CHAPITRE IX
Le cours de 1847 — Les tomes I et II de l'Histoire de la Révolution Les voyages de 1846 et 1847
Le 10 janvier 1847, Michelet avait mis en vente le tome I de la Révolution; le 45 novembre, il mettait en vente le tome II. Cette année fut une année de travail acharné. Michelet ne se donna d'autre répit qu’une courte visite à Vascœuil (28 mai-2 juin), un petit voyage en Hollande (1*-15 juillet) et une petite fugue à Dieppe et Arques à la fin d’août. Il écrit en janvier 1848 :
« Ma vie entièrement absorbée, depuis le milieu de 1846. En 1847 publication du premier volume, le cours, le second volume, et puis rien. J'ai vécu dans une unité terrible, digne de ceux que j'ai racontés. »
Sa disposition d'esprit à cette époque fut constamment amère et mélancolique. Tout ce qu'il y avait en lui de capacité de joie, d’enthousiasme et d'espérance, se dispersait dans son histoire. Sa vie personnelle était un désert dévasté, un champ de ruines. Il avait rompu avec Mme Aubépin; il avait le sentiment de ce que sa liaison avec Victoire avait de vide et d’humiliant: il avait perdu son père; œalgré son affection pour sa fille et son gendre, il n’y avait pas entre eux une intimité confiante, complète, qu’ pôt épanouir son cœur, et enfin, la série d'expériences toutes infructueuses pour amener Char. les à une vie de travail régulier, étaient pour lui la source d'un chagrin profond’. Dans les notes de son voyage à Dieppe, d'aoit 4847, il note tous ses deuils : « le mariage d’Adèle, la mort de mon père, la mort de Charles en un sens. » Il est tellement pénétré du sentiment de toutes ces ruines qu'il s’y complaît. Il écrit le 1° avril*:
« Les petites ruines du monde méditerranéen ne suffisent plus au besoin de ruines qu'éprouve mon cœur dévasté. Il me faut les désolations, les cataclysmes de l’Orient, les vastes destructions de races, les déserts... La salle des Nibelungen ne me suffit pas. Il me faut la grande plaine du monde indien où tombent par cent mille les Gourous et les Panons — ou bien l'absolu désert, le dernier homme de Grainville. »
Cette disposition d'esprit désespérée n'était pourtant pas constante. Celle qui lui était le plus habituelle était une tristesse plus douce, mèlée d’élans vers l'avenir, que lui inspirait son histoire.
1. En fév. 1847 : « Charles sort de chez M. Gouriot, entre chez M. Prétet ». En 1848, Michelet écrit : « Mon fils périt et je ne puis rien ». 2. Est-ce de cette année ou de 1842?
Quand il eut achevé son second volume, il éprouva un sentiment de soulagement, de reconnaissance envers Dieu, de devoir accompli,
mais accompagné toujours de la même mélancolie, du même sentiment d'isolement,
Dans les jours qui suivirent, il chercha un réconfort à cette détresse morale en faisant des visites de pauvres, en s’efforçant d’agir pour le bien des hommes, de s’arracher à l’individualité par la généralité. Il fit, d’accord avec Quinet, presque simultanément deux démarches qui l’honorent l’une et l’autre. Le 6 décembre, il s’adressait à Frédéric-Guillaume IV de Prusse, pour demander la grâce de Mieroslawski et des autres insurgés polonais condamnés à mort par les tribunaux prussiens, et le 11 décembre, il écrivait à la Diète helvétique, victorieuse du Sonderbund, pour lui recommander la clémence à l’égard des catholiques insurgés contre la Confédération. Il éprouva un réel bonheur à signer ces lettres. Celle qui fait appel à l’union de la France et de l’Allemagne retentit aujourd’hui singulièrement dans nos CŒUTS :
« La France et l'Allemagne, étouffées entre deux géants dont l'un tient la mer et l’autre la terre, n’ont nulle meilleure garantie dans l'avenir que leur union. Ce serait pour le monde une calamité qu'il y eût du sang entre la France ct l'Allemagne. »
Michelet se sentit soulagé par cette « expansion », comme il l’écrit, mais sans « être retrempé au fond ». Le 19 et le 20 novembre, il revient sur lui-même dans une note intitulée curieusement : « Un moment de moralité », où il fait son examen de conscience et se redit
à lui-même tout ce qui lui manque pour être ce qu'il voudrait et devrait.
« Comment ne suis-je pas le prêtre véritable, moi qui ai tenu cette année le Saint des Saints, sur l'autel des Fédérations? Comment ces choses sublimes qui m'ont tiré des larmes Sont-elles si peu intimes en moi?
Comment la Nature revient-elle obstinément Me faire redescendre à l’individualité ?
Quelle est la voie P Avant toute idée, élargir le cœur... faire vouloir la fraternité. Hier, 18 novembre, anniversaire de la mort de mon père rarement plus abattu moralement tendance à l’individualité, mais appel à la généralisation, mais impasse Ainsi pendant ces douze mois, constant élan au dehors, et dedans? reste vide.
Demander forces ( à l'art — les Rembrandt ( à l’homme — Mickiewicz ( à la nature même — Serres ( à la nature vivante, souffrante, — mendie ta vie près des pauvres.
Rèêvé sur l'état du monde, et comment le servir : en prévoyant? voyant venir, chercher en moi... ( pour balancer cette effroyable indigestion de dans la vie ( livres par laquelle je viens de passer J'allai chez Mickiewicz.