l’histoire même à laquelle il a consacré sa vie, les précédents historiques du peuple de France et de toutes les classes populaires; enfin les voyages qu’il a entrepris depuis 1834 à travers la France et les enquêtes sur le vif qu'il a poursuivies sur la condition des habitants des villes et des campagnes. Il ne se vante pas en disant qu’au cours de ses voyages il n’a jamais perdu de vue cette enquête et que son livre s’est fait ainsi, jour à jour, année après année, dans son esprit ‘.

Je ne résumerai pas les pages où il raconte sa propre histoire, les plus célèbres peut-être de Michelet et qui sont dans toutes les mé. moires. Elles sont immortelles. Il faudrait les citer toutes.

Je ne referai pas le récit de ce qu'il appelle son initiation par la vie dure et populaire de son enfance, puis par l’enseignement qui l’a réconcilié avec l'humanité et qui fut pour lui l’humanité. Ce qui le distingue de tous les autres historiens, dit-il, c’est d’avoir aimé davantage. C’est aussi d’avoir plus souffert et d’être resté peuple.

Il se fait gloire d’être un barbare comme ce peuple dont l’ascension paraît une invasion. Et c’est à cette sève populaire qu'il attribue Île -don de la vie qui a été son originalité comme historien.

Ayant ainsi marqué ce qu'il est et ce qu'il a fait, il dit le sens et l\ raison d’être du livre qu’il publie et qui va lui attirer des inimitiés. Il l’écrit parce qu'il est effrayé de voir la France divisée en elle-

1. Il se plaint ailleurs que « de nobles écrivains de génie aristocratique »

aient peint les bagnes, les prisons, les mauvais licux pour peindre le peuple. P. 180. Est-ce Sue? p. 14.

, même par les luttes de classes et affaiblie vis-à-vis de l'étranger. « Pendant que -nous sommes à nous quereller, ce pays enfonce. » Il proteste contre cette ruine « qui ne vient que de nous, du manque de confiance en nous-mêmes. Qui a une littérature, qui domine encore la pensée contemporaine? Nous, tout affaiblis que nous sommes. Qui a une armée? Nous seuls. » Et Michelet invite la France à n'avoir confiance qu'en elle-même, à ne chercher d’appui ni en Angl:. terre, ni en Russie, deux géants bouffis. Il proteste au nom du paysan de France, qui se souvient de Waterloo, contre les humanitaires. La France sera sauvée si elle sait être unie. Elle sera toujours pour les autres nations, toutes aristocrates, un objet de Haine et d’envie parce qu'elle est le pays de la Révolution.

Le livre du Peuple aura donc pour objet de montrer aux Français

ce qu'il y a de douloureux, d’injuste dans la condition du paysan et de l’ouvrier et les conséquences funestes pour la prospérité et pour la puissance nationales de cet état social défectueux. . La première partie : Du Servage et de la Haine, étudie les causes historiques et contemporaines de l'antagonisme des classes. Le premier chapitre expose les souffrances du paysan dont la situation empire de jour en jour par la ruine des industries familiales agricoles, par l’oppression fiscale, par l'extension de l'usure. Michelet prétend que le nombre des petits propriétaires diminue rapidement. Il signale l'exode des paysans vers les villes, et comment les gains rela- ‘ tivement élevés des ouvriers excitent l'envie des paysans. Il a consacré quelques-unes des plus belles pages de son livre à décrire le rôle du paysan, son droit à la terre, sa déception de n'avoir pas tiré de la Révolution qu'il avait faite et défendue les avantages qu'il espérait.

