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étant petite, je ne ponvois pas dépenser mes revenus , à moins que de me donner des airs au dessus de ma condition , et de m'accabler d'équipages,de domestiques, et d'autres ridicules magnificences, dont j'avois à peine une idée, h'icn loin d'en faire les objets de mon inclination. Ainsi le seul parti qu'un homme sage auroit pris à ma place , eût été de jouir paisiblement des présens de la Providence, et de les voir croître sous ses mains.
Cependant toutes ces considérations n'avoient pas la force nécessaire pour me faire résister long-temps au penchant que j'avois de me perdre de nouveau dans le monde. C'étoit comme une véritable maladie -, et sur- tout ^e désir de revoir mon île , mes plantations , la colonie que j'y avois laissée , ne me laissoit pas un moment de repos; c'étoit l'unique sujet de mes pensées pendant le jour, et de mes rêves pendant la nuit ; j'en parlois tout haut , même quand je ne dormois pas, et rien au monde ne me l'ôtoit de l'esprit ; tous mes discours se tournoient tellement de ce côté-là ^ que ma conversation en devenoit ennuyeuse , et je me donnois par-là un ridicule dont je m'appercevois fort bien sans me sentir en état de l^éviter.
Au sentiment de plusieurs personnes sensées, tout ce que le peuple raconte sur les spectres et sur les apparitions, n'est dû qu'à la force de l'imagination déréglée et destituée du secours de la raison ; ces promenades des esprits et des lutins sont de pures chimères. Le souvenir vif qu'on a quelquefois de ses amis et de leurs discours, saisit d'une telle manière l'imagination dans certaines circonstances , qu'on croit les voir réellpmenl , leur parler, et entendre leurs
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réponses. C'est ainsi, selon ces habiles gens, que ie cerveau frappé peut prendre l'oinbre pour la réalité même.
Pour moi je puis dire que jusqu'ici je ne sais point par ma propre expérience s'il y a véritablement des esprits qui apparoissent après avoir été séparés des corps : je ne décide pas non plus que ce ne sont que des vapeurs qui offusquent un cerveau malade ; mais je sais fort bien que dans ce temps-là j'étois la dupe de mon imagination à un tel point, et qu'elle me transportoit si fort hors de moi-même , que quelquefois je pcnsois être véritablement devant mon château, entouré de toutes mes fortifications, et voir distinctement mon Espagnol, le père de Vendredi , et les scélérats anglais que j'avoi» laissés dans mes domaines : je dis pUis, je parlois souvent à ces personnages chimériques, et quoiqu'éveillé, je les regardois fixement comme des gens qui étoient réellement devant mes yeux. Cette illusion alloit plusieurs fois si loin, que ces images fantastiques me jetoient dans des frayeurs réelles. Dans un songe que j'eus un jour, l'Espagnol et le vieux sauvage me firent une relation si particulière et si vive de plusieurs trahisons des trois rebelles anglais , que c'étoit la chose du monde la plus surprcnante.Ils me racontèrent que ces perfides avoient fait le projet de massacrer tous les Espagnols , et qu'ils avoient brûlé toutes leurs provisions pour les faire mourir de faim. C'étoient des choses dont je n'avois jamais entendu parler, et qui n'avoient pas une entière réalité • mais que , sur la foi de ce rêve, je ne pus m'c m pêcher pourtant de croire absolument véritables, jusqu'à ce que je fusse pleinement convaincu du contraire. J'avois rêvé en même temps que,
sensible aux accusations des Espagnols , j'examinois ces scélérats , et je les condamnois à être pendus tous trois. On verra en son Heu ce qu'il y avoit de réel dans cette vision ; mais quelle que fût la cause qui me l'offrit à l'imagination, elle n'approclioit que trop de la vérité , quoiqu'elle ne fut pas vraie en tout au pied de la lettre , et la conduite de ces diables incarnés avoit été tellement abominable /que, si à mon retour dans l'île je les avois fait punir de mort , je leur aurois fait justice, sans pouvoir passer pour criminel ni devant Dieu ni devant les îiommes.
Quoi qu'il en soit, je vécus plusieurs années dans cette situation , sans trouver le moindre agrément, le moindre plaisir en aucune cliose,à moins qu'elle n'eût quelque relation à mon bizarre penchant. Mon épouse voyant avec quelle im pétuosité toutes mes idées me portoient vers des projets si déraisonnables, me dit une nuit, qu'à son avis ces mouvcmens irrésistibles vcnoient de la Providence, qui avoit déterminé mon retour dans cette île , et qu'elle ne voyoit rien qui pût m'en détourner que ma tendresse pour elle et pour mes enfans ; qu'elle étoit sûre que , si elle venoit à mourir , je prcndrois ce parti sans balancer ; mais que , la cliose étant résolue dans le ciel , elle seroit au désespoir d'y mettre un obstacle elle seule. . . J'étois si attentif à ce discours, et je la regardois si fixement , qu'elle perdit, contenance, et qu'elle s'arrêta tout court. Je lui demandai pourquoi elle ne Gonlinuoit pas à me dire tout ce qu'elle pensoit là-dessus ; mais je m'apperçus qu'elle avoit le coeur si. plein que les larmes commençoient à lui couler des yeux. « Parlez donc, ma chère , )) lui dis-je , souhaitez-vous que je m'en aille ?
)) — Non , répondit-elle, il s'en faut de beau- )) coup; mais si vous y êtes résolu, plutôt que » de vous en détourner , je suis prête à vous i) accompagner; car, quoique je trouve ce parti » fort incompatible avec votre âge, et fort mal » assorti à l'état de votre fortune , si la chose » doit être absolument , je ne suis pas d'humeur )) à vous abandonner; vous êtes obligé de le )) faire , si ce désir si violent vous vient du ciel ; » vous ne sauriez y résister sans manquer à i) votre devoir, et je manquerois au mien si je )) ne prenois pas le parti de vous suivre».
Ces tendres paroles de ma femme dissipèrent un peu mes vapeurs , et me firent réfléchir d'une manière plus calme sur la nature de mou dessein; je me mis devant les j'^cux tout ce qu'il y auroit d'extravagant pour un homme de mon âge, de se précipiter de nouveau, sans aucun motif plausible , dans les hasards dont j'étois sorti si heureusement, et dans des misères qui auroient été suivies d'une vie parfaitement heureuse, pourvu que moi-même j'eusse bien voulu n'y pas répandre de l'amertui^ie.
Je considérai qu'outre qu'il n'y a que la jeunesse et la pauvreté capables d'inspirer de pareils desseins , j'avois une épouse, et un enfant qui alloit bientôt être suivi par un autre, que j'avois tout ce que je pouvois désirer; et j'étois assez vieux pour songer à me séparer pour jamais de ce que j'avois acquis plutôt qu'à l'accumuler. Pour ce qui regarde V avertissement intérieur du cf^/ , auquel ma femme attribuoit mon dessein , je n'en étois pas trop convaincu ; et après avoir lutté pendant longtemps avecla force de mon imagination , j'en devins enfin le maître, comme je crois qu'on peut faire toujours en pareil cas, pourvu qu'on le veuille se-
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rieosement : je réussis peu à peu à me tranquilliser par lesraisonneraens dont je viens de faire mention ; mais ce qui y contribua le plus , c'est le dessein que je pris de me donner de l'occupation , et de me chercher quelques affaires propres à ne me pas laisser le loisir de livrer mon imagination à ces idées capricieuses : car )e m'étois appcrçu que jamais mon cerveau n'en étoit rempli que quand j'étois dans l'oisiveté , et que je n'avois pas sur quoi exercer l'activité naturelle de mon esprit.
Conséquemmeul à cette nouvelle résolution, j'achetai une métairie dans lé comté de Bedford, dans le dessein de m'y retirer: la maison étoit jolie , et les campagnes qui étoient autour éloient fort propres à être améliorées. Rien ne me convenoit mieuXjpaisque naturellement j'avois beaucoup de goût pour l'agriculture et pour tous les soins qu'il faut se donner pour accroître les revenus d'une terre. D'ailleurs ma maison de campagne étoit éloignée de la mer; ce qui m'empêchoit de renouveler mes folies par le commerce de gens de mer, et par le récit de tout ce qui regardoit les pays lointains.
M'y étant établi avec ma famille , j'achetai des charrues avec tout ce qu'il faut pour cultiver les terres; je me fournis de charrettes , d'un chariot , de chevaux , de vaches, de brebis; et me mettant à travailler avec application, je me vis en six mois de temps un véritable gentilhomme campagnard. Je me donnai tout entier à diriger mes laboureurs , à planter , à faire des enclos , et je crus mener la vie la plus fortunée que la nature puisse fournir à un homme qui , après de longs embarras, cherche un asyle contre de nouvelles infortunes.
Je cultivois ma propre terre ; je n'avois point
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de rentes à payer \ j'clois le maître de planter , d'arracher, de bâtir , de jeter bas , comme je le trouvois à propos : tout ce que je recueillois étoit pour moi-même, et toutes mes améliorations étoient pour le bien de ma postérité. Je ne songeois plus à reprendre le cours de ma vie errante, et me trouvant exempt de tout chagrin , je croyois véritablement avoir attrapé cette heureuse médiocrité dont mon père m'avoit si souvent fait l'éloge : les douceurs que je goûtois alors dans la vie , me rappeloient souvent dans l'esprit ces vers d'un poète :
Eloigné des cours et des vices , Ici , du siècle d'or je trouve le destin. La jeunesse en nos champs est libre de caprices,
Et la vieillesse est sans chagrin>
Je fus troublé dans cette félicité par un seul coup imprévu de la Providence , dont non-seulement le funeste effet étoit irrémédiable , maia dont les conséquences encore me replongèrent dans mes fantaisies plus profondément que jamais. Cette funeste disposition à courir le monde, ressembloit chez moi à une maladie qui est dans le sang, et qui, retenue pendant quelque temps par les remèdes , s'empare du corps avec une violence irrésistible. Le coup dont je pari» étoit la perte de mon épouse.
Mon but n'est pas ici de faire son panégyrique, d'ciitrer dans le détail de ses bonnes qualités , et de faire la cour au beau sexe en composant une harangue à l'honneur de ma femme. Je dirai seulement qu'elle étoit le soutien de toutes mes affaires, le centre de tous mes projets, l'auteur de tonte ma félicité , puisque par sa prudence elle m'avoit détourné de l'exécution de mes desseins chimériques. Ses tendres
discours avoient fait de plus utiles impressions sur moi , qu'autrefois ma propre raison , les larmes d'une mère, les sages préceptes d'un père éclairé , et les prudens conseils de mes amis n'auroient été capables d'en faire sur mon esprit. Je m'étois félicité mille fois de m'être laissé gagner par sa douceur et par son attacliement pour moi : et par sa mort je me considérois comme un liomme déplacé dans le monde , privé de tout secours et de toute consolation.
