J'ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE
Sur les côtés de ce poteau, je marquais chaque jour un cran ; tous les sept jours j'en marquais un doublement grand ; et tous les premiers du mois, un autre qui surpassait doublement celui du septième jour. Et de cette manière je tenais mon calendrier, ou mon calcul de semaines, de mois et d'années.
Il faut observer que parmi ce grand nombre de choses que je tirai du vaisseau, dans les différents voyages que j'y fis et dont j'ai déjà fait mention, il s'en trouva beaucoup de moins importantes à la vérité que celles que j'ai relatées, mais qui pour cela ne m'étaient point d'un moindre usage : par exemple, des plumes, de l'encre et du papier, dont je trouvai plusieurs mains dans les cabines du capitaine, du pilote et du charpentier ; trois ou quatre compas, des instruments de mathématique, des cadrans, des lunettes d'approche, des cartes et des livres de navigation, toutes choses que je mis pêle-mêle, sans me donner le temps d'examiner ce qui pourrait me servir ou non; je trouvai aussi trois Bibles fort bonnes, que j'avais reçues avec ma cargaison d'Angleterre, et que j'avais
DE ROBTNSON CRUSOÉ.
pris soin de mettre parmi mes bardes lorsque je partis du Brésil ; outre eela, quelques livres portugais, et entre autres, deux ou trois livres de prières, et plu-
J'érigeai un grand poteau. (Page 80. )
sieurs autres que j'eus grand soin de serrer. Il ne faut pas non plus oublier que nous avions clans le vaisseau deux chats et un chien, dont l'histoire fameuse
pourra bien trouver quelque place dans celle-ci, et lui donner du relief; j'emportai les deux chats avec moi, et pour le chien il sauta de lui-même du vaisseau dans la mer, et vint me trouver à terre le lendemain du jour où j'avais emmené ma première cargaison. Pendant plusieurs années il fît, auprès de moi, les fonctions d'un serviteur et d'un camarade fidèle ; il ne me laissait jamais manquer de ce qu'il était capable d'aller chercher; il employait toutes les souplesses de l'instinct pour me faire bonne compagnie ; il n'y a qu'une chose que j'aurais fort désirée, mais dont on croira bien que je ne pus venir à bout, c'était de le faire parler. J'ai déjà dit que j'avais trouvé des plumes, de l'encre et du papier; on verra que je tins un compte exact de toutes choses aussi longtemps que dura mon encre; mais quand elle fut finie, cela devint impossible, parce que je ne pus trouver aucun moyen d'en faire de nouvelle, ni rien pour y suppléer.
Quelque considérable que fût ce magasin que j'avais amassé, il me manquait encore quantité de choses ; de ce nombre étaient une bêche, une pioche, et une pelle pour fouir et pour transporter la terre ; des aiguilles, des épingles, et du fil.
Ce manque d'outils était cause que je n'allais que lentement dans tout ce que je faisais, et il se passa près d'un an avant que j'eusse entièrement achevé ma petite palissade ou mon enclos. Les pieux dont elle était formée pesaient si fort, que c'était tout ce que je pouvais faire de les soulever; il me fallait tant de temps pour les couper dans les bois, pour les façonner et surtout pour les conduire jusqu'à ma demeure, qu'un seul me coûtait quelquefois deux jours, tant pour le couper que pour le transporter, et un troisième pour l'enfoncer dans la terre.
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Pour ce dernier travail, je me servais ;m commencement d'une grosse pièce de Lois; dans la suite j'imaginai qu'il serait plus commode de me servir d'un levier de fer; c'est ce que je fis ; mais malgré ce secours, je ne laissai pas de trouver que c'était un rude et long exercice que celui d'enfoncer les palissades.
Mais je n'avais pas sujet de me rebuter de la longueur d'un ouvrage quel qu'il fût : je ne devais pas être chiche de temps, et je ne sache point à quoi je î'aurais pu employer si cet ouvrage eût été terminé, à moins d'aller faire la visite de l'ile pour chercher de la nourriture; et c'est aussi ce que je faisais tous les jours.
Je commençai alors à considérer sérieusement ma condition, et à peser les circonstances dont elle était, accompagnée. Je couchai par écrit l'état de mes affaires, non pas tant pour le laisser à mes successeurs (car il n'y avait pas d'apparence que j'eusse beaucoup d'héritiers), que pour éloigner de mon esprit les pensées différentes qui venaient en foule l'accabler tous les jours. La force de ma raison commençait à se rendre maîtresse de l'abattement de mon cœur ; et pour la seconder de tous mes efforts, je fis un état des biens et des maux qui m'environnaient, comparant les uns aux autres, afin de me convaincre qu'il y avait des gens encore plus malheureux que moi.
Tout bien et dûment considéré, il en résultait une conséquence dont la vérité est incontestable; c'est qu'il n'y a pas de condition si misérable dans la vie où il n'y ait quelque chose de positif ou de négatif, qui doive être regardé comme une faveur de la Providence.
J'accoutumais déjà un peu mon esprit a supporter ma condition; j'avais quitté l'habitude de regarder en
mer pour voir si je ne découvrirais pas un vaisseau, et cessant de perdre mon temps en choses vaines et souvent chagrinantes, je voulus désormais l'employer tout entier à me procurer tous les adoucissements possibles dans ce genre de vie.
J'ai déjà décrit mon habitation que j'avais placée au pied d'un rocher, et qui était une tente entourée d'un double rang de fortes palissades fourrées de câbles. Mais je pourrais bien maintenant donner à ma cloison le nom de muraille; car je l'avais effectivement murée en dehors d'un renfort de gazon de deux pieds d'épaisseur ; et au bout d'un an et demi ou environ, j'ajoutai des chevrons, qui, prenant du haut de la palissade, s'appuyaient contre le rocher, et que je garnis et entrelaçai de branches d'arbres et autres matériaux que je pus trouver, pour me garantir des pluies qui me paraissaient être bien violentes en certains temps de l'année.
J'ai aussi raconté comment j'avais renfermé mes effets, tant dans cet enclos que dans la. cave qui était derrière moi ; mais il faut encore remarquer que tout cela n'était dans le commencement qu'un tas confus de meubles et d'outils, qui, faute d'être bien arrangés, occupaient toute la place, de sorte qu'il ne m'en restait pas pour me remuer. Je me mis en conséquence à élargir ma caverne et à travailler sous terre ; car le rocher était large et graveleux, et cédait assez facilement au travail que j'y faisais. Ainsi me voyant suffisamment en sûreté du côté des bêtes féroces, j'avançai mes travaux dans le roc à main droite ; et ensuite tournant encore une seconde fois à droite, je parvins à me iaire jour à travers, pour pouvoir sortir par une porte qui fût indépendante de ma palissade ou de mes fortifications.
Cet ouvrage ne fournissait pas seulemenl une espèce de porte de derrière à ma tente el a mon magasin poui y avoir une entrée el une sortie, mais encore il me donnait de l'espace pour ranger mes meubles. C'est alors que je m'appliquai à fabriquer ceux qui m'étaient les plus nécessaires, el je commençai par une chaise et une table; sans ces deux meubles, je ne pouvais pas bien jouir du peu de douceurs qui me restaient encore dans la vie ; par exemple, je ne pouvais pas écrire aussi à mon aise, ni manger avec autant de plaisir sans une table.
Je mis donc la main à l'œuvre; et je ne puis m'einpêcher de remarquer qu'il n'y a point d'homme qui, à force d'examiner chaque chose en particulier, et d'en juger selon les règles de la raison, ne puisse, avec le temps, se rendre très-habile dans un art mécanique. Je n'avais manié de mes jours aucun outil, et cependant, par mon travail, par mon application, par mon industrie, je trouvai à la fin qu'il n'y avait aucune des choses qui me manquaient que je n'eusse pu faire, si j'avais eu les outils propres pour cela : sans outils même je fis plusieurs ouvrages; et avec le secours d'une hache et d'un rabot seulement, je vins à bout de quelques-uns, ce qui n'était peut-être jamais arrivé auparavant; mais c'est aussi ce qui me coûta un travail infini. Si, par exemple, je voulais avoir une planche, je n'avais d'autre moyen que de couper un arbre, le poser devant moi, le tailler des deux côtés jusqu'à le rendre suffisamment mince, et l'aplanir ensuite avec mon rabot. Il est bien vrai que par cette méthode je ne pouvais faire qu'une planche d'un arbre entier ; mais à cela, non plus qu'au temps et à la peine prodigieuse que je mettais à la faire, il n'y avait d'autre remède que la patience. D'ailleurs, mon temps ou mon travail
était si peu précieux, qu'autant valait-il que je l'employasse d'une, manière que de l'autre.
Je me fis néanmoins une chaise et une table, comme je l'ai dit. C'est par là que je commençai, et pour y réussir, je me servis des morceaux de planches que j'avais amenés sur mon radeau. Mais quand j'eus fait des planches, je fis de grandes tablettes de la largeur d'un pied et demi, que je plaçai l'une au-dessus de l'autre, tout le long d'un côté de ma caverne, pour y mettre mes outils, mes clous, ma ferraille, en un mot pour arranger séparément toutes choses, et les pouvoir trouver aisément. J'enfonçai pareillement des chevilles dans la muraille du rocher, pour pendre mes fusils et autres meubles qui pouvaient être suspendus. Tellement que quiconque aurait vu ma caverne, l'aurait prise pour un magasin général de toutes les choses nécessaires : le bon ordre qui y régnait faisait d'abord trouver sous ma main ce que je cherchais ; et cet ordre, joint à l'abondance des objets utiles et commodes, me causait beaucoup de satisfaction.
Me voyant établi dans mon domicile, pourvu de meubles, avec une chaise et une table, le tout aussi bien conditionné que j'avais pu me le procurer, je commençai à tenir un journal que je continuai autant que dura mon encre.
Voici quelques extraits de ce journal.
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DE ROBINSON CKUSOÉ. «7
Extraits du journal de Robinson.
Le 1er novembre, je dressai ma tente au pied du rocher ; je la fis aussi spacieuse que je pus, la soutenant surdes piquets que je plantai, et auxquels je suspendis mon hamac. J'y couchai pour la première nuit.
Le 4 au matin, je me prescrivis une règle que je me fis une loi d'observer désormais chaque jour : c'était de diviser mon temps pour travailler, pour m'aller promener avec mon fusil, pour dormir, et pour mes petits divertissements ; j'arrangeai la chose de la manière suivante. Le matin j'allais dehors avec mon fusil pendant deux ou trois heures, s'il ne pleuvait pas ; ensuite je me mettais à travailler jusqu'à environ onze heures, et après je mangeais ce que la Providence et mon industrie m'avaient préparé : à midi, je me couchais pour dormir jusqu'à deux heures, parce qu'il faisait extrêmement chaud à cette heure-là; enfin je retournais au travail sur le soir. Je consacrai cette journée, et la suivante tout entière, à faire une table ; car je n'étais alors qu'un pauvre ouvrier, quoique dans la suite le temps et la nécessité m'aient rendu parfaitement expert dans la mécanique ; et c'est mon sentiment, que tout homme qui se serait trouvé à ma place, ne serait pas devenu moins habile sous ces deux grands maîtres.
C'est le 17 que je commençai à creuser le rocher qui était derrière ma tente, pour me mettre plus au large et plus à mon aise. Notez qu'il me manquait trois
hoses fort nécessaires pour cet ouvrage, savoir : une pioche, une pelle et une brouette ou un panier. Je discontinuai donc mon travail, et me mis à songer comment je ferais pour suppléer à ce défaut, et pour me fabriquer des outils. Quant à la pioche, je la remplaçai facilement par des leviers de fer qui étaient assez convenables pour cela, quoiqu'un peu pesants : mais pour la pelle, qui était la seconde chose qui me manquait, elle m'était d'un besoin si absolu, que sans cela je ne pouvais effectivement rien faire ; néanmoins je ne savais pas encore par quelle invention la remplacer.
Le lendemain, 18 novembre, en cherchant dans les bois, je trouvai une espèce d'arbre, qui, s'il n'était pas le même que les Brésiliens appellent l'arbre de fer à cause de son extrême dureté, lui ressemblait du moins beaucoup. Je me fatiguai singulièrement à en couper une pièce, après avoir endommagé une hache ; et ce ne fut pas à moins de frais que je la portai jusqu'à mon domicile, car elle était aussi très-pesante.
La dureté excessive du bois, jointe à la manière dont j'étais obligé de m'y prendre, fut cause que je mis beaucoup de temps à construire cet outil. Mais enfin petit à petit je lui donnai la forme d'une pelle ou d'une bêche; elle avait la queue exactement faite comme celles dont on se sert en Angleterre : mais le plat n'en étant pas garni en fer tout autour, elle ne pouvait pas avoir autant de durée ; cependant elle suffit aux usages auxquels j'avais dessein de la faire servir.
Il me manquait encore autre chose, c'est-à-dire un panier ou une brouette. Je ne pouvais en aucune manière faire un panier, n'ayant pas, ou ne sachant pas qu'il y eût dans l'île ni saule, ni osier, ni autre arbre de cette espèce, dont les branches fussent propres à
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faire ces sortes d'ouvrages. Quant à La brouette, il me semblait que j'en viendrais bien à bout , excepté pourtant La roue dont je n'avais aucune notion, et pour la fabrication de laquelle je ne me sentais pas Le moindre talent ; d'ailleurs, je n'avais rien pour forger L'essieu de fer qui doit passer dans Le moyeu: ainsi je fus obligé de renoncer à L'usage de ce dernier instrument ; el pour porter hors de ma caverne la terre que j'enlevais en bêchant, je me servis d'un instrument assez semblable à l'oiseau qu'emploient les manœuvres pour porter le mortier.
La façon de ce dernier instrument ne me coûta pas autant de peine que celle de la pelle ; mais l'un et l'autre, joints à l'essai inutile que je fis pour voir si je pourrais venir à bout d'une brouette, ne me tinrent pourtant pas moins de quatre jours tout entiers, sauf ma promenade du matin; je manquais aussi rarement de la faire avec mon fusil, qu'à en revenir sans apporter au logis quelque chose de bon à manger.
Le 23 novembre. Mon autre travail ayant été interrompu jusqu'ici, parce que je m'étais occupé à faire des outils, je le repris dès qu'ils furent achevés, travaillant chaque jour autant que mes forces et les règles que je m'étais prescrites pour la distribution de mon temps me le permettaient. Je mis dix-huit jours à élargir et à allonger tellement ma caverne que je pusse y serrer commodément tous mes effets.
Notez que j'en fis un lieu assez spacieux pour me servir de magasin, de cuisine, de salle à manger et de cellier : pour l'appartement où je logeais, c'était ma tente, si vous en exceptez certains jours de la mauvaise saison, pendant lesquels il pleuvait si fort que je n'y étais pas bien à couvert. Et c'est ce qui m'obligea dans la suite à tendre, sur tout cet espace qui renfermait
ma palissade, de longues perches en guise de chevrons, accoudées contre le roc, et à les couvrir de glaïeuls et de larges feuilles, ce qui ressemblait assez à du chaume.
Le 10 décembre, je regardais déjà ma voûte comme achevée, lorsqu'il se détacha tout à coup une grande quantité de terre du haut de l'un des côtés; ce qui se fit avec un tel fracas, que j'en fus extrêmement effrayé, et ce n'était pas sans raison ; car si je me fusse trouvé dessous, je n'aurais de mes jours eu besoin d'un autre enterrement. J'eus beaucoup à faire pour réparer ce désastre ; car il me fallait d'abord emporter la terre qui était tombée, et ensuite, ce qui était encore plus important, il fallait étançonner la voûte pour prévenir un pareil accident.
Le 11, je travaillai à cela, et je dressai deux étais qui portaient contre le faite, avec deux morceaux de planche en croix sur chacun. Je finis cet ouvrage le lendemain; et non content de ce que j'avais fait, je continuai pendant près d'une semaine, d'ajouter d'autres étais semblables aux premiers, qui assurèrent tout à fait ma voûte, et qui, formant un rang de piliers, semblaient partager ma maison en deux appartements.
Le 17. Dès ce jour, jusqu'au vingtième, je m'occupai à placer des tablettes, et à ficher des clous dans les étançons pour placer tout ce qui était susceptible d'être suspendu ; à partir de ce moment, je pus me vanter qu'il y avait de l'ordre et de l'arrangement dans ma demeure.
Le 20 décembre, je commençai à porter mes meubles dans ma caverne, à garnir ma maison, et à faire une table de cuisine pour apprêter mes viandes: je me servis de planches pour cet effet ; mais cette matière commençait à devenir rare.
Le 27, je tuai un chevreau, et j'en estropiai un autre, que je finis par attraper, et que j'amenai en laisse au logis: dès que je fus arrivé, je pansai sa jambe. Notez que j'en pris un tel soin, qu'il survécut, et devint bientôt aussi fort de cette jambe-là que de l'autre; quand je l'eus gardé assez longtemps, il s'apprivoisa avec moi, et il paissait sur la verdure qui était dans mon enclos, sans jamais prendre la fuite. C'est alors que me vint la première pensée d'entretenir des animaux privés, afin d'avoir de quoi me nourrir, quand une fois ma poudre et mon plomb seraient consommés.
Le 1er janvier 1660, il fit encore grand chaud ; mais je sortis de très-bon matin, et vers le soir avec mon fusil. Cette dernière fois, m'étant avancé dans les vallées qui sont à peu près au centre de l'île, jejvis qu'il y avait une grande quantité de chèvres; mais elles étaient extrêmement sauvages et de difficile accès.
Le 3, je commençai mes fortifications, ou, si vous voulez, mon mur; et comme j'avais toujours quelque crainte d'être attaqué, je n'oubliai rien pour rendre l'ouvrage bien épais et bien fort. Notez que, comme je vous ai déjà fait la description de cette muraille, j'omets expressément ici ce qui en était écrit dans le journal. Il suffit de dire que je n'employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu'au 14 avril à la faire et à la rendre complète : elle formait, comme je l'ai expliqué plus haut, un demi- cercle, qui prenait d'un endroit du roc et aboutissait à un autre.
Je me fatiguai beaucoup dans cet intervalle de temps durant lequel je me vis contrarié par la pluie, je ne dirai pas plusieurs jours, mais quelquefois des semaines entières et des mois. Il est vrai que je ne me croyais point en sûreté, jusqu'à ce que cette muraille
fût finie, et il est aussi difficile de croire que d'exprimer avec quel travail j'étais obligé de faire chaque chose, mais surtout d'apporter les palis de la forêt, et de les enfoncer dans la terre, car je les avais faits beaucoup plus gros qu'il n'était nécessaire.
Dès que cette muraille fut finie, et que je l'eus revêtue d'une autre que j'élevai en dehors avec du gazon, je me persuadai que quand même il viendrait quelques gens aborder à cette île, ils ne s'apercevraient pas qu'il y eût là une habitation. Et je fus bien heureux de m'y être pris de la sorte , comme je le ferai voir dans la suite, dans une occasion fort remarquable.
Cependant je faisais tous les jours ma tournée dans les bois pour tirer quelque gibier, à moins que la pluie ne m'en empêchât ; et dans ces promenades réitérées, il m' arrivait souvent de découvrir tantôt une chose, tantôt une autre, qui m'étaient avantageuses.
Je trouvai, par exemple, une espèce de pigeons fuyards, qui ne nichent point sur les arbres, comme font les ramiers, mais bien dans les trous de rochers, à la manière de ceux de colombier : je pris quelques-uns de leurs petits, à dessein de les nourrir et de les apprivoiser; j'en vins à bout, mais étant devenus grands, ils s'envolèrent tous et ne revinrent plus, et ce qui peut-être donna lieu d'abord à cela, fut le défaut de nourriture, car je n'avais pas de quoi leur remplir le jabot. Quoi qu'il en soit, je trouvais aisément leurs nids, et je prenais leurs petits, qui fournissaient à ma table des morceaux délicats.
Cependant je m'apercevais dans l'administration de mon ménage qu'il me manquait bien des choses, que je crus au commencement impossible de jamais réussir à fabriquer pour mon usage ; et cela était en effet vrai de quelques-unes : par exemple, je ne pus jamais venir
e pansai la jambe du chevreau. (Page 91.)
à bout d'achever un tonneau et d'y mettre des cercles ;
j'avais un ou deux petits barils, comme je l'ai «lit plus haut, mais je n'eus point assez d'adresse ppjar en construire un autre sur ce modèle, malgré tous les efforts que je fis pour cela pendant plusieurs semaines; il me fut impossible d'y mettre les fonds, ou de joindre assez bien les douves pour y faire tenir de l'eau-; ainsi j'abandonnai encore ce projet.
Suite du journal. Tremblement de terre.
Une autre chose me manquait, c'était de la chandelle, et il m'était si incommode de m'en passer, que je me voyais forcé de me coucher dès qu'il faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement à sept heures. L'unique moyen dont je pus m'aviser pour parer un peu à cet inconvénient, fut que quand j'avais tué une chèvre, j'en conservais la graisse ; ensuite je fis sécher au soleil un petit plat de terre que je m'étais façonné, et prenant du fil de caret pour me servir de mèche, je trouvai le moyen de me faire une lampe dont la flamme n'était pourtant pas si lumineuse que celle de la chandelle, et répandait une sombre lueur. Au milieu de tous mes travaux, il m' arriva de trouver , en fouillant parmi mes meubles, un sac, dont j'ai parlé, et qui avait été rempli de grain dans l'intention de nourrir de la volaille, non pas pour ce voyage, mais pour un précédent, qui était, comme je le pense, celui de Lisbonne au Brésil : ce qui restait de blé avait été rongé par les rats, et je n'y
voyais plus que de la balle et de la poussière. Or comme j'avais besoin du sac pour autre chose, et c'était, si je ne me trompe, pour y mettre de la poudre, lorsque je la partageai de crainte des éclairs, j'allai le vider, et en secouer les balles et les restes au pied du rocher, à côté de mes fortifications.
Cela arriva peu de temps avant les grandes pluies dont je viens de parler, et je mis si peu d'attention à ce que je faisais, quand je jetai dehors cette poussière qu'au bout d'un mois ou environ, il ne m'en restait pas le moindre souvenir, lorsque j'aperçus (par-ci par-là quelques tiges qui sortaient de la terre : je les pris d'abord pour des plantes que je ne connaissais point. Mais quelque temps après je fus étonné de voir dix ou douze épis venus à maturité, qui étaient d'une orge verte parfaitement bonne, de la même espèce que celle d'Europe, et, qui plus est, aussi belle qu'il en croisse en Angleterre.
Il est impossible d'exprimer quel fut mon étonnement, et la diversité des pensées qui me vinrent dans l'esprit à cette occasion. Jusqu'ici la religion n'avait pas eu plus de part dans ma conduite que de place dans mon cœur ; je n'avais regardé tout ce qui m'était arrivé que comme un effet du hasard; c'est tout au plus s'il m'échappait quelquefois de dire à la légère, comme font naturellement bien des gens, que Dieu était le maître, sans songer aux fins que se propose sa providence, ou à l'ordre qu'elle observe dans la disposition des événements de ce bas monde. Mais après que j'eus vu croître de l'orge dans un climat que je savais n'être nullement propre pour le blé, dans le temps surtout que j'ignorais la cause de cette production, je fus saisi d'étonnement, et je me mis d'abord dans l'esprit que Dieu avait fait croître ce blé miraculeusement, sans le
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concours d'aucune semence, et qu'il avait opéré ce prodige uniquement pour me faire subsister dans ce misérable désert.
Mais enfin je me rappelai que j'avais secoué en cet endroit un sac où il y avait eu du grain pour les poulets, et je reconnus qu'il n'y avait rien que de naturel dans cet événement. Cependant il était extraordinaire et imprévu, et n'exigeait pas moins de gratitude que s'il eût été miraculeux ; car, que la Providence eût dirigé les choses de manière qu'il restât douze grains entiers dans un petit sac abandonné aux rats, tous les autres grains ayant été mangés; que je les eusse jetés précisément dans un endroit où l'ombre d'un grand rocher les' fit germer d'abord ; et que je n'eusse pas vidé le sac dans un lieu où ils auraient été aussitôt brûlés par le soleil, ou bien noyés par les pluies ; c'était une faveur aussi réelle que s'ils fussent tombés du ciel.
Je ne manquai pas, comme vous pouvez vous imaginer, de recueillir soigneusement ce blé dans la bonne saison, qui était à la fin du mois de juin; et serrant jusqu'au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j'en avais, dans l'espérance, qu'avec le temps, j'en recueillerais assez pour faire mon pain. Quatre ans se passèrent avant que j'en pusse tâter; encore en usais-je sobrement, comme je le dirai lorsque j'en serai là; car celui que je semai la première fois fat presque tout perdu, pour avoir mal pris mon temps, en le semant justement dans la saison sèche, ce qui fut cause qu'il périt, ou du moins qu'il n'en vint que très-peu à bien : mais c'est ce dont nous parlerons ailleurs plus en détail.
Outre cette orge, il y eut encore une trentaine d'épis de riz, que je conservai avec le même soin, et pour un semblable usage, avec cette différence pourtant
que le dernier me servait tantôt de pain, et tantôt de mets; car j'avais trouvé le secret de l'apprêter sans le mettre en pâte. Mais il est temps de reprendre notre journal.
