‹ La vie et les aventures surprenantes de Robinson CrusoéChapitre 2 sur 12 · II. c · texte numérisé non relu

II. c

5o LES AVENTURES

entre les mains de la justice dans le premier port de l'Angleterre où le vaisseau entreroit.

Le contre-maître en eut le vent et nous en avertit ; sur quoi il fut résolu , que moi qui passois toujours pour un homme de conséquence , j'irois leur parler avec le contre-maître , et que je leur assurerois que, s'ils se comportoient bien pendant le reste du voyage , il ne seroit jamais parlé du passé. Je m'acquittai de cette commission , et je leur donnai ma parole d'honneur qu'ils n'avoienl rien à craindre du ressentiment du capitaine. Ce procédé les appaisa, sur-tout quand ils virent relâchés à mon intercession les deux mutins à qui on avoit mis les fers aux pieds.

Cependant cette aiFaire nous empêcha de faire voile pendant cette nuit , et le vent s'étant abattu j nous sûmes le lendemain que les prisonniers qu'on avoit relâchés avoient volé chacun lin mousquet et quelques autres armes , comme aussi apparemment de quoi tirer, et que s'étant glissés dans la pinace , ils s'étoient sauvés à terre pour se joindre aux autres mutins leurs dignes compagnons.

Dès que nous eûmes fait cette découverte , je fis mettre la chaloupe en mer, avec le contre-maître et douze hommes, pour chercher ces coquins j mais ils ne se trouvèrent pas , non plus que les trois autres : car ils avoient tous fui ensemble dans les bois dès qu'ils avoient vu approcher la chaloupe.

Le contre - maître étoif surle point de les punir, une fois pour toutes , de leurs mauvaises actions , en détruisant la plantation , et en brûlant tout ce qui pouvoit les faire subsister ;1|»* mais n'osant pas le faire sans ordre , il laissa touf (dans l'état où il l'avoit trouvé , et se contentât

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tle revenir au vaisseau en ramenant la pînace. Par cette nouvelle recrue le nombre des Anglais dans l'île montoitiusqu'àcinqrmais les trois premiers étoient si supérieurs en méchanceté aux nouveaux venus, qu'après avoir vécu deux jours avec eux, ils les chassèrent de la maison pour aller pourvoir à leur propre subsistance , et pendant quelque temps ils poussèrent la dureté jusqu'à leur refuser la moindre nourriture. Tout cela se passa avant l'arrivée des Es- ]>agnols.

Quand ceux-ci furent venus dans l'île, ils firent tous leurs efforts pour porter ces trois bêtes féroces à se réconcilier avec leurs compatriotes , et à les reprendre dans leur demeure , pour faire une seule famille ensemble ; mais ces scélérats ne voulurent pas seulement en entendre parler.

Ainsi les deux ihalheureu'îx furent forcés de faire bande à part ; et voyant qu'il n'y avoit que l'industrie et Inapplication capables de les faire subsister à leur aise, ils établirent leur demeure dans la partie septentrionale de l'île , mais un peu du côté? de l'ouest, de peur des sauvages , qui d'o^is^iaire débarquoient dans l'île du côté d^A'ést.

C'est-là qu'ils construisirent deux cabanes ,

l'une pouf eux, et l'autre pour leur magasin-,

et les Espagnols leur ayant donné du blé pour

semer , et une partie des pots que je leur avois

laissés , ils se mirent à creuser, à planter , et à

Claire des enclos d'après le modèle que je leur

. a^vois prescrit ; et dans peu de temps ils se trou-

j^^ vèrènt dans une condition assez supportable*

ipQuoiqu'ils n'eussent d'abord ensemencé qu'une

fl très-petite terre , ils curent assez de blé pour

■ I avoir du pain j et comme un des deux avoit été

- lIBRfcrP

UNiVERsmf dF ïiuNnt*

second cuisinier dans le vaisseau , ils étoient fort habiles à faire des soupes, des puddings et d'autres mets . autant que leur riz , leur lait et leur viande pouvoient y fournir.

Ils étoient dans cette situation quand les trois coquins, dont j'ai parlé, les vinrent insulter, uniquement pour se divertir. Ils leur dirent que c'étoit à eux que l'île appartenoit , et que le gouverneur leur en avoit donné la possession ; que personne n'y avoit le moindre droit qu'eux, et qu'ils rie bâtiioient point de maison sur leur terrein , à moins que de leur en payer les rentes , ou que le diable y auroit part.

Les pauvres gens s'imaginèrent d'abord qu'ils vouloient railler -, ils leur demandèrent s'ils vouloient entrer pour voir à leur aise les beaux palais qu'ils avoient bâtis , et pour s'expliquer sur les rentes qu'ils demandoient. L'un, voulant badiner à son tour, leur dit que, s'ils étoient les maîtres du terrein , il espéroit que s'ils faisoient valoir leurs terres comme il faut, ils voudroient bien leur accorder quelques années de franchise , à l'exemple des autres seigneurs, et il les pria de faire venir un notaire pour dresser un contrat. Un de mes trois marauds , en jurant et en blasphémant , répondit qu'ils alloient voir si tout ceci n'étoit qu'une raillerie, et s'approchant d'un feu que ces bonnes gens avoient fait pour apprêter leur dîner , il prend un tison, le jette dans une des cabanes, et y met le feu. Elle auroit été consumée si un des propriétaires n' avoit couru à ce coquin , ne l'avoit éloigné par force de sa pauvre hutte , et n'avoit éteint le feu en marchant dessus : encore eut-il bien de la peine à y réussir.

