‹ La vie et les conspirations du Général Malet, 1754-1812Chapitre 3 sur 18 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Ern. Hamel.

Albert Duruy.

G. Le Nôtre.

Histoire des Deux Conspirations du Général Malet. Paris, 1873, in-18. — 2^ éd., Paris, 1873, 8°.

Études d'histoire militaire. Paris, 1889, in-12.

Vieilles Maisons, 2^ série, 1903, 8°, et Complot (Monde Illustré), 1905.

Maurice Dumoulin. Figures du Temps passé. Paris, 1907, in-12.

D"^ Max Billard. La Conspiration de Malet. Paris, 1907,

in-12.

S.-C. GiGON. Le Général Malet. Paris, 1913, 8°.

Frédéric Masson. La Place Vendôme. — Jadis et Aujourd'hui. 1909, in-12. Pour V Empereur, etc.

Claude-François de Malet (1754-1808)

La province française abondait encore au xviii^ siècle en gentilshommes ou en bourgeois vivant noblement qui recherchaient l'honneur de servir le roi dans ses armées et qui le payaient au besoin de leur patrimoine. Ils traînaient, la vie durant, le harnais militaire, ne pouvant guère concevoir d'autre ambition, comme a dit Vigny, « que de porter Saint Louis en croix sur leur poitrine », et de recueillir les médiocres honneurs réservés aux officiers retirés. Pourtant, tel était le prestige de l'Épée que ces soldats trouvaient à se marier, sinon richement, au moins honnêtement, avec quelque fille bourgeoise, désireuse de monter d'un échelon, ou avec quelque veuve lasse de la solitude.

C'est ainsi que vint s'établir en Franche-Cornfé, M. de Malet, capitaine au régiment de Beauvillierscavalerie et chevalier de Saint-Louis. Il était originaire

du Périgord, d'une famille ancienne et d'une branche peu riche. Il était entré très jeune au service — - car il s'était trouvé à la bataille de Malplaquet — et sa petite fortune avait passé à l'achat de sa compagnie. Compris dans une de ces réformes qui faisaient banqueroute aux officiers, il s'était trouvé sans ressources et avait dû représenter sa cruelle position au Ministre de la Guerre, qui, sur la justification qu'il était gentilhomme, le mit à la suite en lui* conservant ses appointements.

Il avait plus de soixante ans, « ayant blanchi sous les drapeaux et fait pour ainsi dire toutes les guerres du siècle », lorsque son régiment vint en garnison à Dole, en Franche-Comté. Il trouva à s'y marier avec une demoiselle Gabrielle Fèvre, qui lui apporta une honnête aisance et dont il eut trois enfants, deux fils et une fille. L^aîné des fils, Claude-François, né le 28 juin 1754 (l),fit ses études au collège de Dole et, à seize ans, en 1771, obtint d'être admis à la première compagnie des Mousquetaires, où, selon l'usage, il devait faire ses exercices et prendre l'air du militaire. Il y contracta des relations qui lui furent, par la suite,

(1) Claude-François, fils de Jean Malet, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint Louis, capitaine au régiment de Beauvilliers-cavalerie, et de Dame Gabrielle Fèvre son épouse, né et baptisé le 28 juin 1754. Parrain : Claude-François Fèvre, prêtre familier de l'Eglise collégiale et paroissiale de Dole, Marraine : Françoise Fèvre, dame de la Compagnie de Sainte Ursule de Dole.

singulièrement utiles, en particulier avec les Larneth, déjà si bien en cour, et il eût pu devenir, comme tant d'autres, un officier fidèle à son roi et dévoué à son devoir; mais intervint alors M. le comte de Saint- Germain, ministre de la Guerre. Ayant vécu et servi à l'étranger, ne comprenant pas ou ne voulant pas comprendre que la Maison du Roi constituait une des bases de la Monarchie et de l'Armée, en donnant de l'emploi à la noblesse de province qui recrutait l'une et maintenait l'autre, il préconisa, sous prétexte d'économies, les idées d'égalité qui faisaient le succès de V Encyclopédie. La secte avait ses exigences, et Saint- Germain était tout disposé à y céder. Le licenciement de la Maison du Roi fut décidé (15 décembre 1775), et chaque mousquetaire, chevau-léger, garde de tout costume et de tout vocable, fut, par économie, consolidé dans le grade de Lieutenant, quels que fussent son âge et la durée de ses services, et continua jusqu'à la fin de ses jours, sans être astreint à aucune obligation militaire, à toucher le quart de ses appointements. Tel fut le cas pour Claude-François. Il se retira à Dole,et « un tendre penchant, naturel à son âge, fut probablement, dit un de ses compatriotes qui l'avait bien connu, la seule cause qu'il ne reprit pas du service (1) ». On dit encore : « Il ne s'est rencontré aucune occasion dans

(1) On lui connut, dit un autre contemporain, <x un premier amour qui ne finit qu'avec la vie de celle qui le lui avait inspiré ».

sa jeunesse qui ait pu donner quelque indice de ce qu'il pouvait faire ; seulement, il a montré, dans diverses circonstances, une grande bravoure et très froide. Le fond de son caractère était une grande douceur, beaucoup de sensibilité et de bonté, ce qui le faisait goûter dans les sociétés. Il n'avait pas, dans la conversation, ces traits saillants, cette légèreté, cette rapidité dans la suite des idées qu'on appelle vulgairement de l'esprit ; mais lorsqu'il avait le temps de réfléchir sur quelque chose, il donnait des preuves d'un bon jugement et de beaucoup de discernement et s'exprimait, surtout par écrit, avec force et même avec une certaine éloquence. »

11 faut croire que ce fut par ces qualités qu'il séduisit celle qu'il devait épouser le 9 janvier 1788 : Denise de Balay, fille mineure de Charles-Maximilien-Joseph de Balay et de Dame Antoinette -Suzanne de Pabri (1).

(1) Mon ami regretté, Maurice Dumoulin, avait dans son livre [Figures du temps passé) recueilli une tradition romanesque sur le mariage de Malet, et cette aimable historiette fut vivement contestée par M. S.-C. Gigon. {Le Général Malet, p. 8, note 1). Or, elle se trouve confirmée par Rousselin (Mss. p. 8) qui dit essentiellement : « Forcée de renoncer à une inclination désapprouvée par ses parents, une jeune demoiselle d'une famille distinguée de Franche-Comté s'était déterminée à prendre la vie du cloître... Un pareil sacrifice ne peut s'achever sans de grands combats... Un intérêt profond s'est emparé des spectateurs. Tout à coup des cris s'élèvent des diverses parties de l'église. Il faut délivrer la victime ! C'est dans ce moment que Malet aperçoit Mademoiselle de Bala5^.. Malet la demande à

Elle résidait à Arbois où elle retourna faire des séjours en l'absence de son mari. Celui-ci, l'année même de son mariage, vint à Paris passer la fin de septembre, et les lettres qu'il adressa alors à Madame Malet montrent assez l'intérêt qu'il prenait aux affaires publiques, aux délibérations du Parlement et aux préliminaires des États-Généraux. 11 était des plus assidus aux nouvelles et ne quittait point le Palais. « Le Parlement, écrit-il le 25 septembre, s'est assemblé ce matin, à 8 heures. J'ai été prendre place à l'antichambre et j'ai vu que presque tous les pairs s'y sont rendus. Le maréchal de Biron n'y est pas venu ni aucun prince du sang. » Il s'intéresse à ces émeutes qui agitent Paris, mais il ne s'y mêle point. « On dit, écrit-il le V"^ octobre, que le Roi n'est pas content et je le crois, que le Parlement ne l'est pas, ni M. Necker. Le peuple paraît ne l'être guère davantage, puisque, ces deux dernières nuits, il a encore couru le flambeau à la main et a eu une affaire avec la garde qui en a tué quelques

ses parents, à elle-même, mais elle veut garder le voile qui la couvre déjà, et ce n'est qu'après \ine année de noviciat et au moment de prononcer les derniers vœux que la tendre reconnaissance serre des nœuds qui n'avaient pas été formés par l'amour. » Il ne conviendrait pas d'appliquer à cet épisode qui reste contestable, les déclamations de la Religieuse et des Victimes cloîtrées, mais il est bon au moins de le citer. Maurice Dumoulin avait eu le tort de faire passer Malet à Arbois à la tête d'une troupe qu'il commandait et, de là, contestation historique de M. Gigon.

uns et blessé beaucoup. On ne sait pas ce qui le pousse ni comment cela finira. »

Il est d'ailleurs bonhomme avec ses trente-quatre ans et attentif pour sa jeune femme. « Il y a quelques jours, écrit-il, qu'en passant sur le Pont-Neuf, j'ai trouvé un petit chien, et, comme je pense toujours à toi, je te l'ai acheté. Il est jeune, mais très petit, et je crois qu'il ne grossira pas beaucoup. Ma pantoufle lui sert de lit, tu vois qu'il n'est pas bien gros. » C'est un bon mari, mais tatillon, maniaque et fort entiché de nouveautés, en particulier de mesmerisme : Il s'inquiète de la santé de sa femme : « S'il y avait le moindre danger, dit-il, je saurais le prévenir. Quoique tu n'aies pas mal à l'estomac, après avoir pris ton lait, il te faut toujours continuer à le magnétiser parce qu'il t'en fera plus de bien; pense que c'est moi qui le veux. Cela ne fera que te donner plus de force. » Et les recommandations s'étendent sur quatre pages. C'est d'un bon mari, mais que cet homme devait fatiguer !

Les États Généraux sont assemblés et Malet qui a figuré aux assemblées de la Noblesse ne paraît avoir eu aucune velléité de se présenter à la députation. Deux mois après l'ouverture, les émeutes recommencent ; la Bastille est prise. Dans toute la France, la grand'' peur ébranle les esprits, fait courir aux armes ; les gardes nationales se forment partout ; pour les commander, on recherche les anciens officiers, ceux qui en ont l'apparence ou le jargon. Ayant été quatre ans mousquetaire, Malet ne se trouve-t-il pas désigné ?

« Il fut nommé commandant de la Garde nationale de Dole, dit son ami dont on a cité déjà le témoignage, et, dans les premiers temps, tout se faisant au nom du Roi, rien ne répugnait à ses principes qui ne pouvaient être que monarchiques. Les événements du 6 octobre ayant eu lieu, inspirèrent à la grande majorité des habitants de Dole et des environs, beaucoup de mécontentement ; ils n'étaient pas encore entièrement séduits. Ils" voyaient avec beaucoup de peine le Roi prisonnier et proposèrent de partir pour aller délivrer le Roi. Malet adopta cette idée avec enthousiasme. C'est dans ces sortes d'occasions qu'il montrait beaucoup de chaleur et d'activité. Tous étaient décidés à partir, lorsqu'un certain personnage fait pour inspirer de la confiance et faire croire à son attachement pour le souverain, d'après les bienfaits qu'il en avait reçus, sema bien vite dans le public, que le Roi était plus libre que jamais et qu'il n'était à Paris que d'après sa propre volonté. Tous les esprits se calmèrent et il ne fut plus question de rien. »

En effet, on s'embrassa et, neuf mois plus tard, la Fédération annonça la réconciliation générale : du Roi avec la Nation, des Ordres entre eux et des provinces entre elles. Cela provoqua un grand enthousiasme, et de tous les cantons de France, les gardes nationales députèrent vers Paris où devait être prêté le serment. Malet ne manqua point de se trouver à la tête et de jouer un rôle. Logé par les soins de M. de Lameth, à l'Hôtel Duland, rue Notre-Dame-des-Champs, faubourg Saint-

Germain ; il fit une entrée qui, à l'en croire, fut très remarquée. « Je t'envoie, écrit-il à sa jeune femme, le récit de notre arrivée à Paris que l'on distribue partout. Je crois qu'il te fera plaisir à cause de moi. » Le matin de la cérémonie, il dut se lever à quatre heures pour être à six au rendez-vous, boulevard Saint-Martin et se rendre en corps au Champ de Mars. Mais il y avait dans cette armée nationale un désarroi qui l'exaspérait. « Nous ne savons pas encore le moment de notre départ. On dit que nous passerons une revue du Roi avant. Nous en avons passé hier une espèce où il n'y avait pas le moindre ordre. C'est la Franche- Comté et la Bretagne qui mettent seules de l'ordre dans leur marche. » Ainsi écrivait-il après la fête : « Je suis furieux de la manière dont la .cérémonie s'est passée ; la marche s'est faite en bon ordre, mais, une fois arrivés au Champ de Mars, personne ne s'est mêlé de l'arrangement des troupes. On y était sans aucun ordre, au point que l'on n'a pas su le moment où le Roi a prêté le serment et que presque personne ne l'a répété. En tout, les gardes nationales de province se sont conduites comme des provinciaux à qui l'on a fait faire, dire et crier ce qu'on a voulu. Il est évident que l'on voulait empêcher de crier : « Vive l'Assemblée Nationale ! » Mais j'ai fait en sorte que notre département ne suivît pas les autres comme des moutons. En tout^ il s'est conduit parfaitement bien et s'est fait remarquer par l'ordre qui y a régné. »

Le département dont les Gardes nationales ont

l'honneur de compter Malet dans leurs rangs, doit être distingué et Malet ne manque point de le dire. Il écrit donc, de Villeneuve-le-Roi, le 26 juillet, en route pour le retour : « J'ai lieu d'être content de la réputation que s'est acquis le détachement du Jura ; tu dois bien t'imaginer que c'est moi qui ai fait faire toutes les démarches qui ont pu y contribuer. Tu connais déjà notre entrée dans Paris. En partant, nous avons été faire nos adieux à l'Assemblée nationale et lui présenter une adresse. Il a été décrété une députation vers nous, ce qui n'a encore été fait que pour le Roi, Lorsque le Roi nous a passés en revue, il m'a fait plusieurs questions sur le détachement, ce que j'ai vu qu'il n'a pas fait aux autres ; il a paru fort content de nous et cela m'a fait plaisir. »

Un caractère ne saurait mieux se développer et Malet apparaît déjà infatué d'un orgueil qui n'admet aucune supériorité et qui l'emplit de confiance. Comment agréerait-il qu'il ait à solliciter de réintégrer l'armée dans un grade modeste? Sans doute se trouve-t-il en présence d'une situation que la Révolution n'a point améliorée. Pour obtenir une faveur, que ne sauraient justifier ni son stage de mousquetaire, ni son commandement dans les Gardes nationales, il emploie des protecteurs : les Lameth dont il épouse alors les évolutions politiques. Les Lameth obtiennent, le 1^^ août 1791, qu'il soit placé comme aide de camp — sans grade dans l'armée — près de ce démagogue qui fut le prince de Hesse-Rhinfelds

et qui sera à présent Charles Hesse. Malet le rejoint à Nancy, où il le trouve en pleine bataille contre son chef le général Wietinghoff. Ces deux Allemands ne pensent pas de même, il s'en faut, sur les événements, et leurs démêlés peuvent être de conséquence. Heureusement Malet est là : « Je ne crois paSj écrit-il, que le général Wietinghoff soit un aristocrate déguisé. Je n'attribue sa conduite qu'à la faiblesse de son âge de soixante-dix ans et au défaut d'être au courant de la Révolution ; mais cette faiblesse ne s'accorde pas avec la fougue de mon général qui a toujours été à Paris dans les moments critiques de la Révolution et qui ne voit que conjurations contre elle. J'espère au reste que tout cela s'apaisera. Mon sang-froid l'étonné et me donne beaucoup d'ascendant sur lui : c'est moi qui rédige les lettres importantes et je vois qu'il me serait facile de m'emparer de son esprit et de le gouverner, ce que je ne ferai qu'autant que cela sera nécessaire à la sûreté publique ; car je l'avoue franchement que nos humeurs ne peuvent pas sympathiser et que je resterai avec lui le moins qu'il me sera possible. Je l'ai déjà fait entendre à Théodore (de Lameth) pour qu'il me trouve un autre débouché en restant toujours dans l'état-major de l'armée. »

Pour presser ce moment, il est venu à Paris avec son chef et il n'hésite point, pour le quitter, aviser au plus haut et à se familiariser avec le ministre de la Guerre : « J'ai vu hier M. de Narbonne, écrit-il le 13 décembre (1791), mais je n'ai pu lui parler long-

temps, parce que c'était le moment de son audience particulière ; je dîne aujourd'hui chez lui...

