PROCLAMATION AUX ARMÉES
Soldats,
Nous n'avons plus de tyran ! Ivre d'orgueil et transporté de folie, c'était peu pour lui d'avoir, par des g-uerres perfidement suscitées, couvert le Levant et le Nord, de débris, de sang et de deuil. Il se précipite vers le Midi, trompe, trahit, fait prisonnier son allié le plus fidèle et, violant tous les droits de l'hospitalité, il accable, assassine une nation confiante et généreuse... mais, dans son délire insensé, il a couru luimême à sa perte.
Le Sénat, en proclamant la déchéance du tyran et de sa ridicule dynastie, a répondu à la juste impatience et au vœu fortement prononcé de tous les Français. Vous n'étiez pas les soldats de Bonaparte. Vous n'appartenez, vous ne pouvez appartenir qu'à la Patrie. Dès ce moment, soldats, vous êtes déliés du serment que vous aviez prêté au gouvernement impérial. Il ne vous reste à remplir que celui qui vous fut si sacré et qui n'a jamais abandonné vos cœurs : celui d'obéir à la loi et d'être fidèles à la Patrie dont vous êtes les enfants les plus chers.
crédulité à toute épreuve pour admettre une réunion secrète du Sénat, un sénatus-consulte dont les termes
Vous ne serez plus les jouets d'une ambition forcenée et d'espérances toujours déçues. Elles n'auront point lieu ces expéditions lointaines que méditait l'usurpateur. Vous ne courrez plus à des combats sans cesse renaissants dont le résultat certain eût encore été pour quelques favoris des trésors, des duchés et un surcroît d'arrog-ance et, pour vous, de vaines promesses, la misère, les infirmités, les blessures et la mort.
L'esprit de justice et de modération qui anime les membres de la Dictature assure à l'Europe la cessation de ses longues calamités et vous allez jouir en sécurité, dans le sein de vos familles et de vos amis, des fruits de votre gloire et des bienfaits de la paix.
La Dictature s'occupe en ce moment de faire rentrer sur notre territoire les armées d'Allemagne et d'Espagne. C'est alors que ceux d'entre vous qui ont fait les cinq ans de service exigés par la loi de Conscription pourront demander et seront sûrs d'obtenir leur congé.
Appelé m )mentanément à diriger la force armée, je compte sur votre patriotisme et votre confiance, mes chers camarades, je compte aussi sur votre subordination envers ceux qui vous commandent, non point au nom du despotisme, mais au nom de la Patrie. Je compte surtout sur la bonne harmonie qui doit régner entre les citoyens et vous.
Vive la liberté (1).
Malet, Général de Division, Membre de la Dictature, chargé de la direction dès Troupes et de la force armée.
(Ij Les copies contemporaines portent toutes : Vive la Liberté. Dans une copie jointe à l'histoire de Malet par Rousselin, écrite pendant la Restauration, on lit Vive la République. C'est là un des exemples des transformations tendancieuses qu'on a fait subir aux documents.
sortaient à ce point des formes légales et que ne légitimait aucune signature, la nomination de cette Dictature où des généraux ignorés de tous faisaient cortège à un général que tout le monde savait exilé, et où des personnages inconnus escortaient trois sénateurs dont le nom n'était rien moins que populaire.
On a affirmé que cette conspiration était toute républicaine. Il se peut : mais le mot de République n'était prononcé nulle part; il n'était fait aucune allusion à cette forme de gouvernement et les confidences de Malet au général Guillet l'excluent complètement. Il lui dit « que toutes les proclamations étaient faites pour faire un appel au peuple, abolir les droits réunis et la conscription et proclamer que toutes les constitutions faites depuis la Révolution étaient nulles à l'exception de celle de 1791 qui était le fruit du vœu libre des Français». Et comme Guillet lui disait: « Mais diable ! vous voulez faire là une jolie besogne, il vous faudra rétablir un Bourbon, qui nous chassera nous autres ensuite. - Oh ! nous, dit-il, on promet cela aux royalistes pour les faire agir, mais ensuite nous aurons une Dictature. »
Or cette Dictature, on voit fort bien Malet l'exerçant à lui seul, même sans Rigomer Bazin, sans Corneille aîné et Lemare, seuls personnages qui, à défaut d'une valeur intellectuelle, eussent une existence matérielle. Pour commencer, Malet s'était promu général de division, ce qui état toujours une satisfaction. Il
n'avait point osé s'élever plus haut dans les grades, car il ne faut point brusquer la vraisemblance, mais il n'avait point souffert de supérieur. Pour quoi il avait rétrogradé le maréchal Masséna et omis qu'il était duc d'empire. On se demande pour quelles raisons il s'était borné, pour les officiers généraux dont il avait employé les noms, au général Colaud dont la popularité était nulle, au général Fressinet qu'il ne savait comment orthographier. Passe pour La Fayette dont le nom était partout et la personne nulle part ; quant à son suppléant, on l'eût cherché vainement. C'est que, en fait, Malet n'avait pas mieux : un Guillaume, destitué de son grade, un Guillet, voleur et assassin, c'était peu, mais il ne fallait pas y rii.^àrder de si près. Tout dépendait de la crédulité qu'on rencontrerait et du premier moment.
Pour l'instant, les préparatifs des conspirateurs s'étaient bornés à l'impression, faite par Bazin et Corneille, des documents fournis par Malet. Il a fallu acheter une imprimerie, ou tout le moins des caractères, trouver un local et perfectionner un apprentissage fort imparfait. En huit jours « toutes les pièces ont été imprimées pour être répandues à pjofusion ».
Restent les armes. Certains des conjurés en possèdent : pistolets, espingoles et fusils, mais il en faut « avec lesquelles on débute par des coups moins bruyants ». « Le poignard, a dit Lemare, est l'arme propre du conspirateur, arme équivoque, à deux fins,
et qui au besoin nous servirait contre nous-mêmes et nous empêcherait de tomber vivants entre les mains du tyran et de ses satellites. » Lemare s'est donc chargé de procurer douze cents poignards : il a fait tourner les manches par un ouvrier de la rue Jean- Pain-Mollet, nommé Monneret, qui lui a été indiqué par un prêtre digne de toute confiance, l'abbé Colomb. Pour les lames, on s'est contenté de trois-quartSy achetés par grosses chez un marchand du quai de la Mégisserie auquel on a fait croire qu'il s'agissait d'une commande pour l'exportation en Amérique. Bazin et Lemare se sont chargés d'ajuster les poinçons aux manches et ils y ont réussi. Cela fait, on a caché ces poignards rudimentaires sous des bancs, fermés par des planches, de l'Athénée de la jeunesse. On y a placé de m^me les douze mille exemplaires des « Actes de la Dictature ».
îl a fallu encore, pour que la conspiration réunît, au gré de ses auteurs, toutes les chances de succès, un sceau à encre grasse qui authentiquât les proclamations, les actes du Sénat et les décrets de la Dictature. On a imaginé de faire graver sur le sceau un soleil levant, emblème qui servait fréquemment aux Loges et qui symbolisait ici l'aurore de la Liberté ; mais on a voulu, en exergue, le mot Dictature , ce qui pouvait devenir dangereux. Lemare, homme subtil, a imaginé de faire graver DIOTATURE, assurant que, en limant la moitié de l'O, on aurait un C fort convenable. Ce grammairien était plein d'astuce.
Les préparatifs étaient done'achevés. Seulement, comment passerait-on à l'exécution et comment celle-ci se déroulerait-elle ? Ici, le^ conspirateurs n*ont pas entièrement dévoilé des projets qui, peut-être, sont restés nuageux. Malet devait aller au Carrousel, se rendre maître de l'hôtel du prince archichancelier, l'y mettre aux arrêts et y établir son quartiergénéral. 11 ne trouverait, disait-il, aucune difficulté à lui faire signer « tout ce qu'il jugerait nécessaire », et d'abord l'ordre à tous les grat*'^*', fonctionnaires de se rendre chez i'archichancelier. Ceux-ci, arrivés, seraient, eux aussi, séquestrés dans l'hôtel et ne manqueraient point de signer les circulaires nécessaires « pour l'instruction des départements et pour la convocation des autorités de Paris, le Sénat à la tête. Ce corps, s'assemblant aussitôt et régularisant tout ce qui aurait été fait en son nom, rendrait véritable, en le confirmant, le sénatus-consulte pour lequel on avait été obligé de se passer de lui ».
Pou^ les autres conspirateurs, leur rôle était encore médiocrement tracé. Le général Guillet devait venir se faire reconnaître à l'École Militaire par les troupes qui s'y trouvaient assemblées ; Baudement devait être installé à la Police par le général Guiilaum.e ; mais on était si peu sur de Guillaume qu'on ne l'avait pas mis, plus que Guillet, dans la confidence du projet. Et ce projet pourtant devait être exécuté à date fixe : le sénatus-consulte portant la date du 20 avril. On pouvait dire que la délibération était restée secrète et
qu'on la publiait seulement. Mais comment faire pour le décret daté du 29 mai, pour l'ordre du jour daté du 30, si le 30 au matin rien n'avait paru? Comment se présenter le 31 à la troupe avec un ordre du jour de la veille — périmé ?
Quatre jours avant le jour fixé pour l'exécution, on se décida à initier Guillaume et Guillet à ce qu'on attendait d'eux. On les réunit donc un soir à l'Athénée de Lemare. Malet donna lecture du Sénatus-Consulte et des proclamations. Guillaume posa plusieurs questions qui pouvaient être innocentes, mais qui parurent singulières à Corneille, à M"^'' Lemare et à Malet luimême. Sur des signes qu'ils se firent, la séance fut levée. On se consulta ; on tomba d'accord que tout était à craindre « et qu'il fallait suspendre l'affaire parce que l'opinion publique se déclarait trop favorablement pour le projet et d'ailleurs parce qu'on était encore inquiet sur les dispositions de six mille hommes de la Garde Impériale qui se trouvaient encore à Paris et dont trois corps étaient commandés par des compatriotes du général Guillet ». Dans la nuit, Lemare, avec sa femme et Rigomer Bazin, portèrent les poignards et les imprimés chez un honnête voisin nommé Tibierge q^a'il avait fallu initier au s^ret.
On s'était séparé en disant à Guillaume qu'on renonçait à tout projet ; mais on était demeuré d'accord sur une visite que les principaux conjurés devaient faire à l'École militaire « dont il avait été résolu qu'il
fallait être maître (1). Les conjurés s'y rendirent au milieu du jour; ils se présentèrent d'un air tout naturel et comme pour une simple visite. Ils furent introduits partout par des officiers républicains, sondés à l'avance et qui donnaient des garanties d'honneur et d'attachement à la liberté. La visite des conjurés fut une revue complète, faite avec la plus grande tranquillité, du matériel comme du personnel de l'École militaire. A un signal convenu, tout ce qui s'y trouvait pourrait être facilement livré et mis à la disposition des Hommes Libres. »
Une dernière réunion eut lieu le 29 mai pour reprendre les affaires au point où on les avait laissées sur la crainte de Guillaume. L'on prononça des discours et l'on convint, au cas d'arrestation, de réponses uniformément négatives ou dilatoires qui devaient, par leur audace stoïque, interloquer la police impériale.
(1) D'une lettre adressée le 4 mai 1819 parGindre à Lemare où il retrace ce qu'il se rappelle de toute l'affaire il écrit : « Tu me demandes encore quel jour, en revenant de Passy, allâmesnous à l'École militaire et combien nous étions ? Ma foi, mon cher, je ne m'en rappelle guère. Je crois que c'était les premiers jours de juin ou Jes derniers de mai. Il y avait avec nous, je crois, Malet, Bazin et, si je ne me trompe, Demaillot et je ne me remets pas des autres. »
La Découverte du Comiplot
(Juin 1808)
On arriva ainsi aux premiers jours de juin sans que le complot, annoncé pour le 29 mai, eût éclaté. L'Empereur en avait été vaguement instruit depuis un mois ; la police, celle du ministère comme celle de la préfecture, avait des soupçons, mais qui se tournaient sur les officiers réformés. Sur l'avis qui lui était donné par le préfet de Police, Desmarest, chef de division au ministère, répondait : « J'ai l'honneur de remercier Monsieur le préfet de police de l'avis qu'il veut bien me donner et j'en fais part à Son Excellence qui recherche aussi quelques faits relatifs à des militaires réformés. J'ai rencontré, il y a trois jours, l'ex-général Malet sur le quai Voltaire. Il était avec trois autres personnes. C'est un homme que je regarde comme très mal disposé et porté à de mauvais desseins. »
Le préfet de Police ne doit donc pas être surpris lorsqu'il reçoit, le 8 juin, « la déclaration confidentielle qu'il existe un complot à la tête duquel se trouvent le général de brigade Guillaume et Demaillot, ancien agent en chef de Robespierre; qu'ils ont offert à un
officier supérieur le commandement de Paris et de l'Armée de l'Intérieur;, qu'ils ont assuré que toutes les proclamations étaient prêtes ; qu'ils étaient sûrs du concours de douze sénateurs ; qu'on devait établir un Directoire composé de neuf membres; qu'on supprimerait la conscription et les droits-réunis et qu'avec de tels moyens et des hommes de tête, tels qu'ils en avaient, ils étaient sûrs de réussir, parce qu'ils auraient le rétablissement de la République, et le peuple et l'armée à l'exception d'une poignée de généraux et officiers exclusivement favorisés et qui étaient l'objet de la haine et de l'envie de tous les autres. »
Le général de division Lemoine, qui avait fait cette déclaration, venait de l'ancienne armée où il était enseigne dans Royal Champagne en 1757. Il était à la retraite depuis 1794. Demanda-t-il à être replacé malgré qu'il eût soixante-sept ans, cela se peut, car il fut plus tard envoyé à Wesel pour y commander.