Ce scélérat étoit dans une telle rage en voyant le mauvais succès de sa barbarie , qu'il s'avança

sur celui qui en étoit la cause avec une perche qu'il tenoit dans la main , dont il l'auroit assommé, si celui-ci n'avoit évité le coup adroitement. Son compagnon voyant le danger où il ctoit ) vint d'abord à son secours. Ils saisirent chacun un fusil, et celui ^qui avoit été attaqué le premier jeta son ennemi à terre d'un coup de crosse, avant que les deux autres scélérats fussent à portée, et voyant les autres deux se préparer à les insulter , ils se joignirent, et leur présentant les bouts de leurs fusils, ils les menacèrent de leur mettre la bourre dans le ventre s'ils ne se retiroient.

JLes autres avoient des armes à feu : mais uii des honnêtes gens , plus hardi que son camarade , et désespéré par le danger où il se trouvoit, leur dit que, s'ils faisoient la moindre mine de les coucher en joue, ils étoicnt morts, et leur commanda , avec fermeté , de mettre bas les armes. Ils n'en firent rien -, mais voyant les autres si déterminés , ils en vinrent à une capitulation , et consentirent à s'en aller , pourvu qu'on leur laissât emporter leur compagnon blessé. Il l'étoit effectivement et dangereusement même; mais c'étoit sa propre faute. On peut dire que les deux attaqués , voyant leur avantage , avoient eu tort de ne les pas désarmer réellement , comme ils étoient les maîtres de le faire, et de ne pas aller ensuite raconter toute leur aventure aux Espagnols. Car dans la suite les trois malheureux ne songèrent qu'à avoir leur revanche , et ils le dissimulèrent si peu, qu'ils ne voyoient jamais les autres sans les en menacer.

Ils les persécutèrent nuit et jour , et à différentes reprises ils foulèrent aux pieds leur blé, tuèrent à coups de fusil trois boucs et uHe chè-

vre que ces pauvres gens élevoient pour leur subsistance ; en un mot , ils les traitèrent avec tant de cruauté et de barbarie , que ceux-ci , poussés à bout, prirent la résolution désespérée de les combattre à la première occasion. Dans te dessein ils prirent le parti d'aller au château où les trois coquins demeuroient avec les Espagnols, et de leur livrer le combat en honnêtes gens, en présence des étrangers.

Pour exécuter cette entreprise ils se levèrent le matin avant le jour , et s'étant approchés du château, ils se mirent à appeler les trois scélérats par leurs noms , et dirent à un Espagnol , qui leur répondit , qu'ils avoient à leur parler en particulier.

Il étoit arrivé justement le jour auparavant que deux Espagnols avoient rencontré dans le bois un de ces Anglais honnêtes gens, et qu'ils avoient entendu de terribles plaintes sur les affronts et les dommages qu'ils avoient reçus de leurs barbares compatriotes,quiavoient ruiné leur plantation, détruit leur moisson , et tué leur bétail-, ce qui étoit capable de les faire mourir de faim , si les Espagnols ne les secouroient.

Ces derniers étant de retour au logis, et se trouvant à table avec les scélérats, prirent la liberté de les censurer, quoique d'une manière douce et honnête. L'un d'eux leur demanda comment ils pouvoient êlre si cruels et si inhumains à l'égard de leurs pauvres compatriotes, qui ne les avoient jamais offensés et qui ne songeoient qu'à trouver , par leur industrie , de quoi subsister ; quelle raison ils pouvoient avoir pour leur en ôter les moyens qui leur avoient coûté des travaux si fatigans ?

Un des Anglais réplic^ua brusquement que

ces gens n'avoient rien à faire dans l'île , qu'ils y étoient venus sans permission, que la terre ne leur appartenoit pas, et qu'il ne souffriroit absolument pas qu'ils y bâtissent, ou qu'ils y fissent des plantations. « Mais, seigneur anglais, )) dit l'Espagnol d'un ton fort modéré , ils ne j) doivent pas mourir de faim. — Qu^ils meurent )) de faim et qu'ils aillent à tous les diables , ré- )) pondit l'anglais comme un vrai barbare j ils ne )) bâtiront ni ne planteront point ici. — Que j) voulez- vous donc qu'ils fassent , seigneur an- )) glais, répliqua cet honnête homme? — Ce w que je veux qu'ils fassent , dit l'autre animal » féroce , qu'ils soient nos esclaves et qu'ils tra- )) vaillent pour nous. — Mais quelle raison avez- )) vous pour attendre cette soumission d'eux ? j) Vous ne les avez pas achetés de votre arj) gent, et vous n'avez pas le moindre droit de )) les réduire à l'esclavage «.Le même coquin lui répondit que l'île leur appartenoit à eux trois , que le gouverneur la leur avoit laissée , et que personne n'y avoit la moindre chose à dire qu'eux: que , pour le faire voir, ils alloient brûler les huttes de leurs ennemis, et que , quelque chose qu'il pût arriver, ils n'y souffriroicnt ni leurs cabanes ^ ni leurs plantations.