Je travaillai bien constamment pendant trois ou quatre moisàbâtir ma muraille, etlafermaile 14 d'avril, après m'en être ménagé l'entrée au moyen d'une échelle pour passer par-dessus, et non d'une porte, de peur qu'on ne remarquât de loin mon habitation.
Le 16 avril, je finis mon échelle, avec laquelle je montai sur mes palissades; ensuite je l'enlevai et la mis à terre en dedans de l'enclos, qui était tel qu'il me le fallait, car il y avait un espace suffisant, et rien n'y pouvait entrer qu'en passant par-dessus la muraille.
Dès le lendemain que cet ouvrage fut achevé,*peu s'en fallut que je ne visse renverser subitement tous mes travaux, et que je ne perdisse moi-même la vie : voici comment la chose se passa. Gomme je m'occupais derrière ma tente, je fus tout à coup épouvanté de voir que la terre s'éboulait du haut de ma voûte, et de la cime du rocher qui pendait sur ma tête; deux des piliers que j'avais placés dans ma caverne craquèrent horriblement, et n'en sachant point encore la véritable cause je crus qu'il n'y avait rien de nouveau, et que c'était encore la chute d'une quantité de matériaux, comme cela était déjà arrivé une fois. De peur d'être enterré dessous, je m'enfuis au plus vite vers mon échelle, et ne m'y croyant pas en sûreté, je passai par-dessus ma muraille, pour m'éloigner et pour me dérober à des morceaux entiers du rocher, que je croyais à tous moment près de fondre sur moi. À peine avais- je le pied à terre, de l'autre côté de ma palissade, que je vis clairement qu'il y avait un épouvantable tremblement de terre. Trois fois le terrain où j'étais trembla sous mes
pieds; entre chaque secousse il y eut un intervalle d'environ huit minutes, et les trois furent si violentes, que les édifices les plus solides et les plus forts en auraient été renversés. Tout le côté d'un rocher, situé à environ un demi-mille de moi, tomba avec un bruit qui égalait celui du tonnerre. L'océan même me paraissait ému de ce prodige, et je crois que les secousses étaient encore plus violentes sous les ondes que dans l'île.
Le mouvement de la terre m'avait donné des soulèvements de cœur, comme aurait fait celui d'un vaisseau battu de la tempête si j'avais été sur mer : je n'avais rien vu ni entendu dire de semblable; et l'étonnement dont j'étais saisi glaçait le sang dans mes veines, et enchaînait, en quelque façon, toutes les puissances de mon ârne. Mais le fracas causé par la chute du rocher vint frapper mes oreilles et m'arracher de l'état d'insensibilité où j'étais plongé, pour me remplir d'horreur et d'effroi, en ne me laissant entrevoir que des objets terribles : une montagne, entre autres, tout près de s'abîmer sur ma tente et sous son propre poids, et à ensevelir, dans ses ruines, toutes mes richesses. J'étais comme glacé d'épouvante.
Voyant ensuite que ces trois secousses n'étaient suivies d'aucune autre, je commençai à reprendre courage ; je n'osais pas néanmoins encore passer par-dessus ma muraille, de peur d'être enterré tout vif; mais je demeurai sans bouger, assis à terre, dans l'affliction et dans l'incertitude de ce que je devais faire. Durant tout ce temps, je n'avais aucune pensée sérieuse de religion, si ce n'est que je prononçais de temps en temps, du bout des lèvres cette formule de prière : Seigneur, ayez pitié de moi; encore cette ombre de religion ne dura-t-elle guère, puisqu'elle s'évanouit aussi vite que le danger.
L'air s'obscurcissait, et le ciel se couvrait de nuages comme s'il allait pleuvoir. Bientôt après, le vent s'éleva peu à peu, et alla si fort en augmentant, qu'en moins d'une demi-heure un ouragan furieux éclata. À l'instant vous auriez vu la mer blanchie de son écume, le rivage inondé des flots, les arbres arrachés du sein de la terre, et tous les ravages d'une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle alla en diminuant; au bout de trois autres 'heures le vent s'apaisa, et il commença à pleuvoir extrêmement fort.
Cependant j'étais dans la même situation de corps et d'esprit, quand tout à coup je fis réflexion que, ces vents et cette pluie étant une suite naturelle du tremblement de terre, il fallait que ce dernier fût terminé, et que je pouvais bien me hasarder à retourner dans ma demeure. Ces pensées réveillèrent mes esprits, et la pluie aidant encore à me persuader, j'allai m' asseoir dans ma tente ; mais je n'y fus pas longtemps sans appréhender qu'elle ne fût renversée par la violence de la pluie; ainsi je fus forcé de me retirer dans ma caverne, quoiqu'en même temps je tremblasse de peur qu'elle ne s'écroulât sur ma tête.
Ce déluge m'obligea à faire, au travers de mes fortifications, une espèce de canal, fait comme un ruisseau, afin de ménager un écoulement aux eaux qui, sans cela, auraient inondé ma caverne . Quandj'eus demeuré à l'abri pendant quelque temps, et que que je me crus certain que le tremblement de terre était passé, mon esprit commença à se trouver dans une meilleure assiette ; et pour soutenir mon courage, qui en avait assurément grand besoin, je m'en allai à l'endroit où était ma petite provision , pour me fortifier d'un trait de rhum; mais alors, comme en toute autre occasion, j'en usai fort sobrement, sachant très-bien que quand mes
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bouteilles seraient une fois épuisées, il n'y aurait plus moyen de les remplir.
Il continua de pleuvoir toute la nuit, et une partie du lendemain, tellement qu'il n'y eut pas moyen de mettre le pied dehors ; mais comme je me possédais beaucoup mieux, je commençais aussi à réfléchir sur le meilleur parti que j'avais à prendre; je me dis que, l'île étant sujette à des tremblements de terre, il ne fallait absolument pas faire ma demeure dans une caverne, mais qu'au contraire je devais songer à me bâtir une cabane dans un lieu découvert et dégagé, où je me fortifierais d'une muraille telle que lapremière,pour me mettreen garde contre tous les animaux et les hommes; j'étais convaincu que, si je restais dans le même endroit, il deviendrait infailliblement mon tombeau.
Ces raisonnements me firent penser à ôter ma tente du lieu où je l'avais dressée, qui était au pied d'un rocher escarpé, lequel, s'il venait à être secoué une seconde fois, ne manquerait pas de tomber sur moi. Les deux jours suivants, les 19 et 20 avril, je n'eus l'esprit occupé d'autre chose que de l'endroit que je choisirais pour y transférer ma demeure.
Cependant la peur d'être enterré tout vif faisait que je ne dormais jamais tranquillement : d'un autre côté, je n'osais pas coucher hors de ma forteresse, dans un lieu tout ouvert et sans défense; et quand je regardais tout autour de moi, que je considérais le bel ordre où j'avais mis toutes choses, combien j'étais agréablement caché, combien j'avais peu à craindre les agressions, certes, je sentais beaucoup de répugnance à déménager.
De plus, je me représentais que je serais longtemps à faire de nouveaux ouvrages, et qu'il me fallait, malgré les risques, rester où j'étais, jusqu'à ce que j'eusse
formé une espèce de campement, et que je l'eusse suffisamment fortifié pour y prendre mes logements en toute sûreté. De cette manière je me mis l'esprit en repos pour un temps, et je pris la résolution de travailler incessamment à la construction d'une muraille avec des palissades et des câbles, comme j'avais fait la première fois, de renfermer mes travaux dans un petit cercle, et d'attendre pour déloger, qu'ils fussent finis et perfectionnés. C'est le 21 que cela fut arrêté dans mon conseil privé .
Le 22 avril. Dès le grand matin, je songeai aux moyens de mettre mon dessein à exécution; mais je me trouvai fort en arrière du côté de mes outils : j'avais trois besaiguës, et une multitude de haches, parce que nous en avions embarqué une provision pour trafiquer avec les Indiens ; mais ces instruments, à force de charpentes et de couper du bois dur et noueux, avaient le taillant tout dentelé et émoussé; et quoique je possédasse une pierre à aiguiser, je n'avais cependant pas le secret de la faire tourner pour en faire usage. Cet obstacle tourmenta beaucoup mon esprit, et fut pour moi ce que serait pour un homme d'état un grand problème de politique, et pour un juge la condamnation ou l'absolution d'un accusé. A la fin pourtant j'inventai une roue attachée à un cordon pour donner le mouvement à la pierre avec mon pied, tandis que j'aurais les deux mains libres. Notez que je n'avais jamais vu une telle invention en Angleterre, ou du moins je n'avais point du tout remarqué comment elle était pratiquée , quoiqu'elle y soit fort commune, à ce que j'ai pu voir depuis. D'ailleurs, ma pierre était fort grosse et fort lourde ; et cette machine me coûta une semaine entière de travail pour la rendre parfaite et achevée.
Les 28 et 29 avril. J'employai ces deux jours à ai-
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guiser mes outils, la machine que j'avais inventée pour tourner la pierre jouant à merveille.
Le 30. 1VT apercevant depuis longtemps que mon biscuit diminuait considérablement, j'en fis la revue, et je me réduisis à un assez petit morceau par jour; ce qui était pour moi un crève-cœur.
Le 1er mai. En regardant le matin vers la mer pendant la marée basse, je vis quelque chose d'assez gros sur le rivage; cela ressemblait assez à un tonneau : quand je me fus approché de l'objet, je m'aperçus qu'un petit baril et deux ou trois morceaux des débris du vaisseau avaient été poussés à terre par le dernier ouragan. Je regardai du côté du vaisseau, et il me parut être beaucoup plus hors de l'eau qu'il n'était auparavant. J'examinai le baril qui était sur le rivage, et je trouvai que c'était un baril de poudre, mais qu'il avait pris l'eau, et que la poudre était toute collée et dure comme une pierre. Néanmoins je le roulai plus avant par précaution, pour l'éloigner de l'eau, etj 'allai ensuite aussi près du vaisseau que je le pouvais sur le sable.
Quand je fus proche, je trouvai qu'il avait étrangement changé de situation. Le château d'avant, qui auparavant était enterré dans le sable, paraissait pour lors élevé de plus de six pieds ; la poupe, mise en pièces, et séparée du reste par la tempête, dès que j'eus achevé d'y fouiller la dernière fois, semblait avoir été ballottée, et se montrait toute sur un côté, ayant des monceaux de sable devant elle, si élevés, qu'il m'était aisé présentement d'aller à pied jusqu'au-dessus, quand le reflux venait à se retirer, au lieu que je n'en pouvais approcher auparavant d'un demi- mille qu'à la nage. D'abord je fus surpris d'une telle situation; mais bientôt je conclus qu'elle avait été causée par le tremblement de terre ; et comme par les secousses de ce trem-
blement, le vaisseau s'était brisé et entr'ouvertbeaucoup plus qu'il ne Tétait auparavant, il venait tous les jours à terre quantité de choses que la mer détachait, et que les vents et les flots faisaient peu à peu rouler jusque sur le sable.
Ceci me fit entièrement quitter la pensée de changer d'habitation, et ma principale affaire, ce jour-là, fut d'essayer si je ne pourrais paint pénétrer dans le vaisseau; mais je vis que c'était une chose que je ne devais pas me promettre, parce que le ventre du bâtiment était comblé de sable jusqu'au bord. Néanmoins comme l'expérience m'avait appris à ne désespérer de rien, je résolus de mettre en pièces tout ce que je pourrais des débris du bâtiment, me persuadant que ce que j'en tirerais me servirait à quelque usage.
Le 3 mai, je me mis à travailler avec ma scie, et je coupai de part en part un morceau de poutre qui soutenait une partie du demi-pont; après cela j'écartai et j'ôtai le plus de sable que je pus du côté le plus haut : mais la marée survint, et m'obligea de cesser pour ce jour-là.
Le 4, j'allai à la pêche, mais je n'attrapai pas un seul poisson que j'osasse manger, ce qui me dégoûta de ce passe-temps; comme j'étais sur le point d'y renoncer, j'attrapai un petit dauphin. J'avais une grande ligne faite de fil de corde ; mais je n'avais point d'hameçon, et néanmoins je prenais assez de poisson, et tout autant que j'en pouvais consommer. Tout l'apprêt que j'y faisais, c'était de le sécher au soleil, après quoi je le mangeais.
Le 5, j'allai travailler sur les débris ; je coupai une autre poutre, et tirai du pont trois grosses planches de sapin, que je liai ensemble et fis flotter avec la marée jusqu'au rivage.
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Le 6, je travaillai sur les débris, d'où j'enlevai plusieurs ferrailles ; cela me coûta un long et pénible travail : j'arrivai fort las au logis, et j'avais quelque envie de renoncer à ces corvées.
Le 7 mai, je retournai aux débris sans avoir le dessein d'y travailler ; mais je trouvai que la carcasse s'était élargie et affaissée sous le poids de sa charge, depuis que j'avais coupé ses deux poutres, que plusieurs endroits du bâtiment étaient détachés du reste, et que la cale était si découverte que je pouvais voir dedans : il n'y avait rien de changé, si ce n'est qu'elle regorgeait de sable et d'eau.
Le 8, j'allai aux débris, et je portai avec moi un levier de fer dans l'intention de démanteler le pont, qui pour lors était tout à fait débarrassé d'eau et de sable : j'enlevai deux planches, que je conduisis encore avec la marée. Je laissai le levier sur la place pour le lendemain.
Le 9, je me rendis aux débris ; je pénétrai plus avant dans le corps du bâtiment ; je sentis plusieurs tonneaux que je remuai bien avec le levier, mais je ne pus point les défoncer. Je sentis pareillement le rouleau de plomb, et je le soulevai bien un peu, mais il était trop pesant pour l'emporter.
Les 10, 11, 12, 13, 14 mai. J'allai tous ces jours aux débris et j'en tirai plusieurs pièces de charpente, nombre de planches, et deux ou trois cents livres pesant de fer.
Le 15 mai, je portai avec moi deux haches pour essayer si je ne pourrais point couper un morceau de plomb roulé, en y appliquant le taillant de l'une, que je tâcherais d'enfoncer en frappant avec la tête de l'autre. Mais comme il était enfoncé dans l'eau d'environ un pied et demi, je ne pouvais donner aucun coup qui portât et qui fit impression.
Le 16, il fît beaucoup de vent la nuit, et la carcasse du bâtiment en parut encore plus fracassée qu'aupararavant : mais je demeurai si longtemps dans les bois à chercher des nids de pigeons pour ma cuisine, que je me laissai prévenir par la marée ce jour-là, et elle m'empêcha d'aller aux débris.
Le 17, j'aperçus quelques morceaux de débris qui avaient été portés à terre, à une distance de près de deux milles : je voulus voir de quoi il s'agissait ; il se trouva que c'était une pièce de la poupe, mais trop pesante pour que je la pusse emporter.
Le 24. Je travaillai sur les débris, jusqu'à 'ce jour inclusivement; et à force de jouer du levier pendant tout cet intervalle, j'ébranlai tellement la carcasse, que la première marée qui survint, accompagnée d'un vent assez fort, fit flotter plusieurs tonneaux et deux coffres de matelots. Mais comme le vent soufflait de terre, rien ne vint au rivage ce jour-là, excepté des morceaux de bois, et un tonneau plein de porc, que l'eau salée et le sable avaient entièrement gâté.
Je continuai ce travail jusqu'au 15 juin, sans pourtant rien prendre sur le temps nécessaire pour chercher ma nourriture, et que j'avais fixé à la haute marée durant ces allées et venues, afin que je pusse être toujours prêt pour la basse. J'avais, de cette manière, amassé du merrain, des planches et du fer en assez grande quantité pour construire un bateau, si j'eusse su comment m'y prendre. J'avais encore enlevé, pièce par pièce, près de cent livres de plomb roulé.
Le 16 juin, en marchant vers la mer, je trouvai une tortue qui était la première que j'eusse vue dans l'île; mais si j'avais été si longtemps sans découvrir aucun de ces animaux, c'était plutôt un effet du hasard que de la rareté de leur espèce ; car je trouvai depuis que
DE ROBTNSON CRIISOÉ. 107
je n'aurais eu qu'à aller de l'autre côté de l'île pour en voir des milliers chaque jour : peut-être aussi cette découverte m'aurait-elle coûté bien cher.
Suite du journal. Maladie, guérison, chagrins, consolation.
Le 17 juin. J'employai ce jour à apprêter ma tortue; je trouvai dedans un grand nombre d'oeufs ; et comme depuis mon arrivée dans cet affreux séjour je n'avais pas goûté d'autre viande que celle d'oiseau ou de chèvre, sa chair me parut la plus savoureuse et la plus délicate du monde.
Le 18, il plut tout le jour, et je restai au logis. La pluie me semblait froide, et je me sentais frileux : chose que je savais n'être point ordinaire dans cette latitude.
Le 19, je me trouvai fort mal, et frissonnant comme s'il eût fait un grand froid.
Le 20, je ne pus prendre de repos pendant toute la nuit, mais j'eus une fièvre accompagnée de grandes douleurs de tête.
Le 21, je fus fort mal, et j'eus des frayeurs mortelles de me voir réduit à cette misérable condition, d'être malade et destitué de tout secours humain. Je fis ce qui ne m'était pas encore arrivé depuis la tempête dont nous avions été assaillis à la sortie de la rivière d'Humber ; ce fut de prier Dieu : mais c'était d'une manière si sèche, qu'à peine savais-je ce que je disais, ni pourquoi je le disais, tant mes idées étaient embrouillées.
Le 22 juin, je me trouvai dans 'une disposition meilleure ; mais les craintes terribles que me donnait ma maladie portaient le trouble dans mon âme.
Le 23, je fus derechef fort mal, ayant du frisson, des tremblements, et un violent mal de tête.
Le 24, je fus beaucoup mieux.
Le 25, je fus tourmenté d'une fièvre violente; l'accès me tint sept heures ; il fut mêlé de froid et de chaud, et se termina par une sueur qui m'affaiblit beaucoup.
Le 26, je fus mieux; et comme je n'avais pas de vivres, je pris mon fusil pour en aller chercher. Je me sentais extrêmement faible ; et néanmoins je tuai une chèvre, que je tramai au logis avec beaucoup de difficulté : j'en grillai sur les charbons quelques morceaux que je mangeai : c'aurait bien été mon dessein d'en faire bouillir pour me procurer du bouillon, mais il fallut m'en passer faute de pot.
Le 27, la fièvre me reprit si violemment, qu'elle me fit garder le lit tout le jour sans boire ni manger. Je mourais de soif; mais j'étais si faible, que je n'avais pas la force de me lever pour aller chercher de l'eau. Je priai Dieu de nouveau ; mais j'étais dans le délire ; et en me quittant, ce délire me laissa dans un tel abattement, que je fus obligé de me tenir couché; je m'écriais seulement de temps à autre : Seigneur, ayez pitié de moi.
Je m'imagine que je ne fis pas autre chose durant deux ou trois heures, jusqu'à ce que, l'accès m' ayant enfin quitté, je m'endormis et ne me réveillai que bien avant 'dans la nuit. Quand j'ouvris les yeux, je me sentis fort soulagé, quoique bien faible et altéré ; mais que faire? il n'y avait point d'eau dans toute ma demeure et je fus forcé de rester au lit jusqu'au matin;
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alors je me rendormis. C'est pendant ce sommeil que j'eus le songe affreux dont je vais rendre compte.
Il me semblait que j'étais assis à terre, hors de l'enceinte de ma muraille, dans le même endroit où j'étais lors de la tempête qui suivit le tremblement de terre, et que je voyais un homme qui, du sein d'une nuée épaisse et noire, descendait à terre au milieu d'un tourbillon de feu et de flamme. Il était, dans toute sa personne, aussi éclatant que l'astre du jour, tellement que mes yeux n'en pouvaient supporter la vue sans être éblouis. Sa contenance portait la terreur dans l'âme, mais une terreur que je pus bien sentir et qu'on ne saurait exprimer. La terre, quand il la toucha de ses pieds, me parut s'ébranler; et la région de l'air, embrasée, paraissait n'être plus qu'une fournaise ardente.
A peine était-il descendu sur ce bas élément qu'il s'achemina vers moi, armé d'une longue pique, pour me tuer; quand il fut parvenu à une certaine éminence distante de quelques pas, il me parla, et d'une voix terrible il proféra ces paroles encore plus terribles : Parce que tu ne t'es pas repenti à la vue de tant de signes, tu mourras. A ces mots, il leva sa redoutable lance, et je le vis venir pour me frapper.
De tous ceux qui liront cette relation, aucun ne s'attendra sans doute que je puisse peindre les angoisses où cette vision plongea mon âme : angoisses d'autant plus terribles, que, même durant le songe, je sentais un accablement réel ; l'impression que cela fit sur mon esprit ne passa pas comme un songe, elle s'y grava profondément, et après mon réveil, elle se conserva dans toute sa force, malgré les lumières du jour et de la raison.
Hélas! à peine conservais-je quelque connaissance
de la religion ; ce que j'avais appris de mon père était oublié : les bonnes instructions qu'il m'avait données autrefois avaient eu le temps de s'effacer pendant une vie licencieuse de huit années passées avec des marins qui ne valaient pas mieux que moi, c'est-à-dire libertins et insouciants sur la religion, au suprême degré . Je ne sache pas que, durant un si long espace de temps, il me soit jamais venu la moindre pensée d'élever mon âme vers Dieu pour admirer sa sagesse, ou de descendre au dedans de moi-même pour y contempler ma misère : une certaine stupidité d'esprit s'était emparée de moi et avait banni de mon cœur tout désir du bien et tout repentir du mal ; j'avais tout l'endurcissement des matelots abrutis, ne conservant aucun sentiment, ni de crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude lorsqu'il m'eii délivrait.
Il est bien vrai que, dès que j'eus pris terre pour la première fois et que, tout le reste de l'équipage ayant été noyé, je me trouvai le seul qui eût eu le bonheur de se sauver; il est bien vrai, dis-je, que j'eus alors une espèce d'extase et un ravissement de cœur, qui> assisté de l'efficace de la grâce, aurait bien pu se terminer en une reconnaissance chrétienne : mais ce fut un fruit qui avorta dans sa naissance, un feu aussitôt éteint qu'allumé.
Mais dès que je me vis malade et que la mort, accompagnée de toutes ses horreurs, se présenta à mes yeux, ma conscience, depuis si longtemps assoupie, se réveilla.
Alors se présentèrent à mon esprit les leçons salutaires de mon père et sa prédiction que si je méprisais ses conseils Dieu ne me bénirait pas. Je me repentais amèrement, voyant qu'il me fallait lutter contre des malheurs trop violents et peu proportionnés à la fai-
blesse de la nature, sans avoir ni assistance, ni consolation, ni conseil. Alors je m'écriai : Grand Dieu ! venez à mon aide, car je suis bien malheureux !
Cette prière, s'il est permis de me servir de ce nom, était la première que j'eusse faite depuis plusieurs années. Mais revenons à notre journal.
Le 28 juin, me sentant un peu soulagé par quelques heures de sommeil, et l'accès étant tout à fait passé, je me levai. La frayeur où m'avait jeté le songe ne m'empêcha pas de considérer que l'accès de fièvre me reprendrait le jour suivant, et qu'il fallait profiter de cet intervalle pour me refaire un peu et préparer des rafraîchissements auxquels je pourrais avoir recours lorsque le mal serait revenu. La première chose que je fis, ce fut de verser de l'eau dans une grande bouteille carrée et de la mettre sur ma table près de mon lit ; et pour corriger la crudité de l'eau, j'y ajoutai environ le quart d'une pinte de rhum, mêlant le tout ensemble : j'allai couper un morceau de viande de chevreau, que je grillai sur des charbons, mais je n'en pus manger que fort peu. Je sortis pour me promener, mais je me trouvai faible, triste et le cœur serré à la vue de ma pitoyable condition, redoutant pour le lendemain le retour de mon mal. Le soir, je fis mon souper de trois œufs de tortue, que je fis cuire dans la braise et que je mangeai à la coque ; ce fut là, autant que je m'en puisse ressouvenir, le premier morceau pour lequel j'eusse encore demandé à Dieu sa bénédiction.
Après avoir mangé, j'essayai de me promener, mais je me trouvai si faible, qu'à peine pouvais-je porter mon fusil, sans lequel je ne marchais jamais : ainsi je n'allai pas loin, je m'assis à terre et me mis à contempler la mer qui se présentait devant moi et qui
était calme et unie. Dans cette attitude, je réfléchis profondément ; des pensées de religion s'offrirent à mon esprit et l'occupèrent longtemps.
Je me levai ensuite tout pensif et mélancolique, je marchai vers ma retraite et je passai par-dessus ma muraille comme pour m' aller coucher; mais je me sentais l'esprit dans une grande agitation et j'étais peu
Je réfléchis profondément. (Page 112.)
disposé à dormir: ainsi je m'assis sur ma chaise, et comme il commençait à faire nuit, j'allumai ma lampe. Déjà l'atteinte de la fièvre me donnait de terribles inquiétudes, et dans ce moment il me vint dans l'esprit que les Brésiliens ne prennent presque aucun autre remède que leur tabac pour quelque sorte de maladie que ce puisse être et je savais qu'il y avait dans un de mes coffres un morceau de rouleau, dont
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les feuilles étaient mûres pour la plupart, quoiqu'il y en eût quelques-unes de vertes.