Aussitôt instruit, le 8 juin, le préfet de Police fait arrêter l'ex-général Guillaume et le nommé Demaillot. Celui-ci n'a voulu rien dire, mais Guillaume, après une première déclaration à peu près insignifiante, où il a inculpé seulement Demaillot et quelque peu Malet, en a fait une seconde où il a révélé ce qu'il savait de la conspiration, se donnant les apparences de n'y être entré que pour la livrer : ainsi nomme-t-il Corneille, Guillet et Gariot (1).
(1) (c II y a huit mois environ que j'ai rencontré le général
Malet ne fut point trouvé à son domicile. « Sa femme dit qu'il était parti la veille au soir pour Fontainebleau, mais, écrit le 9 le préfet de Police à l'Empereur, je présume qu'ayant appris l'arrestation de Demaillot et de Guillaume, il se sera caché. J'ai pris, ajoute Dubois, des mesures auprès du ministre de la Police et du général Bucquet pour qu'il soit arrêté partout où il sera trouvé. On a saisi chez lui beaucoup d'armes telles qu'espingoles et carabines. Gariot paraît être, ainsi que Demaillot, en correspondance avec tout ce que la démagogie a eu de plus exalté. On voit par les papiers saisis chez Gariot qu'il est lié avec l'ex-général Dutertre, avec Baudement, avec Emile Babeuf, Mathieu Montalan, Chanousse et Antonelle. Je m'occupe de l'examen des papiers ; mais il ne paraît pas que les proclamations aient été saisies. » On ne devait point les trouver. Lemare, au premier indice, avait pris l'air et s'était tourné vers l'Allemagne (1) d'où il ne revint qu'en janvier
Malet aux Tuileries. Après nous être reconnus, il me donna son adresse. Je lui jBs visite, il me l'a rendue. Je restai deux mois sans le voir. Le rencontrant une autre fois, il m'invita à dîner en me faisant reproche surmon indifférence. Malheureux, lui dis-je, je me tiens à l'écart.
« Quelques jours après je fus accroché par M. Demaillot, il me dit : le général Malet est ici. Je voudrais savoir où il demeure, je lui ferai une visite. Il est de ttion pays, etc. »
(1) Les indications qu'il donne dans sa brochure sur la façon dont il vécut durant son long exil et qui semblent fort mystérieuses se trouvent éclairées par ceci : « Il était allé étudier
1814, alors qu'on avait autre chose à faire que de le rechercher. Xes poignards et les proclamations, pièces à conviction inappréciables, demeurèrent mystérieusement cachés jusqu'à la chute de l'Empire.
Ainsi, Eve Demaillot n'avait pas si grand tort lorsqu'il se méfiait des militaires et qu'il le disait à Guillaume avec la brutalité qui lui était naturelle. Dès le 8, Guillaume avait livré tous les noms qu'il avait entendu prononcer, mais il fallait qu'on attrapât Malet, qui n'était point encore arrêté lorsque, le 9, Dubois rendit compte à l'Empereur de ses premières découvertes ; lesquelles portaient surtout sur des officiers en réforme. C'est de cette façon que Fouché avait envisagé l'événement dont, dès lors, il s'efforçait de diminuer l'importance.
Le 13, l'Empereur lui écrit: «Vous ne me rendez pas un compte clair du complot anarchique. Il est certain que Malet, Guillet et d'autres généraux qui étaient à Paris tramaient un complot; moi-même j'en suis instruit depuis un mois. Il est difficile qu'il y ait un plus mauvais sujet que ce Malet. Faites arrêter sans bruit et sans éclat tous ces tripotages. »
Le même jour, au ministre de la Guerre, envisageant le complot toujours uniquement du côté mili-
la médecine à Montpellier sous le nom ae Jacquet et avait obtenu, sous ce nom, un emploi de chirurgien aide-major. Il fit toutes ses campagnes sous ce nom de 1810 à 1814 et fut, durant la campagne de Russie, avancé chirurgien major. »
taire : « Les généraux Malet, Guillet, Dutertre et quelques officiers de cette trempe paraissent avoir tramé un complot que la police a déjoué et dont elle a fait arrêter les auteurs. Faites une enquête d'après la liste des officiers réformés qui sont payés à Paris et dans la première division militaire et notez tous ceux qui sont dans cet esprit... Il ne faut faire aucun éclat de ces misérables anarchistes, car rien que l'idée qu'ils existent encore suffirait pour inquiéter et troubler la tranquillité. » Puis il donnait des ordres positifs pour assainir Paris de tous les officiers réformés qui avaient toujours passé pour être opposés au gouvernement, pour envoyer à l'armée tous les officiers en activité et pour ne les point souffrir sous prétexte de service.
Mais, le 9, Malet a été arrêté.
Sur la nouvelle de l'arrestation de Demaillot et de Guillaume, il avait quitté le 8, à six heures du soir, son domicile de la rue des Saints-Pères, et il était allé passer la nuit à l'hôtel d'Orient, rue Saint-Dominique, où il s'était présenté sous le nom de Laboulée. A neuf heures, il s'était rendu 21, rue Poissonnière, chez son ami Ricard, auquel il avait annoncé qu'il se réfugiait chez son ancien aide de camp, Poilpré, rue Croulebarbe, derrière les Gobelins. Poilpré était couché lorsque Malet arriva vers midi et son premier mot fut de dire : « Parbleu I mon cher général, vous êtes bien bon de venir de si loin visiter un pauvre malade. » Ce fut à sa réponse qu'il jugea son inquiétude. Il sortit pour rassurer M™® Malet, mais elle était surveillée et
120 LA VIE DU GÉNÉRAL xMALET
il fut mis en arrestation. Chez Ricard, les inspecteurs de police avaient trouvé sur un chiffon de papier l'adresse de la rue Croulebarbe. Ils s'y rendirent, deman- "dèrent Malet. Le portier et les domestiques convinrent bien que le général était venu le matin, mais ils soutinrent que sa femme était venue le voir à deux heures et qu'elle l'avait emmené. Malgré que cette assertion parût vraisemblable, le commissaire de police et les officiers de paix qui l'accompagnaient firent battre les jardins par les inspecteurs, et le général vint de lui-même tomber dans leurs mains.
La police avait saisi chez lui un fusil à deux coups, deux espingoles, une carabine à deux coups, deux pistolets dits espingoles et deux pistolets d'arçon. Ce n'était peut-être pas de quoi l'inculper positivement, mais c'était de quoi donner à réfléchir.
Le 10, on en était encore là. L'archichancelier demanda à Dubois des détails : « Je suis parfaitement rassuré, disait-il, mais, comme je veux écrire à l'Empereur, je souhaite d'avoir, de votre part, dans la journée, un rapport plus étendu tant sur les projets que sur les moyens d'exécution des malveillants. »
A ce moment, Dubois ne pouvait répondre, mais le lendemain, par l'interrogatoire de Malet, tout s'éclaira. Malet ne fit aucune difficulté à prononcer les noms d'hommes que nul de ses complices ne connaissait et qui, de beaucoup, dépassaient les obscurs figurants que la police avait arrêtés. Ces hommes-là, Florent Guyot et Jacquemont, par leur passé politique.
par les places qu'ils occupaient, par leurs relations dans les milieux gouvernementaux, étaient à classer à part. Dans quel but, pour quel intérêt, Malet avaitil jugé à propos de livrer, spontanément, sans qu'il fût même interrogé, sans que la police eût découvert le moindre indice de ces relations, deux hommes tels que Florent Guyot et Jacquemont, qu'il avait rencontrés presque par hasard, sans que leurs entrevues eussent laissé la moindre trace ?
Si l'on ne veut point reconnaître dans ces aveux une faiblesse qui chercherait les profits de la délation, il faut admettre une manœuvre ayant pour but de s'abriter derrière des personnages d'importance que la police n'oserait poursuivre, et de bénéficier ainsi de leur impunité. Est-il permis de se demander si, dès le moment où il s'est mis en rapport avec Florent Guyot et Jacquemont, Malet n'avait point eu pour objet, en même temps que de pratiquer des sénateurs pour le cas où la conspiration marcherait, de se procurer des paratonnerres pour le cas où elle échouerait? Ceci ne serait point à sa gloire. Mais l'on ne saurait expliquer autrement la spontanéité d'aveux aussi compromettants pour des tiers. Ce qui corrobore cette opinion, c'est que Florent Guyot et Jacquemont qu'il a rencontrés une fois sont les seuls qu'il nomme, alors qu'il tait le nom des conspirateurs qu'il croit n'être pas encore arrêtés.
Le 16, l'Empereur, qui a reçu les courriers du 12, écrit à Fouché : « Je reçois l'interrogatoire de Malet
que j'^ai connu dans tous les temps pour un très mauvais sujet, voleur, peu brave. Il avait déjà été compromis dans l'affaire d'Angoulême il y a quatre ou cinq ans. Je ne donnai pas de suite à ce qui le regardait, parce que j'y reconnus beaucoup de bêtise; je continuai même à l'employer, mais la récidive est un peu trop forte. En lisant votre dépêche, je vois que Florent Guyot et Jacquemont y sont pour quelque chose. Quant aux sénateurs, si les accusés disaient avoir causé avec eux, ce ne serait pas une preuve, mais ce serait un premier indice. Florent Guyot passait pour un homme sage ; ce n'est cependant pas la première fois que j'ai à me plaindre de lui, c'est au moins la cinquième. Il m'est revenu qu'il était d'un fort mauvais esprit, cela ne m'étonne pas. Je lui avais, malgré ces sujets de mécontentement, donné une bonne place. Quant à l'autre, je n'en ai jamais entendu parler : on dit que c'est un ancien membre du Tribunal. »
Fouché, tant qu'il s'est agi d'une affaire où des militaires se trouvaient compromis, même avec quelques obscurs terroristes, ne s'en était nullement soucié et, quoiqu'il dût trouver singulièrement hardie l'initiative du préfet de Police, il l'avait laissé agir, ou du moins il ne l'avait pas formellement traversé, mais, du jour où Florent Guyot découvre les membres du Sénat et où son témoignage, autrement valable que celui de Malet, peut compromettre les Jacobins nantis, il n'en va plus de même. Désormais Fouché va
donner tout entier pour couper les chiens du préfet et les détourner des pistes qui les mèneraient trop loin. Qui sait? jusqu'au quai Voltaire? au ministère de la Police générale?...
Napoléon et Fouché (Juin-Juillet 1808)
Comme Gambacérès et Dubois envoient à Bayonne les doubles des interrogatoires, Napoléon n'est point dupe : il a toute raison de suspecter dès lors Fouché, que la plupart des individus arrêtés n'ont garde d'inculper, mais qu'a cité le général Guillet, dans des termes que leur ton rend vraisemblables (1). Sentant tout cela, l'Empereur écrit à Fouché : « Je reçois votre lettre du 13 juin; les interrogatoires de Jacquemont et de Florent Guyot m'ont fort surpris. Je suis loin de n'y voir comme vous rien de nouveau; j'y
(1) Le général Guillet, dans sa confession au préfet de police, en date du 11 juin, a écrit de Malet : <( Il s'assit au pied de mon lit et me conta mille absurdités qui ne me permirent plus de douter de sa folie et vous en aurez une preuve, Monsieur le préfet, quand vous saurez qu'il me dit qu'une commission du Sénat, composée, entre autres personnes, de MM. Garât, La Fayette, Colaud, allait mettre l'Empereur hors la loi, que S. Exe. le ministre Fouché voulait bien entrer dans la conspiration et qu'il avait, à cet effet, dit à un sénateur que l'Empereur était fou, qu'il n'entendait rien en politique et en diplomatie et qu'il était temps de séparer leurs intérêts des siens ».
vois évidemment un complot dont l'un et l'autre sont. Quelle est la société que fréquentent ces individus? Benjamin Constant doit être là dedans. Cette canaille sera-t-elle toujours protégée à Paris ?
« Dans vos derniers numéros vous me parliez encore de divorce. Ce sont ces conversations qui alarment l'opinion et font naître le trouble dans le pays le plus tranquille du monde. Si chacun donnait rejceniple de faire son de^>oiv et ne faisait que cela, bien dés choses n arriéreraient pas.
« Je ne soupçonne pas Garât (1), mais c'est une tête faible et qui est mise à de si rudes épreuves dans des conversations que vous avez ensemble qu'il ne serait pas étonnant qu'il se lançât dans de fausses démarches et qu'il finît par se trouver compromis.
« Je sais gré au préfet de Police de suivre vivement cette affaire. Vous me dites que cela n'est pas dangereux. D'accord. Mais dois-je donc m'attendre à ce que les personnes pour lesquelles j'ai témoigné le plus d'égard soient les premières à ébranler la fidélité que me doit la nation? Quels qu'ils soient, ils n'y réussiront pas, et ils n'entraîneront que leur ruine.
« Au reste, quand il sera prouvé qu'ils sont coupables, je ne veux pas exercer d'autre vengeance que celle de les faire connaître à la nation pour les mar-
(1) Il ne sera peut-être pas impossible de montrer que, sinon avec Malet, au moins avec Benjamin Constant et d'autres, Garât était en pleine trahison.
quer du sceau d'un éternel opprobre. On ne peut pas regarder comme des conversations philosophiques, ces conversations avec des hommes tarés, aussi peu philosophes que Malet, Guillet et autres généraux, tous gens d'exécution. Ce n'est plus de l'idéologie, mais une véritable conspiration. »
Napoléon a senti, sans que Dubois le lui ait écrit, qu'un seul des individus arrêtés a pu avoir des relations avec les Idéologues du Sénat, et que c'est Jacquemont : mais c'est justement Jacquemont que Fouché prend sous sa protection, car il lui est spécialement recommandé par les hommes auxquels il a déjà des obligations et desquels il attend beaucoup. Aussi cabale-t-il contre le préfet de Police qui a osé toucher à un personnage aussi notable.
