CHAPITRE VIII
Le Cours de 1846
Avant d'aborder l'étude du cours de 1846 et des premiers volumes de l'Histoire de la Révolution, Gabriel Monod avait consacré une leçon d'ensemble (la première de sa dernière année d'enseignement) à ce sujet : Michelet et l’histoire de la Révolution française. Cette leçon a été intégralement publiée dans la Revue internationale de l’enseignement, 1910, I, p. 414-437. — En réalité, le sujet en était double. Monod y montrait d’abord que, dans la conception que Michelet s'était Jaite de la philosophie de l'histoire de France, il devait nécessairement être amené à écrire l'Histoire de la Révolution avant même d’avoir achevé son Histoire de France, et à considérer la Révolution comme la plus éclatante manifestation du rôle messianique qu'il attribuait à la France.
Après avoir montré comment s'explique la composition de l'Histoire de la Révolution, Monod essayait de déterminer la place de l'œuvre de Michelet au milieu des livres consacrés, avant et après elle, au drame révolutionnaire. Il passait en revue ceux de « Deux amis de: la Liberté », de Toulougeon, de Pierre Paganel, de Fantin-Désodoards, de Rabaut-Saint-Étienne, de Mme de Staël, de Charles Lacretelle, de Thiers et de Mignet, de Carlyle, Lamartine, Michelet lui-même et Louis Blanc, puis de Granier de Cassagnac, de Tocqueville, Quinet, Taine, von Sybel, Albert Sorel, de MM. Chuquet, Aulard et Jaurès].
1846 est, dans la vie de Michelet, une date presque aussi importante que 1842.
Il commence l’année en publiant le Peuple, le 28 janvier. Le lendemain 29, il ouvre son cours sur la Nationalité, qui est dans sa pensée une introduction à la Révolution considérée comme seule capable de créer une véritable unité nationale. Toute l’année, il travaille à la préparation de son premier volume de l'Histoire de la Révolution, qu’il commence d'écrire le 26 septembre et d'imprimer le 19 octobre.
Le 8 février 1847, le livre est achevé, et mis en vente le 10. Cette composition, cette impression d’une rapidité vertigineuse est d’autant plus surprenante que pendant tout le mois de novembre Michelet avait été absorbé par la maladie et la mort de son père; ce père qui avait toujours été associé à sa vie, et qu’il n’avait quitté que pendant ses voyages. Atteint le 5 novembre d’une congestion pulmonaire, Furcy-Michelet paraissait perdu le 9: le 13 on le crut sauvé: il fut emporté par une syncope le 18; et le 20, Michelet fidèle aux idées
qu'il défendait depuis trois ans, lui faisait faire des obsèques purement civiles. Cette mort l’amena à prendre plus nettement encore conscience de sa pensée philosophique et religieuse et à affirmer sa foi en un avenir religieux opposé au christianisme du Moyen-Age. En même temps, il repassait dans sa mémoire ce que fut son père et ce qu'il lui devait.
Il y a là un témoignage où l’on pourrait trouver beaucoup d'orgueil s'il avait été écrit pour le public; mais dans ce soliloque du journal, il y a à la fois un acte touchant de piété tiliale, en même temps qu’un acte de foi en soi-même qui ne manque pas de grandeur.
Ce prodigieux travailleur ne fut pas arrêté dans son œuvre par cette douleur pourtant cruelle, qui ne cesse de le harceler. Il écrit le 4 décembre dans son journal : « Froid; neige sur Lui ! »
Une grippe obstinée qui le tint toute la fin de décembre ne l’arrêta pas davantage, et il amena son œuvre à l'achèvement quatre mois et demi après l’avoir commencée.
La mort de son père n'avait pas été d’ailleurs le seul événement grave de sa vie intérieure en 1846. Il avait été troublé à mainte reprise par les efforts qu'il dût faire pour rompre le lien qui l’attachait depuis plus de trois ans à Mme Aubépin et que celle-ci, devenue veuve en 1845, espérait bien voir transformer en lien légitime. Mais Michelet . qui s'était laissé attirer dans cette liaison plus qu’il ne l’avait cherchée, sentait la nécessité d’y mettre fin. Il dut s’y reprendre à plusieurs fois, et son journal renouvelle en plusieurs endroits la mention d’un adieu définitif. Dès février, nous le voyons prendre « bonne résolution ». Ce n’est qu’en juillet qu'il inscrit « Ma vie simplifiée pour l'Histoire de la Révolution ». C’est en janvier 1847 seulement que Mme Aubépin renonça à tout espoir et rompit sans retour.