Dans ce triste état , je me voyois aussi étranger dans ma patrie que je l'étois dans le Brésil lorsque j'y abordai : et quoiqu' environné de mes domestiques, je me trouvois presqu' aussi seul que je l'avois été dans mon île. Je ne savois quel parti prendre-, je voyois autour de moi tous les hommes occupés , les uns à gagner leur vie parle travail le plus rude, les autres à se perdre dans de ridicules vanités ou à s'abîmer dans les vices les plus honteux sans atteindre les uns et les autres à la félicité que tout Je monde se propose pour unique but. Je voyois les riches tomber dans le dégoût du plaisir par l'habitude de s'y livrer , et s'amasser , par leurs débauches, un trésor fatal de douleurs et de remords : je voyois le pauvre , au contraire , employer toutes ses forces pour gagner de quoi le soutenir, et roulant dans un cercle perpétuel de peines et d'inquiétudes, ne travailler que pour vivre , et ne vivre que pour travailler.
Ces réflexions me firent ressouvenir de la vie que j'avois menée autrefois dans mon petit royaume, oii je n'avois semé qu'autant de blé qu'il m'en falioit pour un an, et oii je n'avois pas daigne ramasser de grands troupeaux, parce qu'ils ne m'étoient pas nécessaires pour ma
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nourriture ; enfin où je laissois moisir J'argent sans l'honorer d'un seul de mes regards pendant plus de vingt années.
Si de toutes ces considérations j'avois tiré le fruit vers lequel la raison et la réflexion me guidoient , j'aurois appris à chercher une félicité parfaite ailleurs que dans les plaisirs de cette vie ; j'aurois tourné mes idées vers une fin fixe où tend tout ce qui nous arrive sur la terre , et à laquelle la vie présente doit servir de préparatif ; en un mot , j'aurois dû songer à un bonheur dont il est de notre intérêt de nous assurer la possession , et dont nous pouvons dès à présent goûter les prémices.
Mais avec mon épouse j'avois perdu mou guide; j'étois comme un vaisseau sans gouvernail, que les vents balottent à leur gré ; ma tête s'jouvroit de nouveau aux courses et aux aventures; tous mes amusemens innocens , mes terres, mon jardin, ma famille , mon bétail , qui m'avoient donné une occupation si satisfaisante, n'avoient plus rien de piquant pour moi. C'étoit de la musique pour un homme qui n'avoit point d'oreilles, et des mets pour un m.ilade dégoûté et sans appétit. Cette tiiste insensibilité pour tout ce qui m'avoit procuré quelque temps auparavant , les plus doux plaisirs , me fit prendre le parti d'abandonner la campagne et de retourner à Londres.
Ce même ennui m'y accompagna : je n'y avois aucune affaire; j'y courois çà et là , sain dessein, comme un homme désoeuvré, de qw'i on peut dire qu'il est absolument inutile parnir tous les êtres créés , et dont la vie et la moi t: doivent être également indifférentes pour Ivi autres liommes.
C'étoit aussi , de toutes les situations de I;
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vie humaine , celle pour laquelle j'avois le plus d'aversion , accoutumé comme j'étois depuis ma plus tendre jeunesse à une vie active. A. mon avis , les paresseux sont la lie du genre humain; aussi je croyois ma conduite présente infiniment moins conforme à l'excellence de ma nature , que celle que j'avois tenue dans mon île , en employant un mois entier pour faire une planche.
Au commencement de l'année iGgS, mon neveu, que j'avois élevé pour la mer, et à qui j'avois donné un vaisseau à commander, revint d'un petit voyage qu'il avoit fait à Bilbao , le premier qu'il eût fait en qualité de maître. M'étant venu voir , il me dit que certains marchands lui avoient proposé de faire , pour eux , un voyage dans les Indes et à la Chine : « Eh )) bien ! mon oncle, continua- t-il, feriez- vous )> si mal de venir avec moi ? Je me fais fort de » vous faire revoir votre île ; car j'ai ordre de » toucher au Brésil » .
Rien, à mon avis, n'est une preuve plus sensible d'une vie à venir et de l'existence d'un monde invisible , qu'un certain concours des causes secondes avec les idées qui nous roulent dans l'esprit , sans que nous les communiquions à personne.
Mon neveu ignoroit parfaitement jusqu'à quel point mon penchant de courir le monde s'éloit ranimé, et je ne savois rien de mon côté de sa nouvelle entreprise. Cependant le même matin , sans que je m'attendisse à sa visite, je m'étois occupé à comparer mes désirs avec toutes les circonstances de la condition où je me trouvois , et j'avois pris à la fin la résolution que voici : Je voulois aller à Lisbonne pour consulter mon vieux capitaine portugais
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sur mes desseins, et s'il les (rouvoit sensés et praticables , je voulois m'assurer d'une patente qui me permit de peupler mon île , et d'y emmener avec moi une colonie. A peine me fus-je fixé à cette pensée, que voilà précisément mon neveu qui entre et qui me propose d'y aller avec lui.
Sa proposition me jeta d'abord dans une profonde rêverie, et après l'avoir regardé attentivement pendant une minute: « Quel malin » esprit, lui dis-je, vous a envoyé ici pour me )) fourrer dans la tête cette malheureuse idée »? Il parut d'abord étonné de ces paroles; mais s'appercevant cependant que je n'avois pas un fort grand éloignement pour ce projet , il se remit : « Comment donc ! monsieur, me dit-il, » cette proposition est-elle si fort à rejeter ? Il ;) est assez naturel , ce me semble , que vous » souhaitiez de revoir vos petits états , où vous )) avez régné autrefois avec plus de félicité que » n^en goûtent vos frères les autres monarques».
En un mot , le projet répondoit avec tant de justesse à la disposition de mon esprit , que j'y consentis, et que je lui dis que, s'il s'acoordoit avec ses marchands , par rapport à ces voyages, j'étois résolu à le suivre, pourvu que je ne fusse pas obligé d'aller plus loin que mon île.
« Mais , monsieur , me dit-il, je n'espère pas » que vous ayez envie d'y être laissé , et d'y » vivre de nouveau à votre vieille manière. » — Pour dire tout , répondis- je , ne pouvez- » vous pas me reprendre en revenant des In- » des » ? Il me répliqua , qu'il n'y avoit point d'apparence que ses marchands lui permissent do faire ce détour avec un vaisseau chargé , puisqu'il pouvoil alonger le voyage de plusieurs
mois. «D'ailleurs , dit il , si j'avois le raaIheuF » de faire naufrage , vous seriez précisément )) dans la même et triste situation dont vous ïi vous êtes tiré avec tant de bonheur ».
Il y avoit beaucoup de bon-sens dans celte objection j mais nous trouvâmes un moyen pour remédier à cet inconvénient : ce fut d'embarquer avec nous toutes les pièces formées d'une grande chaloupe , et quelques charpentiers qui pussent, en cas de besoin , les joindre ensemble , et y donner la dernière main dans l'île ; ce qui me faciliteroit de passer de-là dans le continent.
Je ne fus pas long-temps à prendre ma dernière résolution ; car les importuuités de mon neveu s'arrangeoient si bien avec mon inclination , qu'aucun motif au monde ne fut capable de la contrebalancer. D'un autre côté, ma femme étant morte , il n'y avoit personne qui s'intéressât assez dans mes affaires pour me détourner de ce dessein, excepté ma vieille veuve^ qui fit tout son possible pour m' arrêter par la considération de mon âge, de ma fortune, de l'inutilité d'un voyage si dangereux, et surtout de mes petits enfans. Mais tous ses discours ne servirent de rien, je lui dis que mon désir de voyager étoit invincible, et que les impressions qu'il faisoit sur mon esprit étoient si peu communes, que, si je restois chez moi , je croirois désobéir aux ordres de la Providence. Me voyant tellement affer^iii dans ma résolu' ion , elle mit non-seulement fin à ses conseils, mais elle me donna toutes sortes de seconrs pour faire mes préparatifs et mes provisions, pour régler mes affaires de famille , et l'éducation de mes enfans.
Pour ne rien négliger à cet égard, je fis mon
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testament j et laissois mes biens en de si bonnesmains, que j'étois persuadé que mes enfans ne perdroient rien de ce côté-là, quelque accident qui pût m'arriver-, et pour la manière de les élever, je m'en remis entièrement à ma bonne veuve, à qui je destinai en même temps un petit revenu suffisant pour vivre à son aise. J'ai vu dans la suite que jamais bienfait ne fut mieux employé, qu'une mère ne pouvoit pas avoir des soins plus tendres pour ses propres enfans , et qu'il n'éloit pas possible de s'y conduire avec plus de prudence. Cette bonne dame vécut assez long- temps pour me voir de retour, et pour sentir de nouveaux effets de ma rcconiioissance.
Mon neveu fut prêt à mettre à la voile au commencement de janvier 1^)94, et je m'embarquai avec mon fidèle Fendredidans les Dunes le 18, ayant avec moi , outre ma chaloupe démontée , une cargaison considérable de toutes sortes de choses nécessaires pour ma colonie , dans le dessein de tout garder dans le vaisseau si je ne trouvois pas mes sujets dans un état convenable.
Premièrement , j'avois avec moi quelques valets que j'avois envie de laisser dans mon île^ et de les y faire travailler pour mon compte pendant que j'y serois ; à eux permis d'y rester ou de me suivre quand je prendrois la résolution d'en sortir. Il y avoit parmi eux deux charpentiers, un serrurier et un autre garçon fort ingénieux, qui, quoique tonnelier de son métier, étoit un machiniste universel. Il éloit fort adroit à faire des roues, et des moulins à bras pour moudre le blé : de plus , il étoit tourneur et potier, et capable de faire dans la perfection toutes sortes d'ouvrages eu bois ou en
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terre ; en un mot il méritoit fort bien le nom Aq factotum , que nous lui donnâmes.
Outre ceux-là , je menois avec moi un tailleur, qui s'ctant offert d'aller aux Indes avec mon neveu en qualité de passager, consentit ensuite de s'établir dans ma colonie ; c'éloitun garçon fort adroit, et que je trouvai, dans l'occasion, d'un fort grand service, par rapport à plusieurs choses même éloignées de son métier; car, comme j'ai déjà dit, rien n'enseigne mieux les mécaniques que la nécessité.
