CHAPITRE XXVII
LES ENVOYÉS DU PAPE
La position de saint Thomas était maintenant meilleure qu’elle n’avait encore été. L’amitié du roi Louis lui était plus assurée que jamais ; ses pouvoirs lui étaient pleinement rendus, et par l’expiration du terme pour lequel ils avaient été suspendus, et par la publication de la seconde lettre du pape au roi. On se rappelle l’excommunication solennelle de Gilbert Foliot et son absolution accordée par l’archevêque, à la demande du pape et de ses légats, pour faciliter les négociations pacifiques. L’archevêque le condamna de nouveau (t), et renouvela la même sentence contre plusieurs autres dont l’absolution était restée incertaine. Saint Thomas fait mention des noms qui suivent dans le post-scriptum (2) d’une lettre adressée à un cardinal son ami, Ubalde, évêque d’Ostie et doyen du sacré collège, plus tard pape sous le nom de Lucius III. Ces
(1) Ep. 8. Th., I, p. 294.
(2) Id., p. 126.
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excommunications avaient été lancées deux ans auparavant, le jour de l’Ascension, contre Geoffroy, archidiacre de Cantorbéry, Robert, son vicaire, Richard d’Ilchester, Richard de Luci, Guillaume Giffard et Adam de Cherings. Il faut croire qu’on tint peu compte de ces condamnations; la contagion de l’excommunication s’était répandue si loin (i), qu’à peine pouvait-on trouver dans la chapelle du roi, pour lui donner la paix, quelqu’un qui ne fût pas sous le poids de l’excommunication majeure ou mineure : la première était encourue par suite d’une condamnation nominative, la seconde pour avoir communiqué avec une personne excommuniée. On remarqua cependant (*) que Robert et Nigel de Sacville, porteurs des sceaux du roi, excommuniés à Vézelay, moururent jeunes, et que Robert, vice-archidiacre de Cantorbéry, ainsi que le prêtre de Chierlewde, moururent d’affreux ulcères et semblèrent frappés par la main de Dieu.
Nous avons dit que le roi Henri envoya d’autres mes- sagers au pape quand Bernard de Corilo lui eut dit la teneur de la seconde lettre du saint-père. Ils étaient chargés (3) de voir ce que l’argent pourrait faire pour la cause du roi. L’empereur Frédéric Barberousse avait si mal réussi dans sa tentative d’invasion en Italie, que la menace de se joindre à l’anti-pape avait alors moins de valeur qu’autrefois.
Le but actuel du roi était de voir quels appuis il pour-
(1) Herb., I, p. 253.
(2) Fitz-St., p. 250.
(3) Ep. Jo. Sar., h, p. 208 ; Froude, p. 435.
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rait acheter arec son argent. Il offrit aux Milanais trois mille marcs et la réparation complète de leurs fortifications, s’ils voulaient se joindre aux autres Etats qu’il essayait de corrompre pour obtenir du saint-siège la déposition ou la translation de l’archevêque de Cantorbéry. Il promit, aux mêmes conditions , deux mille marcs à Modène , mille marcs à Parme , et mille à Bologne. Il offrit au pape de le libérer de toutes les réclamations des Romains, et, en outre, dix mille marcs, lui permettant de nommer tous les pasteurs qu’il voudrait, aussi bien au siège de Cantorbéry qu’à tous les autres sièges vacants en Angleterre. Une lettre (U du saint, écrite à cette époque, nous apprend combien il y avait alors de diocèses dans cette position. « Il y a maintenant cinq ans, écrit-il, qu’il retient les revenus de notre siège et de toutes nos propriétés, outre les évêchés de Lincoln, de Bath, d’Hereford et d’Ely ; il a dissipé en faveur de ses nobles les domaines de Llandaff; il ne veut pas permettre que l’on consacre l’évêque de Bangor, et il y a dix ans que ce siège n’a pas d’évêque. »
Toutes les offres du roi furent repoussées. Alors il appela à son secours l’influence du roi de Sicile; mais rien ne lui réussit : ni les efforts de l’évêque de Syracuse , ni ceux du comte Robert de Basseville , ni l’appui d’une armée d’intercesseurs, ni l’influence prépondérante du roi de Sicile sur le pape, qu’il avait si généreusement aidé dans les derniers troubles de Rome. Ses
(1) Ep. s. Th., I, p. 131.