« Nous avons, écrit-il plus loin, obtenu une prolongation de congé de dix jours jusqu'au 10 de janvier, mais, en me la donnant, M. de Narbonne me dit qu'il fallait toujours nous tenir prêts à partir sous trois jours. J'imagine que, sous ce délai, on attend la réponse des Électeurs qui souffrent des rassemblements d'émigrés sur leurs territoires... J'ai vu avec plaisir que le vœu général est ici pour la guerre. On commence à s'ennuyer de ces menaces sans effet qui entretiennent l'inquiétude des esprits, détruisent la confiance publique, empêchent la Constitution de prendre de la consistance et favorisent les espérances des factieux du parti d'Orléans qui conservent encore l'espérance du Gouvernement républicain. Il ne peut plus avoir Heu puisque nous avons adopté une constitution, ce qui entraînerait une nouvelle révolution qui ne serait sûrement pas aussi douce que celle que nous venons d'éprouver. Au reste, tu connais mes opinions sur le gouvernement. Je préférerais la République, mais je suis convaincu qu'elle ne nous conviendrait pas dans ce moment-ci. Nous nous sentons encore trop de la corruption de l'ancien régime et la République ne peut exister qu'avec et par des vertus que, malheureusement, nous n'avons pas encore et qu'une éducation peut seule nous donner. »

Il est d'ailleurs parfaitement content d'être à Paris. « Autant je détestais Paris avant la Révolution^

écrit-il, autant je l'aime actuellement, c'est vraiment le séjour de la Liberté. Il n'a rien perdu de son agrément et son luxe insolent n'existe plus... La société patriote me traite fort bien. C'est M""^ d'Aiguillon qui en est le centre actuellement, parce que M'"^ de Lameth n'a pas de maison. Elle est seulement venue passer ici quelques jours et repart aujourd'hui pour la campagne où elle voulait m'emmener, mais l'incertitude où m'a laissé M. de Narbonne ne me permet pas d'y aller en ce moment. Je vois rarement Théodore, excepté un moment le matin, avant qu'il aille à l'Assemblée. Je le trouve fort triste. Il voit la chose publique en danger et beaucoup plus qu'elle ne l'est en effet. »

Dans le tumulte précédant une guerre à peu près inévitable après la déclaration faite par le Roi à l'Assemblée législative relativement à l'Électeur de Trêves et aux autres princes allemands, Malet, quoique suivant de fort près les affaires publiques et en faisant constamment part à sa femme, ne perdait point de vue ses intérêts et continuait à se pousser par les Lameth : « Je viens, écrit-il le 24 décembre, de passer trois ou quatre jours à Osny, chez M^^ de Lameth. C'est à huit lieues de Paris, une habitation superbe où j'ai été reçu comme étant de la maison. J'y aurais encore passé quelques jours avec M. de Lameth l'aîné, qui m'avait conduit et qui m'aurait ramené, si je n'avais reçu une lettre de Théodore et une de Victor Broglie qui désire beaucoup m'avoir pour aide de

camp. Je dois causer ce soir avec Théodore sur cette affaire, qui me plairait beaucoup, mais je ne sais comment quitter le prince de Hesse dont je n'ai pas à me plaindre personnellement et qui paraît fort attaché à moi. Cela sera décidé demain et je t'en rendrai compte au plus juste... Charles (Lameth) est toujours très patriote et ne négligerait pas encore l'occasion de faire une révolution. Il est sur le point d'être maréchal de camp, et il veut m'avoir aussi pour son aide de camp ; et c'est ce qui me plairait le plus. » Entre ces trois généraux qui se le disputent, Malet, écartant le prince qui lui a pourtant mis le pied à rétrier, s'attache à Victor Broglie dont il espère bien tirer son grade, vu l'intimité où il est avec le ministre Narbonne. Cela est fait assurément fort vite ; car si, le 24, il ne sait comment il quittera Charles Hesse, le 26 il part de Paris avec Victor Broglie; il arrive à Metz le 28, en repart le samedi 31 et arrive à Strasbourg le dimanche matin. « Nous avons, écrit-il, passé trois jours à Metz dont deux avec le Ministre de la Guerre. Il y a reçu MM. Luckner et Rochambeau, maréchaux de France, à la tête de la garnison. » Mais cette cérémonie intéressante n'est qu'un accessoire et l'essentiel est un Conseil de guerre, auquel certes Malet n'est point admis, mais dont il conte à sa femme toutes les décisions. Il est plein d'enthousiasme. « Je ne puis te cacher, écrit-il à sa femme, que je désire beaucoup qu'on nous force à cette démarche (l'entrée dans le Palatinat). C'est le seul et le plus court moyen d'af-

fermir notre Constitution et de rétablir notre crédit, parce que le premier coup de canon sera le signal de la révolution de l'Europe et l'époque de notre tranquillité. La conduite des puissances étrangères ne leur aura attiré que ce qu'elles méritent. Je puis t'assurer que nos troupes sont dans les meilleures dispositions; la présence et les paroles du Ministre de la Guerre ont fait le plus, grand bien. On n'a entendu dans les deux garnisons de Metz et de Strasbourg que l'air Ça ira. Le dimanche, jour de notre arrivée et le V^ janvier, les grenadiers de toutes les troupes de ligne et les volontaires se sont fêtés et sont venus faire leur compliment au maréchal Luckner qui était arrivé avec nous ce même jour. Ils lui ont juré confiance, subordination et d'être toujours les premiers au feu. Le maréchal les a tous embrassés et leur a promis de ne les jamais conduire que contre les ennemis de la Constitution... Tout va parfaitement bien dans cette garnison. Les officiers généraux et les corps administratifs ne font rien sans se consulter réciproquement. M. de Broglie est commandant et inspecteur des troupes à pied de la garnison et de son arrondissement. Si l'armée entre en campagne avec M. Luckner, le Roi l'a nommé commandant de la place pour lui éviter de se trouver peut-être en présence et contre son père. Il lui a recommandé, en même temps, de ne jamais rendre la place, quoi qu'il arrive, et c'est un ordre que nous sommes bien disposés à exécuter. » Qu'on ne doute pas au moins que le Nous qu'em-

ploie Malet à chaque ligne ne signifie : Moi. Il écrit le 17 février : « On a béni dimanche dernier les drapeaux et étendards constitutionnels de la garnison; on a cherché à y mettre tout l'appareil nécessaire dans une pareille circonstance et la cérémonie militaire s'est fort bien faite. On ne voulait pas tirer le canon, crainte d'alarme, mais j'ai engagé M. de Broglie à insister sur ce point qui était nécessaire dans une fête militaire, et cela a été fait en faisant prévenir le pa^^s du motif. M. de Broglie a donné le soir un petit bal et un souper, aux femmes de la Société seulement, pour que cela n'ait pas l'air trop fête. »

Malet est fort mondain et l'on peut assurer qu'il fut l'initiateur du petit bal. De même qu'à Paris, il se vantait de M°^^ de Lameth et de M"^^ d'Aiguillon, le voici à Strasbourg tout au mieux chez M"^® de Diétrich. Mais M"^*" de Diétrich n'aime pas la société des femmes, il n'y en a presque jamais chez elle. Il s'y assemble douze ou quinze hommes : ce qui fait le fond de la société.

« Nous sommes du nombre, écrit Malet, et depuis que M™® de Valence est ici, nous partageons nos soirées entre ces deux dames qui se réunissent tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre. La société de M'^"' de Valence me convient infiniment mieux, elle est plus dans mon genre. Elle ne court pas après l'esprit et je crois que c'est parce qu'elle en a infiniment. Elle est remplie de talents et d'instruction et elle donne tout au sentiment. Deux petites, dont l'une est à Paris et l'autre

avec elle, font tous ses désirs. Elle a avec elle une jeune fille de quatorze ou treize ans qu'elle a élevée, qui est fort jolie, et qui, quoique jeune, contribue beaucoup à l'amusement de la petite société. Je me contente d'avoir du thé versé de sa main. Voilà tout ce que je veux d'elle ! Nous avons de jeunes aides de camp qui me paraissent désirer davantage et qui pourraient bien n'en pas avoir plus. »

A la veille de la guerre, et quelle guerre I à la veille de ces événements, les plus tragiques que la société française eût encore traversés, un groupement s'est formé, aimable et clair, de ces représentants du monde qui va finir, les Diétrich, M"^^ de Valence, Paméla, à l'éclatante beauté et à la destinée de mystère, Victor de Broglie, et on fait des vers, on prend du thé, et Rouget de Lisle, le cousin de Malet, va entonner le chant de guerre de l'Armée du Rhin — la Marseillaise^ « M"'^ Diétrich me disait hier, écrit-il à sa femme le V mars, que je devrais bien te faire venir à Strasbourg. Je la trouvais bien aimable de penser à toi. Je lui ai dit les raisons qui s'y opposaient, mais, si elles venaient à cesser, j'imagine que tu aurais autant de plaisir à venir ici que j'en aurais à te voir. Tu y trouverais de bons maîtres de forte-piano, des amateurs, une petite société de femmes aimables, bien patriotes, qui seraient sûrement bien aises de te voir et que tu aimerais. »

Et voici que la guerre est proclamée avec tout l'appareil militaire, des détachements, les tambours et la

musique de tous les corps de la garnison. On n'a pas cessé de boire à la santé de la nation et de jouer l'air Ça ira. « La plus grande joie, écrit Malet, règne parmi les troupes. On ne peut attendre que des succès avec de pareilles dispositions. Tous les citoyens patriotes partagent la joie des troupes. On croit partir pour une guerre d'un genre tout nouveau et dont les résultats ne le seront pas moins » : guerre d'opinions, « car on fait imprimer à force des écrits en allemand et en français pour les pays étrangers».

Grâce à Victor Broglie, Malet, consolidé dans son grade par sa nomination de capitaine au 50® de ligne, a été tout aussitôt détaché comme adjoint aux adjudants généraux : il n'en reste pas moins avec son général qui fait fonction de chef d'état-major de Luckner. Mais il quitte l'habit bleu d'aide de camp pour prendre l'uniforme du 50^ Il regrette l'habit bleu, car le blanc est bien salissant; mais, quelque habit qu'il porte, il est parfaitement content de lui-même. Devra-t-il accompagner M. de Broglie en Flandre, à la suite de Luckner ? Mais alors que deviendra l'Armée du Rhin ? « Je ne vois personne pour le remplacer et aucun officier général en état de commander et, avec d'autant plus de raison, que les Alsaciens sont pervertis par leurs prêtres et ne montrent dans ce moment aucune énergie. Si les Francs-Comtois ne viennent pas à notre secours dans le besoin, ce ne sont pas les Alsaciens qui y viendront. » Et il développe à sa femme tout un projet de levée en masse volontaire où il

trouverait une place, au moins de chef de légion.

Il fait en attendant son apprentisssage à Neukirch dans un camp qui sera porté de douze à quinze mille hommes. «J'y passe toute la matinée, dit-il, pour veiller aux distributions dont je suis spécialement chargé. » Il est fort occupé, à l'en croire ;il a tout un plan de campagne offensive. « Je voudrais, écrit-il, que nous nous emparions de Kehl pour protéger le commerce de l'Alsace qui souffre beaucoup de l'interruption du pont. Nos batteries sont établies, un bataillon de grenadiers nationaux est campé à côté et ils brûlent de se mesurer avec l'ennemi. Toute l'armée est dans les mêmes sentiments. J'ai été hier visiter les batteries et je ne les trouve pas assez nombreuses. J'ai persécuté M. de Broglie pour engager M. de La Morlière à donner un ordre pour les augmenter et il a été donné. »

Mais il a bien d'autres projets : « Je prêche, écrit-il, pour que l'on forme une compagnie d'arquebusiers, ce qui nous serait bien nécessaire dans ce pays-ci. J'ai écrit p^our m'informer si ceux de Dole et des villes voisines voudraient se rassembler pour former une compagnie.Jeferaispourvoiràtousleursbesoins,maisilparaît que l'on n'est pas disposé. Si je croyais que ma présence fût nécessaire pour cela, je crois que j'obtiendrais un congé de quelques semaines. » Au fait les carreaux d'arquebuse vaudraient mieux encore que les javelots comme armes de jet : et ne va-t-on pas tout à l'heure mettre la pique à l'ordre du jour ?

Par malheur, on n'écoute pas toujours Malet. Le

général en chef n'a point fait canonner les batteries que les ennemis avaient établies tout en face e^ qui ne sont séparées des nôtres que par le Rhin : le général en chef a fait rompre le pont de notre côté, « ce qui m'a fait beaucoup de peine », écrit Malet, et il en tire des conséquences : « M. de La Morlière est un honnête homme qui veut le bien et qui fait tout ce qui dépend de lui pour l'opérer ; mais il n'ose pas assez prendre sur lui et cela tient peut-être un peu aux dénonciations que les malintentionnés cherchent à faire à tort à travers pour faire perdre la confiance dans les généraux et désorganiser l'armée... Mais je crois que leurs efforts seront vains. Tout ce que je puis t'assurer, et tu peux t'en rapporter à moi, c'est que M. de La Morlière et M. de Broglie ne cherchent que les moyens de bien battre nos enneniis, qu'ils veulent soutenir et défendre la Constitution telle qu'elle est, et ce doit être le vœu des honnêtes gens, à part toute opinion. Je puis t'assurer que M. de Broglie est tout aussi patriote que moi; peut-être ne l'est-il que par circonstance, pendant que moi je le suis par sentiment. Mais le résultat est le même parce que son honneur et sa réputation y sont engagés. » N'empêche que M. de Broglie était chaque jour dénoncé au club de Strasbourg. « C'étaient trois ou quatre mauvais sujets, fort soupçonnés d'être payés par nos ennemis pour jeter et entretenir la méfiance. » A la vérité, Malet déclarait qu'il ne fallait y attacher aucune importance, mais on allait bientôt voir le résultat.

Quant à Malet, c'était au club de Dole que sa femme et lui étaient dénoncés, même avant la révolution du Dix Août qui allait renverser cette constitution dont, comme il disait, « tous les honnêtes gens souhaitaient le maintien». A la vérité, Malet y opposait une arrogance magnifique et qui prouvait une inexpérience assez naïve. « Certainement, écrit-il, si je pouvais perdre l'estime de mes concitoyens, j'y serais très sensible, mais je suis persuadé qu'il n'y a que des contre-révolutionnaires, secrets ou déclarés, qui peuvent être mes ennemis,et mes principes révolutionnaires ont été trop prononcés tout le temps que j'ai resté à Dole pour qu'on puisse avoir les moindres soupçons sur mes sentiments. Je crois cependant que je ne puis pas être plus à l'abri de la méfiance que bien d'autres et lorsque je puis me convaincre que c'est l'amour de la liberté et la crainte de la perdre qui excitent cette méfiance, je l'approuve fort et je ne puis blâmer mes concitoyens quand même j'en serais l'objet. » Il déclare encore « qu'il est plus ami de la Constitution républicaine que de la monarchique » et il termine cette déclaration de principes qui dut faire grand plaisir à sa femme, obligée de fuir à la campagne devant les dénonciations et les émeutes de Dole, par cet axiome : « Je suis aussi convaincu que l'innocence triomphe toujours que je le suis que l'homme brave ne périt jamais. »

« En attendant, les contre-révolutionnaires secrets ou déclarés » triomphaient, et Malet eût pu se

rappeler ses jugements qui n'étaient pas vieux d'un mois, lorsqu'il écrivait le 24 août de Belfort, où il avait été envoyé pour organiser divers bataillons de volontaires : « J'ai dû aller à Hunningue pour voir M. de Broglie qui y était, et qui m'avait mandé de l'aller voir, en m'annonçant qu'il était suspendu de ses fonctions par les commissaires de l'Assemblée qui ont été à l'Armée du Rhin. Quoique j'en sois fâché par rapport à lui, je le suis davantage encore par rapport à la chose publique. L'état-major de l'Armée, on peut le dire, n'existe plus et c'est cependant ce qui la fait mouvoir. Tous les meilleurs officiers qui le composaient, lorsqu'ils ont vu ce trait d'injustice, ont passé de l'autre côté. Je voulais quitter l'état-major et je n'aurais pas eu de peine à me faire nommer commandant d'un de nos bataillons, mais M. de Broglie m'a décidé à rester en me disant que je pourrais y être utile et je continue le travail ennuyeux que l'on m'a donné ici... Pour que tu ne croies pas que M. de Broglie soit coupable, ajoute-t-il, je t'envoie sa déclaration... Notre armée souffre de son départ. Tous les soldats qui la composent commencent à sentir qu'il leur manque quelque chose et redemandent M. de Broglie.