Ma cargaison, autant que je puis m'en souvenir , consistoit dans une assez grande quantité de toiles, et de petites étoffes minces propres à habiller les Espagnols, que je m'attendois de trouver dans mon île; et il y en avoit assez, selon mon calcul, pour les tenir propres pour plus de sept ans. Si l'on y ajoute toutes les autres choses nécessaires pour les couvrir , comme gants, chapeaux , souliers , bas, il y en avoit environ pour trois cents livres sterling , y compris tout ce qu'il falloit pour des lits , et la batterie de cuisine , pots , chaudrons , et du cuivre pour en faire un plus grand nombre. J'y avois joint à-peu- près cinq cents livres pesant de fer travaillé , comme clous, outils de toutes sortes, crochets, gonds, serrures, &.c.
Je ne dois pas oublier une centaine d'armes à feu de réserve , mousquets , fusils , pistolets , beaucoup de plomb de tout calibre, et deux: pièces de canon de bronze; et comme il m'étoit impossible de prévoir les dangers où ma colonie pouvoit être engagée un jour, j'avois encore chargé le vaisseau d'une centaine de barils de poudre à canon, d'épées , de sabres et de plusieurs fers de piques et de hallebardes. Outre cela, je priai mon neveu de prendre avec lui
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deux petits canons de tillac, avec le nombre qu'il lui en fallait , afin de les laisser dans l'île s'il étoit nécessaire d'y bâtir un fort et de se mettre en défense contre quelque ennemi. Cette précaution n'étoit pourtant pas inutile , comme j'eus lieu de le penser en y arrivant, et l'on verra par la suite de cette histoire, qu'il n'en falloit pas moins si l'on vouloit se maintenir dans la possession de l'île.
Ce voyage réussit beaucoup mieux que les autres que j'avois faits par mer , et par conséquent je ne serai pas fort souvent obligé d'arrêter, par le récit de quelques accidens fâcheux, le lecteur impatient apparemment de savoir l'état où se trouvoit ma colonie. Il est vrai cependant que nous eûmes d'abord des vents contraires , et quelques autres contre-temps qui firent durer le voyage plus que je n'avois espéré. Mon voyage de Guinée avoit été jusqueslà l'unique dont je fusse revenu comme je l'avois projeté ; ce qui me fit croire que je serois toujours malheureux dans mes courses : ma destinée étoit de n'être jamais content à terre, et d'avoir toujours des infortunes en mer.
Les vents contraires , qui nous poussèrent au commencement vers le nord , nous forcèrent à entrer dans le port de Gollowart en Irlande, et nous y retinrent pendant vingt-trois jours ; mais nous avions cet agrément dans ce petit désastre , que les vivres y étoient abondans et à bon marché; en sorte que, bien loin de diminuer nos provisions , nous eûmes occasion de les augmenter. J'y fis embarquer plusieurs cochons et veaux, avec deux vaches , que j'avois dessein, si nous avions eu un heureux passage ,^ de débarquer dans mon île : mais je fus obligé d'en disposer autrement.
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Nous remîmes à la voile le cinq février avec un veut frais qui dura pendant plusieurs jours, sans aucune mauvaise rencontre, excepté un accident qui vaut bien la peine d'être rapporté dans toutes ses circonstances. Le soir du vingt février, nous vîmes entrer le matelot qui étoit en sentinelle; il nous dit qu'il avoit vu de loin nn éclat de lumière suivi d'un coup de canon j et immédiatement après un mousse vint nous dire que le bosseman en avoit entendu un second.
lia- dessus nous montâmes tous sur le tillac, OLi, pendant quelques momens, nous n'entendîmes rien; mais peu de minutes après nous découvrîmes une grande lumière, et nous conjecturâmes de-là que c'étoit un grand incendie.
Nous eûmes d'abord recours à notre estime , qui nous fit convenir unanimement qu'il ne pouvoit y avoir de ce côte-là aucune terre dans l'espace de cinq cents lieues ; car le feu paroissoit à l'ouest-nord-ouest de nous. Nous conclûmes de-là que le feu devoit avoir pris à quelque vaisseau; les coups de canon qu'on venoit d'entendre nous persuadèrent que nous n'en étions pas loin , et nous étions sûrs qu'en suivant notre cours nous en approchions , parce que de moment à autre la flamme nous paroissoît plus grande. Cependant le temps se trouvoit nébuleux, nous ne pûmes rien voir que du feu ; mais une demi-heure après , poussée par un vent favorable, quoiqu'assez petit, et le temps «'étant un peu éclairci, nous apperçûmes distinctement un grand vaisseau dévoré par le feu , au beau milieu de la mer.
Je fus sensiblement touché de ce triste spectacle, quoique rien ne m'intéressât aux personnes qui étoient en danger, que les liens or-
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dinaires de l'iiumanité. Ces sentimens de compassion furent extrêmement réveillés en moi par le souvenir de l'état où j'étois lorsque le capitaine portugais me prit dans son bord au milieu de l'océan ; état qui n'étoit pas, à beaucoup près , aussi déplorable que la situation où se dévoient trouver ceux du vaisseau en question , s'il n'y avoit aucun autre bâtiment qui allât avec eux de conserve. J'ordonnai dans le moment qu'on fit feu de cinq canons , l'un immédiatement après l'autre , afin de leur faire savoir qu'il y avoit près de-là un navire prêt à les secourir, et qu'ils fissent leurs efforts pour se sauver de notre côté dans leur chaloupe ; car quoique nous pussions voir leur vaisseau par le moyen de la flamme, il ne leur étoit pas possible de nous appercevoir à cause de l'obscurité de la nuit.
Nous mîmes à la cappe pendant quelque temps; et en attendant le jour, nous laissâmes aller le vaisseau du côté où nous découvrîmes le bâtiment embrasé ; mais pendant cette manœuvre , nous vîmes avec une grande frayeur , quoique nous eussions lieu de nous y attendre, le navire sauter en l'air, et quelques momens après le feu s'éteindre , apparemment à cause que le reste du vaisseau étoit allé à fond. C'étoit un spectacle terrible et affligeant , sur- tout par la compassion qu'il nous donna de ces pauvres malheureux qui dévoient être tous détruits par les flammes, ou bien errer avec leur chaloupé dans le vaste océan; c'est de quoi les ténèbres ne nous permirent pas de juger. La prudence voulut pourtant que je supposasse le second cas; et pour les guider du mieux qu'il me fût possible, je fis descendre des lanternes de tous les côtés du vaisseau > et tirer le canon
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pendant toute la nuit , afin de leur faire connoître qu'ils n'étoient pas loin de nous.
Le lendemain environ à huit heures, nous découvrîmes, par le moyen de nos lunettes d'approche , deux chaloupes accablées de monde , et nous apperçûmes que ces pauvres gens, ayant le vent contraire, faisoient force de rames , et que nous ayant vus , ils faisoient toutes sortes de signaux pour se faire voir de nous.
Nous leur donnâmes à noire tour le signal ordinaire de venir à bord, et en même temps nous fîmes plus de voiles pour nous mettre plus à portée. En moins d'une demi-heure nous les joignîmes et les laissâmes tous entrer dans le vaisseau. Ils étoient pour le moins au nombre de soixante , tant hommes que femmes et petits enfans , et il y avoit parmi eux plusieurs passagers.
Nous apprîmes que le vaisseau sauté en l'air étoit de trois cents tonneaux, allant de Québec dans la rivière de Canada, vers la France -, et le maître nous raconta au long toutes les particularités de ce désastre.
Le feu avoit commencé par l'imprudence du timonier dans la gésole ou cabinet où l'on met la boussole , les chandelles , &c. Tout le monde étant accouru au secours, on l'avoit cru absolument éteint 5 mais on s'apperçut dans la suite que quelques étincelles étoient tombées dans certains endroits du vaisseau, oii il étoit impossible d'atteindre. De -là il avoit gagné la quille , d'où il s'étoit répandu par tout le corps du bâtiment avec une telle violence, que ni le travail ni l'industrie n'avoient été capables de le maîtriser. Le seul parti qui leur étoit resté à prendre , avoit été d'abandonner le navire : , par bonheur ils avoient deux chaloupes assez /
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grandes et un petit esquif, qui ne leur pouvoit servir qu'à mettre des provisions et de l'eau fraîche. Dans cette situation , toute leur consolation étoit d'être échappés du feu , sans pouvoir espérer raisonnablement de se sauver , étant à une si grande distance de terre. Le seul bonheur dont ils pouvoient se flatter étoit de trouver quelque bâtiment en mer qui voulût bien les prendre sur son bord. Ils avoient des voiles, des rames, une boussole, et ils se préparoient à retourner vers Terre-Neuve (1) avec un vent favorable -, toute la provision qu'ils avoient n'étoit sufiîsante tout au plus que pour les empêcher de mourir de faim pendant douze jours , dans lequel espace de temps , s'ils avoient le vent favorable, ils espéroient de venir jusqu'au banc de ce pays-là , et de s'y soutenir par le moyen de la pêche jusqu'à ce qu'ils pussent venir à terre ; mais ils avoient à craindre tant de hasards, des tempêtes, des vents contraires , des pluies capables de les engloutir , que , s'ils se sauvoient , ce ne pouvoit être que par une espèce de miracle.
Au milieu de leurs délibérations, étant presque tous désespérés, ils avoient entendu avec une joie inexprimable un coup de canon , suivi de quatre autres : leur courage en avoit été tout ranimé, et, conformément à mon intention, ils avoient compris par-là qu'ils étoient à la portée d'un vaisseau qui leur offroit du secours.
Là- dessus ils avoient mis bas les mâts et leurs voiles, parce que le vent ne leur permettoit pas de nous approcher , et quelque temps après ,
(i) Les Anglais l'appellent Newfound-Land*
leurs espérances avoient été redoublées par la vue de nos lumières et par nos coups de canon qui se suivoient par intervalles pendant toute la nuit : ils avoient tiré aussi trois coups de mousquet ; mais nous ne les avions point entendus à cause du vent contraire. Ils ci voient mis pourtant leurs rames à l'eau pour s'empêcher du moins d'être emportés par les vents, et afin que nous pussions les approcher plus facilement. A la fin ils s'étoient apperçus avec une satisfaction inexprimable que nous les avions en vue.
