II. Q
>) dence , une direction toute pareille m'auroit » forcé à l'accepter, et par conséquent j'ai lieu » de croire que c'est par soumission à la voix 1) du ciel, que je refuse un parti si avantageux » en apparence. Vous allez vous séparer de moi, » et si vous ne me laissez pas enlièrement libre, » du moins vous me laisserez homme de bien et » armé contre mes désirs d'une sage précaution a et d'une timidité prudente ».
Je ne pouvois que tomber d'accord de la sagesse de sa résolution , en lui protestant néanmoins que mon but avoit été uniquement de lui rendre service. Il m'embrassa là-dessus avec une action tendre et passionnée, et m'assura qu'il étoit convaincu de la pureté de mes intentions, et qu'il seroit charmé de m^en pouvoir témoigner sa reconnoissance. Pour me faire voir que ses protestations étoient sincères, il m'offrit un magnifique présent de sables , et d'autres fourrures de prix. J'avois de la peine à me résoudre à l'accepter d'un homme qui étoit dans une malheureuse situation; mais il ne voulut point être refusé , et pour ne pas le désobliger, force me fut de prendre un présent si magnifique.
Le jour après, je lui envoyai mon valet avec un présent de thé, à quoi j'avois joint deux pièces de damas de la Chine , et quelques petites pièces d'or du Japon , qui ne pesoient pas six onces en tout-, par conséquent il s'en falloit bien que mon présent n'égalât le sien, qu'à mon retour en Angleterre je trouvai de la valeur de plus de 200 livres sterling.
Il accepta le thé , une pièce de damas et une seule petite pièce d'or marquée du coin du Japon , qu'il ne prit sans doute que comme une curiosité j et me renvoyant le reste , il me fit
dire qu'il seroit bien aise d'avoir une conversation avec moi.
M'étant venu voir là-dessus , il me dit que je ûavois ce qui s'étoit passé entre nous , et qu'il me conjuroit de ne lui en plus parler; mais qu'il seroit bien-aise de savoir si, lui ayant fait une offre si généreuse , je serois d'humeur à rendre le même service à une personne qu'il me nommeroit , et pour laquelle il s'intéressoit de la manière la plus tendre. Je lui répondis naturellement , que j e parlerois eontre ma conscience si je disois que j'étois prêt à faire autant pour un autre que pour lui , pour qui je sentois un profond respect et la plus parfaite estime. Cependant , continuai-je , si vous voulez bien me hommerlapersonne en question, je vous répondrai avec franchise ; et si ma réponse vous déplaît , j'ose espérer pourtant que vous no m'en voudrez point de mal. Il me dit qu'il s'agissoit de son fils unique , que je n'avois jamais vu , et qui se trouvoit dans la même condition que lui , éloigné de Tobolskt de plus de deux cents milles ; mais qu'il trouveroit le moyen de le faire venir , si j'étois disposé à lui accorder cette grâce.
Je n'hésitai pas un moment ; je lui dis que j'y consentois de bon cœur , et que ne pouvant pas lui montrer à lui-même jusqu'à quel point je le considérois , je serois charmé de lui en donner des marques dans la personne de son fils. Le lendemain il envoya des gens pour aller chercher le jeune prince , et il arriva trois semaines après, amenant avec lui six ou sept chevaux chargés des plus riches fourrures, dont la valeur montoit à une somme très-considérable.
Ses valets conduisirent les chevaux dans la
ville , en laissant leur jeune seigneur à quelque distance de-làj mais il entra la nuit incognito clans la maison , et son père me le présenta. Dans le même moment nous concertâmes tout pour noire voyage, et nous en réglâmes Ie« préparatifs.
J'avois troqué dans celte ville une partie de mes marchandises des Indes contre une bonne quaïUit.é de sables , à^hermines , de renards noirs , et autres fourrures de prix. Ce que j'avois donné en échange , consistoit sur- tout en noix muscades , et en clous de girofle , et dans la suite je me défis de ce qui m'en restoit à Archange! , où j'en tirai un meilleur parti que je n'aurois pu faire à Londres. Ce commerce plut fort à mon associé , qui étoit plus avide de gain que moi , et dont le négoce étoit plus le fait qu'il n'étoit le mien. Il se félicitoit fort du parti que nous avions pris de rester si long - temps dans la Sibérie , à cause des profits considérables qu» nous y avions faits.
