CHAPITRE III
LE LORD GRAND CHANCELIER
Le 17 décembre, Henri II, dans sa vingt-unième année, fut couronné roi d’Angleterre à Westminster par l’archevêque Théobald, légat du saint-siège. Il ne put pas ignorer la part que saint Thomas avait prise aux événements qui assurèrent sa succession au trône. C’était par son influence que le saint-siège avait défendu à l’archevêque de Cantorbéry de couronner Eustache; et il prit, sans nul doute, une part importante à la négociation dans laquelle le prélat et l’évêque de Winchester obtinrent d’Etienne la reconnaissance du droit d’Henri à la couronne. Aussi, et il n’y a rien là qui puisse surprendre, quand saint Thomas fut proposé par l’archevêque Théobald comme digne d’occuper une place distinguée auprès de la personne du jeune roi, il fut élevé à la charge de chancelier d’Angleterre. C’était en 1155. Il était âgé de trente-huit ans, et par conséquent de beaucoup l’aîné du roi.
S. THOMAS DB CAKTOBBÉRY.
C’était une si haute dignité, que le fameux Pierre de Rémy (t) appelle saint Thomas « le premier après le roi dans les quatre royaumes. » Il était chargé de la chapelle royale ; il avait la garde du grand sceau, et on dit qu’il pouvait sceller avec le revers des pièces qui lui étaient personnelles. Sa place dans les conseils du roi était des plus importantes, et, par un ahus qui régnait alors, il adAinistrait les revenus des abbayes et des évêchés vacants.
Les talents de saint Thomas purent dès lors (*) se développer en toute liberté; pendant les trois mois qui suivirent le couronnement du roi, d’énergiques remèdes furent apportés à un mal qui avait pris naissance sous le règne agité d’Etienne. Un grand nombre d’aventuriers étrangers, particulièrement des Flamands, parmi lesquels le plus célèbre était Guillaume d’Ypres, créé comte de Kent par le dernier roi, furent chassés d’Angleterre, et la destruction de plusieurs châteaux qui; dans ces époques de troubles , servaient d’abri à ces hommes pervers, rendit au pays le sentiment de la sécurité. Le chancelier ne déploya pas moins d’énergie dans la restauration du palais de Londres, qui tombait en ruines. On remarque comme un fait prodigieux que l’ouvrage fut terminé entre Pâques et la Pentecôte, grâce au nombre de bras qui y furent employés.
On ne peut douter que saint Thomas n’eût un grand
(1) Ep. S. Th.,ll,p. 168.
(2) Fitz-St., I, p. 186 et seq.
LE LORD GRAND CHANCELIER
goût pour la magnificence ; et maintenant non-seulement il est pourra de tous les moyens possibles de le satisfaire, mais la position qu’il occupe lui en fait presque un devoir. Rien probablement dans l’histoire ne peut se comparer au rang qu’il tenait dans les bonnes gr&ces de son maître. Toutes les faveurs s’entassaient sur sa tête, et il n’y avait rien qu’il ne pût obtenir, pourvu qu’il le demandât. Le diaconat d’Hastings vint s^jouter aux nombreuses charges ecclésiastiques qu’il possédait; et, parmi les offices d’un caractère plus séculier, il eut la garde de la Tour de Londres avec le service militaire qui y était attaché, la châtellenie d’Eye avec le privilège d’une garde de cent quarante soldats, et le château de Berkhampstead. Le chancelier avait ainsi des droits féodaux sur des territoires considérables et sur leurs habitants , et il paraît qu’un grand nombre de nobles et de chevaliers se soumirent volontairement à lui, devinrent « ses hommes, b suivant le langage de cette époque, et lui rendirent hommage, sauf leur serment de fidélité au roi. Son entourage s’augmenta dans la suite par la présence d’un grand nombre de jeunes gens nobles qu’on lui envoyait pour apprendre de lui et de ceux qu’il attirait autour de sa personne la science de la cour et des champs de bataille. Un peu plus tard, le roi Henri lui confia l’éducation de son fils aîné, la plus grande marque de confiance peut-être qu’il pût lui donner.