Il m'est impossible de dépeindre les gesticulations surprenantes, les extases et les postures variées avec lesquelles ces pauvres gens exprimoient la joie qu'ils sentoient d'une délivrance si peu attendue. L'affliction et la crainte peuvent être décrites assez facilement; des soupirs , des larmes, des cris , quelques mouvemens de la tête et des mains en font toute la variété ; mais un excès de joie, sur-tout d'une joie subite , emporte l'homme à un nombre infini d'extï-a vacances opposées l'une à l'autre.
Quelques-uns de ces pauvres gens étoient noyés de larmes; d'autres, furieux, déchiroient leurs habits, comme s'ils avoient été dans le plus cruel désespoir ; les uns paroissoient fous à lier, ils couroient çà et là, frappoient du pied et se tordoicnt les mains ; les autres dansoicnt , cliantoient , faisoient des éclats de rire et poussoient des cris de joie ; ceux-ci étoient tout stupéfaits , étourdis et incapables de prononcer une parole : ceux-là étoient malades, et sembloient prêts à tomber en foiblesse. Enfin le moindre nombre faisoit le signe delà croix, et remercioit Dieu de sa délivrance.
Je ne rapporte pas cette dernière circons-
tance pour donner mauvaise opinion d'eux ; je ne doute pas que dans la suite ils n'aient rendu grâces au ciel du fond de leur arne : mais ils étoient au commencement si passionnés , qu'ils n'étoient pas les maîtres de leurs mouvemens et de leurs pensées; ils ctoient plongés dans une espèce de frénésie , et il y en avoit peu parmi eux qui eussent assez de force d'esprit pour être modérés dans leur joie.
Il se peut bien que leur tempérament contribuât à l'excès de leurs transports ; c'étoient des Français, peuple plus vif, plus passionné, et plus propre que tout autre à aller aux extrémités contraires, à cause du feu qui excite leurs esprits animaux. Je ne suis pas assez philosophe pour raisonner là- dessus à foud ; mais je puis dire que je n'avois jamais vu une pareille expression de joie. Rien n'en approche davantage, que les extravagances où se laissa emporter mon fidèle Vendredi en trouvant son père (1) lié dans le canot ; j'avoue encore qu'il y avoit quelque chose de semblable dans la surprise du capitaine anglais et de ses deux compagnons que je délivrai (2) autrefois des mains des traîtres qui vouloient les abandonner dans mon île ; mais dans le fond tout cela n'est pas comparable à ce que je remarquai dans cette occasion-ci.'
Il faut observer encore que toutes ces extravagances n'éclatoient pas séparément dans ces Français de la manière que je l'ai dépeint. Elles se succédoient rapidement avec toute cette variété dans chaque individu; celui qui dans un moment paroissojt étourdi et stupide comme un
f 1) Premier volume.
(2) Ibid.
homme frappé dç la foudre, se mettoit l'instant après à danser , à, sauter, et à crier comme un fou ; tantôt il s'artaclioit les cheveux, déchiroit ses habits , et les fouloit aux pieds comme un habitant des petites-maisons -, tantôt il versoit un torrent de larmes, le cœur lui manquoit , il tomboit en défaillance ; et si on ne l'avoit secouru , la mort auroit suivi la violence de tous ces mouvemens. Il n'en étoit pas ainsi de quelques-uns, ou du moindre nombre , mais de presque tous autant qu'ils étoient ; et, si je m'en souviens bien , notre chirurgien fut obligé d'en saigner une trentaine.
11 y avoit deux prêtres parmi eux, l'un encore 3 eune , l'autre avancé en âge ; et ce qu'il y a de plus surprenant, le plus vieux étoit le moins sage. Dès qu'il mit le pied sur le bord de notre vaisseau, il tomba tout roide comme s'il étoit niort.Notre chirurgien mit d'abord en œuvre des remèdes propres à le faire revenir à lui, étant le seul dans le vaisseau qui lui crut encore un souffle dévie: ensuite lui ayant frotté le bras pour le réchauff*er,et pour lui faire venir le sang,il le saigna. Le sang ne coula d'abord que goutte à goutte ; mais il sortit ensuite avec plus de liberté. Trois minutes après le bonhomme ouvrit les yeux , et dans un quart-d'heure de temps il parla, et fut entièrement rétabli. Dès que le sang fut arrêté, il commença à se promener, en nous assurant qu'ilse portoit bien, et le chirurgien trouva bon de lui donner un verre de liqueur cordiale. Après un quart-d'heure d'intervalle, quelques Français vinrent daub la chambre oii le chirurgien étoit occupé à saigner une femme , disant que le prêtre avoit absolumenl perdu l'esprit; peut-être qu'ayant réfléchi avec trop d'attention sur le changement subit de son état , cette
DE ROBINSON CllUSOÉ. ^5
réflexion l'avoit jeté dans une nouvelle extase de joie , et ses esprits s'étoient mis à couler avec trop de rapidité pour que les vaisseaux fassent capables de les conduire comme il faut : là-dessus son sang étoit devenu chaud et fiévreux , et certainement il avoit acquis en moins de rien toutes les qualités requises pour habiter l'hôpital des fous. Le chirurgien ne trouva pas à propos de redoubler la saignée ; mais il lui donna quelque chose pour l'assoupir , ce qui opéra quelque temps après, et le lendemain il s'éveilla «gaiement sain de corps et d'esprit.
Le jeune prêtre modéra ses passions avec une grande fermeté, et nous donna le véritable modèle d'un esprit sensé , et maître de luimême. Dès qu'il fut à notre bord, il se prosterna pour rendre grâces à Dieu de son heureuse délivrance, je fus assez malheureux de le troubler dans cette louable action, le croyant évanoui. Il leva la tête pour me dire d'un air fort tranquille , qu'il étoit occupé à témoigner sa reconnoissance à Dieu : « Je vous conjure ; ajouta t-il, ),) de me permettre de continuer encore queli) ques momens, j'aurai l'honneur ensuite de )) vous remercier comme celui à qui , après le a ciel , je suis redevable de Ja vie ».
J'élois fort mortifié de l'avoir interrompu , et non -seulement je le laissai en repos , mais j'empêchai les autres de troubler sa dévotion.
Après être demeuré dans cette posture pendant quelques minutes , il vint me joindre , et d'une manière tendre et grave en même temps, les yeux pleins de larmes , il me remercia , et rendit grâces à Dieu de s'être servi de moi pour sauver la vie à tant d'autres misérables, .le lui répondis que j'élois charmé de lui avoir d«.nné cette occasion de marquer sa rcconnoissance
envers Dieu , que je n'avois rien fiiit que ce que la raison et l'humanité dévoient inspirer à tous les liommes , et que je croyois devoir de mon côté remercier Dieu de ce qu'il s'étoit servi de moi , pour conserver tant de créatures faites à son image.
Après cette conversation , cet homme de bien fit tous ses efforts pour calmer les passions de ses compatriotes, par des exhortations, des prières, des raisonnemens , enfin par tout ce qui étoit capable de leur faire renfermer leur joie dans les bornes de la modération. Il réussit assez bien avec quelques-uns ; mais la plupart ne se possédoient pas assez pour profiter de ses leçons.
J'ai voulu mettre toutes ces particularités par écrit, parce que le lecteur pourra apprendre par-là à guider ses passions. Un excès de joie emporte l'homme plus loin que les transports de la douleur , de la colère et de la rage ; et j'ai vu dans cette occasion combien il faut veiller sur ces mêmes passions , de quelque nature qu'elles puissent être , puisque les emportemens de joie ne sont pas moins dangereux pour nous que les autres mouvemens de cœur, qui passent pour les plus dangereux.
Nous fûmes un peu dérangés le premier jour par l'extravagance de nos hôtes -, mais après leur avoir donné des logemens que notre vaisseau étoit en état de fournir , et après qu'ils eurent bien dormi, tout fut tranquille , et nous les vîmes tout autres.
31s nous donnèrent toutes les marques de reconnoissance, que les sentimens et la politesse sont capables de dicter à un peuple qui naturellement donne dans l'excès de ce côté-là. Le capitaine et un de mes religieux me vinrent voir le lendemain , pour me dire qu'ils souhaitoient
BE ROBINSON CllUSOE. 25
fort de me parler , aussi bien qu'à mon neveu , qui commandoit le Vaisseau , afin de nous consulter sur leur sort. Dès que mon neveu fut venu , ils commencèrent par nous dire , que tout ce qu'ils avoient au monde n'étoit pas capable de nousrccompenser du service important que nous leur avions rendu. Le capitaine prit alors la parole , et me dit , qu'ils avoient dans leurs chaloupes d'autres choses de prix sauvées des flammes à la hâte , et qu'ils avoient ordre de nous oflrir tout cela , si nous voulions bien l'accepter-^ qu'ils nous conjuroient seulement de les mettre à terre pn quelque endroit d'où il leur lut possible de regagner la France.
Mon neveu parut d'abord assez porté à accepter leurs présens , quitte à voir après ce qu'il pourroit faire en leur faveur ; mais j'eus assez de pouvoir sur lui pour l'en détourner , sachant ce que c'est que d'être abandonné dans un pays étranger sans argent. Je me ressouvins que, si le capitaine (i) portugais en avoit usé de cette manière avec moi , et m'avoit fait acheter son bienfait de tout ce que j'avois au monde, je serois mort de faim, à moins que de rentrer dans un esclavage pareil à celui que j'avois souffert en Barbarie, et peut-être pire, puisqu'il n'est pas trop sûr qu'un Portugais soit un meilleur maître qu'un Turc.
Je répondis donc au capitaine français que , si nous l'avions secouru lui et ses gens dans leur malheur , nous n'avions fait que ce que l'humanité vouloit que nous fissions pour notre prochain, et que nous souhaitions qu'on nous fît de même en pareille extrémité. «Nous sommes
[i) Tome premier.
