‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 69 sur 79 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

PÉNITENCE

Les quatre chevaliers, après leur crime, revinrent à Saint-Augustin, et de là à Saltwood. La tradition raconte qu'ils n'osaient pas retourner auprès de ce roi pour lequel ils venaient de commettre un des plus grands forfaits connus dans l'histoire. Ils allèrent à Knaresborough(t), qui appartenait à Hugues de Morville, l'un d'entre eux. Personne ne voulut leur parler, ni manger ni boire avec eux. Les chiens même refusaient les restes de leurs repas. Ils y restèrent un an , puis ils vinrent trouver le pape pour recevoir de lui une pénitence : le pape les envoya à Jérusalem. Ils moururent jeunes, dit la même tradition, et l'on a de bonnes raisons pour espérer qu'ils moururent en pénitents par l'intercession du saint martyr. Toutefois, un écrivain moderne (2) a soigneusement retracé les faits qui se rattachent au reste de leur vie ; il nous montre

(1) Hoveden, fol. 299.

(2) Stanley, p. 80.

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les meurtriers, pendant les deux années qui suivirent le crime, « vivant à la cour, dans l’intimité du roi, et se livrant avec lui au plaisir de la chasse. » Ils ne furent point punis, leur position sociale ne fut point diminuée. Tracy montra plus de repentir que les autres; il fit un pèlerinage à Rome et aux Lieux saints. Ce fut aussi lui qui, « pour l’amour de Dieu et de son âme, et des âmes de ses ancêtres, et pour l’amour du bienheureux saint Thomas, archevêque et martyr, de vénérable mémoire, » fonda une chapellenie pour l’entretien d’un religieux qui devait dire la messe dans la cathédrale où il avait commis son crime.

Marguerite de France n’avait pas été couronnée comme son mari; le roi son père s’en était plaint. Sur l’avis des cardinaux légats, et avec l’autorisation du saintsiège, cette cérémonie fut accomplie à Winchester, le 27 août 1172, jour anniversaire de la mort du dernier évêque de cette ville, par Rotrod, archevêque de Rouen, assisté de Giles, évêque d’Evreux, de Geoffroy, prévôt de Chartres, et de quelques-uns des suffragants de Cantorbéry. Le roi Louis avait spécialement demandé au pape qu’il fût interdit à l’archevêque d’Yorck, ainsi qu’aux évêques de Londres et de Salisbury, d’assister à la cérémonie.

Ces couronnements, dont le roi d’Angleterre voulait se faire une arme contre l’Eglise, retombèrent sur la tête de celui qui les avait provoqués. Le jeune roi commença à parler de son droit d’intervenir et à réclamer un pouvoir indépendant de celui de son père. Un de ses pre-

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miers actes contre lui fut de protester (i) auprès du prieur de Cantorbéry, contre l’élection du nouvel archevêque, dans le cas où elle se ferait sans sa permission. Il faut avouer qu’on ne peut éprouver aucune sympathie pour le vieux roi, qui s’était conduit en cette circonstance comme il l’avait toujours fait, et montrait par là combien sa conversion était peu solide. Le siège archiépiscopal était resté vacant pendant deux ans et cinq mois (*). Quand le prieur vint solliciter une élection libre, il fut d’abord renvoyé avec de belles paroles ; le roi voulut ensuite lui persuader de nommer l’évêque de Bayeux , dont le caractère était tout contraire à celui de saint Thomas. Il n’y réussit pas, et le prieur, d’accord avec le couvent, soumit trois noms au roi, par l’entremise de Richard de Luci ; le roi choisit Roger, abbé du Bec, qui refusa péremptoirement. On fit ensuite les élections pour les sièges suffragants qui étaient vacants, et les noms de ceux qui furent élus prouvent que les promotions furent plutôt accordées aux partisans du roi qu’à ceux qui , dans les dernières luttes, avaient partagé les souffrances du martyr. La plupart des nouveaux évêques étaient des ennemis déclarés de saint Thomas. Richard d’Ilchesteret Geoffroy Ridel avaient marqué tous deux au même degré parmi les partisans du roi, tellement que plus d’une fois, dans le cours de cette histoire, on les a nommés « les deux archidiacres ; » ils furent promus aux sièges de Winchester

(1) Gerv., p. 1435.