Je me levai de dessus ma chaise; et comme sijY été inspiré du ciel, j'allai droit au coffre qui renfermait la guérison de mon corps et de mon âme. Je Touvris, et j'y trouvai en premier lieu ce que je cherchais, savoir, le tabac ; et comme le peu de livres que j'avais conservés y étaient aussi renfermés, je pris une des Bibles dont il a été parlé dans rénumération de mes effets, et que je n'avais pas eu jusqu'ici le loisir, ou plutôt le désir d'ouvrir une seule fois; je la pris, dis-je, et la portai, avec le tabac, sur ma table.
Je ne savais ni comment employer ce tabac pour ma maladie, ni si cela lui était bon ou contraire ; mais j'en fis l'expérience de plusieurs manières différentes, comme si je n'eusse pu manquer, par cette voie, de rencontrer la vraie, et de réussir. D'abord je pris un morceau de feuille que je mis dans ma bouche ; et comme le tabac était vert et fort, et que je n'y étais pas accoutumé, il m'étourdit extraordinairement : ensuite j'en fis tremper une autre feuille dans du rhum, pour en prendre une dose une heure ou deux après en me couchant; enfin, j'en grillai sur des charbons ardents, et je me tins le nez sur la fumée aussi près et aussi longtemps que la crainte de me brûler ou de me suffoquer pouvait le permettre.
Dans l'intervalle de ces préparatifs, j'ouvris la Bible et je commençai à lire ; mais les fumées du tabac m'avaient trop ébranlé la tête pour continuer la lecture: néanmoins, ayant jeté les yeux à l'ouverture du livre, les premières paroles qui se présentèrent furent celles-ci : Invoque-moi au jour de ton affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.
Ces paroles étaient très-applicables à l'état où je
me trouvais, elles firent impression sur mon esprit, je les pris ensuite souvent pour le sujet ordinaire de mes méditations.
Il se faisait tard, et le tabac, comme j'ai déjà dit, m'avait si fort appesanti la tête qu'il me prit envie d'aller dormir : je laissai donc brûler ma lampe dans ma caverne, en cas que j'eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, ensuite je m' allai coucher ; mais auparavant je me mis à genoux, je priai Dieu, le suppliant d'accomplir la promesse qu'il m'avait faite que, si je l'invoquais au jour de mon affliction, il me délivrerait. Après que cette prière, précipitée et imparfaite, fut finie, je bus le rhum dans lequel j'avais infusé le tabac, et dont la décoction était si forte que j'eus beaucoup de peine à pouvoir l'avaler : cette potion me porta brusquement à la tête ; mais je m'endormis d'un si profond sommeil, que quand je me réveillai il ne pouvait pas être moins de trois heures après midi : je dirai bien plus, c'est que je ne saurais encore m'ôter de la tête que je dormis non-seulement toute cette nuit-là, mais toute la journée et toute la nuit du lendemain et une partie du jour suivant; car autrement je ne comprends pas comment j'aurais pu me trouver en défaut d'un jour dans mon calendrier ou calcul de jours et de semaines, erreur que je reconnus effectivement quelques années après.
Quelle que pût être la cause de ce mécompte, je me trouvai, à mon réveil, extrêmement soulagé, me sentant du courage et de la joie ; quand je me levai, j'avais plus de force que le jour précédent : mon estomac s' étant fortifié, l'appétit m'était revenu ; en un mot, le lendemain point de fièvre du tout, et j'allai toujours de mieux en mieux. Ce jour était le 29.
Le 30 juin, suivant même le train de la maladie,
était mon bon jour ; ainsi je sortis avec mon fusil, mais je ne me souciai point de m'éloigner trop. Je tuai une couple d'oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je les portai au logis, mais je ne fus point tenté d'en manger, et me contentai de quelques œufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir, je réitérai la médecine que je supposai m'avoir fait du bien, c'est-à-dire, le tabac infusé dans du rhum ; j'usai pourtant de quelque restriction cette fois-ci : la dose fut plus petite que la première, je ne mâchai point de tabac, et je ne me tins point le nez sur la fumée comme auparavant. Quoi qu'il en soit, le lendemain, qui était le 1er juillet, je ne fus point aussi bien que je m'y étais attendu; j'eus quelques frissons, mais à la vérité ce n'était que peu de chose.
Le 2, je réitérai la médecine des trois manières; elle me porta à la tête, comme il était arrivé la première fois, et je doublai la quantité de ma potion.
Le 3, la fièvre me quitta pour toujours ; mais il se passa quelques semaines avant que je recouvrasse tout à fait mes forces.
Cependant, je réfléchissais beaucoup sur ces paroles : je te délivrerai. Ces réflexions pénétrèrent mon cœur ; je me mis à genoux, et je remerciai Dieu à haute voix de ma convalescence.
Le 4 juillet, le matin, je pris la Bible, et je commençai au Nouveau Testament. Je m'appliquai sérieusement à cette lecture, en me faisant une loi d'y vaquer matin et soir, sans me fixer à un certain nombre de chapitres, mais suivant la situation de mon esprit Je n'eus pas pratiqué cet exercice pendant longtemps, que je sentis naître en mon cœur un regret plus profond et plus sincère de mes fautes passées ; l'impression de mon songe se réveilla; j'étais surtout ému de
ces paroles : A la vue de tant de signes, tu ne t'es pas repentie
C'est cette repentance que je demandais un jour à Dieu avec ardeur, lorsque, par un effet de sa providence, ayant ouvert rÉcriture sainte, je tombai sur ce passage : II est prince et sauveur, il a été élevé pour donner repentance et rémission. A peine eus-je achevé le verset que je posai le livre; et élevant mon cœur aussi bien que mes mains vers le ciel, avec une espèce d'extase et un transport de joie indicible, je m'écriai tout haut : Jésus, fils de David, prince et sauveur, qui avez été élevé pour donner la repentance, donnez-la-moi.
Je puis dire que cette prière fut la première de ma vie qui en mérita le nom, et depuis ce temps-là je ne cessai point d'espérer pue Dieu m'exaucerait un jour.
Dès lors, le passage : Invoque-moi et je te délivrerai, me parut renfermer un sens que je n'y avais pas encore trouvé; car auparavant je n'avais l'idée d'aucune autre délivrance que d'être affranchi de la captivité où j'étais détenu, je veux dire de sortir de l'île, qui, toute vaste qu'elle était, ne laissait pas d'être pour moi une prison, et même une des plus terribles. Mais aujourd'hui je me vois éclairé d'une lumière nouvelle; j'apprends à donner une autre interprétation aux paroles que j'avais lues : maintenant je repasse avec horreur sur une vie coupable ; l'image de mes crimes m'inspire l'épouvante, et je ne demande plus rien à Dieu, que de délivrer mon âme d'un poids sous lequel elle gémit. Quant à ma vie solitaire, elle ne m'afflige plus; je ne prie pas seulement Dieu de vouloir m'en affranchir, je n'y pense pas, et tous les autres maux ne me touchent point en comparaison de celui-ci. J'ajoute cette dernière réflexion pour faire observer en passant à quiconque lira cet endroit de mon ouvrage, qu'à prendre
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les choses dans leur vrai sens, c'est un bien infiniment
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J'élevai mon cœur et mes mains vers le ciel. (Page 116.)
plus grand de se soustraire au péché qu'à l'affliction
mais je ne donnerai pas de développements à cette matière, et je vais reprendre mon journal.
Quoique ma condition fût encore la même, à parler physiquement, et à en juger par l'extérieur des choses, néanmoins, en y réfléchissant, elle était devenue bien plus douce et bien plus supportable. Par une lecture constante de l'Ecriture sainte, et par Fusage fréquent de la prière, mes pensées se dirigeaient vers Dieu : j'éprouvais des consolations intérieures qui m'avaient jusqu'alors été inconnues; et comme ma santé et mes forces revenaient tous les jours, je m'occupais constamment à me pourvoir de tout ce qui me manquait, et à rendre ma manière de vivre aussi régulière qu'il m'était possible.
Suite du journal. Excursion dans l'île. Choix d'une seconde résidence.
Du 4 juillet jusqu'au 14. Mon occupation principale était de me promener avec mon fusil à la main : je réitérais souvent la promenade, mais je la faisais courte, comme un homme qui relevait de maladie, et qui tâchait peu à peu de se rétablir ; car il est difficile de comprendre combien j'étais épuisé, et à quel point de faiblesse je me voyais réduit. Le remède dont je m'étais servi était tout à fait nouveau, et n'avait peut-être jamais guéri de fièvre auparavant : aussi l'expérience que j'en fis n'est-elle pas un garant suffisant pour oser le recommander à qui que ce soit ; parce que si d'un côté il emporta la fièvre, de l'autre
il contribua extrêmement à m'aflaiblir, cl il m'en resta, pendant quelque temps, un ébranlement de nerfs, et de fortes convulsions par tout le corps.
Ces fréquentes promenades m'apprirent à mes dépens une particularité très-importante pour moi, c'est qu'il n'y avait rien de plus pernicieux à la santé que de se mettre en campagne pendant la saison pluvieuse, surtout si la pluie était accompagnée d'une tempête ou, d'un ouragan. Or, comme la pluie qui survenait quelquefois dans la saison sèche ne tombait jamais sans orage, je la trouvais beaucoup plus dangereuse et plus à craindre que celle de septembre ou d'octobre.
Il y avait près de dix mois que j'étais dans ce triste séjour; toute possibilité d'en sortir semblait m'être ôtée pour toujours, et je croyais fermement que jamais créature humaine n'avait mis le pied dans ce lieu sauvage. Ma demeure se trouvait, selon moi, suffisamment fortifiée : j'avais un grand désir de faire une découverte plus complète de l'île, et de voir si je ne pourrais point rencontrer des productions qui me seraient restées cachées jusqu'alors.
Ce fut le 15 juillet que je commençai de faire une visite de mon île, la plus exacte que j'eusse encore faite. J'allai d'abord à la petite baie dont j'ai déjà fait mention, et où j'avais abordé avec tous mes radeaux. Je marchai le long de la rivière, et quand j'eus fait environ deux milles en montant, je trouvai que la marée ne portait pas plus loin, et qu'il n'y avait plus là qu'un petit ruisseau, dont l'eau était fort douce et fort bonne. Mais comme c'était l'été, c'est-à-dire la saison sèche, il n'y avait presque point d'eau en certains endroits : du moins n'en restait-il pas assez pour faire un courant un peu considérable.
Sur les bords de ce ruisseau, je trouvai plusieurs
prairies agréables, unies et couvertes d'une belle verdure. En s'éloignant du lit, elles s'élevaient insensiblement : dans les endroits où il n'y avait pas d'apparence qu'elles fussent jamais inondées, c'est-à-dire près des coteaux qui les bordaient, je trouvai quantité de tabac vert, et dont la tige était extrêmement haute. Il y avait plusieurs autres plantes que je ne connaissais point, et dont je n'avais jamais entendu parler, qui pouvaient avoir des propriétés que je ne connaissais pas davantage.
Je me mis à chercher de la cas s ave, racine qui sert de pain aux Américains dans tous ces climats; mais il me fut impossible d'en découvrir. Je vis de belles plantes d'aloès; mais je n'en connaissais pas encore l'usage : je vis aussi plusieurs cannes à sucre, mais sauvages et imparfaites, faute de culture.
Je me contentai de cette découverte pour cette fois ; et je m'en revins en réfléchissant mûrement aux moyens par lesquels je pourrais m'instruire de la vertu des plantes et des fruits que je découvrirais à l'avenir : mais après m'en être bien occupé, je ne pris aucun parti; car, il faut en convenir, j'avais été si peu soigneux de faire mes observations, dans le temps que j'étais au Brésil, que je ne connaissais guère les plantes de la campagne, ou que du moins la •onnaissance que j'en avais ne pouvait pas m'être d'un grand secours dans l'état déplorable où je me trouvais.
Le lendemain, 16 du mois, je rejoris le même chemin; et m'étant avancé un peu plus que je n'avais fait la veille, je trouvai que le ruisseau et les prairies ne s'étendaient pas plus loin, et que la campagne commençait à être plus couverte de bois. Là je trouvai plusieurs sortes de fruits, et particulièrement des melons
DE KOBINSON CRUSOÉ. 121
qui couvraient la terre, des raisins qui pendaient sur les arbres, et dont la grappe colorée et pleine était prête pour la vendange. Cette découverte me causa autant de surprise que de joie.
Mais je sus modérer mon appétit, et profiter d'une expérience qui avait été funeste à d'autres; car je me ressouvenais d'avoir vu mourir, en Barbarie, plusieurs Anglais, esclaves comme moi, qui avaient gagné la fièvre et la dyssenterie à force de manger des raisins. J'eus pourtant le secret d'obvier à des suites si terribles, et de préparer ce fruit d'une manière excellente, en l'exposant et en le faisant sécher au soleil après l'avoir coupé, et je le gardai comme on garde en Europe ce qu'on appelle des raisins secs; je me persuadais qu'après l'automne ce serait un aliment aussi agréable que sain, et mon espérance ne fut point déçue.
Je passai là toute la journée ; sur le soir je ne jugeai pas à propos de m'en retourner au logis, et je me déterminai, pour la première fois de ma vie solitaire, à découcher. La nuit étant venue, je choisis un logement tout semblable à celui qui m'avait donné retraite à mon premier abord dans l'île : ce fut un arbre bien touffu, sur lequel je me plaçai commodément, et je dormis d'un profond sommeil. Le lendemain au matin, je procédai à la continuation de ma découverte, en marchant près de quatre milles : j'allais droit au nord, et laissai derrière et à ma droite une chaîne de monticules.
Au bout de cette marche, je me trouvai dans un pays découvert, qui semblait porter sa pente à l'occident; un petit ruisseau d'eau fraîche, sortant d'une colline, dirigeait son cours à l'opposite, c'est-à-dire à l'orient : toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, qu'on l'aurait prise pour un jardin planté de
main d'homme et il était aisé de voir qu'il y régnait un printemps perpétuel.
Je descendis un peu sur la croupe de cette vallée délicieuse, et je fis ensuite une station pour la contempler à loisir. D'abord l'admiration s'empara de mes sens : elle suspendit quelque temps mes soucis rongeurs pour me faire savourer en secret le plaisir de voir que tout ce que je contemplais était mon bien ; que j'étais le seigneur et le roi absolu de cette région; que j'y avais un droit de possession, et que, si j'avais des héritiers, je pourrais le leur transmettre aussi incontestablement qu'on ferait d'un fief en Angleterre. J'y vis une grande quantité de cacaotiers , d'orangers , de limoniers et de citronniers, tous sauvages, et dont il n'y avait que trèspeu qui portassent du fruit, du moins dans la saison présente. Néanmoins les limons verts que je cueillis étaient non-seulement agréables à manger, mais encore très-sains; et dans la suite j'en mêlais le jus avec de l'eau, qui en recevait un goût très-agréable, et devenait par là plus fraîche et plus salutaire.
Je me voyais maintenant assez d'ouvrage sur les bras : il s'agissait de cueillir du fruit et de le transporter ensuite dans mon habitation; car j'avais résolu d'amasser une provision de raisins et de citrons pour en faire usage pendant la saison pluvieuse, que je savais approcher.
Pour cet effet, j e fis trois monceaux, dont deux étaient de raisins, et l'autre de limons et de citrons mêlés ensemble. Je tirai de chacune une petite portion pour l'emporter, et avec cela je pris le chemin de la maison, résolu de revenir au plus tôt, et de me munir d'un sac ou de quelque autre meuble, tel que j e pourrais trouver, pour enlever le reste.
Après mon voyage de trois jours, je me rendis chez
DE R0B1NS0N GRUSOÉ. 123
moi : c'est ainsi que j'appellerai désormais ma tente et ma caverne. Mais avant que d'y arriver, mes raisins s'étaient froissés et écrasés à cause de leur grande maturité et de leur pesanteur, en sorte qu'ils ne valaient plus que peu de chose , pour ne pas dire rien du tout. Quant aux limons, ils se trouvèrent très-bons; mais il n'y en avait qu'un petit nombre.
Le jour suivant, qui était le 19, je retournai, avec deux petits sacs que j'avais faits, pour aller chercher ma récolte. Mais je fus surpris de voir que mes raisins que j'avais laissés la veille si appétissants et bien amoncelés, étaient aujourd'hui tous gâtés, tous par morceaux, traînés et dispersés çàetlà, et qu'une partie en avait été rongée et dévorée. J'en conclus qu'il y avait dans le voisinage quelques animaux sauvages qui avaient fait tout ce dégât.
Enfin, voyant qu'il n'y avait pas moyen de les laisser en un monceau, ni de les emporter dans un sac, parce que, d'un côté, ils seraient pressés et écrasés sous leur propre poids, et que de l'autre, ce serait les livrer aux bêtes sauvages, je trouvai une troisième méthode qui me réussit : ce fut de cueillir une grande quantité de raisins, et de les suspendre au bout des branches des arbres pour les sécher et les cuire au soleil ; mais quant aux limons et aux citrons, j'en emportai au logis autant qu'il en fallait pour plier sous ma charge.
Pendant mon retour de ce petit voyage, je contemplais avec admiration la fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation, l'avantage qu'il y aurait de s'y voir à l'abri des orages du vent d'est, derrière ces bois et ces coteaux; et je conclus que l'endroit où j'avais fixé mon habitation était sans contredit le plus mauvais de toute l'île. Ainsi je pensai dès lors à déménager et à me choisir, s'il était possible, dans ce séjour
fertile et agréable, une place aussi forte que celle que je méditais de quitter.
J'eus longtemps ce projet en tète, et la beauté du lieu m'en faisait repaître mon imagination avec plaisir : mais quand je vins à considérer les choses de plus près, et à réfléchir que ma demeure actuelle était proche de la mer, je trouvai que ce voisinage pourrait donner lieu à quelque événement favorable pour moi; que la même destinée qui m'avait poussé où j'étais pourrait m'y envoyer des compagnons de malheur, et que quoiqu'il n'y eût pas beaucoup d'apparence que cet heureux événement pût jamais m' arriver, néanmoins si je venais à me renfermer dans les collines et dans les bois, au centre de l'île, ce serait redoubler mes entraves et rendre mon affranchissement non-seulement peu probable, mais même impossible : je conclus donc que je ne devais point changer de demeure.
J'étais pourtant devenu tellement amoureux d'un si bel endroit, que j'y passai presque tout le reste de juillet; et quoique après m'être ravisé, j'eusse décidé de ne point changer de domicile, je ne pusm'empêcher de satisfaire en partie mon envie , en y faisant mie petite métairie au milieu d'une enceinte assez spacieuse, enceinte qui était composée d'une double haie bien palissadée, aussi haute que je pouvais atteindre, et toute remplie, en dedans, de petit bois. Je couchai quelquefois deux ou trois nuits consécutives dans cette seconde forteresse, en passant et repassant par-dessus la haie une échelle, comme je faisais dans la première; et dès lors je me regardai comme un homme qui avait deux maisons, l'une sur la côte pour veiller au commerce et à l'arrivée des vaisseaux, l'autre à la campagne pour faire la moisson etla vendange. Lesouvrages etle séjour que je fis dans cette dernière me tinrent jusqu'au Ier août.
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Je ne faisais que de finir mes fortifications et de commencer à jouir de mes travaux, quand les pluies vinrent m'en déloger et me chasser dans ma première habitation, d'où je ne devais pas sortir de sitôt; car quoique dans la nouvelle je me fusse fait une tente avec une pièce de voile, et que je l'eusse fort bien tendue, comme j'avais déjà fait dans l'ancienne, je n'étais pourtant pas au pied d'un rocher haut et sans pente, qui me servît de boulevard contre le gros temps, et je n'avais pas derrière moi une caverne pour me retirer on cas de pluies extraordinaires.
J'ai déjà dit que j'avais achevé ma métairie au commencement d'août, et que dès ce temps-là je commençais à en goûter les douceurs. J'ajouterai, en continuant mon journal, qu'au troisième jour du même mois je trouvai les raisins, que j'avais suspendus, parfaitement secs, bien cuits au soleil, en un mot, excellents ; en conséquence, je commençai à les ôter de dessus les arbres, et je fis très-bien de prendre promptement cette précaution ; autrement, les pluies qui survinrent les auraient entièrement gâtés, et ^m'auraient fait perdre mes meilleures provisions d'hiver, car j'avais plus de deuxcentsgrappes.il me fallut du temps pour les prendre, pour les transporter chez moi et pour les serrer dans ma caverne. Je n'eus pas plus tôt terminé cette opération que les pluies commencèrent et durèrent depuis le quatorzième jour d'août jusqu'à la mioctobre : il est bien vrai qu'elles se ralentissaient quelquefois ; mais aussi elles étaient de temps en temps si violentes, que je ne pouvais sortir de ma caverne pendant plusieurs jours.
Depuis le 14 du mois d'août jusqu'au 26, il plut sans relâche, tellement que je ne sortis point de tout ce temps-là; j'étais devenu très-soigneux de me garan-
tir de la pluie. Durant cette longue retraite, je commençai un peu à me trouver à court de vivres ; mais m' étant hasardé deux fois à aller dehors, je tuai à la fin un chevreau, et trouvai une tortue fort grosse, qui fut pour moi un grand régal. Je réglais mes repas de la manière suivante : je mangeais une grappe de raisin pour mon déjeuner, un morceau de chevreau ou de tortue grillé pour mon dîner, car, par malheur, je n'avais aucun vase propre à bouillir ou à étuver quoi que ce soit ; et puis à souper deux ou trois œufs de tortue faisaient mon affaire.
Pour me désennuyer et faire en même temps quelque chose d'utile dans cette espèce de prison tfù me confinait la pluie, je travaillais régulièrement deux ou trois heures par jour à agrandir ma caverne; et conduisant ma sape peu à peu vers un des flancs du rocher, je parvins aie percer de part en part, et à m' établir une entrée et une sortie libres derrière mes fortifications : mais je conçus d'abord quelque inquiétude de me voir ainsi exposé ; car de la manière dont j'avais ménagé les choses auparavant, je m'étais vu parfaitement bien fermé, au lieu qu'à présent j'étais en butte au premier agresseur qui viendrait m' attaquer. Il faut pourtant avouer que j'aurais de la peine à justifier la crainte qui me vint sur cet article, et que j'étais trop ingénieux à me tourmenter, puisque la plus grosse créature que j'eusse encore vue dans l'île était un bouc.
Le 30 septembre ramena l'anniversaire de mon funeste débarquement. Je calculai les crans marqués sur mon poteau, et j'y trouvai qu'il y avait trois cent soixante-cinq jours que j'étais à terre. J'observai ce jour comme un jour de jeûne solennel, le consacrant tout entier à des exercices religieux, me prosternant à
terre avec une humilité profonde, reconnaissant la justice des jugements de Dieu sur moi, et implorant enfin sa miséricorde au nom de son Fils. Je m'abstins de toute nourriture pendant douze heures, et jusqu'au soleil couchant; après quoi je mangeai un morceau de biscuit avec une grappe de raisin ; et terminant cette journée avec dévotion, comme je l'avais commencée, j'allai me coucher.
Peu de temps après, je m'aperçus que mon encre me manquerait bientôt; je fus donc obligé d'en être très-économe, me contentant d'écrire les circonstances les plus remarquables de ma vie, sans faire un détail journalier des autres choses.
1 Travaux assidus. Nouvelle excursion dans l'île.
Je m'apercevais déjà de la régularité des saisons : je ne me laissais plus surprendre ni par la pluvieuse, ni par la sèche, et je savais me pourvoir pour l'une et pour l'autre. Mais avant d'acquérir une telle expérience, j'avais été obligé d'en faire les frais; et l'essai que je vais rapporter était un de ceux qui m'ont coûté le plus cher. J'ai dit plus haut que j'avais conservé le peu d'orge et de riz qui avait crû d'une manière inattendue ; il pouvait bien y avoir trente épis de riz et vingt d'orge, et je croyais que c'était le temps propre à semer ces grains, parce que les pluies étaient passées, et que le soleil était parvenu au midi de la ligne.
D'après ce projet, je cultivai une pièce de terre le
mieux qu'il me fut possible avec une pelle de bois ; et, l'ayant partagée en deux, je semai mon grain. Mais, pendant cette opération, il me vint en pensée que je ferais bien de ne pas tout employer pour cette première fois, parce que je ne savais quelle saison était la plus propre pour les semailles ; je risquai donc environ les deux tiers de mon grain, réservant à peu près une poignée de chaque sorte.
Je me sus bon gré dans la suite de m'y être pris avec cette précaution. De tout ce que j'avais semé, il n'y eut pas un seul grain qui vint à maturité, parce qu'aux mois suivants, qui composaient la saison sèche, la terre, n'ayant reçu aucune pluie après que j'eus dé~ posé la semence, manquait de l'humidité nécessaire pour la faire germer, et ne produisit rien du tout jusqu'au retour de la saison pluvieuse, où elle poussa de faibles tiges qui dépérirent.
