LA \7IE ET LES AVENTURES
me mettre en embuscade dans un lieu convenable avec mes trois fusils chargés à double charge, et de tirer sur eux au milieu de leur cérémonie sanguinaire, bien certain d'en tuer ou d'en blesser du moins deux ou trois à. chaque coup, et de venir facilement à bout du reste, fussent-ils une vingtaine, en tombant sur eux avec mes trois pistolets et mon sabre.
J'employai plusieurs jours à chercher un endroit favorable à mon embuscade, et je descendis même fréquemment vers le lieu de leur festin, avec lequel je commençai à me familiariser, surtout dans le temps que mon esprit était plein d'idées de vengeance et de carnage, car je n'étais que plus animé à l'exécution de mon dessein par les marques de la barbarie de ces cruels anthropophages.
A la fin je trouvai sur un des côtés de la colline, une place commode où je pouvais attendre en sûreté l'arrivée de leurs barques, et de laquelle, pendant qu'ils débarqueraient, je pouvais me glisser dans le plus épais du bois ; j'y avais découvert un arbre assez creux pour me cacher entièrement; de là je pouvais épier tous leurs mouvements, et viser sur eux quand ils se trouveraient si serrés autour de leur épouvantable festin, qu'il serait presque impossible de n'en pas mettre trois ou quatre hors de combat du premier coup.
Résolu d'exécuter mon entreprise, je préparai deux mousquets et mon fusil de chasse; je chargeai chaque mousquet de ferraille et de quatre ou cinq balles de pistolet, et le fusil d'une poignée de mon plus fort plomb; je laissai couler aussi quatre balles dans chaque pistolet, et dans cette position, fourni de munitions pour une seconde et troisième décharge, je me préparai au combat.
Dans cette résolution je ne manquai pas de me trou-
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ver tous les matins au haut de la colline, éloignée de mon château d'un peu plus d'une lieue; mais je fus plus de deux mois en sentinelle de cette manière, sans faire la moindre découverte et sans voir la moindre barque, non-seulement auprès du rivage, mais même dans tout l'Océan, autant du moins que ma vue, aidée par mes lunettes, pouvait s'étendre.
Pendant tout ce temps-là, mon projet subsistait dans toute sa vigueur, et je continuai à être dans la disposition d'esprit nécessaire pour massacrer une trentaine de ces sauvages, afin de les punir d'un crime dans lequel je n'étais intéressé que par la chaleur d'un zèle déplacé. Il ne me venait pas seulement à l'esprit que ces pauvres gens n'avaient pas d'autre guide pour leur conduite que leurs passions corrompues, et qu'une tradition malheureuse les avait familiarisés avec une horrible coutume.
A la fin, la fatigue de tenter si longtemps en vain la même entreprise me fit raisonner avec justesse sur l'action que j'allais commettre : « Quelle autorité, me dis-je, quelle vocation ai-je pour m' établir juge et bourreau sur ces misérables sauvages? Quel droit ai-je de venger dans leur sang le sang qu'ils répandent? Ces hommes ne m'ont jamais fait de mal personnellement, et ce que je veux entreprendre ne saurait être excusé que par la nécessité où je pourrais me trouver de me défendre moi-même contre leurs attaques. »
Ces considérations calmèrent ma fureur, et peu à peu je renonçai aux mesures que j'avais prises, en reconnaissant qu'elles étaient injustes et qu'il ne me serait permis de les exécuter que dans le cas où les sauvages commenceraient les hostilités contre moi.
Je m'arrêtai à cette résolution, d'autant plus volon-
tiers que le premier parti, loin d'être un moyen de me conserver, tendait absolument à ma ruine; car c'était assez qu'un seul sauvage de toute une troupe pût échapper à mes mains, pour faire connaître mon existence à tout un peuple et Y animer à venir venger la mort de leurs compatriotes.
Je conclus donc que je ne devais aucunement me mêler des actions des sauvages, et que mon unique affaire était de me tenir à l'écart et de ne pas leur laisser soupçonner qu'il y eût un homme dans l'île.
Cette prudence était soutenue par la religion, qui me défendait de tremper mes mains dans le sang innocent; innocent, dis-je, par rapport à moi : car pour les crimes que l'habitude avait rendus communs à tous ces peuples, je devais les abandonner à la justice de Dieu.
Je restai dans cette disposition pendant une année entière, sans chercher le moyen de les attaquer; je ne daignai pas une seule fois monter sur la colline pour examiner s'ils avaient débarqué ou non, craignant toujours d'être tenté par quelque occasion avantageuse de renouveler mes desseins contre eux. J'éloignai mon canot et le conduisis du côté oriental de l'île, où je le plaçai dans une cavité que je trouvai sous des rochers élevés, et que les courants rendaient inabordables aux canots des sauvages.
Je vécus depuis ce temps-là plus retiré que jamais, ne sortant que pour m'acquitter de mes devoirs ordinaires, savoir: pour traire mes chèvres et pour nourrir le petit troupeau que j'avais caché dans le bois, qui, étant tout à fait de l'autre côté de l'île, se trouvait entièrement hors d'insulte; car, selon toutes les apparences, les cannibales n'étaient pas d'humeur à abandonner jamais le rivage; et ils y avaient été souvent ,
aussi Lien avant que j'eusse pris toutes mes précautions qu'après. Quand j'y pensais, je réfléchissais avec horreur sur la situation où j'aurais été si je les eusse rencontrés autrefois, quand nu et désarmé, je n'avais pour ma défense qu'un seul fusil chargé de menu plomb. Je parcourais sans cesse dans ce tempslà toute mon île ; et quelle aurait été ma frayeur si, au lieu de voir un seul vestige, j'eusse trouvé une vingtaine de sauvages, qui n'auraient pas manqué de me donner la chasse et de m' atteindre bientôt par la vitesse extraordinaire de leur course !
Je frissonnais en songeant qu'il n'y aurait eu aucune ressource pour moi dans cette occasion. Les inquiétudes et les dangers dans lesquels je passais ma vie me détournaient entièrement du soin de re^ chercher ce qui pouvait me rendre l'existence plus douce; je songeais plus à vivre qu'à vivre agréablement. Je ne nie souciais plus de mettre quelque part un clou, ou d'affermir un morceau de bois, de crainte de faire du bruit; beaucoup moins avais-je le cœur de tirer un coup de fusil, et c'était avec toute l'inquiétude possible que je me hasardais à allumer du feu, dont la fumée, visible à une grande distance, aurait pu aisément me trahir. Pour cette raison, je transportai les choses qui demandaient l'emploi du feu du côté de mon appartement dans le bois, où je trouvai enfin, après plusieurs allées et venues, et avec tout le ravissement imaginable, une cave naturelle d'une grande étendue, dont je suis sûr que jamais sauvage n'avait vu l'ouverture, bien loin d'être assez hardi pour y pénétrer; ce que peu d'hommes eussent osé hasarder, à moins que d'avoir, comme moi, un besoin extrême d'une retraite assurée.
L'entrée de cette caverne était derrière un grand
rocher, et je la découvris par hasard, ou, pour parler plus sagement, par un effet particulier de la Providence, en coupant quelques grosses branches d'arbre pour les brûler et pour en conserver le charbon, moyen dont je m'étais avisé pour éviter de faire de la fumée en cuisant mon pain et en préparant mes autres mets.
Dès que j'eus trouvé cette ouverture derrière quelques broussailles épaisses , ma curiosité me porta à y entrer, ce que je fis avec peine. J'en trouvai le dedans suffisamment large pour m'y tenir debout; mais j'avoue que j'en sortis avec plus de précipitation que je n'y étais entré, après que, portant mes regards plus loin dans cet antre obscur, j'y eus aperçu deux grands yeux brillants comme deux étoiles.
Au bout de quelques moments je repris courage, et me saisissant d'un tison enflammé, je rentrai dans l'antre d'une manière brusque; mais à peine eus-je fait trois pas en avant, que ma frayeur redoubla par un grand soupir que j'entendis, suivi d'un son semblable à des paroles mal articulées et d'un autre soupir encore plus terrible. Une sueur froide couvrit tout mon corps, et si j'avais eu un chapeau sur la tête, je crois que mes cheveux, à force de se dresser, l'auraient fait tomber à terre. Je fis cependant tous mes efforts pour dissiper ma crainte, et avançant avec intrépidité, je découvris un vieux bouc d'une grandeur extraordinaire, couché par terre et prêt à mourir de vieillesse.
Je le poussai un peu pour essayer si je pourrais le faire sortir de là, et il fit quelques efforts pour se lever sans pouvoir y réussir. Je m'en mettais peu en peine, persuadé que tant qu'il serait en vie il ferait la même peur a quelque sauvage, s'il était assez hardi pour se fourrer dans cet antre.
Pleinement tranquillisé alors, je portai mes yeux
de tous côtés, et je trouvai la caverne assez étroite et sans figure régulière, puisque la nature seule y avait travaillé sans aucun secours de l'industrie humaine. Je découvris dans renfoncement une seconde ouverture, mais si basse, qu'il était impossible d'y entrer autrement qu'en marchant sur les mains : ce que je différai de faire jusqu'à ce que je pusse tenter l'aventure, muni de chandelle et d'un fusil à faire du feu. J'y revins le jour d'après avec une provision de six grosses chandelles que j'avais faites de graisse de chèvre; et, après avoir rampé par cette ouverture étroite l'espace de dix mètres, je me vis beaucoup plus au large. Je me trouvai sous une voûte, élevée à peu près de la hauteur de vingt pieds, et je puis certifier que dans toute l'île il n'y avait rien de si beau et de si digne d'être visité que ce souterrain; la lumière des deux chandelles que j'avais allumées était réfléchie de plus de cent mille manières par les parois de la grotte. Je ne saurais dire ce qui leur donnait cet éclat; était-ce des diamants, d'autres pierres précieuses, ou bien de l'or? cette dernière supposition me paraît la plus vraisemblable.
En un mot, c'était la plus belle grotte qu'on puisse imaginer, quoique parfaitement obscure; le fond en était uni et sec, couvert d'un sable très-fin; on n'y voyait aucune trace d'animal venimeux, aucune vapeur ne s'y faisait sentir, aucune humidité ne se manifestait sur les murailles.
Le seul désagrément, c'était la difficulté de l'entrée; mais ce désagrément même en faisait la sûreté. J'étais charmé de ma découverte, et je résolus d'abord de porter dans cette grotte tout ce dont la conservation m'inquiétait le plus, surtout mes munitions et mes -armes de réserve.
Ce dessein me donna occasion d'ouvrir mon baril de poudre que j'avais sauvé de la mer. Je trouvai que Feau y avait pénétré de tous côtés, à peu près à la profondeur de trois ou quatre pouces, et que la poudre mouillée avait formé une espèce de croûte qui avait conservé le reste, comme une noix est conservée dans sa coque; de cette manière il me restait au centre du baril environ soixante livres de bonne poudre à canon, que je portai dans ma grotte avec tout le plomb que j'avais encore, et je n'en gardai dans mon château que ce qui m'était nécessaire pour me défendre en cas de surprise.
Dans cette situation, je me comparais aux géants de l'antiquité qui habitaient des antres inaccessibles, et j'étais bien persuadé que lorsque les sauvages me donneraient la chasse, en quelque nombre qu'ils fussent, ils ne m'atteindraient pas, ou du moins n'oseraient m' attaquer de vive force dans ma nouvelle grotte.
Le vieux bouc mourut le jour d'après ma découverte, à l'entrée de ma caverne; je trouvai plus à propos de l'y enterrer que de m'efforcer de tirer le cadavre dehors.
J'étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans cette île, et si accoutumé à ma manière d'y vivre, que, sans la crainte des sauvages, j'aurais été content d'y passer le reste de mes jours et de mourir dans la grotte où j'avais donné la sépulture au pauvre animal. Je m'étais même ménagé de quoi m' amuser et me divertir, ressource qui m'avait manqué autrefois : j'avais enseigné à parler à mon perroquet, comme je l'ai dit auparavant; et il s'en acquittait si bien, que sa conversation a été un grand agrément pour moi pendant vingt-six ans que nous
avons vécu ensemble. On débite dans le Brésil que
ces animaux vivent un siècle entier : il vit donc peutêtre encore, et il appelle, selon sa eoutume, le pauvre Bobinson Crusoè. Mon chien me lut encore un agréable
et fidèle compagnon pendant seize ans, après lesquels il mourut de pure vieillesse. Pour mes chats, je n'en avais gardé auprès de moi que deux ou trois favoris, dont j'avais grand soin de noyer les petits dès qu'ils venaient au monde. J'avais aussi deux chevreaux que j'avais accoutumés à manger de ma main, et deux autres perroquets qui jasaient assez bien pour prononcer Robinson frusoe, mais qui étaient fort éloignés de la perfection de l'autre, pour lequel aussi j'avais pris beaucoup de peine. Je possédais encore quelques oiseaux de mer, dont j'ignorais les noms; je les avais attrapés sur le rivage, et leur avais coupé les ailes; ils habitaient et pondaient dans le jeune bois planté de mes propres mains devant le retranchement de mon château, et ils contribuaient beaucoup à mon divertissement. J'étais content, encore un coup, pourvu que les sauvages ne vinssent pas troubler ma tranquillité.
Mais le ciel en avait ordonné autrement, et je conseille à tous ceux qui liront mon histoire d'en tirer la réflexion suivante : combien de fois n'arrive-t-il pas dans le cours de notre vie que le mal que nous évitons avec le plus grand soin, et qui nous paraît le plus terrible, devient, quand nous y sommes tombés, la porte de notre délivrance, pour ainsi dire, et l'unique moyen de finir nos malheurs! Cette vérité a été surtout remarquable dans les dernières années de ma vie solitaire, comme le lecteur le verra bientôt.
Apparition des sauvages. Naufrage d'un navire espagnol.
C'était au mois de décembre, temps ordinaire de ma moisson, qui m'obligeait à passer les jours presque entiers à la campagne ; un matin, sortant, un peu avant le lever du soleil, je fus surpris par la vue d'une lumière sur le rivage, à une grande demi-lieue de moi. Elle ne s'offrait pas du côté où j'avais observé que les sauvages abordaient d'ordinaire; je vis avec la plus vive douleur que c'était du côté de mon habitation.
La peur d'être surpris me fit entrer bien vite dans ma grotte, où j'avais beaucoup de peine à me croire en sûreté, parce que la vue de mon grain à moitié coupé pouvait découvrir aux sauvages que l'île était habitée, et les porter à me chercher partout jusqu'à ce qu'ils m'eussent déterré.
Dans cette appréhension, je retournai vers mon habitation, et ayant retiré mon échelle après moi, je me préparai à la défense; je chargeai tous mes pistolets aussi bien que l'artillerie que j'avais placée dans mon nouveau retranchement, résolu de me battre jusqu'à mon dernier soupir, sans oublier d'implorer la protection divine ; et dans cette attitude j'attendis l'ennemi pendant deux heures , fort impatient de savoir ce qui se passait au dehors. Mais n'ayant personne pour aller à la découverte , et incapable de soutenir plus longtemps une si cruelle incertitude, je m'enhardis à monter sur le haut du rocher par le moyen de mes deux échelles, et à me mettre ventre à terre; je me servis
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de ma lunette d'approche ])Olu, reconnaître l'état des choses. Je vis d'abord neuf sauvages assis en rond autour d'un petit feu , non pas pour se chauffer, car il
faisait une chaleur extrême, niais apparemment pour préparer quelques mets de chair humaine destinée pour leurs horribles festins.
Ils avaient avec eux deux canots qu'ils avaient tirés sur le rivage; et comme c'était alors le temps du flux, ils paraissaient attendre le reflux pour s'en retourner, ce qui calma mon inquiétude : en effet je conclus de là qu'ils venaient et s'en retournaient toujours de la même manière, et que je pouvais parcourir la campagne sans danger durant le reflux, pourvu que je n'eusse pas été découvert auparavant sur le rivage : observation qui me fit continuer ma moisson dans la suite avec assez de tranquillité.
La chose arriva précisément comme je l'avais conjecturé; dès que la marée commença à porter du côté de l'occident , je les vis se jeter dans leurs barques et faire force de rames; ce qu'ils ne firent néanmoins qu'après s'être divertis pendant quelque temps par des danses, comme je le remarquai par leurs postures et par leurs gestes; ils m'avaient paru absolument nus.
Aussitôt que je les vis embarqués, je sortis avec deux fusils sur mes épaules, deux pistolets à ma ceinture et mon large sabre à mon côté , et avec tout l'empressement possible, je gagnai la colline d'où j'avais vu pour la première fois les marques des festins horribles de ces cannibales; et là je m'aperçus qu'il y avait eu de ce côté trois autres canots qui étaient tous en mer aussi bien que les autres, pour regagner leur continent.
Descendu sur le rivage, je vis de nouveau les horribles traces de leur brutale coutume, et j'en conçus
tant d'indignation, que je résolus alors de nouveau de tomber sur la première troupe que je rencontrerais, quelque nombreuse qu elle pût être.
Les visites qu ils faisaient dans l'île devaient être fort rares, puisqu'il se passa plus de quinze mois avant que j'en revisse le moindre vestige. Je vivais pourtant pendant ce temps dans les plus cruelles appréhensions, dont je ne voyais aucun moyen de me délivrer.
J'étais néanmoins toujours dans mon humeur homicide, et j'employais presque toutes les heures du jour, dont j'aurais pu faire un meilleur usage, à dresser le plan d'attaque, pour la première fois que j'en aurais l'occasion, surtout si leurs forces étaient divisées comme dans la dernière circonstance. Je ne réfléchissais pas que si je tuais tantôt quelques gens de leur parti, tantôt quelques autres, ce serait toujours à recommencer, et qu'à la fin je deviendrais un plus grand meurtrier que ceux-là mêmes dont je voulais punir la barbarie.
Mes inquiétudes, renouvelées par cette dernière rencontre, répandaient beaucoup d'amertume sur ma vie : quand je me hasardais à sortir de ma retraite, c'était avec toute la précaution possible et en tournant continuellement les yeux sur tous les objets dont j'étais environné. Quel bonheur pour moi d'avoir mis mon troupeau en sûreté, et d'être dispensé de faire feu sur les chèvres sauvages ! Il est vrai que le bruit aurait pu mettre en fuite un petit nombre d'Indiens effrayés ; mais je devais être convaincu qu'ils reviendraient avec plusieurs centaines de canots, et je savais ce que j'avais alors à craindre. Cependant je fus assez heureux pour n'en plus voir jusqu'au mois de mai de la vingtquatrième année de ma vie solitaire, époque à laquelle j'eus avec eux une rencontre très-surprenante, que je rapporterai dans son lieu.
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Durant ces quinze mois, je passais Les jours dans des pensées inquiètes , el les nuits j'avais des songes effrayants, qui me réveillaient en sursaut,
C'était à peu près le milieu du mois de mai (selon le poteau où je marquais chaque jour et qui me servait de calendrier) : il s'éleva une tempête terrible, accompagnée de tonnerre et d'éclairs. La nuit suivante ne fut pas moins épouvantable, et dans le temps que j'étais occupé à lire dans la Bible, et à faire de sérieuses réflexions sur ma lecture , je fus surpris d'un bruit semblable à celui d'un coup de canon tiré en mer.
Cette surprise était bien différente de toutes celles qui m'avaient saisi jusqu'alors; je me levai avec tout l'empressement possible , et en un instant je parvins au haut du rocher par le moyen de mes échelles. Dans le même moment, une lumière me prépara à entendre un second coup de canon, qui frappa mes oreilles une demi-minute après, et dont le son devait venir de ce côté de la mer où j'avais été emporté dans mon canot par les courants.
Je jugeai d'abord que ce devait être quelque vaisseau en péril qui, par ses signaux, demandait du secours à quelque autre bâtiment qui allait avec lui de conserve. Je songeai, d'après cette circonstance, que si j'étais incapable de lui donner du secours, il m'en pouvait donner peut-être à moi, et dans cette vue je ramassai tout le bois sec qui était aux environs, j'en fis un feu au haut de la colline, et quoique le vent fut violent, il ne laissa pas de s'enflammer à merveille, et j'étais sûr qu'il devait être aperçu par ceux du vaisseau, si mes conjectures étaient justes. Ils le virent sans doute : car à peine mon feu était-il clans toute sa force, que j'entendis un troisième coup de canon, suivi de plusieurs autres, venant tous du même endroit. J'entretins mon
feu toute la nuit, et quand il fit jour et que l'air se fut éclairci, je vis quelque chose à une grande distance à Test de File, sans pouvoir le distinguer, même avec mes lunettes.
J'y fixai mes yeux constamment pendant tout le jour, et comme je voyais l'objet dans le même lieu, je crus que c'était un vaisseau à l'ancre. Ayant grande envie de satisfaire pleinement ma curiosité, je pris mon fusil et m'avançai à grands pas du côté de la partie méridionale de l'île, où les courants m'avaient porté autrefois au pied de quelques rochers : je montai sur le plus haut de tous et, le temps étant alors serein, je vis, à mon grand regret, le corps du vaisseau qui s'était brisé dans la nuit sur des rocs cachés que j'avais trouvés quand je me mis en mer avec mon canot, et qui, résistant à la violence de la marée, faisaient une espèce de contre-marée par laquelle j'avais été délivré du plus grand danger que j'eusse couru de ma vie.
C'est ainsi que ce qui sauve l'un perd l'autre; car il me semble que ces gens, n'ayant aucune connaissance de ces rochers, entièrement cachés sous l'eau, y avaient été portés pendant la nuit par un vent qui était tantôt est et tantôt est-nord-est. S'ils avaient découvert l'île, ce qu'apparemment ils ne firent point, ils auraient sans doute tâché de se sauver à terre dans leur chaloupe. Mais les coups de canon qu'ils avaient tirés, en voyant mon feu firent naître un grand nombre de différentes pensées dans mon imagination : tantôt je croyais qu'apercevant cette lumière, ils s'étaient mis dans leur chaloupe pour gagner le rivage, mais que les flots, extrêmement agités, les avaient emportés; tantôt je m'imaginais qu'ils avaient commencé par perdre leur chaloupe; ce qui arrive souvent quand les vagues, entrant dans le vaisseau, forcent les matelots à mettre la
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chaloupe en pièces ou à la jeter dans la mer. D'autres ibis, je trouvais très-possible que les vaisseaux qui allaient avec celui-ci de conserve, avertis par ses signaux, en eussent sauvé l'équipage. Dans d'autres moments, je pensais qu'ils étaient entrés dans la chaloupe tous ensemble, et que les courants les avaient emportés dans le vaste Océan, où il n'y avait point de salut à attendre pour eux, et où ils mourraient peut-être de faim .
Tout cela n'était que conjectures, et dans l'état où je me trouvais, je ne pouvais que jeter un œil de pitié sur le sort de ces pauvres gens.
Je ne trouve point de paroles assez énergiques pour exprimer le désir que j'avais de voir au moins un de ces hommes sauvé, afin de trouver un compagnon de ma solitude ; je n'avais jamais tant soupiré après la société de mes semblables, ni senti si vivement le malheur d'en être privé.
Je répétai cent fois de suite : * Plût à Dieu qu'un seul fût échappé ! » et, en prononçant ces mots, mon émotion était si vive, que mes mains se joignaient avec une force terrible; mes dents se serraient tellement dans ma bouche, que je fus longtemps avant de les pouvoir séparer
Mais jusqu'à la dernière année de mon séjour dans cette île, j'ai ignoré si quelqu'un s'était sauvé de ce naufrage. Quelques jours après, j'eus seulement la douleur de voir sur le sable le cadavre d'un mousse noyé. Il avait pour habillement une veste de matelot, une mauvaise paire de culottes et une chemise de toile blanche, de manière qu'il m'était impossible de deviner de quelle nation il pouvait être : tout ce qui se trouva dans ses poches consistait en deux petites pièces d'argent et une pipe à tabac, infiniment plus précieuse pour moi que l'argent.
La mer était cependant devenue calme, et j'avais grande envie de visiter le vaisseau, moins dans l'espérance d'y trouver quelque chose d'utile que pour voir s'il n'y avait pas quelque créature vivante que je pusse sauver.
Dans cet espoir je préparai tout pour mon voyage, Je pris une bonne quantité de pain, un pot rempli d'eau fraîche, une bouteille de ma liqueur forte dont
J'aperçus le cadavre d'un mousse. (Page 22i.)
j'étais encore suffisamment pourvu, et un panier plein de raisins secs. Chargé de ces provisions, je descendis vers mon canot, je le nettoyai, le mis à flot et y portai toute ma cargaison; ensuite je retournai pour chercher le reste de ce qui m'était nécessaire, savoir : du riz, un parasol, deux douzaines de mes gâteaux, un iro^ mage et un pot de lait de chèvre. Mon petit bâtiment ainsi chargé, je priai Dieu de bénir mon voyage, etj
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rasant le rivage, je vins à La dernière pointe de L'Ile du
côté du nord-est, d'où il fallait entrer dans l'Océan, si j'étais assez hardi pour poursuivre mon entreprise. Je regardai avec beaucoup de frayeur les courants qui avaient autrefois failli me perdre, et ce souvenir ne pouvait que me décourager, car si j'avais le malheur d'y donner, ils m'emporteraient certainement bien avant dans la mer, hors de la vue de mon île, et si un vent un peu gaillard se levait, c'était fait de moi.
J'en étais effrayé au point que je commençai à abandonner ma résolution, et ayant tiré mon canot dans une petite sinuosité du rivage, je me mis sur un petit tertre, flottant entre la crainte et le désir d'achever mon voyage; j'y restai jusqu'au moment où je vis que la marée changeait, et que le flux commençait à venir, ce qui rendait mon dessein impraticable pendant quelques heures. Là-dessus il me passa par l'esprit de monter sur la dune la plus élevée, pour observer quelle route prenaient les courants pendant le flux, afin de juger si, emporté par un des courants en me mettant en mer, je n'en trouverais pas un autre qui pût me ramener avec la même rapidité. J'arrivai bientôt sur une hauteur d'où l'on pouvait observer la mer de côté et d'autre, et de là je vis clairement que, comme le courant du reflux sortait du côté de la pointe méridionale de l'ile, ainsi le courant du flux rentrait du côté du nord et poussait par conséquent à me reconduire chez moi.
Enhardi par cette observation, je résolus de sortir le lendemain avec le commencement de la marée, et je le fis après avoir reposé la nuit dans ma barque. Je dirigeai d'abord ma course vers le nord, jusqu'au moment où je commençai à sentir la faveur du courant qui m'emporta bien avant du côté de l'est, sans me maîtri-
ser assez néanmoins pour m'ôter toute direction de mon bâtiment qui avait un bon gouvernail et que j'aidais encore par ma rame : de cette manière j'allai droit vers le vaisseau, et j'y arrivai en moins de deux heures.
C'était un bien triste spectacle : le vaisseau, qui paraissait espagnol par sa structure, était comme cloué entre deux rocs : la poupe et une partie du corps de ce vaisseau étaient fracassées par la mer, et comme la proue avait donné contre les rochers avec une extrême violence, le grand mât et le mât d'artimon s'étaient brisés par la base; mais le beaupré était resté en bon état et paraissait ferme vers la pointe de l'éperon.
Lorsque j'en fus tout près, un chien parut sur le tillac; me voyant venir, il se mit à gémir et à aboyer. Dès que je l'appelai, il sauta dans la mer et je l'aidai à entrer dans ma barque : le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai un morceau de mon pain, qu'il engloutit comme un loup qui aurait pâti pendant quinze jours dans la neige; je lui fis boire ensuite de mon eau fraîche.
Le premier spectacle qui s'offrit à mes yeux dans le vaisseau était deux hommes noyés dans la chambre de proue, qui se tenaient embrassés l'un l'autre. Il est probable que lorsque le bâtiment toucha, la mer y était entrée si abondamment et avec tant de violence, que ces pauvres gens en avaient été étouffés, de même que s'ils eussent été continuellement sous l'eau.
Excepté le chien, il n'y avait rien de vivant dans le bâtiment, et presque toute la cargaison me parut abîmée par l'eau : je vis pourtant quelques tonneaux remplis apparemment de vin ou d'eau-de-vie; mais ils étaient trop gros pour en tirer le moindre usage. Il y avait encore plusieurs coffres : j'en mis deux dans ma barque, sans examiner ce qu'ils contenaient. Je jugeai
ensuite, par oe que j'y trouvai, que le vaisseau devait être richemenl chargé; et si je puis tirer quelques
conjectures par le cours qu'il prenait, il y a de l'apparence qu'il venait de BuenoS-Ajres, dans le sud de
l'Amérique, pu delà du Brésil, et que sa destination
était la Havane et ensuite l'Espagne.
Outre ces deux coffres, j'y trouvai un petit tonneau qui pouvait contenir environ vingt pots, et je le mis dans ma barque avec bien de la peine. J'aperçus dans une des chambres plusieurs fusils et un grand cornet à poudre, où il y en avait à peu près quatre livres : je m'en saisis; mais je laissai là les armes, puisque j'en avais suffisamment; je m'appropriai encore une pelle à l'eu et des pincettes dont j'avais un extrême besoin, comme aussi deux chaudrons de cuivre, un gril et une chocolatière. Je m'en allai avec cette charge et avec le chien, voyant venir la marée qui devait me ramener chez moi, et le même soir je revins à l'île, extrêmement fatigué de ma course.
Après avoir reposé cette nuit dans la barque, je résolus de porter mes nouvelles acquisitions dans ma grotte, plutôt que dans mon château; mais je trouvai bon d'en faire auparavant l'examen. Le petit tonneau était rempli d'une espèce de rhum qui n'était pas aussi bon que celui qu'on trouve dans le Brésil. Pour les deux coffres, ils étaient pleins de plusieurs choses d'un grand usage pour moi : j'y trouvai, par exemple, un petit cabaret rempli de liqueurs cordiales excellentes, et en grande quantité; elles étaient dans des bouteilles ornées d'argent, et qui contenaient chacune trois pintes. J'y vis encore deux pots de confitures si bien fermés, que l'eau n'avait pu y pénétrer, et deuxautres qui étaient gâtés par la mer. Il y avait de plus de fort bonnes chemises, quelques cravates de diffé-
rentes couleurs, une demi-douzaine de mouchoirs de toile blanche, fort utiles pour essuyer le visage dans les grandes chaleurs. Toute cette trouvaille m'était extraordinairement agréable.
Quand je vins au fond du coffre, j'y trouvai trois grands sacs de pièces d'argent, outre un petit papier qui renfermait six doubles pistoles, et quelques petits joyaux d'or qui pouvaient peser ensemble environ une livre.
Je m'en allai avec cette charge et avec le chien. (Page 225.)
Dans l'autre coffre il y avait quelques habits, mais de j>eu de valeur, et trois flacons pleins d'une poudre à canon très-fine, destinée apparemment pour en charger les fusils de chasse dans l'occasion. A tout prendre, je tirai peu de fruit de mon voyage ; l'argent m'était de peu de valeur, et j'aurais donné tout ce que j'en avais trouvé pour trois ou quatre paires de bas et de souliers ; j'en avais bon besoin, et depuis
DE ROBINSÔN CRUSOÉ.
un grand nombre d'années j'étais obligé de m'en
passer.
Il est vrai que je m'étais approprié les deux pa
de souliers des pauvres matelots que j'avais trouvés noyés dans le vaisseau, mais ils ne valaient pas nos souliers anglais, ni pour la commodité ni pour le service. Pour finir, je trouvai encore dans le second coffre une cinquantaine de pièces d'argent, mais point de pièces d'or.
Je ne laissai pas de porter tout cet argent dans ma grotte, auprès de celui que j'avais sauvé de notre propre vaisseau. C'était dommage que je n'eusse pas trouvé accessible le fond du bâtiment, j'en aurais pu tirer de quoi charger plus d'une fois ma petite barque, et j'aurais amassé un trésor considérable, qui eût été dans ma grotte en parfaite sûreté et que j'aurais pu aisément emporter dans ma patrie, si la bonté du ciel permettait un jour que je me tirasse de l'île.
Après avoir mis de cette manière toutes mes acquisitions en lieu sûr, je replaçai ma barque dans sa rade ordinaire, et je m'en revins à ma demeure, où je trouvai tout dans l'état où je l'avais laissé. Je me remis à vivre à ma manière accoutumée, et à m'àppliquer à mes affaires domestiques. Pendant un temps je jouis d'un assez grand repos, excepté que j'étais toujours fort sur mes gardes et que je sortais rarement, encore ne le faisais-je jamais qu'avec beaucoup d'inquiétude, à moins de tourner mes pas du côté dé l'ouest, où j'étais sûr que les sauvages ne venaient jamais, ce qui me dispensait de me charger dans cette promenade de ce fardeau d'armes qui m'accablait toujours dans mes autres excursions.
