‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 52 sur 79 · THOMAS DE CANTORBÉBY · texte numérisé non relu

THOMAS DE CANTORBÉBY

quel est l’évèque que vous n’ayez pas suspendu en me suspendant?

» Cet acte de Votre Sainteté est sans exemple et sans justice; il fait les affaires des despotes , et de nos jours et pour les jours à venir. Votre Sainteté leur a donné un exemple qu’ils auront toujours sous la main, et sans aucun doute, ce sera un précédent pour cet homme et pour sa postérité, à moins que Votre Sainteté ne prenne des mesures pour en ordonner autrement. Lui et ses nobles, quels que soient leurs crimes, se prétendront, au nom des privilèges du royaume, affranchis de toute sentence d’excommunication qui n’aura pas reçu l’autorisation du saint-siège; et quand le mal aura pris racine, le souverain pontife lui-même ne trouvera personne dans le royaume qui veuille soutenir sa cause contre le roi et contre les grands. »

Il faut encore, malgré sa longueur, citer un autre passage de ce magnifique modèle de liberté apostolique; il est remarquable par les exemples qu’il donne de la tyrannie et de l’usurpation des rois.

« On dira peut-être que les coutumes royales ont été invoquées par haine personnelle contre moi. Mais, en réalité, du jour où le roi est monté sur le trône, il a pris en main la persécution comme un héritage. Etais-je archevêque quand son père défendit aux envoyés du pape Eugène de mettre le pied sur ses domaines? Etais-je archevêque quand Grégoire, cardinal diacre de San-Angelo, prévoyant la tyrannie de cet homme, conseillait au saint-père de laisser couronner Eustache, fils du roi

« EN ATTENDANT

Etienne, ajoutant qu’il était plus facile de prendre un bélier par les cornes qu’un lion par la queue? Votre Sainteté se rappellera cette histoire ; elle se rappellera aussi les lettres que produisit alors celui qui siège maintenant à Yorck, qui s’est joint au roi pour me persécuter, qui tend à détruire la liberté de l’Eglise ! Etais-je archevêque quand le roi , offensé d’un appel au saint-siège, transféra l’église de Bosham à l’évêque de Lisieux, qui l’a conservée jusqu’à ce jour (t), malgré les droits de l’Eglise d’Exeter, à force d’éloquence et de flatterie? Et quelle fut l’issue de la lutte de l’évêque de Chiohester contre l’abbé de Battle, alors que l’évêque, ayant osé parler devant la cour des privilèges apostoliques et déclarer l’abbé excommunié, fut contraint à communiquer immédiatement avec lui, en présence d’une foule d’assistants, sans même une apparence d’absolution, et à lui donner le baiser de paix ? Car tel était le bon plaisir du roi et celui de la cour, qui n’osait résister à aucune de ses volontés. Et cela, très saint père, est arrivé de mon temps et sous le règne du prédécesseur de Votre Sainteté.

» Et maintenant , que ceux qui attribuent tous ces malheurs à la haine personnelle du roi contre moi citent, s’ils le peuvent, une seule circonstance où, sous le règne

(1) Lorsque Henri, après le martyre, quitta la Normandie et se dirigea vers l'Irlande pour éviter les légats, Barthélemy, évêque d’Exeter, traversa la Severn , vint le trouver à Pembroke , et obtint que Bosham fût rendu au siège d’Exeter. (Girald. Gambrensis, Angl. sacr., p. 427.)

S. THOMAS DE CANTORBÊRY.

de cet homme, l’autorité de l’Eglise romaine ait pu couvrir un sujet du royaume et lui faire obtenir justice contre lui ou ses favoris. En vérité, je n’en trouve pas un exemple; mais je pourrais citer plus d’un malheureux que la haine du roi pour l’Eglise romaine a exposé à de grands dangers.

» Achard, abbé de Saint-Victor, avait été élu évêque de Séez; qui empêcha sa consécration, sinon ce fait que le pape Adrien avait confirmé son élection ? Et pourquoi le roi permit-il plus tard qu’il fût fait évêque d’Avranches , sinon parce qu’aucune élection n’avait précédé son propre choix? Et Froger, évêque de Séez, ne fut pas élu, mais imposé comme un intrus : et tout cela avant que je fusse archevêque.

» Et pourtant, je n’en doute pas, cette lutte pour la liberté de l’Eglise serait depuis longtemps terminée si l’opiniâtreté du roi, pour ne pas me servir d’un mot plus dur, n’avait trouvé des protecteurs dans l’Église romaine. Que Dieu les récompense pour le plus grand bien de son Eglise et pour le leur! Que le Dieu tout-puissant, que le Justicier suprême, juge entre eux et moi ! Je n’aurais pas eu besoin de leur appui si j’avais voulu abandonner l’Eglise et me livrer aux volontés du roi. J’aurais pu m’épanouir au milieu des richesses et des raffinements du luxe; j’aurais pu être craint, courtisé, honoré ; j’aurais pu me procurer, au gré de mes désirs, l’éclat et la gloire de ce monde. Mais , comme Dieu m’appelait au gouvernement de son Eglise, moi, pécheur indigne et misérable, quoique entouré des biens de ce monde plus qu’aucun de

« EN ATTENDANT

mes compatriotes, prévenu et assisté par sa grâce, j’ai mieux aimé être chassé du palais comme le rebut des hommes, être exilé, proscrit, finir ma vie dans la dernière des misères, que de vendre la liberté de l’Eglise, que de préférer à la loi de Dieu les iniques traditions des hommes.

» Qu’ils agissent ainsi, ceux qui se promettent de longs jours, ceux qui, dans la conscience de leurs propres mérites, attendent des temps meilleurs. Pour moi, je sais que j’ai peu de jours à vivre, et que, si je ne révèle au méchant ses voies perverses, il m’en sera demandé compte par Celui près duquel aucune protection ne pourra me défendre. Là seront inutiles l’argent et l’or, et les présents qui éblouissent les yeux des sages.

» Tous, nous paraîtrons bientôt devant le tribunal du Christ; au nom de sa majesté et de ses ferribles jugements, ô vous* mon seigneur et mon père, vous, le juge suprêm'e sur terre, je conjure Votre Sainteté de rendre justice à son Eglise et à moi-même, contre ceux qui cherchent ma vie pour me l’arracher. »

Sans doute, ces deux derniers paragraphes furent écrits par le saint à une époque où la révélation de son prochain martyre se présentait vivement à son esprit. On peut en dire autant des derniers mots d’une lettre (O qu’il écrivait à l’évêque d’Hereford , probablement à l’époque où il quitta Pontigny : a Maintenant , pour terminer comme nous le devons, puisque le Seigneur

(!) Ep. s. Th., I, p. 877.

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nous a révélé les grandes choses que nous aurons à souffrir pour son nom et pour la défense de son Eglise, nous avons besoin que vous et l'Eglise confiée à vos soins prient sans cesse pour nous. Si nos mérites font défaut, par vos prières et par celles des saints qui obéissent à vos ordres, nous serons assez fort pour tout supporter, et nous mériterons ainsi d'obtenir la grâce qui ne finit jamais. »

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