Le 16 juin, le préfet écrit à l'Empereur: « Sire, j'ai l'honneur de transmettre à Votre Majesté la copie du dernier interrogatoire du sieur Demaillot^ qui, après avoir obstinément nié tous les faits, lors des premiers interrogatoires, a fini par en avouer la majeure partie. J'ai la certitude que le général Malet et ses affidés se réunissaient rue de Thionville, à l'Athénée des Jeunes élèves et, ce qui le prouverait même, c'est que le sieur Lemare, ancien président du département du Jura, et sa femme, propriétaires de cet établissement, ont disparu aussitôt qu'ils ont su l'arrestation du général Malet et du sieur Corneille, l'un des coryphées du parti et que, malgré mes recherches, il m'a été impossible de les trouver. »
Ceci n'est qu'une entrée en matière, et voici l'essentiel: « Je suis instruit, Sire, que l'on m'accuse d'avoir fait arrêter très légèrement, le sieur Jacquemont, ancien tribun et chef du bureau des Sciences au ministère de l'Intérieur, mais j'espère, Sire, que je serai approuvé par Votre Majesté. Le sieur Jacquemont est, à mon avis, aussi et même plus coupable que le général Malet, car celui-ci n'aurait point agi comme il l'a fait et n'aurait point cherché des coopérateurs, si la conversation qu'il a eue avec Jacquemont, chez Florent Guyot, et, dont celui-ci convient dans son interrogatoire, n'avait point échauffé sa mauvaise tête et augmenté ses coupables désirs [que Jacquemont a peut être fait naître en lui citant les sénateurs mécontents]. [Le sénateur Destutt-Tracy est venu me demander à parler au sieur Jacquemont. Il m'a dit venir de la part du ministre] (1). » Dubois n'a point voulu, par ménagement ou par crainte, transcrire cette dernière phrase qui eût trop nettement découvert Fouché.Mais il annonce qu'il ^ remis au prince archichancelier et au sénateur, ministre de la Police, le rapport général de toute l'affaire avec copie de tous les interrogatoires et pièces à l'appui.
L'archichancelier s'empresse d'envoyer à l'Empereur le récit, d'ailleurs très exact et très minutieux, qu'a rédigé Dubois ; mais Fouché s'ingénie à brouiller les cartes; à empêcher Dubois de pénétrer plus avant.
(1) Rayé sur la minute.
Il a sans doute affaire à forte partie, car l'Empereur, avant même qu'il ait reçu la lettre que le préfet de Police lui a adressée directement, a écrit le 17, à Cambacérès : « Je reçois votre lettre du 13. L'interrogatoire de Florent Guyot et de Jacquemont m'a frappé ; prenez-en, je vous prie, cx)nnaissance. Cette affaire mérite d'être suivie : Jacquemont nie tout, non seulement ce que dit Malet, mais ce que dit Florent Guyot. Cet homme trempe visiblement dans un complot... Je vous prie de faire une enquête sur les personnes qui voyaient journellement ce Jacquemont. Faites venir le préfet de Police et témoignez-lui ma satisfaction de l'activité qu'il met dans la poursuite de ce complot. Recommandez-lui, en dehors de ce qu'il m'écrit, de vous rendre compte tous les jours et dirigez-le par vos conseils et par votre prudence. Il est nécessaire que vous parliez de toutes ces affaires au conseiller d'État Pelet. »
Il ajoute, et ceci montre quel est le caractère de ses préoccupations : « On m'assure qu'on tient chez Fouché les propos les plus extravagants. Depuis les bruits sur le divorce, on dit qu'on en parle toujours dans son salon, quoique je lui aie fait connaître dix fois mon opinion Ta dessus. Le résultat de tout cela est de déconsidérer le souverain et de jeter du vague dans les esprits. Prenez des informations. Si cela est, parlez-en à Fouché et dites-lui qu'il est temps qu'on finisse de s'occuper de cette matière-là, et qu'on est scandalisé de voir la suite qu'il y met. Est-il éton-
nant, après cela, que des hommes comme Florent Guyot, Jacquemont et autres, sur ces hypothèses, commencent à traîner des complots ? Ce n'est pas que j'aie le moindre doute sur la fidélité de Fouché, mais je redoute la légèreté de sa tête qui, en propageant ces idées, en fait naître d'autres et des projets que, par métier, ensuite, il est obligé de réprimer. »
Enfin, sur la lettre du 16, il écrit le 21 à Dubois — et c'est une exception à noter qu'il s'adresse directement au préfet de Police : « J'ai reçu les interrogatoires du 16. Je suis loin de trouver que vous ayez fait arrêter Jacquemont légèrement. Il peut être innocent, mais son interrogatoire est celui d'un criminel. Continuez à suivre cette affaire avec la plus grande activité en marchant toujours avec les indices et jamais avant. »
Si, par son interrogatoire, Jacquemont donne en effet des préventions contre lui en adoptant une forme de défense qui ne semblera ingénieuse que si l'on se prête — ce qui n'est pas le cas de Napoléon — aux récréations métaphysiques, il accentue encore cette formule, en la condensant et en l'entourant de tous les artifices de la psychologie la plus experte. Il ne nie point qu'il ait vu Florent Guyot; il ne nie point qu'il ait conversé avec lui ; il ne niera pas davantage qu'il ait vu Malet, mais, prenant Florent Guyot à partie, sans l'accuser d'avoir menti, il prétend prouver qu'il a, sans le vouloir, déformé les faits. « M. Florent Guyot s'est abusé lui-même, écrit-il le 14 juin, en
croyant rendre un entretien dont sa mémoire ne pouvait lui rappeler les expressions et dont sa narration n'offre point le véritable caractère. » Après avoir nié d'abord que M. Florent Guyot soit de ses amis, « puisque depuis deux ans peut-être qu'il a fait sa connaissance, il ne croit pas qu'il l'ait vu plus que sept à huit fois, de loin en loin, et par occasion d'affaires », il ajoute: « Ce simple fait, Monsieur le Comte, ne laissera point échapper à votre esprit combien une seule expression vague et hasardée peut donner aux choses une couleur fausse qui devient ensuite un sujet de préoccupations légitimes, quoique fausses elles-mêmes. Mais il en est bien autrement de la suite d'une conversation que l'on voudrait rétablir après un mois de sa date et lorsqu'elle n'a dû rien offrir d'abord qui pût en conserver la mémoire par un grand intérêt. Il n'est personne, je m'assure, qui, ayant un peu réfléchi sur la forme de son esprit, osât prétendre restituer, dans son intégrité, le plus court entretien de la veille, en rapportant à chacun des interlocuteurs la part exacte qu'il y a prise. Ce qui reste ordinairement de ces entrevues, ce n'est point le souvenir des termes, des phrases, des expressions qui y ont été employés, ce sont quelques impressions qu'on en a reçues soi-même et qui se sont vaguement conservées dans l'esprit. Mais ces impressions se forment, non pas immédiatement de ce qui s'est dit, mais de la manière dont on l'a entendu, et cette manière de l'entendre dépend à son tour de la disposition d'esprit,
de sentiment, de prévention même, où peut se trouver celui qui écoute. Comment serait-il possible, après cela, de rétablir avec quelque sorte de précision des propos fugitifs et déjà éloignés? N'est-il point évident qu'avec la meilleure foi du monde un pareil compte est erroné de sa nature et, qu'avec la conscience la plus pure, un galant homme est nécessairement livré aux déceptions de son esprit lorsqu'il croit ne rapporter que la vérité même. »
Cette forme de défense n'était point poui^plaire à Napoléon, mais, aux yeux de Fouché, elle avait l'avantage de ne compromettre aucun des sénateurs qui eussent pu être mis en cause et c'était ce que Dubois démêlait avec beaucoup de finesse dans un rapport confidentiel qu'il adressait à î'archichancelier, lequel avait désiré « connaître son opinion sur l'affaire du général Malet ». « Personne n'ignore dans Paris, écrivait-il, et peut être dans toute l'Europe, qu'il est parmi les sénatevirs de la première création des républicains mécontents et la conversation du général Malet avec Florent Guyot et Jacquemont a fait croire au premier que tout était possible pendant l'absence de Sa Majesté, avec un sénatus-consulte vrai ou supposé et des proclamations qui supprimeraient la conscription et les droits réunis Jacquemont a bien senti combien ces aveux et son silence étaient nécessaires aux sénateurs qu'il a nommés au général Malet. Il a prévu que, s'il faisait la même déclaration que Florent Guyot, il serait peut-être confronté aux
sénateurs qu'il aurait nommés et, persuadé d'avance qu'ils nieraient tout, il a préféré se taire lui-même parce que cet homme, méthaphisien (sic) idéologiste et qui n'a jamais été chaud qu'en révolution, a véritablement exprimé à Malet et à Florent Guyot son opinion personnelle, et son opinion personnelle a toujours été alimentée, depuis le 18 Brumaire an VIII, et par beaucoup des cent tribuns et par les hommes de lettres, les savants et les sénateurs mécontents.
« Je crois donc, en résultat, que cette affaire doit fixer l'attention de Sa Majesté, qu'elle est un avertissement utile pour le choix des hommes qui devront entrer au Sénat, mais qu'il faut bien se donner de garde de renvoyer cette affaire à aucun tribunal, pas même à une Commission militaire, quoique les généraux Malet et Guillaume et le S'^ Demaillot y fussent indubitablement condamnés ; qu'il faut se contenter, conformément aux conclusions de mon rapport, de les garder en détention et les envoyer dans nos établissements coloniaux aussitôt après la paix maritime; leur détention sera un épouvantail pour les sénateurs coupables, s'il y en a, et un avis à tous les mécontents que le Gouvernement a les yeux ouverts sur eux. »
Cet appel au renouvellement des déportations de Fructidor et de Nivôse montre^ assez qu'il subsiste aussi chez Dubois quelque chose du jacobin.
Il répond aux questions que l'Empereur a posées « sur les personnes qui voyaient habituellement ce Jacquemont », « je puis citer en première ligne le
sénateur Destutt-Tracy qui a été jusqu'à me dire à moi-même; lorsqu'il s'est présenté pour parler à Jacquemont — ce que je lui ai refusé — que si l'on arrêtait des hommes tels que Jacquemont pour leur opinion, on pourrait l'arrêter lui-même ; MM. Lebreton, Richard, Andrieux, Picard, de l'Institut, le S"" Roger, auteur de V Avocat, me sont signalés comme liés très particulièrement avec Jacquemont. Beaucoup de membres de l'Institut, ceux de l'École de Médecine et toutes les Sociétés savantes s'intéressent au sieur Jacquemont parce que sa qualité de chef du bureau des Sciences au ministère de l'Intérieur lui donnait de fréquents rapports avec eux. Le sieur Jacquemont est aussi lié avec le sénateur Garât. Il l'était encore plus avec le sénateur Cabanis qui vient de mourir.
« Je ne dois pas, ajoute Dubois, cacher à Votre Altesse que, dans toute cette affaire, on a cherché à insinuer auprès de beaucoup de sénateurs, notamment depuis le dimanche 12 de ce mois(l), que je cherchais à englober beaucoup de membres du Sénat dans une conspiration et plusieurs sénateurs, très dévoués au Gouvernement et qui certes n'aiment pas les démagogues, ont été assez dupes pour le craindre et cela tout simplement par esprit de corps; mais je n'en marcherai pas rnoinssur la ligne que je me suis tracée depuis le 18 Brumaire et toutes les haines que l'on
(1) Date de l'arrestation de Jacquemont.
NAPOLÉON ET FOUGHÉ 135
attisera contre moi ne m'empêcheront jamais de faire imperturbablement mon austère devoir. »
Il en donne au même moment une preuve convaincante. Poursuivant ses investigations, il a, sur de nouvelles déclarations du général Guillaume, fait arrêter Baudement, secrétaire en chef de la mairie du 1^*^ arrondissement, Ricord, ex-conventionnel, un autre Ricord, cousin de celui-ci, Bazin, auteur des Lettres Philosophiques, Liébaud, jurisconsulte, Lavigne ou Delavigne, le tenancier de l'auberge de la rue Bourgl'Abbé, et Bournot, chef de bataillon des vétérans. Sauf Blanchet, membre de la Commission révolutionnaire de Lyon, le docteur Saiffert, confident de Servan, et le médecin Gindre, de Lons-Ie-Saulnier, qui ne seront arrêtés qu'au début de juillet, sauf Lemare en fuite, sauf Angeloni dont le préfet n'a point percé la complicité, tous les conspirateurs sont sous clef, mais c'est du fretin et ce n'est point là ce qui importe à Fouché.
S'il intervient, c'est qu'il ne saurait tolérer que Dubois, par ses recherches, soit amené en présence de personnages intangibles. Fouché envoie donc chercher le général Malet- ; il le fait interroger par Desmarets : « Je sais, écrit Dubois à l'Empereur, qu'il lui a demandé s'il persistait dans ses déclarations. Il l'a gardé cinq heures et Malet m'a dit qu'il avait répété tout ce qu'il avait dit devant moi. »
Ce n'est là qu'un symptôme : le lendemain, lettre du secrétaire particulier du ministre invitant le préfet à
ne pas s'absenter parce que Son Excellence va envoyer une lettre très importante concernant l'affaire Malet : la note arrive dans la journée : la même a été envoyée aux conseillers d'État chargés des départements de Police. De son chef, le ministre crée une juridiction spéciale et sans analogue, chargée de l'instruction de l'affaire, et il dessaisit le préfet.