Ce fut ainsi que je vécus deux ans de suite, passablement heureux, si mon esprit ne s'était rempli de
mille projets de me sauver de mon île. Quelquefois je voulais faire une seconde visite au vaisseau échoué, où je ne devais plus ni' attendre à rien trouver qui valût la peine du voyage : d'autres fois je songeais à partir ? tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et je crois fermement que, si j'avais eu en ma possession la chaloupe avec laquelle j'avais quitté Salé, je me serais mis en mer à tout hasard.
Un soir, ces pensées m'agitèrent avec une telle force, qu'elles suspendirent pour un temps la tranquillité que m'avait donnée autrefois ma résignation à la volonté de la Providence. Il n'était ]3as en mon pouvoir de détourner mon esprit de ce projet de voyage qui excitait dans mon âme des désirs si impétueux, que ma raison était incapable, d'y résister. Pendant deux heures entières cette passion m'emporta avec tant de violence, qu'elle fit bouillonner mon sang dans mes veines, comme si j'avais eu la fièvre ; mais un épuisement d'esprit, succédant à cette agitation, me jeta dans un profond sommeil.
11 est naturel de penser que mes songes doivent avoir roulé sur le même sujet ; cependant à peine y avait-il la moindre circonstance qui s'y rapportât. Je rêvai que, quittant le matin mon château à mon ordinaire, je voyais près du rivage deux canots d'où sortaient onze sauvages avec un prisonnier destiné à leur servir de nourriture. Ce malheureux, dans le moment qu'il allait être tué, s'échappe et se met à courir de mon côté, dans le dessein de se cacher dans le bocage épais qui couvrait mon retranchement ; le voyant tout seul sans que personne le poursuivit, je me découvre, et le regardant d'un visage riant, je l'encourage, je l'aide à monter mon échelle, je le mène avec moi dans mon habitation, et il devient mon es-
clave. J'étais charmé de cette rencontre, persuadé que j'avais trouvé un homme capable de me servir de pilote dans mon entreprise, ci de me donner les conseils nécessaires pour éviter toute sorte de dangers. Voilà mon songe qui, pendant qu'il dura, me remplit (Tune joie inexprimable, mais qui fut suivi d'une douleur extravagante dès que je me fus réveillé.
Robinsan sauve la vie à un Indien; il lui donne le nom de Vendredi.
J'en inférai pourtanl que le seul moyen d'exécuter mon dessein avec succès était d'attraper quelque sauvage ; surtout, s'il était possible, quelque prisonnier qui me sut gré de sa délivrance ; mais j'y voyais cette terrible difficulté que, pour réussir, il fallait absolument massacrer une caravane entière ; entreprise désespérée qui pouvait très-facilement manquer. D'un autre côté, je frissonnais en songeant aux raisons dont j'ai déjà parlé, et qui me faisaient regarder cette action comme extrêmement criminelle. Il est vrai que j'avais dans l'esprit d'autres raisons qui plaidaient pour l'innocence de mon projet, savoir : que ces sauvages étaient réellement mes ennemis, puisqu'il était certain qu'ils me dévoreraient dès qu'il leur serait possible ; que par conséquent les attaquer, c'était réellement travailler à ma propre conservation, sans sortir des bornes d'une défense légitime. Ces arguments ne me tranquillisaient pourtant pas, et j'avais
de la peine à me familiariser avec la résolution de me procurer ma délivrance au prix de tant de sang.
Néanmoins, après plusieurs délibérations inquiètes, après avoir pesé longtemps le pour et le contre, ma passion prévalut sur mon humanité, et je me déterminai à faire tout mon possible pour m'emparer d'un de ces sauvages à quelque prix que ce fût. La question était de quelle manière en venir à bout ; mais, comme je ne pouvais décider encore cette question, je résolus seulement de me mettre en sentinelle pour découvrir mes ennemis quand ils débarqueraient, et de former alors mon plan conformément aux circonstances qui s'offriraient à mes yeux.
Dans cette vue, je ne manquai pas un jour d'aller reconnaître le terrain : mais je ne découvris rien dans l'espace de dix-huit mois, quoique pendant tout ce temps j'allasse sans relâche tantôt du côté de l'ouest de l'île, tantôt du côté du sud-ouest, les deux parties les plus fréquentées par les sauvages. La fatigue que me donnaient ces sorties inutiles, bien loin de me dégoûter, comme autrefois, de mon entreprise et d'émousser ma passion, ne fit que l'enflammer davantage ; je souhaitais aussi ardemment de rencontrer les cannibales, que j'avais autrefois désiré de les éviter.
J'avais même alors tant de confiance en moi-même, que je me faisais fort de m'assurer assez bien de trois de ces sauvages pour me les assujettir entièrement et pour leur ôter tout moyen de me nuire ; je me complaisais dans cette idée avantageuse de mon savoirfaire, et rien ne me manquait, selon moi, que l'occasion de l'employer.
Elle parut à la fin se présenter. Un matin, je distinguai sur le rivage jusqu'à six canots; les sauvages étaient déjà à terre et hors de la portée de ma vue. Je
savais qu'ils venaient d'ordinaire au moins cinq ou six dans chaque canot, el par conséquent leur nombre dérangeail toutes mes mesures. Quelle possibilité pour
un seul homme d'en venir aux mains avec une trentaine? Cependant, après avoir été dans l'irrésolution pendant quelques moments, Je préparai tout pour le combat ; j'écoutai attentivement si j'entendais quelque bruit; ensuite, laissant mes deux fusils au pied de mon échelle, je m*' plaçai di' manière que ma tête n'en dépassait pas le sommet. De là j'aperçus, par le moyen de mes lunettes, qu'ils étaient trente tout au moins, qu'ils avaient allumé du feu pour préparer leuT festin, et qu'ils dansaient alentour avec mille postures et mille gestes bizarres, selon la coutume du pays.
Un moment après, je les vis qui tiraient d'une barque deux misérables pour les mettre en pièces. Un des deux tomba bientôt à terre, assommé, à ce que je crois, d'un coup de massue ou d'un sabre de bois ; et sans délai, deux ou trois de ces bourreaux se jetèrent dessus, lui ouvrirent le corps et en préparèrent tous les morceaux pour leur infernale cuisine, tandis que l'autre victime se tenait là auprès, en attendant que ce fût son tour à être immolée. Ce malheureux se trouvant alors un peu en liberté, la nature lui inspira quelque espérance de se sauver, et il se mit à courir avec toute la vitesse imaginable, directement de mon côté, je veux dire du côté du rivage qui menait à mon habitation.
J'avoue que je fus terriblement effrayé en le voyant eniiler ce chemin, surtout parce que je m'imaginais qu'il était poursuivi par toute la troupe, et je m'attendis à le voir vérifier mon songe en cherchant un asile dans mon bocage, sans avoir lieu de croire que
le reste de mon songe se vérifierait aussi, et que les sauvages ne l'y trouveraient pas. Je restai néanmoins dans le même endroit, et j'eus lieu de me rassurer, en voyant qu'il n'y avait que trois hommes qui le poursuivaient, et qu'il gagnait considérablement de terrain sur eux, de manière qu'il devait leur échapper indubitablement, s'il soutenait cette course seulement pendant une demi-heure.
Il y avait dans le rivage, entre lui et mon château, une petite baie où il devait être arrêté nécessairement, à moins que de la passer à la nage ; mais quand il fut venu jusque-là, il ne s'en mit pas fort en peine, et quoique la marée fût haute alors, il s'y jeta à corps perdu, gagna l'autre bord en une trentaine d'élans tout au plus, après quoi il se remit à courir avec la même force qu'auparavant. Quand ses trois ennemis vinrent dans le même endroit, je remarquai qu'il n'y en avait que deux qui sussent nager; et que le troisième, après s'être arrêté un peu sur le bord, s'en retournait lentement vers le lieu du festin, ce qui n'était pas un petit bonheur pour celui qui fuyait. J'observai encore que les deux qui nageaient mettaient à passer cette eau le double du temps que leur prisonnier y avait employé.
Je fus alors pleinement convaincu que l'occasion était favorable pour m' acquérir un compagnon et un domestique, et que j'étais appelé évidemment par le ciel à sauver la vie de ce pauvre malheureux. Dans cette persuasion je descendis précipitamment du rocher pour prendre mes fusils, et remontant avec la même ardeur, je m'avançai vers la mer; je n'avais pas grand chemin à faire, et bientôt je me jetai entre les poursuivants et le poursuivi, en tâchant de lui faire entendre par mes cris de s'arrêter. Je lui fis en-
côre signe de la main ; mais je crois qu'au commencement il avail toul aussi peur de moi que de eeux à qui il tâchait d'échapper. J'avançai cependant sur eux à pas lents, et ensuite me jetant brusquemenl sur Le
premier, je l'assommai d'un coup de crosse ; j'aimais mieux m'en défaire de cette manière-là que de faire Jeu sur lui, de peur d'être entendu des autres, quoique la chose fût fort difficile à une si grande distance, et qu'il eût été impossible aux sauvages de savoir ce que signifiait ce bruit inconnu.
Le second voyant tomber son camarade, s'arrête tout court comme effrayé; je continue d'aller droit à lui, mais en approchant, je le vois armé d'un arc dont il ajuste la flèche; ce qui m'oblige à le prévenir, et je le jette à terre raide mort, du premier coup. Pour le pauvre fuyard, quoiqu'il vit ses deux ennemis hors de combat, il était si épouvanté du feu et du bruit qui l'avaient frappé, qu'il s'arrêta tout court sans bouger du même endroit, et je vis dans son air effaré, plus d'envie de s'enfuir de plus helle, que d'approcher. Je lui fais signe de nouveau de venir à moi ; il fait quelques pas, puis il s'arrête encore, et continue ce même manège pendant quelques moments. Il s'imaginait sans doute qu'il était devenu prisonnier une seconde fois, et qu'il allait être tué comme ses deux ennemis. Enfin, après que je lui eus fait signe d'approcher pour la troisième fois, de la manière la plus propre à le rassurer, il s'y hasarda en se mettant à genoux à chaque dix ou douze pas pour me témoigner sa reconnaissance. Pendant tout ce temps je lui souriais aussi gracieusement qu'il m'était possible. Enfin, étant arrivé auprès de moi, il se jette à mes genoux, il baise la terre, il prend un de mes pieds et le pose sur sa tête, pour me faire comprendre sans doute qu'il me jurait iidé-
lité, et qu'il me faisait hommage en qualité de mon
esclave.
Je le relevai en lui faisant des caresses pour l'encourager de plus en plus : mais l'affaire n'était pas encore finie ; je vis bientôt que le sauvage que j'avais fait tomber d'un coup de crosse n'était pas mort? et qu'il n'avait été qu'étourdi ; je le fis remarquer à mon esclave qui, là-dessus prononça quelques mots que je n'entendis pas, et qui ne laissèrent pourtant pas, de me charmer, comme étant le premier son d'une voix humaine qui eût frappé mes oreilles depuis vingt- cinq; ans.
Mais il n'était pas temps encore de m'abandonnera ce plaisir; le sauvage en question avait déjà repris assez de forces pour se mettre sur son séant, et la frayeur recommença à paraître dans l'air de mon esclave; néanmoins, dès qu'il me vit faire mine de décharger mon second fusil sur ce malheureux, il me fit entendre par signes qu'il souhaitait de m'emprunter mon sabre, ce que je lui accordai. A peine s'en est-il saisi, qu'il se jette sur son ennemi, et lui tranche la tête d'un seul coup , aussi vite et aussi adroitement que pourrait le faire le plus habile bourreau de toute l'Allemagne. C'était pourtant la première fois de sa vie qu'il avait vu une épée, à moins qu'on ne veuille donner ce nom aux sabres de bois qui sont les armes ordinaires de ces peuples. Cependant j'ai appris dans la suite que ces sabres sont d'un bois si dur et si pesant, et qu'ils savent si bien les affiler, que d'un seul coup ils font voler de dessus un corps la tête avec les épaules.
Après avoir l'ait cette expédition, il revint à moi en sautant et en faisant des éclats de rire pour célébrer son triomphe; et, avec mille gestes dont j'ignorais le sens, il mit mon sabre à mes pieds, avec la tête du sauvage.
Je le relevai en lui faisant des caresses. (Page 234.)
O qui l'embarrassai! extraordinairement, c'était la manière dont j'avais tué l'autre Indien i une si grande distance, et, me le montrant, il me demanda par signes la permission de le voir de près. En étant tout proche, sa surprise augmente, il le regarde, le tourne tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; il examine la blessure que la balle avait faite justement dans la poitrine, et qui ne paraissait pas avoir saigné beaucoup, parce que le sang s'était répandu en dedans. Après s'être arrêté assez de temps à le considérer, il revint à moi avec l'arc et les flèches du mort ; et moi, résolu de m'en aller, je lui ordonne de me suivre, en lui faisant entendre que je craignais que les sauvages ne fussent bientôt suivis d'un plus grand nombre.
Il me fit signe ensuite qu'il allait enterrer les deux que nous avions tués, de peur qu'en voyant leurs corps leurs camarades ne parvinssent à nous découvrir. Je le lui permis, et dans un instant il eut creusé deux trous dans le sable où il les enterra l'un après l'autre. Cette précaution prise, je l'emmenai avec moi, non dans mon château, mais dans la grotte que j'avais plus avant dans l'île; ce qui démentit mon songe (fui avait assigné mon bocage pour asile à mon esclave.
C'est dans cette grotte que je lui donnai du pain, une grappe de raisins secs, et de l'eau dont il avait surtout grand besoin, étant fort altéré par la fatigue d'une si longue et si rude course. Je lui lis signe d'aller dormir, en lui montrant un tas de paille de riz, avec une couverture qui me servait de lit assez souvent à moi-même.
C'était un grand garçon bien découplé, de vingtcinq ans a peu près ; il était parfaitement bien fait : tous ses membres, sans être fort gros, annonçaient
un homme adroit et robuste ; son air mâle ne présentait aucun mélange de férocité: au contraire , on voyait clans ses traits, surtout quand il souriait, cette douceur et cet agrément qui est particulier aux Européens. Il n'avait pas les cheveux semblables à de la laine frisée, mais longs et noirs; son front était grand et élevé, ses yeux brillants et pleins de feu. Son teint n'était pas noir, mais fort basané; sans avoir rien de cette désagréable couleur tannée des habitants du Brésil et de la Virginie, il approchait plutôt d'une légère couleur d'olive, dont il n'est pas aisé de donner une, idée juste, mais qui me paraissait avoir quelque chose d'agréable. Il avait le visage rond et le nez bien fait, la bouche belle, les lèvres minces, les dents bien rangées et blanches comme de l'ivoire.
Après avoir plutôt sommeillé que dormi pendant une demi-heure, il se réveille et sort de la grotte pour me rejoindre; car dans cet intervalle j'étais allé traire mes chèvres, qui étaient dans mon enclos tout près de là. Il vient à moi en courant, il se jette à mes pieds avec toutes les marques d'une âme véritablement reconnaissante, il renouvelle la cérémonie de me jurer fidélité, en posant mon pied sur sa tète; en un mot, il fait tous les gestes imaginables pour m' exprimer son désir de s'assujettir à moi pour toujours. J'entendais la plupart de ses signes, et je fis de mon mieux pour lui faire connaître que j'étais content de lui. Je commençai en très-peu de temps à lui parler, et il apprit à me parler à son tour; je lui enseignai d'abord qu'il s'appellerait Vendredi, nom que je lui donnai en mémoire du jour auquel il était tombé en mon pouvoir. Je lui appris encore à me nommer son maître, et à dire à propos oui et non. Je lui donnai ensuite du lait dans un pot de terre;
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j'en bus le premier, et j'y trempai mon pain; m' ayant imité, il me fit Signe qu'il le trouvait bon-.
Je restai avec lui toute la nuil suivante dans la grotte; mais dès que le jour parut, je lui fis comprendre de me suivre, et que je lui donnerais des habits : ce qui parut le réjouir, car il était absolument nu. En passant par l'endroit où il avait enterré les deux sauvages, il me le montra exactement aussi bien que les marques qu'il avait laissées pour le reconnaître, en me faisant signe qu'il fallait déterrer ces corps et les manger. Je me donnai là-dessus l'air d'un homme fort en colère; je lui exprimai l'horreur que j'avais d'une pareille pensée, en faisant comme si j'allais vomir, et je lui ordonnai de s'écarter de ces cadavres, ce qu'il fit dans le moment avec beaucoup de soumission. Je le menai ensuite avec moi au haut de la colline, pour voir si les ennemis étaient partis, et en me servant de ma lunette je ne découvris que la place où ils avaient été, sans apercevoir ni eux ni leurs canots, marque certaine qu'ils s'étaient embarqués.
Je n'étais pas encore entièrement satisfait de cette découverte, et me trouvant à présent plus de courage, et par conséquent plus de curiosité, je pris avec moi mon esclave, armé de mon épée, et l'arc avec les flèches sur le dos; je lui fis porter un de mes mousquets, j'en gardai deux moi-même, et de cette manière nous marchâmes vers le lieu du festin.
En y arrivant mon sang se glaça par l'horreur du spectacle, qui ne fit pas le même effet sur Vendredi; toute la place était couverte d'ossements et de chair humaine à moitié mangée; en un mot, de toutes les marques du repas de triomphe par lequel les sauvages avaient célébré la victoire qu'ils avaient obtenue sur
leurs ennemis. Je vis à terre trois crânes, cinq mains, les os de deux ou trois jambes et autant de pieds, et Vendredi me fit entendre par ses signes, qu'ils avaient emmené avec eux quatre prisonniers dont ils avaient mangé trois, lui-même étant le quatrième; qu'il y avait eu une grande bataille entre eux et la tribu à laquelle il appartenait, et qu'on avait fait de part et d'autre beaucoup de prisonniers qui avaient été destinés au même sort que ceux dont je voyais les restes.
Je fis ramasser tous ces misérables restes en un monceau par mon esclave, et je l'obligeai de les réduire en cendres au moyen d'un grand brasier dont il les entoura; je voyais bien que son estomac était avide de cette chair, et que dans le cœur il était encore un vrai cannibale; mais je lui témoignai tant d'horreur pour un appétit si dénaturé, qu'il n'osait pas le découvrir de crainte que je ne le tuasse.
Cette opération terminée, nous nous en retournâmes dans mon château, où je me mis à travailler aux habits de Vendredi. Je lui donnai d'abord une culotte de toile que j'avais trouvée dans le coffre d'un des matelots, et qui, changée un peu, lui allait passablement bien. J'y ajoutai une veste de peau de chèvre, et comme j'étais devenu tailleur dans les formes, je lui fis encore un bonnet de la peau d'un lièvre, dont la façon n'était pas trop mauvaise. Il était charmé de se voir presque tout aussi brave que son maître, quoique d'abord il eût un air fort grotesque dans ces habillements auxquels il n'était pas accoutumé, et qui dans le commencement l'incommodèrent beaucoup.
Le jour d'après je me mis a délibérer où je logerais mon domestique d'une manière commode pour lui, sans que j'en eusse rien a craindre pour moi, s'il était assez méchant pour former quelque tentative contre
DE ROBINSON GRUSOÉ. 24 1
ma vie. Je ne trouvai n'en de plus convenable que de lui faire une hutte entre mes deux retranchements, et je pris toutes les précautions nécessaires pour L'empê- * cher de venir dans mon château malgré moi ; de plus, je résolus d'emporter toutes les nuits, dans ma demeure", tout ce que j'avais d'armes en ma possession.
Heureusement ces précautions n'étaient pas né saires; jamais on n'a vu un serviteur plus fidèle, plus rempli de candeur et d'amour pour son maître. Il s'attachait à moi avec une tendresse véritablement filiale; il était sans fantaisies, sans opiniâtreté, incapable d'emportement, et en toute occasion il aurait sacrifié sa vie pour sauver la mienne. Il m'en donna en peu de temps un si grand nombre de preuves, qu'il me ï\\\ impossible de douter de son bon cœur et de l'inutilité de mes précautions à son égard.
J'étais charmé de lui; je me faisais une affaire rieuse de l'instruire et de lui enseigner à parler ma langue, et je le trouvai le meilleur écolier du monde; il était si gai, si ravi quand il pouvait m'entendre, ou faire en sorte que je l'entendisse, qu'il me communiquait sa joie, et me faisait trouver un plaisir véritable dans nos conversations. Mes jours s'écoulaient alors dans une douce tranquillité, et pourvu que les sauvages me laissassent en paix, j'étais content de finir ma vie dans ces lieux.
Iti
Vendredi, instruit et bien traité par Robinson, lui rend d'utiles services.
Trois ou quatre jours après que j'eus commencé à vivre avec Vendredi, je résolus de le détourner de son appétit cannibale en lui faisant goûter de mes viandes; je le conduisis donc un matin dans le bois, où j'avais dessein de tuer un de mes chevreaux pour l'en régaler; mais, en entrant dans le bois, je découvris par hasard une chèvre couchée à l'ombre, et accompagnée de deux chevreaux : là-dessus j'arrêtai Vendredi, en lui faisant signe de ne point bouger, et en même temps je fis feu sur un des chevreaux et le tuai. Le pauvre sauvage, qui m'avait vu terrasser de loin un de ses ennemis, sans pouvoir comprendre la possibilité de la chose, effrayé de nouveau, tremblait comme la feuille; sans tourner les yeux du côté du chevreau pour voir si je l'avais tué ou non, il ne songea qu'à ouvrir sa veste pour examiner s'il n'était pas blessé lui-même. 11 croyait sans doute que j'avais résolu de me défaire de sa personne, car il vint se mettre à genoux devant moi et il me tint d'assez longs discours où je ne comprenais rien, sinon qu'il me suppliait de ne pas le tuer.
Pour le désabuser, je le pris par la main en souriant, je le lis lever, et lui montrant du doigt le chevreau, je lui lis signe d'aller le chercher, ce qu'il fit, et dans le temps qu'il était occupé à découvrir comment cet animal avait été tué, je chargeai mon fusil de nouveau Au moment même, j'entrevis sur un arbre, et à la portée
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du fusil, un oiseau que je pris d'abord pour un oiseau deproie, mais qui dans la suite se trouva être un perroquet. Là-dessus j'appelle mon sauvage, et lui montrant du doigt mon fusil, le perroquet et la terre audessous de l'arbre, je lui fais entendre mon dessein d'abattre l'oiseau : effectivement je le jetai bas, et je vis mon sauvage effrayé de nouveau, malgré tout ce que j'avais tâché de lui faire comprendre. Ne m' ayant rien vu mettre dans mon fusil, il le regarda comme une source inépuisable de ruine et de destruction. De longtemps il ne put revenir de sa surprise, et si je l'avais laissé faire, je crois qu'il aurait adoré et mon fusil et moi. Il n'osa pas y toucher pendant plusieurs jours; mais il lui parlait comme si cet instrument eût été capable de lui répondre : c'était, ainsi que je l'ai appris dans la suite, pour le prier de ne pas lui ôter la vie.
Quand je le vis un peu revenu de sa frayeur, je lui fis signe d'aller chercher l'oiseau, ce qu'il exécuta: mais voyant qu'il avait de la peine à le trouver, parce que la bête n'étant pas tout à fait morte, s'était traînée assez loin de là, je pris ce temps pour recharger mon fusil à l'insu de mon sauvage. Il revint bientôt après avec ma proie , et moi , ne trouvant plus l'occasion de l'en étonner encore, e m'en retournai avec lui dans ma demeure.
Le même soir j'écorchai le chevreau , je le dépeçai, et j'en mis quelques morceaux sur le feu dans un pot que j'avais : je les fis étuver, j'en fis un bouillon, et je donnai une partie de cette viande ainsi préparée à mon esclave, qui, voyant que j'en mangeais', se mit à la goûter aussi. Il me fit signe qu'il y prenait plaisir; mais ce qui lui parut étrange, c'est que je mangeais du sel avec mon bouilli. Il me fit comprendre que le sel rfétait pas bon, et après en avoir mis quelques grains
dans sa bouche, il les cracha, et fit une grimace comme s'il en avait mal au cœur, et ensuite se rinça la Louche avec de l'eau fraîche. Moi, au contraire, je fis les mêmes grimaces en prenant une bouchée de viande sans sel; mais je ne pus pas le porter à en faire de même, et il fut fort longtemps sans pouvoir s'y accoutumer.
Après Tavoir ainsi apprivoisé avec cette nourriture, je voulus le jour d'après le régaler d'un plat de rôti, .ce que je fis en attachant un morceau de mon chevreau à une corde, et en le faisant tourner continuellement devant le feu, comme je l'avais vu pratiquer quelquefois en Angleterre. Dès que Vendredi en eut goûté, il fit tant de différentes grimaces pour me dire qu'il le trouvait excellent et qu'il ne mangerait plus de chair humaine, qu'il y aurait eu bien de la stupidité à ne le pas comprendre.
Le jour d'après, je l'occupai à battre du blé et à le vanner à ma manière, ce qu'en peu de temps il fit aussi bien que moi ; il apprit de même à faire du pain ; en un mot, il ne lui fallut que peu de jours pour être capable de me servir de toutes les façons.
J'avais à présent deux bouches ànourrir, et par conséquent besoin d'une plus grande quantité de grain que par le passé. C'est pourquoi je choisis un champ plus étendu, et je me mis à l'enclore, comme j'avais fait par rapport à mes autres terres; en quoi Vendredi m'aida non-seulement avec beaucoup d'adresse et de diligence, mais encore avec beaucoup de plaisir, sachant que c'était pour augmenter mes provisions et pour être en état de les partager avec lui. Il parut fort sensible à mes soins , et il me fit entendre que sa reconnaissance l'animerait à travailler avec d'autant plus d'assiduité. C'est là l'année la plus agréable que j'aie passée dans l'île. Vendredi commençait à parler anglais
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passablement; il savait déjà les noms de presque toutes
les choses dont je pouvais avoir besoin, et de tous les
lieux où j'avais à l'envoyer; ce qui me rendait L'usage
de ma Langue qui m'avait été si longtemps inutile. Ce n'était pas seulement par sa conversation qu'il me plaisait, j'étais charmé de plus en plus de son excellent naturel, et je commençais à l'aimer avec la plus vive affection, voyant que de son côté il avait pour moi tout l'attachement et toute la tendresse possible.
Un jour j'eus envie de savoir de lui s'il regrettait beaucoup sa patrie; eteomme il savait déjà assez bien l'anglais pour répondre à la plupart de mes questions, je lui demandai si sa nation n'était jamais victorieuse dans les combats; et se mettant à sourire : « Oui, me dit-il, nous toujours combattre le meilleur, » c'est-àdire, nous remportons toujours la victoire. Là-dessus nous eûmes l'entretien suivant, que je reproduis ici en forme de dialogue :
le maître. Votre nation combat toujours le meilleur? D'où vient donc que vous avez été fait prisonnier!
vendredi. Eux plus beaucoup que ma nation, où moi être. Eux prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux dans l'autre place où moi n'être pas; là ma nation prendre un, deux, grand, mille.
LE maItre. Pourquoi donc vos gens ne vous ont-ils pas repris sur les ennemis?
vendredi. Eux porter un, deux, trois et moi dans le canot. Ma nation n'avoir point canots alors.
le maître. Eh bien, Vendredi, dites-moi que fait votre nation des prisonniers qu'elle fait : les emmènet-elle pour les manger?
vendredi. Oui, ma nation aussi manger hommes, manger tout à fait.
LE maître. Où les mène-t-elle?
vendredi. Les mener partout où trouve bon.
le maître. Les mène-t-elle quelquefois ici?
vendredi. Oui, ici et beaucoup autres places.
le maître. Avez-vous été ici avec vos gens?
vendredi. Oui, moi venir ici, dit-il en montrant du doigt le nord-ouest de l'île.
Par-là je compris que mon sauvage avait été par le passé dans l'île, à l'occasion de quelque festin des cannibales, sur le rivage le plus éloigné de moi ; et quelque temps après, lorsque je hasardai d'aller de ce côté -là avec lui, il reconnut d'abord l'endroit, et me conta qu'il avait aidé un jour à manger vingt hommes, deux femmes et un enfant. Il ne savait pas compter jusqu'à vingt, mais il mit autant de pierres sur le sable, et me pria de les compter.
Ce discours me donna occasion de lui demander combien il y avait de l'île au continent, et si dans ce trajet les canots ne périssaient pas souvent? Il me répondit qu'il n'y avait point de danger, et qu'un peu avant dans la mer on trouvait chaque matin le même vent et le même courant, et toutes les après-midi un vent et un courant directement opposés.
Je crus d'abord que ce n'était que le flux et le reflux; mais je compris dans la suite que ce phénomène était causé par la grande rivière Orénoque, dans l'embouchure de laquelle mon île était située, et que la terre que je découvrais à l'ouest et au nord-ouest était la grande île de la Trinité, située au septentrion de la rivière. Je fis mille questions à Vendredi touchant le pays, les habitants, la mer, les côtes et les peuples qui en étaient voisins, et il me donna sur tout cela toutes les explications qu'il pouvait; mais j'avais beau lui demander les noms des différents peuples des environs, il ne me répondait rien, sinon Garibs, d'où
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j'inférais que c'était les Caraïbes, que nos caftes placent du côté de l'Amérique qui s'étend de la rivière Orénoque vers la Guyane e1 Sainte-Marthe. Il urë dit
encore que, bien loin derrière la lune (il voulait dire, vers le couchant de la lune, ce qui doit êtfre à l'ouest de leur pays), il y avait des hommes blancs et barbus comme moi, et qu'ils avaient tué grand beaucoup hommes : c'était là sa manière de s'exprimer. Il était aisé de comprendre qu'il désignait par là les Espagnols, dont les cruautés se sont répandues par tous ces pays et que les habitants détestent par tradition.
Là-dessus je m'informai de lui comment je pourrais faire pour me rendre chez ces hommes blancs. ]1 me repartit que j'y pouvais aller en deux canots, ce que je ne compris pas d'abord; mais quand il se fut expliqué par signes, je vis qu'il entendait par là un canot aussi grand que deux autres.
Cet entretien me fit grand plaisir, et me donna l'espérance de me tirer quelque jour de l'île, et de trouver pour cela un puissant secours dans mon iidèle sauvage .
Je ne négligeais pas parmi ces différentes conversations de poser dans son âme les bases de la religion chrétienne.
Je parvins à l'instruire dans la connaissance du vrai Dieu : je lui dis que le grand Créateur de tous les êtres réside dans le ciel, qu'il gouverne tout par le même pouvoir, et par la même sagesse, par lesquels il a tout formé ; qu'il est tout-puissant, capable de faire tout pour nous ; de nous donner tout, de nous ôter tout; et je lui ouvris ainsi les yeux par degrés. Il m'écoutait avec attention, et paraissait recevoir avec plaisir la notion de Jésus-Christ envoyé au monde pour nous racheter, et de la véritable manière d'à-
dresser nos prières à Dieu, qui pouvait les entendre quoiqu'il fût dans le ciel.
Dans l'agréable disposition d'esprit où j'étais alors,
Il réécoutait avec attention. (Page 2'*7.)
et grâce aux conversations de mon cher sauvage, je passai trois aimées entières parfaitement heureux, s'il est permis d'appeler bonheur parfait aucune situation de l'homme dans cette vie. Mon esclave était déjà
aussi bon chrétien que moi, et peut-être meilleur, et nous pouvions jouir ensemble de la Lecture de La parole de Dieu.
Dès que Vendredi et moi lûmes eu él;il de conférer
ensemble, et qu'il commença à parler un mauvais
anglais, je lui lis le récit de mes aventures; je lui révélai le mystère de la poudre à canon et des halles, et je lui enseignai la manière de tirer; de plus, je lui donnai un couteau, qu'il se faisait un plaisir extraordinaire de posséder, et je lui fabriquai un ceinturon avec une gaîne suspendue, comme celle où l'on met en Angleterre les couteaux de chasse, mais appropriée pour porter une hache, dont l'utilité est beaucoup plus générale.
Je lui lis encore une description de l'Europe, et principalement de l'Angleterre, ma patrie.
Je lui fis remarquer les restes de la chaloupe que nous avions perdue quand je m'échappai du naufrage: à peine y eut-il jeté les yeux, qu'il se mit à réfléchir avec un air d'étonnement sans dire un seul mot. Je lui demandai quel était le sujet de sa méditation : à cjuoi il ne répondit rien sinon : a Moi voir telle chaloupe ainsi chez ma nation. »
Je fus assez longtemps à comprendre ce qu'il voulait dire , mais après un plus mùr examen, je devinai qu'il voulait me faire entendre qu'une semblable chaloupe avait été portée par une tempête sur le rivage de sa nation. J'en conclus que quelque vaisseau européen devait avoir fait naufrage sur ces côtes, et que peut-être les vents, ayant détaché la chaloupe, l'avaient poussée sur le sable. Je lui demandai uno description de la chaloupe en question.