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messagers, désappointés, s’en retournèrent sans avoir obtenu antre chose qu’une promesse du pape, qui s’engagea à énvoyer de nouveaux ambassadeurs pour négocier la paix. Ceux qui furent choisis ne pouvaient que plaire à saint Thomas; c’étaient Gratien, sous-diacre et notaire du saint-siège, neveu du pape Eugène ni, et Vivien, archidiacre d’Orvieto (*) et avocat près les tribunaux romains. Ils s’engagèrent par serment à- s’en tenir aux conditions de paix stipulées d’avance, sans pouvoir les outrepasser pour aucun motif. Leurs instructions portaient qu’ils ne seraient point défrayés par le roi avant que la paix fût assurée , et qu’ils ne pourraient dépasser d’un jour le temps qui leur était fixé. Ces précautions contre la corruption eurent un plein succès , au moins pour ce qui concerne Gratien : il revint de son ambassade avec la réputation d’un homme parfaitement intègre.
Le roi reçut les lettres des nouveaux envoyés à Argentan, le 15 août 1169, jour de l’Assomption (*). Leur lecture le troubla extrêmement, et il envoya, le lendemain, Jean d’Oxford et Réginald, le premier doyen, le second archidiacre de Salisbury, à la rencontre des envoyés, qui arrivèrent à Domfront le 23 août. A la nouvelle de leur arrivée, deux excommuniés du parti du roi, Geoffroy Ridel et Nigel de Sacville, quittèrent la ville en toute bâte, craignant sans doute d’être traités comme tels par Gratien et Vivien. Le même jour, le roi revint de la forêt
(1) « Urbis veteris. » M. Froude a traduit par ces mots : « de l’ancienne ville. »
(2) Ep. s. Th., il, p. 277; Froude, p. 437.
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fort tard dans la soirée, et fit une visite aux envoyés avant de rentrer dans son logis. Il les traita avec toutes sortes d’honneurs, fut plein de déférence et de respect. Pendant qu’on échangeait les premiers compliments , le prince Henri, qui avait chassé avec son père, arriva avec les jeunes seigneurs de sa suite, sonnant du cor, et offrit aux ambassadeurs le cerf qu’il venait de prendre.
Le lendemain matin, vers six heures, le roi vint encore leur faire visite , et ils l’accompagnèrent jusqu’aux appartements des évêques de Séez et de Rennes. Quelques instants après, on fit entrer Jean, doyen de Salisbury, et l’archidiacre Réginald, puis l’archidiacre de Llandaff. La conversation dura jusqu’à trois heures de l’après-midi. On resta debout et on parla tantôt amicalement, tantôt à haute voix et avec aigreur. Le but du roi était d’obtenir l’absolution des clercs excommuniés sans qu’ils prêtassent le serment. Immédiatement avant le coucher du soleil, le roi sortit très irrité ; il se plaignit amèrement, disant que le pape n’avait jamais écouté une de ses demandes. « Par les yeux de Dieu, dit-il d’un air de défi, je m’y prendrai autrement. » Gratien lui répondit avec douceur : « Mon seigneur, ne menacez pas; nous ne craignons pas les menaces; car la cour qui nous envoie est accoutumée à dicter ses lois aux empereurs et aux rois. » On réunit alors tous les barons, tous les religieux présents à la cour, et presque toute la chapelle du roi. Henri prit l’assemblée à témoin des offres avantageuses qu’il venait de faire : c’étaient la restitution de l’archevêché et le rétablissement de la paix; après avoir ainsi pacifié les esprits, il
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se retira et promit une réponse définitive dans la huitaine.
