‹ La vie et le mystèreChapitre 41 sur 70 · DÉJEUNER CHEZ ALPHONSE BRUNOT · texte numérisé non relu

DÉJEUNER CHEZ ALPHONSE BRUNOT

(21 novembre 1920)

Un poisson de mer aux yeux ronds. .

Deux lièvres tués dans un chaume :

Harel, Mazade et Touchalaume En mangèrent six quarterons.

Puis, voici la dinde aux marrons.

C'est la plus belle du royaume.

Dorée et fumante, elle embaume Et la ville et ses environs.

L'hôte, avec des gestes sévères, Remplissait, remplissait les verres ; Tant, qu'après le Sauternes d'or,

Fils d'une généreuse année, Brunot, ce fut, plus riche encor.

Ce théologal Romanée !

A BENOIT LABRE

Mangeur de détritus, Benoît, roi des haillons, N'avez-vous pas, au cours d'un long pèlerinage, Passé par Saint-Lhomer et dans mon voisinage ? Mais, oui. C'est en hiver et sous des tourbillons.

Chez nous le pot-au-feu tournoie à gros bouillons, . Enviable, quand l'homme, au déclin de son âge, N'a pas pour se couvrir le plus petit lainage. Entrez donc, ô Benoît. Voici que les grillons

Se sont mis à chanter pour vous au fond de l'âtre.

Bénissez le valet, le cuisinier, le pâtre ;

Soyez notre hôte ! En vous voyant dans le manoir,

Ma femme a cru sentir des anges autour d'elle. Mangez, buvez, prenez aussi, car il fait noir, Pour monter l'escalier cette pauvre chandelle.

A BENOIT LABRE

(Le lendemain matin)

M 'avez- vous converti ? Vous ai- je perverti ?

« C'est de Dieu que mon vin, Benoît, tient son arôme.

Vous êtes fatigué, vous arrivez de Rome.

Si vous vouliez trinquer, vous seriez bien gentil.

Voyons, n'hésitez plus, prenez un grand parti. A la vôtre ! Le geste est fraternel, en somme, Approchez-vous, goûtez et dites-moi, saint homme. Si mon Sauternes vaut le Lacryma-Christi. »

Mais le haut mendiant, le pouilleux sans chemise,

A souri simplement devant la table mise.

Il a souri, très doux, pâle. Et joignant les mains :

O poète, des noix ? Du vin ? Quelle ripaille ! Mon ami, vous serez bientôt par les chemins. Harel, vous finirez comme moi : sur la paille.

A BENOIT LABRE

Pèlerin du silence et de la triste mine, Pauvre toujours en marche, à moins qu'agenouillé ; Martyr du saint amour qui, tout déguenillé, Offres à Dieu ton corps où grouille la vermine ;

La Grâce du Seigneur devant tes yeux chemine, Ouvrant, de ci de là, les coeurs à la pitié. Les gueux, dans un élan, t'offrent leur amitié. Ils n'ont pas avec toi très peur de la famine :

Sur les fumiers, au bord des seuils, au fond des seaux, Tu ramasses parfois ce qu'on jette aux pourceaux. Et, content, le sac plein de cette nourriture,

Las, mais fermant l'oreille aux appels des taudis, Tu t'en vas dans le soir, dominant ta nature. Vers les rayonnements lointains du Paradis.

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