Il s'en acquitta assez bien; mais il me fit entrer tout à fait dans sa pensée en y ajoutant :
« Nous sauver les blancs hommes de noyer.
— Il y avait donc des hommes blancs dans cette chaloupe ?
— Oui, dit-il, la chaloupe pleine d'hommes blancs.» Et, en comptant par ses doigts, il me fit comprendre qu'il y en avait eu jusqu'à dix-sept, et qu'ils demeuraient chez sa nation.
Ce discours remplit mon cerveau de nouvelles chimères; je m'imaginai d'abord que c'étaient les gens du vaisseau échoué à la vue de mon île, qui, dès que le bâtiment avait donné contre des rochers, et qu'ils s'étaient crus perdus, s'étaient jetés dans la barque, et que par bonheur ils s'étaient sauvés sur les côtes habitées par les sauvages. Cette pensée m'excita à demander avec plus d'exactitude ce que ces gens étaient devenus. Il m'assura qu'ils étaient encore là ; qu'ils y avaient demeuré pendant quatre ans, subsistant des vivres qui leur étaient fournis par sa nation ; et lorsque je lui demandai pourquoi ils n'avaient pas été mangés, il me fit comprendre que sa nation avait faitla paix avec eux, et qu'elle ne mangeait que les prisonniers de guerre.
Il arriva, assez longtemps après, qu'étant au haut d'une colline, du côté de l'est, d'où, comme je l'ai dit, on pouvait découvrir dans un temps serein le continent de l'Amérique, après avoir attentivement regardé de ce côté-là, il parut tout extasié. Il se mit à sauter et à gambader. Je lui en demandai le sujet. Il commença à crier de toutes ses forces :
a 0 joie ! là voir mon pays ! là ma nation ! »
Le sentiment de sa joie était répandu sur tout son risage, et je crus lire dans le feu de ses yeux un désir violent de retourner dans sa patrie. Cette découverte me rendit moins tranquille sur son chapitre; et je ne
DE ROBÎNSON CRUSOÉ. 251
doutai point que, si jamais il trouvait une occasion d'y
retourner, il n'oubliât et ce que je lui avais enseigné sur la religion et toutes les obligations qu'il pouvait m' avoir. Je craignais même qu'il ne fût < * <* i ] > ; 1 1 > 1 < ■ de me découvrir à ses compatriotes, et d'en amener dans l'île
quelques centaines pour les régaler de ma chair, avec le même plaisir qu'il prenait autrefois à manger quelqu'un (le ses ennemis.
Mais je faisais grand tort au pauvre garçon, ce dont je fus fort mortifié après. Cependant, durant quelques semaines que la jalousie me posséda, je fus plus circonspect à son égard et je lui fis moins de caresses; c'était pourtant dans le temps même que cet honnête sauvage fondait toute sa conduite sur les plus excellents principes du christianisme et d'une nature Lien dirigée.
On n'aura pas de peine à croire que je ne négligeais rien pour pénétrer les desseins dont je le soupçonnais ; mais je trouvai dans toutes ses paroles tant de candeur, tant d'honnêteté, que mes soupçons devaient nécessairement tomber, à la fin, faute de motif. Il ne s'apercevait seulement pas que mes manières étaient changées à son égard ; preuve évidente qu'il ne songeait nullement à me tromper.
Un jour, me promenant avec lui sur la colline dont j'ai déjà fait plusieurs fois mention, dans un temps trop chargé pour découvrir le continent, je lui demandai s'il ne se souhaitait pas dans son pays, au milieu de sa nation.
« Oui, répondit-il, moi fort joyeux voir ma nation.
— Eh ! qu'y feriez-vous ? lui dis-je. Voudriez-vous redevenir sauvage et manger encore de la chair humaine ? »
Il parut chagrin à cette question et remua la tête.
« Non, répliqua-t-il ; Vendredi leur conter vivre bons, prier Dieu, manger pain de blé, chair de bête, lait ; non plus manger hommes.
— Mais ils vous mangeront! repartis-je.
— Non, dit-il, eux non tuer moi ; volontiers aimer apprendre. »
A quoi il ajouta qu'ils avaient appris beaucoup de choses des hommes barbus qui y étaient venus dans la chaloupe. Je lui demandai alors s'il avait envie d'y retourner, et lorsqu'il m'eut répondu en souriant qu'il ne pouvait pas nager jusque-là, je lui promis de lui faire un canot. Il me dit alors qu'il le voulait bien, pourvu que je fusse de la partie, et il m'assura que, bien loin de me manger, ils feraient grand cas de moi lorsqu'il leur aurait conté que j'avais sauvé sa vie, et tué ses ennemis. Pour me tranquilliser là-dessus, il me fit un détail de toutes les bontés qu'ils avaient eues pour les hommes barbus que la tempête avait jetés sur le rivage.
Depuis ce temps-là, je pris la résolution de hasarder le passage, dans le dessein de joindre ces étrangers, qui devaient être, selon moi, des Espagnols ou des Portugais, ne cloutant point que je ne regagnasse ma patrie si j'avais une fois le bonheur de me trouver sur le continent avec une si nombreuse compagnie ; ce que je ne pouvais pas espérer en restant dans une île éloignée de la terre ferme de plus de quarante lieues.
Dans cette vue je résolus de mettre Vendredi au travail, et je le menai de l'autre côté de l'île pour lui montrer ma barque; et l'ayant tirée de l'eau sous laquelle je la conservais, je la mis à flot, et nous y entrâmes tous deux. Voyant qu'il la maniait avec beaucoup d'adresse et de force, et qu'il la faisait avancer du double de ce que j'étais capable de faire : « Eh bien !
lui dis-je, Vendredi, nous en irons -no us chea votre nation! » Mais quand je le vis tout stupéfaif par la crainte que la barque ne lui trop faible pour <•<- voyage, je lui montrai l'autre que j'avais construite autrefois, cl qui, ('tant demeurée à sec pendant vingt-trois ans, était fendue partout et presque entièremenl pourrie. Il me fit entendre que ce bâtiment était grand de resle pour passer la mer, avec toutes les provisions qui nous étaient nécessaires.
Déterminé à exécuter mon dessein, je lui dis que nous devions nous occupera en faire un de cette grandeur-là, pour qu'il pût s'en retourner chez lui. A cette proposition il baissa la tête d'un air fort chagrin sans répondre un seul mot : et quand je lui demandai la raison de son silence, il me dit d'un ton lamentable :
« Pourquoi vous en colère contre Vendredi ? quoi moi faire contre vous? »
Je lui répondis qu'il se trompait, et que je n'étais point du tout en colère.
« Point colère ? répliqua-t-il en répétant plusieurs fois les mêmes paroles; point colère! Pourquoi donc envoyer Vendredi auprès ma nation?
— Quoi ! dis-je, ne m'avez-vous pas dit que vous souhaitiez y être?
— Oui, repartit-il, souhaiter tous deux là ; non Vendredi là et point maître là. »
En un mot, je vis bien qu'il ne songeait point du tout à entreprendre le passage sans moi.
Nonobstant ces marques de son attachement, je fis semblant de persévérer dans mon dessein de le renvoyer ; ce qui le désespéra si fort, que, courant à une des haches qu'il portait d'ordinaire, il me la présenta, en me disant: « Vous prendre, vous tuer Vendredi, non envoyer Vendredi chez ma nation. »
Il prononça ces mots les yeux pleins de larmes et d'une manière si touchante, que je fus convaincu de sa constante tendresse pour moi, et que je lui promis de ne le renvoyer jamais contre son gré.
Ce qui portait mon sauvage au désir de m'emmener , avec lui dans sa patrie, c'était son amour pour ses compatriotes, auxquels il croyait que mes instructions seraient bien utiles. Pour moi, mes vues étaient d'une autre nature; je ne songeais qu'à me retrouver avec les hommes civilisés ; et, sans différer davantage, je me mis à choisir un arbre assez fort pour en faire un grand canot propre au voyage que nous méditions. Il y en avait assez dans l'île, mais je souhaitais en trouver un assez près de la mer pour pouvoir le lancer sans beaucoup de peine, dès qu'il serait transformé en barque.
Mon sauvage en trouva bientôt un d'un bois qui m'était inconnu, mais qu'il connaissait propre pour notre dessein. Il était d'avis de le creuser en brûlant, le dedans ; mais après que je lui eus enseigné la manière d'en venir à bout par le moyen de coins de fer, il s'y prit fort adroitement; et, après un mois d'un rude travail, il perfectionna son ouvrage ; la barque était fort proprement faite, surtout quand, par le moyen de nos haches, nous lui eûmes donné par dehors la véritable tournure d'une chaloupe ; après quoi, nous fûmes encore occupés une quinzaine de jours à la mettre à l'eau, où nous la fîmes entrer pouce à pouce, par le moyen de quelques rouleaux.
J'étais surpris de voir avec quelle adresse mon sauvage savait la manier et la tourner, quelque grande qu'elle lût. Je lui demandai si elle était assez bonne pour s'y hasarder et tenter le passage, et il m'assura que nous le pouvions, morue quand le vent serait
Jl s'y prit fort adroitement. (Page 2.h.;
DE R0B1NS0N CRUSOÉ. -ihl
très-fort. J'avais pourtant encore un autre dessein,
c'était d'y ajouter un mât, une voile, une ancre et un câble. Pour le mât, je choisis un jeune cèdre fort droit, ei j'employai Vendredià L'abattre et à lui donner la forme nécessaire. Quant à la voile, j'en lis mon affaire ; je savais qu'il me restait un bon nombre de morceaux de vieilles voiles; mais, comme je navais été guère soigneux de les conserver pendant vingt-six ans, je craignais qu'elles ne fussent absolument pourries. J'en trouvai pourtant deux lambeaux passablement bons; je me misa y travailler, et après la Fatigue d'une couture longue et pénible faute d'aiguilles, j'en fis une mauvaise voile triangulaire.
Je mis près de deux mois à garnir et à dresser mon mât et mes voiles, et à mettre la dernière main à tout ce qui était nécessaire à la barque; j'attachai un gouvernail à la poupe, quoique je fusse un assez mauvais charpentier; comme je savais l'utilité, et même la nécessité de cette pièce, je travaillai avec tant d'application, qu'enfin j'en vins à bout. Mais, quand je considère toutes les inventions dont je me servis pour suppléer à ce qui me manquait, je suis persuadé que le gouvernail seul me coûta autant de peine que toute la barque.
Il s'agissait alors d'enseigner toute la manœuvre à mon sauvage : car, quoiqu'il sût parfaitement comment faire aller un canot à force de rames, il était fort ignorant dans le maniement d'une voile et d'un gouvernail. Il montrait un étonnement inexprimable quand il me voyait tourner et virer ma barque à ma fantaisie, et les voiles changer et s'enfler du côté où je voulais faire cours. Cependant, un peu d'habitude lui rendit toutes ces choses familières, et en peu de temps il devint un parfaitement bon matelot, excepté qu'il me
€ut impossible &e lui faire comprendre l'usage- de la boussole. Ce n'était pas un grand malheur, car nous avions rarement un temps couvert, et jamais de brouillards, en sorte que la boussole nous était assez inutile, puisque pendant la nuit nous pouvions voir les étoiles, et découvrir lé continent même pendant le jour, hormis dans les saisons pluvieuses dans lesquelles personne ne s'aviserait de se mettre en mer. J'étais alors entré dans la vingt- septième année de mon exil dans cette île, quoique je ne puisse guère
Nous dressâmes le màt'et les voiles. (Page 257.)
appeler exil les trois dernières, pendant lesquelles j'ai joui de la compagnie de mon fidèle sauvage. Je continuais toujours à célébrer l'anniversaire de mon débarquement dans l'île, avec la même reconnaissance envers Dieu, dont j'avais été animé dans le commencement : il est certain même que, dans ma situation présente, cette reconnaissance devait redoubler par les nouveaux bienfaits dont la Providence me comblait, et surtout par l'espérance prochaine qu'elle me faisait concevoir de ma délivrance. J'étais persuadé
DE ROBINSÔN CRU80É. 259
que l'année ne Be passerait pas sans voir mes vas accomplis; mais cette persuasion ne me faisant rien négliger de mes occupations ordinaires, je labourais
la terre comme de coutume, je plantais, je faisais des enclos, je séchais mes raisins; en un mot, j'agissais comme si je devais finir ma vie dans l'île.
La saison des pluies étant survenue, je me vis obligé à garder la maison plus qu'en d'autre temps: j'avais déjà pris auparavant mes mesures pour mettre notre bâtiment en sûreté, je l'avais fait entrer dans la petite baie dont j'ai -parlé plusieurs fois; je l'avais tiré sur le rivage pendant la haute marée; Vendredi lui avait creusé un petit chantier justement assez profond pour pouvoir lui donner autant d'eau qu'il fallait pour le mettre à flot; et pendant la basse marée nous avions pris toutes les précautions nécessaires pour empêcher l'eau de la mer d'entrer malgré nous dans ce chantier. Afin de le mettre à l'abri de la pluie, nous le couvrîmes d'un si grand nombre de branches d'arbres, qu'un toit de chaume n'est pas plus impénétrable. De cette manière, nous attendîmes les mois de novembre et de décembre, époque à laquelle je m'étais déterminé à hasarder le passage.
Combat contre les sauvages. Robinson sauve la vie à un Espagnol et au père de Vendredi.
Mon idée d'exécuter mon entreprise s'affermit avec le retour de la saison sèche, et j'étais continuelle-
ment occupé à préparer tout, principalement à assembler les provisions nécessaires pour le voyage, ayant dessein de mettre en mer dans une quinzaine de jours.
Un matin, pendant que je travaillais ainsi à nos préparatifs, j'ordonnai à Vendredi d'aller sur le bord de la mer pour chercher quelque tortue ; c'était une trouvaille qui nous était fort agréable, tant à cause des œufs que de la chair même. Il n'y avait qu'un moment qu'il était sorti, quand je le vis revenir à toutes jambes, et voler par-dessus mon retranchement extérieur, comme si ses pieds ne touchaient pas à^erre. Sans me donner le temps de lui faire des questions, il se mit à crier :
a 0 maître, maître ! ô douleur ! ô mauvais !
— Qu'y a-t-il, Vendredi? lui dis-je.
— Oh ! répondit-il, là-bas, un, deux, trois canots, un, deux, trois. »
J'avais beau tâcher de le rassurer, le pauvre garçon continuait à être dans des transes mortelles, se persuadant crue les sauvages étaient venus exprès pour le mettre en pièces et pour le dévorer.
« Courage, Vendredi, lui dis-je, je suis dans un aussi grand danger que toi; s'ils nous attrapent, ils n'épargneront pas plus ma peau que la tienne : il faut donc que nous nous hasardions à les combattre. Sais-tu te battre, mon enfant?
— Moi tirer, répliqua-t-il ; mais venir là plusieurs, grand nombre.
— Ce n'est pas une affaire, lui dis-je, nos armes à feu effrayeront ceux qu'elles ne tueront pas : je suis résolu de hasarder ma vie pour toi, pourvu que tu m'en promettes autant et que tu veuilles exactement suivre mes ordres.
— Oui, répondit-il, moi mourir quand maître ordonne mourir. »
Là-dessus je lui lis boire un bon coup de mon rhum pour lui fortifier le cœur. Je lui lis prendre mes deux fusils de chasse* que je chargeai de mon plus gros plomb : je pris encore quatre mousquets dans chacun desquels je mis deux clous et cinq petites balles; je chargeai mes pistolets tout aussi bien à proportion : je mis à mon côté mon grand sabre nu, et j'ordonnai à Vendredi de prendre sa hache.
M'étant préparé de cette manière, je pris une de mes lunettes, et je montai au haut de la colline pour ([('couvrir ce qui se passait sur le rivage : j'aperçus bientôt que nos ennemis y étaient au nombre de vingt et un avec trois prisonniers; qu'ils étaient venus en trois canots, et qu'ils avaient dessein de faire un festin de triomphe de ces trois corps humains.
J'observai encore qu'ils étaient débarqués non dans l'endroit où Vendredi leur était échappé, mais bien plus près de ma petite baie, où le rivage était bas, et où un bois épais s'étendait presque jusqu'à la mer. Cette découverte m'anima d'un nouveau courage; et retournant vers mon esclave, je lui dis que j'étais déterminé à les tuer tous s'il voulait m'assister avec vigueur. Sa. peur étant alors passée, et le rhum ayant mis ses esprits en mouvement, il parut plein de feu, et répéta avec un air ferme :
« Moi mourir, quand vous ordonne mourir. »
Pour mettre à profit ce moment de noble fureur, je partageai les armes entre nous deux; je lui donnai un pistolet pour mettre à sa ceinture, je lui mis trois fusils sur l'épaule; j'en pris autant pour moi. Nous nous mettons en marche. Outre mes armes, je m'étais pourvu d'une bouteille de rhum, et j'avais chargé mon
esclave d'un sac plein de poudre et de balles. Le seul ordre qu'il avait à suivre était de marcher sur mes pas, de ne faire aucun mouvement, de ne pas dire un mot sans que je le lui eusse commandé. Je cherchai à main droite un détour pour passer de l'autre côté de la baie, et pour gagner le bois, afin d'avoir les
Je pris une de mes lunettes. (Page 261.)
cannibales à la portée du fusil avant qu'ils m'eussent ([('couvert. Je vins aisément à bout de trouver une telle route par le moyen de mes lunettes d'approche. J'entrai par le bois avec toute la précaution et tout le silence possibles, ayant Vendredi sur mes talons, et je m'avançai jusqu'à ce qu'il n'y eût qu'une petite
pointe du bois entre nous ci les s&uvages. Apercevant alors un arbre fort élevé, j'appelle Vendredi tout doucement, et lui ordonne de percer jusque-là pour découvrir à quoi les sauvages s'occupaient. Il le fit, et vinl bientôt me rapporter qu'on les voyait distinctement de eetle place, qu'ils étaient tous autour de leur feu, se régalant de la chair de l'un de leurs prisonniers, el qu'à quelques pas de là, il y en avait un autre garrotté et étendu sur le sable, qui aurait bientôt le même sort : que ce dernier n'était pas de leur nation, mais un des hommes barbus qui s'étaient sauvés dans son pays avec une chaloupe. Ce rapport, et surtout la particularité du prisonnier barbu, ranima toute ma fureur : je m'avançai moi-même vers l'arbre, et j'y vis clairement un homme blanc couché sur le sable, les mains et les pieds garrottés : les habits dont je le vis couvert ne me laissèrent pas de doute que ce ne fût un Européen.
Il y avait un autre arbre revêtu d'un petit buisson, plus près de leur horrible festin d'environ cinquante verges, où, si je pouvais parvenir sans être aperçu, je vis que je les aurais à demi-portée de fusil. Cette découverte me donna assez de prudence pour maîtriser ma passion pour quelques moments, quoique ma rage fût montée jusqu'au plus haut degré, et me glissant derrière quelques broussailles, je parvins à cet endroit où je trouvai une petite élévation d'où je découvris tout ce qui se passait.
Je vis qu'il n'y avait pas un instant à perdre, dixneuf de ces barbares étaient assis à terre, serrés Les uns contre les autres, ayant détaché deux bouchers pour leur apporter apparemment le pauvre chrétien, membre à membre. Ils étaient déjà occupés à lui délier les pieds, quand me tournant vers mon esclave :
« Allons, Vendredi, lui dis-je, suis mes ordres exactement, fais précisément ce que tu me verras faire sans manquer dans le moindre point. »
Il me le promit; et là-dessus, posant à terre un de mes mousquets et un de mes fusils de chasse, je le vis m' imiter avec exactitude. Avec mon autre mousquet je couchai les sauvages enjoué, en lui ordonnant d'en faire autant.
« Es-tu prêt? lui dis-je.
— Oui, » répondit-il, et en même temps nous fîmes feu l'un et l'autre.
Vendredi m'avait tellement surpassé à viser juste, qu'il en tua deux, et en blessa trois, au lieu que je n'en blessai que deux, et n'en tuai qu'un seul. On peut juger si les autres étaient dans une terrible consternation : tous ceux qui n'étaient pas blessés se levèrent précipitamment, sans savoir de quel côté tourner leurs pas pour éviter un danger dont la cause était inconnue. Vendredi cependant avait toujours les yeux fixés sur moi, pour observer et imiter mes mouvements. Après avoir vu l'effet de notre première décharge, je jetai mon mousquet pour prendre le fusil de chasse, et mon esclave en fit de même. Il coucha en joue comme moi. « Es-tu prêt? » lui demandai-je encore, et dès qu'il m'eut répondu oui : « Peu donc, lui dis-je, au nom de Dieu; » et en même temps nous tirâmes encore parmi la troupe effrayée, et, comme nos armes n'étaient chargées que de plomb gros comme de petites balles de pistolet, il n'en tomba que deux; mais il y en avait tant de blessés, que nous les vîmes courir la plupart çà et là, tout couverts de sang, et qu'un moment après il en tomba encore trois à demi morts.
Ayant jeté à terre les armes déchargées, je saisis mon second mousquet, j'ordonnai à Vendredi de me
suivre : ce qu'il lit avec beaucoup d'intrépidité. Je sortis brusquement, avec Vendredi sur mes talons, el dès (pic je (us découvert, je poussai un grand ori, comme il fil de son côté; ensuite je me mis à courir de toutes mes forces, autant que mêle permettait le poids des armes que je portais, vers la pauvre victime qui était étendue sur le sable, entre le lieu du festin et la mer. Les bouchers qui allaient exercer leur ait sur ce pauvre malheureux l'avaient ;ibandonné au bruit de
Nous limes feu l'un et lauUe. (Page ''S1*.)
notre première décharge, et, prenant la fuite avec une terrible frayeur du coté de la mer, s'étaient jetés clans un des canots, où ils furent suivis par trois autres. Je criai à Vendredi de courir de ce côté-là, et de tirer dessus. Il m'entendit d'abord, et s'étant avancé sur eux d'une centaine de pas, il fit feu. Je m imaginai au commencement qu'il les avait tous tués, les voyant tomber les uns sur les autres; mais j'en revis bientôt deux sur pied : il en avait pourtant tué deux, et blessé
an troisième si grièvement qu'il resta comme mort au fond de la barque.
Pendant que mon sauvage s'attachait ainsi à la destruction de ses ennemis, je tirai mon couteau pour couper les liens du pauvre prisonnier, et ayant mis en liberté ses pieds et ses mains, je le mis sur son
Je coupai les liens du prisonnier. (Page '266.)
séant, et je lui demandai en portugais qui il était. Il me répondit en latin, christianus ; mais le voyant si faible qu'il avait de la peine à se tenir debout et à parler, je lui donnai ma bouteille, et lui fis signe de boire. Il le lit, et mangea en outre un morceau de pain, que je lui avais donné pareillement.
DE ROBINSON CRUSQÉ. 267
Après avoir un peu repris ses esprits, il me lit eutendre qu'il étail Espagnol, et qu'il m'avait boutes Les obligations imaginables pouf l'important service que
je venais de lui rendre : je me servis de tout l'espagnol que je pouvais rassembler, et je lui dis :
« Seïior, nous parlerons une autre fois; mais h présent il faut combattre : s'il vous reste quelque force, prenez ce pistolet et cette épée, et faites-en un bon usage. »
Il les prit d'un air reconnaissant, et il semblait que ces armes lui rendissent toute sa vigueur. 11 tomba dans le moment sur ses ennemis comme une furie, et dans un tour de main il en dépêcha deux à coups de sabre. Il est vrai qu'ils ne se défendaient guère. Ces pauvres barbares étaient si effrayés du bruit de nos fusils, qu'ils n'étaient pas plus capables de songer à leur conservation, que leur chair ne l'avait été de résister à nos balles. Je m'en étais bien aperçu, lorsque Vendredi avait fait feu sur ceux qui étaient dans la barque, dont les uns avaient été terrassés par la peur, tout aussi bien que les autres par les blessures.
Je tenais toujours mon dernier fusil clans la main, sans le tirer, pour n'être pas pris au dépourvu. Celait tout ce que j'avais pour me défendre, ayant donné mon pistolet et mon sabre à l'Espagnol. J'ordonnai cependant à Vendredi de retourner à l'endroit où nous avions commencé le combat, et d'y chercher nos armes déchargées; ce qu'il lit avec une grande rapidité. Pendant que j'étais occupé à les charger de nouveau, je vis un combat très-opiniâtre entre l'Espagnol et un des sauvages qui s'était précipité sur lui avec un de ces sabres de bois qui devait servir à le priver de la vie, si je ne l'avais empêché. L'Espagnol qui, bien que faible, était aussi brave et aussi hardi
qu'il est possible de Y être, avait déjà combattu l'Indien pendant quelque temps, et lui avait fait deux blessures à la tête, quand l'autre, l'ayant saisi par le milieu du corps, le jeta à terre, et fit tous ses efforts pour lui arracher mon épée. L'Espagnol ne perdit pas son sang-froid dans cette occasion ; il quitta sagement le sabre, mit la main au pistolet, et tua son ennemi sur-le-champ. Vendredi, qui n'était plus à portée de recevoir mes ordres, se voyant en pleine liberté, poursuivit les autres sauvages avec sa hache, à l'aide de laquelle il dépêcha d'abord trois de ceux qui avaient été jetés à terre par nos décharges, et ensuite tous les autres qu'il put attraper. De l'autre côté, l'Espagnol ayant pris un de mes fusils, se mit à la poursuite de deux autres, qu'il blessa ; mais comme il n'avait pas la force de courir, ils se sauvèrent dans le bois, où Vendredi en tua encore un : pour le second, qui était d'une agilité extrême, il lui échappa, se jeta à corps perdu dans la mer, et gagna à la nage le canot où il y avait trois de ses camarades, dont l'un, ainsi que je l'ai déjà dit, était blessé : ces quatre furent les seuls de toute la troupe qui se sauvèrent de nos mains.
Ceux qui étaient dans le canot faisaient force de rames pour se mettre hors de la portée du fusil. Vendredi souhaitait fort que nous prissions un des canots pour leur donner la chasse. Ce n'était pas sans raison : il était fort à craindre, s'ils échappaient, qu'ils ne fissent le récit de leur triste aventure à leurs compatriotes, et qu'ils ne revinssent avec quelques centaines de barques pour nous accabler par leur nombre. J'y consentis donc ; je me jetai dans un de leurs canots, en commandant à Vendredi de me suivre; mais je fus bien surpris en y voyant un troisième prisonnier garrotté de la même manière que l'avait été l'Espagnol,
et presque mort de peur, n'ayant pas su ce dont il s'agissait; car il était tellement lié, qu'il était hors d'étal de lever la tête, et quTt lui restait à peine un
souille de vie.
Je me mis d'abord à couper les cordes qui l'incommodaient si fort; je m'efforçai à le soulever, mais il n'avait pas la force de se soutenir ou de parler. 11 jeta seulement des cris sourds, mais lamentables, craignant sans doute qu'on ne le déliât que pour lui ôter la vie.
Dès que Vendredi lut entré dans la barque, je lui dis de rassurer de sa délivrance, et de lui donner un coup de mon rhum; ce qui, joint à la bonne nouvelle à laquelle il ne s'attendait pas, le fit revivre et lui donna assez de force pour se mettre sur son séant.
Quelques minutes après que Vendredi l'eut bien regardé, et l'eut entendu parler, c'était une chose à tirer des larmes des yeux de l'homme le plus insensible, de le voir baiser, embrasser ce sauvage; de le voir pleurer, rire, sauter, danser alentour, ensuite se tordre les mains, se battre le visage, et puis sauter, danser de nouveau ; enfin se comporter comme s'il était hors de sens. Pendant quelques moments, il n'avait pas la force de m'expliquer la cause de tant de mouvements opposés; mais étant un peu revenu à lui, il me dit que ce sauvage était son père.
Il m'est impossible d'exprimer jusqu'à quel point je fus touché des transports que l'amour filial produisit dans le cœur de ce pauvre garçon, à la vue de son père délivré des mains de ses bourreaux.il m'est tout aussi difficile de bien dépeindre toutes les tendres extravagances où ce spectacle le jetait : tantôt il entrait dans le canot, tantôt il en sortait, tantôt il y rentrait de nouveau, il s'asseyait auprès de son père, et pour le ré-
chauffer il lui tenait la tête serrée contre sa poitrine pendant des demi-heures entières ; il lui prenait les mains et les pieds, roidis par la force dont ils avaient été liés, et tâchait de les amollir en les frottant. Voyant quel était son dessein je lui donnai de mon rhum, pour rendre ce frottement plus utile, ce qui fit beaucoup de bien au pauvre vieillard.
Cet incident nous fit oublier de poursuivre le canot des sauvages, qui était déjà hors de notre vue : ce fut un bonheur pour nous : car deux heures après, lorsqu'ils ne pouvaient pas encore avoir fait le quart du chemin, il s'éleva un vent terrible qui continua pendant toute la nuit, et comme il venait du nord-ouest, et qu'il leur était contraire, il ne me parut guère possible alors qu'ils pussent regagner leurs côtes.
Robinson conçoit l'espérance de sortir de son île.
Vendredi était tellement occupé autour de son père, que pendant assez longtemps je n'eus pas le cœur de le retirer de là; mais quand je crus qu'il avait suffisamment satisfait ses transports, je l'appelai. Il vint en sautant, en riant et en marquant la joie la plus vive. Je lui donnai un de mes gâteaux d'orge, que j'avais dans ma poche, j'y ajoutai un coup de rhum pour luimême. Il n'y goûta seulement pas, mais il alla porter le tout à son père, avec une poignée de raisins secs, que je lui avais donnés encore pour ce bonhomme.
Un moment après je le vis sortir de la barque et se
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mettre à courir vers mon habitation avec une telle rapidité, que je le perdis de vue dans un instant; car
c'était le garçon le plus agile et le plus léger que j'aie vu de mes jours. J'avais beau crier, il n'entendait rien; mais encore un quart d'heure après je le vis revenir avec moins de vitesse, parce qu'il portait quelque chose.
C'était un pot rempli d'eau fraîche et quelques morceaux de pain qu'il me donna : pour l'eau, il la porta à son père après que j'en eus bu un petit coup pour me désaltérer. Elle ranima entièrement le pauvre vieillard, et lui fit plus de bien que toute la liqueur forte qu'il avait prise, car il mourait de soif.
Quand il eut bu, et. que je vis qu'il y avait encore de l'eau de reste, j'ordonnai à Vendredi de la porter à l'Espagnol avec un des gâteaux qu'il était allé chercher. L'Espagnol était extrêmement faible et s'était couché sur l'herbe à l'ombre d'un arbre : il se releva néanmoins pour manger et pour boire, et je m'approchai moi-même pour lui donner une poignée de raisins. Il me regarda d'un air tendre et plein de la plus vive reconnaissance; mais il avait si peu de force, quoiqu'il eût marqué tant de vigueur dans le combat, qu'il ne pouvait se tenir sur ses jambes; il l'essaya deux ou trois fois, mais en vain; ses pieds, enflés prodigieusement à force d'avoir été garrottés, lui causaient trop de douleur. Pour le soulager, j'ordonnai à Vendredi de les lui frotter avec du rhum, comme il avait fait à l'égard de son père.
Quoique mon pauvre sauvage s'acquittât de ce devoir avec affection, il ne pouvait pas s'empêcher de moment à autre de tourner les yeux vers son père, pour voir s'il était toujours dans le même endroit et dans la même posture. Une fois entre autres, ne le
voyant pas, il se leva avec précipitation, et courut de ce côté-là avec tant de vitesse qu'il était difficile de voir si ses pieds touchaient à terre; mais en entrant dans le canot, il vit qu'il n'y avait rien à craindre, que son père s'était couché seulement pour se reposer. Dès que je le vis de retour, je priai l'Espagnol de souffrir que Vendredi l'aidât à se lever et le conduisît vers la barque, pour le mener de là vers mon habitation, où j'aurais de lui tout le soin possible. Mon sauvage n'attendit pas que l'Espagnol fit le moindre effort; comme il était aussi robuste qu'agile, il le chargea sur ses épaules, le porta jusqu'à la barque, et le fit asseoir sur un des côtés du canot; ensuite il le plaça tout auprès de son père; puis sortant de la barque il la lança à l'eau, et quoiqu'il fit un grand vent, il la fit suivre le rivage plus vite que je n'étais capable de marcher. Après l'avoir fait entrer dans la baie, il se mit de nouveau à courir pour chercher l'autre canot des sauvages qui nous était resté^ et il y arriva avec cette barque aussi vite que j'y étais venu par terre. Il me fit passer la baie, et ensuite il alla aider nos nouveaux compagnons à sortir du canot où ils étaient, mais ils ne se trouvaient ni l'un ni l'autre en état de marcher, de manière crue Vendredi ne savait comment faire.
