‹ La vie et les aventures surprenantes de Robinson CrusoéChapitre 11 sur 12 · BS R OBI K SON GRU50E · texte numérisé non relu

BS R OBI K SON GRU50E

T' noîtrc quelque chose de ses propres sentimeiiî, » je puis vous assurer que je ne voudrois pas ro- )'. tourner à la cour , quand le czar mon maître )î auroit envie de me rétablir dans toute ma gran- » dcur. Si jamais j'en suis capable , j'avoue que T) mon extravagance approchera de celle d'un V homme qui, délivré de la prison de cette chair, )■) et ayant déjà un goût de la félicité céleste, vou- » droit revenir sur la terre, et se livrer de nou- )i veau aux foiblesses honteuses et à la misère d^ ,r la vie humaine ».

Il prononça ce discours avec tant de chaleuî* et avec une action si pitliétique, qu'on pouvoii lire dans tout son air , qu'il exprimoit les véi itables senlimens de son cœur.

Je lui dis que je m'élois cru autrefois une espèce de moi3arque dans l'état que je lui avuis dé-^ peint ; mais que pour lui , il n'éloit pas seulement un souverain despotique , mais encore un grand conquérant , puisque celui qui remporte la victoire sur ses désirs rebelles, qui s'assujétit soi-même, et qui rend sa volonté absolument dépendante de sa raison , mérite mieux ce titre glorieux , que celui qui renverse les murailles de la plus forte place. — a Je vous conjure pour- 5-» tant, monseigneur, ajoutai- je, de m'accorder r> la liberté de vous faire une seule question. S'il lî vous étoit entièrement libre de sortir de cette ->•) solitude , et de mettre fin à votre exil , vous î) en serviriez-v^ous » ?

— (( Monsieur, me répondît-il, votre question 3î est subtile , et il faut faire quelque distinction V très-exacte pour y répondre juste. Je vais poury-) tant vous satisfaire avec toute la candeur dont » je suis capable. Rien au monde ne seroit assez V) fort pour me tirer de mon exil , que les deuic . 3) motifs suivans 3 la satisfaction de voir mes pa-

y» rens , et le plaisir de vivre dans on climat nil r) peu p^us modéré. Mais je ptiis vous prolester w que si tnon souverain vouloit me remettre dans >î la pompe de sa cour, et dans l'embarras qui n accompagne l'autorité du ministre, je n'abanyi donneroivS pas ces lieux sauvages , ces déserts ^ w CCS lacs glacés, pour le faux brillant de la gloire « et de la ticliesse , ni pour les plaisirs , ou pour y» mieux dire , les folies du courtisan le plus fa- T) vorisé du prince ».

— a Mais, monseigneur, repris ic, peut-être fi n'êtes-vous pas seulement banni des plaisirs de "fl la cour , de l'autorité et des richesses dont vous î>avez joui autrefois, il se peut que vos biens n soient confisqués, que vous soyez privé de quel* fl ques-nnes des commodités d<? la vie , et que w vous n'ayez pas assez largement de quoi sub- T» venir aux besoins d'un étai médiocre ».

— uVousnedevinezpasmal,merépiiqua t-il, t) si vous me considérez eu qualité de prince , ^ comme je le suis réellement : mais si vous me fi regardez simplement comme une créature hui> maine, confondue avec le reste des hommes, rvous comprendrez facilement que je ne sauîî rois tomber dans la disette, à moins que d'être t) attaqué par quelque maladie durable. Vous îi Voyez notre manière de vivre ; nous sommes ji ici cinqpersoimesde qualité; nous vivons dans ji la retraite , et d'une manière convenable à des îî exilés : nous avons sauvé tous quelque chose )> des débris de notre fortune , ce qui nous r exempte de la fatigue de notre subsistance par )•) la chasse. Cependant les pauvres soldats qui se r trouvent ici, et qui courent les bois pour pren- "it dre des renards et des sables, sont au large an- Yt tant que nous. Le travail d'un mois leur fourr nit tout ce qui leur est nécessaire pour une

y» année entière. Comme nous dépensons peu , îvnos besoins sont petits, et il nous est aisé d'y «subvenir abondamment ».