« S'il est ainsi, seigneur , dit l'Espagnol, nous )) devrions être vos esclaves aussi. — Vous avez i) raison , répliqua l'impudent coquin , nous j) comptons bien là-dessus, et vous vous en ap- «percevrez bientôt n. Cet insolent discours éboit relevé par une centaine d'imprécations placées éloquerament dans les endroits les plus convenables. L'Espagnol se contenta d'y répondre par un souris moqucuT , et ne daigny^ pas seulement lui dire le moindre mot.

Cette conversation cependant avoit échauffé

la bile à ces coquins , et se levant avec fureur, l'un d'entr'eux (nommé Guillaume Atkins) dit aux autres : (c Allons , morbleu, finissons avec ces » cliicns-là; démolissons leur château, et ne » souffrons pas qu'ils tranchent du maître dans » nos domaines ».

Là-dessus ils s'en allèrent tous trois , chacun armé d'un fusil , d'un pistolet et d'un sabre , en disant à demi-bas mille choses insolentes sur la manière dont ils espéroient de traiter les Espagnols à leur tour, dès qu'ils en trouveroient l'occasion. Mais ceux-ci ne les entendirent qu'imparfaitement : ils parurent juger seulement qu'ils les menaçoient, pour avoir pris le parti des Anglais honnêtes gens.

On ne sait pas trop bien ce qu'ils firent pendant toute cette nuit -, mais il est apparent qu'ils parcoururent tout le pays pendant quelques heures, et qu'enfin fatigués, ils s'étoient mis à dormir dans l'endroit que j'appelois autrefois ma maison de campagne , sans s'éveiller d'assez bon matin pour exécuter leurs projets abominables.

On sut après que leur but avoit été de surprendre les deux Anglais dans le sommeil , de mettre le feu à leur cabane pendant qu'ils y seroient couchés , et de les y brûler , ou de les tuer lorsqu'ils voudroient en sortir pour éviter le feu. ïàSL malignité dort rarement d'un profond sommeil, et je m'étonne qu'ils n'eurent pas la force de se tenir éveillés pour exécuter leur barbare dessein.

Cependant les autres ayant en même temps résolu une entreprise contr'eux,mais plus digne de braves gens que l'incendie et le meurtre , il arriva fort heureusement pour les uns et pour les autres, que ceux de la cabane éloient déjà

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en chemin avant que ces coquins sanguinaires vinssent à leur demeure.

Quand ils y arrivèrent, ils trouvèrent la hutte vide. Atkins, qui étoit le plus déterminé, cria à ses camarades: « Voici le nid, mais les oiseaux » s'en sont envolés ; que le diable les emporte ». Là-dessus ils s'arrêtèrent pendant quelques instans pour deviner la raison qui pouvoit avoir obligé leurs ennemis de sortir de si bonne heure, et ils convinrent tous que les Espagnols dévoient leur avoir donné connoissance du danger où ils alloient être exposés. Après cette conjecture ils se donnèrent la main tous trois , et s'engagèrent par des sermens horribles, à se venger de ceux qui les avoient trahis. Immédiatement après, ils se mirent à travailler sur les huttes des pauvres Anglais, ils les abattirent toutes deux, et rCen laissèrent pas une pièce entière : de manière qu'à peine pouvoit-on connoître la place où elles avoient été-, ils en réduisiient,pour ainsi dire, en poussière tous les meubles, et en répandirent tellement les débris au long et au large , qu'ensuite ces bonnes gens trouvèrent plusieurs de leurs ustensiles à une demi-lieue de leur habitation.

Après cette expédition ils arrachèrent tous les arbres que leurs ennemis avoient plantés , brisèrent l'enclos dans lequel ils tenoient leur bétail et leur blé ; en un mot, ils saccagèrent tout aussi parfaitement qu'auroit pu faire une horde de Tartares.

Pendant ce bel exploit les deux Anglais étoient allés pour les chercher , et pour les combattre parrtoul où ils les trouveroicnt; et quoiqu'ils ne fussent que deux contre trois , il est certain qu'il y auroit eu du sang répandu ; car ils étoient tous également déterminés y et

incapables de s'épargner en aucune manière.

Mais la Providence fut plus soigneuse de les séparer, qu'ils n'étoient ardens à se joindre; car comme ils avoient voulu se croiser à dessein, lorsque les trois étoient allés du côté des huttes , les deux marchoient du côté du château ; et lorsque ces derniers se furent mis en chemin pour les chercher, les trois étoient revenus du côté de ma vieille demeure. Nous allons voir dans le moment la dififérence qu'il y eut dans le procédé des uns et des autres.

Les trois revinrent vers les Espagnols la fureur peinte sur le visage , et échauffés de l'expédition qu'ils avoient faite avec tant d'aniniosité : ils se vantèrent hautement de leur action , comme si elle avoit été la plus héroïque du monde. Et l'un d'entr'eux avançant sur un des Espagnols , d'un air arrogant , il lui saisit le chapeau , et le lui faisant pirouetter sur la tête , il lui dit insolemment en lui riant au nez : « Et » vous, seigneur, nous vous donnerons la même » sauce , si vous n'avez pas soin d'avoir du res- » pect pour nous » .

li'Espagnol, quoique doux et fort honnête , étoit un homme aussi courageux qu'on puisse l'être ; d'ailleurs il étoit adroit et robuste au suprême degré. Après avoir regardé fixement celui qui venoit de l'insulter avec si peu de raison , il alla vers Ini d'un pas fort grave , et du premier coup de poing il le jeta à terre comme un boeuf qu'on assomme; sur quoi un autre Anglais aussi insolent que le premier, lui tira un coup de pistolet. 11 ne le tua pourtant pas, les balles passèrent au travers de ses cheveux , mais l'une lui toucha le bout de l'oreille et le fit saigner beaucoup.