Depuis 1843, nous l'avons vu, Michelet avait tendu toute sa pensée vers l'Histoire de la Révolution ; et les Jésuites, le Prêtre, le Peuple, étaient comme des préliminaires de sa grande œuvre. Dans les notes très nombreuses où il parle de ses cours et de ses livres, il est préoccupé de bien établir ce qu'il y eut de systématique, d’organique, dans tout son travail depuis 1842, travail qui, dans ses cours et aussi un peu dans ses livres, se présentait cependant sous une forme si improvisée, parfois même si incohérente et si fantaisiste.
Nous avons cité la note du 7 février 1847, sorte de plan de ses travaux depuis 1842.
Ce plan apparaît en lui-même comme parfaitement logique et bien coordonné. La nationalité avait légitimement sa place dans une étude des préliminaires de la Révolution; il n’est pas douteux que celle<i a exercé une action décisive sur la formation et l'unité de la nation française. Les deux parties du cours de 1846 consacrées dans le premier semestre à déterminer ce qui constitue la nationalité française et dans le second à marquer les étapes par lesquelles cette nationalit s'est formée, sont en elles-mêmes parfaitement conçues. Malheureu:e-
ment, l'exécution resta très inférieure à la conception. Le cours de 1846, comme tous les cours de Michelet depuis 1843, fut improvisé. Les traits de génie y abondent, on y trouve la substruction des études antérieures, parfois très solides, mais chaque leçon a le caractère d’une conversation éloquente, entraînante, amusante, d’une richesse incroyable d'idées et d’images, plutôt que d’une solide construction critique et scientifique. Il ne pouvait en être autrement. Michelet avait été occupé tout l'automne de 1846 à écrire Le Peuple. A peine Le Peuple paru (le 28 janvier) il commence son cours le 29. Il se jugeait légitimement dispensé de faire son cours tant qu'il était occupé d'écrire un livre. Il estimait remplir aussi bien de cette façon son devoir de professeur. Mais on conçoit qu’un cours préparé dans ces conditions l’ait été très superficiellement, d'autant plus que pendant les quatre mois qu'il le professa, il travaillait surtout à des dépouillements formidables en vue de son Histoire. S'il n'avait pas eu pour l'aider des montagnes de notes anciennes, sa prodigieuse mémoire et sa fécondité non moins prodigieuse d'idées, avec la capacité de jeter sur le papier en quelques heures tous les éléments d’une leçon souvent sous une forme littéraire d’une rare beauté, il n’aurait jamais pu arriver à mettre sur pied même les quinze ou seize leçons qu'il improvisait ainsi.
Les neuf leçons du premier semestre furent consacrées à définir la nationalité et les éléments vraiment originaux et vivants de la nationalité française dans la littérature, l’art, la guerre, le droit et la relig10R.
La lecon d'ouverture développait une idée qu'il exposait déjà en . 1845 : que la spontanéité est seule une source de vie, que toute imitation est une mort.
Dans les trois leçons consacrées aux manifestations de la nationalité par la littérature et l’art, Michelet montre que les nationalités sont indestructibles, que ce qui semble leur mort est souvent une cause de leur vivification, telles la Grèce, l'Italie, la Pologne, l'Allemagne, l'Angleterre, et que même quand les peuples travaillent contre leur propre nationalité, en s’abandonnant à l’imitation, comme la France l’a fait trop souvent, la nationalité reprend le dessus.
Ses jugements sur la France prètent singulièrement à la critique et portent la marque de parti-pris littéraires fort bizarres, bien que l’on démêle une idée intéressante et juste sous cette affirmation paradoxale que la France a toujours travaillé contre sa nationalité, maïs travaillé en vain, sa nationalité ayant triomphé malgré tout. La France au xvr, au xvn* siècle, a voulu imiter l'Italie ct l'Espagne; malgré cela elle est restée elle-même, comme au début du xvnr siècle, mail: gré limitation anglaise, comme à la fin du xvnré et au début du xx‘, malgré l’imitation anglaise et allemande. L’engouement de la France dans les trente premières années du xix° siècle pour l'Angleterre et l'Allemagne, était fait, dit Michelet, en bonne partie d’ignorance. Î s'en accuse lui-même et parle de sa simplicité en 1828. Ce n'’e:t qu'après son voyage qu'il sentit combien les deux nations restaient. inintelligibles l’une à l’autre, Gœthe ne comprenant ni Molière, ni
La Fontaine, et les grands admirateurs de l'Allemagne en France ne sachant pas l'allemand, « si étrangers à sa littérature qu'ils la pre. naient par ce qu'elle a de plus français, si étrangers à sa musique qu'ils mêlaient au Conservatoire Beethoven avec toutes choses: »
La manière dont Michelet apprécie au point de vue spécialement français la littérature de son temps est faite pour surprendre. C'est, d’après lui, surtout au xx siècle que la France a travaillé contre elle-même, d’abord en se livrant à l’école du faux, Chateaubriand, Mme de Staël et les romantiques; puis en se laissant aller à la désespérance et à l’école de la mort avec Grainville et Sénancour. Mais elle ressuscite, retrouve Ja tradition de la langue nationale, celle de Rousseau, avec Lamennais, Béranger, G. Sand. Il n’ose ajouter : Michelet.