Broglie s'attend à être persécuté jusqu'au bout et à être mis en accusation. Pour lors, il se rendra à l'Assemblée nationale. Son vrai crime est de n'avoir pas voulu aller aux Jacobins de Strasbourg. Il n'a jamais été dans aucune de ces Sociétés et il s'est tou-

jours occupé entièrement de son métier, ce qui valait sûrement mieux. »

Victor Broglie suspendu, en attendant qu'il fût mis en accusation, Malet devait en avoir le contre-coup; on l'accusa d'avoir émigré, et il lui fallut envoyer à la municipalité de Dole un certificat de présence à l'Armée. Il n'en était pas moins satisfait des événements qui auraient pu alarmer un homme moins sûr de soi. Il écrit le 27 septembre : « On a publié hier ici la loi d'abolition de la Royauté. On y a mis tout l'appareil que le temps horrible permettait. La ville a été illuminée et l'assentiment général a été bien prononcé, comme je crois qu'il l'a été partout. » Et Malet voit, dans la proclamation de la République, la fin de « la division qui régnait en France ». Cette prophétie est sujette à caution, mais Malet a hâte de manifester la fixité et l'invariabilité de ses opinions. Aussi fait-il graver, pour mettre en tête de ses lettres, une vignette à laquelle on ne pût se tromper : un chêne — c'est à dire la Nation — surmonté du bonnet de la Liberté, déct>ré d'un drapeau, entouré de canons, sur l'un desquels un coq qui chante est gardé par un lion. Ainsi courage, vigilance, force, peuple libre, symboles qui ne peuvent tromper et il suffît de l'entendre.

Ainsi écrit-il de Colmar : « Il me paraît, ma bonne amie, que tu vois les choses un peu trop en noir et que tu regardes les excès du moment comme un état permanent. Tu dois te souvenir que, lors de l'acceptation du Roi, tout a été tranquille pendant

quelques mois, imaginant que nous étions à la fin de nos travaux, mais les ennemis du nouvel ordre de choses se sont bien vite ennuyés de cette tranquillité, et c'est à cette époque que les émigrations ont commencé plus fort que jamais et que l'on a cherché à jeter de l'inquiétude dans l'esprit du peuple par les menaces les plus ridicules. Il n'y a pas de doute qu'ils ont cherché à amener les événements actuels, imaginant pouvoir en profiter pour ramener, par le désordre, le régime qui lui plaît tant : le despotisme. » Ainsi était -il décidé que seuls les contre-révolutionnaires commettraient des crimes. Malet lui-même sentait qu'il allait un peu loin. Aussi ajoutait-il: « Malgré ma façon de penser, tu dois bien croire, mon amie, que je n'approuve pas toutes les vexations particulières : encore si elles ne tombaient que sur ceux qui se les sont attirées, cela ne serait que demi-mal, mais souvent on cherche à assouvir des haines particulières et le peuple n'est pas assez éclairé pour éviter les pièges qu'on lui tend. »

^me Malet pouvait suivre son mari dans les doctrines républicaines qu'il professait à présent, mais elle était attachée à sa religion et, malgré qu'elle la pratiquât avec des prêtres schismatiques, elle ne s'en croyait pas moins bonne chrétienne : cela est un état d'esprit qu'elle n'était point seule à partager. Aussi les décrets qu'on annonçait l'inquiétaient-ils fort, et son mari la reprenait sur le haut ton en professant pour elle un cours étrange de Droit canon : « Je ne sais pas,

lui écrit-il, qui est-ce qui te parle et qui te met dans la tête que l'on veut détruire la religion; je n'ai pas encore ouï parler de ce projet-là, mais bien au contraire de la ramener à sa pureté primitive, et c'est ce que nos prêtres ne se soucient pas d'entendre. Car, de quoi s'agit-il actuellement ? De ne plus exiger de serment des prêtres, de ne plus les salarier et de laisser à chaque ville et commune la liberté d'en avoir autant qu'elles voudront en payer et, pour en donner la facilité, de supprimer l'impôt mobiliaire. Voilà ce que les départements du Rhin, qui certainement sont bien fanatiques sur le fait de la religion, ont demandé depuis longtemps, et c'est le seul moyen de prévenir toute querelle de religion...

« Pour ce qui est du mariage des prêtres, je ne sais pas qui est-ce qui t'a dit qu'il était contraire à la religion. C'est une chose absolument réglementaire. Et, au Concile de Trente, il a été mis en proposition si les prêtres se marieraient. Tous les anciens étaient de cet avis. Il n'y a eu que les jeunes qui s'y sont opposés, parce qu'ils aimaient mieux la liberté de vivre dans la licence. Je pense donc que le mariage des prêtres, loin d'être contraire à la religion, est le seul moyen de les ramener à la pureté des mœurs dont ils doivent donner l'exemple. »

Et voilà, en un tour de main, tous les problèmes résolus. Au surplus, Malet a une telle confiance en soi que rien ne saurait l'étonner : sa popularité dans le pays de Nassau est telle que, sur un simple désir qu'il

fait exprimer sous main, ses amis lui ont fait offrir, pour les charrois, 400 chevaux au lieu de 228 dont il avait besoin. Tout irait à merveille à son gré, si l'on ne changeait pas encore une fois de général en chef. Biron s'en va prendre le commandement de l'Armée d'Italie, et on assure qu'il sera remplacé par Desprez- Crassier, que Malet ne connaît point. « Tous ces changements-là, écrit-il, sont bien mal vus et je crois qu'ils doivent déplaire à tout le monde autant qu'à moi, car il est bien ennuyeux de toujours faire de nouvelles connaissances et la confiance ne s'établit pas si facilement. »

Heureusement a-t-il pour lui le chef d'état-major Alexandre Beauharnais qui, depuis le 4 septembre 1792, a succédé àr son ami Victor Broglie, suspendu et bientôt condamné. Beauharnais est en faveur près des Jacobins de Strasbourg : ce n'est pas lui qui refusera de les fréquenter ; il se proclame, à toute occasion, leur serviteur très humble ; aussi, pour le moment, c'est de Paris qu'on le dénonce. Malet doit être à son goût; mêmes théories, mêmes systèmes, mêmes déclamations : aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'ils s'entendent. « Je ne sais pas qui est-ce qui a pu te dire, écrit-il à sa femme, le 7 janvier 1793, que j'avais un régiment; si cela était, je te l'aurais mandé et cela ne peut pas être, puisqu'il faut passer par le grade de lieutenant-colonel que je n'ai pas encore. Et puis il est rare qu'on vienne chercher ceux qui ne demandent rien, et tu sais que je ne demanderai

jamais rien que de servir la République le plus utilement possible. Je sais cependant que le général Beauharnais a écrit au ministre en ma faveur et cela ne m'étonnerait pas quand je serais fait lieutenantcolonel. Je mettrais cependant une sorte d'amourpropre à finir la guerre dans le grade où je l'ai commencée. Cela prouverait du moins à mes ennemis que ce n'est pas l'ambition qui m'a fait agir. Au reste, si l'on me donne, j'accepterai... »

Et comme il ne fallait manquer aucune pratique extérieure povir plaire aux Jacobins du lieu, Malet se fit accommoder à leur mode. « Il me paraît, écrit-il à sa femme, le 19 janvier, que tu me recevras mal avec mes cheveux coupés. Si je le croyais, tu dois bien imaginer que je n'irais pas te voir. Tu dis que l'on peut être fort bon patriote sans cela et j'en suis bien convaincu ; aussi, n'est-ce pas pour être meilleur patriote. J'espère que tu penses assez bien de moi pour croire que mon patriotisme n'est pas dans mes cheveux. Mais j'ai trouvé cela beaucoup plus commode pour le genre de service que j'avais à faire à Phalsbourg et tu dois te souvenir que j'en avais envie depuis longtemps, même avant la Révolution. C'est bien le moins qu'elle nous donne la faculté de nous mettre comme bon nous semble. » La chose n'est point si simple qu'elle paraît et ne se borne pas à une simple taille de cheveux. Au surplus, Malet ne tarde point à être récompensé, et après le grade d'adjudant-général chef de bataillon, (16 mars 1793), il

obtient, grâce à Beauharnais, le grade d'adjudantgénéral chef de brigade 20 mai).

Successivement, tous les généraux auxquels il s'est attaché et dont pouvaient le rapprocher ses origines et son éducation ont été suspendus comme suspects ou ont dû, comme ci-devant nobles, s'écarter de l'armée : il pressent que ce moment va venir pour lui. En donnant à sa femme, le 2 septembre 1793, des nouvelles optimistes^ il lui écrit : « Tu vois que nos affaires ne vont pas aussi mal que quelques personnes voudraient le persuader. Méfie-toi de celles qui voient toujours la chose publique perdue. Elle est sûrement en danger, mais il y a loin jusqu'à sa perte. Ne te livre à aucune inquiétude, cela ne pourrait que nuire à ta santé. Que, du moins, lorsque j'irai te rejoindre, je te trouve en bonne santé. Et ce moment avance tous les jours. Si je suis suspendu comme ci-devant, cela hâtera le moment de notre réunion et tu dois penser que je m'en consolerai. » Le 21, il est à peu près fixé sur son sort. « Un décret, écrit-il, éloigne de l'armée tous ceux qui ont fait partie de la Maison du ci-devant Roi. Je ne sais si je suis dans ce cas. Il me fâcherait beaucoup de la quitter dans ces circonstances, mais j'aurais un motif de consolation en allant auprès de toi. Je soumettrai ma position aux représentants du peuple; ils prononceront. »

Trois jours après, l'arrêt est rendu : « Le décret concernant les personnes qui ont servi dans les Maisons militaires de Louis Capet a été publié aujourd'hui,

écrit-il de Wissembourg le 24. En conséquence, je pars demain pour Strasbourg, pour rassembler mes effets, vendre mes chevaux, ma voiture et aller à Dole, qui est la municipalité où je fixe ma résidence puisqu'elle se trouve à plus de vingt lieues de poste des frontières.

« La peine et le chagrin de quitter l'armée dans ces circonstances, sont adoucis par le plaisir d'aller auprès de toi et de pouvoir me trouver au milieu de mes concitoyens, car beaucoup d'autres n'ont pas cette même ressource. La loi pouvait laisser du louche sur ma position puisque j'ai été réformé de la maison de Louis Capet depuis dix-huit ans, mais les représentants du peuple que j'ai consultés m'ont dit qu'il fallait commencer par exécuter le décret et qu'ils feraient des observations au Comité de Salut public. Tu dois bien penser que je ne compte pas beaucoup sur une décision favorable. J'emporte du moins la satisfaction que procure la bonne conscience et la certitude d'avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour le bien de l'Armée et pour la défense de la République. J'ai vu les bataillons à la tête desquels j'ai combattu dernièrement me témoigner leurs regrets d'une manière non équivoque et vouloir faire des démarches pour moi, mais leur estime et leur amitié me suffisent. »

Il venait justement de prendre part, les 11, 12 et 13 septembre à la reprise du camp de Rothweiler qu'avaient occupé les Autrichiens. Cela n'avait d'ailleurs

aucune conséquence : « L'ennemi étant "plus fort que nous et étant retranché, écrit-il, nous n'avons pu le faire reculer, mais nous n'avons rien perdu de notre terrain. » A ce moment même où il eût pu la mieux servir, il devait quitter l'armée : « Je suis bien convaincu, écrit-il, qu'il se commet de grands abus et des abus d'autorité. J'en ai tous les jours la preuve ici, mais qu'est-ce que cela fait à la République; cela prouve seulement qu'il y a des hommes méchants, vindicatifs, livrés à leurs passions et indignes de vivre dans une république, mais" cela ne prouve pas qu'elle ne vaut rien et qu'il faut la détruire ; il faut travailler à former d'autres hommes par une bonne éducation. »

En attendant, il est proscrit, lui aussi, et il peut se consacrer, comme Beauharnais, à l'éducation des générations nouvelles, pourvu que les frères et amis de Dole lui en laissent le loisir.

En ce temps où la suspicion était à l'ordre du jour, chaque individu ayant rempli une fonction s'efforce de tirer des certificats élogieux de ses chefs, de ses camarades, de ses subordonnés et des Frères et Amis qu'il a rencontrés : Malet n'y manque point et, quittant ainsi l'Armée du Rhin, il emporte une attestation donnée au quartier général de Wissembourg, le 25 septembre 1793, par l'état-major tout entier, le général en chef à la tête. Landremont certifie « que l'adjudant-général Malet a servi sous ses ordres avec zèle et courage, qu'il n'a pas peu contribué dans

plusieurs circonstances, au succès des armées de la République et que, toujours prêt à se rendre utile dans toutes les occasions, il n'en a jamais laissé échapper aucune : que ses talents, ses connaissances •autant que ses qualités républicaines et militaires lui méritent à juste titre l'estime et les regrets de tous ceux qui désirent sincèrement le triomphe de la République, auquel il se trouve privé de concourir plus longtemps par l'effet du décret rendu le cinq du présent, ayant servi dans le corps des mousquetaires depuis l'époque de 1771, jusqu'à celle de 1775. » Ce certificat a été rédigé par le général Clarke, alors chef de l'état-major général, et il est contresigné par les adjudants-généraux Montrichard, Bourcier, Hatry, par les adjoints Arbé, Lamorlière et Gruau. Et Clarke y ajoute de sa main ces extraordinaires éloges : « Je certifie que le citoyen Malet a, dans toutes les occasions, donné des preuves de patriotisme et d'amour pour la République une et indivisible. Je certifie, de plus, qu'à l'aiîaire de Rothv>^eiler, le 14 septembre de cette année, l'adjudant-général Malet conduisait l'attaque de la droite, quoique très malade, et qu'il a emporté les redoutes des ennemis et contribué particulièrement à leur déroute complète. Je certifie de plus qu'après cette affaire et que le succès eut couronné l'entreprise, le citoyen Malet est tombé de défaillance, ayant fait un effort surnaturel et vaincu sa maladie pour combattre l'ennemi... »

Muni de ces certificats, le dit Malet, dès son arrivée

à Dole, vint, conformément à la loi, se présenter au Comité de surveillance qui daigna le recevoir le 5 octobre 1793 et l'admettre dans sa ville natale. Cinq mois plus tard, un nouveau décret ayant autorisé le Comité de Salut public et les représentants aux armées à emplo^^er, par exception, d'anciens gardes du Roi, Malet qui se trouvait dans une position précaire, obtint en ventôse II (février 1794) que le représentant Rougement; chargé de l'embrigadement, le prît avec lui, le rétablit dans son grade et obtint ensuite sa réintégration à l'Armée du Rhin. Il la rejoignit à Neustadt, le 19 nivôse de l'an II (8 janvier 1794), et fit toute la cam^pagne avec elle. Mais sa présence au corps n'empêcha point les orateurs du club de Dole de le prendre à partie. « Il ne faut pas, écrit-il à sa femme, le 7 pluviôse an II, que les dénonciations faites contre mor à la Société populaire te donnent la moindre inquiétude. Elles ne peuvent venir que de quelques individus, agents secrets d'un homme sur le républicanisme duquel je ne compte guère : ce qui se découvrira avec le temps. Ce qui me console, c'est que je suis bien persuadé que la majorité de la Société sait me rendre justice. Mais je puis seulement l'accuser d'un peu trop de faiblesse et de pusillanimité, car de vrais républicains doivent se montrer ouvertement pour la vérité et c'en est certainement une grande que je suis plus républicain que mes dénonciateurs, quels qu'ils puissent être. » Cela est une prétention singulière car, en république, il y a toujours quel-

qu'un qui se dit meilleur républicain que le voisin, et tel est le propre de l'institution.

Ce qui achève le caractère de Malet, c'est son goût à commander. Dans cet état-major, il aspire sans cesse aux missions spéciales qui le mettent hors de pair ; ainsi se vante-t-il d'organiser à Insheim, près Landau, en prairial et messidor an II, un camp d'observation de dix mille hommes. Il a des secrétaires, un adjudant-général pour le seconder, « car, écrit-il, je suis en chef ». Au surplus, il se tient toujours en chef, et l'on pourrait croire que lui seul commande et mène tout. Il écrit nous, mais il pense je. C'est donc lui qui, sur le papier, se bat pour les soldats et pense pour les chefs, et cela le peint.

On ne saurait définir de quel parti Malet se réclame. A la monarchie constitutionnelle qu'il préconisait jadis, il a, lorsqu'elle fut renversée, déclaré la république infiniment supérieure. Depuis que la République est proclamée, il n'a eu garde de se solidariser, ni avec les Girondins, ni avec les Dantonistes' et, lorsque tombe Robespierre, il écrit : « Maintenant qu'est tombée la tête de l'homme qui dominait et trompait la France, on peut s'exprimer librement. Robespierre avait mis la terreur à l'ordre du jour pour empêcher de parler. C'est à la Représentation nationale à établir les vertus qui étaient dans la bouche des oppresseurs. La mort de Robespierre est la plus grande victoire de la Liberté. »

Il prit part aux opérations de l'Armée du Rhin en

l'an III ; mais, à diverses reprises, il tomba malade de fatigue; la fièvre le força à garder le lit, l'empêchant de monter à cheval et de bivouaquer avec ses frères d'armes. Le siège de Mayence, celui de Mannheim, celui surtout de Luxembourg, ouvert en plein hiver, les déplacements continuels à Metz, à Trêves, même plus loin, avaient mis sa santé à rude épreuve, bien qu'il n'eût que quarante et un ans.

