THOMAS DE CANTORBÊRY
vèque de Cantorbéry, qui était alors au manoir archiépiscopal de Harrow-on-the-Hill.
L’un d’eux était tout simplement un domestique et se nommait Ralph, de Londres; l’autre s’en distinguait à peine par son costume, tel que l’imposait la simplicité de cette époque au fils d’un pauvre marchand de Londres. Mais sa haute et noble stature, ses grands yeux brillants où rayonnait l’heureux pressentiment d’une vie nouvelle et plus en rapport avec sa nature, sa position à cheval libre et maîtresse d’elle-mème, et dans chacun de ses mouvements l’air et le port d’un gentilhomme, tout révélait à l’observateur ce qu’auraient pu cacher le modeste équipage de ces deux hommes et la familiarité de leur entretien : le plus jeune était le maître , l’autre était le serviteur. L’entrevue un peu redoutée avec l’archevêque, entrevue de laquelle dépendaient tant de choses, fut remise au lendemain, et ils cherchèrent un gîte dans une hôtellerie de Harrow. H y avait, sans doute, un mouvement inusité dans ce petit village par suite de la présence de l’archevêque et de ses gens; et pourtant il semble que dans l’extérieur de nos modestes voyageurs quelque chose attira les regards de leur hôtesse, car, le lendemain matin (i), elle raconta à son mari qu’elle avait rêvé pendant la nuit qu’un des nouveaux arrivés avait couvert de son manteau l’église de la paroisse. Le bon homme, qui ne les connaissait pas, dit à sa femme : a Cela nous annonce peut-être qu’un d’eux sera quelque
(1) Rog. Pont., I, p. 98; Fitz-St., I, p. 184.
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jour seigneur de l’église et du village, » La figure qui avait fait impression sur l’imagination de la dame était celle de Thomas Becket , le futur archevêque de Cantorbéry, le futur martyr.
Ce n’est point là le seul fait extraordinaire de l’histoire de ses premières années que nous aient conservé ses contemporains ; mais le plus connu de tous ces récits se rattache à son origine : il les égale par le côté merveilleux et les surpasse tous en poétique beauté; malheureusement, son caractère romanesque fait tout son mérite. On ne peut pourtant s’empêcher de raconter cette légende, quoiqu’elle ait paru pour la première fois dans une compilation dont la date et l’auteur sont également inconnus. La voici :
Son père, Gilbert, était un bourgeois de Londres, qui tout jeune encore se croisa et partit pour Jérusalem , accompagné d’un fidèle serviteur du nom de Richard. Ils tombèrent entre les mains des Sarrasins, furent chargés de chaînes et travaillèrent comme esclaves pour un grand du pays qui se nommait Admirald. Quelques années s’étaient écoulées, et Gilbert avait fait de grands progrès dans les bonnes grâces de son maître; celui-ci l’appelait souvent, le faisait tenir debout devant sa table, et, dans sa curiosité orientale, il le questionnait sur tout ce qui se rattachait aux pays et aux habitants de l’Occident. Sa fille assistait souvent à ces conversations , et son admiration pour l’étranger finit par se trahir lorsqu’elle entendit Gilbert dire qu’il mourrait avec joie pour sa foi. Elle lui offrit de se faire chrétienne s’il voulait la prendre pour
S. THOMAS DE CANTOHBÉRY.
femme. Gilbert était un homme prudent; il craignit une ruse de femme , et la repoussa avec de belles paroles. A la fin, une occasion se présenta d’échapper à ses chaînes; il en profita, ainsi que ses compagnons. La pauvre fille abandonnée, fidèle à son amour, oubliant sa patrie et la maison paternelle, partit un soir, toute seule, pour aller à la recherche de l’Anglais qui l’avait fuie. En dehors de sa langue, elle ne connaissait que deux mots : a Londres et Becket; » et, pendant son voyage, elle les répétait sans cesse. A la fin, elle se joignit à des pèlerins qui retournaient en Angleterre, arriva dans cette ville, dont Gilbert lui avait appris le nom comme étant celui de sa patrie. Suivant toujours la méthode qui l’avait amenée jusque-là, elle fut poursuivie dans la rue par une troupe d’enfants désœuvrés; mais Richard, le serviteur de Gilbert, passa, entendit le nom de son maître et, par bonheur, la reconnut. Il ne paraît pas que Gilbert ait été charmé de ce retour ; et pourtant les ruses de femme de cette pauvre créature étaient désormais chose bien facile à pénétrer; mais la prudence l’emporta sur tout le reste. Il ordonna à Richard de la confier à une matrone du voisinage , et se rendit à Saint-Paul pour prendre l’avis de son évêque. D’après les conseils du prélat, qui était alors en conférence avec ses frères les évêques, la jeune fille fut dûment instruite dans la foi catholique, solennellement baptisée, dit l’histoire, par six évêques, et Gilbert la prit pour femme. La légende ne s’arrête pas là ; elle ajoute que le lendemain de son mariage, Gilbert fut saisi d’un violent désir de revoir la Terre sainte. Sa femme
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obtint de lui qu’il lui révélât la cause de sa tristesse ; puis elle consentit à son départ, à condition qu’il lui laisserait Richard pour interprète.