Le chapitre sur les servitudes de l’ouvrier, dépendant des machines, n’est pas seulement d’une pénétrante éloquence, il est aussi un document historique d’un intérêt capital. On y saisit sur le vif les impressions produites au moment de sa première expansion par æ machinisme qui a aujourd'hui tout envahi et auquel nous sommes résignés. Michelet en reconnaît les avantages au point de vue de la production à bon marché et du développement d’un certain confort dans les classes pauvres, mais il proteste contre la diminution de Ja valeur individuelle et artistique des objets fabriqués, contre la banalisation et l’uniformité de la production mécanique. Il déplore la disparition des métiers à tisser dans les familles et surtout l’écrasement de l'enfant par l'usine. Il montre l’ouvrier de fabrique à cette date tellement épuisé par l’excès de travail qu'il n’a plus aucune force de réaction. Combien tout cela a changé. Michelet résume avec puissance et émotion ce que Villermé, Faucher, Frogier, les économistes réformistes d’alors, avaient signalé dans leurs minutieuses enquêtes.

A ce chapitre de douleur et de désespérance en succède un autre

1. Voy. dans Sion, Normandie orientale, dans Demangeon, Picardie, La ruine des industries familiales.

de relèvement et d'espoir. Il nous montre l’ouvrier amené à l’époque moderne à un sentiment plus complet de sa dignité d'homme, avide d'instruction et de lecture, et exprimant même dans des poésies maladroites et touchantes ses aspirations vers une vie plus intellectuelle.

Quel que soit le danger de ces aspirations insuffisantes, vers une culture qui ne peut être que mal digérée, il faut respecter cet effort qui contient tout un avenir.

Les quatre chapitres suivants sont peut-être les plus originaux. Ils traitent des servitudes du fabricant, du marchand, du fonctionnaire, du riche, c’est-à-dire de la répercussion sur les classes aisées, de la lutte toujours plus âpre et plus difficilè pour la fortune, et de l’hostilité entre le prolétariat et la bourgeoisie : l’industriel et le marchand poussés par la nécessité du gain à la dureté et à la fraude, le fonctionnaire mal payé par un État qui ne s'intéresse qu'au progrès matériel, soumis à une écrasante routine, obligé à toutes sortes de compromissions et de servilités pour avancer, le riêhe vivant dans l’égoïsme, dans la crainte et l'ignorance du peuple.

Le patriotisme ombrageux et enthousiaste de Michelet se fait sentir ki à chaque page. Il déplore que la France, par égards pour les industriels, émules des Anglais en qui ils croient à tort trouver des associés, ait renoncé en 1840 à faire la guerre pour conquérir le Rhin, et il voit dans l’armée sa ressource suprême, la garantie de sa noblesse morale.

L'appel qu’il adresse à la jeunesse des classes riches n’est pas moins éloquent. Il fait remarquer avec raison que malgré la Révolution, la fusion des classes n’est pas faite. Les barrières légales entre les classes étant supprimées, les riches se tiennent d’autant plus à l'écart du peuple qu'ils ont peur d’être eonfondus avec lui. Il voit dans l'en. tente sociale le salut du pays.

Il rêve de voir sortir. du peuple l'historien du peuple qu'il aurait voulu et n’a pu être.

Il mesure la valeur de chaque classe à son amour pour la patrie et il montre les classes populaires patriotes bien plus ardentes que les classes aisées, qu'il accuse de ne songer qu’à leur intérêt et d’être inféodées à l’Angleterre. L'influence de Toussenel lui fait même écrire un couplet anti-sémitique.

Il lance alors une protestation contre ce qui lui paraît à la fois la caractéristique et la plaie de l’âge moderne, le machinisme universel : machinisme industriel, machinisme politique et administratif, machi nisme pédagogique par la philosophie d’État cousinienne, par la haine de la poésie et de l’Idéal.

Quel est le salut? IL est dans le cœur, dans le relèvement des âmes, dans l’association des bonnes volontés. Le peuple seul a dans sou instinct, dans son inspiration, la réserve de forces nécessaires à cette œuvre, et c’est aux hommes d'étude, de réflexion, de le comprendre et de lui donner conscience de lui-même. Michelet consacre les livres ÎT et III de son ouvrage à exposer comment la France pourra être affranchie par l'amour, des maux causés par le machinisme et la séparation

des classes. Ces livres ont pour sous-titres l’un La Nature, l'autre La Patrie.

