THOMAS DB CANTORBÉRY
seaux de proie avaient épargnés, et de le précipiter dans l'abîme. Alors le souvenir de toute notre ancienne amitié s’empara de moi; je descendis du haut de ma montagne dans un clin d’œil, à ce qu’il me semblait; le danger du roi, la pitié, me donnaient des ailes ; j’étais auprès de lui. J’avais, je ne sais comment, une lance à la main, j’écartai les oiseaux de proie; je remis au roi ses vêtements royaux, et cependant j’accablais de reproches le courtisan qui lui avait montré tant d’ingratitude, disant que le roi n’avait pas mérité, surtout de lui, un pareil traitement. »
Saint Thomas dit le nom du courtisan, mais Herbert ne voulut pas le répéter, parce qu’il vivait encore. Le saint expliqua la vision en disant qu’il viendrait, quelque jour, au secours du roi dans ses peines. Quand Herbert raconta cette histoire à Henri, plusieurs années après, il le pressa beaucoup pour savoir le nom du courtisan, mais Herbert refusa de le lui dire.
Dans une autre conversation particulière (*), Herbert dit au roi, avec la franchise qui le caractérise, que son bienheureux maître est mort pour lui et par lui. Le roi lui répond tranquillement et sans s’irriter : « Pour, je l’avoue avec douleur ; par, je le nie hardiment. » Disons avec Herbert que « Dieu , et Dieu seul , sait la vérité. » Quittons maintenant ce roi, dont les passions indomptables eurent des résultats si terribles, dont toute la politique eut pour but l’asservissement de l’Eglise, et dont la
(1) Herb., II, p. 33.
PÉNITENCE
pénitence fat tout à la fois si frappante et si sincère, bien que nous puissions craindre que sa conversion n’ait pas été de longue durée.
Quelques années plus tard, un autre pèlerin royal vint visiter le tombeau de saint Thomas ; mais il n’avait point au cœur ces remords qui firent de la visite du roi Henri un acte de pénitence. L’an 1179, Philippe (*), fils de Louis de France, alors âgé de quinze ans, tomba malade, et son père fut averti dans une vision qu’il recôuvrerait la santé par les prières de saint Thomas. Il entreprit donc ce pèlerinage qui devait sauver son fils, malgré le danger qu’il courait en se mettant entre les mains du roi d’Angleterre, avec lequel il était sans cesse en difficulté. Le mercredi 22 août, il aborda à Douvres, où il fut reçu par Henri, qui l’accompagna à Cantorbéry. Ils firent la route de nuit, à cheval, et pendant le voyage ils furent témoins d’une éclipse de lune. Us furent reçus avec de grands honneurs par l’archevêque de Cantorbéry et par un grand nombre d’évêques et de membres du clergé. Le roi de France passa une nuit au tombeau du saint, et offrit un magnifique calice d’or et cent mesures de vin qu’il s’engagea à donner chaque année. Avant de partir, il pria le chapitre de l’admettre parmi les chanoines de Cantorbéry, et il remporta avec lui le titre qui lui conférait ce privilège. A son retour en France, le dimanche suivant, il trouva son fils Philippe parfaitement guéri.
Avant de revenir aux reliques sacrées de saint Thomas,
(1) Hoveden, fol. 888; Diceto, p. 805; Gerr., p. 1457.
S. THOMAS DE CANTORBÉRY
racontons en quelques mots le peu que nous connaissons de l’histoire de ses fidèles compagnons. Jean de Salisbury, que saint Thomas avait trouvé au service de l’Eglise de Cantorbéry, et qui avait été recommandé à l’archevêque Théobald par l’illustre saint Bernard (i), ce conseiller, cet ami du saint pendant les bons et les mauvais jours, dans la patrie et dans l’exil, pendant sa vie et à sa mort, fut élu en 11 76 par les chanoines de Chartres, à cause de leur dévotion pour saint Thomas. Le 22 juillet (*), le doyen, le grand chantre et plusieurs membres du clergé vinrent à Cantorbéry pour déclarer leur choix; l’évêque élu fut conduit à l’autel de l’église où il avait vu mourir son maître, et on chanta le Te Deum en réjouissance. Le roi Louis lui écrivit (3) pour lui demander son consentement et pour lui dire que l’archevêque de Sens le désirait autant que lui-même. Jean de Salisbury manifesta sa dévotion pour saint Thomas en faisant précéder tous les actes de son épiscopat et toutes les lettres qu’il écrivait, de la formule suivante : a Jean, par la miséricorde de Dieu et par les mérites de saint Thomas; indigne serviteur de l’Eglise de Chartres. » Il mourut le 25 octobre 1180.
(1) Ep. CCCLXXXHI, ed. Horst.
(R) Il avait déjà écrit à cette époque son élégante histoire de la vie de saint Thomas; car Pierre de Blois, archidiacre de Bath, après l’avoir félicité sur sa nouvelle dignité , ajoute qu’il aurait certainement écrit lui-même la vie du saint par ordre de l’archevêque, si Jean de Salisbury n’eût composé sur ce sujet un excellent travail. (Petr. Blés., ep. cxiv, p. 204.)
(3) Ep. Jo. Sar., n, p. 291.
PÉNITENCE
Herbert de Boshatn avait été envoyé par saint Thomas au roi Louis et à l'archevêque de Sens ; il avait quitté le saint le dimaüche soir, avant son martyre. Quand il eut appris la mort de son maître, il resta pendant quelque temps à l’étranger. C’est à lui qu’on attribue la lettre (*) que l’archevêque de Sens écrivit au pape pour lui demander que le roi fût puni comme ayant été la cause de la mort du saint. Quelque temps après , il écrivit (*) lui-même au pape Alexandre pour se plaindre d’un serment qu’on voulait lui imposer comme condition de son retour en Angleterre ; on voulait lui faire promettre de ne pas quitter le royaume et de ne point envoyer de lettre au delà des mers sans la permission du roi. « Jean de Salisbury, disait-il, et Gontran ont prêté ce serment ; mais ma conscience ne me le permet pas. » Le pape lui fit une réponse (?) pleine de bienveillance, recommanda aux légats d’intercéder pour lui auprès du roi, et l’appela « le fils chéri et dévoué de l’Eglise. » Après son retour en Angleterre, il eut, comme nous l’avons dit, plusieurs entrevues avec le roi, qui lui rendit complètement ses bonnes grâces ; il vécut longtemps, occupé à écrire la vie de saint Thomas, qui ne fut fiùie qu’à l’époque du poütificat (*) d’Urbain III, quinze ans après le martyre. Il se plaint amèrement (*) d’être mis en oubli par les évêques,
(1) Ép. s. Th., il, p. 160; Herb., II, p. 292.
(2) Herb., II, p 293.
3) Id., II, p. 303, Frascati, 24 juin.
(4) Id., I, p. 367.
(5) Id., II, p. 182.