Rien de plus curieux que le point de vue de Michelet sur la crise morale par laquelle aurait passé la France sous l’Empire et la Restauralion, crise de mort d’où surgit la vie.
Ce sont, pour Michelet, les gouvernements étrangers qui ont créé l’Empire en voulant étouffer la Révolution. Celle-ci n’a été cruelle que par la résistance qu'elle a rencontrée, et les peuples pleureront un jour de l'avoir détruite.
« Mais le terrible ce ne fut pas l'invasion extérieure de 1815, ce fut l'intérieur, la tentation que la France a eue de douter de soi. Cela commença ainsi : la Vendée toucha les vainqueurs. « J'ai vu, dit Hoche, des royalistes pleurer de joie de nos victoires. » L’héroïsme, le sang versé malgré eux. La vieille France que la Révolution n'avait pas traduite et assimilée, revint protester et revint à faux. On se dit : La Révolution n'a rien fait. Voyez son sys tème d'éducation. A-t-elle pu l’organiser? Et alors on alla chercher M. de Fontanes, pour copier les vieilleries. Il fallait un génie nouveau pour les faire passer : ce fut M. de Chateaubriand, novateur dans le Jangage, copiste dans les idées, T1 entreprit de biffer d’un seul coup la langue du xviri® siècle, celle de Rousseau. Cette langue, c'est celle qu'a parlé la Révolution, celle qui l'avait préparée, langue robuste, rhétorique du peuple adolescent. A ce double titre elle est consucréc. Les défauts de Rousseau n'y font rien.
M. de Chateaubriand a une grande gloire qui le sépare des romantiques, il n’a rien pris à l'étranger. Il n’a pas ces tristes mélanges qui commencent par Mme de Ktaël.
Revenons À 1800. Voilà ce grand homme (Napoléon) qui fait taire «a pres nationale pendant que celle de l'Europe tire sur lui. 11 s'isole de «a racine, apparaît comme un effet sans cause. Même en France une école anti-nalionale <e déclare et Ja France court après. Ô l'adultère. à l’adultère aurait dit Fréchiel. C'est le salon de Mme de Staël, qui séduit le préfet chargé de la garder et fait écrire M. de Barante contre la France. »
Michelet montre alors cette déviation de l'esprit français produisant le désespoir, le goût de la mort :
« Tous les moyens de destruction sont employés : 1° l'abdication du moi, 29 l'admiration du non moi. Iloche respecte la Vendée. Bonaparte respecte l'élément italien et catholique, agit en gentilhomme sorti des éroles militaires, est hostile À Ja Révolution, accepte l'égalité pour tous, non la liberté, fait taire la presse nationale, mais non la presse anti-nationale de Mme de Stél, Chateaubriand, Nodier, La Révolution n'ayant pas senti sa dérivation légitime du passé, ce passé revient à faux avec de Maistre, Chateaubriand, Fontanes, J-J. Rousseau est proscrit, sa langue dédaignée. Il revient par Sand, Tamennais. La France découragée sous l’Empire dit sa mort. C'est quelque chose de
dire sa mort. Ceux là seuls réclamaient vraiment pour la vie vraie de la France, accusée à tort de mélancolie égoïste alors qu’elle ne souffrait que de sa nationalité défaillante. Les représentants de cette école de la mort sont Sénancour, Grainville, Chateaubriand dans René. Ils ont gardé le sépulcrr. défendu l'âme mourante des nations.
Michelet, qui se plaint de ce désespoir, affirme cependant lui-même, comme il l’a fait déjà dans Le Peuple, que la France est dans un: période d’affaiblissement et de décadence.
« La vie? la mort? Question très grave pour nous. Nous sombrons tout doucement. La France possède encore plusieurs des hommes de génie qui ont fait sa gloire. Eh bien! si je leur demande, ils déclarent que leur production n'est plus ce qu'elle fut. Dans l’art, beaucoup de choses passables, nulle importante! La caricature tombée! Maintenant descendons à nos hommes ordinaires. Demandons-nous si nous avons la mème . au cœur. Dans des circonstances si graves, le professeur de morale devait s'inquiéter: le professeur d'histoire devait s'informer. Au milieu de ces signes de mort il devait sc demander ce qu'est la mort et la vie. La vie, la mort nationale décident en grande partie de celle de l’individu. Défaites-vous de cette idée que l'individu puisse être grand avec une patrie petite. Nous la ressentons partout, nous la respirons, in ea movemus el sumus.
