Naviguer avec le vent en biais
bouchure d'une petite rivière dont j'ignorais le nom. Je ne vis aucun être vivant, ni ne me souciais d'en rencontrer. Ce dont j'avais le plus besoin était de l'eau fraîche. Sur le soir nous entrâmes dans cette petite baie. Je résolus d'aller, dès qu'il ferait nuit, à la nage et de reconnaître le pays. Mais la nuit étant venue, nous entendîmes un bruit si épouvantable, causé par les hurlements et les rugissements de certaines bêtes sauvages dont nous ne connaissions pas l'espèce, que le pauvre petit garçon faillit en mourir de peur, et me supplia instamment de ne point débarquer jusqu'à ce qu'il fût jour. Je me rendis à sa prière, et je lui dis : « Non, Xuri, je veux bien ne point débarquer maintenant; mais aussi, ajoutai-je, le jour pourra nous faire voir des hommes qui sont aussi à craindre pour nous que ces bêtes fauves. — Alors, reprit-il en riant, nous tirer à eux bon coup de fusil, pour faire eux prendre fuite ; » car Xuri n'avait pas appris un langage plus pur en conversant avec les Anglais amenés en captivité par les corsaires. Cependant j'étais bien aise de voir qu'il eût tant de courage ; et pour le fortifier encore, je lui donnai un petit verre de liqueur. Après tout, l'avis de Xuri était bon; aussi le suivis-je : nous jetâmes notre petite ancre, et nous demeurâmes tranquilles toute la nuit ; je dis que nous demeurâmes tranquilles, car il n'était pas possible de dormir, parce que nous ne tardâmes pas à voir des animaux d'une grosseur extraordinaire, et de plusieurs sortes, auxquels nous ne savions quel Qom donner, qui descendaient vers le rivage et couraient dans l'eau, où ils se lavaient et se vautraient pour se rafraîchir; ils poussaient des cris si horribles, que de mes jours je n'entendis rien d'approchant.
Xuri était dans une frayeur extrême, et, à ne point mentir, je n'en étais pas trop exempt. Mais ce fut bien
pis quand nous entendîmes un de ces animaux énormes qui venait à la nage vers notre bateau ! A la vérité, nous ne pouvions pas le voir; mais il était aisé de connaître, au bruit de ses naseaux, que ce devait être une bête prodigieusement grosse et furieuse. Xuri disait que c'était un lion, et cela pouvait bien être. Le pauvre garçon me criait de lever notre ancre et de nous enfuir à force de rames. Mais je lui répondis que cela n'était pas nécessaire; qu'il suffirait bien de nous écarter en mer, et que le lion (si c'en était un) ne pourrait nous suivre fort loin. Je n'eus pas plus tôt achevé ces paroles que j'aperçus cet animal, quel qu'il fût, qui n'était pas à plus de quatre toises de moi; ce qui m'effraya un peu : mais enfin je courus d'abord à l'entrée de la cabine, où je pris mon fusil, et tirai dessus: ce qui le détermina a tourner bien vite d'un autre côté et à regagner le rivage en nageant.
Il est impossible de donner une juste idée des cris et des hurlements affreux qui s'élevèrent, tant au bord de la mer que plus avant dans les terres, au bruit et au retentissement de mon coup de fusil, et il y a quelque apparence que ces animaux n'avaient jamais rien entendu de semblable auparavant. Gela me fit voir clairement qu'il n'y avait pas moyen de se hasarder sur cette côte pendant la nuit : il ne me paraissait pas même qu'il y eût aucune sûreté à le faire pendant le jour; car de tomber entre les mains des sauvages ou bien entre les griffes des tigres et des lions, c'est une chose qui nous aurait été également funeste, ou du moins que nous redoutions également.
Quoi qu'il en soit, nous étions obligés de prendre terre quelque part potfr nous procurer de l'eau douce, car nous n'en avions pas une pinte de reste ; mais quel temps et quel lieu choisir pour cela? c'était la difficulté.
Xuri me dit que, si je le laissais aller à terre avec une jarre, il se faisait fort de découvrir de l'eau, en cas qu'il y en eût, et de m'en apporter. Je lui demandai pourquoi il y voulait aller; s'il ne valait pas mieux que j'y allasse moi-même et qu'il restât à bord. Il me répondit avec tant d'affection, que je l'en aimai toujours depuis : « C'est, dit-il en son langage corrompu, c'est que si les sauvages hommes ils viennent, eux mangent moi, et puissiez sauver vous. — Eh bien, répondis-je, eh bien, mon cher Xuri, nous irons tous deux ; si les sauvages viennent, nous les tuerons et nous ne leur servirons de proie ni l'un ni l'autre. » Après cela, je lui donnai à manger un morceau de biscuit et lui fis boire un petit verre de liqueur ; nous arrêtâmes le bateau aussi près du rivage que nous le jugeâmes convenable, et nous descendîmes à terre, ne portant avec nous que nos armes et deux jarres.