L'on peut croire que ce fut bien plutôt cette indisponibilité que l'exagération de ses opinions qui déterminèrent une mise en réforme que justifiait la pléthore des cadres, surtout dans les états-majors. Bien que les grades ne fussent conférés par les représentants et par les généraux qu'à titre provisoire, il était presque sans exemple qu'ils ne fussent pas confirmés. Et, dans chacune des petites armées levées pour la défense du territoire national ou pour la répression des révoltes, les grades avaient été distribués d'autant plus libéralement qu'on manquait d'officiers, et que, par suite, l'on tirait du rang toutes les capacités qui se présentaient, sans pouvoir y faire rentrer les nullités démagogiques qui en étaient sorties, non plus que les intrigants qui, grâce aux continuels changements dans le gouvernement, s'étaient faufilés aux premiers grades.

Ce n'était point pour persécuter un « républicain par principes, que Malet fut mis en réforme au mois de messidor an III (juin 1795), mais parce qu'il était en surnombre et que, les armées étant moins multi-

pliées et la paix approchant avec certaines puissances, il y avait lieu à « une revision des grades ».

L'état-major entier de l'Armée de Rhin et Moselle, le général en chef Pichegru à la tête, se réunit (1) pour certifier que « depuis le commencement de la guerre que le citoyen Malet a été successivement employé à cette armée, tant comme adjoint que comme adjudant général, il a apporté, dans les missions diverses et multipliées qui lui ont été confiées, une activité, un zèle et une intelligence particulières auxquelles ont été constamment réunis un caractère solide et un patriotisme éclairé et que, sous le double rapport de militaire et de citoyen, il s'est concilié l'estime générale de l'Armée et l'afîection de ses camarades dont il emporte dans sa retraite les regrets unanimes. »

Ce fut à Paris que Malet se rendit : la France entière discutait l'acceptation de la Constitution de l'an III et surtout des décrets par lesquels, se perpétuant malgré l'expiration de son mandat, la Convention imposait aux électeurs l'entrée des deux tiers de ses membres dans les nouveaux Conseils législatifs. Malet prit violemment parti contre la liberté des élections et se chargea de la propagande dans le Jura.

(1) La pièce est signée par le général de division Courtot, les généraux de brigade Fruhinsholz, parPreval, Lambert, les adjudants-généraux Montrichard, Chennevière, Garobineau, Osse, Frivion, parles adjoints Ratier, Coteau, Puget, Hastrel, Lami, Lamorlière, Lahorie, Marchandon, Prudhomme, etc.

Il y envoyait des journaux que sa femme distribuait pour contredire l'opinion que le représentant Saladin, girondin proscrit, avait dû faire passer « à ses amis les roj^alistes du département ». « J'ai eu l'occasion de me convaincre, écrit Malet, que tous ceux qui n'^aimaient pas la République voulaient le renvoi de la Convention pour nous jeter dans une révolution qui nous aurait amené la royauté. Je regardais comme un grand mal, selon les principes, qu'un seul membre de la Convention restât, mais je me suis convaincu par Fexpérience que ce serait un bien plus grand mal qu'ils s'en allassent. » Aussi les principes eurent tort ; mais Malet ne s'en vint point de sa personne à Dole. « J'aurais été bien aise, écrit-il, de me trouver aux assemblées, mais, d'un autre côté, les vrais intrigants n'auraient pas manqué de dire que je venais moimême pour intriguer et me faire nommer. » Il resta donc à Paris, rue de la Loi, n° 882, grande maison Vauban (rue Richelieu), à deux pas du Palais Egalité et de la Convention.

S'engagea-t-il au 30 vendémiaire dans les rangs des Pairiotes de 89 P Fit-il le coup de fusil contre les sectionnaires? On n'en a point de preuve, mais il n'en fu pas moins des victorieux. Clarke, son ami de l'Armée du Rhin, était devenu dès lors un grand personnage. Sitôt que le Directoire avait été constitué, il était devenu directeur du Cabinet historique et topographique militaire et son autorité primait de loin celle du Ministre de la Guerre. Le 25 germinal an IV,

(14 avril 1796), Clarke écrit à l'adjudant-général Malet : « Le travail de l'Armée du Rhin et Moselle vient d'être arrêté et signé par le Directoire exécutif. Je m'empresse, mon cher Malet, de vous annoncer que vous y êtes compris dans la colonne des adjudants-généraux. Cette justice était due à celui qui, en 1793, contribua si puissamment à l'avantage considérable que nous remportâmes sur les émigrés et les Autrichiens au camp de Rothw^eiler. Je crois, mon cher Malet, que vous n'avez pas un instant à perdre pour disposer tout ce dont vous avez besoin pour rejoindre l'armée dans laquelle vous allez servir. Si le général Moreau qui doit la commander et qui est logé chez le Ministre de la Guerre, est encore à Paris, vous feriez fort bien de l'aller voir le plus tôt possible. Je vous embrasse de tout mon cœur (1). »

C'était un grand service que Clarke lui rendait, car Malet avait dû solliciter un traitement de réforme en alléguant « que le délabrement du peu de fortune qui lui restait rendait cette mesure pressante et de pleine nécessité » ; à présent il se trouvait non seulement rétabli à solde entière, mais, quoique faisant nomina-

(1) On voit par là ce qu'il faut penser de la légende selon laquelle Bonaparte eût tout fait pour s'attacher Malet pour son expédition d'Egypte et des refus hautains que lui aurait adressés le républicain vertueux, Bonaparte ne connaissait point Malet ; on peut douter qu'il eût entendu son nom et il n'avait aucun besoin d'hommes de cette espèce, dont il avait par centaines.

lement partie de l'Armée du Rhin, détaché à la 6^ division territoriale dont le siège était à Besançon. Il était donc à portée d'exercer sur ses compatriotes du Jura une influence décisive (1).

Si le général LabaroUière, qui commandait la division, y était resté, sans doute eût-il arrêté les empiétements de Malet, mais il venait d'être remplacé par un certain général MuUer qui, simple soldat en 1789, adjudant- général, général de brigade et général de division dans la même année 93, représentait au naturel le soudard au langage le plus bas, aux mœurs les plus ignobles, ivrogne, butor et, il n'est pas besoin de le dire, ridiculement incapable. Malet le prit en main pour le conduire à son gré et profiter de son autorité. Aspirant de longue date à jouer un rôle politique, il profita des circonstances qui lui assuraient une telle influence dans son pays et se présenta aux élections qui durent suivre le 18 fructidor. On sait que la tactique adoptée par les anciens conventionnels consista à pratiquer la scission dans les Assemblées électorales où ils n'auraient point la majorité, -de façon à s'assurer un semblant d'élection, fût-ce par quelques électeurs ; comme ils étaient seuls juges de la validité, c'était l'élu de la minorité qu'ils validaient. Il parait que Malet n'était point goûté par

(1) Malet a pris pour adjoints" le capitaine Oudet, de Dole, dont on connaît la brillante carrière et la légende et le capitaine Poilpré qui devait lui rester attaché jusqu'en 1807.

44 LA VIe'dU général MALET

les représentants du Jura en fonctions. Ils disaient que Malet « pratiquait des manœuvres dans son pays natal et obtenait par sa place une influence qui pouvait tôt ou tard devenir funeste à la tranquillité du département ». Républicains gouvernementaux, ils dénonçaient Malet et le général Muller, qu'il avait mené à sa suite dans le Jura, comme « constamment entourés par les ennemis du gouvernement et ne laissant échapper aucune occasion de le décrier»... «Malet, disaient-ils, s'appesantissait sans cesse sur la misère des troupes » qui devait, selon lui, exciter l'indignation contre le Gouvernement ; il se plaignait amèrement du costume accordé par le Directoire aux étatsmajors et s'écriait d'un ton hypocrite : « Qu'on paye les invalides au lieu de nous chamarrer d'or. » Ses propos, ses choix, ses fréquentations étaient d'un « anarchique notoire ». Et, concluaient les députés, « il appartient au Directoire, dans sa sagesse, d'apprécier ces différents traits ». Attaqué par les représentants du Jura et par les administrateurs du Doubs qui se montraient plus vifs encore, Malet obtenait un certificat civique de la municipalité de Besançon, laquelle attestait que, « dans un temps où cette commune était en proie à des agitations causées par les partisans des rois, sa conduite avait été la plus irréprochable, et qu'elle lui avait mérité l'estime et la confiance des autorités patriotes et de tous les vrais républicains ».

Le Ministre, ne sachant auxquels entendre de ces

patriotes exclusifs, avait d'abord décidé d'envoyer Malet à Strasbourg : sous un prétexte de santé, Malet esquiva le départ. Sur l'insistance des députés, on l'affecta, ainsi que Muiler, à la division de Grenoble. Il ne partit point. Il fallut une menace de destitution pour que, après quatre mois de résistance, du début de frimaire (novembre 1798) au 19 ventôse an VII (9 mars 1799), les deux officiers, le général et son adjudant-général, se décidassent à céder la place et à rejoindre Grenoble.

Malet ne devait point y rester longtemps. On a essayé ailleurs (1) de rechercher quelles misérables combinaisons parlementaires, couvertes du manteau complaisant du salut public, avaient amené le coup d'État du 30 prairial qui entraîna un changement dans la politique intérieure du Directoire. Bernadotte, le beau-frère de Joseph Bonaparte et l'ami intime de Lucien, fut ministre de la Guerre. Il s'empressa de prendre pour secrétaire général de son ministère Alexandre Rousselin qui, dès sa prime jeunesse, avait, durant la Terreur, joué un rôle retentissant dans le département de l'Aube et qui, depuis lors, sans emploi ni fonctions apparents, exerçait une influence considérable sur le gouvernement et sur la société républicaine. Rousselin était très lié avec le général Championnet, dont plus tard il écrivit l'histoire ; Championnet, nommé général en chef de l'Armée des

(l) Napoléon et m famille. Toine I«% 8^ éd. Appendice.

Alpes, avait son quartier général à Grenoble, chef-lieu de la 7^ division militaire, où Malet était employé.

Rousselin le lui recommanda, et, vu la pénurie d'officiers généraux, Championnet, n'ayant, semblet-il, qu'un seul divisionnaire, le nomma général de brigade sur un exposé de ses services fort élogieux mais peu exact. Ce document daté du quartier général de Grenoble le 20 thermidor an VII (13 août 1799) est ainsi conçu : « Championnet, général en chef ; connaissant les services distingués que le citoyen Claude-François Mallet (sic), natif de Dole, département du Jura, adjudant général depuis le mois de mai 1793 et constamment dévoué au service des armes depuis le mois de décembre 1771, a rendus à la République depuis le commencement de la Révolution, le patriotisme pur et désintéressé dont il a toujours fa^Lprofession, ainsi que l'activité du zèle avec lequel il a servi sans relâche depuis le commencement de la guerre, tant dans les armées que dans les divisions militaires dans l'intérieur, notamment dans la T où il jouit de la confiance de tous les citoyens, nomme le susdit citoyen Mallet général de brigade pour être employé dans l'Armée active des Alpes. Il jouira des honneurs et traitements attachés à ce grade. »

Ainsi sur ce papier où sa signature de général en chef n'est revêtue d'aucun contreseing, de même que dans la lettre qu'il écrit au Directoire pour faire confirmer cette nomination, Championnet, sur

la parole de Malet, énonce une série de faits controu- Yés, ce qui eût été impossible s'il avait, conformément aux règles en usage, rapporté les états de services de cet officier. Ainsi, pouvait-il affirmer, ici, que Malet servait depuis 1771, là qu'il servait depuis trente ans (Lettre au Directoire), mais taisait-il soigneusement que, sur ces trente ans, Malet n'avait point été employé d'abord durant seize années, puis durant près de vingt-quatre mois. Ainsi les services se réduisaient à vue d'œil ; mais on n'y regarda point et le 27 fructidor (13 septembre) Malet fut confirmé dans le grade de général de brigade.

Le Général Malet (1799-1808)

Dès le 12 fructidor, Malet avait pris le commandement d'une brigade active composée des 104^ et 105^ demi-brigades. II. réunit ses troupes à Bourg-Maurice le 12 (29 août 1799); le 15, il passe le Petit-Bernard; le 16, il force avec 2.500 hommes le passage de Rochetaillée défendu par 3.500 Autrichiens ; le 18, il s'empare d'Aoste qu'il organise républicainement et dont il reconnaît toutes les caisses publiques, et il se mettait en marche le 4® complémentaire pour cerner le fort de Bard et déloger l'ennemi de toutes ses positions, lorsqu'il reçut du général Duhesme avis qu'il était remplacé dans son commandement par le général Raoul. « Depuis que je suis entré sur le territoire d'Aoste jusqu'à ce jour, écrit-il, la perte de ma colonne, pour fait de guerre, est de deux hommes tués, un sous-lieutenant de grenadiers mort avanthier de ses blessures, un prisonnier et vingt-deux blessés dont un seul est en danger de perdre la vie. »

Quant à l'ennemi, en prisonniers, en déserteurs et en tués^ il avait, à l'en croire, perdu 767 hommes. Voilà des résultats dont il ne manqua point de se faire honneur lorsqu'il écrivit qu'il « avait rempli sa mission d'une manière distinguée».

Mais il n'avait point reçu son brevet. Malet donc, moins de dix jours après le 18 Brumaire, écrivit au ministre de la Guerre pour le réclamer. C'était là, si l'on veut, une adhésion au nouveau gouvernement, et de la part d'un homme auquel on attribue cette phrase : « Bonaparte devait, le 18 Brumaire, expirer au pied de la statue de la loi. La liberté est perdue si un pareil crime reste impuni. Il y a plusieurs Cromwels dans ce Corse affreux 1 (1) » Sa lettre du 27 brumaire (18 novembre 1799) n'ayant pas reçu de réponse, il écrivit de nouveau le 2 pluviôse (22 janvier) et, ayant appris que le ministre, Alexandre Berthier, avait inscrit en marge de sa première réclamation : « Ajourné jusqu'à ce que cet officier ait mérité l'objet de sa demande par quelque action d'éclat », il adresse le 4 ventôse (23 février) une nouvelle demande, où il énumère les succès qu'il a obtenus dans vingt-neuj années de services avec le grade d'officier, huit années de campagne dont sept en qualité d'adjudant-général et sept mois dans le grade de général de brigade. « La réponse du ministre, dit-il, pourrait laisser penser à ceux de qui je ne suis pas connu que je n'ai servi que

(1) RoussKLiN. YiB (inédite) de Malet,

d'une manière obscure et que ma nomination n'a été que le résultat de la faveur. » Il était impossible d'aller plus maladroitement au devant d'une constatation qui s'imposait, si l'on comparait les actions de guerre des généraux de brigade nouvellement promus à cette campagne de vingt-trois jours (du 11 fructidor au 4 complémentaire an VII) qui représentait intégralement l'actif original de Malet. Mais Malet ajoute à cet exposé de ses services cette phrase énigmatique : « Si ce succès n'a pas eu plus de suite, c'est que cela a tenu à des plans particuliers dont sûrement vous connaissez actuellement les causes. » Contre qui était dirigée l'attaque ? Le Directoire ou Championnet ? En tous cas, Malet avait assez de protecteurs pour qu'on ne lui tînt point rigueur : le Premier Consul signa son brevet.

Malet fut désigné pour commander une brigade à la deuxième Armée de Réserve qui se rassemblait à Dijon et qui eut pour chef le général Brune. Il y parut seulement le 11 thermidor an VIII (30 juillet) : par suite, la légende selon laquelle il eût pris part à un complot ayant pour objet d'enlever ou d'assassiner le Premier Consul ne repose sur aucune donnée acceptable. La victoire de Marengo avait été remportée le 25 prairial (14 juin) et le Premier Consul était presque aussitôt après rentré à Paris (13 messidor). ,

A l'Armée de Réserve, devenue Armée des Grisons et passée sous le commandement du général Macdonald, le général Malet n'eut point d'occasion de se

distinguer. Il semble pourtant avoir résumé avec lucidité les reconnaissances faites par divers adjudants-commandants dans une partie des montagnes du pays des Grisons. Après la dislocation de l'armée, il parut destiné à rester à Berne pour commander une brigade de la division Montchoisy (floréal, an IX, mai 1801) mais la place n'étant pas devenue libre, il rentra à l'intérieur. S'étant présenté à l'audience du Premier Consul, il en fut très bien reçu : « N'êtes-vous pas, lui dit-il, le frère d'un capitaine d'artillerie avec lequel j'ai servi? » Puis, sans attendre la réponse : « Ah oui ! vous différez d'opinion : votre frère est royaliste, vous, vous êtes républicain. N'est-il pas vrai ? » Il le plaça à la 9® division territoriale à Montpellier (21 thermidor IX, 9 août 1801) et avant même qu'il y fût installé, il lui confia l'un des plus beaux commandements, celui de Bordeaux.