Après avoir médité sur les moyens de remédier à cet inconvénient, je priai mon sauvage de s'asseoir et de se reposer, et pour moi je me mis à travailler à faire une espèce de civière; nous les y posâmes tous deux et les portâmes jusqu'à notre retranchement extérieur : mais nous voilà dans un plus grand embarras qu'auparavant. Je n'avais nulle envie d'abattre ce rempart, et je ne voyais pas comment on pourrait les faire passer par-dessus. Le seul parti qu'il y eût à
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])rendre, c'était de travailler de nouveau; et, avec l'aide de Vendredi, je dressai en moins de deux heures une jolie petite tente couverte de ramée et de vieilles voih-s, entre mon retranchement extérieur et le bocage que j'avais eu soin de planter à quelques pas de là. Dans cette hutte, je leur lis deux lits de quelques bottes de paille, sur chacun desquels je mis une couverture pour coucher dessus, et une autre couverture pour leur tenir chaud.
Voilà mon île peuplée; je me croyais riche en sujets, et c'éta It une idée fort satisfaisante pour moi de me considérer ici comme un petit monarque; toute cette île était mon domaine par des titres incontestables. Mes sujets m'étaient parfaitement soumis; j'étais leur législateur et leur souverain seigneur. Ils m'étaient tous redevables de la vie, et tous ils étaient prêts à la risquer pour mon service dès que l'occasion s'en présenterait.
Dès que j'eus logé mes deux nouveaux compagnons, je songeai à rétablir leurs forces par un bon repas. Je commandai à Vendredi d'aller prendre parmi mon troupeau apprivoisé un chevreau d'un an; je le mis en petites pièces, je le fis bouillir et étuver, et je vous assure que je leur accommodai un fort bon plat de viande et de bouillon, où j'avais mis de l'orge et du riz. Je portai le tout dans la nouvelle tente, et ayant servi, je me mis à table avec mes nouveaux hôtes que je régalai et encourageai de mon mieux, me servant de Vendredi comme de mon interprète, nonseulement auprès de son père, mais auprès de l'Espagnol, qui parlait fort bien la langue des sauvages.
Après avoir dîné, ou pour mieux dire, soupe, j'ordonnai à mon esclave de prendre un des canots, et d'aller chercher nos armes à feu, que nous avions
laissées sur le champ de bataille, et le jour suivant je lui dis d'enterrer les morts, et d'ensevelir en même temps les restes affreux du festin, qui étaient répandus en quantité sur le rivage. J'étais si fort éloigné de le faire moi-même, que je ne pouvais pas y penser sans horreur, et que j'en détournais les yeux quand j'étais obligé de passer par cet endroit. Pour mon sauvage, il s'en acquitta si bien, qu'il ne resta pas seulement l'apparence ni du combat ni du festin, et que je n'aurais pas pu reconnaître le lieu même sans la pointe du bois qui s'avançait de ce côté-là.
Je crus qu'il était temps alors d'entrer en conversation avec mes nouveaux sujets. Je commençai par le père de Vendredi, à qui je demandai ce qu'il pensait des sauvages qui s'étaient échappés, et si nous devions craindre leur retour dans cette île avec des forces capables de nous accabler. Son sentiment était qu'il n'y avait aucune apparence qu'ils eussent pu résister à la tempête, et qu'ils avaient tous péri, à moins d'avoir été portés du côté du sud, sur certaines côtes où ils seraient dévorés indubitablement. A l'égard de ce qu'il pourrait arriver en cas qu'ils eussent été assez heureux pour regagner leur rivage, il me dit qu'il les croyait si fort effrayés par la manière dont ils avaient été attaqués, si étourdis par le bruit et par le feu de nos armes, qu'ils ne manqueraient pas de raconter à leur peuple que leurs compagnons avaient été tués par la foudre et par le tonnerre, et que les deux ennemis qui leur étaient apparus étaient sans doute des esprits descendus du ciel pour les détruire. Il était confirmé dans cette opinion, parce qu'il avait entendu dire aux fuyards qu'ils ne pouvaient pas comprendre <[ue des hommes pussent souffler foudre, parler ton-
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âerre et tuer à une grande distance, sons Lever seulement la main.
Ce vieux sauvage avait raison; car j'ai appris èn- Buite que ceux qui s'étaient sauvés dans le canot étaient revenus chez eux, et avaient donné une telle épouvante à leurs compagnons qu'ils s'étaient mis dans l'esprit que quiconque oserait approcher de cette île enchantée serait détruit par le feu du ciel : on peut juger s'ils furent assez hardis pour s'y exposer. Mais comme alors ces circonstances m'étaient inconnues, je fus pendant quelque temps dans des appréhensions continuelles, qui m'obligèrent à être sur mes gardes et à tenir toutes mes troupes sous les armes. Nous étions quatre alors, et je n'aurais pas craint d'affronter une centaine de nos ennemis en rase campagne.
Cependant au bout d'un assez long temps, ne voyant pas arriver un seul canot sur mon rivage, mes frayeurs s'apaisèrent, et je commençai à délibérer sur mon voyage vers le continent, où le père de Vendredi m'assurait que je serais bien reçu par les sauvages de sa tribu pour l'amour de lui.
L'exécution de mon dessein fut un peu suspendue par un entretien fort sérieux que j'eus avec l'Espagnol. Il m'apprit qu'il avait laissé au continent seize autres chrétiens, tant Espagnols que Portugais, qui, ayant fait naufrage, et s'étant sauvés sur ces côtes, y vivaient à la vérité en paix avec les sauvages, mais avaient à peine assez de vivres pour ne pas mourir de faim. Je lui demandai toutes les particularités de leur voyage, et j'appris qu'ils avaient monté un vaisseau espagnol, allant du Rio de la Plata à la Havane, pour y porter des peaux et de l'argent, et pour s'y charger de toutes les marchandises européennes qu'ils y pourraient trouver; qu'ayant fait naufrage, ils s'étaient sauvés à
travers une infinité de dangers, sur le rivage des cannibales, avec la crainte d'être dévorés aussitôt qu'on les aurait aperçus. Mais cette tribu était moins féroce que les autres et s'était engagée à les laisser en paix : ils vivaient là, dénués de tout, et exposés à mourir bientôt de faim.
Il me conta encore qu'ils avaient quelques armes avec eux, mais qu'elles leur étaient absolument inutiles, faute de balles et de poudre, dont ils n'avaient sauvé qu'une quantité très-petite qu'ils avaient consumée les premiers jours de leur débarquement, en allant à la chasse.
« Mais, lui dis-je, que deviendront-ils à la fin? N'ont-ils jamais formé le dessein de se tirer de là? »
Il me répondit qu'ils y avaient pensé plus d'une fois, mais que n'ayant ni vaisseau, ni instruments nécessaires pour en^ construire un, ni aucune provision, toutes leurs délibérations là-dessus avaient été terminées par des larmes et par le désespoir.
Je lui demandai de quelle manière il croyait qu'ils pourraient recevoir une proposition de ma part, tendante à leur délivrance, et s'il ne jugerait pas qu'elle serait aisée à exécuter, en cas qu'on pût les faire venir tous dans mon île.
« Mais, ajoutai-je, je vous avoue franchement que je crains fort quelque coup de traître de leur façon. La gratitude n'est pas une vertu très-familière aux hommes, qui, d'ordinaire, conforment moins leur conduite aux services qu'ils ont reçus, qu'aux avantages qu'ils peuvent espérer.
« Ce serait pour moi une chose bien dure, continuai-je, si, pour prix d'avoir été l'instrument de leur délivrance, ils m'amenaient comme leur prisonnier dans la Nouvelle -Espagne, où tout Anglais, par
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quelque accidenl qu'il y puisse venir, ne doit s'attendre qu'à la plus cruelle destinée.
« Sans celte difficulté, ajoutai-je encore, je croirais
mon dessein fort aisé, et s'ils se trouvaient tous ici, on pourrait facilement construire un bâtiment assez grand pour nons mener tous ou du côté du sud dans le Brésil, ou du côté du nord dans les îles espagnoles. *
Après avoir écouté mon discours très-attentivement, l'Espagnol me répondit avec un air de candeur que ces gens-là sentaient avec tant de vivacité tout ce qu'il y avait de misérable dans leur situation, qu'il était sur qu'ils auraient horreur de la seule pensée de maltraiter un homme qui contribuerait à les en délivrer.
a Si vous voulez, poursuivit-il, j'irai les voir avec le vieux sauvage, je leur communiquerai votre intention, et je vous apporterai leur réponse : je n'entrerai point en traité avec eux^ sans qu'ils m'assurent de le garder par les serments les plus solennels. Je veux stipuler qu'ils vous reconnaîtront pour leur commandant, et je les ferai jurer par les sacrements et par l'évangile, de vous suivre dans quelque pays chrétien que vous trouviez à propos de les mener, et de vous obéir exactement, jusqu'à ce que nous y soyons arrivés; je compte même vous apporter sur tout cela un contrat formel, signé par toute la troupe. »
Pour me donner plus de confiance en lui, il me proposa de me prêter serment lui-même avant son départ, et il me jura qu'il ne me quitterait jamais sans mes ordres, et qu'il me défendrait jusqu'à la dernière goutte de son sang, si ses compatriotes étaient assez lâches pour manquer à leurs promesses. Au reste, il m'assura que c'étaient tous de fort honnêtes gens, qu'ils étaient en proie à toute la misère imaginable, manquant d'armes et d'habits, et n'ayant
d'autres vivres que ceux que leur fournissait la pitié des sauvages; qu'ils n'avaient aucun espoir de revenir jamais dans leur patrie, et que si je voulais bien songer à finir leurs malheurs, ils étaient gens à vivre et à mourir avec moi.
Sur ces assurances, je résolus fermement de travailler à leur bonheur, et d'envoyer pour traiter avec eux l'Espagnol avec le vieux sauvage. Mais quand tout fut prêt pour leur départ, mon Espagnol lui-même me fit une difficulté où je trouvai tant de prudence et tant de sincérité, que je fus très-satisfait de lui, et que je suivis le conseil qu'il me, donna de différer cette affaire pour cinq ou six mois. Voici le fait.
Il y avait déjà un mois qu'il était avec nous, et je lui avais montré toutes les provisions assemblées par le secours de la Providence. Il comprenait parfaitement bien que ce que j'avais amassé de blé et de riz, quoique suffisant de reste pour moi-même, ne suffirait pas pour ma nouvelle famille, à moins d'une extrême économie, bien loin de pouvoir fournir aux besoins de ses camarades, qui étaient encore au nombre de seize. D'ailleurs il en fallait une bonne quantité pour avitailler le vaisseau que je voulais construire afin de passer dans quelque colonie chrétienne ; et son avis était de défricher d'autres champs, d'y semer tout le grain dont je pouvais me passer, et d'attendre une nouvelle moisson avant de faire venir ses compatriotes.
« La disette, me dit-il, pourrait les porter à la. révolte, en leur faisant voir qu'ils ne sont sortis d'un malheur que pour tomber dans un autre. »
Son conseil me parut si raisonnable que je me déterminai à le suivre. Nous nous mettons donc tous quatre à labourer la terre autant que nos instruments de bois pouvaient nous le permettre; et, dans l'espace
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d'un mois, le temps d'ensemencer l<is tçrrea étant venu. nous en avions défriché assez pour y semer vin§ deux boisseaux d'orge et seize jarres de riz; c'était tout le grain que nous pouvions épargner, A peme nous en resta-t-il pour vivre pendant les six mois qui devaient s'écouler avant la prochaine récolte, car le grain esl six mois en terre dans ce pays-là.
Étant alors assez forts pour ne rien craindre i\(^ sauvages, à moins qu'ils ne vinssent en très-grand nombre, nous nous promenions par toute l'île, 'sans aucune inquiétude ; et comme nous avions tous l'esprit plein de notre délivrance, il m'était impossible de ne pas songer aux moyens de l'effectuer. Entre autres choses, je marquai plusieurs arbres qui me paraissaient propres pour mes vues : j'employai Vendredi et son père à les couper, et je leur donnai l'Espagnol pour inspecteur. Je leur montrai avec quel travail infatigable j'avais fait des planches d'un arbre fort épais, et je leur ordonnai d'agir de même. Ils me firent une douzaine de bonnes planches de chêne d'à peu près deux pieds de large, de trente-cinq de long, et épaisses depuis deux pouces jusqu'à quatre. On peut comprendre quelle peine il fallait pour en venir à bout.
Je songeais en même temps à augmenter mon troupeau ; tantôt j'allais à la chasse moi-même avec Vendredi, tantôt je l'envoyais avec l'Espagnol, et de cette manière nous attrapâmes vingt-deux chevreaux, que nous joignîmes à notre troupeau apprivoisé ; car quand il nous arrivait de tuer une chèvre, nous ne manquions jamais d'en conserver les petits. Outre cela, la saison étant venue de cueillir le raisin, je fis sécher une si grande quantité de grappes, qu'il y en avait de quoi remplir plus de soixante barils. Ce fruit faisait avec notre pain une grande partie de nos ali-
ments, et je puis vous assurer que c'est quelque chose (Textraordinairement nourrissant .
C'était alors le temps de la moisson, et notre grain se trouvait en fort bon état : de vingt-deux boisseaux d'orge que nous avions semés, il nous en vint deux cent vingt, et notre riz s'était multiplié à proportion ; ce qui formait une provision suffisante pour nous et pour les hôtes que nous attendions, jusqu'à notre moisson prochaine ; ou bien, s'il s'agissait de faire le voyage projeté, il y en avait assez pour avitailler abondamment notre vaisseau, de quelque côté de l'Amérique que nous voulussions diriger notre course.
Après avoir recueilli ainsi nos grains, nous nous mîmes à travailler en osier et à faire quatre grands paniers pour les y conserver. L'Espagnol était extrêmement habile à ces sortes d'ouvrages, et il me blâmait souvent de n'avoir pas employé cet art à faire mes enclos et mes retranchements. Mais par bonheur la chose n'était plus nécessaire alors.
Tous ces préparatifs étant faits, je permis à mon Espagnol de passer en terre ferme pour voir s'il y avait quelque chose à faire avec ses compatriotes; et je lui donnai un ordre par écrit de ne pas emmener un seul homme avec lui sans l'avoir fait jurer devant lui et devant le vieux sauvage, que bien loin d'attaquer le maître de l'île, et de causer le moindre chagrin à un homme qui avait la bonté de travailler à sa délivrance, il ne négligerait rien pour le défendre contre toutes sortes d'attentats, et qu'il se soumettrait entièrement à ses commandements, de quelque côté qu'il trouvât bon de le mener. J'ordonnai encore à l'Espagnol de m'en rapporter un traité formel par écrit, signé de toute la troupe, sans songer que, selon toutes les apparences, elle n'avait ni papier ni encre.
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Muni de ces instructions, il partit avec le vieu\ sauvage dans le même canol qui avait servi il Les conduire dans l'île pour y être dévores par les cannibales leurs ennemis. Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de poudre et de balles, en leur enjoignant d'en être hons ménagers et de ne les employer que clans les occasions pressantes.
Voilà les premières mesures que je pris pour ma délivrance depuis vingt-sept ans et quelques jours que j'étais dans cette île. Aussi ne négligeai-je aucune précaution ; je donnai à mes voyageurs une provision de pain et de grappes sèches pour plusieurs jours; et une autre provision pour huit jours, destinée aux Espagnols : je convins encore avec eux d'un signal qu'ils devaient mettre au canot à leur retour, pour pouvoir les reconnaître par là avant qu'ils abordassent; et làdessus je leur souhaitai un heureux voyage.
Ils mirent en mer avec un vent Irais pendant la pleine lune. C'était au mois d'octobre, selon mon calcul.
Des matelots anglais révoltés abordent dans l'île. Robinson vient en aide à leur capitaine.
J'avais déjà attendu pendant huit jours le retour de mes députés, quand il m'arriva à Timproviste une aventure qui n'a peut-être pas sa semblable dans aucune histoire. C'était le matin, et j'étais encore profondément endormi, lorsque Vendredi approcha de mon lit avec précipitation, en criant : « Maître, maître, ils sont venus, ils sont venus! »
Je me lève, et m' étant habillé, je me mets à traverser mon bois qui était déjà bien épais, songeant si peu à la possibilité du péril, que j'étais sans armes, contre ma coutume ; mais je fus bien surpris en tournant mes yeux vers la mer, de voir, à une lieue et demie de distance, une chaloupe avec une voile triangulaire, faisant cours du côté de mon rivage, et poussée par un vent favorable. Je vis d'abord qu'elle ne venait pas du côté directement opposé à mon rivage, mais du côté du sud de l'île. Là-dessus, je dis à Vendredi de ne pas se donner le moindre mouvement, puisque ce n'était pas là les gens que nous attendions, et que nous ne pouvions pas savoir encore s'ils étaient amis ou ennemis.
Pour en être mieux éclairci, j'allai chercher ma lunette d'approche, et par le moyen de mon échelle, je montai au haut du rocher, comme j'avais coutume de faire, quand j'appréhendais quelque chose et que je voulais le découvrir, sans être découvert moi-même.
A peine avais-je mis le pied sur le haut de la colline, que je vis clairement un vaisseau à l'ancre, à peu près à deux lieues et demie au sud-ouest de moi, et je crus reconnaître par la structure du bâtiment que le vaisseau était anglais, aussi bien que la chaloupe.
Je ne saurais exprimer les impressions confuses que cette vue fit sur mon imagination. Quoique ma joie de voir un navire dont l'équipage était probablement de ma nation, fût extrême, je ne laissais pas de sentir quelques mouvements secrets, dont j'ignorais la cause, qui m'inspiraient de la circonspection. Je ne pouvais pas concevoir quelles affaires un vaisseau anglais pouvait avoir dans cette partie du monde, puisque ce n'était assurément la route d'aucun des pays où les
Anglais ont établi leur commerce : de plus je savais qu'il n'y avaii eu aucune tempête capable de Les porter
de ce côté-là malgré eux ; par conséquent j'avais lieu de croire qu'ils n'avaient pas de bons desseins, et qu'il valait mieux pour moi demeurer dans ma solitude que de tomber entre les mains de voleurs et de meurtriers.
Bientôt je pus voir distinctement la chaloupe approcher du rivage, comme si elle cherchait une baie, pour la commodité du débarquement; mais ne découvrant pas celle dont j'ai parlé souvent, ils poussèrent leur chaloupe sur le sable, environ à un demi-quart de lieue de moi : j'en étais ravi; car sans cela ils auraient débarqué précisément devant ma porte, ils m'auraient chassé sans doute de mon château, et auraient pillé tout mon bien.
Lorsqu'ils furent sur le rivage, je reconnus qu'ils étaient Anglais, hormis un ou deux que je pris pour des Hollandais, mais qui pourtant ne l'étaient pas. Ils étaient onze en tout ; mais il y en avait trois sans armes, et garrottés, comme je crus m'en apercevoir. Dès que cinq ou six d'entre eux eurent sauté sur le rivage, ils firent sortir ces trois autres de la chaloupe, comme des prisonniers : je vis un des trois marquer par ses gestes une affliction qui allait jusqu'à l'extravagance ; les deux autres levaient quelquefois les mains vers le ciel, et paraissaient fort affligés, mais leur douleur me semblait plus modérée.
Dans le temps que j'étais clans une grande incertitude, sans concevoir ce que signifiait un pareil spectacle, Vendredi s'écria en son mauvais anglais : 0 maître, vous voyez hommes anglais manger prisonniers aussi bien qu 'hommes sauvages : voyez eux les vouloir manger. « Non, non, dis-je, Vendredi : je crains seu-
lement qu'ils ne ïes massacrent, mais sois sur qu'ils ne les mangeront pas. » Je tremblais cependant, et j'étais pénétré d'horreur à cette vue ; à chaque moment je m'attendais à les voir assassiner; même je vis une fois un de ces scélérats lever déjà un grand sabre pour frapper un de ces malheureux, et je crus que je Tallais voir tomber à terre; ce qui glaça tout mon sang dans mes veines.
Dans ces circonstances je regrettais extrêmement mon Espagnol et mon vieux sauvage, et je souhaitais fort de pouvoir attraper ces indignes Anglais, sans être découvert, à la portée du fusil, pour délivrer les prisonniers de leurs cruelles mains, car je ne leur voyais point d'armes à feu : mais il plut à la Providence de me faire réussir dans mon dessein d'une autre manière.
Pendant que ces insolents matelots rôdaient par toute l'île, comme s'ils voulaient aller à la découverte du pays, je remarquai que les trois prisonniers étaient en liberté d'aller où ils voulaient; mais ils n'en eurent pas le courage; ils s'assirent à terre d'un air pensif et désespéré.
La marée était justement au plus haut quand ces gens étaient venus à terre; et tant en parlant à leurs prisonniers, qu'en rôdant par tous les coins de l'ile, ils s'étaient amusés jusqu'à ce que la mer, s'étant retirée par le reflux, eût laissé leur chaloupe à sec.
Ils y avaient laissé deux hommes qui, à force de boire de Teau-de-vie, s'étaient endormis : cependant l'un s'éveillant plus tôt que son camarade, et trouvant la chaloupe trop enfoncée dans le sable pour qu'il pût l'en tirer tout seul, fit approcher les autres par ses «ris ; mais ils n'eurent pas assez de force tous ensemble pour la tirer de là, parce qu'elle était extrêmement
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pesante, et que de ce côté Le rivage a' était guère qu'un sable mouvant .
Voyant cette difficulté, comme de véritables gêna de mer, c'est-à-dire, les plus négligents de tous les hommes, ils résolurent de n'y plus songer, et ils B6 mirent à parcourir l'île. J'en entendis un qui appelait un de ses camarades pour le faire venir à terre : Jl< ! Jokn, lui cria-t-il, laisse-la en repos si tu veux; la marée prochaine la remettra bien à flot. Ce discours me confirma encore dans l'opinion qu'ils étaient niecompatriotes.
Pendant tout ce temps je me tins clans l'enceinte de mon château, sans aller plus loin que mon observatoire, et j'étais bien aise d'avoir eu la prudence de fortifier si bien mon habitation; je savais que la chaloupe ne pouvait pas être à flot avant dix heures du soir, qu'alors il ferait obscur, et que je pourrais en toute sûreté observer leurs démarches.
En attendant, je me préparais pour le combat, mais avec plus de précaution que jamais, persuadé que j'aurais affaire avec d'autres ennemis que par le passé. J'ordonnai à Vendredi d'en faire de même, et je m'en promettais de grands secours, puisqu'il tirait avec une justesse étonnante ; je lui donnai trois mousquets, et je pris moi-même deux fusils. Ma figure était effroyable ; j'avais sur la tête mon terrible bonnet de peau de chèvre; à mon -côté pendait mon sabre nu, et je portais deux pistolets à ma ceinture, et un fusil sur chaque épaule.
Mon dessein était de ne rien entreprendre avant la nuit; mais sur les deux heures, au plus chaud du jour, je trouvai que mes drôles étaient allés tous dans les bois, apparemment pour s'y reposer; et quoique les prisonniers ne fussent pas en état de dormir, je les
vis pourtant qui s'étaient couchés à l'ombre d'un grand arbre assez près de moi, et hors de la vue des autres.
Là-dessus je résolus de me découvrir à eux pour être instruit de leur situation : et dans le moment je me mis en marche, Vendredi me suivant d'assez loin, armé aussi formidablement que moi, mais ne ressemblant pas pourtant à un spectre.
Après que je me fus approché d'eux, sans être découvert, autant qu'il me fut possible, je leur dis d'un ton élevé en espagnol :
« Qui êtes-vous, messieurs? »
Ils ne répondirent rien, et je les vis sur le point de s'enfuir, quand je me mis à leur parler anglais :
«Messieurs, leur dis-je, n'ayez pas peur; peutêtre avez-vous trouvé ici un ami sans vous y attendre.
— Il faut donc qu'il nous ait été envoyé du ciel, répondit un d'entre eux d'une manière grave, et le chapeau à la main ; car nos malheurs sont au-dessus de tout secours humain.
— Tout secours vient du ciel, monsieur, lui dis-je; mais ne voudriez-vous pas enseigner à un étranger le moyen de vous secourir? Car vous paraissez accablés d'une grande affliction : je vous ai vus débarquer, et quand vous vous êtes entretenus avec les brutaux qui vous ont conduits ici, j'en ai vu un tirer le sabre et faire mine de vouloir vous tuer. »
Le pauvre homme tremblant, et les yeux pleins de larmes, me repartit d'un air étonné :
« Parlé-je à un homme ou à un ange ?
— N'ayez aucun doute à cet égard, monsieur, lui dis-je ; si Dieu avait envoyé un ange à votre secours, il paraîtrait à vos yeux sous de meilleurs habits et avec
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d'autres armes. Je suis réellement un homme, je suis même un Anglais, et tout disposé à vous rendre service. Je n'ai avec moi qu'un esclave ; nous avons des armes et des munitions; dites librement si nous pouvons vous rendre service, et expliquez-moi la nature de vos malheurs.
— Hélas ! monsieur, dit-il, le récit en est trop long pour vous être fait pendant que nos ennemis sont si proches ; il suffira de vous dire que j'ai été commandant du vaisseau que vous voyez ; mes gens se sont révoltés contre moi ; peu s'en faut qu'ils ne m'aient massacré ; mais ce qui vaut presque tout autant, ils veulent m' abandonner dans ce désert avec ces deux hommes, dont l'un est mon contre-maître, et l'autre un passager. Nous nous attendions à périr ici dans peu de jours, croyant l'ile inhabitée, et nous ne sommes pas encore rassurés sur ce point.
— Mais lui dis-je, que sont devenus vos coquins de rebelles?
— Les voilà couchés, répondit-il en montrant du doigt une touffe d'arbres fort épaisse; je' tremble de peur qu'ils ne nous aient entendus parler ; si cela est, il est certain qu'ils nous massacreront tous. »
Je lui demandai alors si les mutins avaient des armes à feu, et j'appris qu'ils n'avaient avec eux que deux fusils, et qu'ils en avaient laissé un dans la chaloupe.
« Laissez-moi donc faire, lui répondis-je; ils sont tous endormis ; rien n'est plus aisé que de les tuer, à moins que vous n'aimiez mieux les faire prisonniers. »
Il me conta alors qu'il y avait parmi eux deux coquins, dont il n'y avait rien de bon à espérer, et que, si on mettait ceux-là hors d'état de nuire, il croyait
que le reste retournerait facilement à son devoir : il ajouta qu'il ne pouvait pas me les indiquer de si loin, et qu'il était tout prêt à suivre mes ordres en tout.
<r Eh bien! dis-je, commençons par nous tirer d'ici, de peur qu'ils ne nous aperçoivent en s' éveillant, et suivez-moi vers un lieu où nous pourrons délibérer sur nos affaires à notre aise. »
Après que nous nous fumes mis à couvert dans le bois :
« Écoutez donc, monsieur, lui dis-je, je veux hasarder tout pour votre délivrance, pourvu que vous m'accordiez deux conditions. »
Il m'inteiTonrpit pour m* assurer que, si je lui rendais sa liberté et son vaisseau, il emploierait l'un et l'autre à me témoigner sa reconnaissance, et que, si je ne pouvais lui rendre que le premier de ces deux services, il était résolu de vivre et de mourir avec moi dans quelque partie du monde que je voulusse le conduire. Ses deux compagnons me donnèrent les mêmes assurances.
« Écoutez mes conditions, leur dis-je de nouveau, il n'y en a que deux.
« 1° Pendant que vous serez dans cette île avec moi, vous renoncerez à toute sorte d'autorité, et si je vous mets les armes en main vous me les rendrez dès que je le trouverai bon : vous serez entièrement soumis à mes ordres, sans songer jamais à me causer le moindre préjudice ; 2° si nous réussissons à reprendre le vaisseau, vous me mènerez en Angleterre avec mon esclave, sans rien demander pour le passage. »
lime le promit avec les expressions les plus fortes qu'un cœur reconnaissant puisse dicter.
Je leur donnai alors trois mousquets avec des balles et de la poudre, et je demandai au capitaine de quelle
manière il jugeait à propos de diriger cette entreprise. II me dit qu'il se contenterait de suivie exactement mes ordres, et qu'il me laissait volontiers toute la conduite de l'affaire. Je lui répondis qu'elle me paraissait assez épineuse, que cependant le meilleur parti était, selon moi, de faire feu sur eux tous en même temps pendant qu'ils étaient couchés , et que si quelqu'un, échappant à notre première décharge, voulait se rendre, nous pourrions lui sauver la vie.
Il me répliqua, avec beaucoup de modération, qu'il serait fâché de les tuer s'il y avait moyen de faire autrement : « mais pour ces deux scélérats incorrigibles dont je vous ai parlé, continua-t-il, et qui ont été les auteurs de la révolte, s'ils nous échappent, nous sommes perdus à coup sûr ; ils amèneront tout l'équipage pour nous exterminer.
— Gela étant, repartis-je, il faut s'en tenir à mon premier avis ; une nécessité absolue rend l'action légitime. » Cependant, lui voyant toujours de l'aversion pour le dessein de répandre tant de sang, je lui dis de prendre les devants avec ses compagnons, et d'agir selon que les circonstances le dirigeraient.
Au milieu de cet entretien, nous en vîmes deux se lever et se retirer de là; je demandai au capitaine si c'étaient les chefs de la rébellion, desquels il m'avait parlé. lime dit que non ; « eh bien donc! lui dis-je, laissons-les échapper, puisque la Providence semble les avoir éveillés exprès pour leur sauver la vie; pour les autres, s'ils ne sont pas à vous, ce sera votre faute. »
Animé par ces paroles, il s'avance vers les mutins, un mousquet sur le bras, et un de mes pistolets à la ceinture Ses deux compagnons, le devançant de quelques pas, font d'abord un peu de bruit qui réveille un
des matelots. Celui-là se met à crier pour éveiller ses camarades; mais en même temps ils font feu tous deux, le capitaine gardant son coup avec beaucoup de prudence, et visant avec toute la justesse possible les chefs des mutins, ils en tuent un sur la place. L'autre, quoique dangereusement blessé, se lève avec précipitation, se met à crier au secours : mais le capitaine le joint, en lui disant qu'il n'était plus temps de demander du secours, et qu'il n'avait qu'à prier Dieu de lui pardonner sa trahison; il l'assomme aussitôt d'un coup de crosse.
Il en restait encore trois, dont l'un était légèrement blessé ; mais me voyant arriver, et sentant qu'il leur était impossible de résister, ils demandèrent quartier. Le capitaine y consentit, à condition qu'ils lui marqueraient l'horreur qu'ils devaient avoir de leur crime, en l'aidant fidèlement à recouvrer le vaisseau et à le ramener à la Jamaïque d'où il venait. Ils lui donnèrent toutes les assurances qu'il pouvait désirer, de leur repentir et de leur bonne volonté, et il résolut de leur sauver la vie, ce que je ne désapprouvai pas ; je l'obligeai seulement à les garder pieds et mains liés, tant qu'ils seraient dans l'île.
Sur ces entrefaites j'envoyai Vendredi, avec le contre-maitre, vers la chaloupe, avec ordre de la mettre en sûreté et d'en ôter les rames et les voiles, ce qu'ils firent : en même temps trois matelots qui, pour leur bonheur, s'étaient écartés de la troupe, revinrent au bruit des mousquets ; et voyant leur capitaine, de leur prisonnier devenu leur vainqueur, ils se soumirent à lui, et consentirent à se laisser garrotter comme les autres.
Voyant alors tous nos ennemis hors de combat, j'eus le temps de faire au capitaine le récit de toutes
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mes aventures : il l' écouta avec une attention qui allait jusqu'à l'extase, et surtout la manière miraculeuse dont j'avais été fourni de munitions et de vivres. Comme toute mon histoire est un tissu de prodiges, elle fit une forte impression sur lui; mais quand il commençait à réfléchir sur son propre sort, et à considérer que la Providence ne paraissait m' avoir conservé que pour lui sauver la vie, il était si touché, qu'il répandait un ruisseau de larmes, et qu'il était incapable de prononcer une seule parole.
Notre conversation étant finie, je le conduisis avec ses deux compagnons dans mon château, et je lui donnai tous les rafraîchissements que j'étais en état de lui fournir.
Le capitaine, avec l'aide de Robinson, redevient maître de son vaisseau.