L'Espagnol voyant couler son sang abondam-

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ment , crut être blessé plus daiigereasement qu'il n'étoit ; et quoique jusqueslà il eût agi avec toute la modéjation possible , il commença à s'échauffer , et crut qu'il étoit temps de montrer à ces scélérats qu'ils avoient tort de se jouer à d'aussi braves gens qu'eux : il arracha le fusil à celui qu'il a\roit jeté à terre , et il alloit faire sauter la cervelle au coquin qui l'avoit voulu tuer , quand les autres Espagnols se montrant, le* prièrent de ne le point tirer , et se jetant sur mes drôles , les désarmèrent et lea mirent hors d'état de leur nuire.

Quand ces marauds se virent sans armes, et les Espagnols autant animés contre eux que les Anglais , ils commencèrent à mettre de l'eau dans leur vin, et à les prier avec assez de douceur de leur rendre leurs armes. Mais considérant l'inimitié qu'il 5'^ avoit entr'eux et les deux habitans des huttes , et persuadés que le meilleur moyen d'empêcher qu'ils n'en vinssent aux mains ensemble, étoit de laisser ceux-ci désarmés, ils leur dirent qu'ils n' avoient point intention de leur faire le moindre mai , et qu'ils continneroient à leur donner toute aorte d'assistance , s'ils vouloient vivre paisiblement ; mais qu'ils ne trouvoient pas à propos de leur rendre leurs armes pendant qu'ils étoient animés contre leurs propres compatriotes , et qu'ils avoient même déclaré ouvertement leur dessein de faire tous les Espagnols esclaves.

Ces gens abominables , hors d'état d'entendre raison et d'agir raisonnablement, voyant qu'on leur refusoit leurs armes , sortirent de cet endroit la rage dans le coeur, et menaçant qu'ils saurolent bien se venger des Espagnols , quoiqu'on leur eût ôté leurs armes à feu.Maisceuxci méprisant leurs bravades, leur dirent, de

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prendre garde à ne rien entreprendre contre leurs plantations et contre leur bétail ; que s'ils étoient assez hardis pour le faire , ils les tueroient comme des bêtes féroces par-tout où ils les trouveroient ; et que , si après une telle hostilité, ils tomboient vifs entre leurs mains, ils les pendroient sans quartier.

Ces menaces ne leur firent rien rabattre de leur fureur; et ils s'en allèrent jetant feu et flamme , et jurant de la manière du monde la plus terrible.

A peine les avoit-on perdus de vue que voilà nos deux autres , tout aussi enragés qu'eux , mais à bien plus juste titre ; car a5'^ant été à leur plantation , et la voyant détruite de fond en comble , ils avoient de justes raisons pour s'emporter contre leurs barbares ennemis, lis ne trouvèrent que difficilement le temps de raconter leur malheur aux Espagnols, tant ceuxci s'empressoient de les informer de leur propre aventure. Il faut avouer que c'étoit une chose très-extraordinaire de voir ainsi trois insolens insulter dix-neuf braves gens sans recevoir la moindre punition.

Il est vrai que les Espagnols les méprisoient , sur- tout après les avoir désarmés, et rendu parlà leurs menaces vaines. Mais les Anglais étoient plus animés , et résolurent d'en tirer vengeance , quoi qu'il en pût arriver.

Cependant les Espagnols les appaisèrent en leur disant que ^ puisqu'ils leur avoient ôté leurs armes, ils ne pouvoient pas permettre qu'on les attaquât, et qu'on les tuât à coups de fusil. De plus , l'Espagnol qui étoit alors comme gouverneur de l'île , les assura qu'il leur procureroit une satisfaction entière. Car, dit-il, il ne faut pas douter qu'ils ne reviennent à

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nous quand leur fureur aura eu le temps de se ralentir , puisqu'ils ne sauroient subsister sans notre secours, et nous vous promettons en ce cas qu'ils vous satisferont , à condition que , de votre côté , vous vous engagiez à n'exercer aucune violence contr'eux que pour votre propre défense.

Les deux Anglais s'y accordèrent , mais avec beaucoup de peine : les Espagnols leur protestèrent qu'ils n'avoient point d'autre but que d'empêcher l'effusion du sang parmi eux, et de les rendre tous plus heureux. « Car, dirent- )) ils, nous ne sommes pas si nombreux, qu'il » n'y ait de la place ici pour nous tous, et c'est )) une grande pitié que nous ne puissions être )) tous amis )>. Ces paroles les adoucirent à la fin entièrement : ils s'engagèrent à tout ce que les Espagnols voulurent , et restèrent quelques jours avec eux à cause que leur propre habitation avoit été détruite.