Nous en vivons, nous en mourons. Dans la première leçon j'ai raconté la: mort de l'empire romain, par imitation, et, dans la seconde j'ai exprimé l’espoir que les vraies nationalités ne meurent pas; la nôtre serait morte, ayant si bien travaillé contre elle — par l'école de la n'ort qui sentit la mort, et l'école du faux qui ramena la France au Moyen-Age ou l'égara à l’imitation étrangère. |
Aujourd'hui cette nationalité dans l'art est-elle morte? Non, mais trè: malade, surtout par l'oubli de soi-même, par l'ignorance de sa propre tradition. »
Étudiant après les manifestations de la nationalité frarç:ise dan: la littérature celles qui la caractérisent dans l’art, Michelet montre la France exprimant au xvi* siècle son originalité avec Goujon et Germain Pilon, mais laissant son esprit national mollir au xvu* siècle, sous l'influence de l'Italie et de l'antiquité, avec Poussin et Lebrun, qui y mêle l’emphase espagnole. Michelet ne semble pas avoir connu les frères Lenain, car il déclare qu'au xvir siècle, aucun peintre ne prit pour modèle le peunle de France. Puis l'esprit nalional reprend vigueur aver Watteau (dont il devait parler si délicieusement dans son XVIII Siècle), Lancret, Pater, Boucher, qui, toutefois, se restreignent à peindre une société exceptionnelle; mais cette veine nationale est de nouveau étouffée avec Vien et son élève David. C’est surtout un parallèle entre David et Géricault qui fait le fond de la troisième leçon. Autant qu’on peut en juger par ses notes très fragmentaires, jetées à la hâte sur le papier, il dut parler admirablement de David, grand dans le portrait, où il obéit à la nature, grand professeur qui forma un artiste supérieur, Gros. Celui-ci commença par des chefs-d’œuvre d'observation et de réalisme (Ja/ffa, Eylau). puis finit par se laisser entraîner par le faux classicisme, la banalité et la sécheresse des autres élèves de David, Guérin, Gérard, Girodet, qui n’est plus qu’un littérateur.
« Voilà la Révolution, le peuple arrive. Apparemment il aura son artiste? Nullement. David n'a pas peint la Révolution. Il ne s'est pas spécifié. Il voulut toujours généraliser. Son Marat est mou et vague.
Vien prend l'élève d'un architecte et pour le soustraire à son temps, à Boucher {oncle de David), il lui fait copier l'antique. Ce qu'on connaissait ulors de l'antique était : 1° d’un mérite secondaire; 2° immobile comme représentant des Dieux. Nous avons su depuis que les anciens copiaient aussi la nature et le mouvement et qu'ils ont uni la vie, la nature avec la sublimité des formes. Il ne suffit phs d'étudier la nature extérieure, mais la nature intérieure et l’anatomie. Les anciens l'ont su parfaitement, ayant à disséquer des esclaves. Pourquoi ces grands peintres du xvi* siècle peignaient-ils sans modèle ? C'est qu'ils savaient, non seulement les formes, mais les causes des formes et les causes des variations de formes, des mouvements. Autrement il faudra peindre les figures au repos, faire poser constamment, c'est-àdire copier ou les trivialités du réel, ou les froideurs de la sculpture antique, et David croit être antique, et n’a du marbre antique que le rigide du marbre. (‘était une volonté violente. Il disait : « Le sentiment perce le rocher ». Mais Rome le stéréotypa. Il fut paralysé par l'antique, non antique complet organisé, mais des fragments d'antiques, souvent médiocres. »
Et Michelet dit avec originalité : « C’était la Terreur en peinture : nul respect de l’individualité, et avec tout cela, c'était un maître. »
Gros avec Jaffa, Prud’hon avec son Crime, annoncaient une ère nouvelle, Mais c’est Géricault qui incarne la peinture moderne :
« Géricault commence par une spécification puissante. Il étudie à la caserne de Courbevoie les croupes des chevaux. Il embrasse à {a fois la nature, la tradition et l’idéalisme. La nature dans les dessous, les causes {le guillotiné), autrement on n’a pas le droit de changer, on ne peint que l’immohile — dans les analogues (l'homme n’est pas compris dans l'animal; comme G. St Hilaire. Vit à Montfaucon. — Tradition : le musée d'un bout à l'autre. Sans danger pour lui; subjuguait. Idéalisation : trouvait le vrai par le réel. Ex. le chasseur et l’idée et l'histoire de l'Empire — 1814 au carabinier; atteint le peuple, en bon géant, qui descend à l’abîme. Méconnu, découragé, va en Italie; chevaux — mais revient à la France, 1819. Méduse, encore l'idée historique, encore le portrait de la grande nation qui entrait dans le tombeau.