Dans le premier Michelet développe non sans prolixité, cette idée que le peuple a l'instinct obscur, mais sûr, de l’avenir et de la vérité sociale, qu'il conserve la simplicité du cœur, souvent prophétique, de: enfants; c’est à l’homme de génie, qui lui aussi garde cette simplicit, ce don de durable enfance, cette source vivante d'inspiration, unie à la réflexion et au raisonnement, d'interpréter l'instinct populaire. Michelet avait certainement la prétention orgueilleuse, peut-être légitime, d'être cet homme-là.

On a beaucoup critiqué ce qu'on a trouvé dans cette partie du Peuple d’excessif et de chimérique. Il est certain qu'il est difficile d'y découvrir des. recommandations positives et pratiquement applicables. Michelet y a laissé déborder sans mesure les trésors de sensibilité el de poésie que renfermait son cœur.

Mais on y trouvera des pages admirables, et en foule les observations psychologiques les plus fines sur l'esprit populaire.

Les passages sur les enfants et sur la mort sont délicieux et sublimes à la fois.

Dans son amour éperdu pour les êtres instinctifs et simples, il ne se borne pas à réclamer en faveur du peuple et de l’enfant, il réclam» aussi en faveur de l’animal que l’homme opprime au lieu de le dé velopper. On peut deviner et le futur auteur de l'Oiseau et de l'/nsecte, et celui de la Sorcière et de la Bible de l'Humanité !.

Sur l’homme de génie, il trouve aussi des accents qu'on admire d'autant plus quand on se souvient de tout ce qu’il y avait en lui d: candeur et de bonté,

Naturellement la revendication de Michelet embrassait aussi les sauvages, les barbares. Il a des paroles éloquentes en faveur des Indiens, des Africains que nous combattons en Algérie et qu'il faut comprendre et il termine par une péroraison d’une incomparable grandeur, une invocation à la Cité future qui l'amène tout naturel lement à son troisième livre *.

C’est là que se trouve l’essentiel de sa doctrine : l'union des classes se fera par et dans le patriotisme et la patrie devra être enseigné comme une religion.

La démocratie doit être avant tout une amitié qui dès l’école devrait être enseignée. Il le dit d’une manière touchante en rappelant sa pre mière amitié, celle avec Poinsot.

L'amour et le mariage complètent ce que l’amitié a commencé. Ici c'est le futur auteur de l’Amour et de la Femme qui apparaît: ce sont aussi les pensées actuelles de l’homme qui, engagé dans une liaison singulière avec une fille du peuple, cherchait à l’élever à lui et croyait

1. Voyez aussi ces observations, si fines sur l'augmentation du sentiment de la souffrance à mesure qu'elle diminue (p. 1635-68, p. 195-96).

2. Et pour laquelle il utilisait des notes qu'il avait écrites quand il con posait l'Histoire romaine en 1830.

par elle apprendre à connaître l’âme du peuple qui a fait la Révolution. Il rappelle combien souvent l’amour unit les fils de la bourgeoisie et les filles du peuple; combien souvent aussi ces unions se dénouent par l'abandon le plus cruel et le plus égoïste. Il supplie les jeunes gens de comprendre leurs devoirs envers la jeune fille qu'ils ont séduite et aimée et il voit dans ces unions entre enfants de deux classes une espérance de régénération de la race. Il fait appel aux femmes en faveur des femmes.

Dans son chapitre sur l'Association, il déplore que les anciennes associations industrielles, agricoles, aient toutes disparu et qu'un esprit d’insociabilité ait semblé se développer depuis la Révolution.

Il n’a que vaguement prévu la forme nouvelle que pouvait prendre l’association par la coopération, le syndicalisme. Il n’a pas bien discerné la part d'avenir fécond et pratique contenue dans les rêves du socialisme. Ïl repousse dans une note de la page 303 le retour aux corporations, l’étatisme et le socialisme. Pourtant il désire ardemment voir se former des associations et il prévoit qu'elles devront être surtout professionnelles, et diverses suivant les nations *.