Voyant que ma première semence ne croissait point, et devinant aisément qu'il n'en fallait pas demander d'autre cause que la sécheresse, je cherchai un autre champ pour faire un autre essai. Je bêchai donc une pièce de terre près de ma nouvelle métairie, et je semai le reste de mon grain en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Cette semence, ayant les deux mois de mars et d'avril pour être humectée, poussa fort heureusement et fournit la plus belle récolte que je pusse attendre ; mais comme cette seconde semaille était seulement un reste de la première et que, n'osant pas la risquer tout entière, j'en avais épargné pour une troisième, elle ne donna qu'une petite moisson qui pouvait monter à deux picotins, l'un de riz, l'autre d'orge.
Mais l'expérience que je venais de faire me rendit très-habile sur ce point : j'appris le moment juste où
il fallait semer, el je sus par expérience que je pouvais chaque année faire deux semailles el recueillir
Jeux moissons.
Pendant que mon blé croissait, je lis une découvert e dont je sus bien profiter par la suite. Dès que les pluies furent passées et que le temps commença à se mettre au beau, ce qui arriva vers le mois de novembre, j'allai faire un tour à ma maison de campagne. Après une absence de quelques mois, j'y trouvai les choses dans le même état où je les avais laissées, et même, en quelque façon, améliorées. Le cercle ou la double haie que j'avais formée était entière; bien plus, les pieux que j'avais faits avec des branches d'arbres coupées dans le voisinage avaient tous poussé et produit de longues branches, comme auraient pu faire des saules, qui repoussent généralement la première année après qu'on les a élagués depuis le tronc jusqu'à la cime; mais je ne saurais comment appeler ces arbres dont les branches m'avaient fourni des pieux. J'étais bien étonné de voir croître ces jeunes plants; je les taillai et les cultivai de façon qu'ils pussent tous venir à un même niveau, s'il était possible. Vous ne sauriez croire combien ils prospérèrent ni la belle apparence qu'ils présentaient au bout de trois ans, puisque, quoique mon enceinte eût environ vingt-cinq toises de diamètre, ils la couvrirent bientôt tout entière et formèrent enfin un ombrage si épais, qu'on aurait pu loger dessous durant toute la saison sèche.
Ceci me fit résoudre à couper encore d'autres pieux de la même espèce et à en faire une haie en forme de demi-cercle pour enfermer ma muraille, j'entends celle de ma première demeure ; et c'est aussi ce que j'exécutai : car ayant planté un double rang de ces pieux, qui devenaient des arbres, à la distance d'environ huit
toises de mon ancienne palissade, ils grandirent fort vite, servirent d'abord de couverture pour mon habitation, et dans la suite même de rempart et de défense, comme je le raconterai en son lieu.
Je trouvai dès lors qu'on pouvait en général diviser les saisons de Tannée, non pas en été et en hiver, comme on fait en Europe, mais en temps de pluie et de sécheresse, qui se succédaient alternativement deux fois par an l'un à l'autre.
J'ai déjà dit que j'avais appris à mes dépens combien les pluies étaient contraires à la santé, et c'est à cause de cela que je faisais toutes mes provisions d'avance, de crainte d'être obligé d'aller dehors pendant les mois pluvieux. Mais il ne faut pas s'imaginer que je fusse oisif dans ma retraite : j'y trouvais assez d'occupations, et je manquais encore d'une infinité de choses dont je ne pouvais me pourvoir que par un rude travail et une application continuelle. Par exemple, je voulus me fabriquer un panier : je m'y pris de plusieurs manières ; mais les baguettes que j'employais pour cela étaient si aisées à casser, que je n'en pouvais jamais rien faire. J'eus lieu dans cette conjoncture de me savoir bon gré de ce qu'étant encore petit garçon, je m'étais fait un plaisir de fréquenter la boutique d'un vannier qui travaillait dans la ville où mon père demeurait, et de lui voir faire ses ouvrages d'osier: semblable à la plupart des enfants, je lui rendais de petits services ; je remarquais soigneusement la manière dont il travaillait ; je mettais quelquefois la main à l'œuvre, et enfin j'avais acquis une pleine connaissance de la. méthode ordinaire de cet art. Il ne me manquait donc que des matériaux, lorsqu'il me vint dans l'esprit que les petites branches de l'arbre sur lequel j'avais coupé mes pieux qui avaient poussé, pourraient bien être
aussi flexibles que celles du saule ou de l'osier d'Angleterre, et je résolus de l'essayer.
Dans ce dessein, je m'en allai le lendemain à ma métairie ou, comme je l'appelais, à ma maison de campagne ; et ayant coupé quelques rameaux de l'arbre dont je viens de parler, je les trouvai aussi propres que je pouvais le souhaiter à l'usage que j'en voulais faire. Je retournai donc bientôt après avec une hache pour couper une grande quantité de ces petites branches ; ce que je n'eus point de peine à faire, parce que l'arbre qui les produit était fort commun dans ce canton. Je les plaçai et les étendis dans mon enclos pour les sécher; et dès qu'elles furent propres à mettre en œuvre, je les portai dans ma caverne, où je m'occupai, pendant la saison suivante, à faire de mon mieux un bon nombre de paniers, soit pour transporter de la terre ou autre chose, soit pour serrer du fruit, soit pour d'autres usages ; et quoique je ne les fisse pas dans la dernière perfection, ils étaient pourtant d'assez bon service pour l'usage auquel je les destinais. J'eus soin depuis ce temps-là de ne m'en laisser jamais manquer, et à mesure que les vieux dépérissaient, j'en faisais de nouveaux. Je m'attachai surtout à confectionner quelques paniers forts et profonds, pour serrer mon blé au lieu de le mettre dans des sacs, pour le temps où je ferais une bonne récolte.
Quand je fus venu à bout de cette difficulté, je mis en mouvement les ressorts de mon imagination pour voir s'il ne serait pas possible de suppléer au besoin extrême que j'avais de deux choses. D'abord, je manquais de vases propres à contenir des choses liquides, n'ayant que deux petits barils dans lesquels il y avait encore actuellement beaucoup de rhum, et quelques bouteilles de verre médiocrement grandes, les unes
carrées, les autres rondes, qui contenaient de l'eaude-vie ou d'autres liqueurs. Je ne possédais pas seulement un j)ot pour faire cuire la moindre chose, excepté une grosse marmite que j'avais sauvée du vaisseau, mais qui, à raison de sa grandeur, n'était point propre pour y faire du bouillon ou étuver quelquefois un petit morceau de viande tout seul. La seconde chose que j'aurais bien voulu avoir était une pipe à fumer du tabac ; mais cela me parut impossible pendant quelque temps, cependant à la fin je trouvai une invention fort bonne pour y suppléer.
Je m'occupais tantôt à planter mon second rang de palissades, tantôt à faire des ouvrages d'osier; et j'allais ainsi voir la fin de mon été, lorsqu'une autre affaire vint me prendre une partie de mon temps, qui m'était si précieux.
Robinson devient bon charpentier et habile cultivateur
J'ai dit plus haut que j'avais un grand désir de parcourir toute l'île, que je m'étais avancé jusqu'à la source du ruisseau, et que de là j'avais poussé jusqu'au lieu où j'avais établi ma métairie, et d'où rien ne s'opposait à la vue jusqu'à l'autre côté de l'île et au rivage de la mer. Je voulus traverser jusque-là; je pris donc mon fusil, une hache et mon chien, avec cela une quantité plus qu'ordinaire de plomb et de poudre, et deux ou trois grappes de raisin que je mis dans mon sac, et je me mis en chemin. Quand j'eus traversé toute la vallée dont j'ai déjà parlé, je décou-
\ ns la mer à l'ouest ; et comme il faisait un temps fort clair, je vis distinctement la terre: je ne pouvais dire
si c'était une île ou un continent, mais je voyais qu'elle était très-élevée, qu'elle s'étendait de l'ouest à l'oqest- 8ud-ouestj et ne pouvait pas être éloignée de moins de quinze lieues.
Tout ce qu'il m'était permis de savoir de la situation de cette terre, c'est qu'elle était dans l'Amérique ; et suivant tous les calculs que j'avais pu l'aire, elle devait confiner avec les pays espagnols: il était possible qu'elle fui entièrement habitée par des sauvages qui, si j'y eusse abordé, m'auraient sans doute fait subir un sort plus dur que n'était le mien. J'acquiesçai donc aisément aux dispositions de la Providence, qui règle toutes choses pour le mieux. Cette découverte ne porta aucune atteinte à mon repos; et je me donnai bien garde de me tourmenter l'esprit par des souhaits impuissants.
Outre cela, quand j'eus mûrement considéré la chose, je trouvai que, si cette côte taisait une partie des conquêtes espagnoles, je verrais infailliblement passer et repasser de temps à autre quelques vaisseaux ; que si, au contraire, je n'en voyais jamais un seul, il fallait que ce fût la côte qui sépare la Nouvelle-Grenade du Brésil, et qui est une retraite de sauvages, mais des plus cruels, puisqu'ils sont-anthropophages ou mangeurs d'hommes, et qu'ils ne manquent point de massacrer et de dévorer tous ceux qui tombent entre leurs mains.
J'avançais tout à loisir, en faisant ces réflexions. Ce côté de l'île me parut tout différent du mien : les paysages en étaient beaux, les vallées et les plaines toutes verdoyantes et émaillées de fleurs, les bois hauts et touffus. Je vis quantité de perroquets; j'avoue que j'aurais bien voulu en attraper un pour l'apprivoiser et lui
apprendre à parler. Je me donnai bien du mouvement pour cela, et à la fin j'en attrapai un jeune, que j'abattis d'un coup de bâton; mais Tayaut relevé, j'eus soin de le mettre dans mon sein, et à force de le soigner, il se remit et se fortifia si bien que je l'emportai chez moi. Quelques années s'écoulèrent avant que je pusse le faire parler; mais enfin, je lui appris à m' appeler par mon
Je remportai chez moi. (Page 1 34.)
nom, d'une façon tout à fait familière : il en résulta par la suite un incident qui n'est au fond qu'une bagatelle, mais qui ne laissera pas de divertir le lecteur, et que je rapporterai en sa place.
Ce voyage me procura beaucoup de plaisir; je trouvai daus les lieux bas des animaux que je prenais les uns pour des lièvres, les autres pour des renards; mais ils avaient quelque chose de bien différent de tous ceux que
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j'avais vus jusqu'alors ; et quoique j'en tuasse plusieurs je ne succombai pourtant pas à la tentation d'en manger. En effet, j'aurais eu grand tort de courir quelque risque par rapport aux aliments, puisque j'en avais en quantité et de très-bons, entre autres des chèvres, des pigeons et des tortues : si l'on y ajoute mes raisins, je défie tous les marchés de Londres de fournir une table mieux que je ne pouvais fournir la mienne, eu égard au nombre des convives; et si d'un coté mon état était déplorable , je devais de l'autre m' estimer fort heureux de ce que, bien loin d'être réduit à la disette et à la nécessité déjeuner, je jouissais d'une parfaite abondance, assaisonnée de délicatesse.
Durant ce voyage, je ne faisais jamais plus de deux milles ou environ par jour, en calculant les distances à vol d'oiseau; mais je faisais tant de tours et de détours, pourvoir si je ne rencontrerais pas quelque chose d'avantageux, que j'étais assez fatigué toutes les fois que j'arrivais au lieu où je voulais choisir mon gîte pour la nuit; et alors j'allais me nicher sur un arbre, ou bien je me logeais entre deux, plantant un rang de pieux à chacun de mes côtés, pour me servir de barricades, ou du moins pour empêcher que les bêtes sauvages pussent venir sur moi sans m'éyeiller auparavant.
Dès que je fus arrivé au bord de la mer, mon admiration de l'île augmenta pour ce côté ; tout ce qui se présentait à ma vue. me confirmait dans l'opinion où j'étais déjà, que le plus mauvais lot m'était échu en partage. Le rivage que j'habitais ne m'avait fourni que trois tortues en un an et demi de temps, au lieu que celui de la vue duquel je jouissais alors en était couvert. Tout y fourmillait d'oiseaux de plusieurs sortes, dont les uns m'étaient connus de vue, les autres inconnus, la plupart très-bons à manger, quoique je n'en pusse
pourtant pas dire le nom, excepté ceux qu'on appelle dans l'Amérique, des pingouins.
J'en aurais pu tuer autant que j'aurais voulu, mais j'étais chiche de ma poudre et de mon plomb; et je souhaitais plutôt de tuer une chèvre, s'il était possible, parce qu'il y avait beaucoup plus à manger. Cependant,
Le rivage était couvert de tortues et de pingouins. (Page 135.)
quoique cette partie de la côte fût bien plus abondante en chèvres que celle où j'habitais, il était beaucoup plus difficile de les approcher, parce que ce canton se trouvait plat et uni et qu'elles pouvaient m' apercevoir bien plus aisément que lorsque j'étais sur les rochers et sur les collines.
DE ROBINSON GRUSOÉ. 137
Quelque charmante que fût cette contrée, je ne sentais pourtant pas le moindre désir de changer d'habitation : j'étais accoutumé à celle où je m'étais fixé dès le commencement ; et dans le moment même où j'admirais mes belles découvertes, il me semblait que j'étais éloigné de chez moi et dans un pays étranger.
Enfin, je pris ma route le long de la cote, tirant à t'est, et je crois que je parcourus bien douze milles: alors je plantai une grande perche sur le rivage pour nie servir de marque, et je pris le parti de m'en retourner au logis, eo décidant pourtant que la première fois que je me mettrais en chemin pour faire un autre voyage, je prendrais à l'est de mon domicile, et qu'enfin je ferais la moitié du tour de l'île avant d'arriver à ma marque.
Je pris pour m'en retourner un autre chemin que celui par où j'étais venu, croyant que je pourrais aisément avoir l'aspect de toute l'île, et ne pas manquer, en jetant la vue oà et là, de trouver mon ancienne demeure. Je me trompais néanmoins dans ce raisonnement, car quand je me fus avancé l'espace de deux ou trois milles dans le pays, je me trouvai dans une vallée spacieuse, mais environnée de collines tellement couvertes de Lois, qu'il n'y avait aucun moyen de deviner mon chemin, à moins que cène lut au cours du soleil; encore aurait-il fallu pour cela que je susse la position de cet astre, ou l'heure du jour.
Il arriva pour surcroit d'infortune qu'il lit un temps sombre durant les trois ou quatre jours que je passai dans cette vallée : comme je ne pouvais point voir le soleil pendant ce temps-là, j'eus le déplaisir d'être errant et vagabond, de me voir enfin obligé de regagner le bord de la mer, où je cherchai ma perche, et de reprendre le chemin que j'avais déjà fait. Ainsi, je m'en
retournai au logis à petites journées, supportant et le poids de la chaleur qui était excessive, et celui de mon fusil, de mon fourniment, de ma hache et de mes provisions.
Mon chien, dans cette caravane, surprit un jeune chevreau et le saisit : j'accourus d'abord, et fus assez diligent pour sauver ce petit animal de la gueule du chien et le prendre en vie. Je souhaitais passionnément de le transporter au logis, s'il était possible; car souvent je m'étais occupé, dans mes réflexions, de l'idée et des moyens de prendre un couple de ces jeunes animaux, et de les nourrir pour former un troupeau de chèvres apprivoisées, lequel, au défaut de ma poudre et de mon plomb, pourrait un jour subvenir à ma nourriture.
Je fis un collier pour le chevreau, je le lui passai autour du cou et, avec une corde que j'y attachai, je le menai à ma suite : ce ne fut pas sans peine que je m'en fis suivre jusqu'à ma métairie; mais quand j'y fus arrivé, je l'y renfermai et le laissai là; car il me tardait bien d'être de retour et de me revoir chez moi après un mois d'absence.
On ne saurait croire quelle satisfaction ce fut pour moi de revoir mon ancien foyer, et de reposer mes membres fatigués dans mon lit suspendu. Le voyage que je venais de faire, sans tenir de route certaine pendant le jour, sans avoir de retraite assurée pour la nuit, m'avait si fort lassé sur sa fin, que mon ancienne maison me paraissait aujourd'hui un établissement parfait où rien ne manquait. Tout ce qui était autour de moi m'enchantait, et je résolus de ne plus m'éloigner désormais pour un temps considérable, tant que ma destinée me retiendrait dans l'île.
Je gardai la maison pendant une semaine, pour
DE KOBINSON CRUSOÉ. 139
goûter les douceurs du repos el pour me refaire de mon long voyage. Cependant, une affaire de grande
conséquence m'occupait sérieusement : c'était une cage que je faisais pour mon perroquet; il commençait déjà à être de la famille , et nous nous connaissions parfaitement lui et moi. Ensuite je pensai au pauvre chevreau que j'avais renfermé dans l'enceinte de ma métairie, et je jugeai à propos de l'aller chercher, ou du moins de lui porter à manger. Quand il eut mangé, je l'attachai comme la première fois et l'emmenai. La faim qu'il avait soufferte l'avait maté et rendu souple, au point qu'il me suivait comme un chien et que j'aurais bien pu me dispenser de le tenir à Fattache. J'en pris un soin particulier, ne cessant de lui donner à manger et de le caresser tous les jours. En peu de temps, il devint si familier, si gentil, si caressant, qu'il ne voulut jamais me quitter depuis, et fut agrégé au nombre de mes autres domestiques.
La saison pluvieuse de l'équinoxe d'automne était revenue. Le 30 septembre étant l'anniversaire de ma descente dans l'île où j'étais depuis deux ans, et d'où je n'avais pas plus d'espérance de pouvoir sortir que le premier jour, je l'observai d'une manière aussi solennelle que l'année précédente. Je m'occupai tout le jour à m'humilier devant Dieu, et je remerciai sa divine providence de s'être manifestée à moi, et de m'avoir fait connaître que dans cette solitude je pouvais être heureux, de ce qu'il me dédommageait amplement des maux que je souffrais, et suppléait aux biens qui me manquaient par la présence et la communication de sa grâce ; m'assistant, me consolant, m'encourageant à attendre sa protection pour la vie présente et une félicité sans bornes pour celle qui est à venir.
Auparavant, quand j'allais chasser ou visiter la cam-
pagne, j'étais sujet à tomber dans des réflexions chagrines à la vue de ma condition, et à me pâmer subitement de douleur lorsque je considérais les forêts, les montagnes et les déserts, où, sans compagnon et sans ressource, je me voyais renfermé par les barrières éternelles de l'Océan; ces pensées me surprenaient souvent au milieu de mon plus grand calme : comme un orage, elles me jetaient dans le trouble et le désordre, me faisaient entrelacer mes mains Tune dans l'autre et pleurer comme un enfant.
Quelquefois ces mouvements me prenaient au mi lieu de mon travail; alors je m'asseyais, soupirant amèrement, les yeux attachés à la terre durant deux ou trois heures de suite : et cela empirait ma condition, car si j'avais pu donner un libre cours à mes larmes et exhaler ma douleur en paroles et en plaintes, j'aurais soulagé la nature en la déchargeant d'un jusant fardeau.
Mais à cette heure mon esprit se repaissait d'autre chose : la lecture de la parole de Dieu faisait partie de mes occupations journalières; et de cette source émanaient toutes les consolations dont mon état présent avait besoin.
J'étais dans cette disposition d'esprit quand je commençai ma troisième année : et quoique je ne veuille pas ennuyer le lecteur par une relation aussi exacte de mes travaux durant cette année, que de ceux de la première, néanmoins il faut observer, en général, qu'il m' arriva rarement d'être oisif, mais que je partageais mon temps en autant de parties qu'il y avait de fonctions différentes auxquelles je m'étais obligé à vaquer : tels étaient premièrement le service de Dieu, et la lecture de l'Ecriture sainte à laquelle je m'occupais régulièrement, et quelquefois
DE ROBINSON CRUSOÉ. Ul
trois ibis par jour; secondement, les courses que je faisais avec mon fusil pour tuer de quoi manger, lesquelles duraient ordinairement trois heures lorsqu'il ne pleuvait pas; et en troisième lieu, les peines qu'il fallait que je me donnasse pour apprêter, pour cuire ce que j'avais tué, ou Lien pour le conserver et en faire provision, ce qui me prenait une bonne partie de la journée. Outre cela, il faut remarquer que pendant tout le temps que le soleil était à son apogée ou clans le voisinage de ce point, les chaleurs étaient si excessives qu'il n'était pas possible de sortir : ainsi on doit supposer que je ne pouvais pas disposer de plus de trois ou quatre heures l'après-dinée ; avec cette exception, néanmoins, que quelquefois je diversifiais mes heures de chasse par celles du travail; en sorte que je travaillais le matin, et sortais avec mon fusil sur le soir.
A cette brièveté du temps destiné pour le travaille vous prie d'ajouter la pénible difficulté de ce même travail, et les heures que le défaut d'outils et le manque d'habileté m'obligeaient souvent de retrancher de mes autres occupations pour réussir à faire la moindre chose. Je citerai pour preuve quarante-deux jours entiers mis à fabriquer une planche pour me servir de tablette dans ma caverne, au lieu que deux scieurs, avec leurs outils et un atelier convenable , en auraient fait six d'un seul tronc en une seule journée.
Voici, par exemple, comment je m'y prenais. J'allais dans les bois choisir un gros arbre, parce que la planche devait être large. J'étais trois jours à couper cet arbre par le pied, et deux autres à rébrancher et à le réduire à une pièce de merrain. A force de hacher, de trancher et de charpenter, j'en réduisais les deux côtés en copeaux jusqu'à nelui laisserquetroispouces d'épaisseur.
Il n'y a personne qui ne convienne qu'un tel ouvrage devait être un rude exercice pour mes mains, mais le travail et la patience m'en faisaient venir à bout comme de bien d'autres choses. J'ai seulement été bien aise de vous mettre devant les yeux cette particularité, pour montrer en même temps la raison pour laquelle tant de temps se consumait en de si petites choses : en effet, tel ouvrage qui n'est qu'une bagatelle et un jeu quand on a de l'assistance et des outils, demande, lorsqu'on est privé de ces deux choses, un temps et un travail infinis.
Mais je le répéterai encore une fois, le travail et la patience réparaient toutes les brèches , suppléaient à tous mes besoins et me fournissaient en abondance tout ce qui m'était nécessaire.
C'est ce qu'on verra clairement dans la suite de mon histoire.
Robinson moissonneur, potier, meunier et boulanger.
Le mois de novembre étant venu, j'attendais ma récolte d'orge et de riz. Le terrain que j'avais cultivé pour recevoir ces grains n'était pas grand : la quantité que j'avais semée de chaque espèce montait au plus, comme je l'ai remarqué, à un demi-picotin, parce que j'avais perdu le fruit d'une saison pour avoir semé pendant la sécheresse. Mais pour le présent je me promettais une bonne récolte, lorsque je m'aperçus tout d'un coup que je serais en danger de perdre le tout, et de me le voir enlever par des ennemis de plusieurs sortes, dont il
n'était presque pas possible de préserver mon champ. Les premières hostilités furent commises par les chèvres et ces autres animaux auxquels j'ai donné ci-dessus le nom de lièvre , qui tous ayant une fois goûté la saveur du blé en herbe, y demeuraient campés nuit et jour, le mangeant à mesure qu'il poussait, et si près du pied, qu'il était impossible qu'il eût le temps de se former en épis.
Je ne vis point d'autre remède à ce mal que d'entourer complètement mon blé d'une haie. Il m'en coûta beaucoup de peines et de sueurs pour ce travail, d'autant plus que la chose était pressée et demandait une grande diligence. Cependant comme la terre labourée était proportionnée à la semence que j'y avais mise, et par conséquent de petite étendue, je l'eus close et mise hors d'insulte dans environ trois semaines de temps. Et pour mieux donner la chasse à cesmarau:le*irs, j'en tirais quelques-uns pendant le jour, et leur opposais pendant la nuit mon chien, que je laissais attaché à un poteau justement à l'entrée de mon enclos, d'où il s'élançait çà et là, aboyant contre eux de toutes ses forces. De cette manière, les ennemis furent obligés d'abandonner la place, et bientôt je vis mon blé croître, prospérer et mûrir à vue d'œil.
Mais si les bêtes auves avaient fait du dégât dans ma moisson, dès qu'elle avait été en herbe, les oiseaux la menaçaient d'une ruine entière au moment où elle paraissait couronnée d'épis : car, me promenant un jour le long de la haie pour voir comment allait mon blé, je vis la place entourée d'une multitude d'oiseaux de je ne sais combien de sortes qui étaient aux aguets, et n'attendaient pour faire la picorée que le moment où je serais parti. Je fis une décharge sur eux, car je n'allais jamais sans mon fusil. Dès que le coup fut tiré, il
s'éleva dans l'air une épaisse nuée d'oiseaux que je n'avais point remarqués et qui s'étaient tenus cachés au fond du blé .