Méconnu. Voyage d’Angleterre et suite : 1° on disperse et cache ses dessins. Son tombeau même s'en va {Michelet demande qu’on fasse un musée Géricault). 2° On lui reproche ses excès. Seul, sans famille ni encouragement. 3° moi, j’admire ça vertu; nulle jalousie, nulle impatience de succès Arrêté dans son épopée héroïque. Vivait déjà dans l'éternité (Charlet aussi a senti la France, mais dans le réel anecdotique qui est souvent faux). »
De la leçon sur l'architecture il ne reste que peu de notes. Nous voyons seulement que Michelet aimait les monuments du xvn° siècle, qu'il trouvait, non sans raison, une manifestation plus vrai de l'esprit français dans les Invalides, le Val-de-Grâce, le Panthéon, que dans Poussin, Lebrun ou Vien. Il rêve une architecture de l’avenir qui construira des temples pour la religion de la Patrie et de la Démocratie.
La lecon sur la nationalité dans le meuble et le vèlement doit avoir été très originale : la Révolution a uniformisé le costume et rempli de meubles les maisons même des pauvres — grâce au bon marché créé par Je machinisme. Mais cette démocralisation du meuble et du
costume a produit une affreuse monotonie et une dénationalisation. Monotonie cependant transitoire. Le climat, la race, l’individualité humaine, réclameront. Avec la démocratie l’ouvrier redeviendra artiste. Tout métier redeviendra art :
« Chaque nationalité, se comprenant mieux, voulant plus et pouvant plus, ne se soumettra plus à la tyrannie du monopole, du machinisme, du vil prix, mais fabriquera selon son génie ou achètera suivant son génie, et il faudra que les nations fabricantes imaginent la diversité selon les diverses nationalités. Là, la France aura avantage sur l’Angleterre. »
La leçon sur la nationalité dans la guerre mettait en lumière le génie si français et si humain de Hoche et de Marceau. On la retrouvera dans les Soldats de la Révolution.
La septième leçon fut consacrée à la nationalité dans le droit :. Michelet y montre dans toute l’histoire de France la poursuit» äü droit abstrait, idéal, parfait et social, et les violents démentis donnés par les faits au droit. La loi écrite fut pendant longtemps une excep:
tion ou un idéal qui ne répondait pas à l'usage universel; il y avait un droit romain, un droit ecclésiastique, des droits féodaux, un droit royal. Le droit unique, loi morale et sociale, n’existait pas. Quand il tente de se formuler, il est en avance sur les mœurs, montre ce qui devrait se faire et ne se fait pas.
« Cette misère qui existe partout au Moyen-Age est plus visible pour la France, où tout est visible. Depuis 1300. on peut suivre authentiquement le bien et le mal; la tendance à l'unité rationnelle et les rechutes. Le droit est moins dominé par les précédents en France que partout ailleurs. De bonne heure le Parlement oppose au. droit coutumier féodal, local, fatal : 1° la raison écrite; 2° Ja grâce royale qui dispense souvent d’équivoque. Mais rechutes. Pose Etats Généraux 1300 non généraux. Pose droit administra. tif 1413 et ne peut. Pose pouvoir laïque indépendant de Rome, et la Saint-Barthélemy éclate dans le siècle du droit; entre Cujas et Dumoulin. Pos !e droit chrétien avec Domat, Lamoignon, D'Aguesseau, et la révocation de l'Edit de Nantes brise toutes les règles du juste.
Enfin vient la Révolution qui réalise la longue aspiration de la France vers le droit. Elle (Assemblée constituante) procède du droit romain par la liberté dans les conventions civiles, et l’égalité dans les droits de propriété, de succession, etc.
Elle procède du christianisme en ceci qu'elle admet la liberté d'action de l’homme, base du mérite et du démérite, et l'égalité de nature et d’origine.
Elle n’est pas chrétienne en ce qu'elle fonde le droit, non sur un commandement divin, révélé dans le temps, mais sur la raison éternelle. Elle abolit le bien héréditaire (noblesse) et le mal héréditaire (confiscation, flétrissure et incapacité). Elle est plus spiritualiste que ne fut le gouvernement royal — brise le noyau matériel, fatal, du diocèse, de la province, et fait du département, de la plus grande unité, un monde, une paix de Dieu — sépare les
1. Cette leçon fut empruntée en partie pour les idées à La Ferrière ! Essai sur l’histoire du droit français. 1836-1838.
Il était professeur à Rennes, inspecteur général des Facultés de droit, et <e considérait comme l'élève de Michelet. Peut-être aussi Michelet a-t-il utilisé des fragments de son Histoire des principes, des instilutions et des lois pendant la Révolution française, publiée en 1850, mais dont des fragments avaisnt déjà paru dans des Revues.
pouvoirs administratifs et judiciaires, dégage la justice de la terre et de la propriété, crée la justice de paix.'»