Cette note a la forme d'un arrêté :
Le Ministre de la Police Générale,
Après avoir lu les déclarations faites et les interrogatoires subis par le général Malet et les autres prévenus de complot contre l'État ; ensemble le rapport du conseiller d'État, préfet de Police ;
Considérant que l'instruction d'une pareille affaire dans laquelle les divers prévenus déposent les uns contre les autres ne peut être regardée comme complète, même pour l'autorité administrative chargée des premières recherches, que par la confrontation des divers prévenus entre eux ;
Considérant que cette confrontation n'a pas été faite sur les points les plus importants ;
Considérant que la gravité de l'accusation exige une instruction aussi approfondie que prompte et^sévère ;
Arrête ce qui suit :
Article premier. — Il sera, dans le jour, procédé à la confrontation entre les généraux Malet, Guillet et Guillaume, les sieurs Florent Guyot, Jacquemont et
Demailiot et autres prévenus, sur les faits résultant des déclarations, interrogatoires et rapports précités et autres cas.
Art. 2. — Les trois conseillers d'État chargés des arrondissements de Police générale de l'Empire sont invités à se réunir sur-le-champ pour procéder ensemble à ladite confrontation dont procès-verbal sera dressé, signé des prévenus et de Messieurs les conseillers d'État, le sieur Desmarets, chef de la 2« division de la Police générale, tenant la plume.
Art. 3. — La minute de ce procès-verbal nous sera remise dans le jour pour être, par nous, ordonné ce que de droit.
Art. 4. — Attendu que les prévenus sont, dans ce moment-ci détenus à la préfecture de Police et que la confrontation y sera bien plus facile qu'à l'hôtel de la Police générale, Messieurs les conseillers d'État se réuniront à la préfecture de Police.
Paris, 24 juin 1808.
Signé : FouCHÉ.
Les termes inusités, les formes illégales, les considé rants mensongers de cet arrêté ; la convocation des conseillers d'État pour le même jour à deux heures ; l'attention de ne point prévenir l'archichancelier, d'empêcher que l'Empereur puisse être averti, annoncent si hautement les intentions du ministre de la Police que toutes les suspicions deviennent vraisemblables. Le préfet de Police écrit le lendemain à l'Empe-
138 LA VIE DUqGÉNÉRAL MALET
reur : « Le sénateur ministre de la Police, après m'avoir fait écrire hier à une heure qu'il ne pourrait pas me recevoir pour le travail ordinaire des vendredis, m'a fait parvenir à deux heures l'arrêté dont j'ai l'honneur de transmettre copie à Votre Majesté. » Et, en même temps, arrive la convocation pour deux heures de relevée.
Dubois ajoute: «Je suis bien loin. Sire, de me plaindre que mes collègues Real et Pelet et M- Desmarets soient adjoints à mes travaux, j'en suis même charmé, mais je ne méritais pas la formule qu'on a prise, ni les considérants et les motifs de l'arrêté, et le ministre qui a fait dire partout à Paris et qui a dit lui-même qu'il lie voyait pas cette affaire sous le même point de vue que moi, n'aurait pas dû établir, dans un arrêté, que les confrontations ne sont pas faites, lorsqu'elles le sont toutes, c'est à dire toutes celles nécessaires, car les individus qui avouent les mêmes faits ne doivent pas être confrontés, surtout lorsqu'on a des recherches très pressées à faire et des interrogatoires et déclarations à recevoir à chaque instant. »
Cependant, après une séance blanche le 24, les trois conseillers d'État que surveille Desmarets, ont commencé à refaire, pour le compte de Fouché, le travail que Dubois a fait à lui tout seul : mais Dubois cherchait les coupables et Fouché cherche des innocents. A la vérité, il se soucie fort peu de Guillet, de Guillaume, et même de Malet qu'on interroge à nouveau et qu'on confronte, sans obtenir qu'ils se contredisent, et qui,
plus OU moins, confirment leurs aveux; de même Florent Guy ot, qui déjà marque des réticences assez fortes; mais, à la fin, le mardi 28, on arrive à Jacquemont auquel on témoigne tout de suite des égards sans précédents. En eff'et, il ne s'agit plus ici d'interrogatoire et de réponses qui suggèrent d'autres questions plus pressantes, qui se succèdent dans un ordre logique, qui déconcertent l'inculpé et qui l'amènent à des aveux. C'est à Jacquemont qu'on remet la direction de son interrogatoire. On lui donne lecture des déclarations de Florent Guyot, et de Malet, des procès verbaux de confrontation de Jacquemont, Mal et et Florent Guyot, de la lettre que lui, Jacquemont, a écrite au préfet de Police, de la lettre que Florent Guyot lui a écrite à luimême et de son interrogatoire à la suite. « M. Jacquemont, à la suite de la lecture de ces pièces, après avoir déduit quelques motifs généraux, et demandé à rédiger sa réponse à tête reposée, déclare que c'est pour donner à ses déclarations toute la maturité et l'exactitude qui pourraient établir la vérité aux yeux de MM. les commissaires conseillers d'État » : saBK plus discuter, on lui remet les copies des pièces qu'on lui a lues et même le procès -verbal de la confrontation de Malet et de Florent Guyot qui date de la veille ; et, travaillant sur ces pièces, Jacquemont produit un morceau de psychologie fort intéressant, où il ne répond à aucune des questions précises qui auraient dû lui être posées, mais où iî parvient à noyer, dans un vague complaisant, des faits qu'il ne veut ni nier ni
avouer complètement. Entre autres choses il dit : « La nature des fonctions que vous exercez, Messieurs les conseillers d'État, a dû vous offrir souvent ces phénomènes d'une dépression totale de la pensée qui peuvent être sans doute l'indice du crime découvert, mais qui peuvent également appartenir à l'innocence surprise, lorsqu'elle est associée à un cœur très sensible dans une organisation délicate et faible. C'est, je le présume, dans cette situation que M. Florent Guyot se trouvait, quand, privé des moyens de comparer ses souvenirs et reconnaissant quelques vestiges de vérité étroitement enchaînés, dans la déclaration du général Malet, avec des assertions mensongères, ilminuta une seconde déclaration qui dénature la plus grande partie de la précédente, mais qui laisse encore beaucoup d'inexactitude dont il ne parait pas facile d'expliquer la cause. »
Enchaînant donc ses idées avec une rigueur de logicien, Jacquemont s'efforce de convaincre ses juges « que M. Florent Guyot s'est abusé lui-même dans la déclaration qu'il a écrite sous l'impression violente d'une arrestation inopinée ». Il prétend que Florent Guyot a réuni dans un seul récit des conversations tenues en des circonstances fort diverses « selon la matière assez ordinaire de ses entretiens avec moi : tantôt que le Sénat saurait bien empêcher les déchirements dont il témoignait la crainte ; une autre fois qu'il y a dans le Sénat des hommes dont les opinions sont libérales et les intentions également prononcées
contre les Bourboniens et contre les Jacobins et que je connais tel ou tel de ces sénateurs qui sûrement se dévoueraient au salut de F État, en ces dangers ; une autre fois encore que la Constitution de l'an VIII ne pouvait manquer d'être bientôt remplacée par le gouvernement impérial ou par l'immense supériorité de mérite du premier consul et qu'il eût fallu augmenter le nombre des consuls en leur attribuant une part plus considérable dans les actes du gouvernement, et, un autre jour enfin, que les nouvelles qui excitaient ses alarmes devaient inquiéter également les personnes attachées aux premières places de l'État et qu'elles s'en occupaient sûrement autant et plus que lui ; c'est ainsi, dis-je, que ces divers propos, fort simples dans leur isolement, ont pu se réunir dans l'esprit de M. Florent Guyot et devenir d'abord le sujet altéré d'une conversation avec le général Malet et ensuite le fond de la déclaration qui en a été faite. »
Assurément, cette défense ne manque point d'adresse et Jacquemont montre une ingéniosité spirituelle lorsqu'il ajoute : « M. Florent Guyot ne m'en voudra pas d'ajouter qu'il m'a paru avoir une certaine solennité dans ses discours », puis reprenant la théorie qu'il a fait valoir lors de son interrogatoire, il parvient à noyer, dans un vague complaisant, des faits qu'il ne veut ni nier, ni avouer complètement.
Autant il a été courtois et prudent à l'égard de Florent Guyot, autant il affecte un dédain presque agressif vis à vis de Malet, et, ayant remis cette pièce
« consistant en une feuille écrite sur trois de ces pages, ii laisse MM. les conseillers d'État interroger à l'aise Demaillot ». A la séance du 29 au matin, Dubois qui n'entend point rester sous le coup des dénégations de Jacquemont, derrière lequel il sent Fouché, « lui pose des questions pressantes sur ses conversations avec Florent Guyot, toutes les fois qu'il a conféré avec lui sur les affaires de la France ». Il ne gagne rien et Jacquemont continué à affirmer que les déclarations les plus graves qu'il a faites à Florent Guyot comme à Malet « n'étaient pas dites sérieusement, mais par forme de plaisanterie ». Real insiste sur « l'inconvenance du système de dénégation que Jacquemont a adopté » ; il gagne seulement que Jacquemont croit pouvoir se rappeler que, dans les conversations qui ont pu avoir lieu entre M. Florent Guyot et lui, conversations « du genre des conversations ordinaires de Société », il a pu « y être question de diverses idées non étrangères totalement à plusieurs choses relatées dans la déclaration ou la lettre de M. Florent Guyot ».
On peut juger par là des précisions acquises à la suite d'une séance qui a duré de neuf heures du matin à cinq heures et demie de relevée. Mais M. Florent Guyot, interrogé aussi longuement le lendemain et le surlendemain, n'en maintient pas moins tous ses dires. Quant à Jacquemont, interrogé à nouveau, il oppose à tout, cette phrase : « Je ne nie pas, mais je ne me rappelle pas », ou « Je m'en réfère à ce que j'ai dit
précédemment. » Confronté avec Malet, il dit que « la conversation fut courte, vague et insignifiante et qu'il n'y fut question que des nouvelles du jour ». Lorsqu'on lui montre la concordance des aveux de Florent Guyot et de Malet, il revient à son explication psychologique des superpositions. Il termine par cette phrase ambiguë : « Je finis en laissant à Messieurs les commissaires apprécier les motifs qui peuvent fonder leur opinion sur le caractère de la déclaration de M. Malet et je m'en rapporte à leur justice. »
Et puis... Et puis c'est tout. « Les commissaires conseillers d'État closent le présent procès-verbal et ajournent la continuation des séances au jour dont il sera convenu entre eux ou qui sera décidé par Son Excellence le ministre de la Police générale. »
Mais il ne plaît pas à Son Excellence de convoquer à nouveau la commission. Son Excellence a vu que les choses tournaient mal pour son protégé, et elle a reçu de Bayonne une lettre qui lui a donné prétexte de suspendre les séances de la commission instituée par elle.
Au coup d'État de Fouché, l'Empereur ne s'est pas opposé formellement. Il s'est contenté- de lui écrire le 29 juin : « Je reçois votre lettre du 26. Les changements faits au conseil de Police sont irréguliers. Vous ne deviez pas les faire sans mon ordre. J'ai lu avec attention les interrogatoires que m'a envoyés le préfet de Police; ils me paraissent importants; mais on le calomnie lorsqu'on dit qu'il attaque le Sénat. Il
n'y a pas, dans ce qu'il m'a envoyé, un mot qui compromette un seul sénateur. Votre devoir est de soutenir le préfet de Police et de ne pas le désavouer en accréditant de fausses rumeurs contre ce magistrat. » Ainsi un simple blâme et combien faible !
Avec Cambacérès, comme s'il avait peur de Foucbé, — et cela est bien probable, — l'Empereur a été plus formel et il a laissé mieux voir des soupçons qui s'accentuent chaque jour. Il a écrit: «On ne peut être plus mécontent que je ne le suis de ce ministre de la Police qui laisse échapper sa haine contre le préfet de Police au lieu de le soutenir, de l'encourager et de le diriger. Le ministre cherche à jeter du blâme sur le préfet de Police en disant qu'il jette de la défaveur sur le Sénat. Il n'y pas un mot contre le Sénat dans tout ce que m'a envoyé le préfet de Police. Parlez de ma part à Pelet et à Real. Je désire que vous souteniez, dans toutes les circonstances, le sieur Dubois et que vous lui donniez des témoignages d'estime. Prévenez bien ses ennemis et ses détracteurs que je lui en donnerai moi-même des preuves d'autant plus éclatantes qu'on voudra plus déprécier son zèle. Je juge par ma raison et par mon jugement et non sur l'opinion des autres.
« Il est certain que, depuis l'an VIII, le parti anarchiste n'a cessé de tramer en France une conspiration sourde. J'ai constamment pardonné. Il faut faire aujourd'hui un exemple qui coupe court à toutes ces machinations.
lu*--
« Vous qui êtes légiste, pourquoi n'avez-vous pas observé au ministre de la Police qu'il n'avait pas le droit de créer une nouvelle machine ? Il devait consulter les conseillers d'État réunis et non prendre un arrêté pour la création d'un conseil de Police. Les conseillers d'État qui connaissent les formes, eussent dû se refuser à ces fonctions puisque cette nouvelle machine ne pouvait être créée que par mon autorisa, tion. »
Cambacérès, si prudent, a-t-il interprété trop fortement la pensée de l'Empereur, ou Fouch^, ayant vu les choses mal tournerpour Jacquemont, s'est-il réservé Finnocentement final ? Après avoir institué ce conseil de Police auquel il a remis le soin d'examiner le cas des conspirateurs, soustraits ainsi à toute juridiction régulière, militaire ou civile, il en suspend les séances. Pour triompher de Dubois, il n'hésite pas à lui prêter des propos comminatoires contre le Sénat, à supposer à l'Empereur le projet de le décimer. Napoléon ne voit pas clair dans ce jeu extraordinairement compliqué : « Pourquoi, écrit-il à Cambacérès, le ministre a-t-il ôté au conseil de Police la connaissance de cette affaire ? Envoyez-moi le rapport et le travail que le conseil a fait. J'ai blâmé qu'on ait ôté la plume au secrétaire légal du Conseil (1), mais je n'ai pas ordonné qu'on revînt sur cette mesure et
(1) Le Secrétaire général du ministère, Saulnier, que Fouché avait remplacé par Desmarets.