Ce spectacle fut Lien douloureux pour moi, car il me présageait l'anéantissement de mes espérances, la disette où j'allais tomber, la perte totale de ma récolte, et ce qu'il y avait de pis, c'est qu'en prévoyant ce malheur, je ne savais pas encore comment le prévenir. Je résolus pourtant de ne rien négliger pour sauver mon grain, et de faire même sentinelle nuit et jour, s'il le fallait. Avant tout, je me portai sur les lieux pour constater le dommage. Ces harpies avaient à la vérité fait du dégât, mais non pas autant que je m'y étais attendu : la verdeur des épis avait un peu arrêté leur avidité, et si je pouvais sauver les restes, ils me promettaient encore une bonne et abondante moisson.
Je restai là quelques moments pour recharger mon fusil; après quoi, me retirant un peu à l'écart, il me fut aisé devoir mes voleurs postés en embuscade sur tous les arbres d'alentour, comme s'ils n'épiaient, pour faire leur irruption, que l'heure de mon départ. L'événement ne me permit point de douter de leur projet : je m'éloignai de quelques pas, comme pour m'en aller tout à fait. A peine avais-je disparu, qu'ils descendirent de nouveau l'un après l'autre dans le champ de blé. J'en fus si irrité, que je n'attendis pas qu'ils y fussent assemblés en un plus grand nombre, d'autant plus qu'il me semblait qu'onme rongeait les entrailles et que chaque grain qu'ils avalaient avait pour moi la valeur d'un pain entier. Je m'avançai donc aussitôt près de la haie, je tirai sur eux un second coup et j'en tuai trois. C'était justement ce que je souhaitais avec ardeur, car je les ramassai d'abord pour rendre leur punition exemplaire et les traiter comme on fait des insignes voleurs en An-
DE ROBIXSON CKUSOÉ.
gleterre, que Ton condamne à rester attachés au gibet après leur exécution, afin d'inspirer de la terreur aux autres. On n'imaginerai! pas quel bon effet cela produisit. Les oiseaux, depuis ce temps-là, non-seulement ne venaient pas dans mon blé, mais même ils abandonnèrent tout ce canton de l'île, et je n'en vis plus aucun dans le voisinage tout le temps que demeura l'épouvantail. J'en eus une joie extrême, comme on peut bien le croire,
Je fis ma récolte. (Page i45.)
et je lis ma récolte sur la fin de décembre, qui est dans ce climat la saison propre pour la seconde moisson.
Avant de commencer cette corvée, je n'étais pas peu embarrassé pour suppléer à une faucille, car il m'en fallait absolument une pour couper le blé. Je n'eus d'autre parti à prendre que de me la fabriquer du mieux que je pus avec un des sabres ou coutelas que j'avais sauvés parmi les autres armes restées dans le vaisseau.
i46 LA VIE ET LES AVENTURES
Lorsque ma moisson fut achevée, le demi-picotin que j'avais semé se trouva m'avoir produit près de deux boisseaux et demi d'orge, du moins autant que je pouvais en juger à peu près, puisque je n'avais alors aucune mesure.
Ceci ne laissa pas de me donner beaucoup décourage ; c'en était assez pour me faire connaître que la divine Providence voudrait bien un jour ne me pas laisser manquer de pain : néanmoins je me voyais encore dans un grand embarras, car je ne savais ni comment moudre ce grain pour en faire du pain, ni comment cuire ce pain quand même je serais parvenu à le pétrir. Toutes ces difficultés se joignant au désir que j'avais d'amasser une bonne quantité de provisions et d'avoir par-devers moi un grenier qui m'assurât du pain pour l'avenir, je résolus de ne point tâterde cette récolte, mais de la conserver et de l'employer tout entière en semence, la saison prochaine. En at« tendant, je voulus employer toute mon industrie et ton* tes les heures de mon travail à exécuter le grand dessein que j'avais de me perfectionner dans l'art de labourer, aussi bien que dans celui de tirer parti des produits de mon labourage.
Je pouvais bien dire alors dans un sens propre et littéral que je travaillais pour ma vie. Mais une chose étonnante, à laquelle je ne crois pas que beaucoup de gens fassent réflexion, ce sont les préparatifs qu'il faut faire, la peine qu'il faut essuyer, les formes différentes qu'il faut donner à son ouvrage avant de pouvoir produire dans sa perfection ce qu'on appelle un morceau de pain.
C'est ce que je reconnus à mon grand dommage, moi qui étais réduit à un état de pure nature ; et chaque jour aidait à m'en convaincre de plus en plus,
depuis que j'eus recueilli le peu de blé qui avait crû d'une manière si extraordinaire et si inattendue au pied du rocher.
Premièrement, je n'avais point de charrue pour labourer la terre, point de bêche pour la fouir. Il est vrai que je suppléai à cela en me faisant une pelle de bois, dont j'ai déjà parlé; mais aussi, dans mon ouvrage, reconnaissait-on aisément l'imperfection de cet outil. Et quoiqu'il m'eût coûté plusieurs jours à faire, néanmoins, comme il n'était point garni de fer tout autour, non-seulement il s'usa plus tôt, mais encore je faisais mon ouvrage avec plus de peine et moins de succès.
Cependant je me résignais à tout cela, et supportais avec une patience égale et la difficulté du travail et le peu de succès dont il était suivi. Après que mon blé était semé, j'aurais eu besoin d'une herse; mais n'en ayant point, je me voyais obligé de passer par-dessus ma terre une grosse branche d'arbre, que je traînais derrière moi, avec laquelle je grattais pour ainsi dire plutôt que je ne hersais*
Quand mon grain était en herbe, en épis, ou venu à maturité, de combien de choses n'avais-jepas besoin, comme je l'ai déjàfait entendre, pour le fermer d'un enclos, en écarter les bêtes et les oiseaux, le faucher, le sécher, le voiturer, le battre, le vanner et le serrer! Après cela, il me fallait un moulin pour moudre, un tamis pour passer la farine, du levain et du sel pour faire fermenter, un four pour cuire mon pain. Voilà bien des instruments d'un côté, et de l'autre bien des ouvrages différents! je ferai pourtant voir que tous ceux-là me manquèrent, et que je ne manquai à aucun de ceux-ci. Mon blé me donnait beaucoup d'occupation ; mais aussi il m'était d'un plus grand secours que
toutHe reste, et je le regardais comme le plus précieux de tous mes biens.
Cependant, tant de choses à faire et tant d'autres dont j'avais un besoin extrême m'auraient fait perdre patience, sans la conviction qu'il n'y avait point de remède à cela : d'ailleurs la perte de mon temps ne devait pas tant me tenir à cœur, parce que de la manière dont je l'avais divisé, il y avait une certaine partie du jour affectée à ces sortes d'ouvrages; et comme je ne voulais employer aucune portion de mon blé à faire du pain jusqu'à ce que j'en eusse une plus grande provision, j'avais par-devers moi les six mois prochains pour tâcher de me procurer, par mon travail et mon industrie, tous les ustensiles propres à tirer le meilleur parti des grains que je recueillerais.
Mais auparavant il me fallait préparer un plus grand espace de terre, parce que j'avais déjà assez de grain pour ensemencer plus d'un arpent. Je ne pouvais préparer la terre sans me faire une bêche. C'est aussi par où je commençai et il ne se passa pas moins d'une semaine entière avant que je l'eusse achevée, encore était-elle fort grossière et mal formée; en sorte que mon ouvrage en devint une fois plus pénible. Mais tout cela ne fut point capable de me décourager ni de nr empêcher de passer outre : et enfin j'emblavai deux pièces de terre plates et unies, les plus proches de ma maison que je pus trouver; je les entourai d'une bonne haie. Cette clôture était composée de plants de même espèce que celle qui entourait ma maison : ainsi je savais qu'elle croîtrait prompt ement, et que dans un an elle formerait une haie vive qui n'exigerait que peu de réparations. Cet ouvrage m'occupa bien durant trois mois, parce qu'une partie de ce
temps était la saison pluvieuse, qui ne me permettait de sortir que rarement .
Pendant tout le temps que j'étais confiné dans ma
maison par la continuation des pluies, je m'occupai
de la manière que je raconterai tout à L'heure; mais en même temps que je travaillais, je ne laissais pas de m'amuser à parler à mon perroquet : ainsi il apprit à parler lui-même, el à dire son nom et son surnom, qui était Perroquet mignon, et qui lurent aussi les premières paroles que j'eusse entendu prononcer dans l'île par une autre voix que la mienne. Ce petit animal me servait de compagnon dans mon travail; et les entretiens que j'avais avec lui me délassaient souvent de mes occupations, qui étaient graves et importante, comme vous l'allez voir.
Il y avait déjà longtemps que je songeais à part moi si je ne pourrais point me faire quelques vases de terre, parce que j'en avais un besoin extrême ; mais j'ignorais la méthode qu'il fallait prendre pour pourvoir à ce besoin. Néanmoins, quand je considérais la chaleur du climat, je ne doutais presque pas que si je réussissais seulement à trouver de l'argile convenable, je ne pusse en former un pot, lequel, étant séché au soleil, serait assez dur et assez fort pour être manié et pour qu'on pût y mettre des choses sèches de leur nature et qui demanderaient à être tenues à l'abri de l'humidité.
Gomme je m'attendais à avoir bientôt une assez grande quantité de blé, de farine et d'autres choses, je me proposais aussi de les serrer de la manière que je viens de dire ; en conséquence je résolus de me façonner quelques pots, et de les faire aussi grands qu'il me serait possible, afin qu'ils pussent se tenir fermes comme des jarres, et qu'ils fussent tout
prêts à recevoir les différentes choses que je voulais mettre dedans.
Le lecteur aurait pitié de moi, ou plutôt il s'en moquerait si je lui disais de combien de manières bizarres je m'y pris pour former ma matière ; combien étrange et difforme fut la figure donnée à mes ouvrages, qui tombèrent par morceaux, les uns en dedans, les autres en dehors, parce que l'argile n'était pas assez ferme pour soutenir son propre poids ; com- ]}ien se fêlèrent à la trop grande ardeur du soleil, pour y avoir été exposés trop précipitamment ; com- ]}ien enfin se brisèrent en les changeant de place, soit avant qu'ils fussent secs, soit après qu'ils le furent : tellement, que quand je me fus donné bien de la peine pour apprêter ma matière et pour la mettre en œuvre, je ne pus pas faire plus de deux grands et vilains ustensiles de terre que je n'oserais appeler jarres, mais qui me coûtèrent pourtant près de deux mois de travail.
Néanmoins, comme ces deux vases s'étaient bien cuits et durcis au soleil, je les soulevai adroitement, et les mis dans deux grands paniers d'osier que j'avais faits exprès pour les empêcher de se casser; et comme il y avait du vide entre le pot et le panier, je le remplis tout à fait avec de la paille de riz et d'orge, comptant que ces deux pots se tiendraient toujours secs, que j'y pourrais serrer premièrement mon blé, et peut-être aussi ma farine, après l'avoir moulu.
Si j'avais mal réussi dans la combinaison des grands vases, je fus assez content du succès que j'eus à en faire bon nombre de petits, comme des pots ronds, des plats, des cruches, des terrines. L'argile prenait sous ma main toutes sortes de figures, et elle recevait du soleil une dureté surprenante.
DE ROBINSON GRUSOÉ. 151
Mais tout cela ne répondait pourtant pas encore à la
lin que je m'étais proposée, qui était (ravoir un pot de terre capable do renfermer des choses liquides $t de
résister au feu, service que je ne pouvais attendre d'aucun des ustensiles dont j'étais déjà pourvu. Au
bout de quelque temps, il arriva qu'ayant un bon feu pour apprêter mes viandes, je trouvai dans mon foyer un morceau de ma vaisselle de terre qui se trouvait parfaitement cuit, dur comme une pierre et rouge comme une tuile. Je fus agréablement surpris de voir cela et je dis en moi-même qu'assurément mes pots se pourraient très-bien cuire étant entiers, puisqu'il s'en cuisait des morceaux séparés clans une si grande perfection.
Cette découverte fut cause que je me mis à considérer comment je ferais pour disposer mon feu de manière que j'y pusse cuire des pots. Je n'avais aucune idée ni du genre de fourneau dont se servent les potiers, ni du vernis dont ils enduisent leur vaisselle, ne sachant pas que le plomb que je possédais était bon pour cela; mais à tout hasard, je plaçai trois grandes cruches, sur lesquelles je mis trois pots, le tout en forme de pile, avec un gros tas de cendres pardessous. Je fis alentour un feu de bois, qui flambait si bien aux côtés et par-dessus, qu'en peu de temps je vis mes vases tout rouges de part en part, sans qu'il en parût aucun de fêlé. Je les laissai dans ce degré de chaleur environ cinq ou six heures, jusqu'à ce que j'en aperçus un qui n'était pas fendu à la vérité, mais qui commençait à fondre et à couler ; car le gravier qui se trouva mêlé parmi l'argile se liquéfiait par la violence du feu, et se serait tourné en verre si j'eusse continué. Ainsi je tempérai mon brasier par degrés jusqu'à ce que les vases commençassent à perdre un peu de leur
rouge; et je fus debout foute la nuit pour avoir Fœil dessus, de peur que le feu ne s'abattît trop soudainement. A la pointe du jour, je me vis enrichi de trois cruelles qui étaient, je ne dirai pas belles, mais trèsbonnes, et de trois autres pots de terre aussi bien cuits qu'on le saurait souhaiter et dont l'un avait reçu un parfait vernis de la fonte du gravier.
Je n'ai pas besoin de dire qu'après cette expérience, je ne me laissai plus manquer d'aucun vase de terre qui me pût être utile. Il est vrai que la forme de ces vases n'était guère propre à faire honneur à mon talent; mais c'est de quoi l'on ne s'étonnera point, si Ton considère que je n'avais aucun secours ni aucune méthode fixe pour un tel travail; me trouvant à peu près dans le cas des enfants qui font des pâtés avec de la terre grasse , ou, si vous voulez, d'une femme qui s'érigerait en pâtissière sans avoir jamais appris à manier la pâte.
Je ne crois pas qu'on puisse éprouver une joie plus vive que celle que je ressentis lorsque je vis que j'avais fait un pot qui résisterait au feu. Et à peine avais-je eu la patience d'attendre que mes vases fussent refroidis, que j'en posai un sur le feu avec de l'eau dedans pour faire bouillir de la viande, ce qui me réussit parfaitement bien; car un morceau de chevreau que j'avais mis dans le pot me fit un bon bouillon, quoique je manquasse de plusieurs ingrédients pour le rendre aussi parfaitement bon que je l'aurais souhaité.
La chose que je désirais avec le plus d'ardeur après celle-là, c'était une pierre au moyen de laquelle je pusse piler ou moudre du blé ; car pour ce qui est d'un moulin, c'est une machine qui exige tant d'art, qu'il ne m'entra pas seulement dans l'esprit d'y pou-
voir atteindre. J'étais hier embarrassé pour trouver
comment je suppléerais à wmt chose d'un besoin si indispensable ; en effet le métier de tailleur de pierre est, de tous, celui pour lequel je me sentais le moins de talent ; outre que je n'avais aucun des outils qu'on y emploie. Je cherchai pendant plusieurs jours une pierre qui fut assez grosse et qui eût assez de diamètre pour la pouvoir creuser et pour en faire un mortier; mais je n'en trouvai aucune dans toute l'île, excepté ce que renfermait le corps des rochers, où faute d'instruments, je ne pouvais ni creuser ni tailler, et d'où par conséquent je ne pouvais rien tirer. Ajoutez à cela que les rochers de l'île n'étaient pas d'une dureté convenable, mais d'une pierre graveleuse qui, s'émiettant aisément, n'aurait par conséquent pas pu souffrir les coups d'un pesant pilon, et le blé n'aurait pu se broyer sans qu'il s'y mêlât beaucoup de gravier. Ainsi ayant perdu beaucoup de temps à chercher une pierre, je désespérai d'y réussir, et pris le parti de chercher dans les forêts quelque gros billot d'un bois bien dur. C'est ce qu'il me fut aisé de trouver ; et prenant le plus gros que je fusse capable de remuer, je l'arrondis et le façonnai en dehors avec ma hache et ma doloire ; ensuite je le creusai avec un travail infini, en y appliquant le feu, moyen dont se servent les sauvages pour faire leurs canots. Je fis ensuite un gros et pesant pilon avec du bois qu'on appelle bois de fer. Je mis à part ces outils ainsi préparés, en attendant ma seconde récolte, après laquelle je me proposais de moudre, ou plutôt de broyer mon blé pour le •réduire en farine et me faire du pain.
Cette difficulté surmontée, la première qui se présentait était de me faire un sas ou un tamis, pour préparer ma farine et la séparer des cosses et du son,
sans quoi je ne voyais pas de possibilité d'avoir du pain. La chose était si difficile en elle-même, que je n'avais presque pas le courage d'y penser. En effet, j'étais bien éloigné d'avoir les choses requises pour faire un tamis; car il ne me fallait pas moins qu'un beau canevas ou bien quelque autre étoffe transparente pour passer la farine. Ce fut là pour moi un grand obstacle qui me retint dans l'inaction et dans l'incertitude pendant plusieurs mois. Tout ce qui me restait cle toile n'était que des guenilles : j'avais à la vérité du poil de chèvre ; mais je ne savais ni comment le filer, ni comment le travailler au métier ; et quand même je l'aurais su, il me manquait les instruments nécessaires. Je me fatiguais la tête à chercher quelque moyen de remédier à cet inconvénient, lorsque je me rappelai enfin qu'il y avait parmi les hardes de nos mariniers que j'avais sauvées du vaisseau, quelques cravates de toile de coton. C'est à quoi j'eus recours; en effet, avec quelque s morceaux de cravates je me fis trois petits sas, assez propres à l'usage auquel je les destinais. Je m'en servis pendant plusieurs années et nous verrons par la suite ce que je leur substituai quand la nécessité ou l'occasion se présenta.
Ensuite venait la boulangerie, dont les fonctions devaient s'étendre tant à pétrir qu'à cuire au four. Mais premièrement je n'avais point de levain, et même je n'entrevoyais aucune possibilité de me procurer une chose de cette nature : je résolus donc de ne m'en mettre plus en peine et d'en rejeter jusqu'à la moindre pensée. Quant au four, mon esprit était en travail pour trouver le moyen de m'en fabriquer un. A la fin je trouvai une invention qui répondait assez à mon dessein, et la voici.
Je lis quelques vasas de terre fort larges, mais peu profonds, c'est-à-dire qu'ils pouvaient avoir deux bons
pieds de diamètre sur neuf pouces au plus de profondeur : je les fis cuire dans le feu, comme les autres, et les mis ensuite â part. Or quand je voulais enfourner mon pain, je débutais par faire un grand feu sur mon foyer qui était pavé de briques carrées, formées et mises à ma façon ; j'avoue qu'elles n'étaient pas équarries selon les règles de la géométrie. Quand mon feu de bois était à peu près réduit en charbons éparpillés sur mon âtre de manière à le couvrir tout entier, j'attendais que l'âtre fût extrêmement chaud; alors j'en écartais les charbons et les cendres en les balayant bien proprement, puis je posais ma pâte que je couvrais d'abord du vase de terre dont vous avez vu la description, et autour duquel je ramassais les charbons avec les cendres pour y concentrer la chaleur ou même l'augmenter. De cette manière je cuisais mes pains d'orge tout aussi bien que dans le meilleur four du monde, et non content de faire le boulanger, je tranchais encore du pâtissier, car je me fis plusieurs gâteaux et poudings de riz. A la vérité, je n'allai pas jusqu'à ce point de perfection, de faire des pâtés: mais quand même je l'aurais entrepris, je ne sache pas ce que j'aurais pu mettre dedans, excepté de la viande de chèvre ou d'oiseaux du pays : or l'une ou l'autre aurait fait triste figure dans un pâté, faute des assaisonnements convenables.
On ne doit point s'étonner quand j'avance que toutes ces choses m'occupèrent pendant la plus grande partie de la troisième année de mon séjour dans l'île, si l'on remarque que j'employais une partie de mon temps à vaquer à l'agriculture et aux moissons. En effet, je coupai mon blé dans la même saison, le transportai au logis du mieux que je pus, et en conservai les épis
dans mes grands paniers jusqu'à ce que j'eusse le loisir de les égrener entre mes mains, expédient auquel j'étais réduit puisque je n'avais ni aire, ni fléau pour les battre.
Mais à présent que la quantité de mes grains augmentait, j'avais véritablement besoin d'élargir ma grange pour les loger, car mes semailles avaient été d'un si grand rapport, que ma dernière récolte monta à vingt boisseaux d'orge et tout au moins à une pareille quantité de riz: si bien que dès lors je me croyais en état de manger du pain à discrétion, moi qui en faisais abstinence depuis si longtemps, c'est-à-dire depuis que je n'avais plus de biscuit. Je voulus voir aussi quelle quantité de blé me suffirait pour une année et si je ne pourrais pas me contenter de faire une seule semaille.
Tout bien considéré, je trouvai que quarante boisseaux étaient tout autant que j'en pouvais consommer dans un an. Ainsi je résolus de semer chaque année la même quantité que la dernière fois, espérant qu'elle me fournirait suffisamment de pain.
Robinson construit un canot.
Tandis que ces choses se passaient, vous pouvez bien vous imaginer que mes pensées roulèrent souvent sur la découverte que j'avais faite de la terre située vis-àvis de l'île, et je ne pouvais y penser sans éprouver quelque désir secret d'y aborder : en effet, je considé-
rais que le pays où je me voyais était inhabité, que celui auquel j'aspirais était dans Le continent, el que, de quelque nature qu'il fût, je pourrais de là passer plus loin et trouver quelque moyen de m'affranehir de
nia misère.
Dans Ions ces raisonnements je ne faisais point entrer en ligne de compte les dangers auxquels m'exposerait une telle entreprise; celui particulièrement de tomber entre les mains des sauvages, plus cruels que les tigres et les lions d'Afrique : ce serait un miracle s'ils ne me tuaient point pour me dévorer, car je me souvenais d'avoir ouï dire que les habitants des côtes des Caraïbes étaient anthropophages ou mangeurs d'hommes, et je savais, parla latitude, que je ne pouvais pas être fort éloigné de ce pays-là. Supposez que ces peuples ne fussent point anthropophages, je n'en courais pas moins le danger d'être tué par eux si je tombais entre leurs mains, puisque tel avait été le sort de plusieurs Européens avant moi, quoiqu'ils fussent au nombre de dix, quelquefois même de vingt personnes : à plus forte raison devais-je craindre pour moi, qui me voyais seul et incapable par conséquent de faire une longue défense. Toutes ces choses, dis-je, que j'aurais dû considérer mûrement, et qui dans la suite me firent faire bien des réflexions, ne m'entrèrent pas dans l'esprit au commencement. Au contraire, j'étais entièrement possédé du désir de traverser la mer pour prendre terre de l'autre côté.
C'est alors que je regrettai mon garçon Xuri et le granclbateau qui cinglait avecune voile latine, sur lequel j'avais navigué environ onze cents milles le long des côtes d'Afrique; mais comme ces regrets n'aboutissaient à rien, il me vint en pensée d'aller visiter la chaloupe de notre bâtiment, qui, après notre naufragé,
avait été portée parla tempête bien avant sur le rivage, comme je l'ai déjà dit. Je la trouvai cette seconde fois à peu près dans la même situation, quoiqu'un peu plus loin que la première, et elle était presque tournée sens dessus dessous, appuyée contre une longue éminence de gros sable où la violence des vents et des flots l'avait portée et laissée tout à fait à sec.
Si j'avais eu quelqu'un pour m" aider à la radouber et à la lancer ensuite à la mer, elle aurait bien pu me servir et me porter aisément au Brésil ; mais j'aurais dû prévoir qu'il m'était aussi impossible de la retourner et de la poser sur sa quille que de remuer l'île. Quoi qu'il en soit, je m'en allai dans les bois où je coupai des leviers et des rouleaux, que j'apportais à l'endroit où était la chaloupe, résolu d'essayer mes forces à cet égard et me persuadant que si je pouvais une fois la dégager de là, il ne me serait pas difficile de réparer les dommages qu'elle avait reçus et d'en faire un bon bateau avec lequel je pourrais sans scrupule me hasarder sur mer.
A la vérité, je ne m'épargnai pas dans ce travail infructueux, et je pense que je n'y employai pas moins de trois ou quatre semaines. Mais enfin, voyant que mes forces étaient insuffisantes pour relever un si pesant far-^ deau, je me mis à creuser sous la chaloupe et à employer la voie de la sape pour la faire tomber, plaçant en même temps plusieurs pièces de bois pour la ménager dans sa chute, de manière qu'elle pût se trouver sur son fdnd.
Mais j'eus beau faire tous mes efforts, il ne me fut pas possible de la redresser, ni même de réussir à me glisser dessous, bien loin de la faire avancer vers l'eau : ainsi je me vis contraint de me désister de ce beau projet, et cependant, chose étrange, tandis que les
espérances que j'avais conçues de mou bateau s'évanouissaient, le vif désir de m' exposer sur mer pour gagner le continent m'aiguillonnait de plus en plus, à mesure que la chose paraissait moins possible.