Au jour fixé , le 31 août, les archevêques de Rouen et de Bordeaux, et tous les évêques de Normandie, convoqués par le roi, se réunirent à Bayeux; l'évêque du Mans s'y trouva par hasard; l'évêque de Worcester arriva le lendemain; l'évêque de Poitiers, qui tenait un synode, s'excusa en promettant de venir après le synode. Les envoyés présentèrent les lettres du pape qui demandaient le retour de l'archevêque et sa rentrée en grâce avec le roi. Henri répondit par une tirade contre le saint, et conclut en disant : « Si j'accorde au pape une seule des demandes qu'il me fait en faveur de cet homme, on devra m'en savoir gré. »
Le lendemain , les évêques et les envoyés se rencontrèrent à Bures. Immédiatement après leur arrivée, ils se réunirent dans le parc. Le roi commença par demander en particulier l'absolution de ses clercs sans qu'on exigeât d'eux le serment. Les envoyés s'y refusèrent positivement; là-dessus, Henri monta immédiatement à cheval et jura, en présence de toute l'assistance, qu'il ne voulait plus entendre ni le pape ni aucun de ceux qui viendraient lui parler en faveur de l'archevêque. Les évêques présents supplièrent les envoyés, pour l'amour de Dieu, de céder sur ce point; ils le firent, quoiqu'à regret. Le roi descendit de cheval. Bientôt après, tout le monde était réuni dans le parc. Henri fit observer qu'il voulait faire savoir à tous que l'archevêque n'avait point quitté l'Angleterre à cause de lui ; qu'il l'avait plus
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d’une fois rappelé pour qu’il pût expliquer sa conduite, mais qu’il avait toujours refusé; que, pourtant, dans la circonstance présente, pour céder aux prières et aux ordres du pape, il voulait bien rendre à Thomas la paisible possession de son archevêché, et recevoir dans son royaume tous ceux qui avaient été bannis à cause de lui. Il fit cette concession à environ trois heures de l’aprèsmidi ; il fut ensuite très gai et s’occupa d’autres affaires.
Un peu plus tard , il revint trouver les ambassadeurs, et les pria d’aller en Angleterre pour absoudre les excommuniés du royaume. Ils refusèrent. Le roi s’irrita ; puis il les pressa d’y envoyer au moins l’un d’eux, ou de donner leur procuration à un de leurs clercs, ajoutant qu’il paierait les frais du voyage. Gratien refusa encore. Le roi s’emporta et s’écria : « Faites comme vous voudrez, je ne fais pas plus de cas de vous et de votre excommunication que d’un œuf. » Là-dessus, il monta à cheval et partit; mais les archevêques et les évêques le suivirent en lui faisant des remontrances, et il revint encore. Le résumé de leurs délibérations fut que les évêques écriraient au pape et témoigneraient que le roi avait, en leur présence, offert la paix à l’archevêque, qu’il était prêt à se conformer à tous les ordres de Sa Sainteté , mais que les envoyés avaient soulevé des difficultés. On perdit beaucoup de temps à rédiger cette lettre, et le roi, impatienté, voulait se retirer. Alors les évêques l’informèrent qu’avant les conférences , les envoyés leur avaient montré un ordre du pape enjoignant à tous les sujets du royaume d’obéir à tous leurs décrets, quels qu’ils pussent être. « Je le
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sais, je le sais, répondit le roi; ils interdiront mon royaume; mais, si je puis prendre un château-fort en un jour, je pourrai bien prendre le clerc qui publiera la sentence. » Cependant, on céda encore sur un ou deux points ; l’orage passa, et Henri dit : « Si vous ne faites pas la paix ce soir, vous ne retrouverez jamais les conditions que je vous accorde aujourd’hui. » Puis, réunissant tout le monde autour de lui : « Je veux faire beaucoup, à la requête de monseigneur le pape, qui est mon seigneur et mon père : je rétablis donc l’archevêque sur son siège, et je lui rends mes bonnes grâces , à lui et à tous ceux qui ont été exilés à cause de lui. » Les envoyés et tous les assistants le remercièrent, et il ajouta: « Si j’ai oublié quelque chose aujourd’hui, je réparerai demain mon oubli. »