Environ cinq jours après,les trois vagabonds, las de se promener et à moitié morts de faim , ne s'étant soutenus que par quelques oeufs de tourterelles, revinrent vers le château,et voyant le commandant espagnol avec deux autres se promenant sur le bord de la petite baie, ils s'en approchèrent d'une manière assez soumise , et lui demandèrent en grâce et avec humilité d'être reçus de nouveau dans la famille. Mon honnête homme d'espagnol les reçut gracieusement : mais il leur dit qu'ils avoient agi avec leurs propres compatriotes d'une manière si grossière, et avec ses gens à lui d'une manière si brutale , qu'il lui étoit impossible d'accorder leur demande, sans délibérer là dessus auparavant avec les Anglais et avec les autres Espagnols : qu'il alloit dans le moment leur en faire

la proposition, et qu'il leur donneroit réponse dans une demi-heure. La faim leur fitparoîtrô la condition d'attendre une demi-heure hors du château extrêmement dure; et n'en pouvant plus, ils supplièrent le gouverneur de leur faire apporter un peu de pain ] ce qu'il fit : il leur envoya en même temps une grosse pièce de chevreau et un perroquet rôtis; et ils mangèrent tout avec un très-grand appétit.

Après avoir attendu le résultat de la délibération pendant la demi-heure stipulée, on les fit entrer, et il y eut une grande dispute entr'euxet leurs compatriotes qui les accusoient de la ruine totale de leur plantation , et du dessein de les assassiner. Comme ils s'en étoicnt vantés auparavant, ils ne purent pas le nier alors. Le chef des Espagnols fit le médiateur , et comme il avoit porté les deux Anglais à ne point attaquer les trois autres , pendant qu'ils seroient désarmés et hors d'état de leur nuire, aussi il obligea les trois scélérats d'aller rebâtir les cabanes ruinées, l'une précisément comme elle avoit été, et l'autre plus spacieuse; à faire de nouveaux enclos , à planter de nouveaux arbres , à semer du blé pour remplir ce lui qu'ils avoient ruiné : en un mot , à remettre tout dans l'état où ils l'avoient trouvé , autant qu'il leur étoit possible ; car il. n'étoit pas faisable de suppléer exactement au blé qui étoit déjà fort avancé , et aux arbres qui avoient déjà commencé à croître considérablement.

Ils se soumirent à toutes ces conditions : et comme on leur donnoit des vivres en abondance , ils commencèrent à vivre paisiblement , et toute la colonie étoit fort unie. Il n'y manquoit rien , sinon qu'il étoit impossible de porter les trois vagabonds à travailler pour eux-mêmes.

Néanmoins les Espagnols furent assez obligeans pour leur déclarer que, pourvu qu'ils ne troublassent plus le repos de la société , et qu'il» voulussent prendre à cœur le bien général de la plantation , ils travailleroient pour eux avec plaisir , et qu'ils leur permettroient de se promener à leur fantaisie , d'être aussi fainéans qu'ils le trouveroient à propos. Tout alla parfaitement bien pendant un mois ou deux; sur quoi les Espagnols furent assez bons de leur rendre leurs armes, et de leur donner la même liberté dont ils avoient joui auparavant.

Huit jours après cet acte de générosité de la part des Espagnols , ces scéléx^ats , incapables de la moindre reconnoissance , recommencèrent leurs insolences, et se mirent dans la tête le dessein du monde le plus affreux. Ils ne l'exécutèrent pourtant pas alors , à cause d'un accident qui mit toute la colonie également en danger , et força les uns et les autres à renoncer à tout ressentiment particulier, pour songer à leur propre conservation.

Il arriva pendant une nuit que le gouverneur ou le chef des Espagnols ne put fermer les yeux , de quelque côté qu'il se tournât. Il se portoit très-bien par rapport au corps , comme il m'a dit ; mais il se sentoit agité par des pensées tumultueuses , quoique parfaitement éveillé ; son cerveau étoit plein d'images de geixs qui se batt oient, et qui se tuoient les uns les autres. En un mot,étant resté quelque temps au lit dans cette inquiétude , et sentant son agitation redoubler de plus en plus,ilse leva. Comme ils étoit nt tous couchés sur des tas de peau3f de chèvres , placées dans de petites couches qu'ils avoient dressées pour eux-mêmes , et non pas dans des branles comme moi; iH avoient

peu de chose à faire pour se lever. Il ne leur falloit que se dresser sur leurs pieds , et mettre un juste- au-corps et leurs escarpins , et ils étoient en état de sortir et de vaquer à leurs affaires.

S'étant donc ainsi levé , l'Espagnol sortit ; mais l'obscurité l'empêclioit de rien voir d'une manière distincte; d'ailleurs il étoit empêché par les arbres que j'avois plantés , et qui , étant parvenus à une grande hauteur , lui barroient la vue; de sorte qu'il ne pouvoit que regarder en haut et remarquer que le ciel étoit serein et parsemé d'étoiles. Il n'entendoit point le moindre bruit, et là-dessus il prit le parti de se recoucher. Mais c'étoit encore la même chose; il ne pouvoit ni dormir , ni se tranquilliser l'esprit ; il sentoit toujours son ame également troublée sans en appercevoir la moindre raison.

Ayant fait quelque bruit en se levant et en se couchant, en sortant et en rentrant , un de ses gens s'éveilla , et demanda qui étoit celui qui faisbit du bruit : sur quoi le gouverneur lui dépeignit la situation où il se trouvoit. Ecoutez donc, lui dit l'Espagnol , de tels mouvemens ne sont pas à négliger, je vous en assure. Il y a certainement quelque malheur qui nous pend sur la tête. Où. sont les Anglais? poursuivit-il. Il n'y a rien à craindre de ce côté-là, répondit le gouverneur ; ils sont dans leurs huttes. Il est apparent que depuis leur dernière mutinerie les Espagnols s'étoient réservé mon château , et qu'ils avoient logé les Anglais dans un quartier à part d'où ils ne pouvoient pas venir à eux sans qu'ils y consentissent.