Je dis au capitaine qu'il fallait dès à présent songer aux moyens de nous rendre maîtres du vaisseau. Il en convint ; mais il m'avoua qu'il ne voyait pas quelles mesures prendre. « Il y a encore, dit-il, vingt-six hommes à bord qui, sachant que par leur conspiration ils ont mérité de perdre la vie, s'y opiniâtreront par désespoir, car ils sont tous persuadés sans doute, qu'en cas qu'ils se rendent, ils seront pendus dès qu'ils arriveront en Angleterre, ou dans quelque colonie de la nation : le moyen donc de songer à les attaquer avec un nombre si fort inférieur au leur ! »
Je ne trouvai ce raisonnement que trop juste, et je
vis qu'il n'y avait rien à faire, sinon de tendre quelque piège à r équipage, et de l'empêcher au moins de débarquer et de nous faire périr. J'étais sûr qu'en peu de temps les gens du vaisseau, étonnés du retard de leurs camarades, mettraient leur autre chaloupe en mer pour aller voir ce qu'ils étaient devenus; et je craignais qu'ils ne vinssent armés en trop grand nombre pour que nous pussions leur résister.
Là-dessus je dis au capitaine, que la première chose que nous avions à faire, c'était de couler la chaloupe à fond, afin qu'ils ne pussent pas l'emmener, ce qu'il approuva. Nous mettons d'abord la main à l'œuvre, nous commençons à ôter de la chaloupe ce qui y restait, c'-est-à-dire une bouteille d'eau-dé-vie et une autre pleine de rhum, quelques biscuits, un cornet rempli de poudre, et un pain de sucre d'environ six livres, enveloppé d'une pièce de canevas. Toute cette trouvaille m'était fort agréable, et surtout l'eau-de-vie et le sucre , dont j'avais presque eu le temps d'oublier le goût.
Après avoir porté tout cela à terre, nous finies un grand trou au fond de la chaloupe, afin que s'ils débarquaient en assez grand nombre pour nous être supérieurs, ils ne pussent pas néanmoins faire usage de cette barque et l'emmener.
A dire la vérité, je ne pensais guère sérieusement à recouvrer le vaisseau ; ma seule vue était, en cas qu'ils partissent en nous laissant la chaloupe, de la reboucher et de la mettre en état de nous mener vers mes amis les Espagnols.
Non content d'avoir fait dans la chaloupe un trou assez grand pour n'être pas bouché fort aisément, nous mimes toutes nos forces à la pousser assez avant sur le rivage, pour que la marée même ne pût pas la
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mettre à flot. Mais au milieu de cette occupation pénible, nous entendîmes un coup de canon, el nous
vîmes en même temps sur le vaisseau le signal ordinaire pour faire venir la chaloupe à Lord; mais ils avaient beau faire des signaux et redoubler leurs coups de canon, la chaloupe n avait garde d'obéir.
Dans le même instant nous les vîmes, par le moyen de nos lunettes, mettre leur autre chaloupe en mer, et aller vers le rivage à force de rames; et quand ils furent à la portée de notre vue, nous aperçûmes distinctement qu'ils étaient au nombre de dix, et qu'ils avaient des armes à feu. Nous pûmes distinguer jusqu'aux traits de leurs visages pendant assez longtemps, parce qu'ayant été dérivés par la marée, ils étaient obligés de suivre] le rivage pour débarquer dans le même endroit où ils apercevaient leur première chaloupe.
De cette manière, le capitaine pouvait les examiner à loisir; il n'y manqua pas, et il me dit qu'il voyait parmi eux trois fort braves garçons, et qu'il était sûr que les autres les avaient entraînés par force dans la conspiration; mais que pour le bosseman1 qui commandait la chaloupe, et pour les autres, c'étaient les plus grands scélérats de tout l'équipage, qui n'auraient garde de se désister de leur entreprise, et qu'il craignait bien qu'ils ne fussent trop forts pour nous.
Je lui répondis en souriant : « Ayez bon courage, je ne vois pour nous, dans toute cette affaire, qu'une seule circonstance embarrassante. — Laquelle? me dit-il. — C'est, répondis-je, qu'il y a parmi cette petite troupe trois ou quatre honnêtes gens qu'il faut
1. Sous-officier de marine, qui prenait rang immédiatement après le contre-maître.
songer à épargner. S'ils étaient tous des coquins, je croirais que la Providence les a séparés du reste pour les livrer entre nos mains ; car fiez-vous-en à moi, tout ce qui débarquera sera à notre disposition, et nous serons les maîtres de leur vie et de leur mort, »
Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et d'une contenance gaie, lui donnèrent courage, et il se mit à m' aider vigoureusement à faire nos préparatifs. A la première apparence de la chaloupe qui venait à nous, nous avions déjà songé à séparer nos prisonniers, et à les mettre en lieu sûr.
Il y en avait deux dont le capitaine était moins assuré que des autres; je les avais fait conduire par Vendredi, et par un compagnon du capitaine, dans ma grotte, d'où ils n avaient garde de se faire voir ou de se faire entendre, ni de trouver le chemin au travers des bois, quand même ils parviendraient à se débarrasser de leurs liens. Je leur avais donné quelques provisions en les assurant que, s'ils se tenaient en repos, je les remettrais dans quelques jours en pleine liberté ; mais que, s'ils faisaient la moindre tentative pour se sauver, il n'y aurait point de quartier pour eux. Ils me promirent de souffrir leur captivité patiemment, et ils me marquèrent une vive reconnaissance de la bonté que j'avais de leur donner des provisions et de la lumière ; car Vendredi leur avait donné quelques chandelles : ils s'imaginaient qu'il devait rester en sentinelle devant la grotte.
Nos autres prisonniers étaient plus heureux; à la vérité, nous en avions garrotté deux qui étaient un peu suspects; mais pour les trois autres, je les avais pris h mon service, à la recommandation du capitaine, et sur leur serment solennel de nous être fidèles jusqu'à la mort. De cette manière, nous étions sept bien ar-
t)E HOBINSON CRUSOÉ.
mes, et j'étais persuadé que nous étions en étal de venir ;i bout de nos ennemis, surtout à cause des trois ou quatre honnêtes gens que le capitaine m'assurait avoir découverts parmi eux.
Dès qu'ils furent parvenus à l'endroit où était leur première chaloupe, ils poussèrent sur le sable celle où ils étaient, et la quittant tous en même temps, ils la tirèrent après eux sur le rivage, ce qui me faisait plaisir, car je craignais qu'ils ne la laissassent à Tanne, à quelque distance, avec quelques-uns d'entre eux pour la garder, et qu'ainsi il nous fût impossible de nous en saisir.
La première chose qu'ils firent, ce fut de courir vers leur autre chaloupe, et nous nous aperçûmes aisément de la surprise avec laquelle ils la virent percée par le fond, et destituée de tous ses agrès. Un moment après, ils poussèrent tous en même temps deux ou trois grands cris pour se faire entendre de leurs compagnons; mais voyant que c'était peine perdue, ils se mirent en cercle et firent une décharge générale de leurs armes, dont le bruit fît retentir tout le bois , mais nous étions bien surs que les prisonniers de la grotte ne l'entendaient pas, et que ceux que nous gardions nous-mêmes, n'avaient pas le courage d'y répondre.
Ceux de la chaloupe ne recevant pas le moindre signe de vie de la part de leurs compagnons, étaient dans une telle surprise, comme nous l'apprîmes d'eux par la suite, qu'ils prirent la résolution de retourner tous à bord du vaisseau pour y aller raconter que la première chaloupe était coulée à fond, et que leurs camarades avaient sans doute été massacrés. Aussi les vîmes-nous lancer leur chaloupe en mer, et y entrer tous.
À peine avaient-ils quitté le rivage, que nous les vîmes revenir, après avoir délibéré apparemment sur quelques nouvelles mesures pour trouver leurs compagnons; il en resta trois dans la chaloupe, et les autres redescendirent à terre pour aller à la découverte.
Je considérais le parti qu'ils venaient de prendre comme un grand inconvénient pour nous ; en vain nous rendrions-nous maîtres des sept qui étaient à terre, si la chaloupe nous échappait, car en ce cas-là, ceux qui y étaient, auraient regagné certainement leur navire, qui n'aurait pas manqué de faire voile; ce qui nous eût ôté tout moyen possible de le recouvrer.
Cependant le mal était sans remède, d'autant plus que nous vîmes la barque s'éloigner du rivage, et jeter l'ancre à quelque distance de là. Tout ce qui nous restait à faire, c'était d'attendre l'événement.
Les sept qui étaient débarqués se tenaient serrés en marchant de front du côté de la colline sous laquelle était mon habitation, et nous pouvions les voir clairement sans être aperçus. Nous souhaitions bien qu'ils approchassent davantage afin de faire feu sur eux, ou bien qu'ils s'éloignassent pour que nous pussions sortir de notre retraite sans être découverts.
Quand ils furent au haut de la colline, d'où ils pouvaient découvrir une grande partie des bois et des vallées de l'île, surtout du côté du nord-est, où le terrain est le plus bas, ils se mirent de nouveau à crier jusqu'à n'en pouvoir plus, et n'osant pas, ce semble, se hasarder à pénétrer dans le pays plus avant, ils s'assirent pour délibérer ensemble. S'ils avaient jugé à propos de s'endormir, ils nous auraient rendu un bon service; mais ils étaient trop remplis de frayeur pour oser se livrer au sommeil, quoique assurément ils n'eussent aucune idée du danger qui les menaçait.
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Le capitaine croyant deviner le sujet de leur délibération, cl s'imaginanl qu'ils allaient faire mie seconde décharge pour se l'aire entendre de leurs camarades, me proposa de tomber sur eux tous A la fois, dès qu'ils auraient tiré, et de les forcer pur là à se rendre, sans que nous fussions obligés de répandre du Bang. Je goûtai fort ce conseil, pourvu qu'il fut exécuté avec justesse, et que nous fussions assez près d'eux, pour qu'ils n'eussent pas le temps de recharger leurs armes.
Mais ce dessein s'évanouit faute d'occasion, et nous fumes fort longtemps sans savoir quel parti prendre. Enfin je dis à mes gens qu'il n'y avait rien à faire avant la nuit, et que, si alors ils n'étaient pas rembarques, nous pourrions trouver moyen de nous mettre entre eux et le rivage, et nous servir de stratagème pour entrer avec eux dans la barque, et pour les forcer à regagner la terre.
Après avoir attendu longtemps le résultat de leur délibération, nous les vîmes à notre grand regret, se lever et marcher vers la mer : ils avaient apparemment une idée si affreuse des dangers qui les attendaient dans cet endroit, qu'ils étaient résolus, regardant leurs compagnons comme perdus sans ressource, de retourner à bord du vaisseau, et de poursuivre leur voyage.
Le capitaine, voyant qu'ils s'en retournaient tout de bon, en était au désespoir; mais, pour les faire revenir sur leurs pas, je m'avisai d'un stratagème qui me réussit.
J'ordonnai au contre-maître et à Vendredi dépasser la petite baie du côté de l'ouest, vers l'endroit où j'avais sauvé le dernier de la fureur de ses ennemis : je leur recommandai qu' aussitôt qu'ils seraient parvenus à quelque colline, ils se missent à crier de toutes leurs forces; qu'ils restassent là jusqu'à ce qu'ils fussent
assurés d'avoir été entendus par les matelots; qu'en suite ils poussassent un nouveau cri, dès que les autres auraient répondu : qu'après cela, se tenant toujours hors de la vue de ces gens, ils tournassent en cercle, en continuant de pousser des cris de chaque colline qu'ils rencontreraient, afin de les attirer par là bien avant dans ces bois, et qu'ensuite ils vinssent à moi par les chemins que je leur indiquais.
Ils mettaient justement le pied dans la chaloupe, quand mes gens poussèrent le premier cri. Ils l'entendirent d'abord, et courant vers le rivage du côté de l'ouest, d'où ils avaient entendu la voix, ils furent arrêtés par la baie, qu'il leur fut impossible de passer à cause de la hauteur des eaux; ce qui les engagea à faire venir la chaloupe, comme je l'avais prévu.
Quand elle les eut mis de l'autre côté, j'observai qu'on la faisait monter plus haut dans la baie, comme dans une bonne rade, et qu'un des matelots en sortait, n'y laissant crue deux de ses compagnons qui attachèrent la barque au tronc d'un arbre.
C'était justement ce que je souhaitais : laissant Vendredi et le contre-maître exécuter mes ordres, je pris les autres avec moi, et faisant un détour pour venir de l'autre côté de la baie, nous surprîmes ceux de la chaloupe à l'improviste. L'un était resté dedans, nous Irouvâmes l'autre couché sur le sable à moitié endormi; il se réveilla en sursaut à notre approche; le capitaine, qui était le plus avancé, sauta sur lui, lui cassa la tête d'un coup de crosse, et cria ensuite à celui qui était dans l'esquif de se rendre ou qu'il était mort.
Il ne fallut pas beaucoup de peine pour l'y résoudre : il se voyait arrêté par cinq hommes; son camarade était assommé, et d'ailleurs c'était un de ceux dont le capitaine m'avait dit du bien; aussi ne se ren-
DE ROBINSON GRUSOÉ, 299
dit-il pas seulement, mais encore il s'engagea avec
nous, et nous servit avec beaucoup de fidélité. Sur ces entrefaites, Vendredi et le contre-maître
ménagèrent si bien leurs affaires, qu'en criant et en répondant aux cris des matelots, ils les menèrent de colline en colline, de manière à les mettre sur les dents. Ils ne les laissèrent en repos qu'après les avoir attirés assez avant clans les bois, pour qu'ils ne pussent pas regagner leur chaloupe avant qu'il ne fit tout à fait obscur.
Ils étaient bien fatigués eux-mêmes en revenant à moi; il est vrai qu'ils avaient du temps pour se reposer, puisque le plus sûr pour nous était d'attaquer les ennemis pendant l'obscurité.
Ceux-là ne revinrent à la chaloupe que quelques heures après le retour de Vendredi, et nous pouvions entendre distinctement les plus avancés crier aux autres de se presser; à quoi les autres répondaient qu'ils étaient à moitié morts de lassitude : nouvelle fort agréable pour nous.
Il n'est pas possible d'exprimer quel fut leur étonnement quand ils virent la marée écoulée, la chaloupe engagée dans le sable et sans gardes. Nous les entendions crier les uns aux autres de la manière la plus lamentable, qu'ils étaient dans une île enchantée; et que si elle était habitée par des hommes, ils seraient tous massacrés; et que si c'était par des esprits, ils seraient enlevés et dévorés.
Ils se mirent à crier de nouveau, et à appeler leurs deux camarades par leurs noms; mais point de réponse. Nous les vîmes alors, à la faveur du peu de jour qui restait encore, courir çà et là, et se tordre les mains comme des gens désespérés. Tantôt ils entraient dans la chaloupe pour s'y reposer, tantôt ils en sor-
taient pour courir sur le rivage, et ils continuèrent ce manège sans relâche pendant assez longtemps.
Mes gens avaient grande envie de donner dessus tous ensemble ; mais mon dessein était de les prendre à mon avantage, afin d'en tuer le moins qu'il me serait possible, et de ne pas hasarder la vie d'un seul d'entre nous. Je résolus donc d'attendre, dans l'espérance qu'ils se sépareraient; et pour qu'ils ne s'échappassent pas, je fis approcher davantage mon embuscade, et j'ordonnai à Vendredi et au capitaine de se traîner sur les mains pour se placer aussi près d'eux qu'il serait possible, sans se découvrir.
Ils n'avaient pas été longtemps dans cette position, quand le bosseman, le chef principal de la mutinerie, et qui se montrait dans son malheur plus lâche et plus désespéré qu'aucun autre, tourna ses pas vers ce côtélà avec deux de ses camarades. Le capitaine était si passionné contre ce scélérat, qu'il avait de la peine à le laisser approcher pour en être sûr : il se retint pourtant; mais après s'être donné encore un peu de patience, il se lève tout d'un coup avec Vendredi et fait feu sur lui.
Le bosseman fut tué sur la place ; un autre fut blessé dans le ventre, mais il n'en mourut que deux heures après, et le troisième s'enfuit.
Au bruit de ces coups, j'avançai brusquement avec toute mon armée, qui consistait en huit hommes. J'étais moi-même généralissime : Vendredi était mon lieutenant général, et nous avions pour soldats le capitaine avec ses deux compagnons, et les trois prisonniers à qui j'avais confié des armes.
La nuit était fort obscure, de manière qu'il fut impossible à nos ennemis de connaître notre nombre ; en conséquence j'ordonnai à celui que nous avions trouvé
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dans L'esquif, et (jui était alors un de mes soldais, de les appeler par leurs noms, pour voir s'ils voulaienl capituler; ce qui me réussit, comme il est facile de
le croire.
Il se mit donc à crier très -haut :
« Hé ! Thomas Smith ! Thomas Smith ! »
Celui-là répondit d'abord :
« Est-ce toi, Johnson? » car il le reconnut à la voix.
« Oui, oui, repartit l'autre. Au nom de Dieu, Thomas, mettez bas les armes et rendez-vous, sans cela vous êtes morts, tous tant que vous êtes, dans le moment.
— A qui faut-il nous rendre ? dit Smith ; où sont-ils?
— Ils sont ici, répondit Johnson ; c'est le capitaine avec cinquante hommes qui vous ont cherchés déjà pendant deux heures. Le bosseman est tué ; William Frie est blessé dangereusement, je suis prisonnier de guerre, moi ; et si vous ne voulez pas vous rendre, vous êtes tous perdus.
— Nous fera-t-on quartier, répliqua Smith, si nous mettons bas les armes?
— Je m'en vais le demander au capitaine,» dit Johnson.
Le capitaine se mit alors à parler lui-même à Smith.
« Vous connaissez ma voix, lui cria-t-il ; si vous jetez vos armes, vous aurez tous la vie sauve, excepté William Atkins.
— Au nom de Dieu, capitaine, s'écria là-dessus Atkins, donnez-moi quartier ! Qu'est-ce que j'ai fait de plus que les autres?Ils sont aussi coupablesquemoi. »
Une disait pas la vérité ; car cet Atkins avait été le premier à maltraiter le capitaine. Il lui avait lié les mains, en lui disant les injures les plus outrageantes.
Aussi le capitaine lui dit qu'il ne lui promettait rien.
qu'il devait se rendre à discrétion, et avoir recours à la bonté du gouverneur de File. C'était moi qu'il désignait par ce beau titre.
En un mot, tous mirent bas les armes, en demandant grâce de la vie ; j'envoyai Johnson et deux autres pour les lier tous ; ensuite ma grande armée prétendue de cinquante hommes, qui réellement n'était que de huit, avec le détachement, s'avança et se saisit d'eux et de leur chaloupe. Pour moi, je me tins à l'écart avec un seul de mes gens, pour des raisons d'Etat,
Le capitaine eut le loisir alors de parler avec tous les prisonniers. Il leur reprocha sévèrement leur trahison et les autres mauvaises actions dont elle aurait été sans doute suivie, et qui sûrement les auraient entraînés dans les derniers malheurs, et conduits à la. potence.
Ils parurent tous fort repentants, et demandèrent de nouveau la vie d'un air très-soumis. Il leur répondit qu'ils n'étaient pas ses prisonniers, mais ceux du gouverneur de File, « Yous avez cru, continua-t-il, me reléguer dans une île déserte ; mais il a plu à Dieu de vous diriger d'une telle manière, que cet endroit se trouve habité, et même gouverné par un Anglais. Ce gouverneur est le maître de vous faire pendre tous ; mais vous ayant donné quartier, il pourra se contenter de vous envoyer en Angleterre, pour être livrés entre les mains de la justice, excepté Atkins, à qui j'ai ordre de dire, de sa part, de se préparer à la mort ; car ii doit être pendu demain matin. »
Cette fiction produisit tout l'effet imaginable; Atkins se jeta à genoux pour prier le capitaine d'intercéder pour lui auprès du gouverneur, et les autres le conjurèrent au nom de Dieu de faire en sorte qu'ils né lussent pas envoyés en Angleterre.
DE ROEINSON CRUSOÉ. 303
Comme je m'étais mis dans l'esprit que le temps de ma délivrance allait venir, je pensai qu'il serait facile de persuadera tous ces matelots de s'employer de toutes leurs forces à recouvrer le vaisseau. Pour les duper davantage, je m'éloignai d'eux, afin de ne leur pas faire voir quel personnage ils avaient pour gouverneur. J'ordonnai alors qu'on fît venir le capitaine, et là-dessus un de mes gens, qui était à quelque distance de moi, se mit à crier :
« Capitaine, le gouverneur veut vous parler.
— Dites à Son Excellence, répondit le capitaine, que je m'en vais venir dans le moment. »
Ils donnèrent dans ce panneau à merveille, et ne doutèrent pas un moment que le gouverneur ne fût près de là avec ses cinquante soldats.
Quand le capitaine fut venu, je lui communiquai le dessein que j'avais formé pour nous emparer du vaisseau. Il l'approuva fort, et résolut de le mettre à exécution le lendemain. Pour nous y prendre d'une manière plus sûre, je crus qu'il fallait séparer nos prisonniers, et j'ordonnai au capitaine et à ses deux compagnons de saisir Atkins avec deux autres des plus criminels de la troupe, pour les mener dans la grotte, où il y en avait deux autres, et qui certainement n'était pas un lieu fort agréable, surtout pour des gens effrayés.
J'envoyai le reste à ma maison de campagne, qui était entourée d'un enclos ; et comme ils étaient garrottés, et que leur sort dépendait de leur conduite, je pouvais être sûr qu'ils ne m'échapperaient pas.
Ce fut à ceux-là que j'envoyai le lendemain le capitaine pour tâcher d'approfondir leurs sentiments et pourvoir s'il était de la prudence de les employer clans l'exécution de notre projet. Il leur parla et de leur
mauvaise conduite et du triste sort où elle les avait réduits, et leur répéta que quoique le gouverneur leur eût donné quartier, ils ne laisseraient pas d'être certainement pendus si on les envoyait en Angleterre.
« Cependant, ajouta-t-il, si vous voulez me promettre de m' aider fidèlement dans une entreprise aussi juste que celle de in emparer de mon vaisseau, le gouverneur s'engagera formellement à obtenir votre pardon. »
On peut juger quel effet une pareille proposition devait produire sur ces malheureux. Ils se mirent à genoux devant le capitaine et lui promirent avec serment qu'ils lui seraient fidèles, qu'ils verseraient pour lui jusqu'à la dernière goutte de leur sang, qu'ils le suivraient partout où il voudrait les mener, et qu'ils le considéreraient toujours comme leur père, puisqu'ils lui seraient redevables de la vie.
« Eh bien]! dit le capitaine, je m'en vais communiquer vos promesses au gouverneur, et je ferai tous mes efforts pour vous le rendre favorable. »
Là-dessus il vint me rapporter leur réponse, en ajoutant qu'il ne doutait pas de leur sincérité.
Cependant, afin de ne rien négliger pour notre sûreté, je le priai de retourner auprès d'eux, et de leur dire qu'il consentait à en choisir cinq d'entre eux pour les employer dans son entreprise; mais que le gouverneur garderait comme otages les deux autres, avec les trois prisonniers qu'il avait dans son château, et qu'il ferait pendre sur le bord de la mer ces cinq otages, si leurs camarades étaient assez perfides pour manquer à la foi de leurs serments.
Il y avait là-dedans un air de sévérité, qui faisait voir que le gouverneur ne badinait pas. Les cinq dont il s'agissait, accejotèrent la proposition avec joie, et
c'était autant l'affaire des otages que du capitaine de les exhorter à faire leur devoir.
L'étal des fqjces que nous avions alors étail tel :
1° Le capitaine, son contre-maître et son passager ; 2° deux prisonniers faits dans la première rencontre, auxquels, à la recommandation du capitaine, j\v donné la liberté et mis les armes à la main; 3° les deux que j'avais tenus jusqu'alors garrottés dans ma maison de campagne, mais que je venais de relâcher à la prière du capitaine ; 4° les cinq que j'avais mis en liberté les derniers. Selon ce calcul, ils étaient douze en tout, outre les cinq otages.
C'était là tout ce que le capitaine pouvait employer pour se rendre maître du vaisseau ; car pour Vendredi et moi, nous ne pouvions pas abandonner l'île, où nous avions sept prisonniers que nous devions tenir séparés et pourvoir de vivres.
Quant aux cinq otages qui étaient dans la grotte, je trouvai bon de les tenir garrottés ; mais Vendredi avait ordre de leur apporter à manger deux fois par jour. Pour les deux autres, je les employai à porter les provisions à une certaine distance, où Vendredi devait les recevoir d'eux.
La première fois que je m'étais montré à ces derniers, c'était en compagnie du capitaine, qui leur dit que j'étais l'homme que le gouverneur avait choisi pour avoir l'œil sur leur conduite, avec ordre à eux de n'aller nulle part sans ma permission, sous peine d'être menés dans le château et mis aux fers.
Gomme ils ne me connaissaient pas en qualité de gouverneur, je pouvais jouer un autre personnage devant eux ; ce que je fis à merveille, en parlant toujours avec beaucoup d'ostentation du château, du gouverneur et de la garnison.
La seule chose qui restait encore à faire au capitaine, pour se mettre en état d'exécuter son dessein, c'était de gréer les deux chaloupes et de les équiper. Dans Tune il mit son passager pour capitaine, avec quatre hommes. Il monta lui-même dans l'autre avec son contre -maître et cinq autres matelots, et il conduisit son entreprise dans la perfection.
Il était environ minuit quand il découvrit le vaisseau, et dès qu'il le vit à la portée de la voix, il ordonna à Johnson de crier, et de dire à l'équipage qu'ils amenaient la première chaloupe avec les matelots, mais qu'ils avaient été longtemps avant que de les trouver; Johnson amusa les mutins de ces discours et d'autres semblables, jusqu'à ce que l'esquif fut sous le navire. Le capitaine et le contre-maître y montèrent les premiers avec leurs armes ; ils assommèrent d'abord à coups de crosse le second maître et le charpentier ; et, fidèlement secondés par les autres, ils se rendirent maîtres de tout ce qu'ils trouvèrent sur les ponts. Ils étaient déjà occupés à fermer les écoutilles, afin d'empêcher ceux d'en bas de venir au secours de leurs camarades, lorsque les gens de la seconde chaloupe montèrent du côté de la proue, nettoyèrent tout le château d'avant, et s'emparèrent de l'écoutille qui menait à la chambre du cuisinier, où ils firent prisonniers trois des mutins.
Étant ainsi maître de tout le tillac, le capitaine commanda au contre-maître de prendre trois hommes avec lui, et de forcer la chambre où était le nouveau commandant. Celui-ci, ayant pris l'alarme, s'était levé, et, assiste de deux matelots et d'un mousse, s'était saisi d'armes à l'eu. Dès que le contre-maître eut ouvert la porte par le moyen d'un levier, ces quatre mutins firent l'eu sur lui et ses compagnons sans en tuer un seul,
mais ils en blessèrent deux légèrement, et cassèrent le bras au contre-maître Lui-même, çui ne laissa pas, tout blessé qu'il était, de brûler la cervelle au nouveau
capitaine d'un eoup de pistolet. La balle lui entra dans la bouche, et sortit derrière l'oreille : et ses compagnons, le voyant roide mort, prirent le parti de se rendre. Le combat finit par là, et le capitaine recouvra son vaisseau, sans être obligé de répandre plus de sang.
Robinson s'embarque sur le vaisseau anglais el retourne dans son pays.
Il m'instruisit d'abord du succès de son entreprise en faisant tirer sept coups de canon, ce qui était le signal dont nous étions convenus ensemble. On peut juger si j'étais charmé de les entendre, puisque je m'étais tenu sur le rivage depuis le départ des chaloupes jusqu'à deux heures après minuit.
Dès que je fus sûr de cette heureuse nouvelle, je me mis sur mon lit, et, comme je m'étais extrêmement fatigué le jour précédent, je dormis profondément jusqu'à ce que je fus réveillé par un coup de canon; à peine me fus-je levé pour en apprendre la cause, que je m'entendis appeler par mon nom de gouverneur; je reconnus d'abord la voix du capitaine, et dès que je fus monté au haut du rocher, où il m'attendait, il me serra dans ses bras de la manière la plus affectueuse, et, tendant la main vers le vaisseau : « Mon cher ami, me dit-il, mon cher libérateur, voilà votre
vaisseau, il vous appartient, aussi bien que nous, et tout ce que nous possédons. »
Là-dessus je tournai les yeux vers la mer, et je vis effectivement le vaisseau qui était à l'ancre, à un petit quart de lieue du rivage ; car le cajDitaine avait fait voile dès qu'il avait eu exécuté son entreprise; comme le temps était beau, il avait pu conduire le bâtiment jusqu'à l'embouchure de ma petite baie, et la marée étant haute alors, il était venu avec son navire, pour ainsi dire jusqu'à ma porte.
Je considérais alors ma délivrance comme sûre, les moyens en étaient aisés; un bon vaisseau m'attendait pour me conduire où je le jugerais à propos. Mais j'étais tellement saisi de la joie que me donnait un bonheur si inespéré, que je fus longtemps hors d'état de prononcer une parole, et que je me serais évanoui si les embrassements du capitaine ne m'avaient soutenu.
Me voyant prêt à tomber en faiblesse, il me fit prendre un verre d'une liqueur cordiale qu'il avait apportée exprès pour moi. Après avoir bu, je m'assis à terre; je revins à moi peu à peu, mais je fus encore assez longtemps avant que de pouvoir lui parler.
Le pauvre homme n'était pas moins ravi de joie que moi, quoiqu'il n'en sentît pas les mêmes effets; il me dit. pour me tranquilliser, une infinité de choses tendres et obligeantes, qui firent enfin cesser mon extase par un ruisseau de larmes, et peu après je repris l'usage de la parole.
Je l'embrassai alors à mon tour comme mon libérateur, en lui adressant mille remerciments.
On peut bien croire que je n'oubliai pas aussi d'élever mon cœur reconnaissant vers le ciel : il aurait fallu que je fusse la dureté même, si je n'eusse béni
DE ROBINSOX CRU80É. 300
le nom de Dieu, qui, non-seulement avail pourvu si longtemps à ma subsistance d'une manière miraculeuse, mais qui voulait bien me tirer de ce triste
désert d'une manière plus miraculeuse encore.
Après ces protestations mutuelles, le capitaine me dit qu'il avait apporté quelques rafraîchissements, tels qu'un vaisseau en pouvait fournir, et un vaisseau qui encore venait d'être pillé par les mutins. Là-dessus il cria aux gens de sa chaloupe de mettre à terre les présents destinés pour le gouverneur : et, en vérité, c'était un vrai présent pour un gouverneur, et pour un gouverneur qui devait rester dans l'ile, et non pas près de s'embarquer, comme c'était ma résolution.
Ce présent consistait dans un petit cabaret rempli de quelques bouteilles d'eau cordiale, en six bouteilles de vin de Madère, contenant chacune deux bonnes pintes, deux livres d'excellent tabac, deux grandes pièces de bœuf, six pièces de cochon, un sac de pois et environ cent livres de biscuit. Il y avait ajouté une boîte de sucre, et une autre remplie de muscade, deux bouteilles de jus de limon et un grand nombre d'autres choses utiles et agréables. Mais, ce qui me fit infiniment plus de plaisir, c'était six chemises toutes neuves, autant de cravates fort bonnes, deux paires de gants, une paire de souliers, une paire de bas, un chapeau et un habit complet tiré de sa propre garde-robe, mais qu'il n'avait guère porté. En un mot, il m'apporta tout ce qu'il me fallait pour m' équiper depuis les pieds jusqu'à la tête. On s'imaginera sans peine quel air je devais avoir dans ces habits, et quelle incommodité ils me causèrent la première fois que je les mis, après m'en être passé pendant un si grand nombre d'années.
Je fis porter tous ces présents dans ma demeure, et
je me mis à délibérer avec le capitaine sur ce que nous devions faire de nos prisonniers; la chose en valait la peine, surtout à l'égard des deux chefs des mutins, dont nous connaissions la méchanceté opiniâtre et incorrigible. Le capitaine m'assurait que les bienfaits étaient aussi peu capables de les réduire que les punitions, et que s'il se chargeait d'eux, ce ne serait que pour les conduire, les fers aux pieds, en Angleterre ou à la première colonie anglaise, afin de les mettre entre les mains de la justice.
Gomme je voyais le capitaine assez humain pour ne prendre ce parti qu'à regret, je lui dis que je savais un moyen de porter ces deux scélérats à lui demander comme une grâce la permission de demeurer dans l'ile, et il y consentit de tout son cœur.
J'envoyai là-dessus Vendredi et deux des otages (que je venais de mettre en liberté, parce que leurs compagnons avaient fait leur devoir), j'envoyai, dis-je, à la grotte pour amener les cinq matelots garrottés à ma maison de campagne et pour les y garder jusqu'à mon arrivée.