Le lendemain, 1er septembre, on se réunit à midi dans le même lieu ; on discuta longtemps sur la question de savoir si les excommuniés prêteraient ou non le serment pour être absous, et on convint à la fin que Geoffroy Ridel, Nigel de Sacville et Thomas Fitz-Bernard , mettraient leurs mains sur les Evangiles et promettraient in verbo veritatis d’obéir aux instructions des envoyés. On demanda alors que toutes les propriétés ecclésiastiques aliénées par le roi restassent entre les mains des nouveaux possesseurs; mais cette demande fut repoussée. On fit alors la proposition que les évêques rédigeassent par écrit les conditions de paix que le roi acceptait. Le roi avait insisté sur cette condition : « que l’archevêque gouvernerait son Eglise pour l’honneur du roi et de sa postérité. »
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Les envoyés du pape n’avaient fait aucune objection; mais à la fin de la conférence, vers neuf heures du soir, le roi insista sur l’insertion de la réserve suivante: « sauf la dignité de son royaume. » Gratien repoussa cette réserve et toute autre condition, quelle qu’elle pût être. C’était, par le fait, introduire dans la négociation les constitutions de Clarendon , dont on n’avait fait encore aucune mention. En tout cas , le roi , en sollicitant cette modification, montrait quel sens il attachait à cette phrase, si innocente et si simple en apparence, que les envoyés avaient acceptée.
Le 8 septembre, ils se retirèrent à Caen, d’où ils envoyèrent dire au roi qu’ils acceptaient la clause, à condition qu’on introduirait les mots suivants :« sauf l’honneur de l’Eglise. » Henri refusa. Il les accusa de versatilité, disant qu’ils repoussaient maintenant une condition qu’ils avaient d’abord acceptée. Ils donnèrent alors au roi un mois pour réfléchir, ajoutant qu’à l’expiration de ce délai, la sentence de l’archevêque serait de nouveau mise en vigueur contre tous ceux qu’ils avaient absous. Le mois écoulé, les affaires en étaient revenues au pôint de départ; Gratien partit, laissant Vivien derrière lui. L’archevêque de Sens l’accompagna dans son voyage à Rome, ce qui inquiéta beaucoup Henri, car il regardait ces deux hommes comme ses plus puissants ennemis. Il dépêcha donc d’autres messagers pour plaider sa cause auprès du saint-père. L’archevêque de Rouen écrivit pour se plaindre des envoyés; son exemple fut suivi par quelques évêques de Normandie qui semblent avoir été plus fortement
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attachés que les autres à la cause du roi; car les évéques d’Angleterre revenaient au sentiment de leurs devoirs.
Depuis plus de la moitié de Tannée, les hauts pouvoirs ecclésiastiques dont saint Thomas était investi se trouvaient dégagés de toute entrave ; en outre, il était légat du saint-siège ; mais il avait été très patient; il avait attendu que tout espoir fût perdu de voirie roi se repentir. Maintenant le temps était venu; il le sentit, et écrivit (i) aux principaux couvents d’Angleterre , aux évêques et aux autres officiers des différents diocèses; ces lettres leur ordonnaient de publier l’interdit que l’archevêque jetait sur eux, dans le cas où le roi ne se repentirait pas et ne ferait pas réparation à l’Eglise pour la fête de la Purification, le 2 février 1170. Cette sentence suspendait tous les sacrements et toutes les cérémonies de l’Eglise, excepté le baptême pour les enfants, la confession et le saint viatique pour les mourants; il était permis de dire une messe basse pour consacrer la sainte hostie pour les malades; mais les portes étaient fermées, les laïques exclus. On ne sonnait pas les cloches. Les religieux pouvaient aussi réciter l'office divin à voix basse avec les mêmes restrictions. Ces lettres, outre les déclarations qu’elles contenaient contre les personnes excommuniées, prononçaient la même condamnation, à dater de Noël, dans le cas où ils n’auraient pas, à cette époque, donné satisfaction, contre Jean d’Oxford, doyen de Salisbury, Guy, doyen de Waltham, Jean Cumin, Ralph, archidiacre de Llandaff,
(1) Ep. s. Th., I, p. 199, ÎOO, 207, 287, SÎS et 3*6.
