‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 29 sur 79 · THOMAS DE CANTORBÉRY · texte numérisé non relu

THOMAS DE CANTORBÉRY

aussitôt dégradés et livrés à mes officiers afin de recevoir une punition corporelle, sans que l’Eglise puisse les défendre. Et je demande aussi qu’un de mes juges royaux assiste à la dégradation pour empêcher l’évasion du coupable.

Saint Thomas, n’ayant pu obtenir un jour de délai pour délibérer, consulta ses frères les évêques, et dès lors il fut évident que dans cette grande lutte qui commençait, aucun d’eux n’aurait le courage de prendre le parti du primat. Ils proposèrent de céder au roi, et pour justifier la double punition infligée d’abord par les cours ecclésiastiques, puis par les cours séculières, ils alléguèrent la haute dignité du clergé. L’archevêque répliqua qu’il était injuste de condamner un homme deux fois pour la même faute, et que la sentence ecclésiastique était suffisante en elle-même. Il ajouta que la liberté de l’Eglise, pour laquelle un évêque devait être prêt à donner sa vie, était en danger. Les évêques dirent alors : o Laissons périr la liberté de l’Eglise plutôt que de périr nous-mêmes. Il faut faire des concessions à la perversité du siècle. » C’était une allusion à l’anti-pape allemand. Cette réponse enflamma le zèle de saint Thomas : « Qui vous a ensorcelés, dit-il, ô évêques insensés? Il faut, j’en conviens, faire des concessions à la perversité du siècle; mais fautil à une faute en ajouter une autre ? C’est quand l’Eglise est affligée, et non pas seulement en temps de paix, qu’un évêque doit oser faire son devoir. Les évêques des premiers siècles n’avaient pas plus de mérite à donner leur sang pour l’Eglise que n’en auraient ceux de nos jours à

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mourir pour la défense de sa liberté. Je déclare, en présence de Dieu, que nous aurions à nous repentir d'abandonner les usages que nous avons reçus de nos saints prédécesseurs. D'ailleurs , nous ne pouvons mettre personne en danger de mort, car il nous est défendu de prendre part à un jugement entraînant la peine capitale. »

Le roi sut bientôt ce qui s'était passé. Apprenant que la fermeté de saint Thomas l'avait empêché de gagner sa cause, il présenta tout à coup une nouvelle requête. Il demanda aux évêques la promesse d'observer en toutes choses les coutumes royales. Après une nouvelle consultation (i), saint Thomas répondit que lui et ses frères s'y conformeraient, sauf les droits de leur ordre. Le roi, furieux de cette condition, fit la même demande aux autres évêques et reçut la même réponse de tous, excepté d'Hilaire de Chichester, qui, effrayé de la colère du roi, promit de les observer de bonne foi. Ce changement, qu'il fit de sa propre autorité, lui fut inutile, car le roi l'insulta, et, se tournant vers l'archevêque et les évêques, il déclara que tous conspiraient contre lui, et renouvela la demande d'une promesse absolue et sans condition. Saint Thomas soutint que dans son serment de fidélité il avait juré de lui rendre les honneurs terrestres, sauf les droits de son ordre, et que dans ces paroles a honneurs terrestres» étaient comprises les coutumes royales ; que la condition « sauf les droits » existait dans tous les pays chrétiens et qu'il ne s'en départirait point.

(1) Herb., I, p. 109.

S. THOMAS DE CANTORBÊRY.

La nuit était déjà avancée, et le roi quitta la salle sans saluer les évêques , qui rentrèrent chez eux après une journée pleine d’anxiété. Au moment de leur départ, saint Thomas reprocha sévèrement à Hilaire , évêque de Chichester, d’avoir osé changer la phrase adoptée sans le consulter lui ou les autres évêques.

Le matin, de bonne heure (*), le roi envoya demander à saint Thomas d’abandonner les forteresses et les droits seigneuriaux dont il avait joui alors qu’il était chancelier, et le saint y renonça immédiatement. Le roi quitta Londres de grand matin, à l’insu des évêques, dont plusieurs étaient dominés par la crainte des conséquences de sa colère. Arnolphe (*), évêque de Lisieux , prélat artificieux, mais sans caractère, était venu en Angleterre pour tâcher de se réconcilier avec le roi, qui lui avait témoigné de la malveillance. Désireux d’obtenir les faveurs du monarque et de prouver son zèle dans cette circonstance, il lui indiqua le moyen qui lui semblait le plus sûr pour vaincre la constance de saint Thomas. Il pensait que le saint s’appuyait sur les autres évêques, et il recommanda au roi d’entreprendre de les gagner d’abord. Cette tâche ne fut pas très difficile, car quelques-uns des plus timides avaient suivi Henri à son départ de Londres. Les premiers qui rejoignirent la suite du roi furent Hilaire de Chichester, Roger d’Yorck et Gilbert de Londres. Hilaire

(1) Herb., I, p. 111 ; Gerv., p. 1985.

(S) Grim, Vita, I, p. 25. Saint Thomas comprit bien son caractère. (Ep. s. Th., î, p. 225; il, p.189.)