J'y vins quelque temps après, paré de mon habit neuf, en compagnie du capitaine, et c'est alors qu'on me traita de gouverneur ouvertement. Je me fis d'abord amener les prisonniers, et je leur dis que j'étais parfaitement instruit de leur conspiration contre le capitaine, et des mesures qu'ils avaient prises ensemble pour commettre des pirateries avec le vaisseau dont ils s'étaient emparés; mais que, par bonheur, ils étaient tombés eux-mêmes dans le puits qu'ils avaient creusé pour les autres, puisque le vaisseau venait d'être recouvré par ma direction, et qifils verraient dans le moment leur nouveau capitaine, pour prix de sa trahison, pendu à la grande
vergue; que, quant à eux, je voudrais bieti savoir quelles raisons ils avaient à m* alléguer assez fortes pour m'empêcher de les punir, comme j'étais en droit de le faire, en qualité de pirates pris sur le fait.
Un d'eux me répondit qu'ils n'avaient rien à dire en leur faveur, sinon que le capitaine, en les prenant, leur avait promis la vie, et qu'ils demandaient grâce. Je leur repartis que je ne savais pas trop bien quelle grâce j'étais en H ni de leur faire, puisque j'allais quitter l'île el m'embarquer pour l'Angleterre; et, qu'à L'égard du capitaine, il ne pouvait les emmener que garrottés, et dans le dessein de les livrer à la justice comme mutins et comme pirates, ce qui les conduirait tout droit à la potence; qu'ainsi, je ne trouvais de meilleur parti pour eux que de rester dans l'île, que j'avais permission d'abandonner avec tous mes gens, et que j'étais assez porté à leur pardonner s'ils voulaient se contenter du sort qu'ils pouvaient s'y ménager.
Ils parurent recevoir ma proposition avec reconnaissance, en me disant qu'ils préféraient infiniment ce séjour à la destinée qui les attendait en Angleterre ; mais le capitaine fit semblant de ne point l'approuver, et de ne pas oser y consentir ; sur quoi j'affectai de lui dire, d'un air fâché, qu'ils étaient mes prisonniers, et non pas les siens ; que leur ayant offert leur grâce, je n'étais pas homme à leur manquer de parole; et que s'il y trouvait à redire, je les remettrais en liberté comme je les avais trouvés; permis à lui de courir après eux, et de les attraper s'il pouvait.
Je le fis, comme je l'avais dit, et leur ayant fait ôtf-T les liens, je leur dis de gagner les bois, et je leur promis de leur laisser des armes à feu, des munitions, et les directions nécessaires pour vivre à leur
aise, s'ils voulaient les suivre. Ensuite je communiquai au capitaine mon dessein de rester encore cette nuit dans l'île, afin de préparer tout pour mon voyage, et je le priai de retourner cependant au vaisseau, pour y tenir tout en ordre, et d'envoyer le lendemain sa chaloupe. Je l'avertis aussi de ne pas manquer de faire pendre à la vergue le nouveau capitaine, qui avait été tué, afin que nos prisonniers pussent l'y voir.
Dès que le capitaine fut parti, je les fis venir à mon habitation, et j'entrai dans une conversation très-sérieuse touchant la situation. Je les louai du choix qu'ils avaient fait, puisque le capitaine, s'il les avait fait conduire à bord du vaisseau, les aurait fait pendre certainement, aussi bien que le nouveau capitaine, que je leur montrai attaché à la grande vergue.
Quand je les vis déterminés à rester dans File, je leur donnai tout le détail de cet endroit, et la manière de faire du pain, d'ensemencer mes terres et de sécher mes raisins ; en un mot, je les instruisis de tout ce qui pouvait rendre leur vie agréable et commode. Je leur parlai encore du père de Vendredi et de seize Espagnols qu'ils avaient à attendre, et pour lesquels je leur laissai une lettre, en leur faisant promettre de vivre avec eux en bonne amitié.
Je leur laissai mes armes; savoir mes mousquets, trois fusils de chasse, et trois sabres : j'avais encore, outre cela, un baril et demi de poudre; car j'en avais consommé fort peu. Je leur enseignai aussi la manière d'élever mes chèvres, de les traire, de les engraisser, et de faire du beurre et du fromage. De plus, je leur promis de faire en sorte que le capitaine leur laissât une plus grande provision de poudre, et quel-
ques graines pour les jardins potagers, donl j'aurais été ravi d'être fourni moi-même quand j'étais dans la position où ils allaient se trouver. Je leur fis encore présenl d'un sac plein de pois, que le capitaine m'a-
vail donné, el je les informai jusqu'à quel point ils se multiplieraient, s'ils avaient soin de les semer.
Quelque temps après, la chaloupe fui envoyée à terre, avec des provisions que le capitaine avait promises aux Exilés (c'est le nom (pie nous leur donnâmes), auxquelles il avait fait ajouter, en ma faveur, leurs coffres et leurs habits, qu'ils reçurent avec beaucoup de gratitude.
En disant adieu à mon île, je pris avec moi, pour m'en souvenir, un grand bonnet de peau de chèvre, mon parasol et mon perroquet : je n'oubliai pas non plus l'argent dont j'ai fait mention, et qui était resté enfoui pendant si longtemps, qu'il était tout rouillé, sans pouvoir être reconnu pour ce que c'était, avant d'avoir été manié et frotté ; je n'y laissai pas non plus la petite somme que j'avais tirée du vaisseau espagnol qui avait fait naufrage.
C'est ainsi que j'abandonnai l'île avec mon fidèle Vendredi, le 19 décembre de l'an 1686, selon le calcul du vaisseau, après y avoir demeuré vingt-huit ans deux mois et dix-neuf jours : le jour où je fus délivré de cette triste vie, était l'anniversaire de celui que je m'étais échappé de Salé dans une barque.
Mon voyage fut heureux; j'arrivai en Angleterre le onze de juin de l'an 1687, ayant été hors de ma patrie trente-cinq ans.
Quand j'arrivai dans mon pays natal, je m'y trouvai aussi étranger que si jamais je n'y eusse mis les pieds. La bonne dame à qui j'avais confié mon petit trésor, était encore en vie ; mais elle avait éprouvé de grands
malheurs, et était devenue veuve pour la seconde fois. Je la soulageai beaucoup par rapport à l'inquiétude qu'elle avait sur ce dont elle m'était redevable, et non-seulement je lui protestai que je ne l'inquiéterais pas là-dessus, mais encore, je lui fis autant de bien que ma situation pouvait me le permettre, en
Je dis adieu à. mon île. (Poge 313.)
lui donnant ma parole que je n'oublierais pas ses bontés I : aussi lui en ai-je marqué ma recon-
naissance, quand j'en ai eu le moyen, comme on le verra dans !<• reste de mon récit.
Je m'en fus ensuite dans la province d'York; mais mon père et ma mère étaient morts, et toute ma fa-
DE ROBIXSOX CRUSOÉ, 31 D
mille éteinte, excepté deux sœurs, el le 61s 'd'un de
mes (Vèrcs; al comme depuis Longtemps je passais
pour mort, on m'avait oublié dans le partage des
biens, de manière que je n'avais d'autres ressources que mon petit trésor, qui ne suffisail pas pour me procurer un établissement.
A la vérité, je reçus un bienfait auquel je ne m'attendais pas. Le capitaine que j'avais si heureusement sauvé avec son vaisseau et sa cargaison, ayant donné aux propriétaires une information favorable de ma conduite à cet égard, ils me firent venir, m'honorèrent d'un compliment fort gracieux, et d'un présent d'à peu près deux cents livres sterling.
Je résolus d'aller à Lisbonne, pour m'y informer au juste de ce cfu'était devenue ma plantation du Brésil, et de l'état où pouvaient être mes affaires.
Robinson fait un nouveau voyage, règle ses affaires et retourne en Angleterre en traversant la Fiance.
Je m'embarquai clone pour Lisbonne dans cette intention.
J'arrivai dans cette ville avec Vendredi, qui m'accompagnait dans toutes mes courses, et qui me donnait de plus en pins des marques de sa fidélité et de sa probité.
J'eus lieu de m' applaudir d'avoir pris cette résolution. Je retrouvai le capitaine qui m'avait trente ans auparavant sauvé et recueilli. En ce moment il rêve-
nait du Brésil avec son fils qui devait lui succéder dans le commandement de son navire : il m'apprit que ma plantation avait parfaitement prospéré, sous la direction des négociants mes associés, qui avaient eu soin de mes affaires comme des leurs ; et, que les revenus de ma plantation avaient été annuellement déposés à la banque de l'Etat, qui était tenue de me les rendre, mais sans intérêts, aussitôt que j'aurais fait connaître mes droits.
Ces nouvelles me comblèrent de joie. Je ne crus cependant pas nécessaire d'aller moi-même au Brésil. Le fils du capitaine, qui repartit deux mois après, se chargea de tous mes j)apiers ; je lui donnai de pleins pouvoirs ; il se fit remettre tout l'argent qui avait été déposé en mon nom à la banque d'État, et vendit ma propriété à des conditions très-avantageuses. Elle lui fut payée argent comptant.
A son retour a Lisbonne, il me rapporta toute cette fortune, et ainsi je me trouvai riche au delà même de mes désirs.
Après avoir témoigné ma reconnaissance à ce jeune homme et à son père et les avoir obligés d'accepter chacun une somme assez considérable et une pension pour le reste de leurs jours, je résolus de revenir en Angleterre en traversant l'Espagne et la France.
Ce chemin était plus long et plus coûteux que la voie de mer; mais je n'étais pas fort pressé, je craignais peu la dépense, la route était agréable ; et pour que je ne m'y ennuyasse pas, mon vieux capitaine me procura la compagnie d'un Anglais, fils d'un marchand «le Lisbonne, qui me fit trouver deux autres compagnons de voyage de la même nation, auxquels se joignirent encore deux cavaliers portugais qui devaient ^'arrêter à Paris. Nous étions six maîtres et cinq va-
DÉ ROBINSON CRUSOK. 317
lets, les deux marchands el les deux Portugais
contentaient de deux valets pour eux quatre; mais
pour moi, j'avais trouvé bon de prendre a mon service un matelot anglais qui devait me tenir lieu de Laquais pendant le voyage, parce que Vendredi n'étail guère
capable de nie servir connue il (allait dans des pays dont il avait à peine une idée.
De celte manière nous quittâmes Lisbonne, bien montés et bien armés, formant une petite troupe assez leste, qui me faisait l'honneur de in appeler son capitaine, à cause de mon âge.
Gomme je ne suis entré dans le détail d'aucun de mes voyages par mer, je ne ferai pas non plus un journal exact de mon voyage par terre. Je m'arrêterai seulement à quelques aventures qui me paraissent dignes de l'attention du lecteur.
Quand nous vînmes à Madrid, nous résolûmes de nous y arrêter quelque temps pour voir la cour d'Espagne, et tout ce qu'il y a de plus remarquable ; mais l'automne étant arrivé, nous nous pressâmes de sortir de ce pays, et nous abandonnâmes Madrid environ au milieu d'octobre. En arrivant sur les frontières de la Navarre, nous fûmes fort alarmés en apprenant qu'une si grande quantité de neige y était tombée du côté de la France, que plusieurs voyageurs avaient été obligés de retourner à Pampelune après avoir tenté vainement de passer les montagnes en s'exposant aux plus grands hasards.
Arrivés à Pampelune, nous trouvâmes que cette nouvelle n'était que trop fondée : nous y sentîmes un froid insupportable, surtout pour moi qui étais accoutumé à vivre dans des climats si chauds, qu'à peine y peut-on souffrir des habits. J'y étais d'autant plus sensible, que dix jours auparavant nous avions
passé par la vieille Castille dans un temps extrêmement chaud. On peut imaginer si c'était un grand plaisir pour moi d'être exposé aux vents qui venaient des Pyrénées, et qui causaient un froid assez rude pour engourdir nos doigts et geler nos oreilles.
Le pauvre Vendredi était encore le plus malheureux de nous tous, en voyant pour la première fois de sa vie des montagnes couvertes de neige, et en sentant le froid, choses inconnues pour lui jusqu'alors.
La neige cependant continuait toujours à tomber avec violence, et pendant si longtemps, que les passages qui jusqu'alors avaient été difficiles, devinrent absolument impraticables. La neige était d'une hauteur prodigieuse, et n'ayant point acquis de la fermeté par une forte gelée, comme dans tous les pays septentrionaux, elle faisait courir aux voyageurs, à chaque pas, le risque d'y être enterrés tout vifs.
Nous nous arrêtâmes pour le moins une vingtaine de jours à Pampelune ; mais persuadés que l'approche de l'hiver ne mettait pas nos affaires en meilleur état (aussi était-ce par toute l'Europe l'hiver le plus cruel qu'il y ait eu de mémoire d'homme), je proposai à mes compagnons d'aller à Fontarabie, et de passer de là par mer à Bordeaux, ce qui n'était qu'un très-petit voya
Pendant que nous étions à délibérer là-dessus, nous vîmes entrer dans notre auberge quatre gentilshommes français qui, ayant été arrêtés du côté de la France, comme nous du côté de l'Espagne, avaient eu h* bonheur de trouver un guide qui, traversant le pays • lu côté du Languedoc, leur avait fait passer les montagnes par des chemins où il y avait peu de neige et
DE ROBIXSOX CRUSOÉ. 319
où du moins elle était assez durcie par le froid pour soutenir les hommes ef les chevaux.
Nous fîmes chercher ce guide, qui nous assura qu'il nous mènerait par le même chemin sans avoir rien à craindre de la neige; mais que nous devions être assez bien armés pour pouvoir nous défendre contre les bêtes féroces, et surtout contre les loups qui, devenus furieux faute de nourriture, se faisaient voir par trou au pied des montagnes. Nous lui dîmes que nous ne craignions rien de ces animaux, pourvu qu'il nous pût met Ire L'esprit en repos sur certains loups à deux jambes (pie nous étions en grand danger de rencontrer, à ce qu'on nous avait assuré, du côté des monlagnes qui regarde la France.
Il nous répondit que nous ne serions point exposés à ce danger dans la route par laquelle il nous mènerait; et là-dessus nous nous déterminâmes à le suivre, et le même parti fut pris par douze cavaliers français avec leurs valets, qui avaient été obligés de revenir sur leurs pas.
Nous sortîmes de Pampelune le 15 de novembre, et nous fumes d'abord bien surpris de voir notre guide, au lieu de nous mener en avant, nous faire retourner, l'espace de vingt milles anglais, dans le même chemin par lequel nous étions venus de Madrid ; mais ayant passé deux rivières, et traversé un climat fort chaud et fort agréable, où l'on ne découvrait pas la moindre neige, il tourna tout d'un coup du côté gauche, et nous fit rentrer dans les montagnes par un autre chemin. Nous y aperçûmes des précipices dont la vue faisait frissonner ; mais il sut nous conduire par tant de détours, qu'il nous fit passer la crête des montagnes sans que nous en sussions rien, et sans que nous fussions fort incommodés de la neige ; et
tout d'un coup il nous montra les agréables et fertiles provinces du Languedoc et de la Gascogne, qui frappaient nos yeux par une charmante verdure. Il est vrai que nous les voyions à une grande distance de nous, et qu'il fallait encore faire bien du chemin avant que cl y entrer.
Nous éprouvâmes pourtant un jour une vive contrariété, en voyant tomber de la neige avec une telle abondance, qu'il nous fut impossible d'avancer ; mais notre guide nous donna courage, en nous assurant que toutes les difficultés de la route seraient bientôt surmontées. Nous trouvâmes effectivement que chaque jour nous descendions de plus en plus, et que nous avancions du côté du Nord, ce qui nous donna assez de confiance en notre guide pour continuer hardiment notre voyage.
Il nous arriva dans ce trajet une aventure assez remarquable. C'était environ deux heures avant le coucher du soleil. Nous nous hâtions d'arriver à notre gîte, quand nous vîmes sortir d'un chemin creux, à côté d'un bois épais, trois loups monstrueux, suivis d'un ours. Comme notre guide nous avait assez devancés pour être hors de notre vue, deux de ces loups se jetèrent sur lui, et si nous eussions été seulement éloignés d'un demi-mille anglais, il aurait été certainement dévoré avant que nous eussions été en état de lui donner du secours. L'un de ces animaux s'attacha au cheval, et l'autre attaqua l'homme avec tant de fureur, qu'il n'eut ni le temps ni la présence d'esprit de se saisir de ses armes à feu : il se contenta de pousser des cris épouvantables. Comme Vendredi était le plus avancé de nous tous, je lui dis d'aller à toute bride voir ce que c'était. Dès qu'il découvrit de loin ce dont il s'agissait, il se mit à crier : « 0 maître !
DE ROBIXSON CRUSOÉ 32 i
maître î » mais il ne laissa pas de continuer son rhe-
Deux de ces ion y s rejetèrent sur m. (Page 320.) I
min tout droit vers le pauvre guide, et, en garçon
plein de courage, il appuya son pistolet contre la tête du loup qui s'était attaché à l'homme, et le fit tomber roide mort.
C'était un grand bonheur pour le pauvre guide que Vendredi, étant accoutumé dans sa patrie à ces sortes de bêtes, ne les craignait guère, ce qui l'avait rendu assez hardi pour tirer son coup de près ; au lieu que quelqu'un de nous, tirant de plus loin, aurait couru risque ou de manquer le loup, ou de tuer l'homme.
Aussitôt que le loup qui avait attaqué le cheval, vit son camarade à terre, il abandonna sa proie et s'enfuit. Heureusement il s'était attaché à la tête du cheval, où ses dents , rencontrant les bossettes de la bride, n'avaient pu porter des coups bien dangereux. Il n'en était pas ainsi de l'homme, qui avait reçu deux morsures cruelles, l'une dans le bras, et l'autre au-dessus du genou, et qui avait été sur le point de tomber de son cheval qui se cabrait, dans le moment ou Vendredi était venu si heureusement à son secours.
On croira facilement qu'au bruit du coup de pistolet de mon sauvage nous avions tous doublé le pas, autant qu'un chemin extrêmement raboteux pouvait nous le permettre.
A peine nous étions-nous débarrassés des arbres qui nous barraient la vue, que nous vîmes distinctement ce qui venait d'arriver, sans pourtant pouvoir distinguer d'abord quelle espèce d'animal Vendredi venait de tuer.
Mais voici un autre combat bien plus surprenant ; il se donna entre Vendredi et Tours dont je viens de parler, et nous divertit beaucoup, quoiqu'au commencement nous en fussions fort alarmés. Il sera bon, pour l'intelligence de cette aventure, de la faire précéder d'une courte description du caractère de mes-
DE ROBINSÔN CRUSOK. 323
sieurs les ours. On sait que l'ours est un animal grossier et pesant, et tout à fait incapable de galoper
comme le loup, qui est fort léger et très-alerte; mais on ignore peut-être qu'il a deux qualités essentielles, qui l'ont la règle générale de la plupart de ses actions.
Premièrement, comme il ne considère pas l'homme comme sa proie, à moins qu'une faim excessive ne le lasse sortir de son naturel, il ne l'attaque que quand il en est attaqué le premier. Si vous le rencontrez dans un Lois, et que vous ne vous mêliez pas de ses affaires, il ne se mêlera pas des vôtres ; mais ayez bien soin de le traiter avec beaucoup de politesse, et de lui laisser le chemin libre ; car c'est un personnage fort pointilleux, qui ne voudrait point s'abaisser jusqu'à faire un seul pas hors de sa route, fût-ce pourun roi. S'il vous fait peur, le meilleur parti que vous puissiez prendre, c'est de détourner les yeux, et de continuer votre chemin; car si vous vouliez vous arrêter pour le regarder fixement, il pourrait bien s'en offenser; mais si vous étiez assez hardi pour lui jeter quelque chose, et que cette chose le touchât, ne fût-ce qu'un morceau grand comme le doigt, soyez sûr qu'il le prendrait pour un affront sanglant, et qu'il abandonnerait toutes ses autres affaires pour en tirer vengeance, car il est extrêmement délicat sur le point d'honneur; c'est là sa première qualité.
Il en a encore une autre, qui est tout aussi remarquable ; c'est que s'il se fourre dans l'esprit que vous l'avez offensé, il ne vous quittera ni jour ni nuit jusqu'à ce qu'il en ait satisfaction, et que l'affront soit lavé dans votre sang.
Je reviens au combat dont j'ai promis la relation. A peine Vendredi eut-il aidé notre guide, encore plus
effrayé qu'il n'était blessé, à descendre de cheval, que nous vîmes Tours sortir du bois, et je puis protester que je n'en ai jamais vu d'une taille plus monstrueuse.
Nous étions tous un peu effrayés à sa vue, hormis Vendredi, qui, marquant dans toute sa contenance beaucoup de joie et de courage, s'écria :
« 0 maître, maître, vous me donner congé, moi lui toucher dans la main, moi vous faire bon rire !
— Que voulez-vous dire, grand fou que vous êtes ? lui dis-je. Il vous mangera.
— Lui manger moi? lui manger moi? répondit-il. Moi manger lui, vous tous rester là, moi vous faire donner bon rire. »
Aussitôt le voilà à bas de cheval, il ôte ses bottes dans le moment, chausse une paire d' escarpins qu'il avait dans sa poche, donne son cheval à garder à mon valet, se saisit d'un fusil, et se met à courir comme le vent.
L'ours cependant se promenait au petit pas, sans songer à malice, jusqu'à ce que Vendredi, s'en étan approché, commença à lier conversation avec lui, comme si l'animal était capable de l'entendre : « Ecoute donc, lui cria-t-il, moi te vouloir parler un peu. » Pour nous, nous le suivions à quelque distance; nous étions déjà descendus des montagnes du côté de la Gascogne, et nous nous trouvions dans une vaste plaine, où pourtant il y avait une assez grande quantité d'arbres parsemés çà et là.
Vendredi étant, pour ainsi dire, sur les talons de l'ours, ramasse une grosse pierre, la jette à cet affreux animal et l'atteint juste à la tête sans néanmoins lui faire plus de mal que si le caillou avait donné contre une muraille. Aussi il n'avait d'autre
but que de se faire poursuivre par Tours, et de nous donner bon rire, selon sa manière de s'exprimer.
L'ours, suivant sa louable coutume, ne manqua pas d'aller droit à lui en faisant des pas si terribles que, pour les suivre, on aurait dû mettre son cheval au petit galop.
Il n avait garde cependant d'attraper Vendredi, que je vis, à mon grand étonnement, prendre sa course de notre côté, comme s'il avait besoin de notre secours, et nous nous préparâmes à faire feu sur la bête tous en même temps, pour délivrer Vendredi de ses griffes. J'étais pourtant dans une furieuse colère contre lui pour avoir attiré l'ours sur nous, dans un moment où cette affreuse bête ne songeait qu'à aller droit son chemin.
« Cela s'appelle-t-il nous faire rire? lui dis-je; viens vite, et prends ton cheval, afin que nous puissions tuer ce maudit animal que tu as mis à nos trousses.
— Point, point, répondit-il tout en courant, non tirer, vous point bouger, vous avoir grand rire. »
Comme il courait deux fois plus vite que l'ours, et qu'il y avait encore un assez grand espace entre l'un et l'autre, il se dirige tout d'un coup à côté de nous, vers un grand chêne qui lui paraissait propre à l'exécution de son projet, et nous faisant signe de le suivre, il met bas son fusil à quelques pas de l'arbre, et il y grimpe avec une adresse étonnante. Nous suivions cependant, à quelque distance, l'ours irrité qui prenait le même chemin; étant proche de l'arbre, il s'arrête auprès du fusil, le flaire, et, le laissant là, il se met à grimper contre le tronc de l'arbre à la manière des chats, quoiqu'il fût d'une pesanteur extraordinaire.
J'étais surpris de la folie de Vendredi, et jusque-là je ne voyais pas le mot pour rire dans toute cette affaire. L'ours avait déjà gagné les branches de l'arbre, et il avait fait la moitié du chemin depuis le tronc jusqu'à l'endroit où Vendredi s'était mis sur l'extrémité faible d'une grosse branche. Dès que l'animal eut posé les pattes sur la même branche, et qu'il se fut mis en devoir d'aller jusqu'à Vendredi, il nous cria qu'il allait apprendre à danser à l'ours, et en même temps il se met à sauter sur la branche, et à la remuer de toutes ses forces; il fit chanceler l'ours, qui regardait en arrière pour voir de quelle manière il se tirerait de là; ce qui nous fit rire effectivement de tout notre cœur. Mais la farce n'était pas encore jouée jusqu'au bout; il lui parla de nouveau comme s'il eût été sûr de lui faire entendre son mauvais anglais :
« Quoi, lui dit-il, toi ne pas venir plus loin! toi prié encore un peu venir ; » en même temps il cesse de remuer la branche , et l'ours , comme s'il était sensible à son invitation, fait effectivement quelques pas en avant, et aussi souvent qu'il plaisait à Vendredi de remuer la branche, l'ours trouvait à propos d'arrêter tout court.
Je crus alors qu'il était temps de lui casser la tête ; en conséquence je criai à Vendredi de se tenir en repos; mais il me pria de n'en rien faire, et de lui permettre de le tuer lui-même quand il le voudrait.
Pour abréger l'histoire, mon sauvage dansait si souvent sur la branche, et Tours en s'arrêtant se mettait dans une posture si grotesque, que nous en mourions de rire. Nous ne comprenions pourtant pas l'intention de Vendredi : nous avions cru d'abord qu'en remuant la branche il avait envie de culbuter
cette lourde bête du haut en bas; mais elle était trop rusée pour s'y laisser attraper, et elle se cramponnait à la branche avec ses quatre griffes d'une telle force, qu'il était impossible de la faire tomber, et par conséquent nous avions de la peine à comprendre par quelle plaisanterie l'aventure finirait.
Vendredi nous tira bientôt d'embarras; car voyant que l'ours n'avait pas envie d'approcher davantage :
« Bon, bon, lui dit-il, toi ne pas venir plus à moi, moi venir à toi. »
Et là-dessus il s'avance vers l'extrémité de la branche, et s'y pendant par les mains, il la fait plier assez pour se laisser tomber à terre sans risque.
L'ours, voyant de cette manière son ennemi décamper, prend la résolution de le suivre ; il se met à marcher sur la branche à reculons, mais avec beaucoup de lenteur et de précaution, ne faisant point un pas sans regarder en arrière. Quand il fut arrivé au tronc, il en descendit avec la même circonspection, toujours à reculons, et ne remuant jamais un pied qu'il ne sentît l'autre bien fermement attaché à l'écorce. Il allait justement appuyer une de ses jambes sur la terre, quand Vendredi s'avança sur lui, et lui mettant le bout du fusil dans l'oreille, le fit tomber roide mort.
Après cette expédition, mon gaillard s'arrêta pendant quelques moments d'un air grave, pour voir si nous riions , et voyant qu'effectivement il nous avait extrêmement divertis , il fit un terrible éclat de rire lui-même en disant que c'était ainsi qu'on tuait les ours dans son pays.
« Gomment ! lui répondis-je, le moyen que vous les tuiez de cette manière, vous n'avez point de fusils !
— Oui, repartit-il, point de fusils, mais nous tirer beaucoup grands longs flèches. »
Il est certain qu'il avait tenu parole, et que cette comédie nous avait donné beaucoup d'amusement. Cependant j'en aurais encore ri d'un meilleur cœur, si je ne m'étais pas trouvé dans un lieu sauvage, où les hurlements des loups me donnaient beaucoup d'inquiétude. Le bruit qu'ils faisaient était épouvantable; et je ne me souviens pas d'en avoir jamais entendu un pareil, si ce n'est une seule fois sur le rivage d'Afrique, comme je crois l'avoir déjà dit.
Si ce bruit affreux et l'approche de la nuit ne nous avaient déterminés à quitter cet endroit au plus tôt, nous aurions suivi le conseil de Vendredi, en écorchant la bête, dont la peau valait bien la peine d'être conservée; mais nous avions encore trois lieues à faire avant que d'arriver au gîte, et notre guide nous pressait de nous remettre en marche.
Toute cette route était couverte de neige, quoiqu'à une moindre épaisseur que sur les montagnes, et par conséquent elle était moins dangereuse. Mais en récompense les loups que la faim rendait furieux étaient descendus par bandes entières dans les plaines et dans les forêts, et avaient fait des ravages affreux dans plusieurs villages, où ils avaient tué une grande quantité de bétail, et même dévoré des hommes.
Nous apprîmes de notre guide, qu'il nous restait encore à traverser un endroit fort dangereux, et où nous ne manquerions pas de rencontrer des loups.
C'était une petite plaine environnée de bois de tous côtés, et aboutissant à un défilé fort étroit, par où nous devions passer absolument pour sortir des forêts, et pour gagner le bourg où nous devions coucher cette nuit.
Nous entrâmes dans le premier boia une demiheure après. Dans ce bois nous ne rencontrâmes rien qui fût capable de nous effrayer, excepté dans une.
très -petite plaine, d'environ un demi-quart de mille, où nous vîmes cinq grands loups traverser le chemin
à la file les uns des autres, comme s'ils couraient après une proie assurée. Ils ne firent pas seulement semblant de nous apercevoir, et en moins de rien ils étaient hors de notre vue. Cependant notre guide, qui était un poltron achevé, nous avertit de nous préparer à la défense, puisque apparemment ces loups seraient suivis d'une grande quantité d'autres.
Nous suivîmes son conseil, sans cesser un moment de porter les yeux de tous côtés; mais nous n'en découvrîmes pas un seul dans tout le bois, qui était long de plus d'une demi-lieue. Il n'en fut pas de même daris la plaine dont j'ai fait mention. Le premier objet qui nous y frappa était un cheval tué par ces animaux, sur le cadavre duquel ils étaient encore au nombre de quelques douzaines, occupés non à dévorer la chair, mais à ronger les os.
Nous ne trouvâmes point du tout à propos de troubler leur festin, et de leur côté ils ne songeaient pas à le quitter pour nous troubler dans notre voyage. Vendredi avait pourtant grande envie de leur lâcher quelques coups de fusil; mais je l'en empêchai, prévoyant que bientôt nous aurions des affaires de reste. Nous n'avions pas encore traversé la moitié de la plaine, quand nous entendîmes à notre gauche des hurlements terribles : un moment après nous vîmes une centaine de loups venir à nous, par rangs et par files, comme s'ils avaient été mis en bataille par un officier expérimenté.
Je crus que le seul moyen de les bien recevoir
était de nous disposer tous sur une même ligne, et de nous tenir bien serrés : ce que nous exécutâmes dans le moment. Je donnai encore ordre à mes gens de faire leur décharge, en sorte qu'il n'y eût que la moitié qui tirât à la fois, et que F autre se tînt prête à faire dans le moment une seconde décharge; et si, malgré tout cela, les loups ne laissaient pas de pousser leur pointe, qu'ils ne s'amusassent pas à recharger leurs fusils, mais qu'ils missent promptement le pistolet à la main. Nous en avions chacun une paire, ainsi nous étions en état de faire six grandes décharges tout de suite. Mais pour lors toutes nos armes ne nous furent point nécessaires; car à notre première décharge les ennemis s'arrêtèrent tout court. Il y en eut quatre de tués, et plusieurs autres de blessés, qui, en se tirant de la foule, laissaient sur la neige les traces de leur sang. Voyant pourtant que le reste ne se retirait pas, je me ressouvins d'avoir entendu dire que les bêtes, même les plus féroces, étaient effrayées du cri des hommes; en conséquence, j'ordonnai à tous mes compagnons d'en pousser un de toutes leurs forces.
Je vis par là que cette opinion n'était pas trop mal fondée; car dans le moment les loups commencèrent leur retraite, et après que j'eus fait faire une seconde décharge sur leur arrière-garde, ils prirent le galop pour s'enfuir dans les bois.
Leur fuite nous donna le loisir nécessaire pour recharger nos armes chemin faisant; mais à peine eûmes-nous pris cette précaution, que nous entendîmes dans le même bois, du côté gauche, mais plus en avant que la première fois, des hurlements encore plus effroyables.
La nuit s'approchait cependant, ce qui mettait nos affaires en plus mauvais état, surtout quand nous
DE R0B1NS0N CRUSOÉ. 33l
vîmes paraître tout en même temps trois troupes de loups, Tune à gauche, L'autre derrière nous, et la troisième à notre front; de manière que nous en étions presque environnés. Néanmoins, comme ils ne tombaient pas d'abord sur nous, nous jugeâmes à propos d'aller toujours en avant, autant que nous pouvions faire avancer nos chevaux, ce qui n'était tout au plus qu'à un bon trot, à cause des mauvais chemins.
De cette manière, nous découvrîmes bientôt le défilé par lequel il fallait nécessairement passer, et qui était au bout de la plaine, comme j'ai déjà dit; mais étant sur le point d'y entrer, nous fûmes surpris par la vue d'un nombre confus de loups qui paraissaient vouloir nous diaputer le passage.
Tout d'un coup nous entendîmes de l'autre côté un coup de fusil, et dans le même instant nous vîmes un cheval sellé et bridé sortir du bois et s'enfuir comme le vent, ayant à ses trousses seize ou dix-sept loups qui devaient bientôt l'atteindre, puisqu'il était impossible qu'il soutint encore longtemps une course si vigoureuse.