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et Wimar, prêtre attaché à la personne du comte Hugues. D’autres lettres semblables W, mais déclarant que l’interdit ne devait commencer que quinze, jours après leur publication, furent confiées à plusieurs évêques français; mais elles ne furent jamais publiées.
Le roi fit tout ce qu’il put pour empêcher leur publication en Angleterre ; il menaça ceux qui les y introduiraient des châtiments les plus sévères (*). Si le porteur était un religieux, il aurait le pied coupé; si c’était un clerc , il aurait les yeux crevés et serait mutilé ; si c’était un laïque, il serait pendu ; si c’était un lépreux, il serait brûlé. 11 fit prêter dans tout le royaume le serment inique de ne pas recevoir les lettres du pape et de l’archevêque et de leur désobéir. On cite Mathilde , comtesse de Devonshire (»), fille de Baudoin de Reivers , qui refusa de prêter ce serment et le défendit à ses vassaux. L’archevêque d’Yorck résista aussi; mais les autres évêques furent assez faibles pour permettre qu’on le fît prêter dans leurs diocèses. Saint Thomas écrivit en secret pour dispenser de tenir ce serment tous ceux auxquels il avait été imposé.
La présence simultanée de Gratien et de Guillaume, archevêque de Sens, à Rome, et la conduite de saint Tho-
(1) Ep. s. Th., I, p. 201, 209, 229, 297, 344 et 347; Rog. Pont., p. 157.
(2) Ep. s. Th., i, p. 252.
(3) Fitz-St., p. 267; Gerv., p. 1409. Philippe de Liège raconte, dan» un curieux récit, comment son père évita de prêter serment en se baissant et se mêlant à la foule de ceux qui l’avaient prêté. (Anecd. Redæ, p. 256.)
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mas, inquiétaient le roi. Le procédé adopté par le saint n’avait probablement pas les mêmes effets que des lettres d’interdit immédiat ; car, à l’expiration du terme fixé, il fallait au moins une sentence déclaratoire pour constater que le roi était en rébellion; cependant, c’était quelque chose de plus vif et qui devait avoir plus de résultats que toutes les mesures prises jusqu’alors. Henri ne pouvait guère espérer que le roi de France lui accordât une nouvelle entrevue; il résolut donc de tenter un moyen qui devait amener une conférence sans qu’il la demandât. C’était un pèlerinage à la châsse du glorieux martyr saint Denis. Henri entra sur les terres du roi de France, déclarant qu’il voulait profiter de cette occasion pour voir pour la première fois le jeune prince Philippe; il ne voulait pas être plus longtemps un étranger pour le fils de son seigneur. Son plan réussit parfaitement. Louis se hâta de venir à Paris pour le recevoir. Henri prétendait aussi que, s’il en trouvait l’occasion, il mettrait le prince Richard sous la tutelle du roi de France. En même temps, il consentait à des conditions qui satisfirent Vivien, et celui-ci adressa à saint Thomas de pressantes prières (*) pour l’engager à se réunir aux deux rois, qui devaient avoir une conférence à Saint-Denis le dimanche 16 novembre. o On vous y recevra, ajouta-t-il, en chantant l’hymne : Gloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre à Monseigneur de Cantorbéry (*). » Le roi
(1) Ep. g. Th., I, p. S53 ; Ep. Gilb. Foi., II, p. 49».
(S) Id., il, p. 216 ; I, p. 357.
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Louis lui fit la même prière ; saint Thomas consentit et promit de venir trouver Vivien à Corbeil le vendredi.