Pendant son absence , un enfant naquit ; ce récit peut servir d’introduction à l’histoire de sa vie. Le père, à son retour, après trois ans et demi, le retrouva tel que son cœur pouvait le souhaiter. C’est là que s’arrête la légende (i) ; elle n’est racontée par aucun des biographes contemporains de notre saint, qui se contentent de dire (*) qu’il était fils de Gilbert et de Mathilde Becket, bourgeois de Londres ; et c’est ce qu’il déclare lui-même dans ses lettres, quand l’occasion se présente de parler de son origine.
(1) Voyez la note A, à la fin du volume.
(2) Garnier, fol. *4, 1. 21 ; Fitz-St., I, p. 183; Herb., I, p. 6; Jean deSal., I, p. 319 ; Edouard Grim, I, p. 4 ; Rog. Pont., I, p. 92 ; Guill. Cant., II, p. 1. L’auteur anonyme de Lambeth, Mss. (éd. Giles, II, p. 73), dit: « Habuit uxorem, nomine Roesam, natione Gadomensem: genere burgensium non disparem. » Saint Thomas lui-même dit : « Non sum ataviseditus regibus (Ep. i, p. 178). » Il dit encore : « Qubd si ad generis mei radicem et progenitores meos intenderis, cives quidem fuerunt Londonienses, in 'medio concivium suorum habitantes, sine querelâ, nec omnino infimi (Ep. i, p. 286). » Enfin, Garnier, qui s’est donné tant de peine pour écrire ses « bons romanz, * y aurait introduit ce conte, qui trouvait si bien sa place dans ses « rimes en cinc clauses cuplez, » pour peu qu’il en eût entendu parler. Voici ce qu’il dit des parents de notre saint :
« Saint Thomas l’arceueske, dunt prêcher m’oez,
» En Lundres la cité fut pur veir engendrez,
» Des barons de la cit estraiz e aleuez. v E Gilebert Beket fut sis pere apelez,
» E sa mere Mahalt , de neite gent fut nez. »
(Fol. *4, 1. 21.)
S. THOMAS DE CANTOBBÉKV.
Avant sa naissance (i), sa mère rêva que la Tamise coulait dans son sein. Effrayée d’un songe si extraordinaire, elle consulta un savant religieux ; celui-ci la prévint avant tout qu’il ne fallait pas s’inquiéter des songes ni tenir grand compte des visions d’une femme ; il lui dit ensuite que dans l’Ecriture sainte eau signifie nation, mais qu’il ne voulait pas entreprendre d’interpréter son rêve. Elle rêva encore (1 2 3 4 5) qu’elle était allée visiter la cathédrale de Cantorbéry pour y prier, et que son enfant lui en interdisait l’entrée ; mais , cette fois , elle n’alla plus consulter son directeur, craignant qu’il ne la taxât de folie.
Comme l’époque de la naissance du saint approchait (3), sa mère crut voir douze étoiles d’un éclat extraordinaire qui tombaient de son sein. On dit aussi (*) qu’elle rêva qu’elle portait la cathédrale de Cantorbéry, et qu’au moment de la naissance de Thomas, la sage-femme qui tenait l’enfant s’écria : « Je porte dans mes bras un archevêque de Cantorbéry. »
Il naquit un mardi 21 décembre, l’an 1117 (5) ; et le même jour, après vêpres , il fut baptisé sous le nom de saint Thomas, apôtre, dont c’était la fête. Le jour même
(1) Rog. Pont., I, p. 93; Grim, I, p. 4; Garnier, fol. *4 b, 1. 1.
(2) Rog. Pont., Grim, Garnier, loc. cit. ; Mss. de Lamb., II, p. 73.
(3) Grim, Garnier, loc. cit.