Son cœur noble et chimérique indique l’amour comme la seule base solide de ces groupements futurs. Combien nous sommes loin d’ rei idéal! Enfin il aperçoit au-dessus des associations particulières une grande association, qui sera l’autel, le Dieu-Verbe pour qui l’on sacrifiera ses égoï.mes particuliers, en qui l’on communiera. C’est la Patrie.

Ces pages n’ont rien perdu de leur force, de leur vérité, je puis dire de leur opportunité. Elles posent la question de savoir si les nationalités doivent disparaître. Pour le croire, il faut, dit Michelet, ignorer la nature de l’histoire. Les nationalités, loin de s’effacer, se caractérisent moralement avec toujours plus de force. La France par exemple a justifié son unité, son individualité par la suppression des individualités provinciales.

Le chapitre qui suit est une protestation contre le cosmopolitisme et contre sa bête noire l’anglomanie. Il proclame que si la France n’est pas la première dans le domaine matériel, elle est la première dans l’ordre spirituel. Et il la célèbre avec un enthousiasme filial.

Seule la France a continué l’idée romaine et chrétienne, enseigné la fraternité. Elle a à la fois.le principe et la légende, et la tradition la plus suivie, La France est la patrie universelle. Elle est plus qu’une nation. Elle est la fraternité vivante. Elle seule a le droit de s’enseigner elle-même parce que seule elle a confondu son intérêt et sa destinée avec ceux de l’humanité. Aussi doit-elle s’enseigner à ses enfants, comme foi et religion. La Révolution n’a pas su accomplir l'œuvre d’éducation nationale que la Convention avait rêvée. Les Français n'avaient pas reçu une éducation vivante qui leur mfît au

1. Ce chapitre sur l'association fut accucilli comme une indication imporlante par quelques-uns des lecteurs. M. Emile Barrault qui avait joué un rôle considérable dans le Saint-simonisme — (son rôle em Egypte, Suez) lui écrit à ce sujet.

cœur une foi. Tout était formule et abstraction au xvnr siècle. Le sang de la Terreur acheva de faire perdre aux Français la foi en la France et en eux-mêmes. C’est par la foi que la France doit vivre. Le dernier chapitre est un hymne et un acte de foi en la Patrie.

Pour réaliser ce vœu, Michelet veut ce que nous voudrions aussi : l’école primaire commune. L'enseignement secondaire complétera ce premier enseignement en le reliant à la connaissance totale de l’histoire. Enfin il voudrait que cette éducation patriotique fût continuée au régiment, puis dans la vie comme culture religieuse et morale per les bibliothèques populaires, les spectacles, les fêtes et les chants. On voit ici le futur auteur de Nos Fils, l'Éducation doit durer toute la vie.

« Quelle est la première partie de la politique : l'Éducation.

La deuxième : l'Éducation.

La troisième : l'Éducation. »

Il conjure alors les Français de ne pas laisser périr la France, Pour cela, il faut l’aimer.

Tel fut ce livre, qui me paraît être la clef de toute l’œuvre de Mi chelet. Il porte sa date et exprime avec uné éloquence hyperbolique les inquiétudes, les angoisses, les désespoirs, les colères des âmes les plus ardentes à la veille de la Révolution de 1848. On y trouve tous les sentiments religieux qui ont fait des premiers jours de cette révolution comme une idylle politique et sociale. Ce livre, qui porte si for. tement l’empreinte d’un homme cet d’une époque, garde encore sa valeur présente et nous offre des leçons dont nous pouvons profiter. Les divisions, les haïnes entre les classes ont grandi depuis 1846 avec les progrès de ce machinisme dont Michelet espérait contrebalancer le, effets par l'amour de la France. Plus que jamais, il est nécessaire de dire aux Français de toutes les conditions que s'ils n’apprennenl pas à s'aimer, ils périront. Plus que jamais aussi il faut apprendre à l’école, dans les écoles de tous ordres, que cet enseignement de la fraternité humaine ne peut avoir une base solide et une source vivifiante que dans la connaissance et l’amour de la patrie et dans la foi en elle,