Le roi d’Angleterre visita la châsse de saint Denis le 18 de novembre, offrit (*) une chape magnifique et vingtquatre pièces d’or. Ensuite Vivien, dans une entrevue préliminaire (*), essaya d’obtenir de lui la ratification des promesses qu’il avait faites au sujet des conditions qui devaient être la base d’une réconciliation. Mais le roi répondit d’une manière si peu satisfaisante, que Vivien se plaignit tout haut devant lui et devant saint Thomas de ses tergiversations et déclara « qu’il n’avait jamais vu pareil menteur. » Il écrivit aussi au pape (3), dans les termes suivants : « Chacune de ses paroles, quand il s’agit de l’Eglise, est pleine de sophismes et d’ambiguités. » Comme Vivien était celui des deux envoyés qui s’était montré le plus favorable au roi, on attacha beaucoup d’importance à cette sévère déclaration. *
Au pied de la colline de Montmartre (*), entre Paris et Saint-Denis, une chapelle, nommée le Saint-Martyre, marquait la place où saint Denis avait été mis à mort. Saint Thomas priait dans ce lieu quand Henri revint de Saint-Denis. Un messager vint le trouver en grande hâte, disant que les deux rois et le prince Philippe l’attendaient dans la plaine près de la chapelle. Saint Thomas répondit que les démarches d’un prêtre devaient être so-
(1) Fitz-St-, p. 263.
(2) Ep. s. Th., I, p. 254; Froude, p. 455.
(3) Id., n, p. 821.
(4) Herb., I, p. 285.
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lennelles ; puis il fit présenter sa requête (U par l’archevêque de Rouen, l’évêque de Séez et Vivien; il priait le roi de lui rendre ses bonnes grâces, à lui et à ses partisans , ainsi que les propriétés et les domaines saisis ; il offrait, en retour, de lui témoigner toute la déférence qu’un archevêque doit à un roi. Les prélats médiateurs exigèrent que le saint nommât les propriétés du siège de Cantorbéry dont il demandait la restitution. Une longue absence, la difficulté des communications avec l’Angleterre, ne lui permettaient pas de dire ce que le roi et ses . officiers avaient aliéné; le saint demanda donc à être remis en possession de tous les biens dont avait joui Théobald et de tous ceux dont il avait joui lui-même à l’époque du concile de Tours. Il réclama cependant trois choses spécialement : premièrement, les terres qu’Henri d’Essex avait tenues comme vassal de l’archevêque, par cette raison que le roi, en sa qualité de seigneur féodal, ayant repris lors de la proscription du comte d’Essex les biens que ce seigneur avait tenus comme vassal de la couronne , on devait étendre cette mesure à l’archevêché. Henri avait usurpé le fief de Guillaume de Ros, contrairement à son serment royal; saint Thomas demandait la restitution de ce fief et celle de la propriété ecclésiastique conférée à ce Jean le Maréchal dont le nom eut une si grande célébrité au commencement du concile de Northampton. Les médiateurs se firent forts d’obtenir tout cela du roi, faute de quoi saint Thomas déclara qu’il était résolu à rester
(1) Ep. s. Th., I, p. 219.
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en exil et qu’il dédaignait, ce sont ses propres paroles, une paix achetée avec les biens de l’Eglise. Ils comptaient beaucoup moins sur la restitution des revenus et des biens meubles dont le roi avait joui lui-même, et qui montaient,suivant le calcul qui en fut fait, à trente mille marcs; quelques-uns pensaient qu’on obtiendrait peutêtre du roi un millier de marcs, avec lesquels l’archevêque et ses compagnons pourraient subvenir aux dépenses de leur retour. Pressé spécialement par le roi de France, qui l’engageait à ne pas permettre qu’une question d’argent toute personnelle l’empêchât de se réconciher avec son roi, le saint dit qu’il se contenterait d’une partie de ce qui lui était dû.