Je m'étendrois trop , si je voulois rapporter toutes les particularités de l'entretien que j'eus avec cet homme, véritablement gi'and. Il y fit voir un génie supérieur, une grande connoissance de la véritable valeur des choses , et une sagesse soutenue par une noble piélé. Il n'étoit pas difficile de se persuader que le mépris qu'il avoit pour le monde étoii sincère, et l'on verra dans 1.1 suite de mon histoire que ces apparences n'étoient pas trompeuses.

J'avois déjà été là pendant huit mois dans un hiver extrêmement obscur, et d'un froid si excessif , que je n'osois pas me hasarder dans les rues sans être enfoncé dans les fourrures, et sans même avoir un masque devant le visage , qui en fut doublé. 11 n'y avoit qu'un trou pour la respiration , et deux autres pour me donner la liberté de voir et de distinguer les objets. Pendant trois mois nous n'eûmes que cinq heures de jour , ou tout au plus six , et le reste du temps il auroit fait une obscurité absolue, si la terre n'a voit pas été couverte de neige. Nos chevaux étoient conservés sous terre , et les trois valets que nous avions loués pour avoir soin de nous et de nos bêtes, souffrirent si fort de la saison, que de temps en temps il fallut leur couper quelque doigt , ou quelque orteil , de peur que la gangrène ne s'y mît.

Il est vrai que nous étions fort chaudement dans la maison , nos murailles étoient épaisses , les fenêtres petites et doubles. Les vivres ne nous manquoient pas ; ils consistoicnt principalement en viande de renne séchée , en biscuit fort bon , en poisson séc, en mouton, et en cliair

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de bulïïe , qui est lui fort bon manger, à pen pvi s (3u goût du bœuf. Notre boisson étoit de l'eau, mêlée d'esprit -de- vin au lieu d'eau-de-.vie : quand nous voulions nous régaler, nous avions , au lieu de vin , de l'bydroniel , qtd étoit admirable. D'ailleurs, les chasseurs qui nelaissoient pas de battre les bois , quelque temps qu'il fît, nous apportoient de tci^ips en temps du gibier fort gras et d'un goût excellent -, ils nous fournissoient aussi quelquefois de grandes pièces d'ours qu'on mange là comme une venaison excellente j mais nous n'y trouvions pas grande délicatesse, nous autres Anglais. Ce qui nousvoioit fort.à propos, c'e^t que nous avions avec nous une grande prorision de thé parfaitement, bon , dont nous pouvions régaler nos amis. En un mot , à tout prendre , il ne nous manquoit ricu pour vivre agiéablcmenJ.

Nous étions entrés dans le mois de mars ; les jours commcnçoicnt à s'alonger , et le froid à devenir supportable : plusieurs voyageurs faisoient déjà les préparatifs nécessaires pour partir en traîneau ; mais pour moi , qui a vois pris une résolution d'aller k Archangel , et non pas vers la Moscovie et vers la mer Baltique, jo ne lis pas le moindre mouvement , persuadé que les vaisseaux qui viennent du sud ne partent guère pour cette partie du monde qu'au mois de mai ou au commencement de juin , et que par conséquent, si j'y arrivois au commencement d'août , j'y serois avant qu'aucun vaisseau fût prêt pour le retour.

Ainsi je vis partir devant moi tous les voyageurs et tous les mai-chands , qui avoient , daiis le fond, raison de me devancer. Il arrive toutes les années qu'ils quittent la Sibérie pour aller en partie àMoscow et en partie a. Archangel ,

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pour y débiter leurs fourrures , et pour acheter à la place tout ce qui leur est nécessaire pour assortir leurs magasins -.ils ont huit cents milles à faire pour revenir chez eux, et par conséquent il faut qu'ils se dépêchent.

Je ne commençai à emballer mes hardes et tnes marchandises qu'à la fin de mai , et pendant que j'étois dans cette occupation, je me mis à penser à tous ces exilés qu'on laisse en liberté dès qu'ils sont arrivés en Sibérie. Ils peuvent aller par-tout où ils veulent , et j'étoia îort surpris de ce qu'ils ne songeoient pas à gagner quelqu' autre partie du monde, oi^i ils pourroient vivre plus à leur aise, et dans uu meilleur climat.