Tout ce qui l’entourait était splendide : les pourvoyeurs chargés de sa table ne s’inquiétaient point de la dépense ; les mors de ses chevaux étaient d’argent ciselé. Son hos-
S. THOMAS DE CAUTORBÊRÏ.
pitalité n’avait point de bornes. Il avait toujours à sa table des convives du plus haut rang ; et, dans le bas de la salle, il y avait place non-seulement pour sa nombreuse suite, mais encore pour un grand nombre de personnes qui avaient recours à son hospitalité quand elles venaient à la cour du roi. Citons un trait curieux des mœurs de cette époque : chaque jour la salle à manger était jonchée de paille fraîche ou de foin pendant l’hiver, et en été de joncs ou de branches vertes , car le pavé devait servir de siège aux hôtes qui se pressaient dans la salle, trop nombreux pour les bancs qui faisaient le tour des murs. Quand les hôtes avaient dîné, un repas abondant était servi à la foule des pauvres, qui prenaient leurs places, et la main du chancelier leur était si généreusement ouverte, que les gens du monde considéraient sa charité presque comme une superstition. Les malheureux et les opprimés étaient admis sans délai en sa présence ; et comme magistrat il était renommé pour la justice qu’il rendait aux pauvres plaideurs et la bienveillance qu’il leur témoignait.
La maison du roi pouvait à peine soutenir la comparaison avec celle de son chancelier ecclésiastique ; mais toute cette magnificence rejaillissait glorieusement sur son royal maître. Le roi de Norwége avait envoyé des ambassadeurs en Angleterre; dès que le chancelier sut leur arrivée, il envoya des officiers qui les conduisirent à la cour, à ses frais, avec tous les honneurs qui leur étaient dus.
L’importance des domaines continentaux d’Henri l’obligeait à tenir sa cour des deux côtés de la Manche. Le
LS LORD GRAND CHANCELIER
chancelier équipa trois vaisseaux avec un luxe digne d’un roi, et les lui offrit en présent. Quand il voulait traverser la mer, six vaisseaux au moins faisaient voile à la fois, et tout passager était sûr d’obtenir une place dans la suite du chancelier.
Après les devoirs si nombreux et si variés de sa charge? il se livrait à un délassement qu’aimaient les nobles Normands, et pour lequel il avait pris depuis longtemps un goût très vif. Tous ses plaisirs, c’étaient les chevaux, les chiens, les faucons; il oubliait ainsi la place qu’il tenait dans la hiérarchie ecclésiastique, et se préparait bien des remords pour la suite de sa vie. Il aimait aussi beaucoup le jeu de dames.
Il y a quelque chose de tout à fait caractéristique dans la joyeuse familiarité qui existait entre lui et son jeune roi. C’étaient plutôt deux camarades d’école qu’un grand roi et son premier ministre. Quelquefois, Henri entrait à cheval dans la salle à manger du chancelier, peut-être une flèche à la main, en allant à la chasse ou au retour. On peut se figurer le tumulte qui s’éleva au milieu de la foule bigarrée qui l’entourait, lorsqu’un jour le roi but à la santé du chancelier et s’en retourna, toujours à cheval, ou lorsqu’une autre fois, franchissant la table d’un bond , il vint s’asseoir à côté de lui sous le dais, et lui faire ainsi la surprise d’un convive inattendu.
On raconte un trait qui nous montre sur quel pied de gaieté ils vivaient ensemble. Par une froide journée d’hiver, ils étaient à cheval dans les rues de Londres. Les nobles et las autres personnes de leur suite étaient restés
S- THOMAS DE CANTORBÊHY.