Malet eût voulu rester à Besançon, surtaut il eût souhaité commander dans son pays natal, à Lons-le- Saunier, et s'y créer ainsi un fief où il^êût disposé des hommes et des choses ; mais il n'était point de la politique du Consul de confier ainsi à des officiers généraux le contrôle sur leurs concitoyens d'origine : aussi Malet s'en indigne : « on l'a envoyé dans la IP division parce que personne n'en voulait. Il m'en a coûté cent louis pour me transporter ici, avec ma famille, écrit-il à un ami, et, en arrivant ici, j'ai trouvé la ville la plus chère de toute la République,

LK GéNlÉRAL MÀLBT 53

sans même en excepter Paris, et l'on est loin d'y trouver les mêmes agréments, malgré la grande réputation de Bordeaux qui a tous les désagréments des grandes villes sans en avoir les ressources. »

Au nombre des désagréments et au premier rang se trouvait, outre le préfet, un commissaire général de police, « l'un et l'autre remplis de prétention, de manière, écrit Malet, que nous ne nous voyons pas, tout au plus pour les affaires de service ; encore, nous laissons le commandant d'armes traiter de ces choses-là. »

« Une mauvaise santé », un caractère atrabilaire, un perpétuel désir de changement, une mésintelligence établie avec les fonctionnaires civils, c'est le caractère que Malet déploie dès le moment où il est parvenu à un grade supérieur. Il ne peut supporter des égaux ou des pareils ; il veut être partout le premier, agir à sa fantaisie et gouverner tout ensemble. Trouvant des obstacles à Bordeaux chez le commissaire général de police, « il traite cet important personnage avec dédain (1) » et sollicite son changement. Il est nommé à la 20° division et arrive à Périgueux le 4 floréal an X (24 avril 1802). Son premier soin est de demander un congé de deux mois à solde entière. Cette faveur lui est accordée, et sans doute une autre, sa mutation de Périgueux à Angoulême où il arrive vers la mi-thermidor (août 1802).

(1) Rousselin.

Si Malet avait à ce moment manifesté avec violence contre le Concordat et contre le Consulat à vie, les ennemis qu'il allait se créer n'eussent point manqué de le rappeler. Dès son arrivée à Angoulême, il forma des relations intimes avec les éléments républicains actifs tels que l'ancien conventionnel Dubois de Bellegarde, devenu inspecteur des forêts, Lavauzelle, le secrétaire général de la préfecture, divers jacobins du pays et quelques officiers (1). Il se posa en adversaire du préfet, Bonnaire, dont les opinions républicaines ne pouvaient passer pour suspectes, mais qui s'était nettement rallié à Bonaparte et à la politique d'apaisement dont le Concordat et l'amnistie accordée aux émigrés formaient les bases essentielles. C'était cette politique que combattaient, par toutes les armes en leur pouvoir, les convents jacobins tenus dans la plupart des grandes villes : Malet n'y eût point joué un rôle important si le Premier Consul avait satisfait son goût d'instabilité en lui accordant, au mois de thermidor an XI (juillet 1803), d'être employé au camp de Boulogne, mais il fut refusé.

(1) Il paraît avoir entretenu des correspondances suspectes avec Lavauzelle, secrétaire général de la préfecture, Astier, receveur général, ïourette, apothicaire, Doche, directeur des contributions, Verdeau, négociant, Boisseron, directeur des droits réunis, Longpré, directeur des domaines, Saulnier, capitaine de gendarmerie, tous faisant à l'Empire une opposition ouverte. Napoléon semblait avoir eu des notions particulières sur une conspiration dans laquelle Malet serait entré à Angoulême.

Alors, soit pour se créer des titres à un nouvel avancement, soit pour satisfaire sa, haine contre les Ci-devant et ses goûts de policier, soit pour faire pièce au préfet avec lequel il avait d'abord entretenu d'excellentes relations, il dressa une liste de dénonciation contre les émigrés, par conséquent contre le préfet qui les accueillait, et contre les ministres même — tels que Talleyrand — qui les avaient recommandés. Il envoya, le 19 fructidor an XI (6 septembre 1803), ce rapport au Ministère de la Guerre « pour faire connaître au Gouvernement ce qu'il y avait de contraire à la sûreté et de préjudiciable à ses intérêts dans ce qui se passait dans le département de la Charente >\ Déjà Malet avait ouvert la guerre contre le préfet en refusant toute escorte lors de l'installation du maire d'Angoulême et en mettant aux arrêts l'officier de gendarmerie qui avait fourni quelques gendarmes « pour rehausser l'éclat de la fête ». Lui-même, quoique invité, n'avait pas voulu prendre part à la cérémonie, accentuant ainsi son hostilité contre un choix qui n'avait point eu son agrément. En toute occasion, il s'efforçait d'abaisser et d'humilier les magistrats civils en leur refusant toute escorte autre que la déplorable garde départementale, tandis « qu'il avait pour sa seule personne toute la fleur de la garnison avec tambours et hautbois, qui le conduisait et le ramenait chez lui ». Cela à l'occasion du Te-Deum chanté pour la promulgation du Sénatus-Consulte du 28 floréal an XII proposant au

peuple français l'hérédité de la dignité impériale dans la famille de Napoléon Bonaparte.

Comment admettre, dès lors, que Malet ait écrit, au sujet de la Légion d'honneur, dont il avait été nommé membre le 20 frimaire, comme au sujet de l'établissement de l'Empire, les lettres qu'on lui a prêtées (1) et que démentent à la fois la plupart de ses actes patents et de ses démarches authentiques ? Eût-il été assez maladroit pour se poser ouvertement en adversaire d'un gouvernement dont il cherchait la faveur par des délations spontanées ? Toutefois, au moment même où il se faisait accompagner à la cathédrale de Saint-Pierre par tous les tambours et les hautbois de la garnison, « il refusait d'illuminer, quoique tous les fonctionnaires et les habitants l'eussent fait à l'envi par l'invitation de la municipalité ».

Le préfet pouvait justement écrire au ministre de l'Intérieur : « Tout le soin que je mets à rapprocher les esprits, il l'emploie à fomenter des divisions entre les citoyens, et notamment entre le civil et le militaire... J'ai obtenu des succès dans le département de la Charente ; il n'y a qu'un moyen de compromettre ce résultat, c'est d'y laisser un homme qui marche en sens inverse de l'autorité civile. »

(1) Ces lettres ont été publiées d'abord en juin 1814 par l'abbé Lafon et elles ont été reproduites ensuite par tous les écrivains qui, sur tous les autres points, contestaient le plus violemment les assertions du complice de Malet.

L'Empereur prononça le changement de Malet, mais celui-ci protesta (23 prairial an XII-12 juin 1804) en faisant valoir les services essentiels qu'il avait rendus ; il revenait sur sa dénonciation contre les émigrés, « sur les manœuvres employées dans un département où l'esprit de quelques fonctionnaires qui s'y trouvent, nécessite plus de surveillance qu'on ne pense généralement ». Il dénonçait le préfet « qu'il savait depuis longtemps fatigué de sa surveillance »; il dénonçait le capitaine de gendarmerie pour lequel le maréchal Moncey avait pris parti; il dénonçait le sénateur Garnier-Laboisière, à qui il avait eu fâcheusement affaire à l'Armée des Grisons, et ayant daté sa lettre de « la V^ année du règne de Napoléon », il la terminait par cette phrase qui ne semble point d'un adversaire de l'Empire : « J'ose donc espérer, Sire, que vous accueillerez ma réclamation et que vous voudrez bien changer un ordre qui deviendrait un acte d'humiliation pour moi et pourrait faire croire au public que j'ai démérité de Votre Majesté qui, après s'être fait rendre compte de tout ce qui s'est passé dans ce département, demeurera certainement convaincue que je l'ai servie avec zèle et fidélité. Permettez, Sire, que j'aie l'honneur d'offrir à votre Majesté les sincères expressions de mes sentiments les plus respectueux. »

La disgrâce n'était vraiment point en proportion des actes de Malet. Elle consistait dans une mutation d'Angoulême aux Sables, de la Charente à la Vendée

(6 inessidor-25 juin), accompagnée d'une cravate et d'un traitement de commandant de la Légion. « Mais, écrivait Bonnaire, le point essentiel pour ce pays qu'il ait changé de résidence. » La guerre n'en continua pas moins quelque temps entre le préfet et le général, et l'on ne saurait mettre en doute que, si une protection des plus efficaces ne s'était point constamment étendue sur Malet, si l'indulgence de l'Empereur en sa faveur n'avait point été portée presque à la faiblesse, il eût été mis en réforme.

En Vendée, Malet avait affaire à un préfet d'un tout autre caractère que Bonnaire. Merlet était (1) doux, conciliant, peu fait pour une époque aussi troublée et situations aussi fortes. Président de la Législative au Dix août, il avait laissé s'accomplir la révolution sans rien tenter même pour la rendre moins sanglante ; en Vendée, à force de ménagements, il laissait les royalistes se préparer pour une prochaine insurrection et les prêtres servir de colporteurs aux armes et aux munitions.

La gendarmerie, très active sous la direction immédiate de l'inspecteur général Gouvion, avait soupçonné des transports de plomb de la côte à l'intérieur et des dépôts à l'entrée du Bocage chez divers particuliers suspects. Ces prodromes de guerre civile

(1) Gaborit. Napoléon et la Vendée. Paris, 1914, in-12. Voir mes articles sur Merlet dans mon livre : Pour l'Empereur. 2« série.

avaient motivé des recherches qui, dirigées par la police nantaise, en liaison avec la gendarmerie, de la Vendée, avaient abouti, avant l'arrivée de Malet, à l'arrestation des principaux dépositaires de plomb, mais son zèle n'en fut pas ralenti.

De même qu'en Charente il s'était mis en Comité avec Lavauzelle et Dubois de Bellegarde, en Vendée il se mit en rapport avec Goupilleau, ex conventionnel, qui, à Montaigu, s'était posé en chef des anarchistes, avait insulté le sous-préfet Clemenceau et avait pris à tâche « d'attiser sans cesse les fureurs politiques ». Ce fut Goupilleau, avec lequel il entra en correspondance parsonaidedecampJoly (4 vendémiaire an XIII-26 septembre) qui lui fournit, sur les nobles et les prêtres de la région, les renseignements qui servirent de base à un rapport signé par le colonel de gendarmerie Noireau et adressé au conseiller d'État Real, chargé de la police. RéaJ en fit part, le 25 vendémiaire-17 octobre, à Merlet qui n'eut point de peine à voir d'où venait le coup. En même temps que les prêtres, Noireau dénonçait un nommé Rochefort, cordonnier à Montaigu, anarchiste notoire, qui s'était donné mission de jeter bas les croix réérigées sur les routes. Il l'accusait d'être payé « pour commettre ces délits qui tendaient à réveiller le fanatisme d'un peuple très facile à persuader et à séduire ». Merlet eut fort peu de peine à montrer les exagérations visibles et les procédés tendancieux de ces rapports qui provoquaient des arrestations en masse et un renouvellement du

régime terroriste ; mais cette réfutation de ses dires ne pouvait qu'exaspérer Malet qui répliqua dans une lettre au ministre de la Guerre : « On a lieu de croire que les rapports faits par les officiers de la gendarmerie n'ont pas plu à M. le Préfet ou ne se sont pas trouvés conformes à ceux qu'il a dû faire, car, le 5 brumaire (27 octobre), ce préfet se trouvant à Montaigu, avec plusieurs fonctionnaires civils et militaires, se prononça d'une manière assez déplacée et même indiscrète contre ces officiers en disant qu'ils n'étaient pas en état de faire un rapport, ni de dresser un procès-verbal, et que, depuis le capitaine jusqu'aux cinq lieutenants, pas un ne savait son métier... Ces propos étaient faits pour étonner ceux qui les entendaient, et moi particulièrement. Il était facile de voir que ce moment de mauvaise humeur ne pouvait provenir que de ce qu'il n'était plus possible à M. le Préfet de dissimuler au Gouvernement la véritable situation où se trouvait la Vendée, qu'il voulait toujours faire envisager comme le département le plus tranquille de l'Empire. Ayant su, ajoute-t-il, que, depuis que j'étais dans le département, j'avais les yeux ouverts sur tout ce qui pouvait s'y passer de contraire aux intérêts et à la sûreté du Gouvernement et que j'avais fait quelques rapports à ce sujet, le préfet a écrit contre moi pour faire naître sûrement de mauvaises et fausses préventions contre moi. »

Sans doute, le préfet avait rendu compte que, dans ses tournées, le général s'était particulièrement inté-

ressé aux prisonniers de i'Ile d'Oléron, victimes du sénatus-consulte porté contre les Jacobins impénitents à la suite de l'attentat de nivôse. « Le général Malet, écrit Rousselin, avait connu et pu juger dans la Révolution plusieurs de ces infortunés qui ont aimé et défendu la cause de la Liberté avec autant de désintéressement que de courage. Ils sont gisants sur la paille, dénués de toute ressource... Les uns et les autres ont part aux procédés généreux de Malet, il prodigue à tous et les secours et le dernier argent de sa bourse qu'ils épuisent. » ^

Cela explique bien des choses, et particulièrement que Malet ait été mis en non activité, par arrêté du 11 ventôse an XIII (2 mars 1805), après sept mois de séjour en Vendée. Lui seul en fut surpris. 11 faut croire que l'on avait encore des illusions à son sujet, malgré tous les torts qu'annonçait sa conduite : s'il se trouvait sans emploi, il conserva la solde d'activité et fut autorisé à résider à Paris.

Il n'accepta pas sa disgrâce sans protestation. Le 27 ventôse (18 mars 1805), au lendemain du jour où il avait été présenté par « Monseigneur le Grand Connétable pour prêter serment entre les mains de sa Majesté Impériale », il écrivit à la fois des lettres de réclamation à l'Empereur et au ministre. Il disait à l'Empereur : « Je ne puis voir dans cette dernière mesure qu'une disgrâce marquée que je dois attribuer aux nombreux ennemis que je me suis faits par ma surveillance active contre tout ce qui devrait me paraî-

tre contraire à la sûreté de votre gouvernement. Serai-je victime, Sire, d'un si haut dévouement à votre personne? Verrai-je triompher mes ennemis qui ne sont que les vôtres secrets?... Ordonnez, Sire, que je puisse donner connaissance à des hommes dont le dévouement vous sera bien connu et Votre Majesté verra qui, de mes détracteurs ou de moi, l'avons le mieux servie. »

Établi avec sa famille rue Taranne, en face la fontaine, Malet attendait, avec une impatience qu'il ne dissimulait pas, sa rentrée en activité. Entre autres démarches, il adressait au ministre de la Guerre, le 14 messidor an XIII (3 juillet 1805) une lettre où son apologie était appuyée d'une accusation en règle contre Merlet. « Je sais, disait-il, que j'ai été calomnié près de Sa Majesté Impériale. Je ne doute pas que les mêmes moyens n'aient été employés près de Votre Excellence. Ne pouvant m'attaquer sur ma conduite militaire, ni sur ma moralité, on m'a sûrement attaqué sur mes opinions politiques. Elles ont toujours été les mêmes depuis la Révolution : Attachement sans bornes à mon pays et dévouement entier aux différents gouvernements qui ont été successivement appelés à le régir. Ma conduite soutenue depuis nombre d'années a prouvé ce que j'avance; elle vaut mieux, je pense, que quelques propos mensongers avancés par l'animosité.... J'ai donc lieu d'espérer, Monsieur le Maréchal, dit-il en terminant, que Votre Excellence jugera aussi favorablement mes intentions qu'elle l'a

LE céNÉRAL MALET 63

lait de ma conduite militaire, à laquelle elle a bien voulu donner son approbation, ei dans le département de la Charente, et dans celui de la Vendée, et qu'elle s'empressera de me faire rétablir sur le tableau des officiers généraux en activité à la disposition du Gouvernement, en attendant qu'elle me donne une nouvelle preuve de confiance de laquelle je me rendrai toujours digne (1). »

Assurément, après les diverses expériences faites dans quatre à cinq divisions territoriales, on ne pouvait guère penser à employer Malet à l'intérieur; mais peut-être ses protecteurs se flattaient-ils qu'il servirait mieux dans une division active et, bien que ses actions de guerre fussent jusque-là des plus médiocres, se couvrait-il du prestige de ses apocryphes trente-quatre années de services et de ses problématiques campagnes à l'Armée du Rhin.

Et puis, au moment où la France devait mettre sur pied une armée nouvelle, n'avait-elle point à tirer

(1) Dans une autre note de son écriture, non datée, mais assurément de l'an XIII, il réclame sa remise en activité et il termine ainsi : « On pense même que le général Malet ayant été calomnié, poursuivi et souvent déplacé par suite de son extrême dévouement à Sa Majesté Impériale, il serait facile de prouver au ministre de faire un rapport à l'Empereur tendant à l'en dédommager par le grade de général de division qu'il a déjà demandé, auquel il a ses droits, et par ses services, et par ses années du grade de général de brigade. On pourrait être assuré que pour ce dernier service sa reconnaissance augmenterait en raison du bienfait. »

toutes les ressources disponibles de son état-major général. Le 24 fructidor an XIII (11 septembre) Malet reçut l'ordre de partir, six heures après la réception de la présente, pour se rendre en poste à Brescia où il devait arriver le V vendémiaire (23 septembre) et serait employé sous les ordres de M. le Maréchal Masséna, commandant en chef de l'Armée d'Italie. Affecté à la 5" division, commandée par le général Seras, il y prit, le 17 vendémiaire XIV (19 octobre 1805), la direction de la 3^ brigade composée du 53^ de ligne et d'un bataillon de la légion Corse (1).