Sur cela, je me mis à examiner s'il ne me serait pas possible de me construire, avec le tronc d'un arbre, un canot ou une gondole semblable à celles que font les habitants originaires de ce pays-là. La chose me parut non-seulement praticable, mais encore facile, et l'idée seule d'un tel projet, jointe à la persuasion que j'avais plus de ressources dans l'imagination que les nègres et les Américains pour l'exécuter, occupait agréablement mon esprit. Mais je ne faisais nulle attention aux inconvénients particuliers qui me viendraient à la traverse et que n'éprouvaient pas ces Américains : entre autres, par exemple, le défaut de secours de qui que ce fût pour remuer mon canot quand une fois il serait achevé et pour le transporter à la mer, obstacle beaucoup plus difficile à surmonter pour moi que le manque de tous les outils ne l'était pour ces sauvages* Car à quoi me servirait-il, qu'après avoir choisi dans les bois un arbre d'une grosseur suffisante, je pusse l'abattre avec un travail infini, ensuite le charpenter et le façonner en dehors avec mes outils pour lui donner la figure d'un bateau, de plus le brûler ou le tailler en dedans pour le rendre creux et complet; à quoi, disje, me servirait tout cela, s'il me fallait à la fin précisément le laisser dans l'endroit où je l'avais trouvé $ faute de pouvoir le lancer à l'eau? Mais l'ardent désir d'entrer dans ce bateau pour traverser le bras de mer jusqu'à la terre ferme qui paraissait de l'autre côté, captivait tellement tous mes sens, que je n'eus pas le loisir de songer une seule fois au moyen de remuer et de déplacer ce bateau. Et sans doute qu'il m'aurait été
incomparablement plus aisé de lui faire franchir l'espace de quarante-cinq milles sur nier, que celui d'environ quarante-cinq brasses qu'il y avait du lieu où il (tait sur terre à celui où il aurait pu être à flot.
Je fis donc l'action la plus insensée qu'un homme puisse faire , à moins d'avoir perdu le sens commun, lorsque je me mis à travailler à ce bateau. Je m'applaudissais de former un tel dessein, sans m'être bien convaincu si je serais capable de l'exécuter, non que je ne pensasse quelquefois à la difficulté de lancer mon bateau ; mais c'était une matière que je n'approfondissais point, et je terminais tous mes doutes par cette solution extravagante : Allons, allons, me disais-je en moi-même, faisons-le seulement, et quand une fois il sera achevé, nous trouverons bien, dans notre Imaginative, le moyen de le mouvoir et de le mettre à flot.
Cette méthode était diamétralement opposée aux règles du bon sens ; mais enfin mon entêtement avait pris le dessus, et je me mis à travailler. Je commençai par couper un cèdre. Je doute si le Liban en fournit jamais un pareil à Salomon, lorsqu'il bâtissait le temple de Jérusalem. Le diamètre de cet arbre était par le bas et près du tronc de cinq pieds et dix j)Ouces ; de là, il prenait quatre jneds et onze pouces sur la longueur de vingt-deux pieds; ensuite il allait en diminuant jusqu'au branchage. Ce ne fut pas sans un travail immense que j'abattis cet arbre, car je fus assidu pendant vingt jours à hacher et à tailler au pied. Je fus quinze jours de plus à l'ébrancher et à en tailler le sommet vaste et spacieux; à quoi j'employai haches et besaiguës et tout ce que la charpenterie me pouvait fournir de plus puissant, joint à toute la vigueur dont j'étais capable. Il m'en coûta un mois de travail pour le façonner el le raboter avec mesure et proportion, afin
d'en (aire quelque chose de semblable au dos d'un bateau, tellement qu'il pût flotter droit el comme il faut. Je ne mis guère moins de trois mois à travailler le dedans el à, le creuser, jusqu'au point d'en faire une parfaite chaloupe. Je vins même a bout de ce dernier article, sans me servir de feu et d'aucun autre moyen que celui du marteau, du ciseau, et une assiduité que rien ne put ralentir, jusqu'à ce que je me vis possesseur d'un canot fort beau, assez grand pour porter vingt-six hommes, et par conséquent plus que suffisant pour moi et toute ma cargaison.
Quand j'eus achevé cet ouvrage, j'en ressentis une joie extrême; et à la vérité c'était le plus grand canot, ou la plus belle gondole que j'eusse vue de ma vie, faite d'une seule pièce. Mais aussi je vous laisse à penser combien de rudes coups j'avais été obligé de frapper. La seule chose qui me restait à faire, c'était de me mettre en mer; et s'il m'eût été possible d'exécuter ce dernier point, je ne fais nul doute que je n'eusse entrepris le voyage le plus téméraire, sans presque aucune apparence de pouvoir réussir.
Toutes les mesures que je pris pour lancer mon canot à la mer avortèrent pourtant, quoique après m'avoir coûté un travail infini. Il n'était cependant pas éloigné de la mer de plus de deux cents toises; mais le premier inconvénient qui se présentait, c'est qu'il y avait une éminence sur mon chemin de là à la baie. Cet obstacle ne m'arrêta point ; je résolus d'en venir à bout au moyen de la bêche, et même de faire tant, que de couper la hauteur en pente. J'entrepris la chose, et je ne saurais dire combien je me fatiguai pour cela : il ne fallait pas avoir en vue un trésor moins précieux que celui de ma liberté, pour me soutenir dans une telle rencontre. Mais quandj'eus aplani cette difficulté,
je ne m'en vis pas plus avancé ; car il m'était tout aussi impossible de remuer ce canot que l'autre bateau dont j'ai déjà parlé.
Alors je mesurai. la longueur du terrain, et formai le projet de creuser un bassin ou un canal, pour faire venir la mer jusqu'à mon canot, puisque je ne pouvais pas faire aller mon canot jusqu'à la mer.
J'entrepris donc cet ouvrage sans délai; et dès le commencement, venant à calculer quelle en devait être la profondeur et la largeur, et quelle serait ma méthode pour le vider, je, trouvai qu'avec toutes les ressources que je pouvais avoir, et que je ne devais pas aller chercher hors de moi-même, il me faudrait bien dix ou douze ans de peine et de travail avant de l'avoir achevé; car le terrain était si élevé, que mon bassin projeté aurait dû être profond de vingt-deux pieds pour le moins dans l'endroit le plus éloigné de la mer. Ainsi, je me désistai encore de ce projet, quoiqu'en regrettant beaucoup de n'avoir pu le réaliser.
Gela me causa un vif chagrin, et me fit sentir, mais un peu trop tard, quelle folie il y a d'entreprendre un ouvrage avant d'en avoir calculé les frais, et sans peser avec justesse si les difficultés qui se rencontrent dans l'exécution ne sont pas au-dessus de nos forces *
Genre de vie de Robinson.
Au milieu de cette dernière entreprise, j'arrivai à la fin de la quatrième année de mon séjour dans l'île, et
j'en célébrai l'anniversaire avec la même ferveur, et
avec autant de consolation que je l'avais failles ann< précédentes. Je croyais pouvoir me féliciter à bon droit de ce qu'une puissante barrière me garantissait suffisamment des vices contagieux du siècle. Je n'avais rien à convoiter, parce que je possédais déjà toutes les choses dont j'étais actuellement capable de jouir : j'étais le seigneur du lieu, je pouvais même, si bon me semblait, me donner le titre de roi, ou, si vous le voulez, d'empereur de tout le pays ; car tout était soumis à ma puissance. Partout j'exerçais un empire despotique; point de rival, point de compétiteur pour me disputer le commandement ou la souveraineté : j'aurais pu amasser des magasins de blé, mais ils ne m'auraient été d'aucun usage; et c'est pour cela que je n'en faisais croître qu'autant que j'en avais besoin. Je pouvais avoir des tortues à discrétion, mais il me suffisait d'en prendre une de temps en temps pour fournir abondamment à mon nécessaire. J'avais assez de merrain pour construire une flotte entière; et quand ma flotte aurait été construite, j'aurais pu faire d'assez abondantes vendanges pour la charger de vin et de raisins secs; mais les choses dont je pouvais faire usage étaient les seules qui eussent de la valeur chez moi. Il ne me manquait rien de tout ce qui était nécessaire pour ma nourriture et pour mon entretien : et de quoi m'aurait servi le surplus? Si j'eusse tué plus de gibier que je n'en pouvais manger, il aurait fallu abandonner le reste au chien ou aux vers. Si j'eusse semé plus de blé que je n'en pouvais consommer, il se serait gâté. Les arbres que j'avais abattus restaient épars sur la terre pour y pourrir; car je n'avais besoin de feu que pour ma cuisine.
En un mot, la nature des choses, et l'expérience
même, me convainquirent; après de justes réflexions, qu'en ce monde-ci les choses ne sont bonnes, par rapport à nous, que suivant l'usage que nous en faisons, et que nous n'en jouissons qu'autant que nous nous en servons, à la réserve néanmoins de ce que l'on peut amasser en temps et lieu pour exercer la libéralité envers les autres. J'ai déjà fait mention d'une somme, tant en or qu'en argent, et qui montait à peu près à trente-six livres sterling : hélas ! que ce sac d'espèces était inutile pour moi! qu'il attirait peu mon attention! C'était à mes yeux quelque chose de moins précieux encore que la boue; et je n'en faisais pas plus de cas que d'usage. Je me disais souvent à moi-même, que je donnerais volontiers une poignée de cet argent pour quelques pipes à fumer, pour du tabac, ou pour un petit moulin à moudre mon blé. Que dis-je? j'aurais donné le tout pour autant de semence de carottes qu'on en a pour six sous en Angleterre; et j'aurais cru faire un excellent marché, si j'avais pu changer ces espèces contre une poignée de pois et de fèves, et une bouteille d'encre; car dans la conjoncture où je me trouvais, ces pièces d'or et d'argent ne me procuraient pas le moindre avantage; mais elles restaient dans un tiroir où l'humidité des saisons pluvieuses les rouillait. Et même si le tiroir avait été rempli de diamants, c'eût été la même chose, et ils n'auraient pas eu plus de valeur pour moi, ne me pouvant être d'aucun service. Je menais alors une vie beaucoup plus douce et plus heureuse qu'au commencement. Souvent lorsque j'étais assis pour prendre mon repas, je rendais mes humbles actions de grâces à la divine providence, et je l'admirais en même temps de nr avoir ainsi dressé une table au milieu du désert. J'appris à donner plus d'attention au bon coté de ma condition qu'au mauvais; à consi-
dérer ce dont jejouissais, ] > 1 1 1 1 < M que ce doul jô manquais, el à trouver quelquefois dans cette méthode une source de consolations secrètes. G'esl ce que j'ai été bien aise de marquer ici, afin d'en graver L'image dans la mémoire de certaines gens qui, toujours mécontents, n'onl poinl degoûl pour savourer les biensdont Dieu les a comblés, paire qu'ils tournent leurs désirs vers des choses qu'il ne leur a pas accordées. Les déplaisirs qui nous rongent au sujet de ce que nous n'avons pas, émanent tous du défaut de reconnaissance pour ce que nous avons.
Une autre réflexion qui m'était encore d'un grand usage, et qui sans doute ne serait pas moins utile à toute personne qui aurait le malheur de tomber dans un pareil cas que le mien, c'était de comparer ma condition présente à celle à laquelle je m'étais attendu dans le commencement, et dont j'aurais très-certainement subi toute la rigueur, si Dieu, par sa providence admirable, n'eût procuré mon salut dans les suites de mon naufrage, en ordonnant que le vaisseau fut porté si près de terre que je pusse non-seulement aller à bord, mais en rapporter tant de choses qui m'étaient d'un grand secours. Je passais les heures, et quelquefois les jours entiers à me représenter avec les couleurs les plus vives ce que je serais devenu si je n'eusse rien tiré du bâtiment; je n'aurais pas seulement pu attraper quoi que ce soit pour ma nourriture, si ce n'est peutêtre quelques poissons et quelques tortues : et comme il se passa un temps très-long avant que je découvrisse aucune de ces dernières, il y a toute apparence que j'aurais péri sans faire cette découverte. !Si j'eusse tué une chèvre ou un oiseau par quelque nouveau stratagème, je n'aurais pas su comment écorcher l'un, ni comment éventrer l'un et l'autre; en sorte qu'il m'au-
rait fallu employer mes ongles et mes dents, à la façon des animaux de proie.
Il est vrai que j'étais privé de tout commerce avec les hommes; mais aussi je n'avais rien à craindre, ni des loups, ni des tigres furieux, ni d'aucune bête féroce ou venimeuse, ni de la barbarie des cannibales. Mes jours étaient à tous égards en sûreté dans ce lieu.
En un mot, si ma vie était d'un côté une vie de tristesse et d'affliction, il faut avouer que de l'autre j'y ressentais des effets bien sensibles de la miséricorde divine. Ces pensées, quand j'y réfléchissais, me consolaient, et faisaient entièrement évanouir mon chagrin et ma mélancolie.
Il y avait déjà longtemps qu'il ne me restait plus qu'un peu d'encre ; je tâchais de la conserver, en y mettant de l'eau de temps en temps; mais enfin elle devint si pâle qu'à peine pouvais-je en remarquer les traces sur le papier. Tant qu'elle dura, je marquai les jours où il m'était arrivé quelque chose d'important.
La première chose qui me manqua après l'encre, fut le pain, ou pour mieux dire le biscuit que j'avais apporté du vaisseau. Quoique je l'eusse ménagé avec une extrême frugalité, puisque je ne m'en étais accordé pendant l'espace d'un an qu'un petit morceau par jour, cependant il me manqua tout à fait un an avant que je pusse faire du pain du Blé que j'avais semé.
Mes habits commençaient aussi à dépérir. Il y avait longtemps que je n'avais plus de linge, hors quelques chemises de toile rayée que j'avais trouvées dans les coffres des matelots, et que je conservais avec tout le soin possible, parce que très-souvent la chaleur ne me permettait pas de pouvoir supporter d'autre vêtement qu'une chemise. Ce fut un grand
bonheur pour moi de ee que parmi les habits des
matelots j'en trouvai trois douzaines. Je sauvai aussi quelques surtouts grossiers, mais ils me Rirent de peu
d'usage, parce qu'ils étaient trop chauds.
Quoique les chaleurs lussent si violentes que je n'avais aucun besoin d'habits, cependant je ne pus
jamais me résoudre à aller nu, quoique je fusse seul. Je ne le voulais pas, je n'en pouvais pas même supporter la pensée. D'ailleurs la chaleur du soleil m'était joins insupportable quand j'étais nu, que lorsque j'avais quelques habits sur moi ; la chaleur me causait souvent des cloches sur toute la peau, au lieu que lorsque j'étais en chemise, l'air entrant par-dessous, l'agitait de façon que j'en étais plus au frais. Il me fut également impossible de m'accbutumer à m'exposer au soleil sans avoir la tète couverte : il dardait ses rayons avec une telle violence, que lorsque j'étais sans chapeau, je ressentais à l'instant de violents maux de tète, mais qui me quittaient dès que je me couvrais.
L'expérience de toutes ces choses me fit songer à employer les haillons que j'avais, et que j'appelais des habits, à un usage conforme à l'état où j'étais. Toutes mes vestes étaient usées ; en conséquence je me mis à faire une espèce de robe des gros surtouts, et de quelques autres matériaux de cette nature que j'avais sauvés du naufrage. J'exerçais donc le métier de tailleur, ou pour mieux dire de ravaudeur, car mon travail était pitoyable, et cependant je vins à bout, après bien des peines, de faire deux ou trois nouvelles vestes, des culottes ou des caleçons ; mais mon ouvrage n'était pas propre à faire honneur à mon adresse.
J'ai dit que j'avais conservé les peaux de tous les quadrupèdes que j'avais tués ; mais comme je les
avais étendues au soleil, la plupart devinrent si sèches et si dures, que je ne pus les employer à aucun usage. Quant à celles dont je pus me servir, j'en fis d'abord un grand bonnet, en tournant le poil en dehors, afin de me mettre mieux à couvert de la pluie, et ensuite je m'en fabriquai un habillement complet, je veux dire une veste lâche et des pantalons très-larges, car mes habits devaient me servir plutôt contre la chaleur que contre le froid. Au reste, si j'entendais assez peu le métier de charpentier, j'entendais encore moins celui de tailleur. Ces habits me servirent pourtant très-bien, car la pluie ne pouvait pas les percer.
Tous ces travaux finis, j'employai beaucoup de temps et bien des peines à faire un parasol. J'en avais vu faire un dans le Brésil, où ils sont d'un grand usage contre les chaleurs excessives. Ce travail me coûta infiniment ; il se passa bien du temps avant que je pusse faire quelque chose qui fût capable de me préserver de la pluie et des rayons du soleil ; encore cet ouvrage ne put-il me satisfaire, non plus que deux ou trois autres parasols que je fis ensuite. Je pouvais bien les étendre, mais je ne pouvais pas les plier ni les porter autrement que sur ma tête, ce qui m'embarrassait trop. Enfin pourtant j'en fis un qui répondit à peu près à mes besoins ; je le couvris de jDeauxdont le poil était tourné par en haut. J'y étais à l'abri de la pluie comme si j'eusse été sous un auvent, et je marchais par les chaleurs les plus brûlantes avec plus d'agrément que je ne faisais auparavant dans les jours les plus frais. Quand je n'en avais pas besoin, je le fermais et le portais sous mon bras.
Je menais ainsi une vie très-douce. Mon esprit était tranquille. Je m'étais résigné à la volonté de Dieu.
DE ROBINSON CRUSOG. 100
Promenade sur mer.
Après avoir fini les ouvrages dont j'ai parlé, il ne m'est arrivé rien d'extraordinaire pendant l'espace de cinq ans. Je continuais le genre de vie que je vous ai dépeint. Ma principale occupation, outre celle de semer mon orge et mon riz, de sécher et de suspendre mes raisins et d'aller à la chasse, fut pendant ces cinq années de faire un petit canot. Je l'achevai, et en creusant un canal profond de six pieds et large de quatre, je l'amenai dans la haie. Pour le premier, qui était d'une prodigieuse grandeur et que j'avais fait inconsidérément, je ne pus jamais ni le mettre à Ilot, ni faire un canal assez grand pour y conduire l'eau de la mer. Je fus obligé de le laisser dans sa place, comme s'il eut dû me servir de leçon, afin d'être plus circonspect à l'avenir. Mais, comme on vient de voir, ce mauvais succès ne me rebuta point, je profitai de ma première inadvertance; et quoique l'arbre que j'avais coupé pour faire un second canot fût à un demi-mille de la mer et qu'il fût bien difficile d'y amener l'eau de si loin, cependant la chose n'étant point impraticable, je ne désespérai pas de la mettre à exécution. J'y travaillai pendant deux ans, sans épargner ma peine, tant j'espérais sortir de cette île qui me servait de prison, en trouvant le moyen de naviguer de nouveau.
Voilà donc mon petit canot fini ; mais sa grandeur ne répondait point au dessein que j'avais lorsque je
commençai à y travailler : c'était de hasarder un voyage en terre ferme, et qui aurait été de quarante milles. J'abandonnai donc ce projet ; mais je résolus au moins de faire le tour de l'île . Je l'avais déjà traversée par terre, comme je l'ai dit; et les découvertes que j'avais faites alors me donnaient un violent désir de voir les autres parties de mes rivages. Je ne songeai donc plus qu'à mon voyage ; et afin d'opérer avec plus de précaution et plus de sûreté, j'équipai mon canot le mieux qu'il me fut possible ; j'y mis un mât et une voile. J'en fis l'essai, et trouvant qu'il prendrait très-bien le vent, je pratiquai des boulins ou des layettes à ses deux extrémités, afin d'y préserver mes provisions et mes munitions de la pluie et de l'eau de la mer qui pourraient entrer dans le canot. J'y fis encore un grand trou pour mes armes ; je couvris ce trou du mieux que je pus pour le tenir sec. Je plantai ensuite mon j parasol à la poupe de mon canot, pour m'y mettre à l'ombre.
D'abord je me servis de mon canot pour me promener de temps en temps sur la mer, mais néanmoins sans m' écarter jamais de ma petite baie. Enfin, impatient de voir la circonférence de mon royaume, je me résolus d'en faire entièrement le tour. Pour cet effet je pourvus mon bateau de vivres. Je pris deux douzaines de mes pains d'orge (je devrais plutôt les appeler des galettes), un pot de terre plein de riz sec, dont je faisais beaucoup d'usage, un autre plein d'eau fraîche, une petite bouteille de rhum, la moitié d'une chèvre, de la poudre et du menu plomb pour en tuer d'autres ; enfin, deux des gros surtouts dont j'ai parlé ci-dessus, l'un pour me coucher dessus, et l'autre pour me couvrir pendant la nuit.
C'était le six de novembre, et l'an sixième de mon
DE ROBIXSON GRUSOÉ.
règne on de ma captivité (vous l'appellerez comme il vous plaira), que je m'embarquai pour ce voyage qui fat plus long que je ne m'y étais attendu. L'île eu elle-même n'était pas fort large; mais elle avait â l'est un grand rebord de rochers qui s'étendaient deux lieues avant dans la mer; les uns s'élevaient au-d< 8sus de l'eau, et les autres étaient cachés; il y avait outre cela au bout de ces rochers un grand fond de
Je m'embarquai pour ce voyage. (Page 171.)
sable qui était à sec et avancé dans la mer d'une demilieue ; tellement que pour doubler cette pointe, j'étais obligé de m'avancer beaucoup en mer.
A la première vue de toutes ces difficultés je fus sur le point de renoncer à mon entreprise , à cause de l'incertitude tant de la longue route qu'il me faudrait faire, que de la manière dont je pourrais revenir sur mes pas. Je revirai même mon canot, et je jetai l'ancre ; car j'ai oublié de dire que je m'en étais fait une
d'une pièce rompue d'un grappin, que j'avais sauvée du vaisseau.
Mon canot étant en sûreté, je pris mon fusil et je débarquai, puis je montai sur une petite emmenée, d'où je découvris toute cette pointe et toute son étendue, ce qui me fît résoudre à continuer mon voyage.
Entre autres observations néanmoins que je fis sur ces parages, je remarquai un furieux courant qui portait à l'est, et qui touchait la pointe de bien près. Je Tétudiai clone autant que je pus; car j'avais raison de craindre qu'il ne fût dangereux, et que, si j'y tombais, il ne me portât en pleine mer, d'où j'aurais eu peine à regagner mon île. La vérité est que les choses seraient arrivées comme je le dis, si je n'eusse eu la précaution de monter sur cette petite éminence ; car le même courant régnait de l'autre côté de l'île, avec cette différence cependant qu'il s'en écartait infiniment plus. Je reconnus aussi qu'il y avait une grande barre au rivage ; d'où je conclus que je franchirais aisément toutes ces difficultés, si j'évitais le premier courant; car j'étais sûr de pouvoir profiter de cette barre.
Je couchai deux nuits sur cette colline, parce que le vent qui soufflait assez fort était à l'est sud-est, et que d'ailleurs comme il portait contre le courant, et qu'il causait divers brisements de mer sur la pointe, il n'était pas sûr pour moi, ni de me tenir trop au rivage, ni de m'avancer trop en mer, car alors je risquais de me trouver engagé dans le courant.
Mais au troisième jour, le vent étant tombé, et la mer étant calme, je recommençai mon voyage. Que les pilotes téméraires et ignorants profitent de ce qui m'est arrivé en cette rencontre. Je n'eus pas plutôt atteint la pointe que je me trouvai dans une mer pro-
DE ROBINSON CRUSÔÉ. 173
fonde, cl dans un courant ;iussi violent que lepOUITail
rire une écluse de moulin. Je n'étais pourtant guère éloigné de la terre que do la longueur de mon canot. Ce courant l'emporta avec une telle violence, que je ne pus jamais le retenir atiprès du rivage, .le me sentais entraîner loin de la barre qui était à gauche. Le grand onlmc qui régnait ne me laissait rien espérer d<is vents, et toute ma manœuvre n'aboutissait à rion. Je me regardai donc comme un homme mort; car je savais bien que l'île était entourée de deux courants, et que par conséquent à la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre. Je me crus irrévocablement perdu ; je n'avais plus aucune espérance de conserver ma vie, non que je craignisse d'être noyé, la mer était trop calme, mais je ne voyais pas que je pusse échapper à la faim dès que mes provisions seraient consommées. Je prévoyais que ce courant me jetterait en pleine mer, où je n'avais pas espérance de rencontrer, après un voyage peut-être de plus de mille lieues, de rivage, d'île, ou de continent.
Qu'il est facile à l'homme, disais-je en moi-même, de changer sa condition, quelque triste qu'elle soit, en une autre encore plus déplorable ! Mon île me paraissait alors le lieu du monde le plus délicieux. Tout le bonheur que je souhaitais était d'y rentrer. « Heureux désert, m'écriais-je, en y tournant la vue, heureux désert, je ne te reverrai donc plus! Que je suis misérable! je ne sais où m'emportent les flots. Malheureuse inquiétude! tu m'as fait quitter ce séjour charmant, souvent tu m'as fait murmurer contre ma solitude; mais maintenant que ne rionnerais-je point pour pouvoir y retourner? » Tel est en effet notre caractère; nous ne sentons les avantages d'un état qu'en éprouvant les inconvénients de quelque autre ; nous
ne connaissons le prix des choses que par leur privation.