â6 LES AVENTURES
» persuadés, lui dis- je , que vous nous auriez )) donné la même assistance, si vous aviez été î) dans notre situation et nous dans la vôtre , et )) que vous nous l'auriez donnée sans aucune vue j) d'intérêt. Nous vous avons pris à notre bord , » monsieur , poursuivis -je, pour vous conserver, )) et non pas pour jouir de vos dépouilles ; et je » ne trouverois rien de plus barbare, que de vous î) mettre à terre a près vous avoir pris les pauvres j) restes que vous avez arracliés aux flammes : )) ce seroit vous sauver la vie, pour vous tuer j) ensuite nous-mêmes; ce seroit vous empêcher 3) de vous noyer pour vous faire mourir de faim : 3) ne croyez donc pas que je permette qu'on ac- )) cepte la moindre cbose de ce que votre recon- )) noissance vous porte à nous offrir. Pour ce qui » regarde le parti que vous nous proposez de » vous mettre à terre , la chose est d'une grande )) difliculté : notre vaisseau est destiné pour les )) Indes orientales , quoique nous soyons détour- )) nés considérablement de notre cours du côté )) d e l'ouest , dirigés sans doute par la Providence » pour vous tirer d'un danger si terrible , nous )) ne sommes pas les maîtres de changer notre . )) route de propos délibéré , pour l'amour de )) vous : mon neveu ,1e capitaine, n'en pourroit )) jamais répondre devant les propriétaires , à )) qui il s'est engagé de continuer son voyage, » après avoir touché au Brésil. Tout ce qu'il nous » est possible de faire pour vous, c'est de pren- )) dre notre route du côté où nons pouvons nous .)) attendre à renconlrer des navires quiretoiir- >) nent des Indes occidentales, et de vous pro- » curer par-là le moyen de pass'er en Angleterre 3) ou en France m ,
La première partie de ma réponse étoit si pleine d'humaniié, et de générosité même, que
DE ROBIN S ON CRUSOEo 27
ces messieurs ne pouvoient qu'en être extrêmement satisfaits *, mais il n'en étoit pas ainsi par rapport au reste , et les passagers sur- tout étoicnt fort consternés par la crainte d'être obligés d'aller avec nous jusqu'aux Indes orientales. Ils me conjurèrent que , puisque nous étions tellement dérivés du côté de l'ouest avant que de les rencontrer, j'eusse du moins la bonté de suivre le même cours jusqu'aux bancs de Terre-Neuve , où peut-être ils pourroient louer quelque bâtiment pour retourner au Canada d'oùilsétoient partis.
Je trouvois cette proposition raisonnable , et j'étois fort porté à la leur accorder ; je considé* rois que de traîner cet équipage jusqu'aux Indes , ne seroit pas seulement un parti triste et insupportable pour ces pauvres gens, mais qu'il pourroi t entièrement ruiner notre voyage , en faisant unebrêclie irréparable dans nos provisions. Je ne croyois pas d'ailleurs enfreindre le contrat que mon neveu avoit fait avec ses marchands , en me prêtant à un accident imprévu. Certainement ni les loix de la nature , ni les loix révélées ne pourroient nous permettre d'abandonner à une mort presque inévitable un si grand nombre de gens -, et puisque nous les avions pris à notre bord , notre propre intérêt , aussibien que le leur , nous obligeoit de les mettre quelque part à terre. Je consentis donc à suivre notre route , comme ils le souliaitoient , et si les vents rendoient la chose impossible , je leur promis de les débarquer à la Martinique , dans les Indes occidentales.
Le temps cependant continua à être beau avec un vent assez vigoureux qui resta quelque temps entre le nord-est et le sud -est-, ce qui nous fit manquer plusieurs occasions d'envo3^er nos gens
en Europe. Il est vrai que nous rencontrâmes plusieurs vaisseaux destinés pour l'Europe -, mais ils avoient lutté si long-temps avec les vents contraires qu'ils n'osèrent se charger de passagers, de peur de mourir de faim tous ensemble. De Cette manière nous fûmes forcés de pousser notre voyage jusqu'à ce qu'une semaine après nous arrivâmes aux bancs de Terre-Neuve. C'est-là que nous mîmes nos Français dans une barque , qu'ils avoient louée en pleine mer , pour les mettre à terre , et pour de-là les conduire en France, s'il leur étoit possible de trouver là assez de provisions pour les avi tailler.
liO seul passager français qui resta à notre bord , étoit le jeune prêtre qui , ayant appris que notre dessein étoit d'aller aux Indes , souhaita de faire le voyage avec nous , et d'être mis à terre sur la côte de Çoromandel. J'y conjsentis avec plaisir.
Cet homme-là me revenoit extraordinaire* ment , et non sans raison , comme on verra dans lasuite. D'ailleurs, quatre matelots s'engagèrent avec nous -, c'étoit de braves gens , qui nous furent d'an grand service.
De-là nous prîmes la route des Indes occidentales, en faisant cours du côté du sud et du sud -quart à l'est , sans avoir beaucoup de vent , pendant une vingtaine de jours. Nous étions dans cette situation , quand nous rencontrâmes de nouveau de quoi exercer notre humanité sur un objet tout aussi déplorable que le piemier.
Le 19 de mars 1695 , nous trouvant dans la latitude septentrionale de 27 degiés 5 minutes, et faisant cours sud - est et sud-est quart au sud , nous découvrîmes un grand vaisseau. venant à nous. Nous ne pûmes pas d'abord le voir distinctement ; mais en étant plus près , nous
DE ROBINSON CRUSOE. 29
apperçûmes qu'il avoit perdu le perroquet du grand mât , le mat d'artimon et le beaupré. Il tira d'abord un coup de canon , pour nous faire savoir qu'il étoit en détresse. Nous avions un vent frais nord-nord est , et en peu de temps nous fûmes à portée de l'arraisonner.
Nous apprîmes qu'il étoit de Bristol, et qu'il revenoit des Barbades ; mais qu'aux Barbades même il avoit été jeté hors de la route , par un furieux ouragan , quelques jours avant qu'il fût prêt à mettre à la voile , et dansle temps que le capitaine et le premier contre-maître étoient à terre : de manière qu'outre la violence de la tempête, il avoit manqué au vaisseau des gen^ capables de le conduire. 11 avoit été attaqué par lin second orage , qui l'avoit absolument dérouté du côté de l'ouest , et réduit dans le triste éta* où nous le rencontrâmes. L'équipage s'étoit attendu à découvrir les ailes de Bahama, mais il s'en étoit vu éloigné et jeté vers le sud-est , par un vent gaillard de nord-nord-est , qui étoit précisément celui que nous avions alors; et n'ayant qu'une voile au grand mat , et une autre quarrée attachée à une espèce de mât d'artimon dressée à la hâte, il n'avoit pas eu Je moyen de serrer le vent, de sorte qu'ils avoient fait tous les efforts possibles pour atteindre kisj îles Canaries.
Ce qui mettoit le comble au malheur de ces gens , c'est qu'outre la fatigue que leur avoient donnée ces deux tempêtes , ils mouroient de faim. Il ne leur restoit pas une seule once de pain ou de viande , depuis plus d'onze jours , et leur seule consolation étoit qu'ils n'a voient pas entièrement consommé leur eau , et qu'ils avoient encore environ un demi-tonneau de farine. Pour du sucre il leur en restoit abondam-
5o LES AVENTURES
ment , outre sept barils de rum. Ils avoieiit dé-^ voré une assez grande quantité de confitures.
Il avoit à bord , comme passagers , un jeune homme avec sa mère , et une servante. Croyant le vaisseau prêt à mettre à la voile , ils s'étoient embarqués par malheur le soir avant ce terrible ouragan, et n'ayant plus rien de leurs provisions particulières, ils s'étoient trouvés dans une situation phis déplorable que les matelots , qui , réduits à la dernière extrémité eux-mêmes , n'avoient pas été susceptibles de compassion. On peut juger s'il est facile de décrire la malheureuse situation où s'éloit trouvée cette infortunée famille.
Peut-être n'aurois-je jamais su cette particularité , si , le temps étant doux et la mer calme , ma curiosité ne m'avoit porté à aller à bord de ce malheureux navire. Le second contre-maître , qui étoit forcé, dans cette extrémité , de prendre le commandement du vaisseau , étant venu à notre bord, m'avoit parlé de ses passagers comme de gens qu'il croyoit morts; il n'en avoit pas entendu parler depuis plus de deux jours , parce qu'il avoit eu peur de s'en informer, puisqu'il n'étoit pas eu, état de les soulager dans leur misère.
Nous fîmes d'abord tous nos efforts pour donner à ce malheureux équipage tout le secours qu'il nous fut possible , et j'avois assez de pouvoir sur l'esprit de mon neveu pour le porter à les avitailler entièrement , quand même nous aurions été par-là dans la nécessité d'aller dans la Virginie , ou sur quelqu' autre côte de l'Amérique, faire de nouvelles provisions pour nousmêmes. Mais heureusement nous ne fûmes pas obligés de pousser notre charité jusques-lâ.
Ces pauvres gens étoient alors exposés à un
DE ROBIN s ON CRUS OE. 5l
nouveau danger ; et il y avoit tout à craînclre de leur gourmandise. Le conlre-inaître nous en amena six dans sa chalouppe , qui paroissoient ^autant de squelettes , et qui avoient à peine la force de remuer leurs rames. 11 étoit lui-mêm© à moitié mort, n'ayant rien réservé pour lui, et s'étant contenté de la même portion qui avoit été^donnée pour la subsistance du moindre matelot.
En mettant quelques mets devant lui , jo l'avertis d'en manger avec lenteur et avec sobriété j mais à peine en eut-il mangé trois boucliées qu'il commença à se trouver mal. 11 fut assez prudent pour s'arrêter d'abord , et notre chirurgien lui prépara un bouillon propre à lui servir de remède et de nourriture en même temps ; il fut mieux dès qu'il l'eut pris. Je n'oubliois pas cependant ses compagnons, à qui je donnois aussi de quoi manger. Ils le dévorèrent véritablement , étant si affamés , qu'ils en avoient contracté une espèce de rage , qui le* empêclioit d'être en aucune manière maîtres d'eux-mêmes. Il y en eut même deux qui mangèrent avec tant d'avidité que le jour suivant ils en faillirent mourir.
Ce spectacle étoit extrêmement touchant pour moi , et me rappeloit dans l'esprit la misère à laquelle je m'attendis autrefois , en mettant le pied sur le rivage de mon île , sans avoir la moindre provision, et sans m'apperccvoir d'aucun moyen de trouver des vivres pour une seule journée ; exposé d'ailleurs , à ce que je croyois , à servir bientôt moi-même de nourriture aux bêtes féroces.
Pendant tout le temps que le contre-maître étoit occupé à me réciter tout le détail de la misère de l'équipcige, mes pensées rouloient saus
clisconlinuation sur le sort des trois passagers , la mère , le fils et la servante, dont il n'avoit rien entendu dire pendant deux jours , et que la diasette extrême de ses propres gens l'avoit forcé à négliger, selon son propre aveu. Je compris par- là qu'à la fin il ne leur avoit donné aucune nourriture , et j'en concltiois qu'ils dévoient tous trois être morts de faim.