Monétonncraeni cessa, dès que j'eus propose ma difficulté au prince dont j'ai fait déjà plusieurs fois mention. Voici ce qu'il me répondit : ((Il faut considérer d'abord, mouvsieur, l'en- » droit dans lequel nous sommes, et en second >) lieu , la situation où nous nous trouvons. Nous w sommes environnés ici, nous autres exilés, de )) barrières plus fortes que des grilles et des )) verroux. Du côté du nord, nous avons une )) mer innavigablc, où jamais vaisseau ni cha- )) loupe ne trouva passage ; et quand nous au- )) rions quelque navire en notre possession, nous )) ne saurions de quel côté faire voile. De toute » autre part nous ne saurions nous sauver, )) qu'à travers une étendue de terrein apparle- )) nant à sa majesté czarienne, d'environ trois )) cent quarante lieues. Il est absolument né- )) cessaire de suivre les grandes routes frayées )) par les gouverneurs des provinces, et de pas- )) ser par des villes où il y a garnison russienne; )) en suivant les chemins ordinaires nous serions » découverts indubitablement , et en prenant

» des routes délonriiées , nous ne saurions man- )) quer de mourir de faim. Par conséquent il est ï) certain qu'on ne sauroit former une pareille )> entreprise, sans se rendre coupable de la pluç )) haute extravagance n.

Cette seule réponse me réduisit au silence, et me satisfit pleinement. Elle me fit parfaitement bien comprendre, que ces exilés étoient aussi bien emprisonnés dans les vastes campagnes de la Sibérie , que s'ils étoient resserrés dans la citadelle de Moscow. Cette conviction ne m'empêcha pas de me mettre dans l'esprit, que j'étois en état de tirer ce grand homme de 6a triste solitude , ni d'en former le dessein , quelque dangereux qu'il pût être pour moimême. Un soir je trouvai l'occasion de lui expiiq^uer mes pensées là-dessus, et de lui en faire la proposition. Je lui représentai qu'il m'étoit fort aisé de l'emmener avec moi, puisqu'il n'étoit gardé de personne , et que j'avois résolu de m'en aller à Archangel , et non à Moscow : que dans cette roule je pouvois marcher avec mon train, en guise d'une petite caravane, et qu'ainsi je ne serois pas obligé de chercher des gîtes dans les garnisons russiennes; mais que je pourrois camper toutes les nuits où j e voudrois ; que de cette manière je le pouvois facilement conduire à Archangel, le mettre en sûreté à bord d'un vaisseau anglais ou hollandais, et le mener avec moi dans des pays où personne ne songeroit à le poursuivre. Je l'assurai en même temps que j'aurois soin de lui fournir pendant tout le voyage tout ce dont il auroit besoin , jusqu'à ce qu'il fût en état de subsister par lui-même.

Il m'écouta avec grande attention , et pendant toat le temps que je parlois, il me regard*

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fixement-, je pus voir même par son air, que ce que je lui disois le mettoit dans la plus violente agitation. Sa couleur cliangeoit à tout moment , ses yeux paroissoicnt tantôt vifs , tantôt éteints , et son cœur scmbloit flotter entre plusieurs passions opposées. 11 ne fut pas d'abord en état de me répondre. S'étant enfin un peu remis : « Etat malheureux, s'écria-t-il, » que celui des pauvres mortels, quand ils ne se )) précautionnent pas avec toute l'attention pos» » sible contre tous les dangers qui menacent » leur foible vertu ! Les actes de Famitié la )) plus sincère peuvent leur devenir des pièges, )) et avec la meilleure intention du monde , ils )) deviennent les tentateurs les uns des autres. ))/Mon cbcr ami , continua-t-il d'un air plus 3) calme, il y a tant de désintéressement dans )) l'ofifre que vous me faites., que je connoîtrois » fort peu le monde si je ne m'en ctonnois » pas, et que je serois le plus ingrat des honi- )) mes si je n'en avois toute la reconnoissance » possible. Mais parlez-moi naturellement, avez- » vous cru que le mépris que je vous ai fait )) voir pour le monde, étoit sincère, et que je » vous ai découvert le fond de mon ame , en )i vous assurant que , dans mon exil , je m'étois « procuré une félicité supérieure à tous les avan- » tages qu'on peut emprunter de la grandeur et » des richesses ? M'avez-vous cru vrai , quand je » vous ai protesté que je refuserois de rentrer » dans la condition brillante oii je me suis vu )) autrefois à la cour de mon maître ? M'ave^- )) vous cru honnête homme , ou m'avez-vous )) pris pour un de ces hypocrites qui se dédom- )) magent de leur mauvaise fortune , par une î) fausse ostentation de piété et de sagesse » ? Il s'arrêta là, uon pas pour attendre ma vé^