(4) Fitz-St., I, p. 182.
(5) Rog. Pont., loc. cit. « Passus est egregiusDei athleta Thomas, anno ab Incarnatione Domini millesimo centesimo septuagesimo, vitæ verô ipsius quinquagesimo tertio. » (Benedict., II, p. 71.) Ralph de
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de sa naissance (*), éclatait dans la maison de sop père un incendie qui fît beaucoup de mal dans la ville. Un écrivain contemporain (*) dit que les seuls inconvénients de la résidence à Londres sont l’ivrognerie qui y règne et la fréquence des incendies.
La nuit comme le jour, il était toujours présent à la pensée de sa mère. Après sa naissance, elle rêva (8) qu'elle reprochait à la nourrice de laisser l'enfant découvert dans son berceau; on lui répondit qu'il avait sur lui une magnifique couverture de soie rouge ; et, comme elle examinait la beauté du travail et qu’elle essayait avec la nourrice de la déplier, il se trouva que la chambre où elles étaient, la rue et le vaste espace de la campagne de Smithfîeld étaient trop resserrés pour leur permettre de le faire, et cependant une voix leur disait qu’elles essayaient en vain, et que l’Angleterre tout entière n’y suffirait pas.
Saint Thomas eut un grand bonheur, et sa vie tout entière en ressentit une profonde impression : celle qui lui donna ses premiers enseignements, sa mère, était
Chester, dans son Polycronicon , donne cette date dans le distique suivant :
« Anno milleno, centeno, septuageno,
» Anglorura primas corruit ense Thomas. »
Gervais (p. 1418) explique pourquoi plusieurs auteurs disent que saint Thomas mourut en 1171 : c’est qu’ils font commencer l’année au jour de Noël.
(1) Grim, I, p. 6 et 7; Guill. Cant., II, p. 1.
(3) Fitz-St., I, p. 177.
(8) Rog. Pont., I, p. 94 ; Fitz-St., I, p. 18* ; Grim, I, p.* 6 ; Garnier, fol. *4 b, 1. 16.
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une douce et pieuse femme. Il disait habituellement (i) que sa mère lui avait appris , outre la crainte de Dieu, deux vertus de premier ordre : un grand amour pour la sainte Mère de Dieu, qu’elle l’avait habitué à invoquer comme le guide de sa conduite et la patronne de sa vie, lui apprenant ainsi à placer, après le Christ, toute sa confiance en elle, et une grande compassion pour les pauvres. Et il se distingua constamment par ces deux vertus.
Herbert de Bosham (*), un de ses plus intimes amis, nous a conservé une petite histoire que le saint lui-mème lui a racontée, et qui montre combien la sainte Vierge payait de retour l’affection de son jeune client. Etant encore enfant, comme il se remettait d’une fièvre violente, il lui sembla qu’une dame d’une haute taille, calme dans son air et belle de sa personne, était debout auprès de son lit, le consolait en lui promettant qu’il irait mieux, et remettait entre ses mains deux clefs d’or, avec ces mots : a Thomas, ce sont les clefs du paradis, dont vous aurez la garde un jour. »
Il fut confié de bonne heures) aux soins de Robert, prieur de Merton, de l’ordre des chanoines réguliers, qui fut toujours depuis son ami fidèle et son guide spirituel, son confesseur pendant qu’il était chancelier, et enfin le témoin de son martyre.
Pendant que Thomas était sous sa direction, il se passa
(1) Jean de Sal., I, p. S19.
(S) Herb. de Bosham, I, p. 7.
(3) Fitz-St., I, p. 183.
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un fait qui prouve que ce n’était pas seulement à sa mère, mais aussi à son père, que Dieu avait révélé la future grandeur de leur fils. Un jour, Gilbert vint le voir, et, comme l’enfant entrait dans la chambre, le père lui fit une profonde révérence et se prosterna devant lui. Le bon prieur s’indigna : a Vieillard, dit-il, vous êtes fou ; que faites-vous là? Vous vous jetez aux pieds de votre fils? Ces hommages que vous lui rendez, c’est lui qui devrait vous les rendre. » Gilbert répondit tout bas au prieur : a Je sais ce que je fais ; car cet enfant sera grand devant le Seigneur, »
Quoique son père ne fût qu’un simple marchand de Londres ; et que vraisemblablement sa mère n’ait jamais quitté l’Angleterre, il y a dans ces anecdotes, qui caractérisent l’époque, une couleur singulièrement orientale, oui résulte peut-être du commerce avec la Terre sainte produit par de fréquents pèlerinages. On retrouve souvent dans les Anglais d’alors quelque chose du tempénment oriental (i), dont leurs successeurs d’aujourd’hui n:ont point hérité.
