THOMAS DE CANTOKBÊRY
la protection de la bienheureuse Marie toujours Vierge.
Ce fut un mauvais jour pour le saint que celui où il perdit une mère si aimante et si vigilante. Il avait vingtun ans quand Mathilde mourut ; Gilbert ne lui survécut pas longtemps, et Thomas demeura abandonné à ses propres ressources, car la fortune de son père était trop diminuée pour qu’il pût laisser à son fils un brillant héritage. Il avait auparavant étudié à Paris ; mais ce ne fut certainement pas pour la raison qu’on en a récemment donnée. Le fils du Normand Gilbert, le compagnon du riche et noble Richier de l’Egle, n’avait pas besoin de quitter son pays pour perdre l’accent saxon. Sa vingtdeuxième année (*), 1139, se passa sans occupation dans la maison de son père. C’était après soi! retour de Paris ; car ce fut surtout à sa mère qu’il dut son éducation libérale ; et la position de fortune de son père, après la mort de Mathilde, ne nous permet guère de croire qu’il ait pu procurer à son fils l’avantage d’une résidence à l’étranger. Il vint alors demeurer avec Osbern (2) Witdeniers, un de ses parents, fort riche et qui avait probablement une charge importante dans la cité, puisqu’on dit (*) que
(1) Guill. Cant., II, p. 1.
(2) L’édition de Grim du docteur Giles (Vita, I, p. 8) dit : « Octonumini cognomine. » Garnier, imprimé par Bekker d’après le Mss. du Musée britannique (fol. *5 b, 1. 22), donne « dit Deniers ; » mais le Mss. de la bibliothèque royale donne « Witdeniers. » Le « Octo » de Grim prouve que cette dernière version est la bonne. Quant au latin, il faut y lire •» Octonummi. » Le français le prouve. L’anglais « Eightpence » n’est pas arrivé jusqu’à nos jours.
(8) Fitz-St., I, p. 188.
GILBERT ET MATHILDE. 13
saint Thomas était secrétaire du shérif, n demeura trois années avec lui, passant son temps à tenir des écritures de commerce, et acquérant ainsi une habitude des affaires qui devait en tout cas être utile à l’Etat et à l’Eglise.
Cette position n’était pas dans ses goûts; et cependant il fallut de longues réflexions et toutes les instances de ses amis pour l’engager à demander un emploi à l’archevêque de Cantorbéry.
Un curieux détail de la vie de saint Thomas est arrivé jusqu’à nous; s’il ne se rattache pas à cette époque de sa vie, il est certain du moins qu’il précéda son élévation à la richesse et aux honneurs , et la façon dont il nous est transmis est tout aussi curieuse que le fait lui-même. Parmi les miracles par lesquels fut signalée l’intercession du saint peu de temps après son martyre, on raconte le suivant, dont le récit, exposé avec simplicité (U, terminera ce chapitre, nécessairement assez décousu. Une jeune fille d’environ quinze ans souffrait mortellement d’un affreux cancer. Depuis l’époque de la moisson jusqu’au mois de mars, le mal n’avait fait qu’empirer, et, à la fin, la maladie sembla s’être terminée d’une manière fatale. Elle était dans son lit, sans prendre de nourriture, les membres contractés, les yeux ouverts et vitreux, et ne donnait d’ailleurs aucun signe de vie. Il y avait trois ou quatre jours qu’elle était dans cet état, lorsqu’une voisine qui l’aimait beaucoup entra vers la tombée de la nuit, et croyant qu’elle était bien certainement morte :
(l)Benedict. de Mirac., p. 244.
«Comment, dit-elle, avez-vous pu laisser cette pauvre enfant mourir dans son lit? Pourquoi ne l’a-t-on pas placée sur un sac, suivant la coutume catholique? » Làdessus, le corps, qui était déjà raide , fut transporté dans la cour de la maison, couvert d’un drap et entouré de cierges, comme c’était l’usage. Son père. Jordan de Plumsted , dans le diocèse de Norwich , épuisé par son chagrin et par le travail du jour, s’était laissé aller au sommeil; mais il se réveilla au même moment et s’écria : « Cécile est-elle morte? — Assurément, dit la voisine, elle est morte, » Mais le père : « O saint Thomas, martyr de Dieu, payez-moi maintenant pour le service que je vous ai rendu une fois de si bon cœur ; payez-moi ce service : j’ai besoin de vous aujourd’hui. Je vous ai servi de bon cœur avant que vous ne fussiez devenu un grand du monde; maintenant, payez-moi ce service. Souvenezvous, saint martyr, quand vous étiez malade, au pays de Kent, dans la maison de Thurstan le clerc, avec quel cœur je vous ai servi : vous ne pouviez supporter ni le vin , ni la bière, ni aucune boisson forte ; et j’ai bouleversé tout le voisinage pour vous faire boire un peu de* petit-lait. Payez-moi ce service. Vous n’aviez alors qu’un cheval, et j’en ai pris soin. Payez-moi ce service. Souvenez-vous , martyr, de toute la peine que j’ai prise pour vous. Vous n’ètes pas si pauvre que j’aie dû vous servir pour rien. » Et il passa ainsi la moitié de la nuit, répétant jusqu’à ce qu’il fût enroué : Payez-moi ce service. »
Le saint martyr l’entendit : on vit la main de Cécile
GILBERT BT MATHILDE.
remuer sous le drap, et elle essaya de parler; le lendemain, elle prit un peu de nourriture. Le troisième jour, le cancer se sécha; et, au bout de trois semaines, sans le secours d’aucun remède, elle était tout à fait guérie. William , évêque de Norwich , interrogea le prêtre de la paroisse et plusieurs témoins. Et comme Cécile allait faire un pèlerinage d’action de grâces au tombeau du saint de Cantorbéry, il lui remit des lettres testimoniales attestant la vérité du miracle.