C'ctoit au commencement de juin que je partis de cette ville si éloignée des routes ordinaires du commerce , qu'elle ne doit pas faire grand bruit dans le monde. Notre caravane etoit extrêmement petite , puisqu'elle ne consistoit qu'en trente chameaux en tout. Tout cela passoit sous mon nom, quoiqu'il y en eût onze dont le jeune prince étoit propriétaire- Ayant un si gros équipage , je devois avoir naturellement un bon nombre de domestiques; par conséquent ceux du prince pouvoient bien passer pour les miens. Ce seigneur lui-même prit le titre de mon maître- d'hôtel ; ce qui apparemment me fit prendre pour un homme d'importance : mais cette vanité me chatouilla fort peu.
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Nous fumes obligés d'abord de passer le pln«» grand et le plus désagréable désert que f aie renconlré dans tout le voyage. Je l'appelle le désert le plus désagréable, parce qu'en plusieurs e;ndroits le terrein est marécageux , et fort inégal en plusieurs autres. Tout ce qui nous en r-onsoloit , c'étoit la pensée que nous n'avions rien à craindre de ces brigands de Tartares qui ne passent jamais VOby , ou du moins trèsrarement. Cependant nous fûmes fort trompés dans ce calcul là.
Le jeune prince avoit avec lui un trës-fidéle domestique moscovite, ou plutôt sibérien , qui connoissant parfaitement bien tout ce pays , nous conduisit par des routes particulières, pour éviter les villes qiii sont sur les grands chemins, comme Tumen , Soly-Kamskoy , et plusieurs autres: il sa voit que les garnisons russiennes qui s'y trouvent, observent avec une exactitude très-scrupuleuse l'ordre qu'elles ont d'examiner les voyageurs , pour voir si quelque exilé de marque ne s'aviseroit pas de se glisser dans le coeur de la Moscovie.
Les mesures que nous prîmes ne nous exposoient pas à de pareilles recherches*, mais d'un autre côté elles nous forçoient à faire tout notre voyage parle désert, et à camper toutes les nuits sous nos tentes; au lieu qu'en passant par les villes , nous aurions pu jouir de toutes les commodités imaginables. Le jeune princ* sentoit si bien les désagrémens où ma bonté pour lui m'engageoit , qu'il ne vouloitpas con^ sentir de camper toutes les fois que nous nous trouvions près de quelque ville. Il se cont entoit de coucher lui-même dans les bois avec son fidèle valet , et il savoit nous rejoindre dans les androits oà nous étions convenus de l'attendre.
Nous entrâmes clans l'Europe en passant la rivière appelée Kama , qui dans cet endroit sépare l'Europe de l'Asie. La première ville européenne qu'on rencontre de ce côté - là , s'appelle Soly-Kamskoy y c'est-à-dire, la grande ^ille sur le fleuve Kama. Nous crûmes voir là le peuple mieux poli dans sa manière de vivre , dans ses liabillemens , et dans sa religion ; mais nous nous trompâmes. Dans le désert que nous avions à traverser , et qui de ce côté-là n'a que deux cents milles d'étendue,quoiqu'il en ait sept cents dans d'autres endroits, nous trouvâmes les Labitans peu différens des T^rtares Monguls. lis donnent dans un paganisme tout aussi grossier que les sauvages de l'Amérique. Leurs bourgs et leurs maisons sont pleines d'idoles , et leur manière de vivre est erîlièrement barbare , excepté dans les villes et dans les villages qui en sont proclies, où l'on trouve des chrétiens qui se disent de l'église grecque , mais qui ont mêlé leur religion de tant de cérémonies superstitieuses, qui leur restent de leur ancienne idolâtrie, qu'on prendroit leur culte plutôt pour un sortilège que pour un culte chrétien.