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poiise, mais parce que l'agitation de sou coeur l'empèclioit de poursuivre.. J'étois plein d'admiration pour les sentimens de ce grand homme , et cependant je iie négligeai rien pour Vy faire renoncer. Je me servis de quelques argumens pour le porter au dessein de se retirer dé sa triste situation; ]e tâchai de lui faire considérer ma proposition comme une porte que le' ciel ouvroit à sa liberté, et comme un ordre qu'il recevoit de la Providence, de se mettre dans un état plus agréable, et de se rendre utile aux autres hommes.

« Que savez- vous , me répondit-il , si au lieu î> d'un ordre de la Providence, ce n'est pas V plutôt une ruse du démon , qui , dans ma déj) îivrance, offre à mon ame l'idée d'une grande j) félicité, uniquement pour me faire tomber 1) dans un piège , et pour me porter à courir moi- » même à ma ruine? Dans mon exil, je suis )) libre de toute tentation de retourner à ma mi- » sérable grandeur, et si j'étois libre, peut-être » l'orgueil, l'ambition, l'avarice et la sensualité, » dont la source n'est jamais entièrement tarie )) dans la nature humaine , m'entraîneroient de » nouveau avec impétuosité. Alors cet heureux n prisonnier reJeviendroit, au milieu des dou- » ceurs d'une liberté extérieure, l'esclave de )) ses sens et de ses passions. Non, non, mon )) cher monsieur, il vaut bien mieux que je » reste dans mon exil, banni de la cour, et » exempt de criines , que de me délivrer de )) cette vaste solitude , aux dépens de la liberté )) de ma raison , aux dépens d'une félicité éter- )) nelle , sur laquelle je fixe à présent mes yeux » et que je pourrois perdre, si j'acccplois voj )) offres obligeantes. Je suis un homme foible, » naturellement sujet à la tyrannie dcspassions

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*> ne me tirez pas de mon heureuse déliance ; )) ne soyez pas en même temps mon ami et mon » tentateur ».

Sij'étois surpris de son discours précédent, celui-là me rendit absolument muet. Son amo luttoit d'une telle force contre ses désirs, et contre ce penchant naturel à tout homme de cherclier ses commodités , que , quoiqu'il fît un temps extraordinairement froid, il étoit tout en eau. Voyant qu'il avoit grand besoin de se tranquilliser, je lui dis en peu de motS; qu'il feroit bien de considérer cette affaire à loisir, et d'une manière calme, et là-dessus je m'en retournai chez moi.

Environ deux heures après, j'entendis quelqu'un à la porte de ma chambre , et lorsque je me levois pour l'ouvrir, il m'en épargna la peine : c'étoit le prince lui-même. « Mon cher » ami, me dit-il , vous m'aviez presque persua- « dé, mais la réflexion est venue à mon secours, » et je me raffermis absolument dans mon opi- » nion, ne le trouvez pas mauvais, je vous en » prie. Si je n'accepte pas une offre aussi obli-- » géante, et aussi désintéressée que la vôtre, î) si je la refuse ,^ ce n'est pas faute de recon- » noissance: j'en ai toute la gratitude possible, )) soyez - en sûr. Mais vous ne voudriez pas » que je me rendisse malheureux; vous avc:i » trop de bon sens pour ne vous pas réjouir 3) de la victoire que j'ai remportée sur moi- » même ».

— « J'espère , monseigneur, lui repartls-je , )) que vous êtes pleinement convaincu qu en n rejetant le parti que je vous propose , vous ne )) désobéissez pas à la voix du ciel. — Monsieur, » me dit-il , si cette proposition m'avoit été faite » par une direction particulière de la Provi»

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