Mais le Roi rend tout impossible, et tandis qu’au début la Révolution fut l’œuvre de tous et non des seules classes moyennes, plus tard les vaillants vont à la frontière, et il reste un peuple peu militaire, conduit par les violents qui sont restés. « On fait des lois révolutionnaires qui brisent toutes les lois divines et humaines, bri. sent la nature, punissent la charité et ordonnent la trahison, par la loi des suspects. » Quand la Convention est libre, elle fait le cadastre, le grand-livre, les lois d’éducation; mais le plus souvent, elle est menée, terrorisée,’ par un petit nombre, par les tribunes. Ce n'est même pas Paris qui conduit. On y adjoint les municipalités de province. C’est là le vrai fédéralisme, Le fédéralisme reproché aux Girondins n’a été créé que par le 31 mai, où l’on a assassiné la loi et préparé le 148 brumaire, qui a jeté la Révolution par les fenêtres. Par deux fois, la Convention a voulu punir Septembre, et par deux fois elle a été frappée par une minorité. Michelet proteste alors avec énergie contre le fatalisme de de Maistre, G. Naudé, Audoin et Capefigue, qui réhabilitent la Saint-Barthélemy, contre Nodier et Buchez, qui réhabilitent la Terreur et l’Inquisition, contre le fatalisme de la philosophie de la Restauration, la théorie de la légitimité du succès de Cousin de 1828, les excuses données à la Terreur par Mignet. Ni le salut public, ni ke succès, ne la légitiment. A Mignet, déclarant qu: les Girondins n'auraient pu sauver la France, parce qu'ils n'auraient pu faire la Terreur, Michelet répond avec Daunou qu'ils n’auraient pas eu besoin de la Terreur pour sauver la France, car ils auraient eu avec eux ceux qui l’ont sauvée, Cambon, Carnot, Merlin, et n'auraient pas eu contre eux Lyon, Bordeaux, Marseille *.
Et Michelet termine sa leçon par une sortie éloquente en faveur de lu Pologne :
Cette philosophie doctrinaire n'est pas la nôtre en celte chaire de morale. Non seulement le succès n'est pas tout, maïs le salut n’est pas tout.
« Ï] ne faut pas le salut des corps, il faut le salut de l'honneur. Montaigne a dit : « Il est des portes triomphäntes à l’envi des victoires ». Je prie Dieu pour la victoire d’un peuple auquel nous songeons tous. Car où est notre âme? Sur la Seine? Non, sur la Vistule’. Eh bien, si ce grand peuple
1. Il est regrettable que Michelet n'ait pas tenu compte de ces vues très originales dans son Hisloire où il a beaucoup trop nêgligé et diminué l’œuvre législative de la Constituante, préoccupé qu’il est de montrer l'impuissance de l'Assemblée, produite par les Intles des partis et les critiques de la Cour.
2. Il avait aussi montré la vanité des raisonnements qui invoquert en faveur de l'injustice l'intérêt de l'Etat et le salut public. Ce sont les raisons de Catherine de Médicis et de Louis XIV. Or, la St Barthélemy et la Révocation, comme la Terreur, ont produit la corruption et l'abaissement moral, la grandeur de l'Angleterre, de la Hollande et de la Prusse. L'idée du droit s'affaiblit et n'est restaurée que par Rousseau, esprit prophétique ect pourtant pratique, qui montre le danger des réformes particulières et l'identité de la volonté générale avec le droit et la raison.
3. Michelet faisait allusion au mouvement de Tynowski, qui avait établi
de l'Orient, éveillé quand tout dort à l'Occident, ce peuple qui agit, dont ‘nous n'avons pas de nouvelles, si ce peuple n'obtenait pas la victoire que nous demandons au ciel, nous n’en croirions pas moins sa cause légitime et sainte, sainte c’est-à-dire éternelle, et devant un jour ou l'autre triompher dans l'avenir. »
Les véhémentes attaques de Michelet contre la Terreur et le jacobinisme, comme aussi la phrase du Peuple : « La France fut sauvée malgré la Terreur », lui attirèrent des lettres de protestation de la part de quelques jeunes gens, auxquels il répondit dans sa huitième lecon.