Le roi Henri, de son côté, déclara qu’il était prêt à oublier toutes les offenses dont il s’était plaint, et qu’il s’en rapportait, pour ces nouvelles propositions, à la décision du roi de France , ou du clergé de France, ou de l’Université de Paris. Le saint se déclara satisfait ; mais il dit en même temps qu’il aimerait mieux terminer cette affaire à l’amiable que par un procès; et, en conséquence, il rédigea ses demandes par écrit (U pour éviter à l’avenir tout malentendu et tout subterfuge, et il le fit en termes si modérés, qu’il était évident pour tout le monde qu’il était décidé à ne repousser aucune condition de paix, à moins qu’elle ne fût absolument incompatible avec les droits de l’Egbse.
Quelque temps auparavant, le saint, prévoyant le suc-
(1) Ep. s. Th., I, p. 382 ; II, p. 220.
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cès des négociations et le consentement probable du roi à des conditions acceptables, avait demandé au saint-père quel gage ou quelle garantie il devait dans ce cas exiger du roi. Le pape lui conseilla de demander au roi le baiser de paix, pensant qu’il n’était pas convenable pour un prêtre d’exiger un serment de son souverain. Saint Thomas envoya donc demander à Henri de mettre le sceau à ses bienveillantes intentions en lui accordant le baiser de paix. Les médiateurs rapportèrent la réponse du roi, sans observation, à saint Thomas, qui était toujours dans la chapelle : « Le roi l’aurait fait avec plaisir s’il n’avait un jour juré publiquement, dans un accès de colère, qu’il n’admettrait jamais à l’avenir l’archevêque au baiser de paix, lors même qu’il se serait réconcilié avec lui; ce serment était aujourd’hui le seul motif de son refus , et il ne conservait rien dans son cœur contre l’archevêque.» Sa réponse à la demande écrite de l’archevêque fut qu’il jouirait en paix de tous les biens dont ses prédécesseurs avaient joui, comme aussi de ses biens particuliers ; cette phrase , pour ceux qui n’étaient pas au courant de l’affaire, semblait tout accorder, tandis qu’en réalité et dans l’intention du roi elle ne comprenait pas les propriétés ecclésiastiques que saint Thomas avait recouvrées après sa consécration, ni les bénéfices devenus vacants pendant son exil. Le roi Louis dit devant Vivien et devant plusieurs autres personnages, que si le baiser de paix était refusé , il ne conseillerait pas à notre saint de mettre le pied en Angleterre, quand même Henri lui donnerait une somme en or égale à la rançon d’un roi ; le comte
S. THOMAS DE CANTOBBÉRY.
Thibaud ajouta que ce serait tout simplement une folie. Le roi Henri n’attendit pas la réponse, partit tout à coup pour Mantes, qui est à douze lieues de Paris, et pendant le voyage, qui dura toute la soirée, il ne cessa de se plaindre de l’archevêque. Le prince Philippe le rencontra en chemin; mais leur entrevue fut loin d’être cordiale, et le roi Louis, qui l’accompagna à Mantes, fut blessé de n’avoir pas reçu la tutelle du prince Richard, depuis notre Richard Cœur-de-Lion , qui avait été le prétexte de l’entrevue des deux rois. Cependant Henri n’était point satisfait de la rupture des négociations; pour engager Vivien à tenter de nouveaux efforts, il lui envoya un présent de vingt marcs d’argent, qui furent renvoyés avec mépris. Giles, archidiacre de Rouen, Jean d’Oxford et Jean de Séez vinrent trouver le pape pour détourner par leurs efforts une mesure qu’Henri redoutait beaucoup, la collation à l’archevêque de Sens des pouvoirs de légat dans ses domaines du continent.