Je retins là-dessus le contre-maîfre ^ que nous appellions alors le capitaine , à notre bord , avec ses gens pour qu'ils reprissent vigueur par de hoiis alimens ; et songeant en même temps à rendre le même service au reste de l'équipage , je fis conduire à leur navire notre contre -maître avec notre chaloupe montée de douze hommes, et chargée d'un sac plein de pain , et de six grosses pièces de bœuf. Notre chirurgien donna ordre à mes matelots de faire bouillir cette viande en leur présence , et de placer des sentinelles dans la chambre du cuisinier , pour détourner ces gens affamés de dévorer la viande toute crue , ou de l'arracher du pot avant qu'elle fût cuite comme il faut , et de ne leur en donner d'abord qu'une petite portion. C'est cette sage précaution qui leur conserva la vie ; et si on avoit été négligent à cet égard, ils se seroient tués par le moyen de ces mêmes alimens, qui leur étoient donnés pour les empêcher de mourir.
J'ordonnai en même temps à notre contremaître d'aller dans la chambre des passagers , pour voir dans quel état ils étoient , et pour leur donner les rafraîchissemens nécessaires , s'ils étoient encore en vie. Le chirurgien l'avoit pourvu pour cet effet d'une grande écuelle pleine de son bouillon préparé , qui avoit fait tant de bien à notre pauvre contre -maître, et qui , se-
Ion lui j étoit capable de le rétablir par degrés.
Peu satisfait encore de toutes ces mesures , et ayant grande envie de voir de mes propres yeux le triste spectacle que ce vaisseau pouvoit me fournir d'une manière plus vive que nepourroit jamais faire aucun récit , je pris avec moi celui que nous appellions alors le capitaine du vaisseau, et je suivis nos gens avec sa chaloupe.
Je trouvai tous ces pauvres aifamés dans une e.'îpèce de sédition, et prêts à arracher la viande du chaudron par force ;mais mon contre-maître , faisant son devoir , avoit placé un garde à la porte de la chambre du cuisinier; et voyant qu'il ne faisoit rien par ses exhortations, il employa la violence pour faire du bien à ces gens en dépit d'eux-mêmes. 11 eut pourtant la condescendance de faire tremper suffisamment quelques biscuits dans le pot , et de leur en faire donner à chacun un pour appaiser un peu la fureur de leur appétit ; les priant de croire que c'étoit pour leur propre conservation qu'il ne leur en donnoit que peu à-la-fois. Mais tout cela n'a voit pas été capable de les appaiser : si je n'y étois pas survenu avec leurs propres officiers , et si à mes exhortations je n'avois p.is ajouté la terrible menace de ne leur donner rien , s'ils ne se tenoient en repos, je crois en vérité qu'ils auroient forcé la chambre du cuisinier , et qu'ils auroient arraché la viande du chaudron. On pouvoit voir parfaitement bien dajis ce cas que ventre affamé n'a point d'oreilles. Nous les appaisâmes pourtant, et commençant à les nourrir par degrés, nous leur permîmes à la fin de manger tout leur soûl , et tout alla mieux que je n'eusse pensé.
Pour la misère des passagers , elle étoit tout autrement terrible que celle de l'équipage.
Comme les matelots avoient eu d'abord peu de chose pour eux-mêmes , ils leur avoient donné des portions extrêmement petites ; à la fin ils les avoient absolument négligés: de manière que , depuis six ou sept jours j ils n'avoient eu rien du tout à manger , et fort peu de chose les deux ou trois jours qui avoient précédé. La pauvre mère , à ce que l'équipage nous rapporta , étoit une femme de bon sens et très-bien élevée, qui ayant épargné pour son fils , avec une tendresse véritablement maternelle , tout ce qu'elle pouvoit , avoit enfin perdu toutes ses forces. Quand notre contre -maître entra dans sr chambre , il la vit assise à terre, appuyée contre un des côtés du vaisseau , entre deux chaises liées ensemble , la tête enfoncée enlre ses épaules , et semblable à un cadavre , quoiqu'elle ne fût pas toutà-fait morte. Il fit tout ce qu'il put pour la faire revenir à elle 5 et pour lui fortifier le cœur , il lui mit un peu de bouillon dans la bouche avec «ne cuiller ; elle ouvrit les lèvres , et leva une de ses mains : elle s'efforça enfin de parler. Elle entendit ce qu'il lui disoit ; mais en lui faisant signe que ce secours venoit trop tard pour elle , elle lui montra du doigt son fils , comme si elle vouloit le prier d'en avoir soin.
Touché pourtant d'une pitié extraordinaire pour cette tendre mère, il fit tous ses efforts pour lui faire avaler un peu de bouillon , et , à ce qu'il crut , il en fit descendre dans son estomac deux ou trois cuillerées ; je doute fort qu'il en fût bien sûr : quoi qu'il en soit , il ne prit que des peines inutiles, puisque la nuit après elle mourut.
Le jeune homme dont elle avoit conservé la vie aux dépens de la sienne , n'étoit pas dans une extrémité lout-à-fait aussi grande 5 il étoit
cependant étendu roide dans un petit lit , et sembloit à moitié mort. 11 a voit dans sa boiicLe une pièce d'un vieux gant , dont il avoit mangé le reste. Néanmoins étant jeune, et ayant plus de force que sa mère , le contre -maître réussit à lui faire avaler quelque chose , et il sembla se ranimer : mais lorsque quelques momens après il lui en fit avaler trois ou quatre cuillerées, le pauvre garçon en eut mal au coeur, et les rendit immédiatement après.
Pour la pauvre servante elle étoit tout étendue auprès de sa maîtresse , comme si elle étoit tombée en apoplexie ; elle luttoit avec la mort. Tous ses membres étoient tors; d'une de ses mains elle avoit saisi le pied d'une chaise , et le tenoit si ferme, qu'on eut bien de la peine à lui faire lâcher prise : son autre bras étoit élendu au-dessus de sa tête , et ses deux pieds étoient appuyés avec force contre une table. En un mot , elle sembloit être à l'agonie j mais elle n'étoit pas morte.
Cette pauvre fille n'étoit pas seulement af~ foiblie par la famine , et effrayée par la pensée d'une mort prochaine; mais, comme nous apprîmes encore dans la suite par les gens du vaisseau , elle étoit extrêmement inquiette pour sa maîtresse, qu'elle voyoit mourante depuis quelques jours , et pour qui elle avoit tout rattachement imaginable.
Nous ne savions comment faire avec cette malheureuse fille : car lorsque notre chirurgien , homme savant et expérimenté , lui eut rendu , pour ainsi dire , la vie , il eut une seconde cure à faire par rapport à son cerveau , qui parolssoit pendant plusieurs jours absolument renversé.
Quiconque lira ce tragique accident , doit
songer qu'il n'est pas possible , quelque humanité que l'on ait, de faire sur mer ce que l'on auroit pu faire sur terre , oiiron reste quelquefois tVois semaines. 11 s'agissoit ici de donner du secours à ce malheureux équipage, mais non pas de rester avec lui ; et quoiqu'il désirât fort d'aller de conserve avec nous pendant quelques jours, cependant nous n'avions pas le loisir d'attendre un vaisseau qui avoit perdu ses mâts. Néanmoins, lorsque le capitaine nous conjura de l'aider à dresser un perroquet au grand mât, et lin Uutre à son artimon, nous voulûmes bien mettre à lacappe pendant trois ou quatre jours. Ensuite après lui avoir donné cinq ou six tonneaux de bœuf , un de lard, une bonne provision de biscuit , de la farine et des pois , et avoir pris pour paiement trois caisses de sucre , une quantité assez grande de rum , et quelques pièces de huit, nous le quittâmes en prenant dans notre bord , à leur instante prière , un prêtre , avec le jeune homme , la servante , et tout ce qui leur appartenoit.
Le jeune homme étoit un garçon de dix-sept ans, bien fait, modeste, et fort raisonnable.il paroissoit accablé delà mort de sa mère, ayant encore depuis peu perdu son père dans lesBarbades.
11 s'étoit adressé au chirurgien pour me prier de le prendre dans mon vaisseau , et de le tirer d'avec ceux qu'il appeloit les meurtriers de sa mère. Aussi peut-on dire qu'ilsl'étoient en quelque sorte -, car ils auroient pu épargner de leur portion quelque petite chose pour soutenir la vie de cette misérable veuve , quand ce n'auroit été que de quoi l'empêcher de mourir de faim : mais la faim ne connoît ni humanité , ni parenté , ni amitié, ni justice. Elle est sans pitié ; et incapable de remords.
DE ROBINSON CRUSOÉ. Zif
Ce chirnrgien avoil beau lui mettre devant les 3'^eux la longueur du voyage , qui devoit le séparer de tous ses amis , et qui pouvoit le rejeter dans un aussi mauvais élat que celui dont il venoit de sortir, il dit qu'il lui étoit indiffèrent de quel côté il allât , pourvu qu'il se séparât de ce cruel équipage , et que le capitaine ( c'est de moi qu'il entendoit parler , ne connoissant pas encore mon neveu ) , scroit trop honnête homme pour lui donner le moindre chagrin , après lui avoir sauvé la vie ; que pour la servante , si elle revenoit dans son bon sens , elle nous saivroit volontiers par- tout , et qu'elle recevroit comme un grand bienfait la permission d'entrer dans notre navire.
Le chirurgien me fit cette proposition d'une manière si pathétique , que je l'acceptai , et que je les pris toiisdeux avec tout leurbien, excepté onze pièces de sucre, où il étoit impossible d'atteindre : mais comme le jeune homme en avoit une reconnoissance , je fis signer un billet au commandant, par lequel il s'engageoit d'aller , dés qu'il seroit arrivé à Bristol, chez un certain M. Roger , parent du jeune homme et marchand de cette ville, et de lui donner une lettre de ma part, avec tout ce qui avoit appartenu à la défunte veuve. Mais il est apparent que toutes ces précautions ont été inutiles; car je n'ai jamais appris que ce vaisseau fût arrivé à Bristol. Il est très-probable , qu'étant si fort endommagé , et faisant eau de plusieurs côtés ^ il ait coulé à fond à la première tempête.