Celle-ci fut consacrée aux rapports de la religion avec les nationalités. L'Église catholique a été l’ennemie des nationalités; elle à voulu étouffer les églises nationales, créer une fausse unité, qui aurait été mortelle si l’esprit de nationalité, au xv° et au xvr siècles, ne l'avait brisée. La diversité est légitime et féconde. Les trois cents ans depuis la Réforme ont été bien plus féconds que les mille ans antérieurs ?. ‘
Après cette délivrance, les nationalités ont commencé une meilleure unité : Accord dans le droit des gens et traité de Wesphalie; accord de civilisation et de littérature avec la France de Louis XIV; accord dans la critique religicusæ avec Voltaire; accord dans le droit politique et civil, avec Ja Révolution. Les peuples sont malades en proportion de ce qu'ils gardent de la fausse unité. Voyez l'Eglise d’Italie. Je ne dis pas la France. Son accord avec Rome est subordonné au futur concile. Quel concile ? Il a eu lieu. Où siègetil Ici et partout. C'est la libre communion des esprits par l'imprimerie, par les tribunes nationales, par les chaires laïques, etc... par le grand concert de l’Europe où les peuples répondaient aux peuples chacun dans sa langue. L'Allemagne disait : libcrté religieuse; la Suisse disait : liberté religieuse et politique; la Pologne a dit : indépendance ct réformation. Fntendez-vous ce grand concert. La nouvelle unité a tressailli à cette voix. -—
à Cracovie un gouvernement insurrectionnel, ce qui amena la destruction dc la République de Cracovie par l'Autriche, la Prusse ct la Russie 1846. Michelet faisait partie du Comité polonais créé par la Réforme qui se réunissait chez des députés, Joly, Tedru-Rollin. Ce jour-là on fit an cours de Michelet une collecte pour la Pologne que Charles porta à la Réforme.
Mme Quinet raconte, dans Quinet avant l'exil, p. 350, cctte collecte faite air cours de Michelet non le 27 janvier, jour de l'ouverture, mais le 12 mars.
Les Autrichiens avaient envahi une premitre fois Cracovie la 18 fév. pour écraser le mouvement de Tynowski, mais ils durent se retirer. Ils y rentrérent le 3 mai avec les Prussiens et les Russs. Protestations vaines de Palmerston et Guizot, Déjà en 1836 les trois puiswnces avaient occupé Cracovic parce que celle-ci était le refuse dés Polonais révolutionnaires.
1. Michelet dans une note du 19 avril proteste contre cette manie d’imposer l'unité par la force. Il note les cinq révolutions où le Midi fut mnssicré par le Nord au nom de l'unité.
« 1200. Midi massacré par le Nord comme race et au nom de l'unité reli-
gieuse (révocation dans la propriété).
« 1418. Midi envahisseur du Nord, massacré dans Paris. comme race et
parti politique.
« 1552. Midi envahisscur du Nord, massacré dans Paris au nom de l'unité
religieuse.
«€ 1685. Banni, percuté, au nom de l'unité religieuse et politique (révocation dans la propriété).
« 1793. Guillotiné dans ses représentants au nom de l'unité politique. »
Mais la vieille unité du Moyen-Age n'a pas tressailli. Elle s’est tue, s'est contristée. Quand en Pologne un peuple a marché sous la croix et que les prêtres ont combattu avec lui, n'aurait-il pas dû partir de Rame une grande voix, un encouragement, une bénédiction pour les martyrs P
La seconde partie du cours (sept leçons, du 23 avril au 11 juin), fut plus riche que la première en substance historique. Michelet, dans une très large synthèse, tenta de faire l’histoire de la nationalité française, et je regrette de ne pouvoir vous en indiquer ici que les grandes lignes.
La première leçon a pour objet de dégager la loi de notre histoire, qui est la tendance à l'unité. Elle ne s’est dégagée que lentement. Avant la Révolution, on ne pouvait la connaître. C’est la Révolution qui a donné à la France conscience d'elle-même. Les tentatives des États Généraux de 1302, 1357, 1413, préparent la Révolution. Paris a tenté en 1413 une grande réforme administrative, mais on ne sut pas l'appliquer. Les efforts de 1484 et 1588 furent également impuissants. Après les États Généraux de 1614, la monarchie n'eut plus de contrôle, et ses abus furent säns remède.
Michelet conclut d’une manière un peu inattendue: la question dominante du xIx° siècle est de faire des hommes. A aucune époque les idées n’ont manqué, mais bien les hommes. Les théologiens et les légistes ne suffisaient pas. Il faut créer des créateurs. Les sciences modernes préparent l’éducation en lui donnant sa vérilable portée, qui est de faire des créateurs. |
Les quatre leçons suivantes furent employées à montrer comment les efforts pour incarner la nationalité française dans l’Église, puis dans lu monarchie, furent impuissants, et comment la France ne fut comme nationalité, ni catholique, ni monarchique, malgré la victoire apparente du catholicisme et de la royauté au xvi° siècle, avec la Saint- Barthélemy; au xvn° avec la Révocation de l’Édit de Nantes. La Saint- Barthélemy, qui n’est pas une œuvre française, mais italienne rt pontificale, réveilla partout la sympathie pour les protestants et raviva les guerres civiles, qui, malgré le succès du clergé à Paris sous Henri III, aboutirent à Henri IV et à l'Édit de Nantes. La Terreur ligueuse de 4593 n’est pas non plus française, mais espagnole.