derrière eux à une grande distance, pour leur laisser plus de liberté, quand le roi avisa un pauvre vieillard, deminu, glacé et grelottant, a Pauvre vieux, dit le roi, comme il a Pair d’avoir froid ! Ne serait-ce pas une grande charité de lui donner un bon manteau bien chaud? — C’est là une excellente et royale pensée, répondit le chancelier, qui ne se doutait de rien. » Arrivés auprès du vieillard, ils s’arrêtèrent, et Henri lui demanda tranquillement s’il n’aimerait pas à avoir un bon manteau. Le pauvre homme ne les connaissait pas, et il ne crut pas qu’on lui parlât sérieusement. « C’est vous qui ferez cette grande charité, » reprit le roi en se tournant du côté du chancelier; et, sur ce, il saisit son beau manteau tout neuf de drap gris et écarlate, et s’efforçait de l’arracher de dessus ses épaules; une lutte s’ensuivit. Leur suite, stupéfaite, se hâta, et trouva le roi et son chancelier se démenant si fort, qu’ils tenaient à peine sur leurs selles. Inutile de dire quel fut le vainqueur; et le pauvre vieillard continua son chemin, louant Dieu tout haut de sa bonne fortune, et revêtu du manteau du chancelier par la propre main du roi. Les courtisans, en apprenant l’histoire , en rirent longtemps et bien haut, comme c’était leur devoir. Ils ne manquèrent cependant pas d’offrir leurs manteaux au chancelier pour remplacer le manteau de drap gris et écarlate qu’il avait perdu. Mais laissons là tous ces récits frivoles; il est bien temps de revenir aux pensées plus sérieuses qui se rattachent à l’époque pendant laquelle notre saint fut chancelier d’Angleterre.
Nous avons parlé du luxe et de la prodigalité de sa
LE LOED GRAND CHANCELIER
table. Il est vrai que c’était un raffiué , un homme d’une délicatesse peut-être excessive; les habitudes de toute sa vie l’avaient fait tel; mais il n’en est pas moins vrai qu’au milieu de toute cette profusipn , il sut garder une singulière modération. Il se livrait à des pratiques austères, qu’on n’aurait jamais soupçonnées sous la magnificence extérieure de sa vie. Souvent il recevait la discipline des mains de Ralph, prieur de la Sainte-Trinité, quand il était dans le voisinage de Londres; et quand il était à Cantorbéry, des mains de Thomas, prêtre de Saint- Martin. Robert, ce vénérable chanoine de Merton, qui l’avait élevé, fut toujours son confesseur ; et Fitz-Stephens, un des plus soigneux biographes du saint, rend de lui ce témoignage que, durant toute cette partie si pleine d’épreuves de sa vie, en dépit de la licence des mœurs normandes et des dangers de la cour, sa conduite resta parfaitement pure. L’anecdote suivante (»), où nous la voyons soupçonnée, non-seulement nous confirme dans cette bonne opinion de sa vertu, mais nous introduit dans le secret de ses austérités.
Un jour qu’il était à Stafford à la suite du roi, un clerc nommé Vivien s’imagina qu’une dame, qui s’appelait Anice de Stafford, avait des attentions particulières pour le saint. C’était une femme d’une beauté remarquable, et sa réputation avait souffert de son intimité avec le roi. Les soupçons du clerc s’éveillèrent, et, voulant s’assurer de la vérité, au milieu de la nuit il entra secrètement
(1) Garnier, fol. *7,1. 6; Guill. Gant., II, p. 8.
32 S. TÇOMAS DE CANTORBÉRY.
avec une lanterne dans la chambre de son-hôte. Le lit n’était pas défait; mais en parcourant la chambre avec sa lumière, il vit le saint à moitié déshabillé, dormant sur le pavé de la chambre, au pied du lit. C’était un sommeil d’épuisement, et son hôte indiscret put se retirer sans être observé.
Pendant la semaine sainte, le chancelier avait l’habitude de faire ce que nous appelons en langage moderne une retraite de trois jours; il choisissait pour cela la maison religieuse des chanoines de Merton, pour lesquels il avait conservé des sentiments d’affection dès l’époque où il avait été écolier parmi eux. Les bons chanoines étaient dans les bonnes grâces de la cour depuis qu’un enfant de leur maison était favori du roi. Pendant sa retraite à Merton, le chancelier avait l’habitude d’aller, le jeudi saint après ténèbres et le vendredi saint jusqu’à midi, visiter à pied les églises des villages voisins, caché dans un manteau, accompagné d’une seule personne qui lui montrait le chemin.