Nous ne devons pas cependant méconnaître les défauts du Peuple et ce qu'il y a d’outré dans une grande partie des affirmations de Michelet. Je ne pense pas qu'il ait exagéré les souffrances de la classe ouvrière et de la classe agricole à l’époque où il écrivait, mais il a certainement exagéré l’égoïsme et l'incapacité de la bourgeoisie, Les réformateurs socialistes, les Saint-Simoniens en particulier, étaient sortis de la bourgeoisie. Dans la classe industrielle elle-même, se pro duisait un mouvement très marqué non seulement de philanthropie, mais de réforme sociale sur le terrain pratique et par la voie législative. Michelet connaissait Arlès-Dufour ct ses amis de Lyon; il avait vu à l’œuvre André Kæchlin, Jean Dollfus à Mulhouse !. C'est sur la

1. D'ailleurs il a, dans son 4° chapitre sur le fabricant, admirablement parlé de ce qui a été fait dans ce sens à Lyon et à Mulhouse. Cités ouvrières, sociétés de secours mutuels.

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seconde partie du livre qu’on peut faire les plus grandes réserves. Certes on doit admettre que l'instinct et l'intuition, restés souvent plus vifs dans les âmes simples, peuvent être une source féconde d'action et d'inspiration, Mais il serait souverainement injuste et dangereux dr déprécier, comme Michelet semble le faire, le rôle de la réflexion et de la raison qui doivent après tout avoir le contrôle suprême et le dernier mot dans la recherche de la vérité. D'autre part ce serait céder à la plus périlleuse des illusions, que de doter le peuple de vertus dont il n’a pas plus que les classes supérieures le monopole, de ne pas voir en lui les défauts qui sont ceux de la société tout entière et d’attendre de lui une régénération nationale qu’il n’est pas en état d’accomplir. Charles de Rémusat, avec son esprit si fin, s’est fait l'interprète de ces critiques dans la lettre qu’il adressa à Michelet le 10 février 1846.

I n’y a qu’un petit nombre de correspondants de Michelet qui lui aient fait des critiques précises. Seul son cousin Gustave Millet a osé lui dire que le livre portait la marque d’une rédaction un peu précipitée, Mais plusieurs, tout en lui exprimant leur admiration, laissaient entendre qu'ils ne l’approuvaient pas sur tous les points.

En général Michelet recevait des remerciements et des félicitations que ne tempérait aucune critique. Je ne puis citer toutes ces lettres. Il v en a de tout genre, lettres de prêtres, lettres d'ouvriers, de cultivateurs, d’aristocrates. Le duc d’'Harcourt y coudoie des paysans.

Mais Michelet fait remarquer que quand il retourna à l’Académi» après la publication, presque tous ses collègues évitèrent de lui poses de son livre.

Je regrette de n’avoir pas trouté de lettres de la famille de Mi. chelet, de ses parents de Renwez. Je sais seulement, grâce à une lettre de son cousin Millet, le père de Gustave, que la famille de Renwez, loin d’être touchée et fiattée de ce que Michelet avait dit d’elle dans sa préface, avait été très mécontente qu'il insistât sur ses origines plébéiennes, ouvrières et paysannes, et fut offensée qu'il les eût fait descendre d’un échelon dans la hiérarchie sociale, Millet lui-même s'est senti un peu atteint.

Si le Peuple avait créé à Michelet, comme tous ses ouvrages, un cercle d'admirateurs, de dévots même, l'accueil qui fut fait au livre dans la presse fut très mélangé. En province il y eut des articles très chaleureux, de Doniol dans la Presse judiciaire de Riom, de Saint- René Taillandier dans l’Indépendant de Montpellier, mais à Paris on fut plus réservé. Le Siècle (Wolowski) et le National firent des articles volontairement pâles. Le Constitutionnel fut un peu plus chaud, mais le Courrier français plutôt hostile. Naturellement la presse conservatrice, la Quotidienne, le Globe de Cassagnac, l’Univers de Veuillot l’attaquèrent violemment.

Ce dernier, très injuste, accuse Michelet de tout soumettre à l'État, alors qu'au contraire il cherche à réduire son rôle.

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