Saint Thomas fut de nouveau logé au Temple ; c’est là qu’il avait habité quand il était venu visiter Paris dans toute la pompe d’un chancelier d’Angleterre. Le soir de la conférence , comme il allait quitter la chapelle où elle avait été tenue , un de ses partisans lui dit : « Aujourd’hui nous avons traité de la paix de l’Eglise dans la chapelle du Martyre, et je crois que votre martyre seul rendra la paix à l’Eglise. » Le saint répondit en peu de mots : « Je voudrais la voir libre au prix de mon sang. »
Le même soir après matines, dans le chœur des Templiers, les compagnons du saint vinrent délibérer avec
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lui sur l’état présent de ses affaires. « Tant que les questions vitales ont été enjeu, nous avons été fiers, direntils, de partager avec vous le rôle de confesseurs de la foi ; mais maintenant le roi ne demande plus qu’on retranche du Serment la formule : sauf l’honneur de Dieu et la dignité de l’Eglise ; il a consenti à restituer toutes les propriétés de l’Eglise; l’exil n’a plus de raison d’être, puisque le refus du baiser de paix n’est qu’une affaire purement personnelle, ainsi que le paiement des revenus saisis, que l’archevêque consent à abandonner.' »
Pendant ces délibérations , qui finissaient par rendre la paix probable, on reçut des nouvelles (i) d’Angleterre, où les évêques commençaient à agir avec plus de vigueur. Geoffroi Ridel, archidiacre de Cantorbéry, Richard, archidiacre de Poitiers, et d’autres dignitaires ecclésiastiques, convoquèrent à Londres, au nom du roi, tous les évêques et abbés pour qu’ils s’engageassent à observer le nouvel édit, à ne recevoir aucun message du pape ou de l’archevêque sans la permission royale, à ne point se soumettre à l’interdit s’il était publié, à ne prononcer d’anathème contre aucun des sujets du roi. Toutefois, aucun évêque, aucun abbé sauf Clérembaud, l’abbé intrus de Saint-Augustin, ne se rendit à cette convocation. L’évêque de Winchester protesta publiquement et déclara que tant qu’il vivrait il obéirait à tout prix aux décrets apostoliques et à ceux de l’Eglise de Cantorbéry, à laquelle il avait juré foi et obéissance ; et ce noble vieillard
(1) Ep. s. Th., i, p. 219; Froude, p. A5S.
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ordonna à son clergé de faire comme lui. L'évêque d'Exeter suivit son exemple, prêt à obéir en toutes choses, et il se réfugia dans une maison religieuse pour y attendre la fin de l'orage. L'évêque de Norwich, malgré la défense expresse du roi , excommunia le comte Hugues et plusieurs autres, d'après les instructions qu'il avait reçues, en présence des officiers royaux. En descendant de la chaire, il mit son bâton pastoral sur l'autel , disant qu'il
verrait bien qui voudrait porter la main sur l'Eglise et »
sur ses possessions. Il entra aussi dans une maison religieuse pour y vivre en communauté. L’évêque de Lichfield déclara qu’il était prêt à obéir à tous les ordres de ses supérieurs ecclésiastiques, et pour se mettre en sûreté contre les officiers du roi, il se réfugia dans la partie galloise de son diocèse.
Le roi envoya alors de nouveaux messagers (i) au pape; leurs instructions étaient de retirer toutes ses précédentes demandes, et de s’en rapporter entièrement au saintpère pour les conditions de la réconciliation. L’évêque d’Auxerre et d’autres évêques normands profitèrent de l’occasion pour s’efforcer d’amener une nouvelle conférence entre le roi et l’archevêque. Déjà saint Thomas s’acheminait (*) vers le lieu du rendez-vous ; il était arrivé à Ponlisare avec ses compagnons, quand ils apprirent que le roi avait brusquement renoncé à sa promesse et n’avait pas voulu attendre davantage. Ce changement sou-
(1) Ep. Jo. Sar., h, p. 224.
(2) Ep. s. Th., I, p. 259; Fronde, p. 463.
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dain était dû au retour des messagers qu'il avait envoyés à Rome; plusieurs d'entre eux assurèrent, et leurs assurances se trouvèrent fausses au moins dans le sens où ils les présentaient , que le saint-père avait consenti à l'absolution de l'évêque de Londres et des autres excommuniés. Le roi, triomphant, partit en disant qu'il allait faire ses préparatifs pour le couronnement de son fils, et s'en retourna en Angleterre.