PAR CHARLES DE VAULCHIER
(seule traduction autorisée par l’auteur )
En reproduisant dans notre langue la Vie de saint Thomas de Cantorbéry, cette page admirable des annales de l’Eglise , j’ai besoin de donner quelques courtes explications, de traduire aussi en peu de mots le sentiment catholique anglais que respire à chaque ligne l’excellent livre du chanoine John Morris, sentiment moins compris, parmi nous, que la langue de nos voisins. La position de l’Eglise en Angleterre n’est pas la même qu’en France; point de privilèges , point de protection , la liberté pure et simple : voilà son histoire. Abandonnés à eux-mêmes au milieu d’une nation qui n’a ni ambassadeur à Rome ni concordat avec le saint-siège , les catholiques anglais n’ont point d’autres droits que le droit commun, et cependant ils les affirment tous. Isolés de Rome par l'esprit anglican et par la loi de
leur pays, ils se rattachent énergiquement à l’autorité de l’Eglise et la conservent plus intacte encore dans le sanctuaire de leur cœur qu’elle ne l’a été dans les traités du saint-siège avec la France; ainsi, l’auteur de cet ouvrage, dans l’introduction qui va suivre, soutient d’une manière absolue le principe des immunités ecclésiastiques qui ne sont plus en vigueur en France. A côté de cet attachement sans réserve à l’Eglise et à ses droits, nous aimons à constater un autre sentiment dont la tradition semble se perdre de nos jours, et qui est l’honneur du caractère britannique, celui de la liberté dans l’obéissance. Le grand homme dont le chanoine Morris raconte ici l’histoire , en même temps qu’il est le plus soumis des catholiques, est aussi le plus libre des évêques. L’auteur reproduit hardiment ce côté de sa vie. Il se complaît dans le récit de sa fidélité inviolable et de ses courageuses indignations ; il ne craint pas de citer les paroles vives, les reproches amers que saint Thomas adresse au souverain pontife lorsque l’Eglise est en péril. J’ai hésité un instant, au milieu des événements qui nous entourent, à reproduire ces lignes, qui semblent s’écarter du respect profond que le saint-siège inspire plus que jamais au chrétien fidèle. Mais comment redouter les paroles d’un
saint? Eugène IV entendit à la même époque celles de saint Bernard. Peut-on craindre d’affaiblir le respect dû à l’Eglise en laissant parler celui qui mourut pour elle? Ayons plus de confiance dans la cause que nous servons ; la vérité est toujours bonne à dire, parce qu’elle est la vérité. Saint Thomas, mourant pour défendre les droits de l’Eglise romaine, garde dans son cœur de martyr le sentiment d’une sainte indépendance; noble et précieux exemple, difficile à comprendre dans un siècle sans vigueur et sans foi, où l’homme, dépouillé de toute initiative et révolté contre tous les pouvoirs, méconnaît tout à la fois les droits que lui laisse l’obéissance et les devoirs qu’impose la liberté !