Je n'osais m' écarter du bateau jusqu'à le perdre de vue, de crainte que les sauvages ne descendissent le long de la rivière avec leurs canots; mais le jeune garçon, ayant découvert un lieu enfoncé à près d'un mille avant dans les terres, s'y en alla en trottant : quelque temps après je le vis revenir .courant de toutes ses forces. La pensée me vint qu'il était poursuivi par quelque sauvage ou épouvanté par quelque bête féroce; j'accourus à son secours; mais quand je fus assez près, je vis quelque chose qui lui pendait à l'épaule : c'était une bête qu'il avait tirée et qui ressemblait à un lièvre, avec cette différence qu'elle était d'une autre couleur et qu'elle avait les jambes plus longues; la chair en était fort bonne, et cet exploit nous causa beaucoup de joie : celle de Xuri venait surtout de ce qu'il avait trouvé de Peau, sans avoir vu de sauvages, et c'étaitpour m'annoneer cette bonne nouvelle, qu'il s'était si fort empressé.
Nous vîmes ensuite qu'il n'était poinl nécessaire de
noiisflonncr tant de peine pour avoir de l'eau, car nous trouvâmes que la marëe ne montait que fort peu dans la rivière, et que lorsqu'elle était basse, l'eau était
douce un peu au-dessus de l'embouchure; ainsi nous remplîmes nos jarres, nous nous régalâmes du lièvre que nous avions tué, et nous nous disposâmes à reprendre notre route, sans avoir remarqué, dans cette contrée, les traces d'aucune créature humaine.
Comme j'avais déjà fait un voyage à cette côte, je savais bien que les îles Canaries et celles du Cap-Vert n'en étaient pas éloignées. Mais n'ayant aucun des instruments propres à prendre la latitude, et d'ailleurs ma mémoire ne me fournissant aucune lumière sur la situation de ces îles, je ne savais où les aller chercher, ni de quel côté, dans quel endroit précisément il me faudrait diriger ma course. Sans tous ces obstacles, j'aurais pu aisément gagner quelqu'une de ces îles; mais mon espérance était qu'en suivant la côte, jusqu'à ce que j'arrivasse à cette partie où les Anglais font leur commerce, je rencontrerais quelqu'un de leurs vaisseaux, allant et venant à l'ordinaire, lequel voudrait bien nous recevoir.
Autant que j'en puis juger par mes calculs les plus exacts, il fallait que le lieu où nous étions alors , fût cette région qui, étant située entre les terres de l'empereur de Maroc d'un côté, et la Nigritie de l'autre, est entièrement déserte et habitée seulement par des bêtes féroces. Il y avait autrefois des nègres, qui l'ont abandonnée depuis, et se sont retirés plus avant du côté du sud, dans la crainte des Maures ; ceux-ci n'ont pas été fort désireux de s'y établir à cause de sa stérilité; et ce qui pouvait également éloigner les uns et les autres, c'est la quantité prodigieuse de tigres, de lions, de
léopards et d'autres animaux féroces qui infestent le pays ; en sorte que les Maures n'y vont jamais que pour chasser, et cela au nombre de deux ou trois mille hommes à la fois. En effet, dans l'étendue de près de cent milles, nous ne voyions que de vastes déserts pendant le jour, et nous n'entendions que hurler et rugir pendant la nuit.
Il me sembla, plus d'une fois, que je voyais de jour le Pic de l'île de Ténériffe, l'une des Canaries. J'avais grande envie de me diriger vers la haute mer, pour essayer si je ne pourrais pas l'atteindre : c'est ce que je voulus faire par deux fois ; mais toujours les vents contraires, et la mer trop enflée pour mon petit bâtiment, me forçaient à rebrousser chemin. Gela me fit résoudre à continuer mon premier dessein qui était de côtoyer.
Pendant que nous « naviguions ainsi, nous fûmes souvent contraints de prendre terre pour nous procurer de l'eau : une fois, entre autres, qu'il était de bon matin, nous vînmes mouiller sous une petite pointe assez élevée ; et comme la marée montait, nous attendions tranquillement qu'elle nous portât plus avant. Xuri, qui avait, à ce qu'il paraît, Jes yeux plus perçants que moi, m'appela tout bas, et me dit que nous ferions mieux de nous éloigner du rivage ; « car, continua-t-il, ne voyez-vous pas le monstre effroyable qui est étendu, et qui dort sur le flanc de ce monticule? » Je jetai les yeux du coté qu'il montrait du doigt; et véritablement je vis un monstre épouvantable : c'était un lion d'une grosseur énorme, couché sur le penchant d'une éminence, et dans une petite enfonçure qui le mettait à l'ombre. « Xuri, dis-je alors, allez à terre, et vous le tuerez. » Xuri parut tout effrayé de ce que je lui proposais, et me fit cette réponse : « Moi tuer lui!