Encore trouva-t-il ses troupes à Piovezzano, comme le lui avait dit le général Charpentier, chef d'état-major de l'Armée d'Italie? car il écrit à Masséna : « Il n'y a rien de nouveau ici si ce n'est mon étonnement de m'y trouver sans soldats et absolument seul. »

Bien plutôt qu'aux Autrichiens, Malet eut affaire aux insurgés du Parmesan et du Plaisantin, ce qui lui donna l'occasion, une première fois, de retenir sans ordre, pour renforcer sa troupe, les détachements de conscrits en route pour Plaisance; un autre jour, sur le bruit que les insurgés allaient l'attaquer en force, de demander deux cents hommes au dépôt d'un régiment de chasseurs : « Vous pouvez me dire, écrivait-il, que

(1) Ce renseignement résulte de la lettre du général Seras à Malet en date du 19 vendémiaire XIV (19 octobre). M. Gigon prétend qu'au 30 octobre, elle se composait d'un bataillon de douaniers et du J^^" Régiment noir; au 25 octobre, du 12^ de ligne et du régiment italien des Dragons de la Reine.

VOUS n'êtes point sous mes ordres, mais l'urgence des circonstances lève votre objection; soyons unis pour battre l'ennemi ; vous ne serez pas sous moi ; nous serons ensemble et nous ferons notre devoir. » En même temps, il range à son commandement les autorités civiles, fait retirer les ponts volants sur le Pô et sur le Tessin et, sans coup férir, oblige les insurgés à se retirer dans les montagnes.

Malet n'eut donc aucune part aux opérations actives de l'Armée d'Italie et à la bataille de Caldiéro. Le traité de Presbourg amena un remaniement complet de l'armée qui revint sous le commandement du prince Eugène, qualifié lieut(^nant de l'Empereur. Le 25 février 1806, le prince vice-roi nomma le général Malet commandant supérieur de la province de Véronette et le chargea de pfésider le Conseil de revision qui devait se réunir à Vérone. Cette mission dura environ trois mois. Le 25 juin, le prince désigna Malet pour être employé sous les ordres du général Duhesme .« qui lui-même faisait partie de l'Armée d'Italie » et dont le quartier général était à Civita-Vecchia. La mission confiée à Duhesme n'était point autrement désignée : elle consistait à occuper, avec des effectifs très réduits, les côtes des États pontificaux pour y empêcher la contrebande et à maintenir la liberté des communications avec le royaume de Naples. Les grandes routes étaient infestées de brigands et le célèbre Fra Diavolo, débarqué tout frais de Sicile, tenait la campagne avec treize cents

66 LA VIE Dtr GÉNÉRAL MALET

hommes, alors que Malet, à Terracine, disposait à peine de six compagnies du 4® régiment italien et de cent chevaux hanovriens. Ses opérations le menaient à Velletri, à Terracine, sur tous les points des États Romains, mais, bien qu'il eût officiellement son quartier général à Civita-Vecchia, il était établi à Rome, car, après le départ du général Duhesme, il avait assumé le commandement de la division : pour quoi, il avait fixé son choix sur le palais Rinuccini, malgré que le propriétaire l'eût loué à l'ambassadeur de Portugal ; il refusait de le quitter, même pour un appartement au palais Coloiîna (1).

(1) Malet écrit à ce sujet au général Charpentier, chef d'état-major du vice-roi, le 28 mars : « Le général Duhesme, lorsqu'il venait à Rome, avait son logement au palais Pànuccini dont le propriétaire habite Florence. J'ai cru devoir continuer à l'occuper, mais on est venu me signifier, de la part de l'ambassadeur de Portugal, qu'il en avait fait la location. J'ai témoigné, comme je le devais, mon étonnement et mon mécontentement sur la conduite peu décente de cet ambassadeur d'avoir loué un logement occupé par des généraux français sans les prévenir, ni'eux, ni la députation du Logement. La réclamation a été portée à Sa Sainteté qui a demandé pourquoi la députation du Logement n'a pas été prévenue d'avance, pour ne pas donner ce logement, et que, dans ce cas, il ne donnei'ait jamais d'ordre pour déloger un général français. On s'est adressé à M. l'ambassadeur de France qui m'a envoyé M. Le Febvre, son secrétaire, pour me faire connaître que je lui ferais un plaisir particulier si je cédais mon logement à M. l'ambassadeur de Portugal qui était malade. J'ai répondu qu'à la considération et par l'attachement que

Alquier, ambassadeur de France à Rome, avait, au début, marqué à Malet un goût particulier ; ainsi lui écrivait-il, le 5 octobre 1806, à propos des brigands : « Recevez mille tendres compliments et soyez donc

j'avais pour lui, je le céderais volontiers aussitôt qu'on m'aurait désigné un logement convenable.

« Étant venu passer la Semaine Sainte à Rome, j'ai appris que, depuis trois ans, M. Rinuccini n'avait jamais voulu ni vendre ni louer sa maison, et que ce n'était que pour en faire sortir les Français qu'il avait engagé M. l'ambassadeur de Portugal à le prendre, comme ayant assez de pouvoir par sa place pour me faire déloger. J'ai su qu'on s'était entretenu dans les cafés et même dans quelques sociétés de ce' petit démêlé que l'on considérait comme une affaire de parti. M. Le Febvre est encore venu me trouver pour le même objet depuis mon retour de Civita-Vecchia. Je lui ai répondu que je ne regardais pas cette affaire comme tenant à bon droit et à l'honnêteté, mais bien comme une affaire politique ; que notre force armée étant peu considérable, je ne pouvais me maintenir dans le pays que par la considération et un peu de confiance publique que j'étais assez heureux d'avoir obtenu ; que je savais qu'on avait les yeux sur la conduite que j'allais tenir. Si je cédais, on reg'arderait cette démarche comme une confirmation des bruits répandus à Rome par la malveillance, que nous sommes battus, et qu'en restant dans mon logement, cela ferait voir que nos affaires vont de façon à n^inspirer aucune crainte. Je sais d'ailleurs que cela ferait plaisir à des Romains qui nous sont attachés, d'autant que M. Pinto, ambassadeur de Portugal, n'est pas fort aimé. De loin, mon général, cette affaire vous paraitra sûrement bien petite pour la traiter si à fond, mais ici je vous assure qu'elle produirait l'efi'et que je vous annonce. » « Je sais, dit-il en terminant, que mon quartier-général est à Civita-'Vecchia, mais les affaires administratives de la division me forcent à venir souvent à Rome... »

assez aimable pour me visiter comme bon voisin, je désirerais que vous fussiez libre jeudi et que vous voulussiez bien me faire l'honneur de venir dîner chez moi. Nous causerions sur tout ce monde-là. » Quelques jours après : « Recevez mille tendres et sincères compliments. Je vous embrasse. » Il fallait donc pour qu'il se brouillât avec Malet qu'il eût de justes motifs. A vrai dire il n'en manquait pas.

L'Empereur entretenait, près le Saint-Siège apostolique, un ambassadeur qui, en succédant au cardinal Fesch, n'avait rien abdiqué de ses prérogatives, et qui devait se montrer d'autant plus jaloux de ses droits que sa situation, à l'égard du Pape, comme à l'égard de ses collègues du corps diplomatique, était rendue plus compliquée par la présence d'un chef militaire qui affectait de résider à Rome et d'y exercer une autorité indépendante. Alquier ne pouvait passer pour avoir un caractère difficile : il vivait dans les termes d'amicale sympathie avec tout son personnel : Edouard Le Febvre, secrétaire de l'ambassade, Stamaty, consul général, David, élève consul ; il s'efforçait d'entretenir de cordiales relations avec ses collègues du corps diplomatique comme avec les Français et les étrangers qui passaient à Rome ; même avec le sénateur Lucien qui y vivait en prince républicain et dont chacun des actes semblait calculé comme un blâme ou une attaque contre son frère. Alquier n'avait pas été sans reconnaître les dangers d'une intimité et, bien qu'il eût laissé son person-

nel fréquenter le sénateur et prendre part aux divertissements tragiques que Lucien se plaisait à donner au public avec M"^^ Jouberthou, il se tenait personnellement à l'écart.

Malet, dès son arrivée, s'était précipité chez Lucien. Celui-ci, dans ses mémoires, avoue « des entretiens plus ou moins confidentiels, plus ou moins imprudents avec divers généraux. Le général Malet... écritil — je suis frappé de certaines réticences de sa conversation par rapport à l'Empereur. » Plus franche, M""^ Lucien parle de propositions faites et acceptées.

Il y a plus : On a vu, écrit Rousselin, l'empressement du général Malet à prouver sa déférence au Pape, son respect pour la résidence de Sa Sainteté, il n'avait fait aucun mystère d'une conduite qu'il croyait aussi bien d'accord avec la politique qu'avec la justice. Il parait que, touché des procédés du général Malet, le Pape avait désiré le voir particulièrement et, dans un entretien qui eut lieu. Sa Sainteté lui avait révélé le malheur d'une situation tous les jours aggravée par la méchanceté et l'ambition de Buonaparte. Les choses en étaient déjà arrivées au point où le Saint-Père n'avait plus en perspective, comme récompense de ses sacrifices, que la spoliation et la persécution... Le Saint-Père n'avait pu retenir ses larmes. Le- général Malet, y mêlant les siennes, était tombé aux pieds de Sa Sainteté et lui avait promis de se mettre à la tête des troupes même de l'Église pour opérer la délivrance du Saint-Siège... »

Si Alquier ne fut point informé d'une démarche qui constituait un acte flagrant de rébellion, il n'avait pu ignorer, dès l'affaire du palais Rinuccini, que Malet entendait être le premier à Rome et proclamait « que le pouvoir militaire, qui répond de tout, a besoin de la première considération». «M. Alquier, dit publiquement Malet, M. Alquier se croit encore conventionnel et agent du Comité de Salut public aux armées, il se trompe. Le général français n'est point ici son subordonné. La considération due au pouvoir militaire est ici nécessaire au salut de l'armée bien plus qu'à une satisfaction d'amourpropre. » N'admettant point qu'il fût le subordonné de l'ambassadeur, ni qu'il eût sur quoi que ce fût de compte à lui rendre, ne craignant point la surveillance trop lointain^e du vice-roi et de son chef d'étatmajor, Malet déploie en liberté un caractère qui, jusqu'ici, avait été contenu, dans une mesure, par l'au torité civile. Il entend être le maître et il le fait bien voir.

D'abord il donne à des tenanciers de roulette et de rouge et noir, venus de Naples, l'autorisation d'établir à Rome, sous le nom de Société française, une maison de jeux où il installe un adjudant de place et quatre soldats /?ow/- le bon ordre. Moyennant quoi, les tenanciers s'engagent à lui payer, tous les quinze jours et d'avance, la somme de 700 écus romains et, pour les premiers trente jours, 50 louis à M™^ Zanetti dont le mari commande la place de Rome. A la suite

de combinaisons diverses, Maîet se fait remettre un engagement de payer à lui 2.100 louis romains et 100 louis à M""^ Zanetti. Pour soustraire les tenanciers à la police romaine qui Veut les expulser, il les attache officiellement au bureau de son état-major. « M. Cullati, écrit-il, se trouve sous ma protection immédiate tant qu'il se trouvera employé dans ma division. Il ne reconnaîtra d'autre autorité que la mienne, » Mêmes pratiques à Terni et à Narni où Malet donne ses ordres au commandant de ces deux places pour concéder un local au tenancier des jeux de roulette, etc. ; mêmes pratiques à Albano où le tenancier doit donner dix francs par jour et payer quinze jours d'avance.

De son chef, Malet ordonne des taxes sur les navires français chargeant dans les ports des États pontificaux à destination de la France. Plainte est portée par les capitaines au consul général Stamati, lequel rend compte à l'ambassadeur. Alquier ordonne qu'on envoie à Fiumicino, pour faire une enquête, M. David, secrétaire d'ambassade, faisant fonction de viceconsul : c'est un jeune homme intelligent, actif, destiné à une belle carrière, mais peut-être manque-t-il de sang-froid. Non seulement il se fait communiquer par l'officier dalmate qui commande à Fiumicino les ordres qu'il a reçus du général, mais il les emporte, ainsi que les pièces établijssant les taxes perçues, pour les montrer à son chef. Alquier ordonne aussitôt à David de rapporter les pièces ; mais Malet ne peut admettre

qu'il ait ainsi été pris en flagrant délit ; il s'exaspère qu'on usurpe sur son autorité, et qu'on conteste ses droits. Il donne au Dalmate l'ordre d'arrêter David, s'il a l'audace de revenir. Cet ordre est exécuté, David est transporté à la forteresse de Civita Vecchia où il est mis au secret.

On serait disposé à traiter de fable des faits qui, s'ils étaient avérés, sembleraient indiquer chez leur auteur une exaltation voisine d^un trouble mental: aussi convient-il de rapporter intégralement la version donnée par Malet.

Voici comment il présente les faits dans une lettre qu'il adresse, le 8 mai, au général Charpentier : « M. Tuiatti, officier dalmatien que j'ai chargé de la surveillance du port de Fiumicino, à l'entrée du Tibre, homme tranquille et exact sur lequel il ne m'est parvenu aucune plainte, a été insulté par M. David, employé dans le consulat, qui est venu, avec un ordre fort impertinent de M. Alquier, pour faire sortir du port des bâtiments chargés de grains, sans vouloir dire par quel ordre et si c'était pour le service de l'armée. Ce M. David, jeune homme sans éducation et fort altier, est parvenu à se saisir de l'ordre de service de cet officier et de plusieurs papiers qui étaient sur son bureau. Cet acte d'impertinence et de violence contre un officier aurait dû être puni de suite. 11 s'est contenté d'arrêter M. David jusqu'à ce qu'il eût reçu mes ordres qui ont été de faire rendre les papiers sur-le-champ et d'exiger une

copie certifiée de l'ordre par lequel il agissait ; s'il se refusait à ces deux choses, de me l'envoyer à Civita- Vecchia, avec un rapport détaillé de cet événement inouï s'il ne partait de M. Alquier, qui a eu l'art de se brouiller avec tout le monde, excepté avec le gouverneur de Rome qu'il ne devrait voir que pour le rappeler au respect dû aux Français».

Ainsi David est amené « par ordre de l'officier dalmatien » à Civita-Vecchia, où il est mis au cachot, à la citadelle, et, le lendemain, Malet écrit (10 mai) à M. Palanque, adjudant de place à Civita-Vecchia : « Vous devez avoir reçu hier à la citadelle de Civita- Vecchia le sieur David, employé dans les relations commerciales, qui a fait un abus horrible de son pouvoir envers M. Tulatti, officier remplissant les fonctions d'adjudant des côtes à Fiumicino. Je vous recommande cet insolent avec la défense de ne le laisser parler à personne. Vous lui ferez donner d'ailleurs des vivres militaires et, s'il veut s'en procurer d'autres, ce sera par le moyen d'un sous-officier de confiance. »

Le 11 mai, il écrit de nouveau au général Charpentier, mais il est bien obligé cette fois de reconnaître que les prétendues violences exercées par David sur l'officier daimate ont eu pour objet « de lui faire exhiber des ordres dont, écrit Malet, il ne devait compte qu'à moi seul ». Et il ajoute, ce qui est l'essentiel : « L'ordre de M. Alquier, en date du 5 mai, est conçu d'un style si offensant que la passion et l'animosité

s'y peignent d'une manière visible. M. Alquier devait savoir que, lorsqu'on s'est adressé à moi pour redresser quelques abus, je n'avais jamais refusé justice. M. Alquier, suivant l'impulsion de son caractère méchant et vindicatif, espérait trouver des ordres de ma part qui me compromettraient et il n'a fait que se compromettre lui-même et son étourdi d'agent. »

Si bonnes qu'elles fussent, ces raisons ne prévalurent point sur les plaintes qui s'élevaient de tous côtés, du Secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, des commandants de navires, du roi de Naples, auquel Malet avait voulu soustraire un bateau de prise, enfin et surtout de l'ambassadeur qui avait expédié à Milan, près du vice-roi, M. Le Febvre, secrétaire de l'Ambassade, pour exposer les faits et ramener d'urgence le remplaçant de Malet..