VOUS ne lui avez pas dit cela. Enfin, expliquez-moi ce qu'a Fouché dans tout. cela. Est-il fou ? A qui en veutil ? Personne ne l'attaque ; personne n'attaque le Sénat. Qu'est-ce que cela vent dire ? Je commence à ne plus rien comprendre à la conduite de ce ministre. Que disent Réa:l et Pelet de la Lozère ? Que pensez-vous de tout cela ? La jalousie contre le préfet de Police peutelle le porter à de pareils excès ? »
Si Fouché a suspendu les séances du conseil de Police, c'est qu'il ne veut pas que le Conseil rédige le rapport que l'Empereur réclame, qu'il se réserve de faire lui-même et par lequel il se propose de blanchir ceux auxquels il tient. « Tous ceux qu'on accuse de conspiration, écrit-il, se sont trop ouvertement abandonnés à la crainte d'événements sinistres sur la surface de l'Europe et subversives de l'état actuel des choses en France. Ils ont manifesté, avec trop d'indiscrétion et de précipitation, leurs opinions et leurs vœux personnels dans la supposition extravagante du renversement du trône et dans l'idée craintive du rétablissement de l'ancienne dynastie... Doit-on conclure de tout cela qu'il ait existé un projet ayant pour but de rétablir la Constitution de l'an VIII avec des consuls et la suppression de la conscription et des droits réunis ? Est-il également constant, d'après les pièces d'instruction, (^e la conspiration dénoncée a existé? Non, je le répète, il n'y a pas là de conspiration. Où sont, en effet, les chefs de parti ? Où sont leis réunions? Quels en sont les membres? Où sont les
pièces de conviction? Où sont les moyens d'exécution? Existe-t-il une correspondance? Où sont les armes ? Où sont même les tfkces d'une conspiration? »
Tels sont les arguments de Fouché auxquels on doit une réponse. Certes, la conspiration existe, mais elle est double : l'une, dont on n'a point trouvé le secret, s'est passée en des conversations entre trois, quatre, cinq personnes au plus : Malet, Florent Guyot, Jacquemont, et, dans la coulisse, Destutt de Tracy, Garât, peut-être quelques autres ; mais celle-ci est le paravent : puis, la conspiration effective et qui n'a point eu besoin des sénateurs pour s'organiser, pour forger des armes et imprimer des décrets, celle tramée entre Jacobins obscurs dans un « Salon particulier » de marchand de vins. C'est de cette façon que se sont amorcés et que s'amorceront, durant le xix* siècle entier, les attentats effectifs contre le Souverain. Seulement ici les pièces de conviction ont échappé et c'est là ce qui donne une force au raisonnement de Fouché.
« Sans doute, dit-il en terminant, il faut réprimer les écarts dans lesquels sont tombés les individus arrêtés; la tranquillité intérieure demande que plusieurs d'entre eux soient sévèrement punis et mis dans l'impossibilité d'apporter de nouveaux troubles en les séquestrant de la société. Mais faut-il pour cela l'appareil de la Haute-Cour ? Non sans doute ! Quand on en aurait la preuve, des considérations politiques très puissantes le feraient certainement rejeter. Au lieu
d'occuper l'Europe entière de pareils détails, le chef de l'Empire trouvera sans doute plus sage et également utile à la sûreté publique, de comprimer par des mesures sans éclat les efforts des malintentionnés et saura faire le discernement des véritables coupables, et de ceux à qui on n'a eu à imputer que des imprudences et de la pusillanimité. »
Mais, quand a-t-il été question d'une Haute-Cour et pourquoi une Haute-Cour lorsqu'un conseil de Guerre suffirait ? Une Haute-Cour, ce serait pour mettre en jugement des sénateurs, ce dont il ne fut jamais question. Derrière cet épouvantait de la Haute-Cour, comment Fouché s'arrange-t-il pour faire disparaître la conspiration effective et la nier? Avant d'étouffer ainsi, dans des prisons opportunes, le secret des menées criminelles, n'y aurait-il pas lieu de les pénétrei, de constater la part de sérieux qu'elles présentent?
L'Empereur a la sensation -que Fouché prétend garder en réserve, sinon une révolution, au moins des révolutionnaires, et que ses menées secrètes vont plus loin qu'une rivalité d'influence avec le préfet. Si celui-ci lui paraît aussi gênant, c'est qu'il le contrarie dans des projets qui se rattachent à un ensemble d'extraordinaires intrigues. L'Empereur n'est donc pas dupe. Il écrit le 17 juillet à l'archichancelier: « Je vous envoie le bulletin de police (c'est le rapport du 13). Je vous prie de le lire avec attention et de le comparer aux pièces. J'ai cru longtemps que c'était la rivalité contre le préfet de Police qui portait
napol:éon et fouché 149
M. Fouché à se conduire ainsi. Je commence à craindre que Fouché, qui a la tête gâtée, ne favorise les brouillons dont il espère se servir et ne veuille point décourager des gens qui prévoient des circonstances de mort ou des événements extraordinaires, puisqu'il songe lui-même tant à l'avenir, témoin ses démarches pour un divorce.
« Dans cette situation des choses, je vous prie d'assembler le conseil de Police et de vérifier les assertions suivantes, savoir :
« 1° Qu'il n'y a eu entre les accusés qu'une entrevue, tandis qu'il est constant, par les interrogatoires, qu'il y en a eu un grand nombre ;
« 2° Qu'elle a eu lieu par hasard, tandis qu'il est prouvé qu'elles ont été indiquées ;
« 3° Qu'il n'y a eu aucune proposition de faite de la part et au nom des sénateurs, tandis que Servan et Jacquemont se disaient chargés de faire des propositions, sans que les sénateurs en sussent rien, comme c'est l'usage de la part des chefs de complot ;
« 4® Qu'il n'ont adopté aucune espèce de résolution, tandis qu'ils ne pensaient qu'à cela et que le jour d'une émeute était déjà fixé et que l'idée de la Garde Impériale à Paris les a seule arrêtés court ;
« 5° Qu'ils ne se soient donné aucun rendez-vous, tandis qu'ils se voyaient tous les jours. »
Ce sont là les questions que le conseil de Police doit examiner : mais l'Empereur, auquel manquent, pour se former une opinion définitive, les pièces de con-
viction que Lemare et Bazin ont si opportunément déménagées, n'en est pas moins dans le vrai lorsqu'il dit : « Où en serait-on si on ne réprimait les malveillants que lorsqu'ils ont une armée et si, dans un État bien organisé, on n'arrêtait pas des essais qui ont pour but d'inquiéter et d'altérer la tranquillité publique ? »
Le conseil de Police assemblé les 21 et 22 juillet au palais du prince archichancelier en exécution des ordres de S. M. L et R. et composé du sénateur ministre de la Police, des trois conseillers d'État et de Saulnier, secrétaire général (au lieu de Desmarets), a adopté, dans sa première séance, l'opinion de Dubois « qu'il était difficile de répondre immédiatement aux questions proposées sans un nouvel examen des pièces de cette affaire, que ce serait peut-être s'exposer à des indications inexactes lorsque la précision la plus rigoureuse était nécessaire ». On a donc remis la séance au 22 : Dubois y a donné lecture d'un projet de réponses aux questions posées par l'Empereur, en faisant porter ces réponses sur l'ensemble de la procédure. Il a distingué fort justement les réunions chez Lemare et chez Delavigne de l'unique entrevue de Jacquemont avec Malet et Florent Guyot ; et, à la troisième question : « Dans ces entrevues n'a-t-il été fait aucune espèce de proposition de la part et au nom des sénateurs sans que ces sénateurs en fussent instruits », il a répondu : « Lorsque Malet eut une entrevue chez Florent Guyot avec Jacquemont, il fut
question du projet de quelques sénateurs, suivant les dires de Malet et de Florent Guyot. Florent Guyot déclare aussi que, dans ses entrevues avec Servan et Jacquemont, il fut question encore du projet de quelques sénateurs; mais, Servan étant mort, Jacquemont se tait opiniâtrement et Bazin, qui avoue les faits et qui connaîtrait les secrets de Servan, ne veut nommer personne. Ainsi, il est certain au procès qu'il n'y a que des ouï-dire relativement aux sénateurs ; que Servan les a fait parler ; que Malet, d'après Jacquemont, les a fait parler aussi ; mais on ne peut pas dire qu'aucun sénateur ait aucune part directe dans les complots de Servan, ni dans ceux de Malet. Les déclarations de celui-ci, celles de Florent Guyot, de Baudement, de Corneille, de Bazin, de Liébaud, prouvent bien qu'on a mis en avant le nom de plusieurs sénateurs, notamment celui du sénateur Garât, mais tous les fils aboutissent à Servan et à Jacquemont et ne vont pas au delà. »
Cette réponse très nette, et sans doute suffisante, ne semble- point au conseil assez juridique : il lui paraît que, pour répandre plus de clarté dans cette affaire, il faut diviser les questions en séries de personnes. Cette proposition est adoptée. La 1^^ série comprend : Malet Florent Guyot et Jacquemont ; celui-ci est presque innocenté et les sénateurs même, Garât et Tracy qui « s'occupaient, au dire de Florent Guyot et de Jacquemont, de la chose publique », le sont complètement- « Il paraît certain, d'après l'examen des pièces, les
dires et les variations des accusés, que ces sénateurs ont ignoré que leur nom fût cité dans ces conversations et qu'ils n'ont chargé aucun des accusés de faire, ni de recevoir des propositions de leur part. »
Sur la 2° série : Malet, Guillaume, Corneille, Bazin, Baudement, Gariot, Lemare, Demaillot, on passe légèrement : on reconnaît leur culpabilité, mais sans attacher à leurs propos l'importance qui conviendrait. Enfin pour la 3® série : Servan, Grimoard, Jacquemont, et Florent Guyot, l'acteur principal est mort : toutes les réponses sont négatives. Et Fouché ayant présidé à cette lessive, derrière Son Altesse Sérénissime le prince archichancelier, la séance est levée.
Restent les sanctions. Ici, Fouché l'emporte définitivement : non pas que Dubois ait eu la moindre intention de réclamer la convocation d'une Haute- Cour de justice : mais on a vu qu'il eût souhaité, en attendant la paix maritime qui eût permis l'internement des plus coupables aux colonies, leur emprisonnement dans les îles de Bretagne. On se contenta de prononcer le maintien dans les prisons d'État ; mais la plupart des accusés furent relâchés au bout de quelques mois: Baude, Baudement, Bazin, Florent Guyot, Guillaume, Guillet et Jacquemont furent, en avril 1809, exilés à quarante lieues de Paris ; en juin, on donna le choix à Bournot, chef de bataillon des Vétérans : destitué ou éloigné de Paris. Jacquemont obtint même une place d'inspecteur général des
NAPOLÉON ET FOt}CHé 153
droits réunis. Gariot et Gindre furent mis en liberté lors du mariage de l'Empereur. Sur un rapport de Savary, qui adoptait presque les conclusions de Fouché, seuls restaient en prison au mois de juillet 1810, Demaillot et Corneille. De plus, Bazin qui, ayant rompu son ban, était revenu du Mans à Paris, s'y était fait arrêter et, refusant de retourner à son lieu d'exil, avait préféré la prison.
La captivité du général Malet
« Sire, écrit, le 23 octobre 1808, Malet à l'Empereur, de la maison de détention de la Grande Force, il n'est pas un Français éclairé, ami de son pays, qui ne rende de continuelles actions de grâces à Votre Majesté pour le degré de gloire et de prospérité auquel la France s'est élevée depuis son avènement au gouvernement de l'Empire.
« Plus il apprécie le bien-être et la tranquillité dont il jouit, qu'il sait ne devoir qu'au génie et aux vertus extraordinaires de Votre Majesté, plus il doit craindre la perte d'un bien inestimable.
« Un sentiment de reconnaissance, identifié avec l'amour de lui-même, lui fait donc tourner sans cesse ses regards vers Votre Majesté. Il ne peut s'empêcher de penser et quelquefois de dire : que deviendrionsnous SI NOUS PERDIONS l'eMPEREUR ?
« Cette crainte, Sire, est d'autant mieux fondée que l'on connaît l'intrépidité de Votre Majesté qui, toujours avide de gloire, veut toujours se trouver à la
tête de son armée et en partager les dangers comme le dernier de ses soldats.
« Ne trouvez donc pas mauvais, Sire, les justes craintes de ces Français, puisqu'elles n'ont pour mobile que l'amour de votre personne et la prévoyance des malheurs qui menaceraient la Patrie si elle avait celui de vous perdre avant qu'un long règne ait pu consolider l'ouvrage de Votre Majesté.
« Je me glorifie d'avoir partagé ces craintes qui étaient devenues assez générales au moment du départ de Votre Majesté pour l'Espagne où l'on savait les esprits en effervescence.
« On m'avait assuré qu'il s'en était déjà répandu de pareilles pendant la campagne que Votre Majesté venait de faire en Pologne. J'ai pu être frappé de ces craintes et parler de ses suites avec quelques amis ; mais jamais d'une manière répréhensible comme quelques intrigants l'ont rapporté à M. le préfet de Police qui m'a paru avoir mis un peu de précipitation dans les mesures acerbes qu'il a employées vis à vis de moi en faisant dépouiller ma maison des effets les plus précieux : même de mes décorations militaires et de la Légion d'honneur, ce à quoi j'ai été le plus sensible.
« Après avoir eu ce tort envers moi, il était naturel qu'il cherchât à me faire considérer comme criminel pour n'être pas trouvé lui-même coupable d'abus de pouvoir.