N'importe, répondit l'Espagnol, il y a ici quelque chose qui ne va pas bien; j'en suis sûr par ma propre expérience. Je suis trèa-con~

vaincu , ajouta-t-il , que nos esprits ont de la communication avec les esprits dégagés de la matière qui habitent le monde invisible , et qu'ils en reçoivent des avertissemens avantageux, pourvu qu'ils s'en veuillent servir. Allons, dit- il, sortons d'ici, examinons tout; et si nous n'y trouvons rien qui puisse justifier vos appréhensions , je vous conterai une histoire fort convenable au sujet, et qui vous convaincra de la vérité de mon opinion.

En un mot, ils allèrent ensemble sur la colline , d'où j'avois autrefois reconnu le pays en y montant par le moyen d'une échelle que je tirois après moi, afin de parvenir jusqu'au second étage. Comme ils étoient alors en grand nombre dans l'île , ils ne s'avisèrent pas de toutes ces précautions ; ils s'y en furent tout droit par le bois; mais ils furent bien surpris en remarquant de cette hauteur une lumière venant de quelque feu , et en entendant la voix de plusieurs hommes.

Dans toutes les occasions où j'avois vu les sauvages débarquer dans mon île , j'avois pris tout le soin imaginable pour leur cacher que l'île étoit habitée ; et quand ils venoient à le découvrir, je le leur faisois sentir d'une manière si rude , que ceux qui s'en échappoient n'en pouvoient pas donner un récit fort exact, et les seuls qui m'avoient vu , et qui s'en étoient allés en état de le raconter , étoient les trois sauvages qui, dans notre dernière rencontre, s'étoient sauvés dans un des trois canots, et dont la fuite m'avoit fort alarmé.

Il n'étoit pas possible à ma colonie de savoir si les sauvages étoient abordés à l'île dans un si grand nombre , portés à quelque dessein contre elle par le rapport de ces trois, ou si c' étoit

par la raisoa ordinaire qui les y avoit fait venir autrefois. Mais quoi qu'ij en soit,il n'y avoit pour elle que deux partis à prendre , ou de se caclier soigneusement et de prendre toutes les mesures possibles pour laisser ignorer à ces cannibales que l'île étoit habitée, ou de tomber sur eux avec tant de vigueur qu'il n'en échappât pas un seul : ce qui ne se pouvoit faire qu'en leur coupant le chemin de leurs barques. Malheureusement mes gens n'eurent pas cette présence d'esprit; ce qui troubla leur tranquillité pendant un temps considérable.

On croira facilement que le gouverneur et les deux hommes, surpris de ce qu'ils voyoient, s'en retournèrent dans le moment pour éveiller Jeui's camarades , et pour les instruire du danger qui les menaçoit. Ils prirent d'abord l'alarme ; mais il fut impossible de leur persuader de se tenir clos et couverts. Ils sortirent d'abord pour voir de leurs propres yeux ce dont il s'agissoit.

Le mal n'étoit pas grand tant qu'il faisoit obscur , et ils eurent tout le loisir pendant quelques heures de considérer les sauvages, par le moyen de la lumière répandue de trois feux qu'ils avoient faits sur le rivage , à^ quelque distance l'un de l'autre. Ils ne pouvoient pas comprendre quel étoit le dessein de ces gens, et ils ne savoient à quoi se résoudre eux-mêmes. Les ennemis étoient en grand nombre -, et ce qu'il y avoit de plus chagrinant, c'est que, bien loin d'être tous ensemble , ils étoient séparés en plusieurs bandes assez éloignées Tune de l'autre.

Ce spectacle jeta les Espagnols dans une terrible consternation *, ils les voyoient rôder partout j et appréhendoient fort que par quelque

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accident ils ne vinssent à découvrir leur habitation , ou qu'ils ne fussent assurés par quelque marque que le lieu étoit peuplé. Ils craignoient sur-tout pour leur troupeau, qui ne pouvoit pas être détruit sans les mettre en danger de mourir de faim.

Pour prévenir ce désastre, ils détachèrent d'abord deux Espagnols et trois Anglais, avec ordre de chasser tout le troupeau dans la grande vallée où étoit ma grotte , et de le faire entrer dans la grotte même s'il étoit néces-

saire.

Ils résolurent en même temps , s'il arrivoit que les sauvages s'assemblassent tous en une seule troupe , et s'éloignassent de leurs canots, de tomber sur eux quand ils seroient une centaine. Mais c'est à quoi il ne falloit pas s'attendre ; il y avoit entre leurs petites bandes la distance d'une grande demi-lieue; et, comme il parut ensuite , elles étoient de deux nations différentes.