Le 14 mai, dans une lettre particulière, Malet écrit : « Je désespère de vous revoir à Rome, étant remplacé dans la division par M. l'adjudant commandant Ranvel. Je dois partir sous deux jours pour me rendre à Milan ». Arrivé à Milan, il assure avoir été empêché par la fièvre, durant plus d'un mois, de soumettre au prince vice-roi sa justification; cela est l'affaire de six paragraphes de six lignes chacun où il énonce certains faits qui lui sont reprochés, mais les uns pour les nier, les autres pour les défigurer. D'ailleurs, il prend les choses du ton léger et ne semble pas vouloir s'y attacher. Il n'est pas encore à combiner celte extraordinaire conspiration qu'Ai-

quier et les prêtres de toutes les couleurs ont imaginée contre lui, car une des premières lettres qu'il écrit de Milan est adressée à Son Éminence le cardinal Casoni, secrétaire d'État de Sa Sainteté. Elle marque un état d'esprit qui explique beaucoup de choses : « Monsieur le Cardinal, écrit-il, ce n'est qu'à Milan que j'ai appris que j'avais été rappelé de Rome à la demande de Sa wSainteté. Je ne puis dissimuler à Votre Éminence que l'ai été très sensiblement affecté de cette démarche que je ne croyais pas avoir méritée, ayant toujours fait, pendant que je commandais les troupes françaises dans les États romains, tout ce que je savais pouvoir être agréable à Sa Sainteté et j'avoue que mon cœur était satisfait de pouvoir lui donner des preuves de mon dévouement. Il n'y a donc que le prétendu jeu qui a pu déterminer Sa Sainteté à une démarche si outrageante pour moi » Après des explications confuses à ce sujet et des attaques singulièrement violentes contre M. Alquier, il termine ainsi : « Je prie Votre Éminence de bien vouloir faire connaître à Sa Sainteté la peine que j'éprouve d'une démarche à laquelle, je me plais à le croire, elle n'a été portée que par une impulsion étrangère à son cœur, en l'assurant que rien ne diminuera le respect que je dois à son caractère sacré et ma vénération pour ses vertus personnelles. »

Dès le 27 mai, Malet a été suspendu de ses fonctions. Sous prétexte de maladie, il prolonge son séjour à Milan au lieu de se rendre à Turin où il doit

se mettre à ia disposition du gouYerneur général. De Milan, sentant que le terrain se dérobe sous lui, il écrit à Stamati des lettres comminatoires. « Je ne puis Yous croire capable d'une si calomnieuse infamie », écrit-il entre autres aménités. Il adopte dès lors un système de défense qui consiste à nier les ordres qu'il a donnés, à les déclarer supposés, à exiger qu'on lui représente les originaux. Ce n'est que le 20 juillet qu'il se rend à Alexandrie. Cependant, par décret du 11 juillet, l'Empereur a constitué une commission de trois conseillers d'État : Lacuée, président, Jaubert et Cor- Tetto, pour examiner la conduite du général. Cette commission réunie le 9 août, après s'être fait donner lecture des pièces et d'un mémoire que Malet a adressé au président, « est unaniment d'avis qu'il n'y a pas lieu à déclarer que l'inculpation n'est pas fondée ». Elle estime ensuite qu'elle devra entendre le général Malet.

L'examen approfondi auquel elle se livre des griefs relevés contre le général : établissement des jeux ; — contributions exigées des capitaines de navires français ; — arrestation du vice-consul David, etc. etc., démontre que les deux premiers au moins sont fondés. Les faits dont il s'agit ne doivent pas donner lieu à des poursuites judiciaires; ils rentrent dans l'application de l'article 20 du décret impérial du 4 juin 1806 concernant des faits qui entraînent la destitution ou des peines de discipline ou de correction.

Les conclusions de la commission sont soumises à l'Empereur qui, par une lettre datée de Bayonne le 6 mai 1808, renvoie l'affaire au ministre de la Guerre et fait repasser à M. Lacuée les pièces originales qu'il lui a transmises le 30 avril.

Adoptant pleinement les conclusions de la commission, qui sont aussi celles du prince vice-roi, Clarke, ministre de la Guerre, par un rapport en date du 18 mai 1806, propose à l'Empereur d'admettre à la retraite le général Malet. Le décret est signé le 31, l'Empereur accorde a'u général une pension de 2.000 francs (1). Les considérants de la mise à la retraite ne sont pas publiés: ainsi échappe-t-il au déshonneur. Il garde son titre ; il pourra se poser en républicain austère que le tyran a persécuté, alors qu'il n'est, comme dit l'Empereur, « qu'un voleur », pour qui l'on a préféré la clémence à la juste rigueur des lois.

(1) Il ne la toucha point, continua à recevoir la solde d'activité à l'intérieur, puis le tiers de cette solde et enfin, jusqu'au mois d'octobre 1811, une solde spéciale de réforme.

Premières tentatives de conspiration

Lorsque Malet arriva à Paris en août 1807, pour répondre aux inculpations dont il était chargé, il se logea rue des Saints-Pères, n° 75, où il fit venir sa sa femme et son fils. S'il était destitué de son grade — ce qui semblait ]a moindre peine qu'il pût encourir — il n'avait plus aucun moyen de subsister. Si, lorsqu'il commandait une subdivision, il subordonnait sa demande de congé à l'obtention de sa solde entière, il faut penser que, malgré ses malversations à Rome, il ne s'y était point enrichi. Tout au plus en rapportait-il quelques centaines de louis dont on ne paraît point lui avoir demandé compte.

Est-ce pour se soustraire à un jugement qui se fût trouver infirmé d'avance par le renversement de l'Empire napoléonien, que Malet prêta l'oreille à d'anciens amis Francs-Comtois, républicains, qui avaient formé ou répandu à Paris une association secrète, dite des Philadelphes. ? Qu'était-ce que cette association? Quelles en étaient l'expansion et la puissance, on ne saurait le dire. Ceux qui ont déclaré y

avoir participé en ont sans doute grossi, contre toute vraisemblance, l'effectif, et lui ont attribué des desseins, une carrière, des adhérents qu'il est également difficile d'admettre. On a prétendu qu'elle avait des affiliés jusqu'à Rome; que c'aurait été sur des lettres apportées de Rome que Malet aurait été initié par un nommé Louis Angeloni, ancien membre du Tribunal de la République romaine, réfugié en France depuis l'évanouissement de cette république. Angeloni, qui aurait été en possession de la plus entière confiance du général Malet, l'aurait aussitôt fait investir du plus haut grade que comportât l'association, celui de Grand Archonte. « Le droit de ce grade, dit un initié, est de pouvoir, en telle circonstance jugée nécessaire, rassembler des Philadelphes, non seulement ceux du pays où il se trouve, mais ceux encore des pays éloignés. » Les statuts, avec leur rédaction mystérieuse, peuvent aussi bien avoir été rédigés pour trois individus que pour cent mille, mais jusqu'ici l'on n'a trouvé aucune marque certaine de son expansion. Il se peut que quelques Comtois, établis à Paris, y aient apporté les statuts d'une société à laquelle d'ordinaire on donne Besançon pour berceau(l),et qu'il se soient, entre eux, exaltés jusqu'àfor-

(1) M. Léonce Pingaud dans son livre paru récemment (après la première apparition de ces pages dans la Rfvue des Deux Mondes) a donné d'intéressants détails sur les philadelphes de Besançon et sur Torganisation de la Société, de cinq membres au moifts, de vingt cinq au plus, Il donne même le règlement

mer quelque complot, mais est-il croyable qu'ils fussent répandus en grand nombre d'un bout de la France à l'autre ; qu'ils fussent organisés dans toutes les sections de la ville de Paris, » et que, pour le triomphe de préceptes qui rappellent singulièrement ceux de la Théophilanthropie, ils aient « disposé de milliers de bras intrépides » ? Ce qui paraît plus probable, c'est qu'un certain nombre d'anciens Jacobins, échappés à la déportation de Nivôse, hommes du second ordre, professeurs ou instituteurs férus des tyrannies des grecs, et romains, agents et policiers des Comités, médecins ou négociants ayant joué un rôle dans la Révolution, s'étaient groupés autour du général Servan et avaient reçu la confidence de projets qu'il avait formés, sans participer toutefois à des secrets qu'il avait emportés avec lui. Le général Servan (1) avait en effet des moyens

qui fut adopté en l'an VI par les jeunes gens de la Comté. Il ne semble pas qu'il y ait un rapport à établir d'une société à l'autre, sauf un rapprochement de nom et peut-être de tendance générale. Voir La Jeunesse de Charles Nodier. Les Philadelphes: — Besançon 1914. — Paris, 1919-20, in-8°.

(l)On sait que Joseph Servan, né en 1741, officier du génie, sous-gouverneur des pages du Roi, avait, en 1780, publié le Soldat Citoyen et collaboré à Y Encyclopédie. Colonel d'un des régiments de la Garde Nationale soldée, maréchal de Camp et ministre de la Guerre, il fut renvoyé par Louis XVI qu'il voulait forcer à sanctionner les décrets sur le camp sous Paris et sur la déportation des prêtres insermentés. Rappelé au ministère le 10 août 1792, il dut donner sa démission en octobre ; fut alors commandant de l'Armée des Pyrénées-Orientales, dut

d'approcher les Jacobins nantis et de pratiquer les hommes de tous les régimes, et il avait à la fois l'expérience des choses de la Monarchie et des choses de la Révolution. Il se peut qu'il eut pensé à employer les Philadelphes. Mais ce n'eût été qu'un appoint et un instrument (1).

L'association des Philadelphes n'était considérée sans doute par certains initiés du premier degré, que comme une loge maçonnique ; c'est ce qu'affirme un nommé César-Antoine Chanousse, ex-fournisseur — condamné à huit années de fer par la Cour criminelle pour crime de faux. « Je suis maçon, dit cet homme. J'ai connu, vers la fin de l'an XI ou commencement de l'an XII, une loge rue Helvetius ou dans une rue dont je ne me rappelle pas le nom, mais où se tenaient alors les loges de saint Napoléon et de sainte Joséphine. J'y ai été conduit par un Italien

encore démissionner, fut arrêté et ne dut la vie qu'au 9 Thermidor. Sous le Consulat, il avait été président du Conseil des Revues; l'Empire le fit commandant de la Légion ; il mourut le 10 mai 1808.

(1) Y avait-il réellement encore des Philadelphes : le préfet de Police Dubois écrit à l'Empereur vers le 21 juin : « J'ai pris des renseignements sur la loge des Philadelphes; on m'a assuré qu'elle n'existe plus à Paris depuis trois ans, mais elle existe encore dans plusieurs villes du Midi, notamment à Narbonne et à Parme : lorsqu'elle existait à Paris, elle était composée de ce qu'on appelait les exclusifs. Je saurai à quelle» loges se sont affiliés ceux qui composaient la loge de» Philadelphes lorsqu'elle existait à Paris. »

dont je ne me rappelle pas le nom, lequel m'a dit que la loge était composée d'amis philadelphes...» Les expressions amis philadelphes ne sont rien qu'un titre donné à cette loge comme les autres loges s'appellent la peu-faite réunion, les amis philanthropes. « Quand je la visitai, il y avait au plus vingt-cinq ou trente personnes... On ne s'est occupé que de maçonnerie, de porter des toasts à l'Empereur, et généralement de tout ce dont on s'occupe dans un banquet. ».

A l'époque de la bataille d'Eylau, des bruits sinistres avaient été répandus par des fonctionnaires très haut placés et certains d'entre eux, en relations avec le général Servan et confidents de ses projets, s'étaient chargés de recruter pour lui. « Les premières autorités, disaient-ils, sont très inquiètes des résultats que peut avoir la campagne de Pologne et leurs inquiétudes occasionnent entre eux des réunions partielles dans lesquelles ils s'en occupent. Plusieurs sénateurs dont les idées et les intentions sont très pures, craignant également les grands désastres que peut produire cette campagne, voudraient se concerter avec des citoyens honnêtes et purs pour concevoir des mesures à prendre dans le cas où les désastres auraient lieu. Les sénateurs que l'on nommait étaient MM. Garât, Destutt-Tracy, Cabanis, Colaud et sans doute Lambrechts. »

Undesesaffidés avait soigneusement noté le principe de conspiration de Servan, ses moyens d'exécution et des résultats qu'il en attendait. Il convient de reproduire

ce document dont l'importance ne saurait échapper : « Le système républicain mitigé, disait Servan, ayant beaucoup de partisans en France, soit parmi les citoyens, soit dans l'administration publique, soit même parmi les principaux membres du gouvernement, je pars de cette idée et je raisonne ainsi :

« La position de la nation française est telle qu'il faut, ou qu'elle soit anéantie, ou que le gouvernement actuel qui n'est qu'un rejeton de l'arbre féodal renversé par la Révolution, cesse d'exister. Je dis Gouvernement et non la Constitution qui ne saurait être meilleure.

« La marche de la raison humaine réglera celle des événements et les événements nous conduiront nécessairement à une époque où la force morale reprendra le dessus sur la puissance militaire et cette époque sera celle où la victoire abandonnera les armées de l'Empereur. Tout s'use et la période de la gloire touche à sa fin. C'est alors que la Constitution, si longtemps oubliée, sortira de sa léthargie, que l'autorité souveraine du Sénat déploiera sa puissance pour conserver et que les amis /des lois trouveront une garantie dans un acte légal et solennel qui appellera la nation à reprendre ses droits. Jusqu'à ce moment, toute tentative serait dangereuse.

« Ainsi parlait le général Servan (1).

(1) Lettre de Rigomer Bazin au ministre de la Police, datée de la Préfecture de Police, le 22 juin 1808,

« Quels eussent été les moyens d'exécution ? Proclamer un sénatus consulte qui, dans une circonstance militaire fâcheuse, eût été accueilli par la multitude qui ne s'attache qu'aux gens heureux ; opposer l'autorité imposante et constitutionnelle du Sénat à la garnison de Paris ; s'emparer de son commandement, réorganiser des gardes nationales, proclamer la liberté individuelle, celle de la presse, etc.

« Quels eussent été les résultats ? Un peuple ému par la nouveauté, exalté par la jouissance de ses droits qu'il croyait à tout jamais perdus et par les promesses séduisantes qui en résulteraient, l'Empereur réduit au royaume d'Italie, l'Empire aboli et la Constitution de l'an VIII remise en activité.

« Le général Servan devait attendre que la guerre se renouvelât au Nord et n'eût certainement pas été d'avis d'agir lors des affaires d'Espagne. D'ailleurs, il n'eût jamais agi que muni d'un sénatus consulte, que la peur de l'avenir eût bientôt arraché à une assemblée composée en grande partie d'hommes de la Révolution, de lettrés, de savants et de vieillards pusillanimes.

« Le général Servan est mort il y a deux mois environ et a emporté avec lui, non tout le plan, mais le secret de ceux au profit desquels il devait s'exécuter. »

« M. Servan, dit un autre des amis personnels du général, avait, je crois, quelques relations avec un homme qui, connaissant d'anciens jacobins d'une classe très subalterne et qui, à l'époque où il fut ques-

tion de l'affaire de l'Espagne, lui dit que les patriotes avaient le projet de se réunir s'il arrivait que l'Empereur faisant ce voyage tombât sous les coups du fanatisme espagnol : il me répéta ce propos en s'en moquant et en ajoutant que ces patriotes étaient une trentaine d'hommes sans aucune consistance et qui paraissaient avoir eu le sommeil d'Épiménide. A un nouveau voyage, je lui demandai des nouvelles de ses jacobins et il me répondit avec humeur que c'étaient des fous qui bavardaient sans rime ni raison et qui se feraient arrêter. »

Certains des individus initiés, en partie du moins, aux projets du général Servan, avaient, malgré sa mort, persévéré dans leur exécution : aussi avaient-ils accueilli avec enthousiasme le général Malet dont le rappel pouvait passer pour une persécution et qui avait donné au parti Jacobin, lors des élections de Fan VII, en Charente et en Vendée, des gages essentiels.

Ils avaient tous ou presque tous un lien avec la Franche-Comté, soit qu'ils en fussent originaires, soit qu'ils eussent tenté d'y jouer un rôle politique. A vrai dire, on ne connaît guère de cette association qu'une dizaine d'hommes passablement obscurs qui en formaient l'état-major et qui, moyennant l'adjonction de quelques utilités recrutées dans les bas-fonds de la démagogie, représentaient peut-être l'Association entière. En voici l'énumération :

Rigomer Bazin, auteur des Lettres philosophiques.

professeur maintenant à temps perdu, avait fait de l'agitation anarchiste dans le Jura, de l'an V à l'an VII, Lemare, jadis président du département du Jura, avait, au moment de la proscription des Girondins, fait prononcer l'administration en leur faveur et, au 18 brumaire, « avait annoncé par des proclamations terribles l'usurpateur de tous les droits ». Sorti de la carrière administrative, il s'était consacré à l'enseignement de la grammaire et avait fondé, quai de la Monnaie n'' 3, un Athénée de la Jeunesse qui ne semblait avoir atteint qu'une prospérité des plus médiocres. Il avait publié une grammaire dont il avait fait hommage au sénateur Cabanis et dont il avait vainement espéré que M.-J. Chénier parlerait dans son rapport sur les prix décennaux. Marie-Joseph s'était tu. La déception avait été forte. Peut-être Lemare, qui avait épousé sa domestique dont il avait eu une enfant, eût-il renoncé à la politique, si la grammaire lui avait été plus clémente. Philippe Corneille, qui se laissait attribuer une parenté avec le grand Corneille, était originaire de Morteau dans le Doubs;il avait été premier magistrat de la ville de Dole et vivait dans une petite campagne de Rouffange, près de Saint-Vit et de Besançon. Il était venu à Paris pour solliciter une place, « qui ne pouvait être refusée à un sujet vertueux par un roi bienfaisant et généreux ».