En traversant cette vaste solitude , après avoir banni toute idée de danger de mon esprit , comme je l'ai déjà insinué, je courus risque d'être massacré avec toute ma suite par une troupe de brigands j je n'ai jamais pu savoir quelles gens c'étoient , si c'étoit une bande d'une espèce de Tartares appelés Osiiachi , ou si c'étoient des Monguls répandus au-delà des bords de l'Oby , ou bien si c'étoit une troupe de chasseurs de la Sibérie , qui s'él oient assemblés pour prendre une autre proie que des aahles et des renards. Ce que je sais parfaitement bien^ c'est qu'ils éloient tous à cheval , qu'ils
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étoient armés d'arcs et de flèclies , et que quand nous les rencontrâmes pour la première fois , ils étoient à-peu-près au nombre de quarantecinq. Ils approchèrent de nous jusqu'à deux diflerentes reprises •, et nous environnant de tous côtés, ils nous examinèrent avec une trèsgrande attention. Ensuite ils se postèrent justement dans notre chemin, comme s'ils avoient eu envie de nous couper le passage.
Là dessus, n'étant en tout que seize personnes , nous plaçâmes devant nous nos chameaux tous sur une même ligne, afin d'être plus en état de repousser cette canaille ; et ayant fait halte, nous envoyâmes le valet sibérien du prince pour les reconnoître. Son maître y consentit de bon cœur, d'autant plus qu'il craignoit que ce ne fût une troupe de Sibériens, détachée exprès pour l'attraper dans sa fuite^ et pour le ramener par force.
Ce brave domestique s'avança de leur côté, et se tenant à une certaine distance , il leur parlai dans tous les différens dialectes de la langue sibérienne , sans pouvoir entendre un seul mot de ce qu'ils lui répondoient. Cependant il comprit par leur action et par plusieurs signes qu'iU lui faisoient , qu'ils tireroient sur lui s'il avoit la hardiesse d'approcher davantage. Il retourna là-dessus sur ses pas , pour venir faire son rapport, sans avoir grand'chose à nous dire , sinon qu'il les croyoit Kalmucks ou Circassiens par leurs habits, et que, selon toutes les apparences, il de voit y en avoir la plus grande quantité répandue dans le désert , quoiqu'il n'eût jamais entendu dire auparavant que ces barbares se fussent si fort avancés du côté du nord. C'éloit une triste consolation pour nous j mais il n'y avoit point de remède.
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Il y avoit à notre gauche , à un quart àc mille de nous, et tout près de la route , un petit bosquet , où les arbres étoient extrêmement serrés, et je considérai d'abord qu'il falloit nous avancer jusques-Ià, et nous y fortifier le mieux qu'il nous seroit possible. Nous devions nécessairement gagner par-là un double avantage : les branches épaisses et entrelacées nous mettroient à couvert des flèches de nos ennemis , et ils ne pourroient jamais iTous attaquer en corps. A parler franchement, c'étoit le vieux pilote portugais qui m'en fit d'abord venir la pensée. Ce bon-homme avoit cette excellente qualité , qu'il conservoit toujours son sang-froid dans le péril , et. par-là il étoit toujours le plus propre à nous donner de bons conseils , et à nous inspirer du courage.
Nous exécutâmes d'abord ce projet avec toute la diligence possible, et nous gagnâmes le petit bois en question , sans que les Tar tares ou les brigands lissent le moindre mouvement pour nous en empêcher. Quand nous y fume» arrivés , nous trouvâmes , à notre grande satisfaction, que c'étoit un terrein marécageux, et qu'il y avoit d'un côté une grande source d'eau qui se répandoit dans une espèce de petit lue , et qui , à quelque distance de-là , étoit jointe par une autre source de la même grandeur. En un mot , nous nous vîmes justement auprès de la source d'une rivière considérable qu'on appelle Writslea.
Les arbres qui croissoient à l'entour de cette source , n'étoient qu'environ au nombre de deux cents; mais ils étoient fort serrés , comme j'ai déjà dit , et revêtus d'un' branchage extrêmement touffu ; en sorte que, dès que nous jiotis vîmes les maîtres de ce bocage , nous nou?
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crûmes hors de danger, à moins que nos ennemis ne missent pied à terre pour nous attaquer.
Pour rendre encore cette entreprise plus difficile , notre vieux portugais s'avisa de couper de grandes branches et de les laisser pendre dans les arbres, ce qui nous environna comme d'une fortification suivie.