Un des événements les plus importants de sa vie de chancelier fut l’ambassade célèbre dans laquelle il alla demander au roi de France la main de sa fille Marguerite pour le prince Henri, héritier présomptif de la couronne d’Angleterre depuis la mort de son frère Guillaume. Le futur époux était un enfant de cinq ans; la princesse n’en avait que trois , et le mariage ne fut consommé que treize ans plus tard. Saint Thomas déploya dans cette ambassade un luxe dont les annales des cérémonies semblables nous offrent peu d’exemples. Sa suite immédiate
LE LORD GRAND CHANCELIER
se composait de deux cents membres de sa propre maison, clercs, sénéchaux et serviteurs, chevaliers et écuyers, des jeunes gentilshommes qui l’accompagnaient avec leurs gens à eux, tous richement habillés. Des piqueurs menaient les chiens en laisse; les fauconniers portaient leurs faucons sur le poing. Huit fourgons, traînés chacun par cinq chevaux de noble race, transportaient tout ce qui était nécessaire pour le voyage. A la tète de chaque cheval était un palefrenier à pied, o vêtu d’une tunique neuve. » Un cheval de rechange suivait chaque fourgon; deux d’entre eux portaient de la bière dans des tonneaux cerclés de fer; elle était destinée aux Français, « qui sont enthousiastes de cette boisson, » dit Fitz-Slephens; il ajoute qu’elle est saine, claire, de la couleur du vin et d’un goût plus agréable. La chapelle du chancelier, sa chambre, sa paneterie, sa cuisine, avaient chacune leur fourgon particulier; d’autres portaient les provisions, d’autres les bagages de la suite, vingt-quatre habille-, ments complets, des fourrures et des tapis. Puis venaient douze chevaux de somme , huit coffres contenant la vaisselle d’or et d’argent du chancelier, beaucoup d’argent monnayé et « quelques livres. » Le cheval de somme qui marchait le premier portait les vases sacrés de la chapelle, les ornements et les livres d’autel. Près de chaque fourgon il y avait un mâtin anglais, et un singe grimpé sur la charge de chaque cheval.
Le cortège marchait dans l’ordre suivant : Deux cent cinquante jeunes Anglais ouvraient la marche , par groupes de six ou dix ou davantage; ils chantaient leurs
S. THOMAS DE CANTORBÊRY.
airs nationaux en entrant dans les villages français. Après un certain intervalle, venaient les piqueurs avec leurs chiens, puis les fourgons , garnis de fer et couverts de peaux, résonnaient sur le pavé des rues; à une petite distance, suivaient les chevaux de somme avec leurs charmants cavaliers. Après un nouvel intervalle, venaient les écuyers portant les écus des chevaliers ou conduisant leurs chevaux de bataille , puis d’autres écuyers ; après eux, les fauconniers portant leurs oiseaux; puis les sénéchaux, les maîtres et les domestiques de la maison du chancelier; les chevaliers et les clercs chevauchant deux à deux; enfin, venait le chancelier, entouré de ses plus intimes amis. « Que doit donc être le roi d’Angleterre, disaient les Français en le voyant passer, si son chancelier voyage si magnifiquement? »
Le roi de France, voulant prendre à s.a charge toute la dépense de son hôte, fit défendre à Paris de rien vendre à ceux de la suite de l’ambassadeur. Quand le bruit en vint jusqu’à lui, il fit acheter secrètement pour lui, dans les villages des environs de Paris, tout ce dont il pouvait avoir besoin. A son arrivée à Paris, quand il entra au Temple, où son logis avait été préparé, ses pourvoyeurs vinrent au devant de lui et le prévinrent qu’ils avaient fait des provisions suffisantes pour nourrir mille hommes pendant trois jours.
Jamais auparavant Paris n’avait vu semblable magnificence. Il arriva une fois qu’un plat d’œufs pour sa table coûta cent schellings, et le a plat du chancelier d’Angleterre a passa en proverbe.
LE LORD GRAND CHANCELIER. 35
Les écoliers et les maîtres des écoles de Paris allèrent lui rendre leurs hommages; ils n’oubliaient pas que le chancelier avait étudié parmi eux. Les citoyens qui avaient des débiteurs parmi les écoliers anglais invoquèrent sa générosité. Ses largesses n’eurent point de bornes; il donna presque tout : toute sa vaisselle d’or et d’argent, tous ses costumes de rechange (il ne les avait apportés que dans ce but); il donna à l’un un manteau gris, à l’autre une fourrure, à celui-ci un palefroi, à tel autre un cheval de bataille ; personne ne le quitta les mains vides : il ne faut pas s’étonner si son ambassade eut un plein succès.