« J'ai adressé ma réclamation à Son Excellence le
LA CAPTIVITÉ DU GÉNÉRAL ^fALET 157
ministre de la Police pour lui faire connaître encore plus en détail les motifs auxquels j'attribuais l'oppression sous laquelle je me trouve depuis cinq mois détenu au secret.
« N'ayant rien obtenu par ce moyen, je prends la liberté, Sire, d'avoir recours à Votre Majesté pour réclamer sa justice, sa clémence, en le priant d'avoir égard à mes cinquante ans de service.
« Je suis, Sire, ' .
De Votre Majesté,
Le très humble, très dévoué et très fidèle sujet
Le général
Malet. »
Cette supplique où le ton du début contraste avec celui de la fin, où la magnificence des flatteries s'équilibre mal avec l'âpreté des réclamations, n'eût point manqué d'une certaine habileté hardre^ dans sa rudesse adulatrice, si Napoléon n'avait eu sa conviction établie, aussi bien sur les mérites de son auteur que sur la valeur respective du ministre et du préfet de Police. S'il eût pensé que Malet eût pu être utile, il n'eût point hésité à l'employer comme il en employait tant d'autres qui avaient conspiré sa mort, qui avaient pillé effrontément partout où ils avaient passé et qui professaient, sur la délicatesse, des doctrines singulièrement libérales ; mais il avait formel-
lement et définitivement jugé Malet, comme un homme sans valeur militaire et sans valeur morale. Il le laissa donc où il était : et Malet passa à la Grande Force la fin de l'année 1808 et les premiers mois de 1809. Il y fut maintenu par délibération prise par l'Empereur dans ses conseils secrets des 3 et 10 avril
N'a-t-il pas participé, un peu plus tard, à une conspiration dont l'énoncé est tellement puéril qu'on serait tenté de n'y voir qu'une fable insoutenable d'un apprenti policier. Voici ce qu'on en sait : un nommé Sorbi, se disant Romain, prétendant être venu ou avoir été envoyé d'Espagne, et dont Fouché semble avoir attendu quelque lumière sur les événements, puisqu'il l'a fait interroger par Maillocheau, son secrétaire de confiance, puis par Desmarets, a été transféré à la Force en septembre 1808. Durant le séjour qu'il y a fait, il a connu comme Malet, Gariot, Corneille et Gindre, qui tous y sont détenus. Que se passa-t-il entre eux ? Dans un mémoire qu'il présenta par la suite au ministre de la Police, Sorbi rapporte longuement les ouvertures qui lui furent faites et discute quel moment aurait été le plus favorable pour « écrire à Son Excellence le Ministre et l'informer y> : « Je désirais, dit-il, de Jouer un rôle convenable açec eux jusqu'à ce que f aurais des preuves sures pour pouvoir en faire mon rapport à Son Excellence, malgré la
crainte que J'aidais que la Police ne fut instruite par d'autres avant moi, » Il accepta donc avec un empressement de bon aloi, les déjeuners des contrés et il eut avec Malet « qui, par son grade, semhlet le chef quoi quil fut le moins enragé » des conversations qu'il jugea à propos « d'établir en forme de dialogue pour dire la pure vérité mot pour mot et sens détour... »
Ayant ainsi obtenu ces vérités importantes, Sorbi « écrivit à M. Desmarets en lui disant quil avait quelque chose à lui communiquer qui regardait l'Etat^. Desmarets le fit chercher et recueillit ses dires de sa propre main : depuis lors, il paraît avoir accepté une version où le rôle que Malet devait jouer était davantage développé, mais dont on ne trouve pas trace dans ses notes. La voici : Malet s'échappant de la Force le dimanche 29 juin devait se présenter, en grande tenue, précédé d'un tambour et d'un porte-drapeau, devant l'église Notre-Dame, où devait être chanté un Te Deum pour la prise de Vienne. Les portes étant fermées et gardées par des conjurés, le Gouvernement entier eût été enlevé d'un coup de filet ; Malet eût repris alors les formules de sa conspiration de 1808, forçant les uns à signer les ordres qu'il leur dicterait, les autres à les exécuter, etc.
Tout était-il ici de l'invention de Sorbi? Pourtant une déposition étrange de Rigomer Bazin arrêté le 22 juin pour avoir rompu son ban d'exil semblait y apporter quelque confirmation. Bazin affirmait l'union des royalistes et des républicains contre l'Empe-
160 LA VIE DU GiNÉRAL MALST
reur et des conversations engagées entre les agents les plus actifs des partis d'opposition. Quoique tout cela fût vraisemblable, on n'attacha point à ces révélations une importance majeure; on prit seulement des précautions « pour prévenir cette incartade » et Malet y gagna d'être transféré à Sainte-Pélagie (1).
De Sainte-Pélagie le 18 août, il adresse une lettre d'instances à Fouché. Il réitère le 9 octobre par une lettre à Savary. Il demande d'être éloigné de Paris sur « sa parole d'honneur de n'y revenir que lorsque son Excellence le jugera convenable ». Le 4 janvier 1810 il écrit au Préfet : « ma santé très délabrée depuis la maladie que j'ai faite à la Force et qui se prolonge beaucoup (1).»
(1) Voici les notes prises par Desmarets.
(( 26 mai 1809. Malet. Corneille. Gariot (connait beaucoup de monde). Gindre le plus exalté.
(c Un médecin qui est venu déjeuner avant-hier sans permission avec eux et Sorbi, de ma taille, belle figure, beaux yeux noirs perçants, à la Titus, haut en couleurs.
« Rouget de Lisle : on ne sait pas si on lui a parlé, reste des heures avec Malet. Savait l'ancienne affaire.
« Angeloni, doit venir aujourd'hui sans permission comme pourvoir Sorbi. Depuis... donne de l'ombrage ; sous le nom de Canova, initié dans l'affaire. Correspond par intermédiaire avec eux.
« Un cordonnier (que l'on croit du faubourg Montmartre), vient avec des bottes et souliers. Ami sûr et fidèle de Gariot.
« Bazin est retiré ici et caché dans une maison. A écrit, il j a huit ou dix jours, une lettre à Malet sous la rubrique des pois mûrs, jardins, etc., faisant allusion que tout est prêt. Ils
Bazin, arrêté le 22 juin pour avoir rompu le ban d'exil qui lui avait été notifié le 12 avril et selon lequel il devait être parti pour Le Mans le l^"" mai, subit le soir même un premier interrogatoire où il révèle la conspiration, dont, le lendemain, il précise
'savent tous quatre où il est. Leurs femmes y vont et Corneille disait que le diable ne le trouverait pas.
« Baude, qui a la permission (on croit), de rester ici, communique avec eux par le médecin qui doit m.ême venir aujourd'hui à la prison apporter sa réponse. Fanatisé, dévoué, disant pouvoir faire agir un faubourg.
« Bazin a chez lui des proclamations, tout est fait. Elle doit se lire sur la Place Notre-Dame le dimanche. C'est Bazin qui devait la lire ;-mais elle sera lue par Baude, accompagné par Bazin qui pérorera au besoin. Ils ont un bataillon de vétéraàs ; il y aura beaucoup de monde rassemblé, on fermera les six portes de Notre-Dame... 3 ou 4 hommes. » « Le tyran n'est plus. A bas les Corses et la police ! »
« Moreau, Lafayette et XXX, 3 chefs du gouvernement, 3 sénateurs, gens de lettres qui sont aussi dans le gouvernemtint provisoire et environ vingt sénateurs. Le ministre est avec eux. Vingt-quatre heures après, ils s'en déferont. Il y a un général d'artillerie retiré à Versailles qui est du même pays que Malet. Il viendra de suite à Paris, Il y a aussi un [officier?] supérieur d'artillerie ami intime à celui de Versailles, retiré à Reims ; celui-ci (de Reims) ignore ; mais ils sont sûrs de ses principes.
« Si le plan de dimanche ne réussit pas, comme il est formé en prison par Giixdre, il y en a un autre de Bazin qui a fait le sien aussi, ne sachant pas celui de Oindre.
« Organisation de 50.000 hommes à Paris
« Malet commandant des troupes.
« Faire sortit-Dupont, Marescot et les prisonniers, excepté les assassins. « La police à l'eau. »
certains détails : <^ Quatre mille hommes ayant pour cri de ralliement KzVe Louis X F// / devaient, dit-on, se réunir armés sur le parvis de Notre-Dame, le jour du Te Deum dernier ou de l'avant dernier, et cerner l'église où étaient réunies les autorités constituées. Pendant ce temps, on devait ouvrir les prisons, mais seulement pour en faire sortir les prisonniers d'État. « Comme l'inspecteur général de police Veyrat lui demande comment les chefs d'un parti qui devait proclamer Louis XVIII ont pu et dû le consulter dans une affaire semblable qui ne pouvait s'accorder sous aucun rapport avec ses opinions politiques, il répond — et cette réponse est topique pour toutes ces réunions hétérogènes des partis adverses que forme la haine pour lutter contre un ennemi commun : « Dans les circonstances actuelles, il existe une sourde fermentation d'autant plus active qu'elle est plus fortement comprimée. Les extrêmes se touchent. Les partis violents se réunissent pour un moment, parce qu'ils n'ont d'abord qu'un même but. Ils se dévoreront ensuite parce que leur but cesse d'être le même. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit instruit d'un complot qui tendait à opérer cette réunion. »
Le 24, il adresse au préfet la déclaration suivante : « Revenant un jour de la Bibliothèque impériale, je rencontrai, rue Traversière, l'Italien qui, un an auparavant, s'était trouvé à la réunion rue du Bourgl'Abbé et dont je ne sais pas plus le nom aujourd'hui qu'alors. Après m'avoir félicité de ma mise en liberté,
il me parla de la situation actuelle des affaires publiques et me dit que nous touchions enfin au moment d'une révolution. Il me fît part d'un projet tendant à former en France un gouvernement provisoire, en attendant le rétablissement de la famille des Bourbons, mais avec la Constitution de 1791. Il me fit envisager l'Espagne, l'Italie et la Hollande insurgées, la Vendée renaissante, la nation entière fatiguée de conscriptions et d'impôts, quatre mille royalistes équipés dans Paris, les étudiants des Écoles de droit et de médecine armés, les fonds tout prêts. Enfin l'occasion prochaine d'un Te Deum où devaient se rendre les premières autorités, et pendant lequel elles seraient prises comme dans un filet. Il me dit que, pour prévenir toutes divisions intestines, il était urgent que l'ancien esprit de parti s'éteignît, qu'en conséquence les chefs royalistes se décidaient à faire les premières avances au parti républicain et que déjà les détenus pour l'affaire Malet avaient connaissance de leurs propositions. — Je répondis que Louis XVIII ferait en France ce qu'avaient fait en Angleterre Charles II et Jacques II qui, après avoir promis l'oubli du passé, firent monter sur l'échafaud Sidney et tant d'autres républicains, que sûrement les détenus ne donneraient pas dans un tel piège, etc.
« Le lendemain, c'est à dire le vendredi, je reçus en effet une lettre de Corneille où il m'instruisait des ouvertures qui venaient de leur être faites par un agent du parti royaliste nommé Sorbi, romain d'ori-
gine, venu à Paris de la part de la junte espagnole, puis arrêté et détenu à la Force depuis neuf à dix mois. C'étaient les mêmes que celles dont l'Italien m'avait parlé. La lettre de Corneille finissait par ces mots : « Dis-moi ce que tu penses de ces propositions. En y réfléchissant bien, j'éprouve une certaine répugnance à me lier avec des Bourbonnistes. » « Le jeune Sorbi est un fou et vous, vous serez sages. Telle fut ma réponse en deux mots. »
Bazin explique ensuite ce qu'il a fait le samedi et comme il a employé le dimanche où le Te Deum fut chanté. « Je n'ai donc, dit-il, eu connaissance du projet que le jeudi. Cette connaissance ne m'a été confirmée que le vendredi par la lettre de Corneille et je crois qu'on ne doit pas me supposer assez dénué de sens pour m'être chargé d'aucune mission tendant à organiser ma part d'un mouvement au profit de Louis XVIII en un seul jour, puisqu'il ne restait que le samedi. A-t-on réellement compté sur moi ? C'est ce que j'ignore. Y a-t-il eu, en dehors de la prison, des pourparlers, je ne le sais pas et j'en donne ma parole d'honneur. »
On serait mal venu à penser que la déclaration de Bazin ne contient que des vérités. Elle prouve que les détenus continuaient à suivre plus ou moins sérieusement des projets de conspiration. Elle atteste ce qu'on sait d'autre part que, dès cette date, les agents les plus actifs des deux partis d'opposition s'étaient rejoints et avaient causé ; mais la dénonciation de
Sorbi ne suffit point à compromettre Malet qui nie tout et dont le ministre estime l'intelligence supérieure à ce plan dramatique. Malet peut fort bien l'avoir conçu ; il peut fort bien en avoir parlé ; la hantise des conspirations est une fleur des prisons. Mais cela empêchera-t-il ses protestations d'innocence et ses affirmations loyalistes? Pourquoi donc le 18 août, après son transfert à Sainte-Pélagie (juin), il adresse une lettre à Fouché ; le 9 octobre une lettre à Savary. Il demande à être éloigné de Paris « sur sa parole d'honneur de n'y revenir que lorsque Son Excellence le croira convenable ».