(2) Id , p. 1673.

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et d’Ely. Jeap d’Oxford, le célèbre doyen de Salisbury, fut fait évêque de Norwich. Réginald le Lombard, archidiacre de Salisbury, qui dans l’origine avait été au service du saint, mais qui l’avait abandonné (i) pour prendre le parti du roi et qui avait eu l’idée du couronnement du jeune prince, devint évêque de Bath. Le choix de Robert Foliot, archidiacre d’Oxford, nommé évêque d’Hereford, prouve l’influence de la recommandation de son cousin l’évêque de Londres, pour lequel il avait montré (*) une grande sympathie. Les autres nominations furent: Jean, doyen de Chichester, pour Chichester, et Geoffroy, fils du roi Henri et de Rosamonde Clifford, qui fut élevé de l’archidiaconat au trône épiscopal de Lincoln; il ne fut jamais consacré, et le pape finit par exiger sa démission. Enfin Richard, prieur de Douvres, fut élu archevêque de Cantorbéry; et, comme le jeune roi protestait contre son élection, il alla à Rome, où il fut consacré par le pape.

Le jeune roi prit les armes contre son père; son exemple fut suivi par son frère, celui qui fut depuis le célèbre Richard Cœur-de-Lion. Ce fut à la suite de ces révoltes qu’Henri écrivit au pape cette lettre fameuse qui offre un si frappant contraste avec sa conduite, et qui montre jusqu’où il pouvait porter sa soumission au saintsiège quand elle servait ses intérêts et ne choquait pas ses passions. « Le royaume d’Angleterre est soumis à

(1) Herb.,1, p. 363.

(2) Ep. Gilb. Fol., H, p. 217.

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votre juridiction, écrit-il (i) au pape Alexandre, et je n'ai point d'autre seigneur que vous. Montrez à l'Angleterre ce que le pape peut faire, et puisqu'il n'emploie pas les armes terrestres, qu'il défende avec le glaive spirituel le patrimoine du bienheureux Pierre. »

Le jeune roi se jeta entre les bras de Louis de France et du comte de Flandre, et son père eut assez à faire de défendre ses domaines de Normandie. Tandis qu'il était engagé dans cette guerre, Guillaume, roi d'Ecosse, envahit l'Angleterre (2), assiégea avec succès Carlisle, et dévasta tout le nord. Un grand nombre de puissants barons s'étaient déclarés pour le jeune Henri, qui était avec le comte de Flandre et n'attendait qu'un bon vent pour entrer en Angleterre avec des forces considérables. Richard d'ilchester (3), le nouvel évêque de Winchester, fut envoyé au roi à Bonneville, le jour de la Saint-Jean 1174, pour implorer son retour; il avait été précédé d'un si grand nombre de messagers , que les Normands dirent en le voyant : a Bientôt les Anglais nous enveritmt 1a. Tour de Londres! »

Le roi Henri s'embarqua immédiatement avec sa femme

(1) Op. Pétri Blesensis, Mogunt., 1600, p. 245, ep. cxxxvi. Dans la bibliothèque du Vatican, Mss. 5221, fol. 79. On conserve dans la bibliothèque du collège anglais à Rome, une copie de cette précieuse lettre, qu’on suppose être de la main du P. Parson; elle est écrite sur la garde de l’exemplaire du Livre des Martyrs , par Fox, appartenant à ce vénérable missionnaire. Le P. Parson a été recteur du collège anglais.

(2) Hoveden, fol. 308.

(3) Dicèto, p 576.