En nous avançant du côté de l'ouverture dont ce cheval venait de sortir, nous aperçûmes les cadavres d'un autre cheval et de deux hommes fraîchement dévorés par ces bêtes furieuses et déjà rongés jusqu'aux os.
Ce spectacle nous remplit d'horreur, et nous ne savions pas de quel côté nous tourner, quand ces abominables bêtes nous forcèrent à prendre une résolution, en avançant sur nous de tous côtés au nombre de trois cents tout au moins.
Par bonheur nous découvrîmes tout près du bois plusieurs grands arbres abattus, apparemment dans l'été, pour servir à faire de la charpente. Je plaçai ma petite troupe au beau milieu, après lui avoir fait mettre
pied à terre, et je l'arrangeai en forme de triangle devvant le plus grand de ces arbres qui pouvait lui servir de rempart.
Cette précaution ne nous fut pas inutile; car ces loups endiablés se jetèrent sur nous avec une fureur inexprimable et des hurlements capables de faire dresser les cheveux; et je suis persuadé que leur rage était surtout animée par la vue des chevaux que j'avais fait placer au milieu de nous. J'ordonnai à mes gens de tirer de la même manière qu'ils avaient fait dans la première rencontre, et ils l'exécutèrent si bien qu'ils firent tomber un bon nombre de nos ennemis par la première décharge; mais il était nécessaire de faire un feu continuel, car ils ne cessaient de se précipiter vers nous, ceux de derrière poussant en avant les premiers.
Après notre seconde décharge, nous les vîmes s'arrêter un peu, et j'espérais déjà que nous en serions bientôt quittes; mais je m'étais bien trompé! Nous fûmes encore obligés de faire feu deux fois de nos pistolets, et je crois que dans ces quatre décharges nous en tuâmes bien dix-sept ou dix-huit, et blessâmes plus du double de ce nombre.
J'aurais été très -fâché de faire tirer notre dernier coup sans la dernière nécessité : je fis donc venir mon valet anglais (car Vendredi était occupé à charger mon fusil et le sien), je lui ordonnai de prendre un cornet à poudre, et de faire une traînée sur l'arbre qui nous servait de rempart, et sur lequel les loups se jetaient à tout moment avec une rage épouvantable. Il le fit sur-le-champ, et dès que je vis nos ennemis montés sur l'arbre, j'eus justement le temps de mettre le feu à ma traînée, en lâchant dessus le chien d'un pistolet déchargé : tous ceux qui se trouvaient sur l'arbre
furent grillés par le feu, dont la force en jeta sept ou huit parmi nous, que nous dépêchâmes en moins de rien : pour les autres, ils étaient si effrayés de cette lumière subite augmentée par l'obscurité de La nuit, qu'ils commencèrent à se retirer un peu. Là-dessus je fis faire sur eux la dernière décharge, que nous accompagnâmes d'un grand cri qui acheva de les mettre entièrement en fuite.
Ensuite nous fîmes une sortie l'épée à la main sur une vingtaine d'estropiés, et il en résulta ce bon effet, crue les hurlements plaintifs de ceux que nous taillions en pièces contribuèrent à épouvanter les autres qui avaient regagné les bois.
Nous en avions tué tout au moins une soixantaine, et si c'eût été en plein jour, nous en aurions bien dépêché davantage; le champ de bataille nous restait, mais nous avions encore une grande lieue à faire, et nous entendions encore de temps en temps' un bruit affreux dans les bois. Nous crûmes même plus d'une fois en voir près de nous, sans en être bien sûrs, à cause de la neige qui nous éblouissait les yeux.
Après avoir marché encore une heure dans de pareilles inquiétudes, nous arrivâmes au bourg où nous devions passer la nuit. Nous y trouvâmes tout le monde sous les armes, parce que la nuit d'auparavan un grand nombre de loups, et quelques ours, y étaient entrés, et leur avaient donné une alarme bien chaude qui les obligeait à se tenir continuellement en sentinelle, et surtout pendant la nuit, afin de défendre leurs troupeaux, et de se défendre eux-mêmes.
Le jour d'après, notre guide était si mal, et les membres où il avait été blessé étaient tellement enflés, qu'il lui fut impossible de nous servir davantage : ainsi nous fûmes obligés d'en prendre un autre pour
nous conduire jusqu'à Toulouse. Là nous trouvâmes, au lieu de montagnes, de neige et de loups, un climat chaud et une campagne riante et fertile.
Je ne dirai rien de mon voyage à travers la France, puisque plusieurs autres ont infiniment mieux parlé de tout ce qui concerne ce pays, que je ne saurais le faire. Je dirai seulement que, sans m' arrêter beaucoup, je passai de Toulouse à Calais, par Paris, et que j'arrivai à Douvres le 11 janvier, après avoir essuyé un froid presque insupportable.
Robinson, au bout de sept ans, entreprend un nouveau et grand voyage. Le navire incendié.
Arrivé à Londres, j'assurai à la bonne veuve dont j'ai parlé une pension suffisante pour la faire vivre dans l'aisance, et je commençai à jouir de mes richesses et d'un repos acheté par trente-cinq ans de fatigues et de malheurs inouïs.
J'en avais déjà joui pendant sept ans, et j'étais parvenu à un âge avancé. Qui n'eût pas cru que ce goût, né avec moi pour les voyages et pour les aventures, se serait évaporé avec le feu de ma jeunesse^ et qu'à l'âge de soixante et un ans, jeme trouverais au-dessus de tous les caprices capables de tirer quelqu'un de sa patrie?
Cependant, je ne pus résister longtemps au désir qui me pressait de courir dans le monde. C'était comme une véritable maladie; et surtout le désir de revoir mon île, mes plantations, la colonie que j'y
DE ROBINSON CRUSOK.
avais laissée, ne m'accordait pas un moment de repus: c'était Tunique sujet de mes pensées pendant la nuit: j'en parlais tout haut, même quand je ne dormais pas,
et rien au monde ne me l'était de l'esprit; tous mes discours se tournaient tellement de ce côté-là que ma conversation en devenait ennuyeuse, et que je me
C'était Tunique sujet de mes pensées. (Page 335).
donnais un ridicule dont je m'apercevais fort bien sans me sentir en état de l'éviter.
Au commencement de Tannée 1693. mon neveu, qui avait embrassé la profession de marin, et à qui j'avais donné un excellent vaisseau à commander, revint d'un voyage qu'il avait fait à Bilbao. le premier
qu'il eût fait en qualité de maître. Il me dit que de très-riches marchands lui avaient proposé d'entreprendre pour eux un voyage dans les Indes et de là à la Chine. Ce voyage, s'il réussissait, devait produire de très-grands bénéfices, dont la moitié lui était assurée. « Eh bien ! mon oncle, ajouta-t-il, fe riez-vous si mal de venir avec moi ? vous désirez si vivement de courir les aventures sur mer! je vous promets de vous procurer le plaisir de revoir votre île, car je dois toucher au Brésil. »
Cette proposition répondait avec tant de justesse à la disposition de mon esprit, que j'y consentis avec empressement, à condition crue je pourrais passer dans mon île un mois environ.
Il m'en fit de grand cœur la promesse, et je fis mes préparatifs pour partir avec lui.
Mon neveu fut prêt à mettre à la voile au commencement de janvier 1694, et je m'embarquai avec mon fidèle Vendredi le 18, ayant avec moi, outre ma chaloupe démontée, une cargaison considérable de toutes sortes de choses nécessaires pour ma colonie.
Outre cela, j'avais avec moi quatre ouvriers, que j'avais envie de laisser clans mon île, et d'y faire travailler pour mon compte pendant mon séjour ; à eux permis d'y rester ou de me suivre quand je prendrais la résolution d'en sortir. Il y avait parmi eux un charpentier, un serrurier, un tailleur et un autre garçon fort ingénieux, qui, quoique tonnelier de son métier, était un mécanicien universel. Il était fort adroit à faire des roues et des moulins à bras pour moudre le blé ; déplus, il était tourneur et potier, et capable de faire, dans la perfection, toutes sortes d'ouvrages en bois ou en terre.
Ma cargaison consistait en une assez grande quan-
tité de toiles et de petites étoffes minces, propres à habiller les Espagnols et les cinq Anglais que je m'attendais à trouver dans mon île ; il y en avait assez, selon mon calcul, pour les tenir bien vêtus pendant plus de sept ans. Si Ton y ajoute toutes les autres choses nécessaires pour les couvrir, comme gants, chapeaux, souliers, bas, il y en avait environ pour trois cents livres sterling-, y compris tout ce qu'il lailait pour des lits, et la batterie de cuisine, pots, chaudrons, et du cuivre pour en faire un plus grand nombre. J'y avais joint à peu près cinq cents livres pesant de fer travaillé, comme clous, outils de toutes sortes, crochets, gonds, serrures..
Je ne dois pas oublier une centaine d'armes à feu de réserve, mousquets, fusils, pistolets, beaucoup de plomb de tout calibre et deux pièces de canon de bronze ; comme il m'était impossible de prévoir les dangers où ma colonie pouvait être engagée un jour, j'avais encore chargé le vaisseau d'une centaine de barils de poudre à canon, d'épées, de sabres et de plusieurs fers dépiques et de hallebardes. Outre cela, je priai mon neveu de prendre avec lui deux petits canons de tillac, en sus du nombre qu'il lui en fallait, afin de les laisser dans l'ile, s'il était nécessaire d'y bâtir un fort et de se mettre en défense contre quelque ennemi.
Ce voyage réussit beaucoup mieux que les autres que j'avais faits par mer, et par conséquent je ne serai pas obligé d'arrêter, joar le récit de quelques accidents fâcheux, le lecteur, impatient apparemment de savoir l'état où se trouvait ma colonie. Je n'ai qu'un incident remarquable à raconter.
Le soir du 20 février, le matelot qui était en sentinelle vint nous dire qu'il avait vu de loin un éclat de
lumière suivi d'un coup de canon , et immédiatement après on en entendit un second.
Là-dessus nous montâmes tous sur le tillac, où, pendant quelques moments, nous n'entendîmes rien. Mais, peu de minutes après, nous découvrîmes une grande lumière, et nous en conjecturâmes que c'était un grand incendie .
Nous pensâmes que le feu devait avoir pris à quelque vaisseau ; les coups de canon qu'on venait d'entendre nous persuadèrent que nous n'en étions pas loin, et nous étions sûrs qu'en continuant d'avancer, nous en apjDrochions, parce que de moment à autre la flamme nous paraissait plus grande. Cependant le temps était nébuleux, et nous ne pûmes rien voir que du feu. Mais une demi-heure après, poussés par un vent favorable, quoique assez faible, et le temps s'étant un peu éclair ci, nous aperçûmes distinctement un grand vaisseau dévoré par le feu, au beau milieu de la mer.
J'ordonnai dans le moment qu'on fît feu de cinq canons, l'un immédiatement après l'autre, afin de faire savoir à ces infortunés qu'il y avait à peu de distance un navire prêt à les secourir, et qu'ils fissent leurs efforts pour se sauver de notre côté dans leur chaloupe ; car quoique nous pussions voir leur vaisseau par le moyen de la flamme, il ne leur était pas possible de nous apercevoir, à cause de l'obscurité de la nuit.
En attendant le jour, nous continuâmes de nous diriger du côté où nous découvrions le bâtiment embrasé: mais pendant cette manœuvre nous vîmes, avec une grande frayeur, quoique nous eussions lieu de nous y attendre, le navire sauter en l'air, et quelques moments après le feu s'éteindre, apparemment parce que le reste du vaisseau était allé à fond. C'était un spectacle ter-
DE ROBINSON CRUSOE. 339
rible et affligeant, surtout par la compassion qu'il nous inspira pour ces pauvres malheureux, qui devaient être tous détruits par les flammes, ou bien errer avec leur chaloupe dans le vaste océan; c'est de quoi les ténèbres ne nous permirent pas de juger. La prudence voulut pourtant que je supposasse le second cas ; et pour les guider du mieux qu'il me fut possible, je lis descendre des lanternes de tous les côtés du vaisseau,
Nous aperçûmes un vaisseau dévoré par le feu. (Page 338.)
et tirer le canon pendant toute la nuit, afin de leur faire connaître qu'ils n'étaient pas loin de nous.
Le lendemain, à huit heures environ, nous découvrîmes, par le moyen de nos lunettes d'approche, deux chaloupes surchargées de monde, et nous aperçûmes que ces pauvres gens, ayant le vent contraire, faisaient force de rames, et que nous ayant vus, ils faisaient toutes sortes de signaux pour se faire voir aussi de nous.
Nous leur donnâmes à notre tour le signal ordinaire de venir à bord, et en même temps nous iïmes plus de voiles, pour nous mettre plus à portée. En moins d'une demi-heure, nous les joignîmes et les laissâmes tous entrer dans le vaisseau. Ils étaient pour le moins soixante, tant hommes que femmes et enfants.
Nous apprîmes que le vaisseau sauté en l'air était de trois cents tonneaux, allant de Québec en Canada, vers la France; et le maître nous raconta au long toutes les particularités de ce désastre.
Le feu avait commencé par l'imprudence du timonier, dans l'espèce de cabinet où Ton met la boussole, les chandelles, etc. Tout le monde étant accouru au secours, on l'avait cru absolument éteint ; mais on ne tarda guère à s'apercevoir que quelques étincelles étaient tombées dans certains endroits du vaisseau où il était impossible d'atteindre. De là le feu avait gagné la quille, d'où il s'était répandu dans tout le corps du bâtiment avec une telle violence, qu'il avait été absolument impossible de le maîtriser. Le seul parti qui leur était resté à prendre, avait été d'abandonner le navire : par bonheur ils avaient deux chaloupes assez grandes, et un petit esquif, qui ne leur pouvait servir qu'à mettre des provisions et de l'eau fraîche. Dans cette situation, toute leur consolation était d'être échappés du feu, sans pouvoir espérer raisonnablement de se sauver, étant à une si grande distance de la terre. Le seul bonheur dont ils pouvaient se ilatter, était de trouver quelque bâtiment en mer qui voulût bien les prendre sur son bord. Ils avaient des voiles, des rames, une boussole, et ils se préparaient à retourner vers Terre-Neuve ; toutes les provisions qu'ils avaient n'étaient suffisantes tout au plus que pour les empêcher de mourir de faim pen-
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dant douze jours ; h la vérité, ce1 espace de temps leur suffirait, si le temps était favorable, pour arriver jusqu'au banc de ce pays-là ; et ils avaient l'espoir de s'y soutenir par le moyen dé la pèche, jusqu'à ce qu'ils pussent retourner an Canada; mais ils avaient à craindre tant de hasards, de tempêtes, de vents contraires, de pluies capables de les engloutir, que, s'ils se sauvaient, ce ne pourrait être que par une espèce de miracle.
Au milieu de leurs délibérations, étant presque tous désespérés, ils avaient entendu avec une joie inexprimable un coup de canon suivi de quatre autres : leur courage en avait été vivement ranimé, et, conformément à mon intention, ils avaient compris par là qu'ils étaient à la portée d'un vaisseau qui leur offrait du secours.
Là-dessus ils avaient mis bas les mâts et leurs voiles, parce que le vent ne leur permettait pas de nous approcher, et quelque temps après, leurs espérances avaient été redoublées par la vue de nos lumières et par nos coups de canon qui se suivaient par intervalles pendant toute la nuit. Ils avaient tiré aussi trois coups de mousquet, mais nous ne les avions pas entendus à cause du vent contraire. Ils avaient mis pourtant leurs rames à l'eau pour s'empêcher du moins d'être emportés par les vents, afin que nous pussions les approcher plus facilement. A la fin ils s'étaient aperçus avec une satisfaction inexprimable que nous les avions en vue.
Il m'est impossible de dépeindre les gesticulations surprenantes, les extases et les postures variées avec lesquelles ces pauvres gens exprimaient la joie qu'ils ressentaient d'une délivrance si peu attendue.
Tous étaient Français, à l'exception de deux per-
sonnes que des événements qu'il serait trop long de raconter avaient conduites sur leur navire: c'étaient un ecclésiastique anglais, déjà avancé en âge, et une jeune fille anglaise, âgée d'environ dix-huit ans; celleci ayant perdu, pendant la traversée, son père et sa mère, qui étaient d'honnêtes ouvriers, s'était mise sous la protection de ce vieil ecclésiastique, qui veillait sur elle avec grand soin.
Tous ces passagers nous prodiguèrent toutes les marques de reconnaissance que les sentiments et la politesse sont capables d'inspirer. Ils me conjurèrent, puisque nous étions tellement dérivés du côté de l'ouest avant de les rencontrer, d'avoir du moins la honte de suivre la même direction jusqu'à l'île de Terre-Neuve, où peut-être ils pourraient louer quelque bâtiment pour retourner au Canada d'où ils étaient partis.
Je trouvai cette proposition raisonnable. Je consentis donc à suivre cette route, comme ils le souhaitaient.
Au bout d'une semaine, nous arrivâmes à l'île de Terre-Neuve. C'est là que nous déposâmes nos Français, qui ne manquaient pas d'argent et à qui il fut facile de se procurer les moyens de retourner au Canada.
Les seuls passagers qui voulurent rester à notre bord furent le vieil ecclésiastique qui , ayant appris que notre dessein était d'aller aux Indes, désira faire voyage avec nous, et nous pria de le débarquer sur la côte de Goromandel, et la jeune fille dont le père et la mère étaient morts pendant la traversée, et qui se trouvait absolument sans ressources ; l'ecclésiastique qui l'avait prise sous sa protection lui avait promis de la placer en qualité de servante ou d'ouvrière dans quelque établissement anglais.
DE ROBINSON CRUSOÉ. -ik-i
Robinson visite son île où il passe vingt-cinq jours.
Je découvris mon île le 10 avril 1695. Ce ne fut pas sans de très-grandes difficultés que je la trouvai ; j'y étais entré autrefois, et j'en étais sorti du côté du sud-est vers le Brésil ; mais, faisant route alors entre l'île et le continent, et n'ayant point de carte de cette côte, ni aucune marque particulière à laquelle je pusse la reconnaître, je la vis sans savoir que ce fût elle.
Nous croisâmes pendant longtemps de côté et d'autre ; nous mîmes pied à terre dans plusieurs îles situées à l'embouchure du fleuve Orénoque, mais sans parvenir à notre but ; j'appris seulement, en suivant ces côtes, que j'avais été autrefois dans l'erreur, en croyant que la terre que je découvrais était le continent. C'était une île fort longue, ou plutôt une longue suite d'îles situées vis-à-vis du grand espace qu'occupe l'embouchure de ce fleuve.
Allant d'une île à l'autre, tantôt avec le vaisseau et tantôt avec la chaloupe, je gagnai le côté méridional de mon île, et d'abord je le reconnus. Aussitôt mon neveu mit notre vaisseau à l'ancre dans une rade sûre vis-àvis de la petite baie près de laquelle était mon ancienne habitation.
Dès que j'eus fait cette découverte, j'appelai Vendredi, et je lui demandai s'il savait où il était. Il se mit à regarder fixement pendant quelque temps, et puis, frappant de joie ses mains l'une contre l'autre, il s'écria : « Oui, oui, oh ! voilà, oh ! voilà ! »
Et, montrant du doigt mon château, il commença à chanter et à faire des gambades comme un fou : j'avais même bien de la peine à Y empêcher de sauter dans la mer et d'aller à terre à la nage.
« Eh bien ! Vendredi, lui dis-je, qu'en dis-tu? trouverons-nous quelqu'un ou non? ton père y sera-t-il ? »
Au nom de son père, le pauvre garçon, dont le cœur était si sensible, parut tout troublé, et je vis les larmes couler de ses yeux en abondance.
« Non, non, non, non, répondit-il en secouant la tête, moi ne le voir plus.
— Eh! qu'en sais-tu, mon enfant? lui dis-je.
— Oh ! repartit-il, lui mort longtemps, lui beaucoup vieux homme.
— La chose n'est pas encore sûre, lui dis-je; mais, enfin, crois-tu que nous trouverons quelque autre de nos gens? »
Il avait sans doute les yeux meilleurs que moi, car, quoique nous fussions à une demi-lieue de terre, il me montra du doigt la colline qui était au-dessus de mon château, s' écriant :
« Moi voir beaucoup d'hommes, là, là et là. »
Je tournai les yeux vers cet endroit; mais je ne vis rien, pas même avec ma lunette d'approche, ce qui venait probablement de ce que je ne l'avais pas dirigée avec justesse. Il ne laissait pas d'avoir raison, comme je compris le lendemain en examinant la chose : ils avaient été cinq ou six en cet endroit pour voir le vaisseau, ne sachant qu'en penser.
Dès que Vendredi m'eut dit qu'il voyait des gens, je fis mettre pavillon anglais et tirer deux coups de canon pour leur faire entendre que nous étions amis, et un demi-quart d'heure après, nous vîmes une fu-
DE ElOBINSON CRUSOÉ. 345
mée s'élever du côté de La petite baie. J'ordonnai en ce momenl qu'on mît la chaloupe en mer avec an drapeau blancen signede paix, et, prenanl avec moi Vendredi e1 le vieil ecclésiastique, je me fis mettre -;i
terre.
Comme nous allions vers le rivage dans le temps que la marée était presque haute, nous entrâmes tout droit dans une petite baie, et le premier homme sur Lequel je fixai mes yeux fut l'Espagnol à qui j'avais sauvé la vie : je reconnus parfaitement bien ses traits. J'ordonnai d'abord que tout le monde restât dans la chaloupe, et que personne ne me suivît à terre ; mais il n'y eut pas moyen de retenir Vendredi. Il avait découvert son père à une si grande distance des autres Espagnols, qu'il ne me fut pas possible de le voir; et il est certain que, si on avait voulu l'empêcher d'aller à terre, il se serait jeté à la mer pour y aller à la nage.
A peine y avait-il mis le pied, qu'il vola du côté du sauvage avec la vitesse d'une flèche qu'un bras vigoureux décoche d'un arc. L'homme le plus insensible n'aurait pas pu s'empêcher de répandre quelques larmes en voyant les transports de joie auxquels cet excellent garçon s'abandonna en joignant son père.
Quant à moi, je n'aurais jamais fini, si je voulais raconter en détail toutes les civilités que me firent les Espagnols. Le premier, que je reconnaissais parfaitement bien, comme je l'ai déjà dit, s'approcha de la chaloupe portant un drapeau de paix, et accompagné d'un de ses compatriotes. Non-seulement il ne me reconnut pas d'abord, mais il n'avait pas seulement la pensée que ce pût être moi avant que je lui eusse parlé.
« Gomment ! lui dis-je, vous ne me reconnaissez pas? »
Il ne me répondit pas un mot; mais, donnant son fusil à son compagnon, il ouvrit les bras et vint m'embrasser, en disant plusieurs choses en espagnol dont je n'entendais qu'une partie. lime serra entre ses bras, et me demanda mille pardons de n'avoir pas reconnu ce visage qu'il avait considéré autrefois comme celui d'un ange envoyé du ciel pour lui sauver la vie. Il disait encore un grand nombre d'autres belles choses que la politesse espagnole suggérait à son cœur véritablement reconnaissant, et ensuite, se tournant vers son compagnon, il lui ordonna de faire venir les autres Espagnols au nombre de quatorze, qui me firent l'accueil le plus empressé et le plus cordial. Il me demanda si j'avais envie de me promener vers mon château, afin qu'il eût le plaisir de m'en remettre en possession, après avoir eu la satisfaction de m'y montrer les augmentations et les embellissements auxquels je devais naturellement m' attendre.
Je le voulus bien ; mais il me fut aussi impossible de retrouver ma demeure que si je n'y avais jamais été. Ils avaient planté un si grand nombre d'arbres, ils les avaient arrangés d'une manière si bizarre , et les avaient placés si près les uns des autres, que ces arbres, ayant pris un accroissement extraordinaire pendant les dix années de mon absence, rendaient mon château absolument inaccessible. On n'en pouvait approcher que par des chemins si tortueux, que c'était un vrai labyrinthe pour tout autre que pour les habitants.
Quand je lui demandai quelle raison l'avait porté à faire tant de fortifications, il me dit que j'en verrais assez la nécessité, quand il m'aurait donné un détail de tout ce qui s'était passé depuis l'arrivée des Espagnols dans mon île. « Quoique alors, poursuivit-il,
DE ROBINSON GRUSOÉ. 347
je fusse dans une grande consternation de votre départ, je ne laissai pas d'être charmé de votre bonheur, qui vous avait procuré si à propos un bon navire pour vous tirer de ce désert. Je dois néanmoins avouer que rien ne m'est jamais arrivé dans le cours de ma vie de plus triste et de plus mortifiant que d'apprendre votre départ , quand j'ai conduit ici mes compatriotes. »
Il me dit encore qu'il avait eu beaucoup à se plaindre des cinq Anglais que j'avais laissés en partant, et il m'assura que les Espagnols, à leur arrivée dans l'île, s'étaient trouvés moins à leur aise avec eux qu'avec les sauvages parmi lesquels ils avaient mené auparavant une si triste vie, excepté que les premiers étaient moins à craindre à cause de leur petit nombre. « J'espère, monsieur, ajouta-t-il, que vous apprendrez sans déplaisir qu'une nécessité absolue et le soin de notre propre conservation nous ont forcés de les désarmer et de les éloigner de nous. »
Voici un court résumé de ce qu'il me raconta à ce sujet:
« Sans cesse ils formaient de mauvais complots contre nous, et nous étions obligés d'être jour et nuit sur nos gardes. Ce n'est pas tout. A la suite d'une incursion de sauvages dans l'île, un Indien étant tombé entre leurs mains, comme autrefois Vendredi entre les miennes, ils l'obligèrent de travailler pour eux et de les servir. Il faisait son possible pour les contenter; niais un jour, un de ces Anglais, furieux de ce qu'il n'avait pas bien fait quelque ouvrage qu^il lui avait donné et de ce qu'il avait marqué quelque dépit lorsqu'il avait voulu le redresser, saisit une hache pour le tuer. Il avait envie de lui fendre la tête ; mais la rage ne lui permettant pas de bien diriger
son coup, la hache avait frappé Y épaule du pauvre sauvage ; sur quoi un des Espagnols, mes compatriotes, croyant qu'il lui avait coupé un bras, accourut pour le prier de ne pas massacrer ce malheureux et pour l'en empêcher par force s'il était nécessaire. Alors ce furieux se jeta sur l'Espagnol lui-même, en jurant qu'il le tuerait en la place du sauvage; mais l'Espagnol évita le coup, et avec une pelle qu'il avait à la main (car ils étaient tous occupés au labourage) il le terrassa. Un autre Anglais voyant son compagnon à terre, se rua sur l'Espagnol et le terrassa à son tour. Deux autres Espagnols vinrent au secours de celui-ci, et les trois autres Anglais se rangèrent du côté des deux premiers. Ils n'avaient point d'armes à feu ni les uns ni les autres, mais assez de haches, et d'autres outils pour s'assommer : un des Anglais avait un sabre caché sous ses habits, avec lequel il blessa les deux Espagnols qui étaient venus pour seconder leurs compagnons. Là-dessus nous intervînmes tous, et les cinq Anglais furent faits prisonniers. Nous délibérâmes d'abord sur ce qu'on en ferait. Ils avaient déjà excité tant de troubles, ils étaient si furieux, et de plus de si grands fainéants, qu'ils étaient pernicieux à cette petite société, sans lui être en aucune manière utiles; d'ailleurs c'étaient des traîtres et des perfides, à qui le crime ne coûtait rien.
« Je leur déclarai ouvertement (car mes compatriotes m'avaient choisi pour chef et me donnaient le titre de gouverneur), que s'ils étaient de mon pays, je le« ferais tous pendre sans quartier, puisque les lois de tous les gouvernements tendent à la conservation de la société, et qu'il est juste d'en ôter tous ceux qui tâchent de la détruire ; mais qu'étant Anglais, je voulais les traiter avec la plus grande douceur, en consi-
DE ROBIXSON CRUSOÉ.
dération d'un homme de leur nation, à qui nous devions Ions la vie.
« On délibéra avec beaucoup d'attention, et Ton convint à la (in unanimement de ces articles :
« Qu'ils seraient désarmés; qu'on ne leur permettrait d'avoir ni fusil, ni poudre, ni plomb, ni salue.
lis avaient assez de haches et d'outils pour s'assommer. (Page 3<t8.)
ni aucune arme offensive ; qu'ils seraient chassés de la société ; et qu'ils iraient s'établir dans un coin de l'île.
« Ils nous quittèrent d'un air très-mécontent, en disant qu'ils allaient chercher un endroit pour s'établir, et pour y faire une plantation ; et nous leur don-
nâmes quelque peu de vivres, mais point d'armes ni d'outils.
« Quatre ou cinq jours après ils revinrent de nouveau pour chercher des provisions, et ils m'indiquèrent l'endroit qu'ils avaient choisi pour y demeurer, et pour y planter. C'était un lieu fort convenable, dans l'endroit le plus éloigné de l'île, du côté du nord-est.
« C'est là qu'ils se bâtirent de jolies cabanes, au pied d'une colline déjà environnée de quelques arbres de plusieurs côtés ; de manière qu'en y plantant un petit nombre d'autres, ils se mettaient entièrement à couvert. Ils demandèrent quelques peaux de chèvres pour leur servir de lits et de couvertures, et elles leur furent données. Etant alors d'une humeur plus pacifique, ils s'engagèrent solennellement à ne rien entreprendre contre la colonie, et à cette condition, nous leur donnâmes tous les outils dont nous pouvions nous passer. Nous y ajoutâmes des pois, du millet et du riz pour semer; en un mot, tout ce dont ils pouvaient avoir besoin, excepté seulement des armes et des munitions.
« Ils devinrent plus raisonnables et me demandèrent la permission de prendre le canot pour faire une excursion sur la côte voisine. Dans cette expédition, qui fut de très-courte durée, ils sauvèrent cinq femmes sauvages qu'une tribu ennemie avait mises en réserve pour les dévorer. Ils les ont amenées ici ; ils se sont établis avec elles et forment cinq ménages qui vivent dans une assez grande union. Depuis cette époque, leur conduite est beaucoup meilleure, et nous n'avons pas eu à nous plaindre d'eux. Ils se sont fort bien battus dans une circonstance où les sauvages sont venus nous attaquer ; à cette occasion, nous leur avions donné des armes et des munitions, et ensuite nous les
leur avons laissées. Ils reconnaissent mon autorité, et la concorde règne entre eux; quant aux sauvages, la leçon qu'ils ont reçue a été si terrible, que nous ne craignons plus leurs incursions ; ils ne seront pas tentés de revenir. »
Tel fut le récit du gouverneur espagnol. Je vis avec bien du plaisir que la colonie était florissante et que les Anglais étaient devenus d'assez honnêtes gens.
Nous allâmes les visiter, mais ce qui me causa une pénible surprise, c'est qu'ils pensaient peu à leurs devoirs envers Dieu et à leur religion ; qu'ils n'en avaient pas enseigné un seul mot à leurs femmes ; seulement, ils leur avaient enseigné à parler l'anglais passablement, comme aussi à leurs enfants, qui s'en tiraient d'une manière assez burlesque, aussi bien que leurs mères.
Au reste, il n'y avait pas une de ces femmes qui ne fût douce, modérée, soumise, laborieuse, modeste et prompte à secourir ses compagnes.
Voici ce que je fis pour la colonie. Les Espagnols et les Anglais étaient persuadés, aussi bien que moi, qu'ils ne seraient plus importunés par les visites des sauvages et que s'ils revenaient, ils étaient en état de les repousser, quand ils seraient deux fois plus nombreux qu'auparavant. Ainsi, il n'y avait rien à craindre de ce côté-là. Un point plus important que je traitai avec l'Espagnol que j'appelle gouverneur, c'était le désir que j'avais qu'ils restassent dans l'île. Mon intention n'était pas d'en emmener un seul avec moi ; aussi n'était-il pas juste d'accorder cette faveur à quelques-uns et de laisser là les autres, qui auraient été au désespoir d'y rester si j'avais diminué leur nombre.
Je leur dis donc à tous que j'étais venu pour les
établir dans l'île, et non pour les en faire sortir ; que, dans ce dessein, j'avais fait des dépenses considérables, afin de les pourvoir de tout ce qui était nécessaire pour leur subsistance et pour leur sûreté ; que, de plus, je leur amenais des personnes non-seulement propres à augmenter avantageusement leur nombre, mais encore à leur rendre de grands services, étant artisans et capables de faire pour la colonie mille choses nécessaires qui lui avaient manqué jusqu'à présent.