Après s'être arrêtés quelque temps pour délibérer sur le parti le plus sûr qu'il y avoit à prendre dans cette conjoncture, ils résolurent d'envoyer le vieux sauvage , père de Vendredi , pour aller reconnoître pendant qu'il faisoit encore obscur, et pour se mêler avec eux, afin de savoir leur dessein. Le bon vieillard l'entreprit volontiers ; et s'étant mis nu comme la main , il partit dans le moment. Après deux heures d'absence , il vint rapporter qu'il avoit trouvé que c'étoient deux partis différons de deux nations qui étoient en guerre l'une contre l'autre; qu'ils avoit^nt donné une grande bataille dans leur pays, et qu'ayant fait quelques prisonniers de côté et d'autre, ils étoient venus par pur hasard dons la même île pour faiie leur festin , et pour

se divertir -, que, dès qu'ils s'étoient découverts nuvtuellemeiit, leur joie avoit été extrêmement troublée , et qu'ils paroissoierit dans une si grande rage , qu'il ne falloit pas douter qu'ils ne se battissent de nouveau à l'approclie du j our . II n'avoit pas vu d'ailleurs la moindre apparence qu'ils soupçonnassent l'île d'être habitée, et qu'ils s'attendissent à y trouver d'autres gens que leurs ennemis. A peine ce bonhomme eutil fini son rapport , qu'un terrible bruit fît comprendre à nos gens que les deux armées en étoient aux mains, et que le combat devoit être furieux.

Le père de Vendredi employa toute son éloquence à persuader à nos gens de se tenir en repos , et de ne se pas montrer. Il leur dit que c'étoit en cela seul que consistoit leur siireté j que les sauvages ne manqueroient pas de se tuer les uns les autres , et que ceux qui échapperoient du combat , s'embarqueroient tout aussi-tot. Cette prédiction fut accomplie dans toutes ses circonstances

Mes gens cependant ne voulurent point entendre raison , particulièrement les Anglais , qui , sacrifiant leur prudence à leur curiosité , sortirent tous pour aller voir le combat. Ils ne laissèrent pas néanmoins de se servir de quelque précaution ; et au lieu d'avancer à découvert par-devant leur habitation , ils prirent un détour parle bois et se placèrent avantageuseflient dans un endroit où ils pouvoient voir tout ce qui se passoit sans être apperçus, à ce qu'ils pensoient. Mais la suite fit croire qu'ils avoient été découverts par les sauvages.

La bataille cependant étoit aussi terrible qu'opiniâtre , et si je puis ajouter foi aux Anglais; il paroissoit dans un des partis une bra-

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voure exlraordînaire, une fermeté invincible , et beaucoup d'adresse à ménager le combat. Il dura deux lieures avant qu'on pût voir de quel côté se déclaroit la victoire. Alors la troupe la plus proche des Anglais commença à s'aflbiblir, à se mettre en désordre, et à s'enfuir peu de temps après.

Nos gens craignoient fort que quelqnes-una des fuyards ne se jetassent, pour se dérober à la fureur de leurs ennemis , dans la caverne qui étoit devant leur habitation , et qu'ainsi ils ne découvrissent involontairement que le lieu étoit habité. Ils craignoient bien plus encore que les victorieux ne les y suivissent , et là-dessus , ils résolurent de se tenir avec leurs armes au-dedans du retranchement , et de faire une sortie sur tous ceux qui voudroient entrer dans la caverne , dans l'intention de les tuer tous , et de les empêcher de donner des nouvelles de leur découverte. Leur dessein étoit de ne se servir pour cet effet que de leurs sabres , ou des crosses de leurs fusils , de peur de faire du bruit et de s'en attirer par-là un plus grand nombre.

La chose arriva précisément comme ils s'y étoient attendus ; trois d'entre les vaincus s'enfuyant de toutes leurs forces, et traversant la baie , vinrent directement vers cet endroit , ne songeant à autre chose qu'à chercher un asyle dans ce qui leur paroissoit un bois épais. La sentinelle de mes gens vint aussi-tôt les avertir , en ajoutant, à leur grande satisfaction , que les vainqueurs ne les poursuivoient pas , et sembloient ignorer de quel côté ils s'étoient sauvés : sur quoi le gouverneur espagnol, trop Jiumain pour souffrir qu'on massacrât ces pauvres fugitifs , ordonna à trois de nos gens de passer par-dessus la colline, de se glisser derrière

eux , de les surprendre , et de les faire prisonniers : ce qui fut fait.

Le reste du peuple s'enfuit du côté de leurs canots, et mit en mer. Pour les victorieux, ils ne les poursuivirent pas avec beaucoup d'ardeur, et s'étant tous mis ensemble, ils jetèrent deux grands cris pour célébrer leur triomphe , selon toutes les apparences. Le même jour , àpeu-près à trois heuires de l'après-dînée , ils rentrèrent dans leurs barques , et de cette manière ma colonie s'en vit délivrée , sans revoir ces hôtes incommodes de plusieurs années.

Après qu'ils se furent tous retirés, les Espagnols sortirent de leur embuscade pour aller examiner le champ de bataille. Ils y trouvèrent à-péu-près une trentaine de morts , dont quelques-uns avoient été tués par de grandes flèches qu'on leur voyoit encore danâ le corps; mais la plupart avoient perdu la vie par des coups terribles de certains sabres de bois , dont mes gens trouvèrent seize ou dix-sept sur la place, avec autant d'arcs et de javelots. Ces sabres étoient d'une grossièreté et d'une pesanteur terrible, et il falloit avoir une force extraordinaire pour les manier comme il faut. La plupart de ceux qui avoient été tués par ces instrumens avoient 3a tête brisée , et , comme l'on dit , en marmelade. D'autres avoient les jambes et les bras cassés j ce qui marque clairement qu'ils se battent avec la dernière animosité. Nous n'en trouvâmes pas un qui né fut roide mort. Car la coutume est parmi eux de faire tête à l'ennemi , quoique blessé , jusqu'à la dernière goutte de leur sang , et les victorieux ne manquent jamais d'emporter leurs propres blessés , et ceux d'entre les ennemis que leurs blessures empêchent de se sauver par la fuite.