Le ministre ne s'étant pas laissé attendrir, il s'adresse au préfet, et, de Sainte-Pélagie, le 4 janvier 1810, il lui écrit : « Ma santé très délabrée depuis la maladie que j'ai faite à la Force et qui se prolonge beaucoup plus que je n'aurais dû l'attendre, me force à vous demander, Monsieur, de vouloir bien me faire transférer dans la maison de santé de M. Dubuisson, barrière du Trône, où je pourrai attendre d'une manière plus décente et plus salubre le moment où la justice de l'Empereur daignera s'étendre jusqu'à moi. Les marques d'intérêt que vous avez bien voulu me donner dans le temps. Monsieur, et qui sont restées sans effet sûrement parce que vous n'avez pu faire mieux, me donnent la confiance que vous voudrez bien m'accorder une chose exigée par le dépérissement de ma santé et réclamée par l'humanité. »
Cette demande, en date du 4 janvier, fut agréée
le 12 : Accordé pour qu'il reste en détention. Il fut donc transféré dans cette maison Dubuisson, au haut du faubourg Saint-Antoine. C'était, près de la barrière du Trône, au coin de la petite rue Saint-Denis-Saint - Antoine, une vaste construction se développant en équerre sur les deux rues et accompagnée d'un grand enclos. On y trouvait une vie confortable, « un espèce de bien-être qui ne pouvait que concourir à l'amélioration de la santé » ; une demi-liberté qui allait jusqu'à tolérer les sorties clandestines, et qui autorisait toutes les visites sans aucun contrôle ; une société choisie où figuraient, en dehors des malades, MM. de Polignac, M. le Marquis de Puyvert, M. Bertier de Sauvigny, l'abbé Lafon, c'étaient bien des avantages. L'ancien aide de camp du prince de Broglie, le protégé du vicomte de Beauharnais et du duc de Biron ne pouvait manquer de se plaire en une société qui correspondait si bien à ses anciennes habitudes ; mais il tenait à la liberté pour bien des raisons dont la première était sans doute la difficulté — sinon l'impossibilité de payer sa pension.
Sa femme et lui multipliaient vainement les requêtes aux ministres, tantôt M""® Malet, prenant les choses du côté léger (14 mars), s'étonne que son mari soit « détenu pour quelques propos indiscrets »; tantôt Malet entreprend l'apologie de sa conduite, depuis l'Empire, en Charente, en Vendée et dans les États Pontificaux. « Puisqu'elle est méconnue, écrit-il à l'Empereur le 3 juillet, ou que peut-être les
services que j'ai été assez heureux de rendre à Votre Majesté ne sont jamais parvenus à sa connaissance, je crois utile de les lui retracer le plus brièvement possible, d'y joindre ci-après le mémoire en la suppliant d'y donner un instant d'attention », et exposant qu'il ne s'est pas seulement « renfermé dans les bornes de son devoir mais qu'il a aidé toutes les bonnes occasions de prouver à Sa Majesté son zèle et son dévouement », il demande l'autorisation de se retirer à l'Ile de France (1 et d'y toucher sa solde de retraite. »
Il adresse le même jour à Savary, successeur de Fouché, une lettre analogue où il invoque « le zèle et le dévouement qu'il a apportés dans tous les temps à servir Sa Majesté ». Il demande, le 9, au préfet « de bien vouloir faire un rapport favorable à Son Excellence pour faire terminer une affaire que, dit-il, vous jugez comme moi avoir duré bien longtemps ». Le 10, ^me Malet écrit au ministre qui s'est retranché derrière la décision prise par Fouché, essayant d'élever un conflit entre Savary et son prédécesseur : « Le duc d'Otrante, dit-elle, compromis lui-même par les intrigants qui ont rêvé cette conspiration, n'a pas cru devoir se porter comme juge dans une affaire où il se regardait comme partie. C'est sur quoi il s'est expliqué très positivement dans mille conversations, ainsi que sur l'opinion qu'il avait de mon mari. »
Dubois, duquel dépend l'affaire, adopte les conclu-
(1) Où une de ses belles-sœurs était établie.
sions du rapport que lui présente, le 12 juillet, Boucheseiche, le principal fonctionnaire de son adminisnistration : « L'ex-général Malet, écrit Boucheseiche, prie M. le Conseiller d'État de faire un rapport en sa faveur. Cet ex-général est du nombre des prisonniers d'État dont Sa Majesté a prononcé la maintenue en détention. Il a été compris dans l'état fourni le 9 février 1810 avec note indicative des motifs de sa détention. Le 28 mars dernier, lorsque le ministre demanda qu'on lui indiquât les individus qui, en considération du mariage de l'Empereur, paraissaient devoir être mis en liberté, l'ex-général Malet fut compris au travail, mais M. le conseiller d'État préfet estima qu'il devait rester encore détenu dans la maison de santé où il est maintenant.
« Le Ministre ne provoquant point de rapport sur lui, on estime qu'il n'y a aucun motif plausible pour en faire un et qu'il y a lieu d'attendre l'époque annuelle où l'on présentera le travail général sur tous les détenus par mesure de haute police. »
Malgré cette décision qui ne semblait laisser aucun espoir, Malet écrit au bout d'un mois {10 août) à Savary pour lui témoigner sa profonde reconnaissance des démarches qu'il a bien voulu faire auprès de Sa Majesté. Il voit avec regret que les préventions que Ton a cherché à donner contre lui à Sa Majesté sont enracinées dans son esprit, mais il compte sur le ministre pour faire valoir près d'elle ses services rendus et ceux qu'il serait encore disposé à lui rendre.
LA CAPTIVITE DU GENÊBAL MALET 169
Une supplique de M'^^ Malet en date du 4 juillet 1811 est la dernière qui ait été publiée jusqu'ici. On ne saurait douter qu'il n'en sorte d'autres, car. entre 1811 et 1812, Malet se trouve dans une situation chaque jour plus difficile.
vu
La Conspiration de 1812
On a vu que Malet disait ne pouvoir profiter des congés qui lui étaient accordés s'ils n'étaient à solde entière ; les malversations qu'il avait commises à Ronie étaient le fait d'un besogneux plus que d'un déprédateur. Il n'avait point de fortune personnelle et il paraissait avoir dissipé de longue date le petit bien dont il avait hérité vers 1791. La pension qu'il payait chez Dubuisson ne pouvait manquer d'être forte, sans atteindre aiix prix de Belhomme. Il avait à entretenir, rue de l'Université, 46, le ménage de sa femme, laquelle avait au moins une femme de chambre ; son fils était placé en province et ne manquait point de coûter ; pour subvenir à tout, il n'avait que son traitement de réforme ou de retraite. Encore était-il fort aventuré. Le 29 janvier 1810, le ministre de la C^erre a posé cette question à l'Empereur : Faut-il priver de tout traitement le général Malet ou lui payer les deux tiers de sa solde de retraite ? Et l'Empereur a répondu : « Ce
misérable doit être privé de tout traitement. » Si quelque somme lui était payée, c'était donc malgré la volonté de l'Empereur.
A ce mobile d'argent qui sans doute est principal, 11 faut adjoindre une forme d'ambition qui n'est pas sans doute éloignée d'être délirante. Qu'il prise haut sa valeur militaire et les services qu'il a rendus, on ne saurait en douter. Aussi bien, a-t-il fait des preuves à l'Armée d'Italie, à Angoulème, à Naples et à Rome. La façon dont il envisage ses actes n'est ni celle de ses supérieurs, ni celle de ses égaux^ il ne l'estime pas moins la seule conforme à la réalité. Par suite, il se tient victime d'une injustice puisqu'il est gardé en prison, qu'il n'est ni employé, ni promu. Un de ses premiers actes, en 1808, a été de réparer une telle iniquité et de se décerner le grade de général de division — c'est le moins qu'il ait pu faire, mais cette troisième étoile n'était point fixe. On a pu juger à l'abondance de ses suppliques et au ton qu'il a adopté, qu'il s'estime victime d'un abus d'autorité. Il commence ses pétitions avec un calme affecté, il poursuit par des flatteries grosses, puis il tourne à la violence et pour peu il injurierait et menacerait. C'est là exactement la formule; elle est connue. Il dira plus tard : « L'homme, qui souffre depuis longtemps de ne recevoir aucune réponse aux justes demandes qu'il fait, est très disposé à saisir la première occasion pour sortir de l'oppression et de l'esclavage. » Il apparaît donc comme un persécuté. Ce délire est, chez lui, comme
chez beaucoup d'individus de son espèce, accompagné d'une imagination très développée, s'exerçant à serrer des réalités. Il n'écrit point le roman qu'il conçoit, il veut le vivre ; il en étudie tous les détails de façon qu'aucun ne donne prise à la critique. Chacun doit être vraisemblable, et la chaîne ininterrompue doit se dérouler sans grincer et sans gripper à un moment.
Pour le plan général il n'a point à l'inventer, il n'a qu'à reprendre et à perfectionner celui de Servan tel qu'il fut mis au carreau en 1808. Malet ne saurait trouver mieux {!) et jamais les circonstances ne furent aussi favorables. Dès qu'il s'agit de tenter, par un coup de surprise, de mettre la main sur le gouvernement, il importe que Napoléon soit le plus loin possible : Il n'est plus, comme en 1808, à quatre jours de Paris, mais à plus de quinze, peut-être à dix-huit ou dixneuf. Cela fait un grand mois pour l'aller et le retour; que ne peut-il se passer en un mois et, si la révolution est consommée au premier jour, n'aura-t-elle pas eu le temps de se consolider de façon à résister victorieusement à Napoléon arrivant seul du fond de la Russie ?
Les nouvelles de l'Armée ne parviennent plus à
(1) M. Hamel {Histoii^e des Deux Con^pirationft du Génèial Malet, ch. iv, p. 23) a soutenu qu'Eve Demaillot avait été l'auteur de la conspiration de 1808, dont il n'a été qu'un des obscurs comparses ; il s'agissait pour M. Hamel d'en restituer l'initiative à cet agent de Robespierre, « Je ne sais rien de plus glorieux, dit-il, que ce patriote inconnu jusqu'ici qui forma le projet de relever la France de l'état d'abrutissement et de servitude où elle était tombée. »
Paris ; les plus alarmantes peuvent, doivent trouver créance. Si, lors d'Eylau, Servan a imaginé son plan d'attaque, et s'il a trouvé alors l'occasion bonne, qu'estce à présent ? Quels bruits de défaite et de désastre ne peut-oji répandre dans le public ? Napoléon mis hors la loi par le Sénat, c'était peu croyable. Napoléon tué ou assassiné, c'est mieux. Et allez y voir ! Cela supprime les considérants déclamatoires et jette les gens en pleine réalité — deuil pour les uns, joie pour les autres, inquiétude pour tous. Et, du même coup, on leur offre le remède — uu gouvernement tout constitué, un gouvernement à' Union libérale^ une coalition d'opposants appartenant à tous les partis ! Quelle résistance rencontrera-t-on, dès qu'on aura surmonté la première difficulté, celle de se procurer un peloton, une compagnie, un régiment? Cambacérès, archichancelier, investi de l'apparence de l'autorité pour l'expédition des affaires courantes, mais n'ayant le droit ni de prendre une initiative, ni de signer un décret, craintif, timoré, sensé certainement et assez dévoué au régime qui l'a comblé, mais point de façon qu'il y risque sa vie ou sa fortune. Les deux hommes dont dépendait jadis la tranquillité de Paris et de l'Empire, Fouché et Dubois, ont été disgraciés ; celui-ci on ne sait pourquoi, celui-là on le sait trop. Fouché a été remplacé par un gendarme d'élite, Savary, duc de Rovigo, fidèle pour le moment, plein de ménagements pour les nobles parents ou alliés de sa femme, née Faudoas, à l'égard des autres cassant
et brutal. Il lui manque le doigté. Quant à M. Pasquier, le nouveau préfet de Police, c'est bien plus grave : il fait aux dépens de l'Empire son apprentissage. Napoléon n'a point manqué d'être séduit par l'idée de rattacher à son système un des noms connus du Parlement. Il a Daguesseau, Mole, Séguier ; Pasquier fait bien. Mais si Dubois, malgré sa comté, n'avait point les formes, la politesse et la grâce de M. le baron Pasquier, il savait son monde ; voyait gros, peut-être, mais net, et sa surveillance n'eût pas été mise en défaut par des relations mondaines.
De ce côté donc, avantages incontestables. En 1808, Malet avait renoncé au mouvement à cause de la présence de plusieurs milliers d'hommes de la Garde Impériale. Il n'y avait plus à présent de dépôts à Paris; les dépôts étaient à Rueil et à Courbevoie. A Paris, il y avait les deux bataillons et l'escadron de la Garde de Paris, seule troupe qui eût une valeur, mais elle avait été très éprouvée dans la campagne de Pologne et surtout en Espagne, où elle avait été employée fort contre son gré. Cette troupe, qui avait compris deux régiments, était réduite à un seul, commandé par le colonel Rabbe, dévoué à l'Empereur, un des juges du duc d'Enghien, récompensé alors par une forte gratification, mais fatigué, et portant mal ses cinquante-cinq ans. Les Vétérans (2 bataillons) avaient montré en la personne de Bournot, chef de bataillon, quel était l'esprit de certains officiers : Les quatre cohortes de Garde nationale (n°' 1, 8,9 et 10) n'avaient
aucun esprit militaire ; elles étaient commandées par des chefs de bataillon de l'armée ; formées d'hommes exemptés^, réformés ou rachetés de la conscription, appelés à un service momentané de place, et ne pouvant, d'après la loi, être employés hors des frontières de l'Empire. Les officiers supérieurs, rappelés de la retraite ou y touchant, trop vieux et trop fatigués pour faire la guerre; les jeunes, engagés malgré eux à un service qu'ils avaient le plus possible esquivé, n'ayant aucune expérience et vivant dans la terreur de règlements qu'ils connaissaient à peine et qu'ils craignaient à tout instant de transgresser. C'étaient là pourtant, ces cohortes, la force principale de la garnison, car il n'y avait guère à compter sur les dépôts d'infanterie, fort vides alors, et la Gendarmerie départem-entale était hors de cause. A la vérité, ces forces minimes étaient aux ordres d'un homme qu'on n'intimidait point facilement et qui, depuis vingt-trois ans, avait, aux premières loges, assisté ou participé à toutes les révolutions. Et autour d'Hulin, des hommes de même espèce, ayant fait à Paris toute leur carrière et tenant moins à l'armée qu'à la police militaire. Les dépôts de la Garde Impériale n'étaient point aux ordres d'Hulin, mais du général Deriot ; quant aux troupes chargées, à Saint-Cloud, de la garde de l'Impératrice et du Roi de Rome, elles se trouvaient, aux termes de l'Étiquette, sous le commandement du chevalier d'honneur de Sa Majesté. C'était le comte de Reauharnais, et sa valeur morale était à la hauteur de son activité militaire.