Nous nous tînmes là en repos , pour voir ce que les ennemis entreprendroient contre nous : mais ils ne firent pas le moindre mouvement pendant un espace de temps considérable. Enfin à-peu- près deux heures avant la nuit , ils vinrent directement à nous , et quoique nous ne nous en fussions pas apperçus , nous trouvâmes que leur nombre étoit foi t augmenté, et qu'ils étoient du moins quatrevingts cavaliers, parmi lesquels nous crûmes remarquer quelques femmes.
Ils n'étoient éloignés de nous que d'une demiportée de fusil, quand nous tirâmes un seul coup sans balle, en leur criant en même temps en langue russienne, ce qu'ils vouloient, et qiiHls eussent à se retirer. Comme ils ne nous entendoient pas, ce coup ne fit que redoubler leur fureur. Ils avancèrent à toute bride du côté du bois , sans s'imaginer que nous nous y fussions si bien barricadés, qu'il étoit absolument impossible de s'y faire un passage. Notre portugais qui avoit été notre ingénieur , étoit aussi notre capitaine. Il nous pria de ne point faire feu que lorsque nous verrions l'ennemi à la demi-portée du pistolet , afin que nous fussions sûrs de notre coup. Nous lui dîmes de nous en donner le signal, et il tarda si longtemps , que quelques-uns des ennemis n'étoieiit éloignés de» nous que de la longueur d©
deux piques quand nous fîmes notre décharge. Nous visâmes si juste , ou pour mieux dire la providence dirigea si bien nos coups , que nous en tuâmes quatorze , sans compter les chevaux , et ceux qui n'étoient que blessés •, car nous avions tous chargé nos armes de deux ou trois balles tout au moins.
Ils furent terriblement étonnés d'une décharge si peu attendue , et se retirèrent à plus de deux cents verges de nous. Nous eûmes dans cet intervalle non-seulement le temps de recharger nos fusils, mais encore de faire une sortie et de saisir cinq ou six chevaux , dont les maîtres avoient apparemment perdu la vie. Nous vîmes facilement que nos ennemis étoient Tartares; mais il ne nous fut pas possible de voir de quel pays ils étoient, ni par quel motif extraordinaire ils s' étoient avancés jusques-là. Environ une heure après ils firent un second mouvement pour nous attaquer, et ils furent reconnoître notre petit bois de toutes parts, pour voir s'ils n'y pouvoient pas trouver un autre passage ; mais remarquant que nous étions prêts à leur tenir tête de tous côtés, ils se retirèrent de nouveau, et pour nous, nous prîmes la résolution de nous tenir là clos et couverts pendant toute la nuit.
Nous dormîmes fort peu , comme on le croira sans peine, et nous passâmes presque toute la nuit à nous fortifier davantage, et à barricader tous les endroits par lesquels les ennemis pouvoient le plus facilement venir à nous , sans négliger de poser par-tout des sentinelles , et de faire une garde exacte.
Dans cette posture nous attendîmes le jour avec impatience ; mais il nous fit faire une découverle fort désagréable. Les ennemis, que
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nous croyions découragés par la réception qu'ils' avoient reçue , s'étoient augmentés jusqu'au nombre de plus de trois cents, et ils avoient dressé dix ou douze tentes ou huttes , tout comme s'ils avoient pris la résolution de nous assiéger. Ils avoient placé ce petit camp dans la plaine à un quart de lieue de nous. Nous fûmes tous fort consternés de cette vue , et j'avoue que pour moi je me crus perdu, avec tout ce que j'avois de richesses avec moi. Quoique cette dernière perte eût été considérable, ce n'étoit pas celle-là qui me touchoit le plus ; ce qui m'effrayoit davantage , c'étoit la pensée de tomber entre les mains de ces barbares, à la fin d'un si long voyage, après avoir échappé à tant de dangers, et surmonté des difficultés si grandes et si nombreuses; de périr à la vue du port, pour ainsi dire, et dans le moment même que je m'étois cru dans une entière sûreté. Pour mon associé , sa douleur alloit jusqu'à la rage ; il protesta que la perte de ses biens et celle de sa vie lui étoient égales ; qu'il aimoit mieux périr en combattant que de mourir de faim, et qu'il se défendroit jusqu'à la dernière goutte de son sang.