Michelet s'était livré, pour préparer cette deuxième leçon, à un étude très approfondie de la Saint-Barthélemy, de ses causes et de son caractère, dont il se servira dix ans plus tard pour écrire son chapitre de Ja Saint-Barthélemy dans les Guerres de Religion :.
De même, il consacra toute une leçon à la Révocation de l’Édit de Nantes, sur laquelle il devait écrire de si émouvants chapitres dans son Louis XIV et la Révocation. La Révocation, acte à la fois politique et religieux, fait la grandeur des ennemis de la France et sa propre ruine. Au xvme siècle, le prestige de la royauté est perdu. La politique extérieure de la France est une impasse : elle s'oppose au nouveau tvran du monde (l'Angleterre), avec le drapeau odieux de l'ancien
1. « Notre nationalité fanesés pur le catholicisme en 1672, TÜNSS, 1594, faus sée surtout par l'éducation. »
tyran du monde (Rome). La foi en l’incarnation royale comme en l'incarnation pontificale se perd. Le règne de l'esprit remplace celui de l’ancienne royauté. Les rois du xvur siècle sont Voltaire et Rousseau. La France se sent en elle-même et non plus en un homme. Alors vient l’incarnation nouvelle de la France dans le Peuple, et la nationalité sera indestructible. : E
Mais avant d'aborder la Révolution, Michelet pendant toute une leçon s'occupe de l’Angleterre, Nous avons déjà vu à quel point il était hanté par l’idée que l’anglomanie, l’admiration et l’imitation des institutions anglaises, — fond de la doctrine de M. Guizot et de l’orléanisme, — était la mort de la France. Sa sixième leçon veut prouver que notre nationalité ne peut s’associer à la nationalité anglaise :. Son puissant génie est négatif; Hobbes et Pym n'enseignent que la haine. La sagesse de Locke, qui ne vise que l’utile, est mesquine, et ç'est aux philosophes français, Montesquieu, Voltaire, que l’Angleterre doit les belles théories qu'ils ont cru ‘découvrir chez elle. La Révolution de 1688 ne fut faite que pour l'aristocratie. L’Angleterre dut haïr l'étranger pour accepter la domination de l'aristocratie. La France, elle, est incapable de haïr l’Angletèrre *. La haine de l’Angleterre vint échouer, par son excès même, au traité de Paris de 1763, à Toulon, à Quiberon. La France ne doit pas haïr l’Angleterre, mais elle ne doit pas l’imiter, car celle-ci ne lui apporte ni une idée, ni une foi.
Dans sa dernière leçon, Michelet, en une improvisation confuse, mais où brillent les éclairs de quelques idées géniales, montre la France prenant conscience de sa nationalité, faisant le rêve de tout concilier, clergé, noblesse et royauté, France, Angleterre et Amérique, commençant par aimer tout, mais trouvant partout la résistance et arrivant à tout détruire, à tout raser.
Dans une sorte d’évocation de rêve, il s’écrie :
« Îl y a quelques années, je me promenais cn août au Champ de Mars, au champ de la Fédération. Ah! que l’herbe était séchée! Est-ce qu'elle ne verdira jamais? Voilà donc le seul monument de la Révolution. Riez, ennemis. Les Romains ont leur monument, les Thermes; l'Église épiscopale et féodale a son monument : Notre-Dame, Sainte Chapelle; la Royauté a ses monuments : Louvre, Tuileries, Invalides; l’Empire a les siens : la Colonne, l'Arc de Triomphe. Et la Révolution, pour monument a ce vide. Hélas! pauvre Révolution | Pauvre folle! tu avais convié le monde à la paix, à l'amour, le monde ne l’a pas voulu! Tu as voulu dans ton principe, avant qu'on n’eût payé le monde pour t’égorger, mettre la charité dans la loi, la sortir du caprice individuel et la fixer comme équité, en quoi tu as été chrétienne et plus que chrétienne; tu as tendu la main et on t'a frappée. Il t'a fallu t’armer, frapper. Voilà ton monument! Ah! qu'il est aride! Les yeux mêmes en sont blessés. Tant de systèmes essayés! Tant de choses commencées, indiquées... Et la place est rase.
Tu as été bien vite aussi, sur les ailes de \la fondre! Tu refusais de 1'arrè-