A l’époque de la naissance du saint, la condition de ses parents était moyenne, sinon brillante. Son père était Nounand (*), et avait été shérif de Londres. Ses amis, tous ceux du moins dont le souvenir est venu jusqu’à noix, étaient Normands. Des incendies fréquents , d’autres malheurs encore, firent tomber, dit-on,la famille de
(1) liü-St., I, p. 18*.
(2) lichier de l’Egle (Garnier, fol. *5, 1. Il ; Grim, I, p. 7 ; Rog. Pont., 1 p. 96) était un baron normand, et son nom figure parmi
S. THOMAS DE CANTOBBËRY.
Gilbert de la position qu’elle avait occupée. Mais il ne parait pas que ce changement de condition ait éloigné de lui ses anciens amis. On fait une mention particulière d’un homme de guerre, riche et bien né, du nom de Richier de l’Egle, qui le voyait souvent et qui eut une grande influence sur l’esprit de saint Thomas. 11 aimait spécialement la chasse au chien et au faucon, et saint Thomas prit de lui ce goût, qu’il ne perdit jamais entièrement.
11 était en compagnie de Richier lorsqu’il lui arriva une aventure 0) dans laquelle on peut bien reconnaître la main de Dieu intervenant pour sauver cette précieuse vie. Ils chevauchaient ensemble , suivant leurs faucons, lorsqu’ils arrivèrent à un canal de moulin très rapide et sur lequel il n’y avait pas d’autre pont qu’une planche. De l’Egle, dans l’entraînement de la chasse, poussa sou cheval sur la planche; saint Thomas le suivit de près, bien enveloppé dans son manteau et son chaperon sur la tête (2). Quand il atteignit le milieu du pont, son cheval glissa; cheval et enfant tombèrent ensemble dans la ri-
ceux des barons présents à Clarendon. (Cotton, Mss. Claud., 1 II, fol. 26; Wilkins, Leg. anglo-sax., Lond., 1721, p. 322.) Baillehache (Garnier, fol. *6, 1. 13 ; Rog. Pont., I, p. 98} était un soldat normand ; Baudouin l’archidiacre et maître Eustache (Fitz-St., Vita, 1, p. 184) étaient des ecclésiastiques normands. Thierry (Hist. de la Con(uéte, II, 1. 9) suppose que notre saint était de race saxonne , et b&ft une théorie sur cette erreur. Lord Campbell a suivi Thierry.
(1) Rog. Pont., I, p. 96 ; Garnier, fol. *5, 1. 10.
(2) « Tutus et capuciatus, » dit Roger; « Tut enohapeionez , • dit Garnier.
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vière. Le courant l’entraîna rapidement, et il courut un danger imminent, celui d’ètre écrasé par la roue du moulin. L’homme qui était chargé du moulin, sans savoir ce qui se passait, détourna l’eau tout d’un coup. Les cris de de l’Egle, que le bruit de la roue avait empêché jusque-là d’arriver au meunier, attirèrent son attention, et il tira saint Thomas de sa dangereuse position.
On raconte autrement cette aventure (i) : on dit que le saint, entraîné par lâchasse et oubliant le danger, se jeta dans l’eau en suivant son faucon.
Les deux versions de cette anecdote sont conformes au caractère ardent et impétueux de notre saint. Une tradition locale veut que le théâtre de cette intervention providentielle soit un lieu qui se nomme aujourd’hui le moulin de Wade, entre Ware et le collège de Saint-Edmond. Cette protection de Dieu frappa sa pieuse mère, et elle ajoutait ce fait aux autres miracles qu’elle repassait dans son esprit et qui l’amenaient à la conclusion que Dieu avait de grands desseins sur son fils. Citons une de ses pieuses coutumes , qui est vraiment admirable. A certaines époques de l’année (*), elle pesait son fils, et dans l’autre plateau de la balance elle plaçait du pain, de la viande, des habits, de l’argent, tout ce qui pouvait être nécessaire aux pauvres , et distribuait le tout à ceux qui étaient dans le besoin. C’est ainsi qu’elle s’efforçait en tout de le recommander à la miséricorde de Dieu et à
(1) Grim, l, p. 8.
(2) Rog. Pont., I, p. 97.