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céda sans doute à la pusillanimité dont il avait déjà donné des preuves, et l’archevêque d’Yorck au malheureux sentiment de rivalité qui existait depuis longtemps entre les deux primats. Ce sentiment s’augmentait encore de l’animosité personnelle que Roger ressentait contre saint Thomas depuis qu’il avait surnommé notre saint, clerc Baillehache. Mais quel motif faisait agir Gilbert de Londres ? Peut-être l’ambition déçue, peut-être la crainte de compromettre ses possessions et sa puissance; mais, quoi qu’il en soit, Gilbert fit un premier faux pas, et dès lors l’évêque devint le champion du monde contre l’Eglise.

Roger de Pontigny, qui eut d’admirables occasions d’apprendre tous ces détails de la bouche de saint Thomas et de ses compagnons , peu de temps après l’événement, nous donne (i) le récit d’une curieuse entrevue qui eut lieu entre le roi et l’archevêque, après le concile de Westminster. Le roi avait ordonné au saint de venir le rejoindre à Northampton, dans l’intention de voir s’il ne pourrait pas, par sa propre influence, l’engager à renoncer à sa fâcheuse condition. Comme l’archevêque approchait de Northampton, «le roi lui fit dire (on ne sait pour quel motif) de l’attendre où il était, alléguant que leurs suites étaient trop nombreuses , et que Northampton ne pourrait les contenir. L’archevêque s’établit dans un champ, et peu de temps après Henri vint le rejoindre. Le prélat eut soin de saluer le premier. Leurs

(1) Rog. Pont., I, p. 117.

S. THOMAS DB CANTORBÉRY. '

chevaux commencèrent à ruer et à hennir, et ils furent obligés de changer de monture pour pouvoir conférer ensemble. Alors ils se retirèrent à l’écart, et le roi commença ainsi : a Ne vous ai-je pas élevé d’une basse condition au faite des honneurs? C’était trop peu, me semblait-il, de faire de vous le père du royaume et de vous préférer à moi-même. Comment avez-vous si vite oublié toutes les preuves de mon affection, que vous soyez aujourd’hui, non-seulement ingrat , mais en tout mon ennemi? »

« Loin de moi de tels sentiments. Monseigneur, répliqua le saint ; je suis plein de reconnaissance pour les faveurs que j’ai reçues, non de vous seul, mais de Dieu par vous; c’est pourquoi, loin de moi la pensée d’être assez ingrat pour résister à votre volonté tant qu’elle sera conforme à celle de Dieu. Votre Excellence sait combien je vous ai été fidèle, à vous de qui je n’attends qu’une récompense terrestre; combien dois-je servir plus fidèlement Dieu tout-puissant, de qui j’ai reçu les biens temporels et de qui j’espère les récompenses éternelles. Vous êtes mon seigneur, mais il est votre Seigneur et le mien ; et il ne. serait à désirer ni pour vous ni pour moi que j’abandonnasse sa volonté pour suivre la vôtre; car, lors du jugement solennel, nous serons jugés tous deux comme les serviteurs de Notre Seigneur, et l’un ne pourra répondre pour l’autre. Nous devons obéir à nos maîtres temporels, mais jamais contre la volonté de Dieu, car saint Pierre a dit que «nous devons obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. »

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Le roi dit alors : « Je n’ai pas besoin que tous me fassiez un sermon. N’ètes-vous pas fils d’un de mes manants ? » Saint Thomas répondit : « En vérité, je ne suis, pas issu de race royale; saint Pierre, le prince des apôtres, à qui le Seigneur daigna remettre les clefs du ciel et l’autorité sur l’Eglise universelle, n’était pas plus favorisé. — C’est vrai, dit le roi, mais il mourut pour son maître. » Le primat répliqua : « Moi aussi, je mourrai pour mon maître quand le temps sera venu. » Henri reprit : « Vous avez trop de confiance en votre élévation. — J’ai confiance dans le Seigneur, répondit le saint, car maudit soit celui qui met sa confiance dans l’homme ! Je suis prêt à tout faire pour votre honneur et selon votre bon plaisir, sauf les droits de mon ordre, aujourd’hui comme autrefois. Mais quant à ce qui touche à votre honneur et au bien de votre âme, vous auriez dû me consulter, car vous m’avez toujours trouvé fidèle et de bon conseil. Il n’en ‘est pas de même de ceux qui vous ont animé contre moi , bien que je ne leur aie jamais fait aucun mal. Vous ne nierez pas, je pense, que je ne vous aie fidèlement servi tant que j’ai été dans les ordres sacrés; vous deviez vous attendre à me trouver beaucoup plus fidèle encore, aujourd’hui que je suis élevé à la dignité de prêtre. * Le roi continua à demander que l’archevêque renonçât à la clause qui réservait les droits de son ordre. Le saint refusa, et ils se séparèrent.

Les services actifs d’Amolphe de Lisieux ne se bornèrent point à l’artificieux conseil qui avait eu déjà des conséquences si sérieuses en isolant saint Thomas.

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