Le jeune prince , qui étoit aussi brave que le plus vaillaht guerrier de l'univers , étoit aussi du sentiment qu'il falloit se battre jusqu'au dernier souffle de vie , et le vieux pilote croyoit que , d© la manière que nous étions postés, nous pouvions faire tête à nos ennemis et les repousser. Tout le jour se passa de cette manière, sans que nous^ pussions parvenir à une résolution fixe. Vers le 5oir , nous apperçûmes qu'un nouveau renfort étoit venu aux Tartares : ce qui nous fit croire qu'ils s'étoient séparés en différentes bandes , pour rôder par-tout, et pour chercher quelque
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proio , et que les premiers avoient détaché quelques-uns des leurs , pour donner avis aux autres du butin qu'ils avoient découvert.
Craignant que le lendemain ils ne fussent encore plus forts, je me mis à questionner les gens que nous avions amenés avec nous de Toh(dski, pour savoir d'eux s'il n'y avoit pas quelque route détournée par laquelle nous pouvions échapper à ces canailles pendant la nuit, et nous retirer vers quelque ville , ou bien trouver quelque part une escorte pour nous conduire à travers le désert.
Le Sibérien , domestique du prince , nous dit que , si nous aimions mieux leur échapper que de les combattre , il se faisoit fort de nous tirer de-là , pendant la nuit, par un chemin qui alloit du côlé du nord vers PelroUy et de tromper indubitablement les Tartares , qui nous tenoient comme assiégés. Il ajouta que , malhcureusenicnt, son seigneur lui avoit protesté qu'il vouloit se battre et non passe retirer.
Je lui répondis qu'il avoit mal pris les expressions de son maître , qui étoit trop sage pour vouloir se battre simplement pour avoir le plaisir de se battre , et qui , quoiqu'il eût déjà donné de grandes marques de son intrépidité , ne voudroit pas résister avec dix - sept ou dixhuit hommes à cinq ou six cents Tartares, sans y être contraint par une nécessité inévitable. Si vous savez réellement, ajoutai- je, un sûr moyen de nous tirer d'ici sains et saufs , c'est l'unique parti qu'il y a à prendre. Il nie répliqua que si son seigneur vouloit le lui ordonner, il cônsentoit à perdre la tête, s'il n'exécutoit pas le projet dont il s'agissoil.
Il ne fut pas difficile de porter le jeune prince à une résolution si sensée ^ il donna à sou dômes-
DE ROBIN SON CRUSOÉ. oj^ tiqne les ordres nécessaires , et dans le moment même, nous préparâmes tout pour faire réussir cette entreprise salutaire.
Dès qu'il commença à faire obscur, nous allumâmes du feu dans notre petit camp, en prenant nos mesures pour le faire durer pendant toute la nuit , afin de faire croire aux Tartares que nous y étions encore , et aussi- tôt que nous vîmes paroître les étoiles que le Sibérien avoit marquées pour notre départ, nos bctes de charge étant déjà en état de marcher, nous suivîmes notre guide qui ne consultoit que V étoile polaire, pour nous mener parce pays, dont une grande partie ne consistoit qu'en plaines.
Après avoir marché vigoureusement pendant deux heures, nous vîmes que l'obscurité commençoit à disparoître , et qu'il faisoit plus clair qu'il n'étoit nécessaire pour notre dessein : la lune se levoit, ce qui nous auroit été fort dé-J «avantageux, si les Tartares s'étoient apperçuB de notre retraite. Heureusement ils en furent Jes dupes -, et nous arrivâmes le matin à six heures , après avoir fait quarante milles de chenïîn, et estropié plusieurs de nos bêtes, à un villag© appelé Kermanzinskoy , où nous nous reposâmes, «ans entendre dire la moindre chose de nos ennemis pendant tout le jour.
Environ deux heures avant la nuit, nou« nous remîmes en marche , et nousrestâoies en chemin jusqu'au lendemain huit heures du matin. Il nous fallut passer un^ petite rivière appelée Kirtza , pour arriver à un gros boiirg bien •peuplé et habité par des Russiens, et nommé Ozo' THois. Cest-là que nous nous délassâmes pendant quelque temps : nous y apprîmes que plusieurs hordes de Tartares Kalmucs s'étoient répandues dans le désert; mais que nous n'en /^vions plu»
rien à craindre ; ce qui nous donna une très* grande satisfaction.