Cette réflexion dans mon âme tranquille,

Vient d'allumer soudain le désir d'être utille,

J'ose, dans cet espoir, adresser ce placet

Au Grand Napoléon pour qu'il nomme préfet

Ou conseiller d'Etat, un père de famille

Qui l'admire, qui l'aime et qui d'ardeur pétille

De lui prouver son zèle et tout son dévouement.

Il avait poursuivi de ses lettres, en prose et envers, « la sérénissime impératrice Joséphine » qu'il avait saluée lors de son passage à Dole en l'an VI et par laquelle il avait été reçu en audience à dix heures du soir. Ne voyant point arriver de ce côté la place de conseiller d'État, il avait pris le parti de la demander à d'autres. Gàriot était sans doute un ardent patriote, et un jacobin convaincu, mais c'était aussi un franc luron, établi négociant quincaillier, rue Saint-Martin, n° 116, qui n'ignorait point que les affaires se traitent le verre en main. Si bien qu'il lui arrivait parfois de s'endormir au café et de laisser se morfondre les conspirateurs qui se croyaient trahis. Gindre, médecin à Chilly, ancien administrateur du Jura, avait, avec Lemare et un troisième, mis Bonaparte hors la loi lors du 18 brumaire : Gindre avait passé l'hiver de 1807-1808 à Paris, pour arranger, disait-il, la succession de son beau-frère, un nommé Maillot, employé à la loterie, et n'avait point manqué de se rapprocher de ses compatriotes.

Qu'ils fussent sans influence, c'est assez probable, et de même Baudement, ci-devant jardinier, puis soldat,

actuellement chef des bureaux de la mairie du premier arrondissement, « patriote rectiligne », chargé de la police des Philadelphes ; de même Eve Demaillot, Dolois comme Malet, se disant élève en diplomatie du célèbre Favier, indiscret, agité, bruyant, « s'occupant de politique avec l'éclat du tonnerre », terroriste irrésistible ; « faisant part au premier venu, sur les promenades ou dans les rues, des nouvelles qu'il tenait autant de sa féconde imagination que de la niaiserie et de l'ironie des passants. » Demaillot touche à la démence ; c'est le maniaque de la Terreur, feulement il a une longue habitude des prisons et de la police et, si démonstratif qu'il soit en liberté, il devient, aussitôt sous clef, l'homme le plus réservé et le plus adroit.

Blanchet, de même âge que Demaillot, est un dessinateur qui consacre un talent, d'ailleurs médiocre, à reproduire les traits des Martyrs de la Liberté, Marat, Robespierre, Lepelletier, Carrier, Couthon et Goujon. Secrétaire du club des Jacobins de Paris, président du comité de correspondance, chargé de missions à Lyon et près des armées par les autorités révolutionnaires, il a figuré parmi les amis de Babeuf et des accusés de Vendôme.

Liébaud, natif de Salins, commissaire des suppléants à la ci-devant Assemblée constituante, est établi juriconsulte à Paris,, rue du Four-Saint-Germain, n° 17, et jouit d'assez de considération pour être membre du corps électoral de Paris. Il semble

pourtant avoir une conception bizarre de l'histoire, témoin une pétition qu'il adresse à Joséphine pour demander sa liberté « on mémoire du bon, aimable, spirituel et trois fois président, Empereur dès lors de r Assemblée constituante, du brave général Alexandre Beauharnais », Liébaud est ami intime de Lemare qui n'avait point de secrets pour lui. On a dit de lui : « Liébaut ne voudrait pas précisément être le chef de l'État, mais il désirerait que le chef de l'État prît ses avis, ou du moins les reçût avec déférence. Il ne lui en donnerait que d'excellents sans doute, mais Bonaparte est peu susceptible d'écouter. Liébaud lui a adressé plusieurs mémoires aussi des plus forts et qui auraient pu remettre Bonaparte dans la bonne voie. Liébaut n'a essuyé que des refus ; on ne peut rien faire de Bonaparte. » C'est pourquoi Liébaud s'est décidé à le renverser.

Plus connu est Jean-François Ricord, ancien conventionnel, qui se trouvait en mission dans le Midi lorsque Bonaparte est arrivé devant Toulon. Il exerce à présent la profession d'avocat, rue du Cherche-Midi, n*' 25. « Il a conservé parmi les hommes qui l'ont rencontré dans la Révolution une espèce de clientèle à laquelle il parle en patron. Ses paroles, prises au sérieux et répétées à la police, ont souvent obtenu plus d'attention qu'elles n'en méritaient. Son frère Alexandre, après avoir, au Dix août, acquis une réputation révolutionnaire dans le^bataillon marseillais, a rempli diverses fonctions extraordinaires pen-

dant la Terreur, mais il a maintenant abandonné la politique : il est établi agent d'affaires rue de la Victoire, n° 25, et se croit poète : comme tel, il est l'auteur d'une Ode contre l'Ambition où il n'a point ménagé les allusions à Napoléon. »

Le docteur Saiffert (Jean-François) passe pour très influent et semble se consacrer à des expériences mystiques pour lesquelles il accueille beaucoup de gens. Il donne ses soins gratuitement aux pauvres et onéreusement aux riches. Né à Leipzick, médecin du duc d'Orléans, établi à Paris auprès de la maison mère des Jacobins, il a largement ouvert son^ hôtel durant la Révolution, fondé d'abord une espèce de francmaçonnerie, puis constitué une association qui, reliée à celle des Philadelphes, a son siège chez lui, rue Saint-Dominique, n° 25. Il ne parait pas toutefoi qu'on l'ait pris au sérieux, mais il a été fort recom mandé, étant le médecin, entre autres personnes, du maréchal et de la maréchale de Kellermann.

Enfin, dans les rangs inférieurs, peut-on placer un certain Bournot, chef du 2® bataillon du 4® régiment de Vétérans, chargé en partie de la garde du Corps législatif. S'il y avait moyen d'agir pour rétablir la dignité de la représentation nationale, on pourrait compter sur lui. Puis, il y a Baude, peintre en décor, qui s'est spécialisé à fabriquer des masques et en a créé une industrie à l'enseigne: Au Dieu Momus. L'on est fort empressé alors à se masquer et à taire carnaval, et Baude trouve le :- débit constant de

162 espèces de masques à caractère, depuis 12 francs jusqu'à 42 francs la douzaine, sans parler de masques façon Venise, en carton fin, en batiste et cire superfine, du petit carnaval ou masques pour poupées. Il a donné fortement dans la Révolution et a gardé des relations avec plusieurs septembriseurs tels que Méhée. Habitant rue Mêlée, n° 13, il était voisin et ami d'un nommé François Delavigne, ancien tabletier, qui avait tenu longtemps, rue Bourg-l'Abbé, une auberge appelée l'hôtel du Commerce, composé de près de cent chambres, de salons et de cabinets particuliers. Étant en mauvaises affaires, Delavigne a passé l'hôtel du Commerce sous le nom de sa fille, mais il en est toujours le tenancier, et, dans une salle à manger du premier étage, il a donné plusieurs fois asile aux dix principaux membres du Comité, appelé de là : Comité de la rue Bourg-l'Abbé.

Tel est le personnel qui s'est trouvé dès le début à la disposition de Malet. A Paris, il a recruté, en dehors du Comité, quelques individus qu'il voit familièrement. Un certain Alexandre Ricard, faiseur d'affaires, natif d'Aix, domicilié à Paris, rue Poissonnière, n° 21, assez lié avec le général pour que celui-ci lui fît ses confidences ; Paganel, l'ancien Conventionnel ; Rouget de Lisle, son cousin ; Poilpré, son ancien aide de camp, atteint à Rome d'un coup de soleil qui l'a laissé fort débilité du cerveau, mais non moins dévoué à son chef: il possède une sorte de fortune et habite rue Croulebarbe, n° 13, une maison avec un vaste jardin.

Aucun officier, hormis ce Boumot, qui ne peut guère passer pour tel. Les statuts des Philadelphes interdisent, paraît-il, d'initier aucun ofiicier au dessus du grade de colonel. On a simplement recueilli les noms de généraux destitués ou réformés que leur situation faisait présumer mécontents. Lorsqu'on aurait besoin de leurs services, on leur donnerait un ordre qu'ils exécuteraient sans réfléchir ni discuter. Malet, quand il en rencontre quelqu'un avec lequel il a été en rapport, ne manque pas de le pratiquer : ainsi a-t-il fait pour le général Guillet (1), qui a été brigadier en même temps que lui dans la division Seras, et qui, déjà destitué une première fois pour indélicatesse, se trouvait à Paris pour répondre à des plaintes portées contre lui, pour crimes de droit commun, par le général en chef de l'Armée de Dalmatie.

(1) Pierre Guillet, né à Ghambéry en 1765, avait au moins des actions de guerre à son actif ; il a passé du service de Sardaigne à celui d'Espagne qu'il a quitté (brusquement) pour celui de France. Il a servi à l'Armée des Alpes, à l'Armée des Pyrénées-Orientales, aux Armées de l'Ouest, à l'Armée d'Italie ; général de brigade le 12 thermidor an VIII, il a été à l'Armée d'observation de la Gironde, puis de nouveau à l'Armée d'Italie. Il a suivi Marmont en Dalmatie et chargé d'un commandement aux îles de la Brazza et de la Solta, il s'y est distingué par des actes de concussion et de cruauté inouïs. Rappelé à Milan, puis à Paris, pour s'y justifier, il se mêla aux affaires de Malet, fut mis définitivement en non activité le 12 février 1809 et se retira à Ghambéry. Il reprit du service en 181b et mourut au fort de Fenestrelle en 1836.

De même pour Guillaume, qui signe « En tien offisié général ». Nommé général de brigade provisoire en mars 1794, ce Guillaume a été destitué pour mauvaise* conduite au cours de la même année. Nommé sousinspecteur des Revues en 1800, il a été révoqué deux ans après pour malversation ; depuis lors, il bat le pavé. Malet qui l'a connu, semble-t-il, au début de la Révolution, a renoué avec lui et n'a point eu de peine à s'en faire écouter. Toutefois, entre Bournot, Guillet et Guillaume, son armée manque de prestige, et il doit chercher quelques noms nouveaux. Il n'a pu manquer de noter le général Dutertre, dont les escroqueries remplaçaient les actions d'éclat dans les états de service et il avait, sans doute, fait part du désir qu'il avait de recruter un vrai général, un général de division ; un général qui, au moins, eût reçu ce grade d'une autorité régulière : mais il le cherchait en vain.

Malet, même s'il avait rencontré un général de division, n'eût pu, faute de relations avec le monde politique, engager la lutte contre le colosse impérial avec cette bande d'aigrefins, débris de la loge des Philadelphes; mais, pressé par l'imminence du jugement qui le menaçait, il se décida à renouer connaissance avec certains hommes dont il pouvait espérer un appui. C'est ainsi que, sous un prétexte, il se présenta chez Florent Guyot, ancien conventionnel, à présent substitut du procureur général impérial près le Conseil des Prises, qu'il croyait avoir été dans la

confidence du général Servan et dont il espérait obtenir des renseignements ; peut-être des entrées près de certains personnages. C'est ainsi que, lors de la première visite qu'il fit à Florent Guyot, rue des Poulies, 24, après lui avoir parlé des enfants du général Thierry, auxquels il s'intéressait et de quelques nouvelles de gazettes, il lui dit : « J'ai entendu dire que, l'année dernière, le Sénat s'était occupé de quelques mesures relatives à la situation de la France et je viens causer avec vous pour savoir si vous en avez été instruit et s'il ne serait pas convenable de les renouer pour être prêts dans le cas où elles redeviendraient nécessaires. »

Florent Guyot rapporta ces propos à Wenceslas Jacquemont, personnage considérable que la police connaissait pour avoir, en 1802, abouché Moreau avec Cabanis, Chénier et Daunou, en vue de renverser Bonaparte. Jacquemont, membre de l'Institut, exclu du Tribunat en 1803, nommé alors chef du bureau des Sciences au Ministère de l'Intérieur, et chargé d'une notable partie de l'Instruction publique (1), avait dans le parti une situation particulière. Il était un des convives du Tridi, le dîner où se réunissaient les Idéologues.

(i) Wenceslas Jacquemont était un des convives du Tridi avec Tracy, Cabanis, Garât, Thurot, Gallois, Lebreton, M,-J. Chénier, Andrieux, Laromiguière, Ginguené, Benjamin Constant. Il était estimé de ses confrères pour ce qu'il valait, plus que pour ce qu'il était.

Quinze jours après la première conversation, Malet rencontra chez Florent Guyot, Jacquemont qui se présentait comme chargé par le sénateur Garât de conférer avec lui. Jacquemont lui confirma ce que lui avait dit Florent Guyot que « quelques sénateurs avaient conçu un projet pour sauver la France d'un déchirement inévitable, que leur plan était de rétablir la Constitution de l'an VIII avec trois consuls et des vice-consuls ; que, parmi les sénateurs qui avaient conçu ce projet, se trouvaient MM. Garât, Destutt-Tracy et Cabanis ; que déjà le sénateur Garât avait des proclamations toutes prêtes; que ces sénateurs désiraient connaître des généraux qui voulussent les seconder de leurs moyens ». Jacquemont ajouta que le sénateur Garât l'avait chargé de dire à Malet « qu'il était inutile qu'il le vît, attendu qu'il devait y avoir une réunion de douze sénateurs pour rédiger le travail, et que, lorsqu'il serait fait, il en serait instruit ».

« Par ce travail, le nombre des membres du Sénat était réduit à celui fixé par la Constitution de l'an VIII et ce serait à eux que le projet serait soumis; et qu'on était certain de la majorité, attendu que les événements arrivés en Espagne avaient rapproché de leurs opinions beaucoup de leurs collègues qui, comme eux, prévoyaient les déchirements de la France. » Il avait été question des sénateurs Boissy d'Anglas, Cabanis, Colaud, Garât, Lanjuinais, Lambrechts, Sieyès, Destutt-Tracy et Villetard. On aurait pu tout aussi

bien en nommer quelques autres, avec autant de vraisemblance, car, sauf Garât qui, selon Florent Guyot, aurait autorisé Jacquemont à le nommer, s^ucun ne se mettait en avant, ni même ne paraissait. C'était une opinion répandue que « les Idéologues », parmi lesquels Jacquemont tenait un rang distingué, étaient opposés à Napoléon, mais ils fuyaient toutes les occasions d'être compromis.

Ce fut sur ces bribes de renseignements, sur quelques épaves surnageant des projets de Servan, que Malet construisit sa conspiration. Il ne pouvait penser à obtenir, de sénateurs avec lesquels il n'avait aucun rapport, une délibération qui légitimât plus ou moins ses actes ; mais ce serait assez que l'on crût que cette délibération existait, et il la supposa. Il devait aller vite : il était pressé. Son procès était instruit ; l'arrêt allait être rendu. Il allait être destitué, déshonoré, jeté hors de l'armée, sans pain pour sa femme, pour son fils, pour lui ; incapable d'un métier quel qu'il fût.' Il aurait quatre jours pour faire son coup — quatre jours pas plus, mais ne suffisait-il pas de quatre heures, et quel temps fallut-il en Thermidor pour abattre Robespierre, quel temps en Brumaire pour abattre le Directoire ?

L'Empereur a quitté Saint-Cloud le 2 avril ; il est arrivé le 4 à Bordeaux où il est resté jusqu'au 13; le 15, il arrive à Bayonne et, le 17, il s'installe au château de Marrac où il séjournera jusqu'au 22 juillet. Pas de ligne télégraphique établie en direction des Pyrénées.

îl n'y a que lexourrier. Si vite qu'il marche, il lui faut deux jours à l'aller, deux au retour. Avec cela, Malet a le temps qu'il faut. Parti sous l'empire de Napoléon, le courrier trouvera en revenant la dictature de Malet. Question de chance. Il suffit que Paris — le Paris gobe-mouches — y croie. Voici l'histoire telle qu'il la combinée et telle qu'il la raconte.

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