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Eléonore, Marguerite sa belle-fille, son fils Jean et sa fille Jeanne. Il faisait un grand vent, et le roi demanda à Dieu, dans une prière publique, de lui accorder une heureuse traversée si son arrivée en Angleterre devait rendre la paix au clergé et au peuple, mais seulement dans ce cas. 11 aborda à Southampton le lundi 8 juillet; et, mettant de côté les affaires, malgré sa position critique, il commença un pèlerinage au tombeau de saint Thomas. Il jeûna strictement au pain et à l'eau, et, évitant les villes, il se dirigea en toute diligence vers Cantorbéry. Le vendredi suivant (*), il était en vue de la ville. Alors il descendit de cheval et fit à pied le reste du chemin. Depuis Téglise de Saint-Dunstan hors de la ville jusqu'au tombeau du saint martyr, il marcha pieds nus, vêtu de laine grossière, comme un pèlerin. Ses pas étaient marqués le long des rues par le sang qui coulait de ses pieds. Il arriva au portail de l'église (*), y pria, puis il visita le théâtre du martyre, qu'il arrosa de ses larmes. Il dit ensuite son Confiteor devant les évêques présents, puis s'approcha respectueusement de la tombe et resta longtemps en prières. Après quelques instants, l'évèque de Londres, parlant au nom du roi à tous les assistants, dit que le roi reconnaissait avoir été, par ses paroles violentes, l'occasion de la mort du martyr, bien que ce fût contre son gré; il sentait vivement le tort qu'il avait eu de le persécuter pendant sa vie, et venait pour en donner pleine

(1) Gerv., p. 1427.

(2) Grim, p. 86.

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satisfaction; il demandait les prières des assistants, plein de confiance que Dieu et saint Thomas accepteraient son humble pénitence; il rendait à l’Eglise de Cantorbéry tous ses droits et tous ses honneurs, et tout ce qu’elle avait possédé précédemment dans ce pays ou dans d’autres; il offrait une rente de trente livres, comme don fait au martyr, pour brûler des cierges auprès de sa tombe. Quand l’évêque eut terminé cette allocution, qu’il dut trouver bien humiliante pour lui (i), le roi approuva et confirma tout.

Ses épaules furent dépouillées ; il courba la tête vers une des ouvertures de la tombe, et reçut cinq coups de chacun des évêques présents, et trois de chacun des moines, qui étaient plus de quatre-vingts. Quand ce fut fini, il reçut l’absolution, puis il demeura là toute la nuit sur le pavé, dans la veille et dans la prière, et ne souffrit pas qu’on lui donnât un tapis ni qu’on lui apportât de l’eau pour laver ses pieds saignants et souillés par la boue.

Cette nuit, une sœur de saint Thomas paraît, presque pour la première fois , dans notre histoire. Pendant les jours de sa grandeur mondaine, nous n’avons pas entendu parler de sa famille, et sans le chagrin qu’il ressentit à

(1) Gilbert Foliot accorda une indulgence de vingt jours et une part dans toutes les prières et mérites de son Eglise à tous ceux qui contribueraient à la construction d’un hôpital à Southwark, à Londres, en l'honneur de Dieu et du bienheureux martyr Thomas. (Ep. Gilb. Fol., i, p. 318.) Il l’appelle « saint Thomas » dans un acte en faveur de lady Cecilia Talbot. (Ep. Gilb. Fol., il, p. 50.)

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cause d’elle, nous n’aurions pas su qu’il eût des parents si proches. Parmi ceux qui furent exilés à cause de lui, on cite sa sœur avec ses enfants; car le pape remercia le monastère de Clairmarais de leur avoir donné l’hospitalité, et saint Thomas écrivit à ses amis. Foulque, doyen de Reims, Richard, archevêque élu de Syracuse, et Etienne, chancelier de Sicile, pour les prier de venir au secours des enfants de sa sœur (i). Et maintenant, voici Rohesia, sœur du saint, probablement encore sous le coup de la sentence qui l’exilait, certainement en proie à la misère, qui vient (*) demander a mercy » au roi pendant qu’il prie au tombeau de son frère. Le roi lui donna un moulin dont le revenu était de dix marcs par an , et dont son fils jouit après elle. Le saint eut une autre sœur du nom de Marie (®) ; tout ce que nous en savons, c’est qu’elle fut religieuse, et qu’après le martyre elle fut abbesse de Rarking.