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Cet accident apprivoisa mes Anglais pendant quelque temps : ce spectacle leur avoit donné de l'horreur , et ils trembloient à la seule idée de ces cannibales , entre les mains desquels ils ne pouvoient tomber sans être tués comme ennemis , et sans leur servir de nourriture comme un troupeau de bétail. Ils m'avouèrent ensuite que la pensée d'être mangés en guise de boeuf ou de mouton , quoique ce malheur ne pût leur arriver qu'après la mort , avoit alors quelqite chose pour eux de si effroyable, qu'ils en avoient horreur ; et que pendant plusieurs semaines , les images affreuses qui leur rouloient dans l'esprit , les avoient presque rendus malades.

Ils furent quelque temps de suite fort traitables , et vaquèrent aux affaires communes de la colonie. Ils plantoient , semoient , faisoient la mpisson , comme s'ils avoient vécu dès leur enfance dans ce lieu : mais cette bonne conduite n'eut point de durée , et ils prirent bientôt de nouvelles mesures pour se venger de leurs compatriotes, et se précipitèrent eux-mêmes dans de grands malheurs.

Ils avoient fait trois prisonniers , comme j'ai dit : c'étoient des jeunes gens , alertes et robustes , qui les servirent en qualité d'esclaVes , et qui leur furent d'une grande utilité. Mais ils ne s'y prirent pas , pour gagner leur cœur , de la même manière dont j'av^ois usé avec Vendredi. Ils négligèrent de les rendre sensibles à l'humanité avec laquelle ils leur avoient sauvé la vie. Bien loin de leur donner quelques principes de religion , ils ne songèrent pas seulement à les civiliser , et à leur inspirer une conduite raisonnable par des instructions sages et accompagnées de douceur. Ils les nourrissoient,

mais en récompense ils les employoient au travail le plus rnde, et ils ne s'en faisoient servir que par force. De cette manière ils ne pouvoient pas compter sur eux quand il s'agiroit de hasarder leur vie pour leurs maîtres ; au lieu que Vendredi étoit homme à se précipiter dans une mort certaine , pour me tirer du danger.

Quoiqu'il en soit , toute la colonie paroissoit liée alors par une sincère amitié ; le péril commun en ayant banni pour un temps toute animosité particulière. Dans cette situation , ils se mirent unanimement à délibérer sur leurs intérêts, et la première chose qui leur parut digne d'attention, c'étoit d'examiner, si, instruits par l'expérience que le côté de l'île qu'ils occupoient étoit le plus fréquenté par les sauvages, ils ne feroient pas bien de se retirer dans, un endroit plus éloigné , tout aussi propre à leur fournir abondamment de quoi vivre , et infiniment plus capable de mettre en sûreté leur blé et leur bétail.

Après beaucoup de raisonnemens pour et contre ce projet, on résolut de ne point changer de demeure, parce qu'il pourroit arriver un jour que le vieux gouverneur leur envoyât quelqu'un de sa part , qui ne pourroit que les chercher en vain , s'ils ^'eloignoient de son ancienne demeure, et qui les croiroit tous péris , s'ils voyoient son château détruit; ce qui les priveroit à jamais de tout le secours que j'aurois la bonté de leur donner. Mais pour leur blé et leur bétail, ils tombèrent d'accord de les reculer dans la vallée oii étoit ma grotte , et où il y avoit une grande étendue de fort bonne terre. Cependant après y avoir pensé plus mûrement, ils changèrent de dessein, et

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prirent la résolution de n'envo5rer dans cette vallée qu'une partie de leur bétail , et de n'y semer que la moitié de leur blé, afin que, si par quelque désastre une partie en étoit détruite, le reste put être hors d'insulte, et leur fournir le moyen de réparer leur perte.

D'ailleurs ils prirent un parti fort prudent à mon avis , par rapport à leurs prisonniers. C'étoitde leur cacher soigneusement le bétail qu'ils avoient dans cette vallée , et la plantation qu'ils avoient trouvé à propos d'y faire. Sur -tout ils ne les laissèrent jamais approcher de la grotte , qu'ils considéroient comme un asyle sûr, en cas d'extrême nécessité, et où ils avoient caché les deux barils de poudre que je leur avois laissés en partant.

Comme j'avois mis mon château à couvert par un retranchement, et par un bois assez épais, ils virent aussi bien que moi que toute la sûreté consistoit à n'être pas découverts , et conséquemment ils résolurent de rendre leur habitation invisible de plus eh plus. Pour cet effet , voyant que J'avois planté des arbres à «ne assez grande distance de l'entrée de ma demeure , ils suivirent le même plan , et en couvrirent toute l'étendue qu'il y avoit entre mon bocage et le côté de la baie , où autrefois j'étois abordé avec mes radeaux. Ils poussèrent leur plantation jusqu'à l'endroit marécageux que la marée inondoit , sans laisser le moindre lieu commode pour y débarquer, ni la moindre trace qui pût le faire entreprendre.

J'ai déjà dit que les arbres de cette espèce

croissent en fort peu de temps, et comme ils les

plantoient beaucoup plus grands et plus avancés

que je n'avois fait , n'ayant que le dessein

. de mettre des palissades devant ma fortifica-

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