DE ROBINSON CRUSOE. 31
Hélas! lui croquer moi d'une bouchée. » Je ue lui en
parlai pas davantage; mais je lui dis de ne point faire de bruit. Nous avions trois fusils, je commençai par prendre le plus grand, qui avait presque un calibre de mousquet, j'y mis une bonne charge de poudre, et trois grosses balles, et le posai à côté de moi : j'en pris un autre que je chargeai à deux balles, et enfin le troisième, dans lequel je fis couler cinq chevrotines. Ensuite reprenant celui qui avait été chargé le premier, je mets du temps à bien mirer, et je vise à la tête de l'animal; mais comme il était couché de manière qu'une de ses pattes lui passait par-dessus le museau les balles l'atteignirent autour du genou, et lui cassèrent Fos de la jambe. Il se leva d'abord en grondant; mais sentant sa jambe cassée, il retomba, puis il se releva encore sur trois jambes, se mettant à rugir d'une force épouvantable. J'étais un peu surpris de ne l'avoir point blessé à la tête; mais enfin je me saisis sur-le-champ du second fusil; et quoiqu'il commençât à se remuer, et même à fuir, je lui déchargeai un autre coup qui lui donna dans la tête, et j'eus le plaisir de le voir tomber roide mort, ne faisant que peu de bruit, mais se débattant comme étant aux abois. Alors Xuri prend courage, et me demande de le laisser aller à terre ; je le lui permets; il se jette dans l'eau sans balancer : tenant un petit fusil d'une main, il nage de l'autre jusqu'au rivage, s'avance tout près de.ranimal, en lui appliquant à l'oreille, le bout du fusil, lâche un troisième coup, qui l'achève.
A la vérité, cette expédition nous donnait du divertissement, mais non pas de quoi manger, et j'étais bien fâché de perdre trois charges de poudre et de plomb sur une bête qui ne nous serait bonne à rien. Néanmoins Xuri dit qu'il en voulait tirer quelque chose.
Il vint clone à bord, et me pria de lui donner la hache. Je lui demandai ce qu'il en voulait faire : « Moi couper
la tête à lui, me répondit-il », mais cette entreprise se" trouva au-dessus de ses forces ; il se contenta de lui couper une patte, qu'il apporta, et qui était d'une grosseur monstrueuse.
Je songeai pourtant que sa peau pourrait bien ne nous être pas tout à fait inutile; et cela me fit résoudre à l'écorcher, si j'en pouvais venir à bout. Xuri et moi nous nous mimes donc à l'ouvrage; mais Xuri était celui de nous deux qui s'y entendait le mieux, car pour moi je savais fort peu comment m'y prendre. Cette opération nous occupa toute la journée; mais aussi nous enlevâmes le cuir, et l'ayant étendu sur notre ca-
bine, le soleil le sécha en deux jours : je m'en servis
dans la suite en guise de matelas.
Quand nous eûmes continué notre course pendant dix joursde plus, je remarquai que la côte étaithabitée,
et nous vîmes en deux ou trois endroits des gens qui se tenaient sur le rivage pour nous voir passer : nous pouvions même remarquer qu'ils étaient noirs et nus. J'avais envie de débarquer et d'aller à eux; mais Xuri, qui ne me donnait jamais que de sages conseils, m'en dissuada; néanmoins je voguai près de terre, afin de pouvoir leur parler. En même temps ils se mirent à courir le long du rivage; je remarquai qu'ils n'avaient point d'armes, excepté un d'entre eux, portant à la main un petit bâton que Xuri disait être une lance, et qu'ils savaient jeter fort loin, et avec beaucoup d'adresse. Ainsi je me tins à distance respectueuse, et leur parlai par signes le mieux que je pus, leur demandant quelque chose à manger; ils me firent signe d'arrêter mon bateau, et qu'ils m'en iraient chercher.
Nous amenâmes la voile. Deux de ces hommes coururent un peu loin dans les terres, et, en moins d'une demi-heure, furent de retour. Ils apportaient deux morceaux de viande et du grain tel que ce pays en pouvait produire : mais nous ne savions ni quelle sorte de viande, ni quelle sorte de blé c'était; nous étions néanmoins fort disposés à accepter ces provisions. Il s'agissait seulement de savoir avec quelle précaution s'en emparer; car je n'étais point d'humeur à les aller prendre à terre ; et, de leur côté, ils avaient peur de nous. Ils prirent un moyen bon pour nous et pour eux; en effet, ils apportèrent sur le rivage ce qu'ils avaient a nous donner, et l'ayant mis à terre, se retirèrent et se tinrent loin de là, jusqu'à ce que l'étant allé chercher nous l'emportâmes à notre bord ; après quoi ils re-