Après matines' et laudes, le roi visita les autels de l’église supérieure et les reliques des saints qui y étaient déposées. Puis il retourna dans l’église souterraine, près de la tombe de saint Thomas. Le samedi, dès qu’il fut jour, il demanda une messe, et après l’avoir entendue, après avoir goûté de l’eau dans laquelle on avait fait dissoudre une goutte du sang du martyr, il retourna à Londres avec une fiole de cette eau. Cette fiole était déjà

(1) Ep. s. Th., u, p. 112; I, p. 245, S21 et S95.

(2) Garnier, 81, 3.

(3) Mathieu Paris, p. 126.

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la marque distinctive (i) du pèlerinage au tombeau de saint Thomas, comme la palme et la coquille étaient celles des pèlerinages de Jérusalem et de saint Jacques de Compostelle.

Il apprit bientôt que son fils Henri et le comte de Flandre avaient abandonné leur projet d'invasion en Angleterre, sur la nouvelle du retour du roi. Rassuré de ce côté (2), il avait envoyé ses troupes contre le comte Hugues Bigod, qui s'était joint à l'insurrection à Norwich. A son retour de Cantorbéry, il fut retenu quelques jours à Londres par une maladie ; tout à coup, à minuit, on entend frapper violemment à la porte du palais du roi. Repoussé par le portier, le messager insiste, disant qu'il apporte de bonnes nouvelles, et que le roi doit en être instruit à l'instant même. A force d'importunités, il obtient d'être introduit daus la chambre du roi. Il s'approche du lit et réveille le roi, qui lui crie : « Qui êtes-vous ? — Je suis le fils de votre fidèle Renouf de Glanville ; il m'a envoyé à Votre Altesse pour lui apporter de bonnes nouvelles. — Et comment se porte Renouf? demanda le roi. — Monseigneur se porte très bien, et il a fait prisonnier à Richmond, votre ennemi, le roi des Ecossais. — Redites cette nouvelle, » s'écria le roi stupéfait. Le messager répéta la nouvelle. « Avez-vous des lettres?» Le fils de Renouf présenta ses lettres, le roi y jeta un coup d'œil, et, sautant de son lit, les yeux humides de larmes, il re-

(1) Anonyme de Lambeth, Vita, II, p. 134; Bened., p. 147.

(2) Will. Neubrig., Rer. Anglic., Antuerp., 1567, p. 196.

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mercia Dieu et saint Thomas. C’était précisément le samedi (i) où le roi avait quitté Cantorbéry, à l’heure où il entendait la messe au tombeau de saint Thomas, que le château d’Alnwick avait été pris et le roi d’Ecosse fait prisonnier. Durant ces trois semaines du pèlerinage et de la pénitence du roi, toutes les révoltes avaient été étouffées, et la paix était rétablie (*) en Angleterre.

Le roi avait entrepris son pèlerinage à la suite d’un songe (9) où il lui fut révélé qu’il ne pourrait obtenir la paix qu’en se réconciliant avec le saint martyr. Saint Thomas lui-même avait eu, à ce sujet, une vision qu’il avait racontée en ces termes à Herbert de Bosham (*), durant leur exil : « Il me sembla, dit le saint, que j’étais sur une très haute montagne, tandis que le roi était dans la plaine au-dessous de moi ; tout à coup, je vis voler vers lui toutes sortes d’oiseaux de proie, qui l’attaquèrent furieusement de leurs becs et de leurs serres, déchirèrent ses vêtements royaux, et le laissèrent à demi dépouillé. Il y avait derrière lui un précipice sombre qu’il ne voyait pas, et vers lequel il reculait sans cesse, poussé par les oiseaux de proie. Tandis qu’il était dans cette extrémité, un de ses courtisans en qui il avait grande confiance, et qu’il avait promu à de hautes dignités, porta ses mains sur lui, essaya d’arracher de dessus son corps les lambeaux que les oi-

(1) Herbert de Bosham (II, p. 44) tenait ce récit du roi luimême.

(2) Gerv., p. 1428.

(3) Grim, p. 85.

(4) Hcrb., Iï, p. 46.

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