Nous restâmes là cinq jours entiers, tant pour goûter quelque repos , après des marches si fatigantes , que pour nous y fournir de quelques chevaux , dont nous avions grand besoin. Nous avions les obligations les plus essentielles au brave Sibérien , qui nous avoit conduits jusques-là ; et mon associé et moi nous lui donna mes la valeur de dix pistoles , pour le récompenser de cet important service.
Une autre marche de cinq jours nous mena à Veussima sur la rivière de PFitzogda , qui se jette dans la Dwina , et de-là nous vînmes à Lawrenskoy , le 3 de juillet. Nous goûtions là le plaisir de voir la fin de notre voyage parterre , puisque nous étions sur le bord de la Dwina , fleuve navigable , qui nous pouvoit conduire en aept jours à Archangel. Nous y louâmes deux grandes chaloupes pour notre bagage, et une espèce de barge fort commode pour nousmêmes ; nous nous embarquâmes le 7 , et nous arrivâmes tous sains et saufs à Archangel le 18, ayant été en chemin, dans notre voyage par. terre , y compris notre séjour à Tobolsky, un an cinq mois et trois jours.
Nous fûmes obligés de rester dans cette ville six semaines , pour attendre l'arrivée des vaisseaux : nous aurions été forcés d'y rester bien plus long-temps, si un Hambourgeois n'étoit entré dans le port un mois avant le temps ordinaire qu'arrivent les vaisseaux anglais.
Après avoir mûrement délibéré sur lé parti que nous devions prendre , nous considérâmes que nous pourrions nous défaire de nos marchandises aussi avantageusement à Hambourg qu'à Lond^eSj et nous résolûmes de nous em«
barquer tons dans ce navire ; nous convînmes du fret f et dans le moment je fis embarquer toutes mes denrées. Il étoit fort naturel de faire aller à bord mon maitre^d* hôtel en même temps , pour en avoir soin, et par-là le jeune prince eut toute la commodité imaginable de se tenir à l'écart , pendant tout le temps qu'il nous falloit pour faire nos préparatifs. Il ne quitta pas le bord pendant tout ce temps-là, de peur d'être reconnu dans la ville par quelques marchand» moscovites.
Nous partîmes d'Archangel le 20 août , et sans avoir de grands malheurs dans notre voyage; nous entrâmes dans l'Elbe le 12 de septembre. Nous trouvâmes à Hambourg , mou associé et moi , des occasions ti es - favorables de vendre nos marchandises, tant celles des Indiens que les fournitures que nous avions apportées delà Sibérie. En partageant avec lui le produit de tous nos ejffets, j'eus pour ma part 3476 livres sterlings. . . . 17 schelings et 3 sols , malgré plusieurs pertes que nous avions été obligés de soutenir : il est vrai que je comprends dans ma portion une partie de diamans que j'avois achetés à Bengale pour mou compte particulier, et qui valoient bien 600 livres sterlings.
Ce fut là que le jeune prince prit congé de nous. Il monta l'Elbe dans le dessein d'aller à la cour de Vienne , où il espéroit trouver de la protection, et d'où il pouvoit entretenir correspondance avec ceux des amis de son père , qui étoient encore en vie. Il ne se sépara pas de moi , sans me témoigner , de la manière la plus forte , la reconnoissance qu'il sentiroit toute sa ▼ie pour le service que je lui avois rendu, ot
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pour les tendres marques d'amitié que j'avois données au prince son père.
Après être resté quatre mois à Hambourg, je passai par terre en Hollande , où m'étant embarqué dans le paquebot , j'arrivai à Londres le 20 de janvier i7o5, dix ans et neuf mois après mon départ d'Angleterre.
Je me trouve à présent dans ma patrie , bien résolu de ne plus me fatiguer , en cherchant des aventures par le monde j il est temps que je mo prépare à un voyage plus long que tous ceux que je viens de décrire. Pendant une vie de 72 ans , variée par un si grand nombre de différentes révolutions, j'ai appris suffisamment à connoîtrele prix de la retraite, et le bonheur inestimable qu'un homme sage doit trouver à fmir ses jours en paix.