‹ La vie et les aventures de Robinson CrusoéChapitre 4 sur 10 · S 4 LA VIE ET LES AVENTURES · texte numérisé non relu

S 4 LA VIE ET LES AVENTURES

vinrent au rivage, où ils prirent une bouteille de liqueur que j'y avais laissée en payement de leurs vivres. J'y avais aussi laissé nos jarres, qu'ils remplirent d'eau, et que nous allâmes reprendre avec les mêmes précautions.

Avec ces provisions je remis à la voile, et continuai ma course au sud, pendant onze jours ou environ, durant lesquels je n'eus pas la moindre envie d'approcher de terre. Au bout de ce terme je vis que le continent s'allongeait bien avant dans la mer : c'était justement vis-à-vis de moi, à quatre ou cinq lieues de distance ; il faisait un grand calme, et je fis un long détour pour pouvoir gagner la pointe : j'en vins à bout, et lorsque je la doublai, j'étais à deux lieues du continent, voyant distinctement d'autres terres à l'opposite. Alors je conclus, ce qui était vrai, que j'avais d'un côté le cap Vert, et de l'autre, les îles qui en portent le nom. Je ne savais pourtant pas encore vers lequel des deux côtés je devais me tourner : car s'il survenait un vent un peu fort, je pouvais bien manquer l'un et l'autre.

Arrivée et séjour au Brésil.

Dans cette perplexité je devins rêveur. J'entrai dans la cabine, laissant à Xuri le soin du gouvernail, et je m'assis. Mais tout à coup ce jeune garçon s'écria : « Maître, maître, moi voir un vaisseau à la voile ; » et il paraissait si effrayé , qu'il ne se possé-

dait pas : étant assez simple pour s'imaginer que c'était un bâtiment que son maître avait envoyé à notre poursuite, tandis que j'étais très-assuré que la distance des lieux ne nous permettait plus de rien craindre de ce côté-là. Je sortis avec précipitation de la cabine ; et non-seulement je vis le vaisseau, mais encore je reconnus qu'il était portugais. Je le pris d'abord pour un de ceux qui font la traite des nègres à la côte de Guinée; mais quand j'eus remarqué la route qu'il tenait, je fus bientôt convaincu qu'il allait ailleurs, et qu'il n'avait pas dessein de s'approcher de terre davantage. En conséquence, je fis force de voiles et de rames pour avancer en haute mer dans le dessein de leur parler s'il était possible.

Après avoir fait tout ce qui dépendait de moi, je trouvai que je ne pourrais pas aller à leur rencontre, et qu'ils me laisseraient derrière, avant que je pusse leur donner aucun signal. Mais dans le moment même où j'avais épuisé toutes les ressources de mon art pour hâter ma course, et où je commençais à perdre espérance, il parut qu'ils m'avaient aperçu avec leurs lunettes d'approche ; et que nous prenant pour le bateau de quelque vaisseau européen qui avait péri, ils mettaient moins de voiles qu'auparavant, pour nous donner le temps d'aller les joindre. Gela m'inspira du courage; et comme j'avais à bord un petit pavillon, je le suspendis en écharpe à nos cordages, pour leur faire entendre par ce signal, que nous étions en détresse, et je tirai un coup de fusil. Ils remarquèrent fort bien l'un et l'autre ; car ensuite ils me dirent qu'ils avaient aperçu la fumée, quoiqu'ils n'eussent point entendu le coup. A ces signaux, ils amenèrent leurs voiles ; et ils eurent l'humanité de s'arrêter pour moi, de sorte qu'en trois heures je me rendis près d'eux.

Ils me demandèrent, en portugais, en espagnol et en français, qui j'étais ; mais je n'entendais aucune de ces langues. A la fin, un matelot écossais, qui était à bord, m'adressa la parole. Je lui répondis que j'étais Anglais de nation, et échappé de l'esclavage des Maures de Salé. Alors ils m'invitèrent à venir à bord, et m'y reçurent généreusement avec tout ce qui m'appartenait.

La joie que je ressentis de me voir ainsi délivré d'une condition aussi misérable et aussi désespérée était vraiment inexprimable. D'abord j'offris au capitaine du vaisseau tout ce que j'avais, pour lui témoigner ma reconnaissance : mais il eut la générosité de déclarer qu'il ne voulait rien prendre de moi; qu'au contraire tout ce que j'avais me serait rendu au Brésil; « car, dit-il, lorsque je vous ai sauvé la vie, je n'ai rien fait que ce que je serais bien content qu'on me fît à moimême : et qui sait si je ne suis point destiné à être réduit un jour à une semblable condition ? outre qu'après vous avoir mené dans un pays aussi éloigné du vôtre que l'est le Brésil, si je venais à vous prendre tout ce que vous avez, vous y seriez exposé à mourir de faim, et je ne ferais autre chose que de vous ôter la vie que je vous aurais donnée. Non, non, continu a-t-il, monsieur l'Anglais, je veux vous transporter dans ce pays purement par humanité; ces objets vous serviront à acheter de quoi subsister, et à vous procurer les moyens de retourner dans votre pays. »

Si cet homme parut charitable dans les offres qu'il me lit, il ne se montra pas moins scrupuleux ni moins exact à les remplir ; car il défendit à tous les matelots de toucher à rien de ce qui m'appartenait ; ensuite il prit le tout en dépôt, et m'en donna après un inventaire fidèle, pour que je pusse le recouvrer, sans en excepter même mes trois jarres de terre.

DE ROBINSON GRUSOÉ. 37

Quant à mon bateau, il était très-bon, et il le savait bien; aussi me proposart-il de L'acheter pour le faire servir au vaisseau ; et il me demanda ce tjue j'en voulais avoir. Je lui répondis qu'il avait été si généreux en toutes choses k mon égard, que je ne voulais point l'évaluer, mais que je l'en faisais l'arbitre : sur quoi il me proposa de me faire de sa main une obligation de quatre-vingts pièces d'or, valant chacune à peu près autant que la livre sterling d'Angleterre, qu'il mepayciail au Brésil; en ajoutant que, lorsque nous y serions arrivés, s'il se, trouvait quelqu'un qui en offrît davantage, il m'en tiendrait compte. Outre cela, il m'offrit soixante autres pièces d'or pour mon garçon Xuri; mais j'avais de la peine aies accepter, non que je ne lusse bien aise de le laisser au capitaine; mais je ne pouvais me résoudre à vendre la liberté de ce pauvre garçon, qui m'avait aidé si fidèlement à recouvrer la mienne. Je fis part au capitaine de mon scrupule; il m'avoua qu'il le trouvait raisonnable, et me proposa cet expédient; c'est qu'il lui ferait une obligation de sa main, par laquelle il serait tenu de l'affranchir dans dix ans. Sur cela je remis Xuri au capitaine, d'autant plus volontiers que le jeune homme lui-même accédait à cette proposition.

Nous eûmes une navigation heureuse jusqu'au Brésil; et au bout d'environ vingt-deux jours nous arrivâmes à la baie de Tous-les-Saints.

Je ne saurais trop louer la générosité avec laquelle le capitaine me traita. Premièrement, il ne voulut rien prendre pour mon passage; en outre il me donna quarante ducats pour la peau du lion ; il ordonna qu'on me rendît exactement tout ce que j'avais à bord, et acheta tout ce que je voulus bien vendre, comme une caisse de bouteilles, deux de mes fusils et ce qui me restait

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