Ce ne fut pas seulement dans les négociations pacifiques que brillèrent la libéralité splendide et l’habileté diplomatique du chancelier; elles ne furent pas moins remarquables pendant la guerre. Au siège de Toulouse, où se trouvaient rassemblées les forces militaires de Normandie, d’Aquitaine, d’Anjou, de Bretagne et d’Ecosse, aussi bien que d’Angleterre, les troupes particulières du chancelier furent toujours en première ligne. Sept cents hommes d’armes de sa maison le suivaient ; et si son avis eût prévalu, la guerre aurait été promptement terminée. Le roi de France s’était jeté dans Toulouse avec une garnison insuffisante; le chancelier proposait un assaut immédiat; mais Henri, quoiqu’il s’inquiétât peu de faire la guerre au roi de France, qui était son seigneur en vertu de ses possessions continentales, se faisait pourtant scrupule d’attaquer sa personne. Dans l’opinion du chancelier, Louis avait perdu tout droit à réclamer son caractère
S. THOMAS DE CANTORBÉRY
de supérieur féodal en faisant la guerre au roi d' Angleterre. Cependant l'armée française était sur le point d'atteindre le théâtre de la guerre quand les rois d'Angleterre et d'Ecosse s'éloignèrent de Toulouse avec leurs forces, après avoir pris Cahors et plusieurs châteauxforts. Le chancelier et Henri d'Essex, connétable du roi, s'engagèrent à rester pour les conserver. Couvert du casque et de la cuirasse, Thomas commandait les troupes, et prit trois châteaux fortifiés réputés imprenables. Il passa la Garonne, et quand il eut assuré l'obéissance de toute la province au roi , il retourna en Angleterre, comblé de gloire et de faveur.
Dans cette dernière circonstance, tandis que le théâtre de la guerre était dans les Marches, entre Gisors, Trie et Courcelles, sur la limite des territoires français et anglais, outre les sept cents hommes d'armes de sa maison, le chancelier était à la tète de douze cents hommes d'armes et de quatre mille hommes qu'il entretint à ses frais pendant quarante jours; chaque homme d'armes recevait trois schellings par jour pour se pourvoir de chevaux et d'écuyers.- Les hommes d'armes du chancelier jouèrent le principal rôle dans toutes les entreprises de l'armée anglaise. Ils avaient coutume de sonner l'assaut et la retraite avec des trompettes longues et minces qui étaient particulières à ce corps, et dont le son fut bientôt connu des deux armées. Leur supériorité était due au courage personnel et chevaleresque du chancelier. A son retour de son ambassade de France, il avait fait prisonnier Guy de Laval, un pillard reconnu. Nous l'avons vu, couvert
LE LORD GRAND CHANCELIER
de son armure, conduire les troupes aux environs de Toulouse , et maintenant l'histoire nous le montre engagé dans un combat en champ clos avec un vaillant chevalier, Enguerrand de Trie; il le désarçonne et lui prend son cheval de bataille.
Le roi Louis de France, malgré la valeur dont le chancelier fit preuve contre lui dans les combats, avait presque autant d'amitié pour lui que son propre souverain. Un jour qu'il était retenu à Saint-Gervais de Rouen par une maladie sérieuse, les deux rois vinrent ensemble le voir. Pendant sa convalescence, il jouait une partie d'échecs et portait un manteau à manches qui avait probablement un air peu ecclésiastique. Aschetinus, prieur de Leicester, revenant de Gascogne, où le roi tenait sa cour, vint le voir. Notre saint eut toujours cela de particulier, qu'il permettait à ses amis de lui parler aussi librement qu'ils le voulaient, même quand c'était pour le trouver en faute. Le prieur de Leicester commença donc en ces termes : a A quoi songez-vous de porter ce manteau à manches? Vous avez plutôt l'air d'un fauconnier que d'un clerc. Et pourtant vous êtes clerc, une fois de votre personne, plusieurs fois par vos bénéfices, archidiacre de Cantorbéry, doyen de Hastings, prévôt de Beverley, chanoine ici, chanoine là, procurateur de l'archevêché, et, d'après le bruit de la cour, bien près d'être archevêque. » Dans le cours de la conversation, le chancelier dit au prieur : « Je connais en Angleterre trois pauvres prêtres que j'aimerais bien mieux voir sur le siège archiépiscopal que moi-même; car je connais intimement monseigneur