Nous étions d'abord à la latitude de dix-neuf degrés trente-deux minutes , et nous avions eu jusqu'alors un voyage assez heureux par rapport au temps , excepté qu'au commencemejit nous avions eu des vents contraires. Mon des-
sein n'est pas de fatiguer le public du récit de quelques incidens peu considérables , comme changement de vents, ouragans, beau temps et pluies, &c. Pour m'accommoder à l'impatiente curiosité du lecteur, je dirai que je découvris mon île le lo avril iGgS. Ce ne fut pas sans de fort grandes difficultés que je la trouvai; j'y étois entré autrefois , et j'en étois sorti du côté du sud-est vers le Brésil; mais faisant notre route alors entre l'île et le continent , et n'ayant point de carte de cette côte , ni aucune marque particulière à laquelle je pusse la reconnoître, je la vis sans savoir que ce fîit elle.
Nous croisâmes pendant long-temps de côté et d'autr^ nous mîmes pied à terre dans plusieurs îles situées à l'embouchure du fleuve Orénoque , mais s^h^ parvenir à notre but ; j'appris seulement /bu^uivant ces côtes , que j'avois été autrefois dahs l'erreur , en croyant que la terre que je découv^ois étoit le continent. C'étoit une île fort longîi€L;^^ ou plutôt une longue suite d'îles situées vis-là-vis du grand espace qu'occupe l'embouchure de ce fleuve. Les sauvages qui abordoient de temps en temps à mon île , n'étoicnt pas proprement des caribes , mais des insulaires et d'autres barbares qui habitoient les lieux les plus proches de moi. Je visitai en vai», comme j'ai dit , plusieurs de ces îles; j'en trouvai quelques-unes habitées et d'autres désertes. Dans une, entr'autres, je vis quelques Espagnols, et je crus d'abord que c'étoient ceux que j'avois fait venir dans mes domaines; mais en leur parlant je sus qu'ils avoient près de-là une petite chaloupe dans une petite baie , et qu'ils étoient venus là pour aller chercher du sel et quelques huîtres à perles : €n un mot, j'appris qu'ils n'étoient point de
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mes sujets, et qu'ils appartenoient à l'île de la Trinité , qui est plus du côté du nord de dix ou onze degrés de latitude.
Enfin allant d'une île à l'autre , tantôt avec le vaisseau et tantôt avec la chaloupe du vaisseau français , qui éloit parfaitement bonne , et qu'on nous avoit cédée avec plaisir, je vins au côté méridional de mon île, et d'abord j'en reconnus toute la figure. Je mis aussi-tôt mon vaisseau à l'ancre dans une rade sûre vis-à-vis de la petite baie, près de laquelle étoit mon ancienne habitation. *
Dès que j'eus fait cette découverte , j'appelai Vendredi , et je lui demandai s'il s avoit oii il étoit. Il se mit à regarder fixement pendant quelque temps , et puis frappant de joie ses mains l'une contre l'autre , il s'écria : « Oui , » oui, oh ! voilà ! oh ! voilà,»! Et montrant du doigt mon château , il commença à chanter et à faire des gambades comme un fou : j'avois même bien de la peine à l'empêcher de sauter dans la mer, et d'aller à terre à la nage.
« Eh bien ! Vendredi, hù dis-je, qu'en dis-tu? » trouverons- nous quelqu'un ou non? ton père » y sera-t-il»? Au nom de son père, le pauvre garçon, dont le cœur étoit si sensible , parut tout troublé, et je vis les larmes couler de ses yeux en abondance. « Qu'y a-t-il donc , Ven- )) drcdi, lui dis-je ?^s-tu affligé parce qu'il y a » apparence que tu verras ton père ? — Non , «non, non , répondit-il en secouant la tête, » moi ne le voir plus, jamais le voir plus. — Eh! » que sais-tu, mon enfant? lui dis je. — Oh ! )) repari it-il , lui mort long-temps , lui beaucoup » vieux homme. — La chose n'est pas encore )) sûre, lui dis-je; mais enfin crois-tu que nous » trouverons quelqu'autrc de nos gens »? Il
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avoit sans doute les yeux meilleurs que moi ; car quoique nous fussions à une demi- lieue de terre , montrant du doigt la colline qui étoit au-dessus de mon château, il s'écria: u Moi )) voir, moi voir beaucoup d'hommes, là, là et )) là ». Je tournai les yeux vers cet endroit; mais je ne vis rien, pas même par ma lunette d'approche , ce qui venoit probablement de ce que je ne l'avois pas dirigée avec justesse. Il ne laissoit pas d'avoir raison, comme je compris le lendemain en examinant la chose : ils avoient été cinq ou six en cet endroit pour voir le vaisseau , ne sachant qu'en penser.
Dès que Vendredi m'eut dit qu'il voyoit des gens, je fis mettre pavillon anglais et tirer demx coups de canon , pour leur faire entendre que nous étions amis, et un demi-quart d'heure après nous vîmes une fumée s'élever du côlé de la petite baie. J'ordonnai en ce moment qu'oU mît la chaloupe en mer avec un drapeau blanc en signe de paix , et prenant Vendredi avec moi , et le jeune prêtre, je me fis mettre à terre. C'étoil ce prêtre français dont j'ai déjà fait mention plusieurs fois. Je hii avois fait un récit exact de la manière dont j'avois vécu dans cette île, sans oublier aucune particularité , tant par rapport à moi qu'à l'égard de ceux que j'y avois laissés , et cette histoire lui avoit donné une fort grande envie de m'accompagner, J'avois de plus seize hommes bien armés dans ma chaloupe , de peur de rencontrer quelques nouveaux hôtes qui ne fussent pas de mes sujets j mais heureusement cette précaution se trouva peu nécessaire.
Comme nous allions vers le rivage dans le temps que la marée étoit presque haute , nous entrâmes tout droit dans vine petite baie, et le
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premier homme sur lequel je fixai mes yeux, étoit l'Espagnol à qui j'avois sauvé la vie ; j'en reconnus parfaitement bien les traits : pour son habit , j'en ferai la description clans la suite. J'ordonnai d'abord que tout le monde restât dans la chaloupe , et que personne ne me suivît à terre; mais il n'y eut pas moyen de retenir Vendredi. Ce tendre fils avoit découvert son père à une si grande distance des autres Espagnols, qu'il ne me fut pas possible de le voir ; et il est certain que, si on avoit voulu l'empocher d'aller à terre , il se seroit jeté dans la mer pour y aller à la nage. A peine y avoit-il mis le jiied , qu'il vola du côté du sauvage avec la vitesse d'une flèche qu'un bras vigoureux fait sortir d'un arc. L'homme le plus ferme n'auroit pas pu s'empêcher de jeter quelques larmes en voyant les transports de joie où ce pauvre garçon s'abandonna en joignant son père. Il l'embrassa, le baisa, le prit entre ses bras pour le mettre à terre sur le tronc d'un arbre , le regarda fixement pendant plus d'un quart-d'heure comme un homme qui considère avec étonnement un tableau extraordinaire ; ensuite il se mit à terre auprès de lui , le baisa de nouveau , se remit sur ses pieds, et continua à le regarder avec attention comme s'il étoit enchanté de le voir.
Le lendemain ses tendres extravagances prirent un autre cours. Il se promena avec lui plusieurs heures sur le rivage en le tenant par la main, comme si c'étoit une demoiselle , et de temps en temps il lui alloit chercher quelque chose dans la chaloupe, tantôt un morceau de sucre, tantôt un verre de liqueur et tantôt un biscuit ; enfin tout ce qu'il crdyoit capable de faire plaisir au bon vieillard.
L'après-dînée il s'y prit encore d'une nou-
velle manière : il mit le bonhomme à terre, et commença à danser autour de lui avec mille postures , les unes plus burlesques que les autres, et en même temps il luiparloit et lui raconloit , pour le divertir, quelques particularités de ses voyages. En un mot, si la même tendresse filiale pouvoit être trouvée parmi les clirétiens , on pourroit dire en quelque sorte qu'il n'y a rien de plus inutile que le quatrième commandement.
Mais laissant là toute digression, j'en viens à la manière dont je fus reçu par les liabitans de l'île. Je n'aurois jamais fait, si je voulois raconter en détail toutes les civilités que me firent les Espagnols. Le premier, que je reconnoissois parfaitement bien, comme j'ai déjà dit, s'approcha de la chaloupe portant un drapeau de paix, et accompagné d'un de ses compatriotes. Non-seulement il ne me reconnut pas d'abord, mais il n'avoit pas seulement la pensée que ce pût être moi , avant que je lui eusse parlé. « Comment! signor, lui dis -je d'abord » en portugais, vous ne me reconnoissez pas »? Il ne me répondit pas un mot ; mais donnant son fusil à son compagnon, il ouvrit les bras, et vint m'embrasser en disant plusieurs choses en espagnol dont je n'entendois qu'une partie. Il me serra entVe ses bras, et me demanda mille pardons de n'avoir pas reconnu ce visage qu'il avoit considéré autrefois comme celui d'un ange envoyé du ciel pour lui sauver la vie. 11 disoit encore un grand nombre d'autres belles choses, que la politesse espagnole fournissoit à son cœur véritablement reconnoissant ; et ensuite se tournant vers son compagnon, il lui ordonna de faire venir toute la bande. Il me demanda si j'avois envie de me promener vers mon châ-
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teau , afin qu'il eût le plaisir de m'en remettre en possession , sans avoir la satisfaction pourtant de m'y montrer les augmentations et les embellissemens où je devois naturellement m'attendre.
Je le voulus bien ; mais il me fut aussi impossible de trouver ma demeure que si je n'y avois jamais été. Ils avoient planté un si grand nombre d'arbres , ils les avoient arrangés d'une manière si bizarre , et les avoient placés si près l'un de l'aulre , qu'étant extrêmement crus pendant les dix années de mon absence , ils rendoient mon château absolument inaccessible. On n'en pouvoit approcher que par des chemins si tortueux , que c'étoit un vrai labyrinthe pour tout autre que pour les habitans.
Quand je lui demandât quelle raison l'avoit porté à faire tant de fortifications, il me dit que j'en verrois assez la nécessité quand il m'auroit donné un détail de tout ce qui s'étoit passé depuis l'arrivée des Espagnols dans mon île. « Quoiqu'alors, poursuivit-il, je fusse dans M une grande consternation de votre départ , )) je ne laissai pas d'être charmé de votre bon- » heur, qui vous avoit procuré si à propos un » bon navire pour vous tirer de ce désert. J'ai n eu fort souvent, continua- 1- il , certains mou- )) vemens dans l'esprit qui me persuadoient que » vous y reviendriez un jour. Mais je dois avouer >) que rien ne m'est jamais arrivé dans tout le )) cours de ma vie de plus triste et de plus mor- » tifîant que d'apprendre votre départ , quand )/ j'ai conduit ici mes compatriotes )>.