On ne saurait se figurer le désespoir où j'étais de me voir emporté de ma chère île dans la haute mer, J'en étais alors éloigné de deux lieues, et je n avais plus d'espérance de la revoir. Je travaillais cependant avec beaucoup de vigueur; je dirigeais mon canot autant qu'il m'était possible vers le nord, c'est-à-dire vers le côté du courant où j'avais remarqué une barre. Sur le midi, je crus sentir une brise qui me soufflait au visage, et qui venait du sud-sud-est. J'en éprouvai quelque joie, elle augmenta de beaucoup une demiheure après, et il s'éleva un vent très-favorable. J'étais alors à une distance prodigieuse de mon île. A peine pouvais-je la découvrir; et si le temps eût été chargé, c'en était fait de moi : j'avais oublié mon compas de mer; je ne pouvais donc la regagner qu'à la vue. Mais le temps continuant au beau, je déployai la voile et portai vers le nord, en tâchant de sortir du courant.
Je n'eus pas plutôt déployé la voile que j'aperçus par la clarté de l'eau, qu'il allait arriver quelque changement au Gourant; car lorsqu'il était dans toute sa force, les eaux paraissaient sales, et elles devenaient claires à mesure qu'il diminuait. Je rencontrai à un demi-mille plus loin (c'était à l'est) un brisement de mer causé par quelques rochers. Ces rochers partageaient le courant en deux : la plus grande partie s'écoulait par le sud, laissant les rochers au nord-est^ tandis que l'autre, repoussée par les écueils, portait avec force vers le nord-ouest.
Ceux qui ont éprouvé ce que c'est que de recevoir sa grâce en arrivant au lieu même du supplice, ou d'être sauvés de la main des brigands qui allaient les égorger, sont les seuls qui soient bien capables de
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concevoir la joie que je ressentis alors. Aussi est-il difficile de comprendre l'empressement avec lequel je profitai du vent favorable, et du courant de la barre dont j'ai parlé.
Ce courant me servit pendant une heure entière ; il portait droit vers mon île; c'est-à-dire deux lieues plus au nord que celui qui m'en avait auparavant éloigné. Ainsi, lorsque j'arrivai près de 111e, j'étais à son nord; je veux dire que je me trouvais dans la partie opposée à celle d'où j'étais parti.
Je me trouvais présentement entre deux courants, l'un du côté du sud, c'est celui qui m'avait entraîné; et l'autre du côté du nord, qui en était éloigné de la distance d'une lieue, et qui portait d'un autre côté. La mer où je me trouvais, était entièrement morte, ses eaux restant tranquilles et ne se mouvant nulle part; mais à l'aide de la brise fraîche qui soufflait vers mon île, je m'en approchai, quoiqu'avec plus de lenteur que lorsque je cédais à la violence du courant.
11 pouvait être alors quatre heures du soir, et j'étais éloigné d'une lieue de mon île, quand je découvris la pointe des rochers qui causaient tout cet embarras. Ils s'étendaient au sud; et comme ils y avaient formé ce furieux courant, ils y avaient aussi fait une barre qui portait au nord. Elle était forte, et ne me conduisait pas directement à bord de mon île ; mais profitant du vent et orientant convenablement ma voile, je traversai cette barre le moins obliquement que je pus, et au bout d'une heure j'arrivai à un mille du bord : l'eau y était tranquille; je ne tardai donc pas à gagner le rivage.
Dès que je fus abordé, me jetant à genoux je remerciai Dieu de ma délivrance, et résolus de ne plus courir les mêmes risques. Je nliâ mon canot dans un
petit creux que j'avais remarqué sous des arbres; et las comme je Tétais du travail et des fatigues de mon voyage, je fus bientôt endormi.
À mon réveil, j'étais fort en peine de savoir comment je pourrais faire passer mon canot dans la baie voisine de ma maison; l'y conduire par mer, c'était trop risquer; je connaissais les dangers qu'il y avait du côté de l'est; je résolus donc de côtoyer les rivages
Je f js bientôt endormi. (Page 176.)
de l'ouest; j'espérais y rencontrer quelque baie pour y mettre mon canot, afin de pouvoir le retrouver en cas de besoin. Effectivement j'en rencontrai une après avoir longé la côte l'espace d'une lieue; elle me paraissait fort bonne, et allait en se rétrécissant jusqu'à un petit ruisseau qui s'y déchargeait. J'y mis mon canot : je ne pouvais pas souhaiter de meilleur havre pour cette belle frégate. On aurait dit qu'il avait été creusé exprès dans l'intention de la recevoir.
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Je m'occupai ensuite à reconnaître où j'étais, el je vis qu'il n'y avait pas loin du point où je me trouvais à l'endroit où j'avais été lorsque je traversai mon ile.
Ainsi, laissant toutes mes provisions dans te canot, hors le fusil et le parasol, car il faisait fort chaud, je me mis en chemin. Quoique je lusse pbès-fatigué,je marchai néanmoins avec assez de plaisir : j'arrivai sur
le soir à la vieille treille que j'avais faite autrefois; tout y était dans le même état : je l'ai toujours depuis cultivée avec beaucoup de soin; là était, comme j'ai dit, ce que j'appelais ma maison de campagne.
Je sautai la haie, et me couchai à l'ombre, car j'étais d'une lassitude extrême : je m'endormis d'abord. Vous qui lirez cette histoire, jugez quelle fut ma surprise de m'entendre réveiller par une voix qui m'appelait à diverses reprises par mon nom : Robinson, Robinson, Robinson Crusoé, pauvre Robinson Crusoé, où avez-vous été? Robinson Crusoé, où êtcs-vous? Robinson, Robinson Crusoé, où avez-vous clé?
Gomme j'avais ramé tout le matin, et marché toute l'après-midi, j'étais fatigué au point que je ne m'éveillai pas entièrement. Je me sentais assoupi, moitié endormi et moitié éveillé, et croyais rêver que quelqu'un me parlait. Cependant la voix continuant de répéter Robinson Crusoé, Robinson Crusoè, je m'éveillai enfin tout à lait, mais tout épouvanté et dans la dernière consternation. Je me remis un peu néanmoins, après avoir vu mon perroquet perché sur la haie : je reconnus d'abord que c'était lui qui m'avait parlé, car je l'avais instruit à prononcer ces mots. Souvent il venait se reposer sur mon doigt, et approchant son bec de mon visage, il se mettait à crier : Pauvre Robinson Crusoè, où ctes-vous9 où avez-vous été9 comment êtes-vous venu ici? et autres choses semblables.
Mais quoique je fusse certain que personne ne pouvait m'avoir parlé, excepté mon perroquet, j'eus pourtant quelque peine à me remettre. « Comment, disais- « je, est-il venu dans cet endroit plutôt que dans tout a autre ? » Il n'y avait pourtant que lui qui pût m'avoir parlé; ainsi j'abandonnai ces réflexions, et l'appelant par son nom, cet aimable oiseau vint se reposer sur mon pouce, et me disait, comme s'il eût été ravi de me revoir: Pauvre Robinson Crusoé, où avez-vous été? Je l'emportai ensuite au logis.
C'était avoir assez couru sur mer, et j'avais grand besoin de me reposer et de réfléchir sur les dangers par où j'avais passé. J'aurais été ravi d'avoir mon canot dans la baie qui était près de ma maison; mais, je ne voyais pas que cela fût possible. Je ne voulais plus me hasarder à faire le tour de l'île, du côté de l'est. A cette seule pensée mon cœur se resserrait, et mon sang se glaçait dans mes veines. Pour l'autre côté de l'île, je ne le connaissais point; mais j'avais tout lieu de croire que le courant dont j'ai parlé, y régnait aussi bien que vers l'est, et qu'ainsi je courrais risque d'y être précipité, et d'être emporté bien loin de mon île. Je me passai donc de canot, et me résolus ainsi à perdre les fruits d'un travail de plusieurs mois.
Dans cet état je vécus plus d'un an, tranquille et résigné : hors la société, il ne me manquait rien pour être parfaitement heureux.
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Accroissement de richesses.
Dans cet intervalle de temps, je me perfectionnai beaucoup dans les professions mécaniques auxquelles mes besoins m'obligeaient de me livrer, et surtout je conclus, vu le manque où j'étais de plusieurs outils, que j'avais des dispositions toutes particulières pour la charpenterie.
Je devins un excellent maître potier; j'avais inventé une roue admirable, par laquelle je donnai à mes vaisselles, auparavant d'une étrange grossièreté, un tour et une forme très-commodes. Je trouvai aussi le moyen de faire une pipe ; cette invention me causa une joie extraordinaire, et si j'ose le dire, une si grande vanité, que je n'en ai jamais ressenti de pareille dans toute ma vie. Quoiqu'elle fût grossière, de la même couleur et de la même matière que mes autres ustensiles de terre, cependant elle tirait la fumée, et servait assez bien pour me procurer le plaisir de fumer. J'avais cette habitude, j'y tenais; mais, dans la croyance qu'il ne se trouvait point de tabac dans mon île, je ne m'étais pas soucié de prendre avec moi les jupes qui étaient dans le vaisseau.
Je fis aussi des progrès très-considérables dans la profession de vannier; je trouvai moyen de fabriquer plusieurs corbeilles qui, quoiqu'elles fussent mal tournées, ne laissaient pas de m'être très-utiles. Elles étaient aisées à porter, propres à y serrer plusieurs choses et à aller en chercher d'autres. Si, par exem-
pie, je tuais une chèvre, je la pendais à un arbre, je l'écorchais, l'accommodais, la découpais et l'apportais ainsi au logis. J'en faisais de même à l'égard de la tortue : je l'éventrais, je prenais les œufs et quelques morceaux de la chair que j'apportais au logis dans ma corbeille, laissant tout l'inutile. De profondes corbeilles me servaient de greniers pour mon blé, que j'y plaçais dès qu'il était sec.
Ma poudre commençait à diminuer : si elle m'avait manqué, j'étais tout à fait dans l'impossibilité d'y suppléer de nouveau. Cette pensée me fit craindre pour l'avenir. Qu'aurais-je fait sans poudre ? Gomment aurais-je pu tuer des chèvres? Je nourrissais à la vérité une chevrette depuis huit ans : je l'avais apprivoisée dans l'espérance que j'attraperais peut-être quelque autre animal de la même espèce; mais je ne pus le faire que lorsque ma chevrette fut devenue une vieille chèvre. Je n'eus jamais le courage de la tuer; je la laissai mourir de vieillesse.
Mais étant dans la onzième année de ma résidence, et mes provisions se trouvant fort diminuées, je commençais à songer au moyen d'avoir des chèvres par adresse. Je souhaitais fort d'en attraper qui fussent en vie, et, s'il était possible, qui fussent pleines.
Pour cet effet je tendis des filets, et je suis persuadé qu'il y en eut quelques-unes qui s'y prirent ; mais comme le fil en était très-faible, elles s'en échappèrent aisément. La vérité est crue je trouvai toujours mes filets rompus et les amorces mangées; je n'en pouvais pas faire de plus forts, puisque je manquais de fil d'archal.
J'essayai de les prendre par le moyen d'un trébuchet. Je fis donc plusieurs creux dans les endroits où elles avaient coutume de paître; jje couvris ces creux
de claies, que je chargeai de beaucoup de terre, en y parsemant des épis de riz et de blé. Mais mon projet ue réussit point : les chèvres venaient manger mon grain, s'enfonçaient même dans le trébuchet, et pourtant elles trouvaient le moyen d'en sortir. Je m'avisai donc enfin de tendre une nuit Mois trappes :je les allai visiter le lendemain matin, et je trouvai qu'elles étaient encore tendues, mais que les amorces en avaient été' arrachées. Tout antre que moi se serait rebuté; mais au contraire, je travaillai à perfectionner ma trappe. De peur de vous arrêter pins longtemps, mon cher lecteur, je vous dirai qu'allant un matin pour visiter mes trappes, je trouvai dans Tune un vieux bouc d'une grandeur extraordinaire , et dans l'autre trois chevreaux, l'un mâle et les deux autres femelles.
Le vieux Loue était si farouche que je n'en savais que faire. Je n'osais ni entrer dans son trébuchet, ni par conséquent l'emmener en vie; ce que j'aurais néanmoins souhaité avec beaucoup d'ardeur. Il m'aurait été facile de le tuer ; mais cela ne m'aurait servi de rien Je le dégageai donc et le laissai dans une pleine liberté. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu d'animal s'enfuir avec plus de frayeur. Il ne me revint pas dans l'esprit alors que, par la faim, on pouvait apprivoiser même les lions; car autrement je l'aurais laissé dans son trébuchet, et là, le faisant jeûner pendant trois ou quatre jours, et lui apportant ensuite à boire et un peu de blé, je l'aurais apprivoisé avec la même facilité que les trois autres chevreaux. Ces animaux sont fort dociles pour celui qui leur donne ce qui leur est nécessaire.
Quant aux chevreaux, je les tirai de leur fosse un à un ; et les attachant tous trois à un même cordon, je les
amenai chez moi : ce ne fut pourtant pas sans beaucoup de difficulté.
Il se jDassa quelque temps avant qu'ils voulussent manger; mais enfin, tentés par le bon grain que je mettais devant eux, ils commencèrent à manger et à s'apprivoiser. J'espérai pouvoir me nourrir de la chair de chèvre, quand même la poudre et le plomb me manqueraient. « Selon toutes les apparences, dis-je, j'aurai dans la suite, autour de ma demeure, un troupeau de chèvres à ma disposition. »
Il me vint dans la pensée que je devrais enfermer mes chevreaux dans un certain espace de terrain que j'entourerais d'une haie très-épaisse, afin qu'ils ne pussent pas se sauver et que les chèvres sauvages ne pussent pas les approcher non plus; car j'appréhendais que par ce mélange mes chevreaux ne devinssent sauvages.
Le projet était vaste pour un seul homme; mais l'exécution en était d'une nécessité absolue. Je cherchai donc une pièce de terre propre au pâturage, où il y eût de l'eau pour les abreuver, et de l'ombre pour les garantir des chaleurs extraordinaires du soleil.
Ceux qui entendent la manière de faire cette espèce d'enclos me traiteront sans doute d'homme peu inventif lorsqu'ils apprendront de moi-même quels arrangements je fis après avoir trouvé un lieu tel que je le désirais, c'est-à-dire une plaine de pâturage que deux ou trois petits filets d'eau traversaient , et qui d'un côté était ouverte et de l'autre aboutissait à de grands bois; ils ne pourront, dis-je, s'empêcher de se jouer de ma grande prévoyance quand je leur dirai que, selon mon plan, je devais faire une haie d'une circonférence de deux kilomètres au moins. Le ridicule de ce plan n'était pas en ce que la haie se trouvait clispro-
portionnée à son enclos, mais en ce que L'enclos était! (J une si grande étendue, les chèvres auraient pu y devenir sauvages tOUt autant que si je leur eusse donné
la liberté de courir dans l'île; et d'ailleurs je n'aurais jamais pu les attraper.
J'avais déjà fait environ cinquante mètres de ma haie, lorsque cette pensée me vint. Je changeai donc le plan de mon enclos, et je résolus que sa longueur ne serait que d'environ cent vingt mètres, et sa largeur à peu près de cent. Gela me suffisait; cet espace était assez étendu pour qu'un troupeau médiocre de chèvres pût y vivre ; que si le troupeau devenait trèsnombreux, il m'était aisé d'élargir mon enclos.
Gomme ce projet me paraissait Lien imaginé, j'y travaillai avec beaucoup d'ardeur; et pendant tout cet intervalle je faisais paitre mes chevreaux auprès de moi avec des entraves aux jambes, de crainte qu'ils ne s'échappassent. Je leur donnais souvent des épis d'orge et quelques poignées de riz. Ils les prenaient dans ma main, et de cette manière, je les rendis tellement apprivoisés, que lorsque mon enclos fut fini et que je les eus débarrassés de leurs entraves, ils me suivaient partout en bêlant pour quelques poignées d'orge ou de riz.
Dans l'espace d'un an et demi j'eus un troupeau de douze tètes, tant boucs que chèvres et chevreaux; deuxans après, j'en eus quarante-trois, quoique j'en eusse tué plusieurs pour mon usage. Je travaillai après cela à faire cinq nouveaux enclos, mais plus petits que le premier. J'y ménageai plusieurs petits parcs pour y chasser les chèvres, afin de les prendre plus commodément, et des portes pour qu'elles pussent passer d'un enclos dans un autre.
Ce ne fut qu'assez tard que je songeai à profiter du
lait de mes chèvres. La première pensée qui m'en vint me causa un très-grand plaisir. Ainsi, sans hésiter un seul instant, je fis une laiterie. Mes chèvres me rendaient quelquefois huit ou dix pintes de lait par jour : je n'avais jamais trait ni vache ni chèvre et n'avais jamais vu faire le fromage ni le beurre; je vins pourtant à bout, après bien des essais et plusieurs tentatives infructueuses, de faire du beurre et du fromage, et depuis je n'en ai jamais manqué.
Je songeai à profiter du lait de mes chèvres. (Page 184.)
11 n'y a point d'homme si sérieux qui ne se fût diverti de me voir dîner avec toute ma famille.
J'étais le roi et le seigneur de toute l'île; maître absolu de tous mes sujets, j'avais sur eux droit de vie et de mort. Je pouvais les pendre, les écarteler, les priver de leur liberté ou la leur rendre. Point de rebelles dans mes Etats.
Je dînais comme un roi, à la vue de toute ma cour : mon perroquet, comme s'il eût été mon favori, avait
Je dînais comme un roi, à la vue de toute ma cour. (Page 184.)
seul la permission de parler. Mon chien, qui alors était devenu vieux et chagrin, était toujours assis à
ma droite. Mes deux chais étaient l'un à un bout de la table et l'autre a l'autre bout, attendanl qué^ par
une laveur spéciale, je leur donnasse quelques morceaux de viande.
Ces deux chats n'étaient pas les mêmes que ceux (pie j'avais apportés avec moi du vaisseau. Il y avait longtemps que ces derniers étaient morts; mais ils avaient eu des petits; j'avais gardé deux de ces petits et les avais élevés; les autres s'enfuirent dans les bois et devinrent sauvages.
Je souhaitais beaucoup d'avoir mon canot ; mais je ne pouvais me résoudre à m'exposer à de nouveaux hasards. Quelquefois je songeais au moyen de l'amener, en côtoyant, dans ma baie ; et d'autres fois je me consolais de l'impossibilité de le faire. Mais il me prit un jour une si violente envie de me porter à la pointe de l'île où j'avais déjà été et d'observer de nouveau les côtes en montant sur la petite colline dont j'ai parlé ci-dessus, que je ne pus résister à ce désir. Je me mis donc en chemin.
Si dans la province d'York on rencontrait un homme dans l'équipage où j'étais alors, on s'épouvanterait ou l'on ferait des éclats de rire extraordinaires. Formezvous une idée de ma figure sur l'esquisse que j'en vais tracer.
Je portais un chapeau d'une hauteur effroyable et sans forme, fait de peau de chèvre; j'y avais attaché par derrière la moitié d'une peau de bouc qui me couvrait tout le cou : c'était afin de me préserver des ardeurs du soleil et de peur que la pluie n'entrât sous mes habits, car dans ces climats rien n'est plus dangereux.
J'avais une espèce de robe courte faite, de même que mon chapeau, de peau de chèvre. Les bords en descendaient jusqu'au-dessous de mes genoux; quant à mes pantalons, c'était la peau d'un vieux bouc qui en avait fourni l'étoffe. Le poil était d'une longueur si extraordinaire, qu'il descendait, comme les pantalons, jusqu'au milieu de ma jambe. Je n'avais ni bas ni souliers; mais je m'étais fait pour mes jambes une paire de je ne sais quoi, qui ressemblait néanmoins assez à des bottines : je les attachais comme on attache les guêtres. Elles étaient, de même que tous mes autres habits, d'une forme étrange et barbare.
J'avais un ceinturon de la même étoffe que les vêtements. Au lieu d'une épée et d'un sabre, je portais une scie et une hache, l'une d'un côté et l'autre de l'autre. Je portais un autre ceinturon, mais qui n'était pas aussi large ; il pendait par-dessus mon cou , et à son extrémité, qui était sous le bras gauche, pendaient aussi deux poches faites de la même matière que le reste ; clans l'une je mettais ma poudre et dans l'autre mon plomb. Sur mon dos je portais une corbeille, sur mes épaules un fusil, et sur ma tête un parasol assez grossièrement travaillé , mais qui, après mon fusil, était ce dont j'avais le plus besoin.
Pour mon visage, il n'était pas aussi brûlé qu'on pourrait le croire d'un homme qui n'en prenait aucun soin, et qui n'était éloigné de l'équateur que de huit à neuf deprés. Quant à ma barbe, je l'avais une fois laissée croître jusqu'à la longueur de vingt centimètres ; mais comme j'avais des ciseaux et des rasoirs, je me la coupais ordinairement d'assez près, hors celle qui nie croissait sur la lèvre supérieure. Je m'étais
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tait un plaisir de lui donner la tournure d'une moustache à la mahométane ci telle que La portaient lés
Turcs que j'avais vus à Salé, car les Maures n'eu oui
point. Je ne dirai pas ici que mes moustaches étaient
d'une telle longueur que j'y aurais pu pendre mon chapeau; mais j'ose bien assurer qu'elles étaient si
longues et si bizarrement arrangées, qu'en Angleterre elles auraient paru effroyables.
Mais ceci soit dit en passant. Je reviens au récit de mon voyage ; j'y employai cinq ou six jours, marchant d'abord le long des côtes, tout droit vers le lieu où j'avais mis autrefois mon canot à l'ancre. De là je découvris bien aisément la colline qui m'avait servi d'observatoire. J'y montai, et quel fut mon étonnement de voir la mer calmé et tranquille 1 Point de mouvement impétueux, point de courant, pas plus que dans ma petite baie.
Je donnai la torture à mon esprit, afin de pénétrer les raisons de ce changement. Je résolus d'observer la mer pendant quelque temps, parce que je soupçonnais que le furieux courant dont j'ai parlé n'avait d'autre cause que le reflux de la marée. Je ne fus pas longtemps sans être au fait de cette étrange mutation de la mer; car je vis, à n'en pouvoir douter, que le reflux de la marée, partant de l'ouest et se joignant au cours de quelque rivière, était la cause du courant qui m'avait emporté avec tant de iviolence. Et, selon que les vents de l'ouest et du nord étaient plus ou moins violents, le courant s'étendait jusque sur l'île ou se perdait à une moindre distance dans la mer. C'était avant midi que je faisais toutes ces observations ; mais celles que je fis le soir me confirmèrent dans mon opinion. Je revis le courant, de même que je l'avais vu autrefois, avec cette différence pourtant qu'il ne
portait pas directement à mon île ; il s'en éloignait d'une demi-lieue.
De toutes ces observations, je conclus qu'en remarquant le temps du flux et du reflux, il me serait trèsaisé d'amener mon canot auprès de ma maison. Mais le souvenir des dangers passés me causait une frayeur si extraordinaire, que je n'osai jamais réaliser ce projet. J'aimai mieux former un autre plan, dont l'exécution était plus sûre, quoique plus laborieuse : c'était de faire un autre canot. Ainsi j'en aurais eu deux, l'un pour ce côté de l'île et l'autre pour l'autre côté.
J'avais, comme on sait, deux habitations, s'il est permis de m' exprimer ainsi. L'une était ma tente ou ma petite forteresse, entourée de sa palissade et creusée dans le roc : je m'y étais ménagé plusieurs chambres. Dans la moins humide et la plus grande, qui avait une porte pour sortir hors de la palissade, je tenais les grands pots de terre dont j'ai fait ci-dessus la description, et quatorze ou quinze grandes corbeilles dont chacune contenait cinq ou six boisseaux. Ces corbeilles me servaient à recueillir et garder mes provisions, et particulièrement mes grains ; les uns encore dans leurs épis, et les autres nus, et que j'avais froissés hors de leurs épis avec les mains.
Les pieux de ma palissade étaient devenus de grands arbres, et tellement touffus, qu'il était comme impossible d'apercevoir qu'ils renfermassent dans leur centre un lieu habité.
Tout auprès, mais dans un endroit moins élevé, j'avais un champ où je semais mes grains. Et comme je le cultivais avec le plus grand soin, j'en tirais chaque année une abondante récolte. S'il y avait eu pour moi nécessité d'avoir plus de grains, j'aurais pu agrandir ce champ sans beaucoup de peine.
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Outre cette habitation, j'en avais une autre que j'appelais ma métairie ou ma maison de campagne, J'y avais un beau berceau de verdure, que j'entretenais avec beaucoup de soin, c'est-à-dire que j'émon-
dais la haie qui fermait ma plantation, de manière qu'elle n'excédai pas sa hauteur ordinaire. Les arbres qui dans l'origine n'étaient que des pieux, mais qui étaient devenus avec le temps des arbres très-élevés et Lien enracinés, je les cultivais de façon qu'ils pussent étendre leurs branches, devenir touffus et par là jeter un agréable ombrage. Au milieu de ce circuit, j'avais ma tente : c'était une pièce d'une voile bien étendue sur des perches. Sous cette tente j'avais placé un lit de repos, ou une petite couche faite de la peau des bêtes que j'avais tuées, et d'autres substances molles. Une couverture de lit sauvée du naufrage et un gros surtout servaient à me couvrir. Voilà quelle était la maison de campagne où je me retirais lorsque mes affaires ne me retenaient point dans ma capitale.