Les Espagnols me répondirent qu'ils se trouvaient très-contents de demeurer dans cette île, où ils vivaient dans l'abondance ; que cependant ils souffraient beaucoup d'être éloignés de leurs femmes et de leurs enfants, et qu'ils seraient au comble de la joie si ces personnes chéries venaient les rejoindre. Je leur promis de leur procurer ce bonheur ; je pris leur nom et l'adresse de leurs familles, qui demeuraient toutes aux environs de la petite ville de Loxa, en Andalousie, et je m'engageai à faire les frais de leur transport au Brésil et de là dans l'île ; et je leur annonçai qu'avant de repartir, pour éviter toute contestation dans la suite, j'assignerais à chacun des colons la portion de terrain qui devait lui appartenir en propre.
Après cette déclaration, qui fut accueillie par de vifs transports de joie, je les priai tous à dîner pour le lendemain; et véritablement je leur donnai un repas magnifique. Pour le faire préparer, je fis venir à terre le cuisinier du vaisseau et son compagnon. On apporta du vaisseau six pièces de bœuf, et quatre de porc, une grande jatte de porcelaine pour y faire du punch, avec les ingrédients nécessaires, dix bouteilles de vin rouge de Bordeaux, et dix bouteilles de bière d'Angleterre. Tout cela fut d'autant plus agréable à
mes convives, qu'ils Savaient tâté de rien de pareil
depuis ])ien des années.
Les Espagnols ajoutèrent à nos mets cinq chevreaux
entiers, mie les cuisiniers firent rôtir, et dont on envoya trois bien couverts dans le vaisseau, aiin que l'équipage se régalât de viande fraîche dans le temps que mes insulaires faisaient bonne chère des provisions salées du vaisseau.
Après le repas, je fis porter à terre toute la cargaison que je leur destinais ; et pour empêcher qu'il n'y eût des disputes sur le partage, j'ordonnai que chacun prît une portion égale de tout ce qui devait servir à les vêtir pour lors. Je commençai par leur distribuer autant de toile qu'il leur en fallait pour avoir chacun six chemises. Rien au monde n'était capable de leur faire plus de plaisir ; il y avait si longtemps qu'ils n'en avaient porté, que l'idée même leur en était presque sortie de la mémoire.
Je destinai les étoffes minces d'Angleterre, dont j'ai parlé ci-dessus, à leur faire faire à chacun un |habit en forme de fourreau, croyant cet habillement libre et peu serré le plus propre pour la chaleur du climat. J'ordonnai en même temps qu'on leur en fît de nouveaux dès que ceux-ci seraient usés. Je donnai à peu près les mêmes ordres pour ce qui regardait les escarpins, les souliers, les bas et les chapeaux.
Il m'est impossible d'exprimer la joie et la satisfaction qui éclataient dans l'air de tous ces pauvres gens, en voyant le soin que j'avais pris de leur fournir tant de choses utiles et commodes.
Je leur présentai ensuite les gens que j'avais amenés avec moi, le tailleur, le serrurier, les deux charpentiers, et mon artisan universel qui leur était d'une plus grande utilité qu'aucune chose au monde. Le
tailleur, pour leur marquer le zèle qu'il avait pour eux, se mit d'abord à travailler, et avec ma permission, il commença par leur faire à chacun une chemise. En même temps il enseigna aux cinq femmes la façon de manier l'aiguille, de coudre et de piquer, et les employa même à faire les chemises de leurs maris et de tous les autres.
Pour les charpentiers, il n'est pas nécessaire de dire de quelle utilité ils furent à ma colonie. Ils mirent d'abord en pièces tous mes meubles grossiers, et les remplacèrent, en très-peu de temps, par des tables fort propres, des chaises, des bois de lit, des buffets.
Je distribuai à chaque homme une bêche, une pelle et un râteau, afin de suppléer aux charrues et aux herses. Je leur donnai encore des pioches, des leviers, de grandes haches et des scies.
Quant à mon artiste universel, il se trouvait au comble de la joie. La jeune fille que nous avions recueillie après l'incendie du vaisseau français avait consenti à l'épouser et à demeurer avec lui dans l'île. Le jour même de notre arrivée, le vieil ecclésiastique avait béni leur union.
Cet homme vénérable employa les vingt jours que nous passâmes dans l'île à instruire spécialement les femmes, ainsi que les hommes, sur les principales vérités de la religion; il fut très-seconde dans cette œuvre pieuse par la femme du mécanicien, et avant notre départ il eut la consolation de baptiser les femmes ainsi que leurs enfants, et de bénir leur union avec les Anglais.
Je remis au gouverneur les canons, les autres armes et les munitions, puis je revins sur mon vaisseau, après avoir passé vingt-cinq j ours dans l'île, et promis aux colons, qui avaient tous pris la résolution de
La femme du mécanicien le seconda dans cette œuvre pieuse. (Page 35^. )
DE ROBINSON GRUSOÉ. 357
s'y établir, de leur envoyer du Brésil de nouveaux secours, si je pouvais en trouver l'occasion. Je m'étais engagé surtout à leur faire avoir quelque bétail, vaches, moutons et cochons.
Relâche au Brésil; combat sur mer.
Le jour suivant, nous fîmes voile après avoir salué la colonie de cinq coups de canon, et après une heureuse navigation nous arrivâmes dans la baie de Tous-les-Saints, dans le Brésil, sans rencontrer rien qui fût digne de remarque, excepté une seule particularité.
Le troisième jour après avoir mis à la voile, la mer étant calme, et le courant allant avec force vers Test nord-est, nous fumes un peu entraînés hors de notre cours, et nos gens crièrent jusqu'à trois fois : Terre du côté de l'est, sans qu'il nous fût possible de savoir si c'était le continent ou des îles. Vers le soir, nous vîmes la mer, du côté de la terre, toute couverte de quelque chose de noir, que nous ne pûmes pas distinguer; mais notre contre-maître, étant monté dans le grand mât avec une lunette d'approche, se mit à crier que c'était toute une armée. Je ne savais pas ce qu'il voulait dire avec son armée, et je le traitai d'extravagant. « Ne vous fâchez pas, monsieur, dit-il, c'est une armée navale, je vous en réponds. Il y a plus de mille canots, et je les vois distinctement venir droit à nous. »
Je fus un peu surpris de cette nouvelle, aussi bien que mon neveu le capitaine, qui avait entendu raconter dans l'île de si terribles choses de ces sauvages, et qui, n'ayant jamais été dans ces mers, ne savait qu'en penser. Il s'écria deux ou trois fois qu'il fallait nous attendre à être dévorés. J'avoue que voyant la mer calme, et le courant qui nous portait vers le rivage, je n'étais pas sans frayeur. Je l'encourageai pourtant, en lui conseillant de laisser tomber l'ancre aussitôt qu'on verrait qu'il serait inévitable d'en venir aux mains avec ces barbares.
Le calme continuant, et cette flotte étant fort près de nous, je commandai qu'on jetât l'ancre et qu'on ferlât les voiles; j'assurai en même temps l'équipage que la seule chose qu'il y eût à craindre était qu'ils ne missent le feu au vaisseau, et que pour les en empêcher, il fallait remplir les deux chaloupes d'hommes bien armés, et les attacher de bien près, l'une à la poupe et l'autre à la proue. Cet expédient ayant été approuvé, je fis prendre à ceux des chaloupes un bon nombre de seaux, pour éteindre le feu que les sauvages pourraient s'efforcer de mettre au dehors du navire.
Nous attendîmes ainsi les ennemis, et bientôt nous les vîmes de près; je ne crois pas que jamais un plus terrible spectacle se soit offert aux yeux d'un chrétien. Il est vrai que le contre-maître s'était prodigieusement trompé dans son calcul : au lieu de mille canots, il n'y en avait à peu près que cent vingt; mais ils étaient tellement chargés, que quelques-uns contenaient jusqu'à dix-sept personnes, et que les plus petits étaient montés de sept hommes tout au moins.
Ils s'avançaient hardiment, et paraissaient avoir le projet d'environner le vaisseau de tous côtés; mais
nous ordonnâmes à nos chaloupes de ne pas permettre qu'ils approchassent trop.
Cet ordre même nous engagea, contre notre intention, dans un combat avec ces sauvages. Cinq ou six de leurs grands canots approchèrent tellement de la plus grande de nos chaloupes, que nos gens leur firent signe de la main de se retirer ; ils le comprirent fort bien, et ils le firent; mais tout en se retirant, ils lancèrent une cinquantaine de javelots contre nous et blessèrent dangereusement un de nos hommes.
Je criai pourtant à ceux de nos chaloupes de ne point faire feu, et je leur fis jeter un bon nombre de planches pour se couvrir contre les flèches des sauvages, en cas qu'ils vinssent à en tirer de nouveau.
Environ une demi-heure après, ils avancèrent sur nous en corps du côté de la poupe, sans que nous pussions d'abord deviner leur dessein. Ils approchèrent assez pour que je visse sans peine que c'étaient de mes vieux amis, je veux dire de ces sauvages avec lesquels j'en étais déjà venu aux mains.
Un moment après ils s'éloignèrent de nouveau, jusqu'à ce qu'ils fussent tous ensemble directement opposés à un des côtés de notre navire, et alors ils firent force de rames pour venir à nous. Ils approchèrent si près, effectivement, qu'ils pouvaient nous entendre parler; et là-dessus je commandai à tout l'équipage de se tenir en repos, jusqu'à ce qu'ils tirassent leurs flèches une seconde fois, mais qu'on tînt le canon tout prêt.
En même temps j'ordonnai à Vendredi de se mettre sur le tillac pour leur parler et pour demander quel était leur dessein. Je ne sais pas s'ils l'entendirent, mais immédiatement après, Vendredi s'écria qu'ils allaient tirer; et malheureusement pour le pauvre gar-
çon? ils firent voler dans le vaisseau plus de trois cents flèches, dont personne ne fut blessé, si ce n'est ce fidèle garçon lai-même, qui à mes yeux eut le corps percé de trois flèches, ayant été le seul qui fût exposé à leur vue.
La douleur que me causait la perte de cet ancien
Vendredi fut perce de trois flèches. (Page 360.)
compagnon de tous mes travaux, me porta à un violent désir de vengeance. J'ordonnai d'abord qu'on chargeât cinq canons à cartouche et quatre à boulets, et nous envoyâmes une bordée à nos ennemis.
Ils n'étaient éloignés de nous que de la moitié de la longueur d'un câble, et nos canonniers visèrent si
juste, que quatre de leurs canots furent renversés,
selon toutes les apparences, d'un seul el même coup de canon.
Je ne saurais dire précisément combien nous en tuâmes; mais il est certain que jamais il n'y eut dans une multitude de gens une pareille frayeur et une consternation semblable. Il y avait treize ou quatorze de leurs canots tant brisés que renversés, et coulés à fond; une partie de ceux qui les avaient montés étaient tués, et les autres tâchaient de se sauver à la nage.
Le reste était hors de sens , à force de frayeur, et ils ne songeaient qu'à s'éloigner, sans se mettre en peine de leurs camarades dont les canots avaient été coulés à fond, ou brisés par notre canon. Leur perte, par conséquent, doit avoir été considérable.
Un vent frais s'étant levé, nous remimes à la voile, tout le monde étant charmé de s'être tiré de cette affaire, excepté moi, qui étais au désespoir de la perte de Vendredi.
Peu de jours après, nous laissâmes tomber l'ancre dans la baie de Tous-les-Saints.
Là je m'adressai à un banquier, qui se chargea d'envoyer à Loxa l'argent nécessaire pour faire venir au Brésil les femmes et les enfants des Espagnols de ma colonie, et de les faire passer ensuite dans mon île. J'ai appris dans la suite que cette commission avait été fidèlement exécutée.
Je fis dresser ma chaloupe, afin de l'employer pour envoyer à ma colonie ce que je lui avais promis.
Je donnai au pilote de telles instructions pour reconnaître mon île, qu'il était absolument impossible qu'il la manquât.
En moins de rien, la chaloupe fut chargée de la cargaison que je destinais à mes gens, et un de nos ma-
telots qui avait été à terre avec moi dans l'île, s'offrit d'aller avec la chaloupe, et de s'établir dans ma colonie, pourvu que j'ordonnasse, par une lettre, au gouverneur espagnol, de lui donner des habits, du terrain et les outils nécessaires pour commencer une plantation ; ce qu'il entendait fort bien, ayant été planteur autrefois à Mary-Land, et ayant fait aussi le métier de boucanier.
Je r encourageai dans ce dessein, en lui accordant tout ce qu'il me demandait. De plus, je donnai ordre au gouverneur espagnol de lui remettre une portion de tout .ce qui lui était nécessaire, égale à celle qui avait été distribuée aux autres.
Toute cette cargaison, comme je l'ai appris dans la suite, arriva en bon état dans l'île, et l'on croira sans peine qu'elle y fut reçue avec plaisir.
Départ pour la Chine. Aventure en Cochinchine.
Nous continuâmes ensuite notre route pour l'Inde, où nous déposâmes l'ecclésiastique anglais, et où nous fîmes quelque séjour, et ensuite pour la Chine, et il ne nous arriva dans ce long voyage rien de remarquable, si ce n'est l'incident que je vais raconter.
Lorsque nous fûmes arrivés sur la côte de la Cochinchine, nous prîmes, pour un motif que je vais dire, le parti d'entrer dans une petite rivière où il y avait assez d'eau pour notre bâtiment.
Nous n'étions pas là tout à fait à notre aise; le pays
où nous étions entrés était habité par des barbares, qui étaient voleurs non-seulement par caractère mais encore de profession. A la vérité, nous n'avions rien à leur demander et nous ne souhaitions pas d'avoir avec eux le moindre rapport; néanmoins nous eûmes bien de la peine à nous défendre de leurs insultes.
Ils n'avaient aucun commerce avec aucun autre peuple, et ne vivaient que de poisson, d'huile et des aliments les plus grossiers. Une marque évidente de leur barbarie excessive, était l'abominable coutume qu'ils avaient de réduire en esclavage tous ceux qui malheureusement venaient à faire naufrage sur leurs côtes, et nous en vîmes bientôt un échantillon de la manière suivante.
Le motif qui nous avait amenés là c'est qu'il s'était fait une voie d'eau à notre navire au milieu de la mer, sans qu'il nous eût été possible de la découvrir. Nous résolûmes de déplacer tout ce qu'il y avait de plus pesant et de mettre le navire sur le côté pour le nettoyer, et pour trouver la voie d'eau s'il était possible.
Conformément à cette résolution, ayant mis d'un seul côté les canons et tout ce qu'il y avait de plus pesant dans le vaisseau, nous fîmes de notre mieux pour le renverser afin de pouvoir aller jusqu'à la quille.
Les habitants, qui n'avaient jamais rien vu de pareil, descendirent aussitôt vers le rivage; voyant le vaisseau renversé de ce côté-là, sans apercevoir nos gens qui travaillaient dans les chaloupes et sur des échafaudages du côté qui leur était opposé, ils s'imaginèrent d'abord que le bâtiment avait fait naufrage, et qu'en échouant, il était tombé sur le côté de cette manière.
Dans cette supposition, ils vinrent, environ trois heures après, vers nous avec dix ou douze grandes
barques montées chacune de huit rameurs, résolus selon toutes les apparences, de piller le vaisseau, et de mener ceux de l'équipage qu'ils trouveraient vers leur roi ou capitaine; car nous n avons pu rien apprendre delà forme de leur gouvernement, Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en ce cas-là l'esclavage était le sort auquel nous devions nous attendre.
Étant avancés du côté du vaisseau, ils en firent le tour, et ils nous découvrirent travaillant de toutes nos forces à la quille et au côté du navire pour le nettoyer, pour le boucher et pour lui donner le suif.
Au commencement, ils ne firent que nous contempler avec attention, sans qu'il nous fût possible de deviner leur dessein. Cependant, à tout hasard, nous profitâmes de cet intervalle pour faire entrer quelques-uns de nos gens dans le vaisseau, afin que là ils donnassent des armes et des munitions à ceux qui travaillaient, pour se défendre en cas de besoin.
Il fut bientôt temps de s'en servir : car, après avoir délibéré ensemble pendant un quart d'heure, et conclu apparemment que le vaisseau devait avoir échoué, et que nous ne travaillions que pour le sauver ou pour nous sauver nous-mêmes, par le moyen de nos chaloupes, dans lesquelles ils nous voyaient porter nos armes, ils avancèrent sur nous comme sur une proie certaine.
Nos gens les voyant approcher en si grand nombre, commencèrent à s'effrayer : ils étaient dans une assez mauvaise posture pour se défendre, et ils nous crièrent de leur ordonner ce qu'ils devaient faire. Je commandai d'abord à ceux qui étaient sur l'échafaudage de tâcher de se mettre dans le vaisseau au plus vite, et à ceux qui étaient dans les chaloupes de faire le tour du navire et d'y entrer aussi. Pour nous qui étions à bord,
DE ROBINSON GRUSOÉ.
nous fîmes tous nos efforts pour redresser le bâtiment. Cependant ni ceux de l'échafaudage ni ceux des cha-
Les Cochinchinois attaquèrent la chaloupe. (Page 36^.)
loupes ne purent exécuter nos ordres, parce qu'un moment après, ils eurent les barbares sur les bras: déjà
deux de leurs barques avaient abordé notre plus grande chaloupe, et se saisissaient de nos gens comme de leurs prisonniers.
Le premier sur qui ils mirent la main était un garçon aussi brave que robuste ; il avait un mousquet à la main, mais au lieu de s'en servir, il le jeta dans la chaloupe, ( ce que je pris d'abord pour une imprudence, qui allait jusqu'à la stupidité. Mais il me désabusa bientôt; car il prit le drôle qui l'avait saisi, par les cheveux, et l'ayant tiré de sa barque dans la nôtre, il lui cogna la tête contre un des bords de la chaloupe d'une telle force, que dans le moment même il en fit sortir la cervelle.
En même temps, le matelot qui était à côté de lui, ayant pris le mousquet par le canon, en fit le moulinet de si bonne grâce, qu'il terrassa cinq ou six des ennemis qui voulaient se jeter dans la chaloupe.
Ce n'en était pas assez pour repousser trente ou quarante hommes qui se jetaient avec précipitation dans la chaloupe, où ils ne s'attendaient à aucun danger, et où il n'y avait en effet que cinq hommes pour la défendre ; mais un accident des plus burlesques nous donna une victoire complète.
Notre charpentier, se préparant à enduire de suif et à goudronner le dehors du vaisseau, venait de faire descendre dans la chaloupe deux chaudrons, l'un rempli de poix bouillante, et l'autre de poix-résine, de suif, d'huile, et d'autres matières semblables. L'aide du charpentier avait encore dans la main une grande cuiller de fer, avec laquelle il fournissait aux autres cette liqueur bouillante ; en voyant deux de nos Gochinchinois entrer du côté où il était, il les arrosa d'une cuillerée de cette matière, qui les força à se jeter à la mer en rugissant comme deux taureaux.
DE KOBINSON CRUSOÉ. 367
« C'est bien l'ail, John, 8'écria Là-dessusle charpentier; ils trouvent la soupe bonne, donne-leur-en encore
une écuellée. » En même temps i! couii de ce côté-là avec un de ces torchons qu'on attache à un bâton pour laver les vaisseaux, et le trempanl dans la poix, il en
jette une si grande quantité sur ces voleurs, dans le temps que John avec sa cuiller la leur prodigue libéralement, qu'il n'y eut pas un seul homme dans les trois barques ennemies qui ne fût misérablement grillé. L'effet en était d'autant plus grand et plus prompt, que ces malheureux étaient presque nus, et je puis dire que de mes jours je n'ai entendu de cris plus affreux que ceux que poussèrent alors ces pauvres Gochinchinois.
C'est une chose digne de remarque, que, quoique la douleur fasse pousser des cris à tous les peuples du monde, cependant ces cris sont tous aussi différents que leurs différents langages. Je ne saurais mieux nommer le son qui frappa pour lors nos oreilles, qu'un hurlement, et je n'ai jamais rien entendu qui en approchât davantage que le bruit affreux que faisaient ces loups qui venaient m'attaquer dans ma traversée des Pyrénées.
Jamais victoire ne me fit plus de plaisir, non-seulement parce qu elle nous délivra d'un danger qui, sans cet expédient, aurait été très-grand; mais surtout parce qu'elle fut remportée sans répandre de sang, et sans tuer personne, excepté celui à qui un de nos hommes avait cassé la tête contre le bord de la chaloupe. J'aurais été au désespoir de faire périr ces malheureux, quoiqu'en défendant ma propre vie, parce que je savais qu'ils n'avaient pas la moindre notion de l'injustice qu'ils commettaient en nous attaquant. Je sais que la chose, étant nécessaire, aurait été juste,
parce qu'il ne peut pas y avoir de crime à se défendre : mais je crois que la vie a bien de l'amertume, quand on s'est vengé en tuant son prochain, et j'aimerais mieux souffrir d'assez grandes insultes, que de faire périr mon agresseur. Je pense même que tous ceux qui réfléchissent et qui connaissent le prix de l'humanité, sont de mon sentiment. Je reviens à mon histoire.
Pendant cette bataille comique, nous avions, mon neveu et moi, si bien employé les gens qui étaient à bord, que le vaisseau fut enfin redressé. On avait déjà remis les canons dans leurs places, et le canonnier me pria d'ordonner à ceux de nos chaloupes de se retirer, parce qu'il voulait faire feu sur les ennemis.
Je lui dis de n'en rien faire, et que le charpentier nous en délivrerait bien sans le secours du canon ; j'ordonnai seulement au cuisinier de faire chauffer une autre chaudronnée de poix. Mais heureusement nous n'en eûmes pas besoin, les pauvres diables étaient si mécontents de leur premier assaut, qu'ils n'avaient garde d'en tenter un second. D'ailleurs, ceux qui se trouvaient dans les barques plus éloignées de nous, voyant le vaisseau redressé à flot, commençaient apparemment à sentir leur méprise, et, par conséquent, ils ne jugèrent pas à propos de pousser plus loin leur dessein.
C'est ainsi que nous nous tirâmes d'affaire d'une manière assez plaisante, mais nous résolûmes de remettre en mer à quelque prix que ce fût, persuadés que, le jour d'après, nous nous trouverions environnés d'un si grand nombre de Cochinchinois , que nos chaudrons auraient de la peine à fournir à tous leurs besoins.
Le même soir donc nous reportâmes tous nos effets dans le vaisseau, et le lendemain matin nous lûmes en état de faire voile. Nous trouvâmes bon néanmoins de nous tenir à l'ancre à quelque distance, où nous ne craignions pas les ennemis, parce que nous étions en bonne posture pour les attendre. Le jour suivant, ayant achevé tout ce que nous avions à faire à bord, et voyant que nos voies d'eau étaient parfaitement bouchées, nous mîmes à la voile.
Nous arrivâmes à Ning-po, célèbre port de l'empire chinois.
Mon neveu, qui s'était défait très-avantageusement dans l'Inde des marchandises qu'il avait apportées d'Angleterre, s'était ensuite chargé de marchandises de l'Inde et surtout d'opium, dont il espérait avec raison tirer un très-grand parti en Chine. À Ning-po, il fit d'excellentes affaires et acheta à bon compte des marchandises de la Chine qu'il était certain de revendre en Angleterre avec un bénéfice très-considérable.
Excursion en Chine. Retour en Angleterre.
En attendant notre départ, nous jugeâmes à propos de nous ménager le plaisir de faire trois ou quatre petits voyages dans le pays. Nous en fîmes un entre autres, de dix journées de chemin, pour aller voir Nankin; c'est en effet une ville qui mérite bien la peine d'être vue. On dit qu'il y a un million d'âmes, ce que j'ai bien de la peine à croire. Elle est bâtie fort régu-
lièrement, toutes les rues sont tirées au cordeau, et se croisent à angle droit, ce qui en augmente singulièrement la beauté.
Mais quand je compare les peuples de ce pays-là, leur manière de vivre, leur gouvernement, leur religion, leur magnificence, à ce qu'on voit de plus remarquable en Europe, je dois avouer que tout cela ne vaut pas la peine d'en parler, bien loin de mériter les pompeuses descriptions que certaines relations nous en donnent.
Si nous admirons la grandeur des Chinois, leurs richesses, leurs brillantes cérémonies, leur commerce, leurs forces, ce n'est pas parce que ces choses sont admirables en elles-mêmes, mais parce que l'idée que nous avons des gens qui habitent cette partie du monde, ne nous permet pas de nous attendre à rien de grand et d'extraordinaire.
Sans cela, qu'est-ce que leurs bâtiments, en comparaison de tant de magnifiques palais qu'on admire en Europe ? Qu'est-ce que leur commerce à proportion de celui de l'Angleterre, de la Hollande, de la France et de l'Espagne? Leurs villes ne sont rien au prix des nôtres, pour la magnificence, la force, la richesse, l'agrément et la variété. Rien n'est plus ridicule que de mettre en parallèle leurs ports où se trouve un petit nombre de jonques et d'autres chétifs bâtiments, avec nos flottes marchandes et nos armées navales. On peut dire même avec vérité qu'il y a plus de commerce dans notre seule ville de Londres, que dans tout ce vaste empire ; et qu'un seul vaisseau de guerre du premier rang, anglais, hollandais ou français, est capable de faire tête à toutes leurs forces de mer, et même de les abîmer : encore un coup, il n'y a que l'idée que nous avons de la barbarie des peuples de ce pays, qui
nous représente d'une manière si avantageuse tout ce qu'on rencontre de plus remarquable dans la Chine ; tout nous y parut surprenant, parce que nous ne nous attendions à rien qui fût capable de nous donner de la surprise.
Ce que j'ai dit de leurs flottes peut être appliqué à leurs armées. Quand ils mettraient deux millions de soldats sur pied, une puissance si formidable ne ferait une ruiner le pays, et réduire les habitants à mourir de faim. S'il s'agissait d'assiéger une ville forte comme il s'en trouve quantité en Flandre, ou de se battre en bataille rangée, une seule ligne de cuirassiers allemands ou de gendarmes français renverserait toute la cavalerie chinoise. Un million de leurs fantassins ne viendrait pas a bout d'un seul corps de notre infanterie placé de manière à ne pouvoir pas être enveloppé. Je crois même pouvoir dire, sans gasconnade, que trente mille fantassins allemands ou anglais, et dix mille cavaliers français, anéantiraient toutes les forces de la Chine. Il en est de même de l'art d'attaquer et de défendre les villes. Il n'y a pas une ville fortifiée dans toute la Chine qui soutînt pendant un mois les efforts d'une armée européenne ; toutes les armées chinoises ensemble attaqueraient en vain une place forte comme Dunkerque, pourvu qu'elle ne fût pas réduite à se rendre par la famine. Ils ont des armes à feu, il est vrai; mais elles sont grossières, et sujettes à faire long feu, comme on dit : ils ont de la poudre à canon, mais elle n'a point de force. Ils sont sans discipline, ignorants dans l'exercice et dans la manière de se ranger en bataille, ne sachant ce que c'est que d'attaquer avec ordre, et de faire retraite sans confusion. Toutes ces vérités, dont je suis très-convaincu, me font rire de tout mon cœur, quand j'entends raconter de si
belles choses de ces fameux Chinois, qui, dans le fond, ne sont que des ignorants et de vils esclaves, sujets à un gouvernement despotique, proportionné à leur génie et à leurs inclinations.
Le pays que nous traversâmes en allant à Nankin est à la vérité extrêmement peuplé, mais la manière de vivre des habitants est misérable, comparée à la nôtre. Il est vrai qu'ils ne sentent pas leur misère, et se croient assez heureux, parce qu'ils n'ont pas seulement l'idée du bonheur dont jouissent les habitants dans les contrées bien policées de notre Europe. L'orgueil des Chinois est extraordinaire. Il n'est pr.s possible d'exprimer leur ostentation, qu'on remarque surtout dans leurs habits, dans leurs bâtiments, dans le nombre de leurs serviteurs esclaves, et, ce qu'il y a de plus ridicule, dans le mépris qu'ils affectent pour toutes les autres nations.
Un jour, à notre retour de Nankin, en approchant du château prétendu d'une espèce de gentilhomme campagnard, nous eûmes d'abord l'honneur d'être en compagnie du maître, pendant une grande demi-lieue. Son équipage était un don-quichotisme parfait, un vrai mélange de faste et de misère : l'habillement de ce don-Chinois aurait convenu à merveille à un bateleur. C'était une toile des Indes, richement brodée de graisse; on y voyait briller tout l'ornement nécessaire pour le rendre ridicule; de grandes manches pendantes, des falbalas, etc. Cette robe magnifique couvrait une veste de taffetas noir, aussi grasse que celle d'un boucher, preuve convaincante que celui qui la portait était un insigne malotru.
Son cheval offrait une noble copie du fameux Rossinante. Il était vieux, maigre et à moitié mort de faim : on en aurait un meilleur en Angleterre pour une gui-
DE R0B1NS0N GRUSOÉ.
née et demie; aussi n'aurait-il pas pris la peine de marcher, si deux esclaves armés de bons fouets, qui le suivaient à pied, n'eussent donné du courage à cette haridelle. Lui-même avait à la main un fouet qui ne lui était pas inutile, et il travaillait du côté de la tête et des épaules du noble animal, dans le temps que ses
Il était à cheval, suivi de deux esclaves à pied.
palefreniers exerçaient leurs forces sur les parties postérieures.
Pour surcroît de pompe, il était encore accompagné de dix ou douze esclaves; on peut juger de la magnificence de leur livrée, par la description que j'ai faite de l'habit du maître. Nous apprîmes qu'il venait de la
ville pour aller se promener à sa terre, qui était à peu près à une demi-lieue de nous. Nous marchâmes au petit pas, pour jouir plus longtemps de la brillante figure de ce chevalier ; mais enfin il prit les devants, parce que nous trouvâmes à propos de nous arrêter à un village pour nous y rafraîchir. Peu de temps après, étant arrivés à son château, nous l'y trouvâmes qui dînait dans une petite cour devant sa porte. C'était par pur orgueil qu'il avait choisi cet endroit exposé aux yeux des passants, et Ton nous dit que plus nous le regarderions, et plus nous flatterions sa vanité.
Il était assis à l'ombre d'un arbre semblable à un palmier-nain, sous lequel, pour se défendre encore mieux des rayons du soleil, il avait fait placer un grand parasol, qui ne représentait pas mal un dais et qui par conséquent contribuait beaucoup à rendre ce spectacle pompeux. On le voyait renversé dans un grand fauteuil qui avait de la peine à contenir le volume de sa grosse corpulence, et il était servi par deux femmes esclaves, qui apportaient les plats. Il y en avait encore deux autres du même sexe, qui s'acquittaient d'un emploi que peu de gentilshommes européens voudraient exiger de leurs domestiques. L'une lui mettait la soupe dans la bouche avec une cuiller, pendant que l'autre tenait l'assiette, et ramassait les bribes qui tombaient de la barbe et de la veste de taffetas de Sa Seigneurie. Cet imbécile croyait au-dessous de lui de se servir de ses propres mains.
Je ne pouvais m'empècher de réfléchir sur les peines ridicules où l'orgueil des hommes les jette, et sur l'embarras où un homme qui a le sens commun doit se trouver quand il se sent un penchant malheureux pour la vanité. Fatigués enfin de contempler la fatuité de ce pauvre imbécile qui s'imaginait que nous étions
DE ROBINSON CKUSOÉ.
extasiés d'admiration, dans 1(3 temps que nous le regardions d'un œil de pitié et de mépris, nous continuâmes notre voyage. Il n'y eut que mon neveu qui s'arrêta l,;i encore quelques moments, curieux de voir de près les mets dont ce gentilhomme se gorgeait avec tant d'<^tentation. Il nous rapporta qu'il y avait goûté, et que c'étaient des ragoûts dont un dogue anglais voudrait à peine apaiser sa faim. C'était un plat de riz bouilli,
On lui mettait la soupe dans la bouche avec une cuiller. (Page 374.)
dans lequel il y avait une grosse gousse d'ail et un petit sachet rempli de poivre vert, et d'une autre plante qui ressemble à du gingembre et qui a l'odeur du musc et le goût de la moutarde ; tout cela était étuvé avec une petite pièce de mouton fort maigre. Voilà tout le festin que ce prétendu seigneur offrait en spectacle aux passants, dans le temps qu'outre les quatre servantes, on voyait encore à une certaine distance de la table, quatre ou cinq esclaves, tout prêts à exécuter les ordres de
Son Excellence. Si leur table était plus mauvaise que celle de leur maître, il est certain qu'ils n'étaient pas trop bien nourris.
Etant de retour à Ning-Po, nous repartîmes pour l'Angleterre, où nous arrivâmes heureussment, après un voyage dont je ne raconterai pas au lecteur les incidents, du reste fort ordinaires, car il est sans doute aussi impatient d'arriver au terme de mes aventures, que je l'étais, moi, d'être de retour dans mon pays.