Il me dit encore qu'il avoit une longue his-» toire à nous conter touchant les trois barbares que j'avois laissés dans l'île. Il entendoit par-là les trois matelots séditieux , et il m'assura que
les Espagnols s'étoient trouvés moins à leuraîse avec eux qu'avec les sauvages parmi lesquels ils avoient mené une si triste vie, excepté que les premiers étoient moins à craindre à cause de leur petit nombre. « Mais, dit-il, en faisant )) le signe de la croix, s'ils avoient été plus nom- )) breux, il y a du temps que nous serions dans )) le purgatoire. J'espère, monsieur, ajouta-t-il, )) que vous apprendrez sans chagrin , qu'une )) nécessité absolue , et le soin de notre propre » conservation , nous a forcés à les désarmer et )) à nous les assujettir. Vous nous pardonnerez » cette action assurément, quand vous saurez » que non-seulement ils ont voulu être nos maî- )) très , mais encore nos meurtriers » . Je lui ré pondis que j'avois déjà craint tout de la scélératesse de ces drôles en quittant l'ile, et que j^aurois fort souhaité de le voir auparavant de retour avec ses compagnons, et de les mettre en possession de l'île , en leur soumettant les Anglais , comme ils ne l'avoieiit que trop mérité; que j'étois ravi qu'il y avoit songé pour moi, bien loin d'y trouver à redire , et que je ne savois que trop que c'étoient des coquins opiniâtres, incorrigibles, et capables de toutes sortes de crimes. "
Pendant ce discours nous vîmes approcher l'homme qu'il avoit envoyé pour avertir ses compagnons de mon arrivée. II étoit suivi de onze Espagnols, qu'à leur habillement il étoit impossible de prendre pour tels. Il commença par nous faire connoître les uns aux autres ) il se tourna d'abord de mon côté en me disant : «Monsieur , voilà quelques-uns de ces gentils- )) hommes qui vous sont redevables de la vie » , et ensuite il leur dit qui j'étois , et quelle obligation ils m'avoient. Là-dessus ils s'approche-
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rent tous l'an après l'autre , non comme une troupe fie simples matelots qui voudroieiit faire counoissance avec un homme de mer comme eux , mais comme des ambassadeurs pour haranguer un monarque ou un conquérant. Toutes leurs manières étoient obligeantes et polies, avec un noble mélange de gravité majestueuse , qui donnoit un air de bienséance et de grandeur à leur soumission même. Je puis protester qu'ils savoient beaucoup mieux leur monde que moi , et que j'étois fort embarrasse sur la manière de recevoir leurs complimens , bien, loin de me sentir en état de leur rendre la pareille.
L'histoire de leur arrivée et de leur conduite dans l'île est tellement remarquable ; il y a tant d'incidens qui ont de la liaison avec ce que j'ai rapporté dans ma première partie, que je ne saurois m'empêcher de la donner ici toute enti^te avec toutes les particularités, qui me paroissent extraordinairement intéressantes.
Je m'en vais en lier tous les faits autant que ma mémoire me le permettra , d'une manière historique , sans troubler davaMtage la tête du lecteur d'un nombre infini de dis- je, dit-il , repartis'je, répondit-il , qui ne font que faire lan-r guir la narration.
Pour le faire succinctement et clairement, il faut que je fasse quelques pas en arrière , et que je rappelle au souvenir du lecteur des circonstances dans lesquelles se trouvère^t ces gens à mon départ de l'île. On n'aura pas oublié peutêtre que j'avois envoyé un Espagnol,ct le père de Vendredi, que j'avois sauvés tous deux des dents des cannibales , pour aller dans un grand canot chercher dans le continent les autres Espagnols, et pour les transporter dans l'île , afin de les
tirer du triste état où ils étoient , et de trouver avec eux le moyen de revenir parmi les chrétiens.
Dans ce temps-là je n'avois pas plus de raisons pour m'attendre à ma délivrance que je n'en avois, vingt ans auparavant, de voir la moindre apparence de l'arrivée d'un vaisseau anglais , par le moyen duquel je pusse me tirer de ma triste situation. Par conséquent, lorsque mes gens revinrent ils ne purent qu^'être extraordinairement étonnés en voyant que je m'en étois allé, et que j'avois laissé dans File trois étrangers en possession de tout ce qui m'appartcnoit ; leur surprise fut d'autant plus grande, qu'ils s'attendoicnt à la partager avec moi.
Pour le voyage qu'avoit fait mon Espagnol avec le père de Vendredi ^ il me dit qu'il n'y avoit rien de fort particulier, le temps s'étant trouvé fort doux et la mer calme. Ses compagnons, comme il est aisé de croire , furent charmés de le revoir; aussi étoit-il le principal d'entr'eux , et leur commandant, depuis que le capitaine du vaisseau dans lequel ils avoient fait naufrage étoit mort. Ils furent d'autant plus surpris de le voir , qu'ils savoient qu^il étoit tombé entre les mains des sauvages , et qu'ils supposoient qu'il, en avoit été dévoré, selon leur affreuse coutume.
L'histoire qu'il leur fit de sa délivrance , et de la manière dont je l'avois pourvu, pour le transporter commodément, leur parut un songe : leur étonnement étoit semblable, à ce qu'ils m'ont dit ensuite , à celui des fils de Jacob , quand Joseph se fit connoître à eux, et leur raconta son élévation dans la cour du roi d'Egypte. Mais lorsqu'il leur montra les provisions
qu'il leur apportoit pour le voyage, les armes , la poudre et le plomb , ils furent tirés de leur surprise; ils formèrent une idée juste de leur sort, et firent tous les préparatifs nécessaires pour passer dans mon île.
Leur premier soin fut d'avoir des canots , et étant obligés de passer les bornes de la probité , en trompant leurs amis les sauvages, il» leur empruntèrent deux grandes barques sous prétexte d'aller se divertir en mer ou d'aller à la pêche.
C'est dans ces canots qu'ils s'embarquèrent le lendemain. Il ne leur falloit pas beaucoup de temps pour emballer leurs richesses, n'ayant ni bagage , ni habits , ni vivres , ni rien en un mot que ce qu'ils avoient sur le corps, et quelques racines dont ils étoient accoutumés de se servir au lieu de pain.
Mes deux envoyés ne furent absens en tout que trois semaines, et dans cet intervalle je trouvai l'occasion de me tirer de l'île, comme j'ai rapporté au long dans ma première partie , laissant mon domaine en proie à trois scélérats, les plus effrontés, les plus déterininés, et les plus difficiles à ménager qu'on auroit pu trouver dans tout le monde. Mes Espagnols ne s'en apperçurent que trop à leurs dépens.
La seule chose équitable que firent ces coquins, ce fut de donner d'abord ma lettre aux Espagnols, et de leur mettre mes provisions entre les mains, comme je leur avois ordonné. Ils leur remirent encore un grand écrit trèscirconstancié , contenant mes directions sur la manière dont j'avois songé à ma subsistance et à mes commodités pendant mon séjour dans l'île. Il contenoit la manière dont j'avois fait mon pain , élevé mes chèvres apprivoisées ,
semé mon blé ; séché mes raisins , fait mes pots ; en un mot , tonte ma conduite dans cette déplorable situation.
Non-seulement ils livrèrent cet écrit aux Espagnols , dont deux savoient assez d'anglai* pour en profiter , mais ils leur donnèrent toutes sortes de secours; et dans le commencement il régna entre mes deux peuples une assez grande union. Ils partagèrent d'abord avec eux mon château, et vi voient en frères avec les Espagnols, dont le chefavoit déjà une idée de ma manière de vivre; ce qui le rendoit capable de ménager toutes les affaires de la colonie avec le secours du père de Vendredi.
Pour les Anglais, ils étoient trop grands seigneurs pour se mêler d'une occupation si basse ; ils ne songeoient qu'à parcourir l'île, à tuer des perroquets, et à tourner des tortues: et quand le soir ils revenoient au logis, ils tronvoient le souper tout prêt , grâces aux soin» des Espagnols.
Ceux-ci s'en seroient fort consolés si les autres avoient seulement voulu les laisser en repos; mais ils n'étoient pas gens à vivre longtemps en paix : ils n'avoient pas la moindre envie de songer au bien de cette petite république, et ils ne vouloient pas souffrir que les autres les déchargeassent de ce soin ; semblables au chien du jardinier , qui ne vouloit pas manger lui-même , ni pex*mettre que les autres mangeassent.
Leurs différens , d'abord peu considérables , ne valent pas la peine d'être rapportés ; mais tout d'un coup la scélératesse de mes coquins éclata le plus extraordinairement qu'il est possible d'imaginer. Ils se mirent à faire une guerre ouverte aux Espagnols avec toute l'insolence
imaginable, d'une manière contraire à la raison , à leurs intérêts, à la justice , et même au sens commun, n'ayant pas seulement le moindre prétexte pour pallier la brutalité de leur conduite. Il est vrai que je n'en ai su d'abord toutes les particularités que des Espagnols, qui étoient,pour ainsi dire, leurs accusateurs, et dont le témoignage pouvoit être suspect; cependant quand j'eus le loisir de les examiner sur tous les points de l'accusation, ils n'en osè^ rent nier un seul.
Mais avant que d'aller plus loin, il faut que je supplée ici à une négligence, dont j'ai été coupable dans ma première partie, en oubliant d'instruire le lecteur d'une particularité qui a une grande liaison avec ce qui va suivre. Voici ce que c'est.
Dans le moment que nous allions lever l'ancre pour quitter mon île, il arriva une petite querelle dans le vaisseau anglais, et il étoit fort à craindre que l'équipage n'en vînt à une seconde sédition.
La chose en seroit venue là peut-être, si le capitaine, s'animant de tout son courage, et assisté de moi et de ses autres amis, n'avoit pris par force deux des plus opiniâtres, et s'il ne les avoit fait mettre dans les fers en les menaçant comme des rebelles qui retomboient une seconde fois dans le même crime , et qui excitoient les autres par leurs discours séditieux , de les tenir en prison jusqu'à ce qu'il les fît pendre en Angleterre.
Quoique le capitaine n'eût pas cette intention , il effraya par-là plusieurs matelots coupables de la première mutinerie, et ils persuadèrent à tout le reste qu'on les amusoit seulement par de bonnes paroles , mais qu'on les mettroit