A côté, et tout aux environs de mon berceau, étaient les pâturages de mon bétail, c'est-à-dire de mes chèvres; et comme j'avais pris des peines inconcevables à partager ces pâturages en divers enclos, j'étais aussi fort soigneux d'en conserver les haies. Je portai même mon travail et mes soins sur cet article jusqu'à planter tout autour de mes haies de petits pieux en très-grand nombre et fort serrés. C'était une palissade plutôt qu'une haie. On n'y pouvait pas fourrer la main; et dans la suite ces pieux, ayant pris racine et croissance, comme ils firent par le premier temps pluvieux, rendirent mes haies aussi fortes et même plus fortes que les meilleures murailles.
Tous ces travaux prouvaient bien que je n'étais pas paresseux, et que je n'épargnais ni soins ni peines
pour me procurer de quoi vivre avec quelque aisance. « Le troupeau de chèvres, disais-je en moi-même, est pour toute ma vie, fut-elle de quarante années, un vivant magasin de viande, de lait, de beurre et cle fromage. Je ne dois donc rien négliger pour ne pas les perdre. »
Mes vignes étaient aussi dans ces quartiers : j'en tirais des provisions cle raisins pour tout l'hiver. Je les ménageais avec toute la précaution possible. C'étaient mes mets les plus délicieux : ils me servaient de médecine, de nourriture et de rafraîchissements.
D'ailleurs cet endroit se trouvait justement à michemin de ma forteresse et de la baie où j'avais mis mon canot. Lorsque j'allais le visiter, je m'arrêtais dans ce lieu et j'y couchais une nuit. J'avais toujours eu grand soin de mon canot : j'éprouvais beaucoup de plaisir à me promener sur la mer; mais je prenais garde à ne pas trop m/ éloigner du rivage : je n'osais m'en écarter tout au plus que de deux jets de pierre. J'appréhendais que le vent, quelque courant, ou quelque autre hasard ne m'emportât bien loin de mon île.
Mais me voici insensiblement arrivé à un genre de vie bien différent cle celui que j'ai dépeint jusqu'ici.
Rencontre alarmante. Dangers^ Mesures de précaution.
Un jour, que j'allais à mon canot, je découvris trèsdistinctement sur le sable les marques d'un pied nu. Jamais je ne fus saisi d'une plus grande frayeur; je
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m'arrêtai tout court, comme si j'eusse été frappé de la foudre ou comme si j'eusse vu quelque apparition. Je me mis aux écoutes, je regardai tout autour de moi; mais je ne vis et n'entendis rien : je montai sur une petite éminence pour voir plus au loin; j'en descendis et j'allai au rivage, mais je n'aperçus rien de nouveau, ni aucun autre vestige d'homme que celui dont je viens de parler. J'y retournai, dans l'espérance que ma crainte n'était peut-être qu'une imagination sans fondement; mais je revis les mêmes marques d'un pied nu, les orteils, le talon et tous les autres indices d'un pied d'homme.
Je ne savais qu'en conjecturer : je m'enfuis à ma fortification, tout troublé, regardant derrière moi presque à chaque pas et prenant tous les buissons que je rencontrais pour des hommes. Il n'est pas possible de décrire les diverses figures qu'une imagination effrayée trouve dans tous les objets. Combien ne m'est-il pas venu dans l'esprit d'idées folles et de pensées bizarres, pendant que je m'enfuyais à ma forteresse !
Je n'y fus pas plutôt arrivé, que je m'y jetai comme un homme qu'on poursuit : je ne puis même me souvenir si j'y entrai par l'échelle ou par le trou qui était dans le roc, et que j'appelais une porte. J'étais trop effrayé pour que cela soit resté dans ma tête. Jamais lapin ni renard ne se réfugia dans son terrier avec plus de frayeur que moi dans mon château, car c'est ainsi que je l'appellerai dans la suite.
Je ne pus dormir de toute la nuit : à mesure que je m'éloignais de la cause de ma frayeur, mes craintes s'augmentaient encore, au contraire de ce qui arrive ordinairement. Mes idées effrayantes me troublaient tellement que, quoique fort éloigné de l'endroit où j'avais pris cette alarme, mon imagination ne me re-
présentait rien qui ne fût triste et affreux. Quels êtres avaient laissé l'empreinte que je venais d'apercevoir? Bien certainement, ce ne pouvait être que des sauvages
Je découvris les marques d'un pied nu. (Page 193.)
du continent qui, s'étant mis en mer avec leurs canots, avaient été portés dans l'île par les vents contraires, ou par les courants, et qui avaient eu aussi peu d'envie
de rester sur ce rivage désert quej-en avais moi-même de les y voir.
Pendant que ces réflexions roulaient dans mon esprit, je rendais grâces au ciel de ce que je ne m'étais pas trouvé alors dans cet endroit de File et de ce que mon canot avait échappé à leurs yeux, car s'ils l'avaient vu, ils en auraient certainement conclu que l'île était habitée, ce qui aurait pu les porter à me chercher et m'aurait fait découvrir.
Dans certains moments je m'imaginais que mon canot avait été trouvé, et fcette pensée m'agitait de la manière la plus cruelle; je m'attendais à les voir revenir en plus grand nombre, et je craignais que quand même je pourrais me dérober à leur barbarie, ils ne trouvassent mon enclos, ne détruisissent mon blé, n'emmenassent mon troupeau et ne me réduisissent ainsi à mourir de faim.
Dans cette situation, je me reprochais d'avoir eu la paresse de ne semer qu'autant de grain qu'il m'en fallait jusqu'à la saison nouvelle, et je trouvais ce reproche si juste, que je pris la résolution de me pourvoir toujours pour deux ou trois années, afin de n'être pas exposé à mourir de faim, quelque accident qui pût m'arriver.
De combien de sources secrètes, opposées les unes aux autres, les différentes circonstances ne font-elles pas sortir nos passions? Nous haïssons aujourd'hui ce que nous chérissions hier; nous désirons un objet avec ardeur, et quelques moments après nous ne saurions seulement en soutenir l'idée. J'étais alors un triste et remarquable exemple de cette vérité. Autrefois, je m'affligeais mortellement de me voir entouré du vaste Océan, condamné à la solitude, banni de la société humaine : je me regardais comme un homme que le
ciel trouvait indigne d'être au nombre des vivants, et de tenir le moindre rang parmi les créatures. La seule vue d'un homme m'aurait paru une espèce de résurrection, et la plus grande grâce, après mon salut, que je pusse obtenir de la bonté divine. À présent, je tremble à la seule idée d'un être de mon espèce; l'ombre d'une créature humaine, un seul de ses vestiges me cause les plus mortelles frayeurs.
Un matin , étant dans mon lit , inquiété par mille pensées touchant le danger que j'avais à craindre des sauvages, je me trouvais dans l'accablement le plus triste, quand tout d'un coup ce passage des saintes Écritures me revint dans l'esprit : « Invoque-moi au jour de ta détresse, et je te délivrerai, et tu me glorifieras. »
Là-dessus je me lève, non-seulement rempli d'un nouveau courage, mais encore porté à demander à Dieu ma délivrance par les plus ferventes prières; quand elles furent finies, je pris la Bible et, en l'ouvrant, les premières paroles qui frappèrent mes yeux furent celles-ci : « Pense au Seigneur, et aie bon courage, et il fortifiera ton cœur. » La consolation que j'en tirai fut inexprimable : elle remplit mon âme de reconnaissance pour la Divinité et dissipa absolument mes frayeurs.
Au milieu de ce flux et reflux de pensées et d'inquiétudes, je me mis un jour dans l'esprit que le sujet de ma crainte n'était peut-être qu'une chimère, et que le vestige que j'avais remarqué pourrait bien être la marque de mon propre pied. « Peut-être, dis-je, en sortant de mon canot, ai-je pris le même chemin qu'en y entrant; mes propres vestiges m'ont effrayé, j'ai joué le rôle de ces fous qui font des histoires de spectres et d'apparitions, et qui ensuite sont plus alarmés de leurs fables que ceux devant qui ils les débitent. »
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Là-dessus je repris courage et je sortis de ma retraite pour aller fureter partout à mon ordinaire. Je n'étais pas encore sorti de mon château pendant trois jours et autant de nuits , et je commençais à souffrir de la faim, n'ayant rien chez moi que quelques biscuits et de l'eau; je songeai d'ailleurs que mes chèvres avaient besoin qu'on tirât leur lait, ce qui était d'ordinaire mon amusement du soir. Je n'avais pas tort d'en être en peine : les pauvres animaux avaient beaucoup souffert, plusieurs en étaient très-malades, et le lait de la plupart était desséché.
Étant donc encouragé parla pensée que je n'avais eu peur que de mon ombre, j'allai à ma maison de campagne pour traire mon troupeau; mais on m'aurait pris pour un homme agité par la plus mauvaise conscience, à voir avec quelle crainte je marchais, combien de fois je regardais derrière moi, comme je posais de temps en temps à terre mon seau à lait, et courais avec autant de vitesse que s'il se fût agi de sauver ma vie.
Cependant, y ayant été de cette manière-là pendant deux ou trois jours, je devins plus hardi, et je me confirmai dans le sentiment que j'avais été la dupe de mon imagination. Je ne pouvais pas pourtant en être pleinement convaincu avant de me transporter sur les lieux, et de mesurer le vestige qui m'avait donné tant d'inquiétude. Dès que je fus dans l'endroit en question, je vis évidemment qu'il n'était pas possible que je fusse sorti de ma barque près de là; d'ailleurs, je trouvai le vestige dont il s'agit bien plus grand que mon pied, ce qui remplit mon cœur de nouvelles agitations. Un frisson me saisit, comme si j'avais eu la fièvre, et je m'en retournai chez moi, persuadé que des hommes étaient descendus sur ce rivage, ou bien que l'île était habitée,
et que je courais risque d'être attaqué à l'impro viste, sans savoir de quelle manière me précautionner.
Dans quelles bizarres résolutions les hommes ne se jettent-ils pas quand ils sont agités par la crainte ! Cette passion les détourne de se servir des moyens que la raison même leur offre pour les secourir. Je me proposai d'abord de jeter à bas mes enclos, de faire rentrer dans les bois mon troupeau apprivoisé, et d'aller chercher dans un autre coin de l'île des ressources pareilles à celles que je voulais sacrifier à ma conservation. Je résolus encore de renverser ma maison de campagne et ma hutte, et de bouleverser mes deux terres couvertes de blé, afin d'ôter aux sauvages jusqu'au moindre soupçon capable de les animer à la dé couverte des habitants de l'île.
C'était là le sujet de mes réflexions pendant la nuit suivante, quand les frayeurs qui avaient saisi mon âme étaient encore dans toute leur force. C'est ainsi que la peur du danger est mille fois plus effrayante que le danger lui-même, quand on le considère de près; c'est ainsi que l'inquiétude que cause un mal éloigné est souvent plus insupportable que le mal même.
Ce chaos de pensées me tint éveillé pendant toute la nuit ; mais à Y approche du jour je m'endormis : la fatigue de mon âme et l'épuisement de mes esprits me procurèrent un sommeil très-profond. Quand je me réveillai, je me trouvai beaucoup plus tranquille, et je commençai à raisonner sur mon état d'une manière calme. Après un long plaidoyer avec moi-même, je conclus qu'une île si agréable, si fertile, si voisine du continent ne devait pas être aussi abandonnée que je l'avais cru; qu'à la vérité il n'y avait point d'habitants fixes, mais qu'apparemment on y venait quelquefois
avec des chaloupes, ou volontairement, ou quand on y était amené par la force des vents contraires. iJc l'expérience de quinze années, pendant lesquelles j'avais toujours vécu sans apercevoir seulement l'ombre d'une créature humaine, je croyais pouvoir inférer qui si de temps en temps les gens du continent étaient forcés d'y prendre terre, ils se rembarquaient dès qu'ils le pouvaient, puisque jusqu'ici ils n'avaient pas trouvé à propos de s'y établir. Je vis parfaitement bien que tout ce que j'avais à craindre, c'étaient ces descentes accidentelles contre lesquelles la prudence voulait que je cherchasse une retraite sure.
Je commençai alors à me repentir d'avoir percé ma caverne si avant et de lui avoir donné une sortie dans l'endroit où ma fortification joignait le rocher. Pour remédier à cet inconvénient, je résolus de me faire un second retranchement également en demi-cercle , à quelque distance de mon rempart, à la place même où douze ans auparavant j'avais planté une double rangée d'arbres. Je les avais mis si serrés, qu'il ne me fallait qu'un petit nombre de palissades entre deux pour en faire une fortification suffisante.
Je me trouvais ainsi sous deux remparts : celui de dehors était fortifié de pièces de bois, de vieux câbles et de tout ce que j'avais jugé jDropre à le renforcer, et je le rendis épais de plus de dix pieds à force d'y apporter de la terre et de lui donner de la consistance en marchant dessus. Je pratiquai cinq ouvertures assez larges pour y passer le bras, dans lesquelles je mis les cinq mousquets que j'avais tirés du vaisseau, comme j'ai dit auparavant, et je les plaçai en guise de canons sur des espèces d'affûts, de telle manière que je pouvais faire feu de toute mon artillerie eirdeux minutes; je me fatiguai pendant plusieurs mois à mettre ce re-
franchement dans sa perfection, et je n'eus point de repos avant de le voir fini.
Cet ouvrage étant achevé, je remplis un grand espace de terre, hors du rempart, de rejetons d'un bois semblable à de l'osier, propre à s'affermir et à croître en peu de temps. Je crois que j'en enfonçai dans la terre, en une seule année, plus de vingt mille, de manière que je laissais un vide assez grand entre ces bois et mon rempart, afin que je pusse découvrir l'ennemi, et qu'il ne pût me dresser des embuscades au milieu de ces jeunes arbres.
Deux ans après ils formaient déjà un bocage épais; et au bout de six ans, j'avais devant ma demeure une forêt d'une telle épaisseur et d'une si grande force, qu'elle était absolument impénétrable, et qu'âme qui vive ne se serait imaginé qu'elle cachât l'habitation d'une créature humaine.
Comme je n'avais point laissé d'avenue à mon château, je me servais pour y entrer et pour en sortir de deux échelles ; avec la première je montais jusqu'à un endroit du roc, où il y avait place pour poser la seconde, et quand je les avais retirées l'une et l'autre, il n'aurait été possible à personne de venir à moi sans courir les plus grands dangers. D'ailleurs, quand quelqu'un aurait eu assez de bonheur pour descendre du roc, il se serait encore trouvé au delà de mon retranchement extérieur.
C'est ainsi que je pris pour ma conservation toutes les mesures que la prudence humaine pouvait me suggérer, et l'on verra bientôt que ces précautions n'étaient pas absolument inutiles, quoique ce ne fût alors qu'une crainte vague qui me les inspirât.
Pendant ces occupations, je ne laissais pas d'avoir l'œil sur mes autres affaires ; je m'intéressais surtout
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à mon petit troupeau de chèvres, qui commençaient non-seulement à être d'une grande ressource pour moi dans les occasions présentes, mais qui, pour l'avenir, me faisaient espérer l'épargne de mon plomb, de ma poudre et de mes fatigues, que sans elles j'aurais dû employer à la chasse des chèvres sauvages.
Après une mûre délibération, je ne trouvai que deux moyens de les mettre hors d'insulte. Le premier était de creuser une autre caverne sous terre et de les y faire entrer toutes les nuits, et le second, de faire deux ou trois autres petits enclos éloignés les uns des autres, et le plus cachés qu'il fût possible, dans chacun desquels je pusse renfermer une demi-douzaine de jeunes chèvres, afin que si quelque désastre arrivait au troupeau en général, je me trouvasse en état de le remettre sur pied en peu de temps et avec peu de peine : quoique ce dernier parti fût d'une exécution longue et pénible, il me parut le plus raisonnable.
Pour réaliser ce dessein, je me mis à parcourir tous les recoins de File, et je trouvai bientôt un endroit aussi détourné que je le souhaitais. C'était une pièce de terre unie au beau milieu des bois les plus épais, où, comme j'ai dit, j'avais failli me perdre un jour en revenant de la partie orientale de l'île . Elle offrait une espèce de parc dont la nature avait déjà fait presque tous les frais, et qui par conséquent n'exigeait pas un travail aussi rude que celui que j'avais employé à mes autres enclos.
Je mis aussitôt la main à l'œuvre, et dans moins d'un mois j'avais si bien aidé la nature, que mes chèvres, qui étaient déjà passablement bien apprivoisées, pouvaient être en sûreté dans cet asile.
Le seul vestige d'un homme me coûta tout ce travail, et il y avait déjà deux ans que je vivais dans ces
transes mortelles et dans l'accablement naturel à un homme environné de dangers, et qui doit s'attendre chaque jour à être mis en pièces et mangé avant la fin de la nuit.
Après avoir mis en sûreté de cette manière une partie de ma provision vivante, je parcourus toute l'île pour chercher un second lieu propre à recevoir un pareil dépôt. Un jour, m' avançant vers la pointe occidentale de l'île, plus loin que je ne l'avais encore fait, je crus apercevoir, d'une hauteur où j'étais, une chaloupe bien avant dans la mer ; j'avais trouvé quelques lunettes d'approche dans un des coffres que j'avais sauvés du vaisseau, mais par malheur je n'en avais pas alors sur moi et je ne pus pas distinguer l'objet en question, quoique j'eusse fatigué mes yeux à force de les y fixer. Ainsi, je restai dans l'incertitude si c'était une chaloupe ou non, et cela me fit prendre la résolution de ne plus sortir jamais sans une de mes lunettes.
Étant descendu de la colline, et me trouvant dans un endroit où je n'avais encore jamais été, je fus pleinement convaincu qu'an vestige d'homme n'était pas une chose fort rare dans mon île, et que si une Providence particulière ne m'avait pas jeté du côté où les sauvages ne venaient jamais, j'aurais su qu'il était très-ordinaire aux canots du continent de chercher une rade dans cette île, quand ils se trouvaient par hasard trop avant dans la haute mer. J'aurais appris encore qu'après quelque combat entre les canots de différentes peuplades, les vainqueurs menaient leurs prisonniers sur mon rivage, pour les tuer et pour les manger en vrais cannibales qu'ils étaient.
Ce qui m'instruisit de ce que je viens de dire, c'est un spectacle qui s'offrit alors à moi sur le rivage du côté du sud-ouest, spectacle qui me remplit d'étonné-
DE ROBINSOX CRUSOÉ.
ment et d'horreur: j'aperçus La terre parsemée de orft-
nes, de mains, de pieds et d'autres ossements humains; je remarquai près de là les restes d'un feu, et an baûc
La terre était parsemée d'ossements humains. (Page 203.)
creusé dans la terre, en forme de cercle, où sans doute ces abominables sauvages s'étaient placés pour faire leur épouvantable festin.
Cette cruelle vue suspendit pour quelque temps l'idée de mes propres dangers : toutes mes appréhensions étaient étouffées par les impressions que me donnait cette brutalité infernale. J'en avais entendu parler souvent, et cependant la vue ne m'en choqua pas moins que si la chose ne m'était jamais entrée dans l'imagination; je détournai mes yeux de ces horreurs, je sentis de cruelles pensées, et je serais tombé en faiblesse si la nature ne m'avait soulagé par un vomissement très-violent; quand je fus revenu à moi-même, je ne pus me résoudre à rester dans cet endroit et je tournai mes pas du côté de ma demeure.
Quand je me fus éloigné de cet horrible lieu, je m'arrêtai tout court, comme un homme frappé delà foudre ; en reprenant mes sens, j'élevai les yeux au ciel, et le cœur attendri, les yeux pleins de larmes, je rendis grâces à Dieu de ce qu'il m'avait fait naître dans une partie du monde étrangère à de telles abominations.
L'âme pleine de ces sentiments, je revins chez moi plus tranquille que je ne l'avais jamais été, parce qu'il me paraissait certain que ces misérables n'abordaient jamais l'ile dans le dessein d'y faire quelque butin, n'ayant besoin d'y rien chercher, ou ne s'attendant pas apparemment à y trouver grand' chose, pensée dans laquelle ils étaient peut-être confirmés par les courses qu'ils pouvaient avoir faites dans les forêts.
J'avais déjà passé dix-huit ans sans rencontrer personne, et je pouvais espérer d'en passer encore autant avec le même bonheur, pour peu que je ne me découvrisse pas moi-même, ce qui n'était nullement mon dessein, à moins que de trouver l'occasion de faire connaissance avec une meilleure espèce d'hommes que des cannibales.
Cependant, l'horreur qui me resta de leur brutale
coutume me jeta dans une espèce de mélancolie qui me tint pendant deux ans renfermé dans mes a propres domaines, » j'entends par là « mon château, ma maison de campagne, et mon nouvel enclos dans les bois ; » je n'allais dans ce dernier lieu, qui était la demeure de mes chèvres, que quand il le fallait ahsolument. Je n'avais garde non plus d'aller examiner l'état de mon canot, et je résolus plutôt d'en construire un autre; car de faire le tour de l'île avec l'ancien, afin de l'approcher de mon habitation, il n'y fallait plus songer, puisque c'était le vrai moyen de rencontrer en mer ces abominables sauvages et de tomber entre leurs mains.
Enfin, le temps et la certitude où j'étais que je ne courais aucun risque d'être découvert me remirent peu à peu dans ma manière de vivre ordinaire, si ce n'est que j'avais l'œil au guet plus qu'auparavant, et que je ne tirais plus mon fusil de peur d'exciter la curiosité des sauvages, si par hasard ils se trouvaient dans l'ile. C'était par conséquent un grand bonheur pour moi de m'être pourvu d'un troupeau de chèvres apprivoisées, et de n'être pas contraint d'aller à la chasse des chèvres sauvages. Si j'en attrapais quelqu'une de temps à autre, ce n'était que par le moyen de pièges et de trappes. Je ne sortais pourtant jamais sans mon mousquet, et comme j'avais sauvé trois pistolets du vaisseau, j'en avais toujours deux pour le moins que je portais à ma ceinture de peau de chèvre. J'y ajoutais un de mes grands coutelas que je m'étais mis à fourbir. On croira facilement que dans mes sorties j'avais l'air formidable, si l'on ajoute à la description que j'ai faite auparavant de ma figure, les deux pistolets et ce large sabre qui pendait à mon côté, sans fourreau.
Dès lors, considérant, ma condition d'un œil tranquille, je commençai à la trouver supportable.
Quoique peu de choses me manquassent, je remarquai pourtant avec chagrin que mes frayeurs et les soins que j'avais eus de ma conservation avaient émoussé ma subtilité ordinaire dans la recherche des choses qui pouvaient m'être utiles; ces craintes m'avaient fait négliger, entre autres, une heureuse idée qui m'avait occupé autrefois, savoir : de sécher une partie de mon grain et de le rendre propre à faire de la bière.
Ce projet me paraissait fort bizarre à moi-même, à cause de ce qui me manquait pour parvenir à mon but : je ne possédais point de tonneaux pour conserver ma bière, et comme je l'ai déjà dit, j'avais autrefois employé le travail de plusieurs mois pour en construire sans pouvoir en venir à bout; d'ailleurs, j'étais dépourvu de houblon pour la rendre susceptible de se conserver, de levure pour la faire fermenter, et de chaudière pour la faire bouillir. Nonobstant tous ces inconvénients, je suis persuadé que sans les appréhensions que m'avaient causées les sauvages, j'aurais entrepris cette fabrication, et peut-être avec succès, puisque rarement j'abandonnais un dessein quand il m'était une fois bien entré dans la tête et que j'avais commencé à y mettre la main.
Agitation d'esprit. Projets homicides.
Mais à présent mon esprit inventif s'était tourné d'un tout autre côté, et je ne faisais que songer nuit et jour au moyen de détruire quelques-uns de ces monstres au milieu de leurs divertissements sanguinaires, et de sauver leurs victimes, s'il était possible : je remplirais un volume plus gros que celui-ci de toutes les pensées qui roulaient dans mon imagination sur le moyen d'exterminer une troupe de ces sauvages, ou du moins de leur donner une alarme assez chaude pour les détourner de remettre jamais les pieds dans l'île. Mais tout cela n'aboutissait à rien : mon unique ressource était en moi-même; et que pouvait faire un seul homme au milieu d'une trentaine de gens armés de javelots, de dards et de flèches, dont les coups étaient aussi sûrs que ceux de nos armes à feu?
Quelquefois, je songeais à creuser une mine sous l'endroit où ils faisaient leur feu et à y placer cinq ou six livres de poudre à canon qui, s'allumant dès que leur brasier y pénétrerait, ferait sauter en l'air tout ce qui se trouverait aux environs. Mais j'étais fâché de perdre tout d'un coup tant de poudre de ma provision, qui ne consistait plus que dans un seul baril; de plus, je ne pouvais avoir aucune certitude du bon effet de ma mine, qui peut-être n'aurait fait que leur griller les oreilles, sans leur donner assez de frayeur pour les obliger d'abandonner l'île pour toujours. Je renonçai donc à cette entreprise, et je me proposai plutôt de