Les cartes étaient donc meilleures qu'elles n'eussent été en 1808. Malet était déterminé à jouer le même jeu, mais il avait perfectionné son plan et, en écartant tout complice conscient, il s'était garé des dénonciateurs. Il se souvenait du général Guillaume. Par là, dans l'exécution, il ajoutait aux difficultés, qui déjà paraissaient insurmontables, une difficulté nouvelle î mais, dès 1808, ne pensait-il pas à n'instruire que presque au dernier moment les généraux qu'il avait destinés pour être ses collaborateurs ? La combinaison reposait tout entière à""présent sur un coup de surprise et, la créance acquise, sur l'ambition et la cupidité satisfaites. Des grades et de l'argent, cela suffirait, pour entraîner la plupart des officiers supérieurs de la place et de la garnison. Moyennant un fonds de quatre millions qu'il distribuerait par bons de cent mille francs^ moyennant quelques étoiles qu'il ferait tomber sur les épaulettes à graines d'épinard d'un certain nombre de colonels ou même de commandants, il pensait qu'aucun ne résisterait.
Pour les rôles principaux, il lui fallait quelques officiers généraux dont le mécontentement lui assurât le concours. Par Ducatel, son ancien guichetier de la Grande Force, auquel il avait promis une bonne place et qui venait le voir fréquemment, il était renseigné sur les prisonniers d'État, qui se trouvaient à la prison, attendant, les uns leur départ pour l'exil, les autres leur renvoi devant une juridiction. Ducatel était à ce point de vue un auxiliaire précieux.
Il fallait que Malet se renseignât sur le régiment qu'il comptait employer : au départ, ce serait une des cohortes, la 10% qu'il comptait tromper, séduire et enlever sans grand'peine, étant données l'inertie du chef de bataillon commandant, l'inexpérience ou la lassitude des officiers, la faiblesse des cadres, la disposition des hommes. Mais, ensuite, le régiment de la Garde de Paris était une troupe militaire où abondai,ent les anciens soldats et dont il s'agissait de connaître les officiers et les sous-officiers, de façon que, si l'on obtenait au premier coup de surprise l'aveu du colonel, les ordres se trouvassent répartis immédiatement entre les compagnies, sans que le chef de corps, ni les chefs de bataillon eussent à s'en mêler.
Ce fut là qu'intervint, de façon à rendre réalisable la conspiration demeurée jusque-là imaginaire, un des commensaux de Malet; l'abbé Lafon. Ce Jean-Baptiste Lafon était né à Pessac-sur-Dordogne en 1774. Son père brûlait des eaux-de-vie qu'il vendait à des négociants de Bordeaux. Après de bonnes études pédagogiques, il avait reçu des ordres mineurs, mais n'avait point été ordonné et il avait entrepris des éducations particulières. Ainsi, chez M. Marilhac, négociant à Bordeaux. Il s'était activement mêlé au mouvement royaliste et religieux dont était l'instigateur M. Alexis de Noailles, à présent réfugié en Suisse. Il avait établi à Bordeaux, « une secte de Congréganistes » dont le dévouement lui était entièrement acquis : parcourant
ensuite les provinces de l'Ouest, il avait formé des prosélytes, constituant des associations qui se reliaient à l'Institut philanthropique et à la conspiration du Sud-Ouest. Arrivé à Paris, il y avait continué sa propagande dans des milieux particuliers : il avait fait, dans les institutions libres et dans le clergé, un grand nombre d'affidés ; ainsi était-il en liaison avec des prêtres du Séminaire de Saint-Sulpice, des professeurs et des élèves de l'Institution Liautard, de l'Insti-. tution Guillemain, de l'Institution de M""® Bouler, de l'Institution des Sourds-Muets, avec des prêtres dépendant de Notre-Dame, de la Grande Aumônerie (l'abbé Rauzan), de Saint-Sulpice, etc. On ne saurait douter que, dès lors, il n'eût reconstitué à Paris une Congrégation dans laquelle il avait engagé un grand nombre de jeunes gens : étudiants en droit et en chirurgie, élèves de l'École polytechnique, etc. Arrêté à Bordeaux en septembre 1809 « comme prévenu d'entretenir avec M. Alexis de Noailles, chef d'une association mystique qui s'occupait de répandre des écrits à l'occasion des événements de Rome et du Pape (1), » il avait été incarcéré à la Grande Force le 27 novembre : il ne put y connaître Malet transféré en juin précédent à Sainte-Pélagie. « Le 8 juin 1810, à l'entrée de Savary au ministère, le comte Dubois
(1) Ailleurs comme <( chef d'associations mystiques des jeunes gens, impliqué dans des intrigues de M. Alexis de Noailles relatives aux affaires du Pape ».
180 LA VIE DU GÉNiBAL MALET
proposa sa mise en liberté, mais, sur le rapport que le ministre de la Police fit à l'Empereur, celui-ci, loin de décider la mise en liberté de Laf on, ordonna de faire réarrêter M. de Noailles Quelques jours après, Dubois présenta un rapport sur l'état de maladie de Lafon et conclut (22 juin) à ce qu'il fût placé dans la maison Dubuisson. Il y trouva donc Malet qui y était établi depuis leltnois de janvier 1810.
Chez Dubuisson, où on ne tenait aucun registre des visites, venait qui voulait : Lafon recevait beaucoup de gens, et l'influence qu'il exerçait, soit par ses instructions religieuses, soit par les promesses de places, lui avait formé une clientèle dans laquelle il pouvait recruter des agents dont la piété garantissait la fidélité. Lui-même a écrit : « Un des cinq conjures (1) qui gémissait depuis six ans victime de sa fidélité au Saint Père et à l'Église et qui n'avait d'autre tort que d'avoir été Fami de M. le comte Alexis de Noailles et d'avoir fait connaître les bulles du Souverain-Pontife, avait préalablement préparé l'opinion à Bordeaux, à Rennes et dans toute la Bretagne, en y formant des associations destinées à propager ./'^.7?/7V de Royalisme. »
C'était en Bretagne que Lafon avait rencontré un nommé André Boutreux, lors « d'une réunion qui
(1) L'abbé Lafon affirme que les deux Polignac, le marquis de Puyvert et lui-même participaient entièrement à la consdiration.
avait lieu tous les dimanches dans une église de Rennes » . Lafon, simple diacre, « y prononça un discours qui fut fort approuvé. Il reçut Boutreux, avec lequel il continua des relations. Boutreux était d'une famille fort obscure d'Angers ; son père, ouvrier dans les ardoisières, était mort de bonne heure. Sa mère était revendeuse. Son frère aîné avait été élevé aux frais de quelques personnes charitables au collège de Beaupréau où il était demeuré comme professeur. Il reçut cette même éducation à Beaupréau où il resta comme régent. Il quitta, vers 1803, pour entrer à Nantes, chez M. Digeon, marchand de coton et d'indigo, propriétaire d'une filature ; de là, peut-être pour obtenir la main de M^^® Digeon, il travailla chez un avocat; puis il se rendit à Rennes pour suivre des cours de droit II vint enfin à J^aris, où il gagnait sa vie en faisant des éducations. Ainsi, en 1809, avait-il été précepteur chez M. Huchet, chez M. Borie à Courcelles, près de Pontoise, puis chez M. Guillemin ; enfin cherchait-il une place chez M. Dufresne de Beaucourt, maire de Marchelaire près Amiens. On a dit qu'il était fort simple et d'une intelligence médiocre. Ce n'est point l'impression qu'il avait laissée à Beaupréau où « il avait fait preuve de beaucoup de moyens et d'une très mauvaise tête ». Il était pieux et pratiquant, ayant pour confesseur un prêtre nommé Desmares, professeur chez Liautard.
Après Boutreux, Lafon procura Râteau. Jean- Auguste Râteau, était aussi des congréganistes de
Fabbé Lafon, dont il était le compatriote et qu'il venait voir assez souvent chez Dubuisson. Agé, pour lors, de vingt-huit ans, il était, depuis cinq années, au service dans la Garde de Paris ; il n'était parvenu] usquelà qu'au grade de caporal, mais il était plein d'ambition. Il rêvait « d'un avancement digne de la famille Râteau », d'ailleurs il aimait bien manger et bien boire et sans doute poussait-il loin la crédulité, car la plus haute fortune militaire ne l'eût point étonné.
Était-il aussi dénué de relations qu'il semblerait à le voir, dans sa naïve ambition, ajouter pleinement foi aux promesses d'avancement faites par un général destitué et emprisonné, rencontré dans une maison de fous ? On sourit lorsqu'on l'entend dire : « Je suis connu pour un brave militaire et pour un honnête homme, comme appartenant à une bonne famille sur laquelle il n'y a rien à dire.
« J'appartiens à la famille Râteau I »
Mais peut-être Râteau a-t-il raison. D'abord il est d'une incontestable utilité, car il connaît les noms et les adresses de tous les officiers du corps. Ensuite il faut prendre garde qu'entre le prêtre et le général, entre sa foi et son ambition. Râteau est un instrument dont on peut jouer sans crainte, au moins tout le temps qu'on aura la chance pour soi.
Restait à trouver un lieu sûr pour les derniers conciliabules qu'on ne pouvait tenir chez Dubuisson : c'est encore Lafon qui le trouve. « Lafon connut à la Force un prêtre espagnol, Joseph-Marie Fernandez de
Caamano, qui avait été arrêté à Chambéry, au mois d'avril 1808, comme se dirigeant vers l'Italie, quoique porteur d'un passeport pour Paris. Il a raconté tant d'histoires contradictoires, qu'il a paru justement suspect : transféré de Chambéry à Paris en février 1809, maintenu en détention par décision de l'Empereur prise au Conseil privé du 9 juillet 1811, il a été libéré sur l'intervention de Lafon, qui a décidé Fabbé Claude Sombardier, trésorier de Notre-Dame, greffier de l'Officialité métropolitaine et en quelque sorte aumônier de la maison Dubuisson, à répondre de lui. L'élargissement de Caamano a été prononcé au Conseil privé du 5 mai 1812. L'abbé Sombardier a accueilli d'abord Caamano chez lui, puis il l'a placé à Saint-Gervais où le curé lui a procuré, à 10 francs par mois, une petite chambre rue des Juifs n° 5. Mais Lafon l'a fait déménager : un jour que Caamano est venu le voir, il l'a invité à chercher un logement dans les environs de la place des Vosges pour un ecclésiastique qui demeurerait avec lui. Caamano a trouvé trois chambres à louer Cul-de-Sac-Saint-Pierre, au prix de 37 fr. 50 pour un demi terme. Il a rendu compte que c'était très cher, mais Malet a déclaré que cela n'avait aucune importance, et Lafon lui a remis les 37 fr. 50, après toutefois qu'il eût envoyé, pour visiter les lieux, un des jeunes gens — Boutreux — qui fréquentaient chez Dubuisson. Lafon obtint que Caamano célébrât et touchât les messes à Bonne-Nouvelle au lieu de Saint-Gervais et comment alors Caamano eût-il, à
ce bienfaiteur, refusé l'hospitalité durant une heure ou une nuit? D'ailleurs, il n'avait point un grand génie « Il m'a paru, non pas fou tout à fait, dit l'abbé Sombar dief, mais d'une grande inconséquence et d'une grande légèreté dans ses idées, au point que je l'ai quelquefois jugé un peu aliéné. » Il n'importait pour ce que Malet voulait en faire.
Il avait à présent groupé, grâce à Lafon, les comparses indispensables à l'exécution de son projet et peut-être ceux qui lui étaient le plus utiles le servirentils inconsciemment. Par Ducatel, il apprit les noms des prisonniers d'État détenus à la Force et il forma ainsi la liste de ceux qu'il pourrait employer; par Râteau, il s'était procuré les noms des officiers de la Garde de Paris et il avait pu établir les ordres individuels pour chacune des compagnies; Boutreux avait apporté quelques corrections nécessaires à ces documents dont le style, en 1808, n'avait rien de juridique ; il devait servir de secrétaire, faire les courses, porter les paquets et l'on n'avait -point à craindre d'indiscrétion de sa part. Enfin, où trouver un meilleur asile que dans une maison sans portier, d'un cul-desac sordide, chez un prêtre espagnol, parlant un extraordinaire jargon, habitué au silence et ne connaissant personne ?
Restaient à composer et à fabriquer matériellement les instruments du coup de surprise. Malet n'a rien cherché, rien trouvé de mieux que les pièces de sa conspiration de 1808. Il va donc en reproduire l'esprit,
sinon les termes. Fondant ensemble le prétendu sénatus-consulte du 20 avril et le prétendu décret du 29 mai, il les amalgame assez habilement, de façon, non certes à abuser un individu circonspect, mais à ébranler, sur le moment, un esprit médiocre et à le jeter, par la surprise, dans une sorte d'étourdissement. Il profitera aussitôt du trouble produit par Fannonce de la mort dé l'Empereur et, sans laisser à son interlocuteur le temps de se reprendre, il le noiera dans des détails, l'affolera par des menaces, l'éblouira par des titres, des grades, de l'argent. Et de ces réflexions, il a composé ce sénatus-consulte dont les termes, cette fois n'ont rien de choquant à l'égard de l'Empereur — ce qui est une habileté et une vraisemblance.